Parmi les chemins qui ne mènent nulle part, parcourus en tous sens par ceux qui se croient encore autorisés à porter le nom de « socialistes », courant en tous sens comme des canards décapités, et dès lors dépourvus de l’appareil auditif nécessaire à entendre les avis de décès prononcés par BHL en personne (mazette, si c’est pas un croque-mort de luxe, ça !), un des sentiers qui constituera une impasse de plus consiste à vouloir jouer sur la bonne consciences des « gens », en essayant de mettre de son côté tous ceux qui pensent « bien ». Parmi ce genre d’égarements, les « initiatives » de notre comtesse du Poitou montrent bien à quel point tout sens politique a été perdu, et comment on tente de construire une dynamique de pouvoir sur le piétinement consciencieux du ciment social, tout en se donnant une mine de fondateur (pardon, de « re-fondateur » doit on désormais dire). Dégager, après de longues tergiversations, Orelsan des francofolies participe de genre de fausse stratégies, qui ne touche que l’électorat qui se laisse impressionner par ce genre de poses mensongèrement politiques. Peut être trouvera t-on dans ce genre de masses quelques bien faibles voix. On n’y puisera cependant aucune force. La gauche ne peut pas se contenter d’être correcte, sinon, elle se nie.
Pourtant, Orelsan, mettons nous d’accord, c’est juste un, comment dit on, déjà ? un post ado ? un adulescent ? Un kidult ?, bref, un jeune homme qui, en mal de testostéron’credibility dans le vaste monde de ce genre de rap qui plait aux rédacteurs de skyblogs, décida un beau jour d’écrire un texte dans lequel il montrerait que oui oui, malgré son air chétif, il en avait là où il le fallait; la preuve : il était capable de se mettre dans la peau d’un type qui, joyeusement encorné par sa femme, boit un coup et se laisse aller à dire tout ce qui lui passe par la tête (et, Orelsan, quand il se met dans la peau de ce genre de type, ce qui lui vient à l’esprit, c’est (citons l’oeuvre) : « J’vais te mettre en cloque (le choeur reprend alors « sale pute »), et j’vais t’avorter à l’opinel « ). Justification du principal intéressé : il suit une démarche semblable à celle de Breat Easton Ellis (silence mi sidéré, mi dubitatif dans l’assistance). Bon, on dira que j’ai extrait quelques mots de l’oeuvre, et que ça ne se fait pas. En même temps, on peut défier de prendre quelques mots de Rimbaud, et de produire le même effet un peu euh… désolant… Mais bon, au moins, l’avantage, c’est que n’importe quel adulescent armé d’une bonne gueule, d’un stylo et d’un cahier clairefontaine pourra un jour devoir sa renommée au simple fait de s’être fait interdire de scène par Ségolène Royal, ce qui est plutôt un signe d’espoir pour la jeunesse désoeuvrée.
Maintenant, on peut se demander ce à quoi c’est censé ressembler, une critique de gauche. On dira, bien sûr, que tout ça est fini, qu’il n’y a plus ni droite ni gauche. Tt tt. Il demeure bel et bien un groupe de personnes qui ont tout à gagner à ce que les choses demeurent telles qu’elles sont, et un autre qui se dit que, tout de même, l’état actuel des choses n’est pas exactement celui qu’il devrait être. Bref, demeurent dans la cour de récré quelques élèves perchés qui aimeraient bien voir le jeu se figer dans cette configuration avantageuse, et quelques chats un peu largués qui pourraient parfois se demander s’ils ne sont pas les marrons de la farce. Il y a donc bien une droite (qu’on a quand même assez bien identifiée, maintenant, je crois, les porte paroles de l’UMP font plutôt bien leur boulot, tout de même), et on pourrait imaginer qu’il y ait une gauche (ça peut sembler sarcastique, mais il est normal que, relevant des choses établies, la droite soit définie sous la forme d’un constat, alors qu’appartenant au domaine des choses à faire, la gauche réclame à être imaginée). Quelle serait donc une critique de gauche ? Dans le Nouvel Observateur du 25 Février 1965, Jean-Louis Bory tentait une réponse, à propos des précautions d’usage avec lesquelles on aborde l’oeuvre de Céline. L’article, écrit à l’occasion de la publication du second volume des Cahiers de l’Herne consacré à l’auteur de « Mort à crédit« , s’intitule « Que faire avec Céline ? » (et, bien sûr, il ne s’agit pas de comparer Céline et Orelsan, mais l’évidence, c’est qu’une certaine gauche condamnerait spontanément l’un pour les mêmes raisons qu’elle censure l’autre).
« Pas plus que les policiers, on ne fait les écrivains avec des fils d’évêque et des prix de vertu. Ils opèrent plus près du canard sauvage que de l’enfant de choeur. Pour qui tient la moralité et aux bonne manières, je crains que les écrivains ne soïent pas des gens fréquentables. N’attendons pas d’eux qe qu’ils ne peuvent pas nous donner : l’héroïsme ou la sainteté – il y a des spécialistes pour ces questions. Demandons leur d’abord de bons livres. Nous verrons après.
D’un château l’autre », « Nord », « Féerie pour une autre fois » sont de bons livres; je veux dire : des livres écrits par un véritable écrivain. « Mort à crédit » est un grand livre. Quant à « Voyage au bout de la nuit », le premier de la série, c’est un sacré bouquin. Tous signés Louis-Ferdinand Céline. Je sais, Céline gêne. Il est compromettant. on aimerait se fabriquer son petit Céline à soi, élire tel livre, repousser tel autre, ignorer tel article, telle déclaration, compter pour du beurre telle prise de position. Impossible : Céline était comme ça. L’orage, l’inondation, la rupture d’un égout, le tremblement de terre sont ce qu’ils sont – inaprivoisables. La force de Céline, c’est d’être cet orage, cette inondation, cet égout rompu, cette terre qui tremble. Impatience et colère. Et désespoir, le poussant à des agressions fabuleuses où l’outrance dans les thèses le dispute à l’imprudence dans l’expression. La monstrueuse sincérité de Céline vient de ce qu’il a réussi à se forger un style à la mesure de son lyrisme – c’est à dire : de son impatience et de sa colère.
« La vérité de ce monde, c’est la mort ». Et en avant pour l’Apocalypse. Je suis de ceux pour qui la vérité de ce monde c’est la vie; de ceux qui ont choisi d’espérer contre vents et marées, décidés à demeurer prêts, quoi qu’il arrive, à toujours faire comme si les lendemains qui chantent étaient vraiment des lendemains. En les attendant, ces lendemains, il reste que Céline a établi la plus formidable dénonciation de la saloperie bourgeoise camouflée derrière les papelardises d’un humanitarisme prudent propre à détourner les regards de l’ignominie quotidienne. De la civilisation européenne « qui tient sur un trépied, un pied c’est le bistrot, l’autre l’église, le troisième le bordel », c’est Céline le grand accusateur – monstre, clown, exhibitionniste, bouc émissaire tout désigné pour satisfaire, en recevant les coups, la consciences des bourgeois honnêtes.
On ne peut se débarrasser de Céline sous prétexte qu’il fut « antisémite » et « complice des nazis ». Ce serait trop simple. Et un peu lâche, si l’on veut savoir ce que j’en pense. En tous cas, indigne d’une critique dite « de gauche », qui se veut majeure, lucide et libre. Ne reconnaissant aucune liste noire, blanche, rouge ou tricolore, s’opposant à la multiplication des « Index ». Le Nouvel Observateur s’adresse à des adultes qui ont passé l’âge des catéchismes et qui sont assez grands pour, une fois en possession des éléments d’information, et de critique fournis par le journal, se former leur propre opinion. On peut haïr, on peut adorer Céline : c’est le droit de chaque lecteur. On ne peut l’ignorer : c’est le devoir de ce journal. »
On a presque l’impression de lire des lignes venues d’un autre monde, tant la description faite, dans ce journal, de ces quelques caractéristiques qui peuvent être celle d’une pensée de gauche semblent être aujourd’hui l’antithèse exacte de la description de la pensée de cette gauche actuelle qui se veut si populaire. Le travail d’Orelsan n’est vraiment pas fameux. L’interdire, c’est empêcher le plus grand nombre de s’en rendre compte. Le prendre pour cible, c’est simultanément faire mine de donner un contenu à ce qui n’est que vacuité, et s’attaquer à du vide. Mais l’armure de ceux qui se battent contre les moulins à vent est un poil large pour la carrure de la dame patronnesse des simples d’esprits (heureux soient-ils, paraît-il, le royaume des vieux est à eux). En revanche, de tels objets permettent de faire sortir le loup du bois, et de révéler les tréfonds de ce genre d’esprits qui ont besoin, pour exister « moralement », de trouver ces monstres, clowns, exhibitionnistes, boucs émissaires tout désignés pour recevoir le torrent de leur bonne conscience petite bourgeoise.
Au « beau milieu » de son texte, Orelsan envoie :
« Tu es juste une putain d’avaleuse de sabres, une sale catin
Un sale tapin : tous ces mots doux, c’était que du baratin ».
A la réflexion, ça pourrait désigner pas mal de monde.