Microcitation 1
Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, SCREENS Laisser un commentaire »5 août 2009
Extrait de Yes man, 2008, Peyton Reed
Extrait de Yes man, 2008, Peyton Reed
Chose promise, chose due, je devais remixer Michael Jackson à la sauce kantienne, on s’y lance ce matin même.
Tout d’abord, un retour sur la discussion qui lança cette promesse (mais qui ne lança pas la réflexion elle même : ça fait un moment que je me dis que la pensée de Kant a quelque chose à offrir à la culture populaire.
Ensuite, il faut sentir; et… est ce que tu peux sentir ? (intermède récréatif au tempo bien martelé, à la militance évangéliste juste joyeusement kitsch, tout ce qui plait en somme !)
Au commencement, était le corps. Oui. Et le corps était tourné vers ce qui n’était pas lui, et le corps était lui-même. Il aspirait à ce qui était hors de lui. Et tout était par lui, et rien de ce qui était, n’était sans lui. En lui était la vie. Et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise.
Oui. Au commencement est le corps. Sinon, aucun discours esthétique ne tient (comme tout le reste, d’ailleurs). On semble l’oublier, rappelons le : nous sommes avant tout un corps. Et ce qui distingue ce corps des autres, c’est qu’il est doté du « verbe ». Il parle. Ah. Première pause : dire qu’on parle n’est pas suffisant, parce qu’on résume trop facilement ça au simple échange d’informations, exercice dont les autres espèces vivantes se sortent elles aussi assez bien, avec cet avantage décisif qu’elles, au moins, ne mentent pas. Ce qu’il faudrait plutôt dire, c’est que nous sommes doués de la parole. Et dans le fond, quand le latin dit « verbe », il traduit le grec « logos », qui doit être considéré, ici, comme le langage universelle. Une parole qui atteindrait un propos perçu, compris et reconnu de tous comme étant « juste ».
Bref. Un chant.
Résumé : le corps, quand il est humain, cherche à exprimer quelque chose qui le dépasse, et qui puisse réunir tous les autres corps dans un énoncé commun. Un choeur. Et les corps cherchent le rassemblement. Ils ont le sentiment qu’ils ont une racine commune, qu’on les a séparés, et qu’ils sont destinés à être réunis dans une paix perpétuelle et une harmonie vocale. Une vibration commune. Une bonne vibration en somme.
Réécrivons l’histoire (mais l’histoire n’est que réécriture) : les grecs furent un temps l’incarnation de l’homme, parce qu’ils lui donnèrent la parole. Et dans leur tête, il ne s’agissait pas juste d’une langue parmi d’autres, mais de LA langue, cette manière de faire vibrer l’air, d’y émettre des ondes porteuses de vérité. Mais les grecs n’étaient pas seuls, leur langue, en s’éloignant du chant pour aller vers la rhétorique (tiens, on parlait de Jean Paulhan il y a peu, lui appelait « rhétoriqueurs » ceux qui voyaient dans le langage un moyen fiable d’exprimer la pensée; les autres, il les appelait « terroristes »; or, qu’est ce qu’être terroriste du langage, si ce n’est ramener celui ci vers le cri, vers le chant, vers un mode d’expression du corps qui puisse dépasser les particularismes et les limites des langues ?), devint, simplement, une langue portée par un peuple qui, dédaignant les pulsions du corps, avait oublé comment se battre, et disparut (je résume). Survécut néanmoins ce qui ne pouvait disparaître, parce qu’universel : les idées, désormais traduites dans une autre langue.
Le corps est toujours le dindon de ces farces là. On se souvint des grecs pour Platon, on oublia bien sûr Diogène, le réduisant à cette image de branleur public, on répéta que le destin de l’homme était de s’arracher à son propre corps pour aller vers les sphères spirituelles, et on fit en sorte d’interdire les écrits de ceux qui n’adhéraient pas à cette thèse des outre-monde. D’un certain point de vue, c’est bien joué : l’esprit grec n’avait péri qu’en apparence; tel un parasite pratiquant l’autostop, il s’était installé sur le siège passager de la bagnole du christianisme. C’était la place du mort mais ça tombait plutôt bien, puisque chrétiens et platoniciens disaient finalement la même chose : pour bien vivre, il faut mourir. Le véhicule occidental était désormais suffisamment bien conçu pour foncer dans l’histoire. A tombeau ouvert.
Pas plus que les grecs, l’occident n’était seul au monde. Mais peu lui importait, parce qu’il était animé désormais par cette force dont seuls les illuminés sont dotés. Ne doutant plus d’être appelé à éclairer le monde par la seule puissance de l’esprit, il parvint, en effet, à reléguer dans ce qui se fait de plus bas tout ce qui a trait au corps. Orthopédique, l’occident passa son temps, non pas à voiler les corps, ce qui aurait constitué un moindre mal, mais à les dresser, à les tendre le long de la droite ligne, inventant mille astuces pour plier le corps aux exigences de rectitudes de l’esprit. Corsets, danses de salon, escrime, agrès, piano, harpe… Les femmes n’étant alors que corps, c’est leur santé mentale qui constitua le prix de leur formation, au point qu’on retrouva, au début du vingtième siècle, les mieux formées d’entre elles dans un état de nervosité et d’incapacité physique qui s’appelait alors « normalité exigée », et qu’on classe aujourd’hui parmi les névroses.
Entre temps, on n’avait néanmoins pas pu camper sur la seule position de l’idéo-christianisme. Parce que les croyances se fissuraient. Parce que le vil corps du peuple prenait conscience de lui même, parce que la matière s’imposait. L’empirisme réveilla quelques uns de leur sommeil dogmatique. Il fallait alors tout repenser en sauvant l’essentiel : la suprématie culturelle. Parce qu’en ce temps là, c’était la seule qui valait vraiment. Oui, tout n’était pas encore réduit à l’économie.
Kant, finalement, c’est ça : une pensée qui veut être tendue entre ces deux points cardinaux que sont le corps, et l’esprit. Une pensée qui tente d’être universelle tout en n’étant pas simplement idéaliste. Ou si elle l’est, ce n’est plus du tout au sens où on l’entendait auparavant. Et, bien sûr, au coeur de la réflexion, l’esthétique, puisque c’est là que l’essentiel, le plus étonnant, et le plus intellectuellement dangereux se passe :
- D’abord, parce que l’esthétique, c’est l’étude du rapport que nous entretenons avec le monde, la manière dont les impressions se font en nous, à partir de ce qui n’est pas en nous, mais sans pour autant qu’on puisse affirmer que l’image, en nous, soit la copie de ce dont elle est l’image. Nous avons l’image, et nous devons nous en contenter, parce que voir, ce n’est pas simplement recevoir une forme, mais c’est former une image à partir de ce qui est reçu, sans jamais pouvoir aller au delà de cette image. Ah. Intéressant. L’universel, avant, ne se trouvait que dans le but ultime qu’étaient censés poursuivre les hommes. Et bien sûr, l’européen pouvait alors se considérer comme en avance sur les autres dans cette course à l’universel, avec tout ce que cela comporte de paternalisme avec les autres peuples (or, être paternel, c’est aussi être tutelle, et détenteur des moyens d’organiser l’économie des autres dans l’intérêt du tuteur, bref, ce positionnement n’était tout de même pas sans avantage). Désormais, l’universel serait non plus seulement dans les objectifs de l’humanité, mais aussi dans le rapport le plus simple que chaque être humain entretient avec le monde, puisque la structure que nous utilisons pour le percevoir est, pour tous, la même.
- Ensuite, parce que l’esthétique est ce rapport aux choses qui ne s’établit pas sur l’habituelle valeur de leur utilité (ça, à la limite, des singes en sont capables), mais sur le critère de leur beauté, c’est à dire un facteur qui est simultanément satisfaisant, et néanmoins désintéressé. Or, ce type de jugement pose un gros problème : il possède les caractéristiques contradictoires de la subjectivité, et de l’objectivité. Quand un objet plait, c’est une évidence ressentie personnellement : ça ME plait. D’ailleurs, l’objet (film, musique, tableau, situation, ou objets du monde de manière générale) semble être tendu vers moi, comme un don gratuit, dégagé de tout intérêt. Et pourtant, cette reconnaissance de la beauté d’un objet est ressentie comme devant être universelle. Cela se traduit aussi bien dans l’expérience personnelle que dans la conception abstraite de cette propriété de la beauté : on supporte mal que les autres ne tombent pas sous le charme de ce qui nous apparait comme manifestement beau. Et intellectuellement, la beauté serait réduite à néant, au rang de simple opinion des sens, si elle n’était que personnelle. En ce sens, on peut considérer que le beau dépasse le cadre habituel de la pensée, parce qu’il met celle ci en situation de devoir travailler à l’envers. D’habitude, pour reconnaître tel ou tel objet, on en a tout d’abord l’image (on dira, chez Kant, « le concept »), et ensuite on cherche les objets qui correspondent à cette image. C’est comme ça qu’on peut dire « ça, c’est une Jaguar, ça c’est une Aston-Martin », ou bien « Ca, c’est un blog qui fait des posts trop longs ». Dans le cas de la reconnaissance de la beauté, le processus est tout autre : la beauté s’impose sans qu’on puisse dire pourquoi, pour la simple raison qu’elle ne correspond à aucune image, à aucun concept préalable. je l’ai déjà écrit ailleurs, mais l’expression populaire « ça le fait » est une assez bonne traduction de cette spécificité de la beauté : on perçoit nettement que l’expérience fait quelque chose, sans pouvoir dire quoi. Mieux encore : on perçoit clairement et distinctement que cette expérience produit l’effet qu’elle doit produire, sans avoir la moindre idée de l’effet qu’elle est censée produire. En termes kantiens, ça se dit comme ça : « le beau est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin ». On reconnait l’achèvement de l’objet sans disposer d’aucun critère pour permettre d’en juger.
Et c’est normal, qu’on ne puisse pas analyser cet objet comme on le fait pour tous les autres objets : parce que, fruit du génie créateur, il apporte avec lui ses propres critères de jugement, qui ne le précèdent pas, mais le suivent. En somme, l’oeuvre ne peut pas répondre à une attente, puisqu’elle est ce qui déjoue les attentes. Au sens propre, on pourrait dire que la beauté relève de l’inespéré, de ce qu’on ne pouvait attendre pour la simple raison qu’on n’attend que ce dont on a idée. Juliette est belle pour Roméo parce qu’elle est précisément celle qu’il n’aurait pas sélectionnée sur Meetic. Idem pour Jack et Rose. Idem pour Ennis Del Mar et Jack Twist.
Ironie de l’histoire : celui qui vient sauver l’occident est aussi celui qui vient le perdre. Parce que Kant renouvelle le contrat que l’Occident avait signé avec l’universalité. Sauf que désormais, on ne sait plus où elle se trouve, et qu’elle vient nécessairement de là où on ne l’attend pas.
Bien sûr, les héritiers des lumières d’aujourd’hui, qui portent le cheveu mi long et se décrivent comme « penseurs libres » n’attendent qu’une chose, c’est que la beauté apparaisse, comme par hasard, sous la forme qui leur convient. C’est à dire celle qui les conforte sur leur piédestal culturel. Ferry comparant Stravinsky et Michael Jackson, c’est symptomatique : simultanément, et habilement, on fait mine de viser l’universel en désignant Stravinsky comme le génie de ce siècle (et ça parle à tous : l’inculte se dit « ah, encore quelque chose qui m’échappe » (et d’ailleurs, plus Ferry mettra Stravinsky dans son panthéon personnel universalisé aux forceps, et moins le néophyte l’écoutera, Ferry conserve le beurre, l’argent du beurre, met la crémière sur le trottoir, fait payer pour qu’on la regarde, mais elle finit dans son lit parce que personne n’ose y toucher), le connaisseur sait que Ferry est iconoclaste, puisqu’il a choisi la référence problématique du vingtième siècle, celui qui a traversé suffisamment de périodes pour qu’on ne sache pas exactement de quel Stravinsky Ferry nous parle. On désigne donc l’universel, et on en prive la majeure partie de l’humanité. En somme, on adhère bien à l’objectif de cosmopolitisme kantien, mais en croisant les doigts pour que ça n’arrive surtout jamais.
Et on comprend la violence nécessaire ici. Parce que, finalement, que se passe t il avec Jackson ? C’est simple. Jamais une musique et des attitudes n’auront à ce point là réuni les hommes. On peut faire la fine bouche, dire que ce n’est qu’un effet commercial du au marché. Mais on sait que c’est faux. Quand les maisons de disques font en sorte que du Japon au Kansas, on admire Glenn Gould, personne ne vient crier au loup pour désigner le vilain marché qui viendrait uniformiser et mondialiser les sensibilités. Jackson n’est pas plus un produit du marché mondialisé que Bach. A un certain point de vue, Jackson est même plutôt ce qui, par son universalité, aura permis le marché (et accessoirement, sa mort sera le dernier ballon d’oxygène de ce marché là, avant qu’il s’asphyxie pour de bon (et, accessoirement, toute contente de soudain livrer chacun à soi même, l’humanité pourra attendre un moment avant de, de nouveau, communier esthétiquement (mais ce n’est pas très grave, on peut aussi l’unir dans la crainte))). Non, simplement, Off the Wall, et plus encore Thriller sont des formes musicales qui ont « parlé » immédiatement à tous, tout en ne s’adressant à personne. Disons le plus clairement. Cette musique n’était attendue par personne. Les noirs avaient leur musique, (allez, résumons cela sous l’appellation « soul ») leurs circuits pour l’écouter, leurs émission (Soul Train en particulier) pour voir des noirs chanter, et danser. Les blancs avaient leur musique (résumons cela sous l’appellation « rock »), leurs circuits pour l’écouter, leurs chaines de télévision pour voir leur groupe se livrer à leurs performances (MTV tout particulièrement, entièrement dédiée à la musique blanche, exclusivement… jusqu’à ce qu’on sait qui ait l’idée de faire des clips tellement énormes que la chaine n’ait plus le choix, parce que ce marché là était inévitable (là aussi, le marché n’est pas à l’origine de la chose)). Aucun fan de Van Halen n’avait envie de voir Eddie aller jouer le requin de studio pour un chanteur noir. Aucun amateur de soul n’avait envie de voir débarquer Slash des Guns’n'Roses pour jouer un solo dans un album de musique noire. A strictement parler, ces disques auraient du dégouter tout le monde, et si on en avait donné la définition avant de les faire écouter, ils auraient disparu avant le pressage. A strictement parler, aussi, cette musique épouse à la lettre la définition que Kant donne du génie : est génial ce qui n’obéit à aucune règle préalable, ce qui n’est néanmoins pas livré au simple hasard, mais qui apporte, fait reconnaître, et finalement, impose, ses propres règles. Thriller n’obéit à aucune règle connue, ne vise aucun public, se paie le luxe d’être seulement ce qu’une poignée de musiciens venus d’horizons incroyablement différents (jazz pour Quincy Jones, soul pour Jackson, rock fm pour la plupart des autres intervenants) imaginent librement, c’est à dire sans céder complaisamment à leurs propres goûts musicaux personnels. On regrettera évidemment que Boulez ne fut pas dans le studio (on ne le raillera pas, lui collaborait avec Zappa, et c’est bien là LA référence qu’aurait pu citer Ferry s’il voulait trouver une occasion manquée de communion mondiale autour d’une musique (mais bon… Ferry écoutant Zappa, qui y croirait (et puis, il a pris soin de placer dans son intervention son manque de goût pour Boulez, comme ça en douce, histoire de dire que les brebis sont bien gardées, hein, chacun chez soi (mais ça pose un problème, quand on vise l’universel, ce côté « chacun chez soi »)))).
Une musique qui ne vient de nulle part, (au sens où, si quelqu’un vient des quatre points cardinaux en même temps, on va avoir du mal à discerner ses racines (sauf si c’est un rhizome, mais je ne vais pas faire intervenir ici Deleuze, même si on pourrait), que la planète entière accueille corps et âme ouverts à cette expérience nouvelle, qu’elle reconnaît comme satisfaisante, gratuitement (et là, on s’en fout un peu que ça ait créé des bénéfices économiques sans précédent, l’économique n’est ici qu’un épiphénomène; et à tout prendre, Beat It est économiquement plus accessible qu’une représentation du sacre du printemps). Une musique qui n’est pourtant pas à elle même sa propre fin puisqu’elle innerve la majeure partie de la musique produite aujourd’hui, bonne ou mauvaise (et ça va des Justin Timberlake déjà plein de fois cités à Fred Viola, dont la manière de superposer sa propre voie pour former des choeurs me rappelle la manière dont Jackson procède, lui aussi, pour faire accéder sa propre voix, sous les multiples tessitures qu’on lui connait, à l’harmonie. Seul, et multiple à la fois. Lui, et personne), dans des formes parfois reconnaissables, ou bien dans des développements où ne demeure que la libération du corps, le sens du geste, de l’attitude, du souffle, du rythme, de la mise en place, de ce monde sonore qui s’est ouvert grâce à ses productions.
Le problème c’est, qu’évidemment, on ne voyait pas la beauté débarquer d’Afrique, puisque c’est nous qui étions censés la lui apporter. Ironie de l’histoire, qui a l’air d’avoir du mal à passer chez les héritiers officiels d’une pensée dont ils sont, finalement, les traitres (et, comme par hasard, Ferry n’aime pas Picasso non plus. Le jour où je retrouve cet extrait, je le diffuserai, parce que ça vaut le déplacement). La leçon kantienne imposait qu’on arrête d’attendre quoi que ce soit de la beauté. Derrière cet abandon en apparence sans gravité, il y en a un autre qui est politiquement plus gênant : il s’agit d’abandonner l’idée que notre culture soit, a priori, celle qui doive dicter ce qu’est le beau, et celle devant laquelle tout créateur doive s’incliner avant de créer. Jackson a, après Presley (que Ferry préfère, quelle audace !), réintroduit le corps dans l’esthétique, avec toute l’immédiateté que cela implique. Pour autant, il l’a fait en reprenant à son compte les fondamentaux de la musique telle qu’on la conçoit en occident. Cet occident là a trouvé l’occasion de réintroduire une énergie vivante, et vitale, dans ce qui était un corps tellement vidé de sa matière que ce n’était presque plus un corps. Voila le mariage auquel on était convié. Et c’est le genre de demande qui se fait rarement. Bien sûr, derrière ces préférences, traine la question politique. La lecture du livre de Ferry « Homo aestheticus » le montre assez clairement, puisque son propos est entièrement tendu vers une conclusion mettant en avant l’excellence comme élément de jugement majeur. Et, bien sûr, on continue à concevoir cette excellence comme étant, exclusivement, celle de l’esprit, au mépris du corps. C’est d’ailleurs assez drôle, parce que dans la dernière édition du monde diplomatique, on trouve un article savoureux relatant l’ambiance qui règne dans les croisières philosophiques au cours desquelles une population riche et déjà sage du nombre d’années qu’elle a traversées vient écouter messieurs ferry, Julliard, Bruckner et consorts disserter sur leurs sujets favoris (la perte des valeurs, la suprématie de la civilisation européenne, etc etc… A un moment donné, Ferry se livre à ce genre de plaisanterie qu’on tente quand on sent son public acquis d’avance, et il lance, à propos des auteurs qui n’ont pas été invités dans cette sérieuse croisière : « Tous ces Badiou, ces Rancière – pardon… pour moi, c’est des guignols -, quelle vie privée doivent-ils avoir, pour avoir besoin d’une telle compensation dans leur vie publique ? (…) L’intérêt des utopistes révolutionnaires pour le collectif n’est il pas la compensation d’une vie privée médiocre ? » (ça laisse sans voix, hein ?) Retournons l’argument (si on peut utiliser ce mot) : le mépris dont firent preuve Julliard et Ferry pour Jackson (et on voit bien que ça dépasse le simple étonnement devant la mediatisation de sa mort (si ce n’était que cela, on pourrait s’entendre)) n’est il pas du à une impossibilité de participer à cette aisance du corps, à un refus d’aller sur un terrain où tout le monde peut aller, à égalité, et festoyer ensemble, pour la simple raison qu’ils ont la haine du collectif, parce que c’est un danger sans cesse menaçant leurs privilèges (quoique Ferry affirme qu’il ne soit pas riche, tout juste sorti de la suite qui lui est réservée, sur le paquebot qui le paie…).
Il en va de la culture comme des autres biens, pour ces gens là : ils n’aiment pas partager, tout en faisant mine de se plaindre que tout le monde ne reconnaisse pas ce qui constitue, pour eux, des valeurs. A ce jeu là, la culture n’est qu’une arme de plus pour séparer les classes, et rendre un peu plus indignes celles qui n’apprécient pas Stravinsky. Philosophiquement, pourtant, on ne peut que difficilement passer à côté de ce que Kant implique en matière de réflexion sur la culture populaire, bien qu’il soit aisé (on l’a vu), de dédaigner ces questions là pour privilégier un élitisme toujours aisé, puisqu’on met de son côté la complexité des grandes oeuvres, qui permettent de se prendre au sérieux. Pourtant, ce qui est visé, c’est Ferry lui même qui l’écrit, c’est « une pensée esthétique de l’espace public comme espace intersubjectif de libre discussion non médiatisée par un concept, une règle ». Exactement l’inverse de l’appropriation médiatique et idéologique à laquelle il se livre quand il prétend décider, pour tous, de ce qui est beau, selon les concepts qui, sociologiquement, l’arrangent.