Petit traité de nanarchisme – Portrait du producteur en artiste.
Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, HYBRID, POP MUSIC 11 commentaires »2 décembre 2007
L’être humain a ceci d’intéressant qu’il peut parfois se faire peur tout seul. Y a même pas besoin qu’on le mette aux commandes d’un Enola Gay, ou qu’on lui colle la panoplie totale de la parfaite groupie de Matrix, arsenal compris, pour qu’il fasse peur. Non, non, la plupart du temps, il se fait peur tout seul, quand il surprend son propre reflet dans une glace et qu’il se voit tel qu’il est, et non tel qu’il se conçoit. Et le plus terrible dans cette histoire, c’est que ce reflet est en fait le plus souvent bien plus beau que l’image qu’on a d’habitude de soi, beau à en avoir peur, parce qu’il montre ce qu’on pourrait être, et qu’on préfère demeurer ce qu’on est.
Parmi ces surfaces réfléchissantes, révélant au coin de la vie la puissance dont on est porteur, Quincy Jones se trouva un jour sur la trajectoire trop millimétrée d’une jeune chanteuse grecque, adoptée par la France, partie à l’Ouest pour enregistrer un disque américain, car c’était là que se trouvait le public à conquérir. On ne sait pas ce que Quincy Jones fit à la petite Nana, on ne sait pas quelle sorcellerie fut mise en oeuvre, quels envoûtements furent jetés, quels exorcismes à l’envers furent pratiqués. On ne sait pas non plus par quelle séduction il attrapa la jeune débutante, mais le disque qu’il lui fit enregistrer restera pour toujours, dans sa solitude définitive, l’image de ce que cette jeune fille aurait pu être, si elle n’avait pas elle-même immédiatement détourné les yeux de son propre portrait virtuel.
Ainsi, « The girl from Greece » est il la preuve que les mondes parallèles existent, mais qu’ils sont comme des bulles qui gonflent rapidement, font apparaître ce qu’un univers pourrait promettre, mais explosent sans même qu’on s’en aperçoive, tant ils demeurent minuscules, embryonnaires, laissant s’éparpiller dans l’atmosphère les forces telluriques dont ils étaient chargés. La collaboration avec Quincy Jones n’eut donc pas de suite, Nana préférant oeuvrer, à l’avance, pour cette entreprise générale d’AndréRieusiation du monde, nous reconfigurant le monde à grands coups de mélodies sucrées, de disques de noël, de photos mélancoliques, de soirées tv passées sur des tapis de fausse fourrure, devant des cheminées immaculées, à se complaire dans les expériences anodines, dans l’art indolore, dans la cholestérolisation généralisée des sens.
Les américains qui écoutent encore aujourd’hui ce disque doivent se dire qu’on est un peu bizarres, en Europe, et que le surnom qu’ils nous ont decerné, nous désignant comme le vieux continent, nous va décidément comme un gant. A peine revenue sur le plancher des vaches, la fille grecque qui chante s’est pris le coup de vieux que la clientèle retraitée (retraitée dans sa tête, si ce n’est dans les faits), celle qui décide de tout par chez nous, désirait qu’elle affiche. Finie la sensualité, finies les tonalités graves dont on se surprend même que sa gorge présumée trop peu profonde en fut un jour capable, finies les ondulations souples de la voix surfant sur des standards semblant taillés à sa mesure. Retour à la standardisation des chansons accompagnées par les petits chanteurs à la croix de bois, mélodies à la papa, tenues mémé, chansons neuneu; bref, tout ce qui plait dans cet univers impasse. Nos cousins d’amérique doivent bien se demander ce qui nous prend, de castrer ainsi nos plus belles plantes, comme si on avait mal compris le principe essentiel de la castration : produire des monstres superbes.
On comprend mieux, à la lumière de ce qui semble demeurer dans la discographie de la belle hellène un dérapage peu revendiqué, cadrant mal avec l’image soigneusement entretenue par la suite, pourquoi rien on ne parvient jamais à faire émerger par chez nous des voix exceptionnelles. Seules des filles à forte personnalités, des Catherine Ringer, des Brigite Fontaine, peuvent tailler leur propre route, mais seules. Aux Etats Unis, des Nolwen Leroy seraient accueillies par un producteur qui les étalonnerait, les placeraient dans une bonne terre, apte à les nourrir bien comme il faut, il leur parlerait avec des mots qui ouvrent des perspectives, ils créeraient ensemble un monde qui deviendrait une sphère à part entière, à la taille d’un univers. Voila précisément ce que nous ne savons pas faire : satisfaits de notre petit « chez nous », nous sommes inaptes à générer ces univers parallèles que nos enfants d’outre-atlantique savent encore, en pionniers, investir, et à bien des titres, il semblerait bien que ces univers soient tout simplement ceux du désir.
Désir, voila bien ce dont on aura tout fait pour en décharger la petite Nana. Son pied à peine posé sur le nouveau continent, cette terre d’accueil provisoire agira comme un révélateur donnant à la chanteuse une aura insoupçonnable par chez nous. Soif d’ailleurs, appétit pour l’autre qu’on est pour soi même, autant d’énergies qui se libère quand les transatlantiques suivent la course du soleil, et qu’on tait dans le trajet retour. On l’aura compris : le désir est un secret qui a besoin d’un metteur en forme pour se laisser apercevoir. Ces chanteuses à voix qu’on entraîne si bien par chez nous à s’époumoner en pure perte ont besoin d’un sculpteur qui les aide à poser leur voix sur des ondes porteuses plus profondes, plus solides, moins communs, moins a priori convenables; c’était là le métier de Quincy Jones, l’homme qui parlait à l’oreille de Nana, pour que quand elle lance avec la négligence nécessaire « Chéri, je t’aime tant » dans « That’s my desire », cette voix sache parler aux nôtres.
Certaines conceptions de l’artiste le désignent comme un démiurge mettant en forme le chaos pour le rendre conforme à un ordres supérieur et impérieux. La Nana, telle que l’Europe la réalisa, confrontée à celle que l’amérique eut juste le temps de lancer vers les étoiles montre qu’on peut placer cet ordre impérieux dans bien des lieux. On ne peut que se dire, avec le recul, et non sans une certaine impression de vie gâchée, que certains de ces lieux devraient être enfin reconnus comme constituant des petites morts, des impasses.
L’album originel, titré « The girl from Greece », datant de 1962 est un objet rare. Il comporte quinze titres auxquels l’édition CD ajouta dix bonus venant apporter un peu de lumière à ceux qui se diront que, décidément, quinze titres (auxquels je retrancherais volontiers la reprise anglaise de « Et maintenant, que vais je faire », qui tombe dans les travers que connaîtra la suite de sa carrière. Sortant de l’ombre, le même album ressortira en 2000 sous le titre « Nana Mouskouri in New-York », mais sans les bonus. Peu importe on se satisfera de la photo illustrant le livret, montrant la chanteuse telle qu’on ne la représentera sans doute plus jamais, du moins officiellement : accompagnée, intérieurement habitée, et fière.
