Around the world, around the world
Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, MIND STORM, PROTEIFORM, SCREENS Laisser un commentaire »4 août 2009Dans la conception de l’art, deux conceptions ont combattu, un temps. L’une était persuadée que l’artiste était une sorte de polaroïd géant, qui avait pour tâche de fournir aux humains standards des copies fiables du monde. L’autre se doutait que ce qu’on appelle communément « le monde » était une surface réclamant à être dépassée. L’image de la surface est pour nous, aujourd’hui, particulièrement parlante, puisqu’elle est cet espace sur lequel se dessinent des formes en mouvement, un lieu de projections, dont le cinéma est la forme achevée la plus satisfaisante (en attendant la fusion finale, qui verra le monde lui même devenir surface de projection (j’ai deux trois idées sur la question, j’y reviendrai, et vous verrez à quel point ça se prépare)). Situation étrange : la seconde conception a depuis longtemps gagné la bataille (Platon, tel un Achille valant à lui seul une armée de philosophes avait déjà réglé son compte à l’ennemi réaliste), mais tout se passe comme si le perdant avait vaincu, puisque le « grand public » cherche encore complaisamment dans les oeuvres une copie conforme de ses propres impressions du monde. Il faut croire que l’annonce des victoires de la pensée ne se fait pas entendre.
Bien sûr, la large distribution des moyens d’enregistrer le réel, les camera videos, en particulier, ont travaillé involontairement dans le sens de cette conception erronée de l’artiste comme simple enregistreur de quelque chose qui serait là, devant nous. Or, on le sait bien, ceux qui « restent » sont précisément ceux qui ne se contentent pas de cette passivité là, ceux qui savent que ce qu’on appelle « le monde » ne suffit pas, pour la simple raison que ce qui paraît posé là, devant soi, n’est qu’une image figée dans un mouvement bien plus vaste auquel participe la retranscription artistique elle même. Disons cela autrement : nous ne regardons pas le monde (ils sont suffisamment nombreux, ceux qui nous l’ont appris : Platon (derechef), Kant, Berkeley). Tout le monde connait aujourd’hui ce texte d’Oscar Wilde dans lequel on découvre à quel point nous ne voyons que ce que les peintres nous font voir (ainsi, en son temps, on découvre les brouillards, parce que pour la première fois, ils sont représentés (mais puisque personne ne les voyait, on peut dire qu’en fait, pour la première fois, ils sont présentés), à tel point que Wilde dénonce cette embardée effectuée par les peintres, qui en font un peu trop dans cette obsession pour les brouillards, un peu comme, aujourd’hui, le cinéma peut en faire un peu trop avec un découpage moitié futuriste, moitié cubiste de toute forme de mouvement dans l’espace sous la forme d’une multiplication gratuite de plans.
Dès lors, si le réel est mouvant, il n’est pas étonnant que ce soient les arts du mouvement qui parviennent le mieux à être « réalistes », au sens le plus profond du terme, c’est à dire en tant qu’ils refusent de saisir ce qui par définition échappe. La danse, certes, écriture liquéfiant sa propre matière, mais bien plus encore le cinéma, et peut être plus encore la video numérique, dans sa rupture avec la possibilité d’en extraire un quelconque photogramme, puisque l’apparition se fait par balayage, et non plus par succession d’images fixes (et c’est tout sauf un détail).
On connaissait la manière dont Bergson désignait l’artiste comme un révélateur. Pour mémoire, rappelons là :
« A quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais crée, qu’ils nous ont livré les produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l’image que les grands peintres nous en ont tracée ? C’est vrai dans une certaine mesure mais s’il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines oeuvres – celles des maîtres – qu’elles sont vraies ? »
(Bergson, La pensée et le mouvant, La visée de l’art)
On parle ici de révéler des émotions, des sentiments. Mais en fait, c’est le mouvement même de ce qu’on appelle « Le monde » que l’art a pour fonction de révéler, et sans doute parvient il à la conscience de son propre rôle quand il enregistre lui même son propre mouvement de révélateur. C’est pourquoi le cinéma est crucial : il n’est pas que le témoin des mouvements, il est lui aussi mouvement : dans l’image, par l’image, et de l’image. C’est aussi la raison pour laquelle l’analyse du cinéma ne peut se faire indépendamment de l’étude des mouvements de la caméra, travellings, jeu de focales, ascendances sont des mouvements dans le mouvement, et pour ainsi dire, le mouvement du mouvement.
je ne sais si tout ceci parvient à ce qui suit, ou si ce qui suit en est l’origine. Peu importe, ça dialogue.
Cécile Paris est une artiste contemporaine (dont on peut découvrir l’univers ici : www.commelaville.net) qui travaille, entre autres, le support video. Loin des démonstrations de force pyrotechniques, elle me semble travailler principalement sur le regard, non pas tel qu’un réalisme béat pourrait le faire, mais plutôt à la lumière de ce que tout regard a de culturel. Ainsi, un simple rond point autour duquel on va effectuer ce mouvement normal qu’est une rotation devient un travelling circulaire hypnotique, une scène sur laquelle un fantasme musical va se tenir, pour un temps. Rêverie introduite dans « le monde », monde révélé sans aucun autre artifice que celui du regard. Et du mouvement. C’est finalement le regard qui est ramené à lui même.
« - Guérisseur français. Céline a inventé Hitler, la prose à décollage vertical, la querelle sino-soviétique et le dialogue à cyclotrons. N’ayant pu empêcher son disciple Henry Miller de piquer la bombe atomique aux allemands qui n’osaient pas s’en servir, Céline se retrouva dans le mauvais gang et fut déporté à Vitebsk par la patriote Ludwig Aragon. Il n’en profita pas pour s’embourgeoiser, comme Giono et Montherlant. Ecrivain plutôt libéral, Céline a surtout écrit l’oeuvre complète de Jean-Paul Sartre, excepté « Les Mots », qui sont un posthume de Flaubert enfant. Ayant découvert que la littérature est, au XXè siècle, une survivance, Céline fit le mort, disparut. Il est aujourd’hui, par pure méchanceté, pilote de chasse dans l’aviation nord-vietnamienne, à bord d’un sabre supersonique offert par son rédempteur, Jean Paulhan ».
Parmi les chemins qui ne mènent nulle part, parcourus en tous sens par ceux qui se croient encore autorisés à porter le nom de « socialistes », courant en tous sens comme des canards décapités, et dès lors dépourvus de l’appareil auditif nécessaire à entendre les avis de décès prononcés par BHL en personne (mazette, si c’est pas un croque-mort de luxe, ça !), un des sentiers qui constituera une impasse de plus consiste à vouloir jouer sur la bonne consciences des « gens », en essayant de mettre de son côté tous ceux qui pensent « bien ». Parmi ce genre d’égarements, les « initiatives » de notre comtesse du Poitou montrent bien à quel point tout sens politique a été perdu, et comment on tente de construire une dynamique de pouvoir sur le piétinement consciencieux du ciment social, tout en se donnant une mine de fondateur (pardon, de « re-fondateur » doit on désormais dire). Dégager, après de longues tergiversations, Orelsan des francofolies participe de genre de fausse stratégies, qui ne touche que l’électorat qui se laisse impressionner par ce genre de poses mensongèrement politiques. Peut être trouvera t-on dans ce genre de masses quelques bien faibles voix. On n’y puisera cependant aucune force. La gauche ne peut pas se contenter d’être correcte, sinon, elle se nie.
Maintenant, on peut se demander ce à quoi c’est censé ressembler, une critique de gauche. On dira, bien sûr, que tout ça est fini, qu’il n’y a plus ni droite ni gauche. Tt tt. Il demeure bel et bien un groupe de personnes qui ont tout à gagner à ce que les choses demeurent telles qu’elles sont, et un autre qui se dit que, tout de même, l’état actuel des choses n’est pas exactement celui qu’il devrait être. Bref, demeurent dans la cour de récré quelques élèves perchés qui aimeraient bien voir le jeu se figer dans cette configuration avantageuse, et quelques chats un peu largués qui pourraient parfois se demander s’ils ne sont pas les marrons de la farce. Il y a donc bien une droite (qu’on a quand même assez bien identifiée, maintenant, je crois, les porte paroles de l’UMP font plutôt bien leur boulot, tout de même), et on pourrait imaginer qu’il y ait une gauche (ça peut sembler sarcastique, mais il est normal que, relevant des choses établies, la droite soit définie sous la forme d’un constat, alors qu’appartenant au domaine des choses à faire, la gauche réclame à être imaginée). Quelle serait donc une critique de gauche ? Dans le Nouvel Observateur du 25 Février 1965, Jean-Louis Bory tentait une réponse, à propos des précautions d’usage avec lesquelles on aborde l’oeuvre de Céline. L’article, écrit à l’occasion de la publication du second volume des Cahiers de l’Herne consacré à l’auteur de « Mort à crédit« , s’intitule « Que faire avec Céline ? » (et, bien sûr, il ne s’agit pas de comparer Céline et Orelsan, mais l’évidence, c’est qu’une certaine gauche condamnerait spontanément l’un pour les mêmes raisons qu’elle censure l’autre).
« La vérité de ce monde, c’est la mort ». Et en avant pour l’Apocalypse. Je suis de ceux pour qui la vérité de ce monde c’est la vie; de ceux qui ont choisi d’espérer contre vents et marées, décidés à demeurer prêts, quoi qu’il arrive, à toujours faire comme si les lendemains qui chantent étaient vraiment des lendemains. En les attendant, ces lendemains, il reste que Céline a établi la plus formidable dénonciation de la saloperie bourgeoise camouflée derrière les papelardises d’un humanitarisme prudent propre à détourner les regards de l’ignominie quotidienne. De la civilisation européenne « qui tient sur un trépied, un pied c’est le bistrot, l’autre l’église, le troisième le bordel », c’est Céline le grand accusateur – monstre, clown, exhibitionniste, bouc émissaire tout désigné pour satisfaire, en recevant les coups, la consciences des bourgeois honnêtes.