Archives pour octobre 2009

Pay Day

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", CHOSES VUES, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, PROPAGANDA, TRANSMISSION Laisser un commentaire »12 octobre 2009

Pour ceux que ça interpellerait un peu « quelque part », cette idée de rémunérer, même collectivement, les élèves pour venir en cours, il y a moyen de creuser la question ici même (et, oui, un autre monde s’ouvre soudain).

gto1On remarquera, pour compléter ce lien, qu’accessoirement, cette mesure dont on n’imagine pas une seconde qu’elle puisse être universalisée (ce qui, compte tenu du fait qu’elle consiste, tout de même, à financer des projets dont l’intérêt est individuel (passer le code, faire un voyage…, en fait une mesure profondément injuste, puisque certains élèves, et pas d’autres, en bénéficieront, qui plus est, les moins méritants, puisqu’il s’agit de ceux qui, si on le paie pas, ne viennent pas; pendant ce temps, d’autres établissements continueront à faire des demandes avortées pour avoir une connexion internet en état de marche, la possibilité de faire des photocopies en quantité suffisante, un surveillant de plus, sans succès), pas plus que les autres (souvenez-vous, les portiques détecteurs d’armes à l’entrée des établissements scolaires, les profs qui auraient le droit de fouiller les cartables, on en passe, et il y en aura certainement des meilleures à venir), a pour principale vertu le fait qu’elle n’est qu’une opération de communication inversée, telle qu’en deviennent spécialistes les ministères dès l’instant où ils ont en charge un secteur qu’ils ont pour objectif de démanteler. En effet, si on traduit la mesure en langage de parents d’élève, on comprend ça : si on en est au point où il faut payer les élèves pour qu’ils aillent en cours, ça en dit long sur le n’importe quoi qui règne sur les lycées publics. Si on peut mettre un peu d’argent de côté, mieux vaudrait le dépenser auprès d’un groupe privé qui accueillera notre enfant dans une toute autre ambiance. A force, cette image que donne de l’enseignement public ceux-même qui en ont la responsabilité constitue, pour les enseignants, un boulet bien plus lourd à tracter que l’absentéisme pourtant effectivement massif des élèves.
Répondre à ce problème galopant de cette manière, c’est s’en tirer à bon compte, puisque ça permet de ne pas poser les véritables problèmes dont l’absentéisme n’est que le symptôme : quelle est la valeur des études dans un monde où tout doit être rentable ? Pourquoi aller à l’école pour prendre des cours de littérature lorsque le Président de la République a lui-même affirmé que pour être caissière, ça ne servait à rien de lire ? Quel métier, d’ailleurs, réclamerait qu’on lise ? Pourquoi aller dans un lieu qu’on a dédié à la préparation à l’emploi si, en fait, d’emploi, il n’y a pas ? L’école a t-elle pour mission de préparer à l’emploi ? Ou bien devrait on plutôt lui reconnaître comme objectif de préparer à ne pas travailler (la proposition est, pour ma part, tout à fait sérieuse, c’est même, il me semble, l’une des plus sérieuses qui puisse être faite) ? Comment contribuer à faire la promotion de la gratuité dans un monde qui ne reconnaît comme valeur que ce qui peut se transformer en marchandise ? Comment faire de l’école un sanctuaire, protégé des règles relatives des religions comme des mécanismes du tout économique ?

Autant de questions qui n’ont plus aucun sens si on paie les élèves, puisqu’elles ont toutes trouvé une réponse dans cette décision démagogique : la plus séduisante qui soit, et elle a bien besoin de séduire, car elle est tout simplement fausse.

gto21Accessoirement, on peut tirer de cela des enseignements sur des dégâts collatéraux. En particulier, puisque la mesure vient d’une des incarnations de l’ouverture du gouvernement (mais tout casting, aujourd’hui, doit être ouvert), Martin Hirsch, dont certains avaient pu penser, il fut un temps, que son coeur portait à gauche, on comprend mieux le principe selon lequel des personnalités inattendues peuvent être, en réalité, parfaitement sarko-compatibles : c’est que même le coeur sur la main, elles n’envisagent les relations humaines que sous l’angle de l’économie. Ainsi, tout problème se ramène à une question de rémunération. Outre le fait que c’est la politique la plus coûteuse qui soit, on remarquera que c’est aussi celle qui peut le moins porter le nom de « politique ». Sur la stricte question de l’éducation, cette tendance aura pour simple conséquence de rompre pour de bon le lien de transmission qui peut exister entre une génération et une autre. Et on va apprendre à nos successeur une chose qui n’était jamais venue à l’esprit de quiconque : vendre leur propre avenir. A terme, on peut même imaginer le chantage suivant, effectué à des adultes encore conscients de la nécessité de la transmission : « nous savons que nous devons apprendre de vous tout ce qui permettra de préparer ceux qui nous succéderons à leur prise en charge du monde. Maintenant, si vous voulez que vos petits-enfants soient instruits à leur tour, par nous, il va falloir nous payer. Sinon, on ne suivra pas votre enseignement. Prendre en otage ses propres enfants, voila ce à quoi nous n’avions même pas pensé.

Pourtant, finalement, cette génération ne fera rien de plus qu’accomplir consciemment ce que nous avons fait avec elle de manière obscure : reporter sur la génération suivante les conséquences de ses propres actes. Nous lui donnons simplement l’occasion de se faire, au passage, un peu d’argent de poche. C’est dans la logique des choses.

En illustration, pour ceux qui ne connaîtraient pas, deux vignettes extraites de la splendide série de manga intitulée GTO, ce qui signifie, pour les non-initiés, Great Teacher Onizuka. A bien y réfléchir, je me dis que les rapports prof/élèves sont, dans cette fiction, bien que discutables, moins malsains que ce qu’on tente de nous imposer en douce. Plus essentiellement, là, je fais le malin à connaître cette série. Pourtant, si je l’ai rencontrée, c’est parce qu’un de mes élèves, il y a de cela bien longtemps (on s’fait vieux !), me la signala et m’en prêta même des exemplaires. A ma connaissance, il n’était pas payé pour le faire. A ma connaissance, il n’attendait pas de l’être. Il y a des choses qui relèvent de ce type de partage qui ne se calcule pas en division d’un bien en autant de parts qu’il y a de connaisseurs, mais en multiplication magique du bien, et en élévation mutuelle. Il fut un temps, l’enseignement relevait de cette logique. D’un point de vue marchand, cela n’a aucun intérêt. Et pourtant, ceux qui participent à cet échange savent bien qu’il y a là quelque chose qui est au delà de toute valeur mesurable. Et pour ma part, ces moments d’échange me semblent se situer bien au delà de ce pour quoi l’éducation nationale me rétribue. Profitons de cela, ça pourrait ne plus durer.

Partager cet article :

Orange mécanique

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM 6 commentaires »7 octobre 2009

Je vois ce soir que sort un livre au titre prometteur :

Orange stressé, le management par le stress à France Telecom.

orange_stress__220_3_15645sAu-delà du contenu lui même, qui me semble être dans la droite ligne (en pire, parce que décrivant les mêmes méthodes, mais devenues extrêmement efficaces) d’autres ouvrages tels que Carrefour de l’exploitation de Grégoire Philonenko, Orange stressé a le mérite, par son titre, d’appeler l’entreprise par son nom.
Ce n’est pas que France Telecom n’existe plus, c’est juste qu’on comprend mieux pourquoi l’entreprise s’est créé une façade commerciale sous le nom plus neutre de Orange. On pourrait penser qu’il s’agissait juste d’une dénomination ayant pour but de bien passer à l’international. Mais en fait, c’est aussi un bon paravent : après tout, c’est chez France Telecom qu’on succombe à la mode du suicide, pas chez Orange, puisque jamais la façade commerciale du groupe n’est citée. Imagine t-on, sur la longue durée, les effets commerciaux d’un marketing involontaire qui confronterait quasi quotidiennement le bel univers fictionnel, soigneusement construit par ses communicants, qu’est devenu cette couleur aux effets que ce management a sur ce que l’entreprise appelle, elle-même, ses ressources humaines. Le client Orange peut avoir bonne conscience en se disant que ça ne concerne pas les employés qu’il a au bout du fil sur sa hotline.

Ca en dit long, d’ailleurs, sur toutes ces entreprises qui, ces dix dernières années, ont changé de nom, comme dernièrement Rondstadt. Finalement les employés de ces entreprises peuvent sentir le vent tourner, dans ce genre d’occasion : si l’entreprise souhaite agir sous pseudonyme, c’est qu’elle ne souhaite pas porter publiquement, sous son nom, la responsabilité de ses propres méthodes de management.

Autant dire que cela indique assez clairement quelle attitude le consommateur devrait adopter face à ces méthodes : se renseigner, savoir qui est qui, identifier les managements qui sont aussi des maltraitances, et les sanctionner en n’achetant pas, puisque c’est la seule manifestation qui puisse toucher là où ça fait mal. Et communiquer en opposition, en faisant en sorte que de plus en plus, la marque Orange soit associée à l’idée des sacrifiés dont l’élimination est maquillée en suicide.

Que tous ceux qui ne travaillent pas dans cette entreprise ne se réjouissent pas trop. Tout d’abord, on peut présumer que si le taux de suicide est particulièrement élevé dans cette entreprise (mais ce ne sont pas les taux les plus élevés de son histoire, contrairement à ce que la vague médiatique pourrait laisser penser : aux alentours de 2002, c’était pire (vous me direz, on ne sait jamais : l’année n’est pas achevée…)), c’est sans doute parce que le changement de statut a contraint une masse d’employés à changer ses habitudes. En d’autres termes, ailleurs, on n’est pas forcément mieux traité, mais on y est juste habitué, plié. Cela signifie que toutes les employés qui travaillent pour des secteurs où ce genre de modification du management n’a pas encore été effectué peuvent se préparer à des années de service qui vont être vécues dans une ambiance qui ne devrait pas être excessivement marquée par le calme, la volupté et le luxe. Tout particulièrement, on aura une pensée émue pour l’ensemble du secteur public, puisqu’on l’aura compris, il constitue une cible de choix pour ceux qui nous dirigent actuellement et leurs amis proches. L’un de ces secteurs, en particulier, attirera notre attention : là où chez France Telecom on connait un taux de suicide de 11.7 pour 100 000 employés, l’éducation nationale déplore un taux qui « grimpe » à 39 pour 100 000 (on le sait tellement peu que certains employés font, sur eux mêmes, de cruelles erreurs d’orientation : on voit plein d’employés du privé s’éloigner du danger en passant les concours de l’éducation nationale; ainsi, un de mes collègues est devenu prof de maths après avoir été employé rien-de-personnel-45439pour Cap Gemini (hmmm… ambiance on met les futurs suicidés autour de la machine à café, bien exposés dans leur désoeuvrement honteux au regard de ceux qu’on surcharge de boulot), puis pour le technocentre de Renault (ambiance, de nouveau…). Autant dire que ce collègue, qui découvre que certaines classes sont pires qu’un chef de service, on l’a un peu à l’oeil…). Ca montre une première choses : 30 élèves, en matière de pression manageriale, c’est au moins aussi difficile à supporter qu’un patron (mais c’est normal : tout conduit les élèves à se comporter comme les pires des patrons, c’est à dire comme des clients…). On peut craindre que les changements de statuts, les réformes qu’on promet à ce secteur soient, à l’avance, des promesses d’augmentation notable de ce taux. On imagine déjà l’ambiance dans les salles des profs, quand les élèves et le ministère auront compris qu’ils ont ce moyen là d’éclaircir les rangs de ceux qu’ils considèrent comme excessivement nombreux. On s’étonne même que le fameux Suicide, mode d’emploi figure toujours au nombre des livres mis à l’index.

Autre catégorie qui peut se faire un sang d’encre (tiens, voila peut être une méthode fiable : se faire une intraveineuse avec les cartouches d’encre rouge, voila une mort comme qui dirait « signée »), les agriculteurs : certes, officiellement, pas de management violent, puisque pas de management du tout. Pourtant, le taux de suicide chez ceux qui nous alimentent est de 62 pour 100 000. Si on creuse un peu, on devine vite que ce sont les conditions économiques qui provoquent un tel drame (absolument pas relayé, et on ne demande pas les démissions de quelconques responsables politiques face à une telle hécatombe), ce qui montre que, comme on le soupçonnait plus haut, le pire patron qui soit, c’est le marché en général, et plus particulièrement, le client.

Pour une plongée dans l’enfer du décor, on pourra aller voir ce film : Rien de personnel, de Mathias Gokalp, s’il passe encore quelque part. On y verra certaines de ces fameuses méthodes à l’oeuvre. On y verra aussi comment cette réalité y est soigneusement, au sens propre comme au sens figuré, maquillée. Qui plus est, on découvrira, aussi, un véritable film, une construction, un rapport au temps, aux rôles et à la mise en scènes tel que seul le cinéma est apte à le proposer.

Partager cet article :

Copyright © 2012 Ubris | Créé avec Wordpress 3.0.4 - Thème par miloIIIIVII | Connexion