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Puisque l’achat est un pouvoir…

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM 11 commentaires »25 mai 2008

Vue dans le métro, une publicité Carrouf’, qui prétend augmenter notre pouvoir d’achat.

Chouette. J’avais justement envie d’acheter davantage de choses (mais qui n’a pas envie d’acheter, puis de posséder plein de choses, (nos ancêtres (un poil archaïque certes) n’allaient ils pas jusqu’à détruire en public leurs biens pour faire la démonstration de leur puissance ?))?), Carrouf’ m’en offre l’opportunité, et je les en remercie.

Publicité Carrefour “pour le pouvoir d’achat”On devine donc que l’enseigne va se saigner aux quatre veines pour permettre à ceux qui n’accédaient pas au nécessaire de se le procurer, et aux autres de s’offrir ce quelque chose qui se situe toujours au dessus de nos moyens, et qui justifie nos courbettes hiérarchiques, nos heures sup’ payées de promesses de grimpette vers le septième échelon, nos téléphones portables branchés 24h/24, au cas où on nous sonnerait en pleine nuit. Merci mille fois chers responsables de la chaine Carrouf’, de prendre ainsi soin de nous, en rognant sur ce qui leur est le plus précieux : les bénéfices.

Pourtant, en regardant la pub, on se demande si on n’a pas là un joli cas de retour du refoulé. En effet, le visuel propose, pour illustrer cette généreuse quête de pouvoir d’achat, une photo d’une touche de clavier ayant pour objet de déduire, on se le donne en mille… la TVA ! Il faut reconnaître à cette chaine une certaine honnêteté : à aucun moment la publicité ne dit clairement que c’est le client qui doit voir son pouvoir d’achat augmenter. A aucun moment non plus on ne dit que ce sont les entreprises de grande distribution qui doivent renoncer à leur bénéfices, ni à leurs méthodes.

Non non, ce que vise la pub, c’est à installer dans nos esprits le fait que c’est la TVA, bref, les taxes, qui entament le pouvoir d’achat de nous autres, clients de supermarchés.

Pourtant, si on réfléchit aux principes de la taxation, et à ceux du bénéfice de la vente, on peut se dire qu’à tout prendre, la taxe est une manière de financer des projets ou des structures collectifs, alors que le bénéfice ne finance que certains (et bien sûr, il serait naïf de croire qu’il est partagé avec les salariés : les caissières du groupe savent, à leurs dépens, que ce n’est pas le cas, et de loin).

Ainsi laisse t-on le groupe diffuser en toute tranquillité son petit message : laissez nous baisser la TVA, laisser nous, en gros, éponger vos ressources collectives, nous ferons d’autant plus de bénéfices que vous viendrez plus nombreux acheter chez nous alors même que notre marge sera au moins la même (on peut imaginer que les prix ne baissent pas tout à fait à la mesure de la disparition de la taxe, ce serait industriellement stupide). On laisse donc affirmer, par les fautifs eux mêmes, que la cause de la baisse du pouvoir d’achat est dans l’Etat, qui ponctionne trop, et on ne propose surtout pas de comparer d’un côté ce que les prélèvements étatiques ponctionnent, à ce que la rétribution des actionnaires et des plus gros salaires coûtent à l’entreprise, et donc au consommateur. On serait pourtant curieux d’avoir un tel comparatif, pour savoir qui ponctionne vraiment qui, à quelle hauteur, et surtout dans quels intérêts (parce que, que l’on sache, quand l’Etat prélève, c’est pour en faire bénéficier à tous, et quand un actionnaire prélève, jusqu’à preuve du contraire, c’est dans son seul intérêt, faut-il vraiment rappeler ce genre d’évidences ? On peut craindre que ce soit, malheureusement, nécessaire).

Ajoutons que la proposition de Carrouf’, de soustraire symboliquement le montant de la TVA s’apparente plus à de la propagande politique qu’à de la publicité conventionnelle. Elle indique au client quel bénéfice immédiat il pourrait faire en renonçant à tout investissement futur, ce qui demeure un grand classique dans la société de consommation.

Et pour finir de se convaincre des bonnes intentions du groupe, on peut s’amuser à jeter un coup d’oeil à la liste des produits concernés par cette déduction édifiante de la TVA (c’est un extrait de leur propre publicité sur le net) :

Les familles de cette semaine (19/05/08 au 25/05/08)

Soins du corps Epilation Féminine / Soins du corps Hygiène dentaire / Soins du corps Forme/Beauté / Soins du corps Confort/Relaxation / Bain / Riz / Fromage à la coupe Pâtes molles / Fromage à la coupe Pâtes persillées / Fromage à la coupe Chèvres et brebis / Fromage à la coupe Pâtes Fraîche, fondu et allégé / Fromage à la coupe Pâtes Pressées cuites / Fromage à la coupe Pâtes pressées non cuites / Fromage à la coupe Fromage Biologique / Fromage à la coupe fromage Typique régionaux / Fromage à la coupe Crémerie et OEuf Vrac / Fromage à la coupe Fromage Emballage progressif / Céréales Toutes les céréales sucrées / VAJ Vaisselle à jeter décorée / VAJ Vaisselle à jeter couleur unie / VAJ Vaisselle à jeter blanche / VAJ Vaisselle à jeter enfant

C’est parfait : les familles en difficulté pourront se gaver de fromages à pâtes molles, qu’ils se serviront dans un magnifique service de vaisselle à jeter, ce dernier détail n’étant pas anodin : le pouvoir d’achat n’est pas celui d’avoir, et ne doit jamais le devenir, personne ne doit être satisfait, sinon, on n’achèterait plus. Pourtant, ne plus avoir besoin d’acheter demeure la meilleure manière de se foutre complètement de la question de la hauteur de son pouvoir d’achat (ça solutionnerait pas mal d’autres choses, aussi, soit dit en passant). Transformer la consommation en destruction (et c’est bien le cas dans le royaume du jetable), c’est évidemment condamner à la consommation. Là aussi, les choix sont tout sauf anodins. Au mieux relèvent ils de l’acte manqué mais cela demeurera une campagne réussie, tant que les cibles manqueront à ce point de conscience des « choses ».

Ah, dernière chose : cette déduction de la TVA est la mesure n°1 que lance Carrouf’ pour rehausser son pouvoir d’avoir des clients. Oui, nous lisons bien, il s’agit d’une « mesure ». A les lire, on croirait que ce sont eux nos dirigeants. Mais nous nous doutons bien aussi que quand ils nous voient nous rendre dans des bureaux de vote, quand ils rencontrent nos députés dans les couloirs de l’assemblée nationale (et, de plus en plus, bien plus loin que dans les couloirs, d’ailleurs), eux aussi se disent « à voir ce peuple, on pourrait croire qu’il détient le pouvoir.

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