Archives pour avril 2010

Amère île

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, Grands espaces, Playlists, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »30 avril 2010

Un des aspects de l’Ubris, qu’on saisir mieux si on l’orthographie Hybris, c’est l’hybridation. Ca faisait longtemps qu’on n’avait pas eu l’occasion de mettre en ligne des mashups, ou mixes entre deux morceaux qui n’ont pas été créés à cette fin copulatoire.

Mais hier, j’ai vu Shutter Island. Pendant les rares moments où ce film relâche son emprise, et laisse l’esprit se reprendre, permettant quelques instants de concentration sur des éléments séparés, je m’étais bien aperçu que Max Richter faisait partie de la bande originale, et c’était déjà une présence bienvenue, étant donné le travail que ce musicien effectue sur la mémoire musicale, sur la nostalgie, sur ce qu’on pourrait qualifier d’identité musicale européenne. Si la tempête, chez Scorcèse, permet l’intempestivité, l’intemporalité, elle est aussi l’occasion d’une plongée dans cette mémoire; au delà des critiques inévitables sur la représentation des camps, une fois de plus, au cinéma, c’est précisément ceci qui fait de ce film autre chose qu’une anecdote à effets de tiroirs, et c’est aussi cet emboitement mémoriel qui fait de la référence historique autre chose qu’un joujou narratif. Même si le film est un évident hommage à Hitchcock, Scorcèse n’a pas recours ici au bon vieux principe du MacGuffin : si dans la Mort aux Trousses, l’objet est l’image, chez Scorcèse, il faudrait plutôt dire que l’objet fait l’image, et qu’il est restitué par elle. Il y a dans ce film un au-delà de l’image qui rend le détour par les camps, bien que toujours problématique, légitime.

Ainsi, dans les ondées musicales qui participent au déluge mi mémoriel, mi hallucinatoire du film, Max Richter constitue t-il un moment réconfortant, comme une ondée qui viendrait nettoyer, autant que faire se peut, le territoire dévasté de l’île balayée des cartes comme du paysage.

Mais pour qui veut bien rester dans la salle pendant le générique, s’offre une réédition du même titre de Richter (On the Nature of Daylight, extrait de l’album The Blue Notebooks(2004)) au sein duquel semble surgir, de nulle part, ou plutôt de Dieu seul pourrait savoir où s’il existait, la voix de Dinah Washington chantant la Terre amère, this Bitter Earth, de cette manière dont le blues sait parler des choses lourdes sans produire une musique pesante. Voici donc la nostalgie du romantisme européen blessé croisé avec les complaintes du blues américain (en d’autres termes, le recours à un mouchoir pourrait être nécessaire).

En quelque sorte, un résumé de Shutter Island, et une lecture nouvelle du film, sa synthèse musicale, entre musiques contemporaines, affranchies des contraintes tonales et mélodiques (l’hommage de Nam Jun Paik à John Cage), romantisme européen (Mahler en tout premier lieu, puisque c’est le seul qui soit explicitement cité par la narration elle-même) et chanson populaire américaine d’après guerre (Johnnie Ray, entre autres), qui permet d’y discerner en souterrain, comme dans une strate de mémoire inaccessible, une histoire de l’Occident lui même. Il n’est pas interdit de voir en ce dernier titre une véritable clé de lecture de Shutter Island.

« This bitter earth
What fruit it bears
What good is love
That no one shares
And if my life is like the dust
That hides the glow of a rose
What good am I
Heaven only knows

This bitter Earth
Can it be so cold
Today you’re young
Too soon your old
But while a voice
Within me cries
I’m sure someone
May answer my call
And this bitter earth
May not be so bitter after all »

Vive la crise !

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 3 commentaires »30 avril 2010

En Février 1984, Antenne2 livrait ses ondes, pour une soirée regardée par plus de 53% des téléspectateurs, à Yves Montand qui se voyait bien répondre favorablement aux sirènes politiques qui avaient trouvé, dans la personne de Ronald Reagan, l’attracteur étrange qui allait guider le performer français vers les lumières médiatiques et les feux des rampes gouvernementales, à tel point qu’ayant viré de bord hors du communisme, il déclarait ensuite qu’il demeurait de gauche, mais tendance Reagan. Tout un programme politique !

Il faut dire qu’il y avait un bon prétexte pour justifier le détournement des ondes : la crise, dont on va voir qu’elle servait déjà de prétexte à un courant de la gauche (autoproclamée, on peut le dire) pour dévoyer durablement, l’usage actuel du mot « gauche » peut en témoigner, tout le courant progressiste. Si aujourd’hui, la confusion règne dans l’esprit de beaucoup, et si pour de nombreux électeurs, tous les partis se valent, on le doit sans doute en bonne partie à cette époque là.

On discerne aussi comment la crise apparaît déjà comme une aubaine dont quelques têtes pensantes se disent qu’on serait bien bêtes de ne pas profiter. Après tout, comme le pense un Alain Minc déjà bien accroché à son rocher libéral, la crise offre, avec la bonne conscience en plus, l’occasion que les guerres n’offrent plus. Et comme on ne peut plus décemment désirer une bonne vieille guerre, puisque depuis la bombe atomique, aucune guerre ne sera plus jamais bonne… la crise devient une option envisageable.

Ainsi, Montand se voyant bien en pendant européen de Reagan, on le lance dans une soirée menée en solo, docu-fictions en bandoulière, montrer aux français que la crise n’en est une que si on l’envisage depuis le point de vue étroit des nantis qu’ils sont déjà, que c’est bien plus dur ailleurs, et qu’il est temps de se réveiller, puisque tout est finalement entre leurs mains. Il suffit qu’ils se bougent, sinon, c’est la conclusion de la soirée, ils n’auront que ce qu’ils ont mérité.

Presque 30 ans plus tard, on ne peut que difficilement se confronter de nouveau à l’émission elle même, puisqu’elle est presque introuvable (disons qu’elle est indisponible pour le commun des mortels). En revanche, le numéro spécial publié par Libération, mené par un Serge July installé, et convaincu, secondé par un Joffrin non moins acquis à la cause libérale peut encore être dégotté, et il constitue, aujourd’hui, un document plus parlant encore, car développant au long de presque 90 pages ce que l’émission télévisée mettait davantage en scène, de manière forcément plus spectaculaire, mais aussi moins argumentée. Lire ces pages, c’est prendre la mesure de l’absence totale de véritable mouvement depuis. On pourrait même considérer que toute l’entreprise menée depuis a eu pour objectif de tuer toute capacité de véritable mouvement. Et tout ce que ces documents ont présenté comme les écueils qu’il s’agissait d’éviter grâce à de multiples sacrifices, tout ceci est devenu notre quotidien.

Une chose apparaît cependant nettement : lorsque nos aînés font mine d’être surpris par la situation actuelle, et mettent la main sur le coeur en prétendant n’avoir pas été prévenus, ils mentent. Mais on peut difficilement leur en vouloir : s’ils étaient au courant, c’est par l’intermédiaire de ce genre de spectacle politique qui était autant édifiant qu’unilatéralement orienté, ne laissant la place à aucun débat, à aucun plan B. L’Humanité, le lendemain, réclamait à Antenne2 un droit de réponse qui ne sera jamais donné.

En accompagnement, le document lui même, tout d’abord, en intégralité, parce qu’avec tout le cynisme qui peut caractériser ce genre d’activité, on constate que la publicité elle-même s’était mise au diapason de la tonalité idéologique de ce numéro spécial.

Et puisqu’il semble un peu lourd d’ouvrir chaque page une par une en cliquant sur les vignettes ci dessous, on proposera de charger la revue tout entière en suivant le lien suivant : http://mediasblog.webhop.net/Vivelacrise.rar Comme d’habitude : clique droit, enregistrer la cible sous, et décompressez le tout.

En bonus, deux émissions radiophoniques. L’une, menée par Daniel Mermet, est un épisode de l’excellente Là-bas si j’y suis qui s’intéresse précisément à ce « Vive la crise ! ». L’autre est tiré de la série de la Fabrique de l’histoire consacrée au pouvoir du petit écran.

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Liens :

Pour cet épisode de Là-bas si j’y suis : ici
L’émission peut être récupérée là : http://mediasblog.webhop.net/MermetCrise.mp3

Pour La Fabrique de l’histoire : ici
L’émission peut être récupérée ici : http://mediasblog.webhop.net/fabriquecrise.mp3

1983

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, Playlists Laisser un commentaire »30 avril 2010

Je l’avais dit, que la photo illustrant la pochette de l’album 1983, de Sophie Hunger était l’une des plus frappantes qui soient.

En ce qui concerne la musique, les amateurs de folk et pas mal d’autres sauront que ces genres de musique s’écoutent d’abord live, et il est possible que le soin apporté à la production de l’album atténue un peu la puissance contenue de la chanteuse sur scène. Dès lors, les puristes préfèreront sans doute le disque qu’elle avait enregistré dans son salon, Sketches on sea.

Deux extraits, alors. The Boat is full, dans une exécution backstage on ne peut plus directe, bien plus en tous cas que la version studio, qu’on peut entendre sur l’album Mondays Ghosts, et la reprise de Le Vent nous portera, de Noir Désir, qu’on retrouve dans 1983. Ah, 1983, c’est juste l’année de naissance de Sophie Hunger. Bonne nouvelle, ces années là auront donc produit un certain nombre de bonnes choses.

Midlife Crisis

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM Laisser un commentaire »29 avril 2010

Que des bonnes nouvelles ces jours ci.

Luce reprend Guesch Patti, ce qui m’a fait réécouter, aujourd’hui, ces albums étonnants que furent Labyrinthe, Nomade, Gobe ou Blonde (Labyrinthe, et Blonde, surtout, à vrai dire). Les années 80 n’ont pas produit que des catastrophes, y compris dans le domaine tout de même un peu particulier de la musique française de ces années là.

Buzy, celle qui aurait pu sérieusement être un pendant féminin à Bashung, sort un nouvel album, Au bon moment, au bon endroit, et il n’est pas mauvais du tout. Apaisé, dégagé des modes, blues sans être tourné vers le passé, juste actuel, bien dans ses bottes, ajusté.

La télé, sur France 3, rend hommage à des gens qui ont construit sa propre histoire. Passons sur le chapitre Zitrone et Lux, un long moment est consacré à Mourousi, et on se surprend à se souvenir que TF1 fut cela, aussi, et à regarder discrètement un calendrier pour vérifier qu’on est bien 30 ans après, et non avant les année 80. Vérification faite, nous avons même entre temps franchi le cap d’un millénaire supplémentaire. J’ai regardé Pernaud ce midi. Il doit y avoir une erreur quelque part. On a du s’égarer.

Le nouvel album de Sophie Hunger, qui a le double bon goût d’être tout simplement bon, et de se payer l’une des meilleures photographies de pochette qui soit, s’intitule 1983. Signe des temps.

Didier Lestrade sort ses chroniques du dancefloor, recueil des articles du journalistes, courant de 88 à 99. Parallèlement, la galerie 12mail organise une exposition à la gloire du magazine Magazine, revue créée par Lestrade, publiée entre 80 et 87, qui fut aux eighties ce que Butt peut être pour nous. Enfin, pas tout à fait. Pour le peu que j’aie pu en voir, il y a dans Magazine une sorte de manière élégante de ne pas révéler la gravité, sans être superficiel. Sans doute est ce du au talent qu’eurent ces années là pour faire de la surface une espèce de décalque du fond, aptitude que nous avons manifestement perdue, en voulant systématiquement mettre en scène la lucidité, montrer le plus clairement possible qu’on est malin, qu’on ne nous la fait pas, qu’on échappe à toute forme de naïveté.

Bref, le meilleur des années 80 semble ressortir des cartons, après cette phase pénible pendant laquelle on en exhumait le pire.

Mais ce n’est encore rien. Car il y a mieux encore, plus crucial et plus fondateur, dans ces fantasques eighties : la Crise.

N’ayez crainte, je vous prépare un petit retour vers le futur, précisément à propos de la crise et des années 80.

Patience patience. J’y travaille.

L’Archipel de la désolation

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 13 commentaires »23 avril 2010

Vacances, mauvais temps, famille, télé allumée avant midi; c’est comme ça.

Du coup, on découvre des émissions dont on ne soupçonnerait pas, sinon, l’existence, et des micro-évènements qui doivent constituer, je présume des sujets d’enquête chez télé 7 jours et des objets de débat dans les clubs su troisième âge.

Ainsi, les journaux n’en parlent pas, mais sur France2, il semble que depuis plus de 80 émissions, un seul et même candidat squatte la situation enviée de champion du monde d’un jeu qui, on va le voir, semble avoir été conçu comme un microcosme du monde lui-même. Plus étonnant encore, ce vainqueur, c’est le fils du Docteur Green et de Moby. Oui. Et personne n’en parle. C’est là, sous les yeux de tous ceux qui ont une télé à la maison, et sont chez eux sur le coup de midi, là, juste derrière l’écran morne de l’écran plat éteint : Moby Green, depuis 83 émissions, sans que personne ne s’en aperçoive, ne laisse aucune chance à ses adversaires, faisant preuve d’une culture générale sans commune mesure, passant allègrement d’une connaissance sans faille du cinéma tourné à Marseille à la mémoire intégrale des oeuvres musicales de Jordy. Comme ça, en douce. Et personne ne semble se douter de rien. Nagui lui même doit commencer à s’inquiéter un peu de voir son vedettariat volé par un candidat dont tout le monde semble ignorer l’identité véritable, dissimulée sous le pseudanonyme « Christophe Bourdon », car en digne fils des pères dont il est le croisement, il marche sur les plates-bandes du présentateur, glissant par ci par là un mot d’esprit avant de donner, avec une hésitation dont on finit par se demander si elle est feinte, les bonnes réponses qui lui permettent, jusque là, de demeurer sur son médiatique trône, sans avoir l’air dupe de la duperie générale.

Mais au-delà de l’anecdote, et au-delà du plaisir que certains peuvent éprouver à croire le Docteur Green ressuscité, on découvre dans ce jeu une métaphore assez bien déguisée du monde tel qu’on l’a organisé. Le principe est simple : des candidats se mesurent les uns les autres sur le terrain de ce que le cahier des charges de l’émission doit sans dout appeler la « culture générale » (c’est à dire une accumulation disparate de connaissances hétéroclites, apprises pour les apprendre, une mémorisation artificielle et aléatoire de tout et rien en général, sans visée ni intention autre que l’espoir, nécessairement statistiquement faible, que les questions porteront sur qui aura rencontré le hasard de la mémorisation). L’un d’entre eux gagne. Ensuite, il est celui dont tout le monde veut prendre la place, puisque non seulement sa victoire lui fait gagner de l’argent, mais encore, lors des émissions suivantes, les autres joueurs, s’ils ne prennent pas sa place, accumuleront de l’argent qu’il leur vole en fin d’émission, eux repartant broucouilles, la queue entre les jambes, une boite de jeux sous le bras.

Autant dire que les concurrents se comportent comme toute bonne classe moyenne : ils se battent entre eux parce qu’ils ont l’espoir d’atteindre le sommet. Ainsi, ils veillent à être performants, puisque c’est le seul moyen de franchir les étapes éliminatoires sans être, justement, éliminé. Cette performance est tout bénéfice pour le champion en place, puisqu’en fait, il a toutes les chances de ne pas se faire ravir la place par les prétendants au trône. En effet, c’est lui qui va choisir les questions qui leur seront posées. Il n’a en somme qu’à gérer son avance, et peut se comporter avec eux en bon responsable des ressources humaines. Il évalue leurs compétences, et doit seulement maintenir un juste milieu entre la promotion de ceux qui vont lui rapporter de l’argent en répondant de manière pertinente aux questions, et mettre à l’écart ceux qui pourraient lui causer des problèmes lors du combat final, puisque c’est le seul auquel celui qu’on présente comme le roi de l »émission participera.

Au pire, si jamais il foire, qu’il gère mal, et qu’il perd, la cagnotte qu’il a accumulée peut lui servir à acheter à celui qui l’a battu le trône qu’il ne veut plus quitter. Autant dire que s’il veut rester, il a intérêt à favoriser les adversaires qui sont telemarketeurs, hôtes de caisse, infirmières ou autres précaires, qui pleureront de joie quand il leur offrira 15000 € (c’est à dire, un sixième des gains engrangés (dis moi, grand gros gain engrangé, quand te dgrangrosgainengrangeras tu ?)) pour acheter à plus fort que lui une victoire que l’argent lui permet de s’offrir ce que les plus pauvres devront bien lui céder. Marx avait raison : l’argent renverse toutes les valeurs, et il permet sur ce plateau d’être Calife à la place du Calife, meilleur à la place du meilleur, ancien riche à la place du nouveau riche.

Et c’est ainsi que tous les midis, sur France 2, on édifie la foule de ceux qui, ne travaillent pas, (ben oui, qui regarde la télé à midi ?) en général, et en particulier ceux qui sont déjà assis sur le sommet de gains qu’ils pensent avoir dûment engrangés, et qu’ils considèrent comme du blé qu’ils ne comptent pas désengranger, si ce n’est pour des projets qui permettent de maintenir les pauvres à distance, et en position inférieure, ad vitam aeternam. Ainsi, à midi sur le service public, on récite tous en choeur le crédo de ceux qui aiment bien donner aux autres une leçon de vie. Christophe Bourdon, lui, a ceci de particulier qu’à chaque victoire, au contraire de son public, il semble avoir le sentiment de ne pas être à sa place. Les micros sont coupés alors que Nagui commente la suite interrompue, certes, mais rafistolée à coup de fric, des 80 victoires de ce champion neuronal, mais à chaque émission, on devine sur ses lèvres les mots « je suis désolé », adressés à celui qu’il vient de battre, et qu’il avait choisi précisément parce qu’il pensait qu’il serait simultanément celui qui lui rapporterait des gains, et celui qui ne les empocherait pas à sa place.

« Je suis désolé », ce sont sans doute les premiers mots qui viennent aux lèvres de tous ceux qui, ayant gagné contre les autres, n’assument pas leur victoire. Ce sont les mots de la droite souhaitant maintenir les avantages de ceux qui en ont déjà tant. Ce sont ces premiers mots qu’on a quand il s’agit de prendre la défense  des inégalités, afin de continuer à en bénéficier sans faire mine de s’en réjouir.

Bienvenue dans un monde où on s’accommode assez bien d’avoir les mains et poches pleines, dans la désolation. Les vainqueurs ne sont désolés pour les perdants que parce qu’ils les trouvent désolants. Tous partagent la même échelle de valeur, puisque tous sont en compétition pour les mêmes objectifs. On souhaite donc, en haut lieu, en nous proposant avec la bonhommie joviale d’un Nagui suintant l’insouciance par tous les pores de sa peau, enraciner plus profondément en nous la désolation comme critère (comme prix, certes, mais l’argent renverse tout, y compris le coût et le gain) du bonheur. Ainsi, grâce au divertissement, on peut en venir à préférer la désolation les mains pleines à l’enchantement les poches vides. Ces émissions ne sont finalement rien d’autre qu’un choix de civilisation. Un jour, on se réveillera dans ce monde enfin accompli. L’un des symptômes devrait prendre la forme d’une école dont les principes et les valeurs seront calqués sur ces jeux télévisés. Vous verrez. Vous voyez déjà d’ailleurs, n’est ce pas ?

Death Proofs

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PLATINES, POP MUSIC, SCREENS, Scopitones Laisser un commentaire »12 avril 2010

Le problème avec les évidences, c’est qu’elles peuvent devenir ennuyeuses. C’est comme le désir : il n’y a que la première fois qui compte, et contrairement à ce que disait assez malignement Corneille, ce n’est pas quand le désir s’accroit, mais quand ça ne se renouvelle plus, que l’effet se recule.

C’est exactement ce qui commence à se passer avec Gorillaz : c’est la même ardeur qui nous brûle, les mêmes effets déjà utilisés, les mêmes sons orchestrés en gros de la même manière, et le désir, dès lors, se met en berne. Parce que la perspective dans laquelle Damon Albarn nous a introduits, ce n’est précisément pas celle de la répétition, de la redite, mais celle de la découverte, de la non satisfaction dans la complaisante resucée de vieilles recettes.

Dès lors, ce Stylo laisse un curieux goût en bouche : dans vingt ans, on ne saura plus à quel album il appartient, tant ses rythmiques sont exactement celles qu’on pourrait attendre des précédents albums, si on ne les connaissait pas déjà par coeur. Et à l’heure où sort un nouveau Bomb the Bass, on se surprend même à regretter les Buggys dans lesquels les uns et les autres avaient empilé leurs auditeurs, pour des virées pas piquées des hanetons dans les dunes et sur les routes défoncées des paysages numériques.

Ajoutons une couche de slade shading sur les personnages en carton pixel de Gorillaz : Stylo, en tant que clip, n’est pas la première évocation vidéomusicale de Vanishing Point, de Safarian (1971). Outre la réincarnation par Eastwood lui même du conducteur prototype Kowalski dans Gran Torino, le groupe Audioslave avait déjà fait siennes les dérapages contrôlés de la Dodge Challenger RT pour le clip de Show me how to live (2002). Le groupe tout entier prenait la place de Kowalski dans le coupé pour une virée habilement montée partir des images même du film. Illusion inverse de celle de Gorillaz : des personnes réelles dans un monde fictif, là où 2D, Noodle, Murdoc Nicalls et Russel Hobbs sont artificiellement plongés dans une réelle Chevrolet Camaro, poursuivie par un tout aussi réel pick-up El Camino (de chez Chevrolet), au volant duquel les canarde un Bruce Willis tout en chair et en os. Comme souvent, on joue un peu sur l’amnésie collective pour refourguer d’efficaces sensations certes, toutefois déjà rencontrées auparavant. Le fait que Gorillaz soit ici bien plus performant, car nettement plus spectaculaire ne doit pas forcément être pris pour un progrès : on le sait, ce n’est qu’affaire de budget. Et la débauche de technique nécessitée par les personnages animés fait un peu trop numériquement propre dans un univers auto qui doit sentir l’huile cramée des V8, les fuites de carburant, l’odeur rance du skai brûlant. On est finalement loin de l’hommage que Tarantino rendait à cette veine cinématographique dans Death Proof.

Tout de même, les deux clips alignés, en se gardant le premier pour la fin :


Et je glisse en douce un lien vers l’outremonde, dans lequel j’ai déjà, par le passé, chroniqué Vanishing Point, en le mettant en parallèle avec la philosophie, [ici]

Escort’ Girl

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, Playlists, SOUNDSCAPES, Saveurs du soir Laisser un commentaire »12 avril 2010

Evacuons le decorum impérial de miss Tolstoï pérégrinant à travers Paris dans son carrosse (un rêve récurent m’enfonce dans un sommeil toujours plus profond, on y voit une Maybach encadrée d’une escorte de motards républicains (abusés, en tant que biens publics) qui, après sa pause réglementaire chez Hediard, file à bon train vers l’hôtel particulier où l’attendent ses hôtes; prise d’un soudain et énième caprice, elle demande, par l’interphone qui la sépare tout autant qu’il la met en contact avec son chauffeur, de piquer une pointe de vitesse sur les quais de Seine, et de couper par le tunnel du pont de l’Alma; à ce moment du rêve, les éléments deviennent confus : 13è pilier, Fiat Uno, décollage parfait de la limousine, toît vitré explosant en pluie fine et acérée sur Alexandra elle même en translation dans l’habitacle, à la vitesse exacte à laquelle la Maybach filait au moment de l’impact, libérée de toute ceinture, projectile blond platine filant droit sur la vitre de séparation, qu’on avait pris soin de choisir blindée, afin d’assurer une surface de contact totalement intacte au moment où la boîte cranienne viendrait y reposer, en paix; en tant normal, je devrais alors me réveiller, mais étrangement, docteur, j’éprouve à ce moment comme un sentiment de retour à la normale, et je prolonge mon roupillon, avec l’impression d’avoir, au volant de ma fiat prolétarienne, accompli ma mission), ne gardons que la bande son, parce qu’elle vaut plus que les spots qu’elle illustre.

Henry Mancini restera sans doute dans l’histoire comme le compositeur de bandes originales inoubliables, telles que, bien sûr The Party, ou la légendaire Panthère Rose. Le titre qu’on partage ici, s’intitule Lujon, et il fut composé pour une série des années 50, Mr Lucky. On le retrouve d’ailleurs dans l’album de Mancini, Mr. Lucky goes latin, dont il constitue une sorte de point culminant. Néanmoins, je le trouve finalement en meilleure compagnie dans la sélection proposée par DJ Cam dans sa compilation Honeymoon selected by DJ Cam. Ici, finie la lutte des classes, tout le monde roule en limousine feutrée, tout n’est que luxe, calme et volupté.

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Empire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »6 avril 2010

Juste comme ça, rapidement, et sans y accorder plus d’importance que ça : si vous avez une télé, et si vous la regardez de temps en temps. Si de plus vous faîtes partie de la catégorie de consommateurs visés, il paraît probable qu’on vous ait imposé cette publicité pour les épiceries Hediard. Musique inspirée de Mancini dans sa veine latino, Jet privé, Maybach de fonction (oui, on ne dit plus « classe », mais « fonction », même si de fait, la Maybach n’est pas vraiment une voiture de fonction, mais bel et bien une voiture de classe, c’est à dire la voiture de ceux qui sont au-delà de toute fonction, ceux qui se contentent de prélever, en d’autres termes, de se servir, sans servir) avec chauffeur, Paris vidée de toute circulation pour permettre à la très importante personne de se rendre dans cet hôtel particulier où des hommes (dont l’un d’eux doit bien être, on s’en doute, le sien; ou celui qui finance tout ça, et rend tout ça possible, ce qui revient au même) l’attendent, sans impatience, mais aux aguets (c’est la figure du désir telle que la pub la met en scène, et ces hommes sont l’image de la cible de la publicité), arrêt en ce qu’on appelerait « double file » si il y avait dans Paris, ce soir là, une quelconque autre voiture que la limousine teutonne chez Hediard, afin d’acheter on ne sait trop quoi (ce n’est pas grave, ceux à qui la publicité s’adresse ne franchiront jamais le seuil du magasin : la publicité le leur dit, ce n’est pas leur monde).

Pour un peu, on se croirait enfermé dans les rêves les plus intimes de Rachida Dati.

Juste une chose. Hediard fait partie du bouquet de marques françaises rachetées par le milliardaire russe Sergueï Pougatchev (il a aussi acheté France Soir, comme quoi il aime la France jusque dans ses pires défauts…). La très importante personne qui sort du jet et fait languir d’impatience son monde, tout en faisant refroidir la soupe, c’est Alexandra Tolstoï. Ce nom vous dit quelque chose, hein ? Oui oui, c’est la petite fille de Léon en personne. Dans la vie, elle est présentatrice pour la BBC, femme de milliardaire russe, figurante pour les publicités luxe de son mari, ainsi que pour les articles people du Times. Elle a une vision de la vie, comme vous et moi : en gros, c’est sympa d’être riche (nous aussi on aime bien ça), on peut s’offrir un pays (la France) et ses services (la Maybach glisse sur le pavé parisien, dont elle isole ses occupants sur de confortables suspensions pneumatiques (hommage à la technologie française, made in Citroen, qu’on s’offre au passage), encadrée par la police locale, mise au service de la grandeur de la Dame venue du froid, après qu’elle fut reçue par quelqu’officiel non identifiable, sur le tapis rouge déroulé à ses pieds par la République, reconnaissante de l’intérêt qu’elle et son mari manifestent pour notre pays, en l’achetant).

Accessoirement, on se demanderait à quoi peut bien servir cette pub, puisque de fait, on imagine mal les clients de chez Hediard plantés devant le Grand Journal de Canal+ (le spot passe depuis des semaines quasi systématiquement en encadrement de cette émission). Au delà du plaisir que semble manifester le couple russe à s’approprier un pays tout entier, manifestant là le pouvoir impérial de l’argent sur nos petites vies de peuple soumis, il s’agit aussi de mettre les choses à leur place : de ce monde ultra protégé, nous sommes exclus. D’abord, parce qu’à l’heure où nous regardons la télé, Alexandra Tolstoï, elle, va s’acheter quelques bidules chez Hediard (qui semble d’ailleurs être demeuré ouvert rien que pour elle (pouvoir de l’argent encore une fois)), ensuite parce qu’ à l’heure où elle dégustera ses friandises, nous serons au boulot pour gagner de quoi s’offrir un écran géant permettant de voir l’importante blonde en hd, voire en relief, bientôt. On ne doute pas que son mari Sergueï prélèvera, et sur notre travail, et sur les achats que notre travail permettra, quelques euros qui viendront financer d’autres messages de paix et d’amour, sur des musiques aussi lénifiantes que cette copie (sans doute libre de droits) de Mancini. Et il semblerait bien que l’unique ambition de ces spots, ce soit de nous rendre envieux. Accessoirement, étant donnés les fantasmes de notre présidence, et des proches de cette présidence, étant donnés les fantasmes de ceux quin ont voté pour ce candidat, et ce parti là, on peut aussi voir dans cette publicité le programme politique qui est le nôtre actuellement. D’ailleurs, susciter ainsi l’envie, et indiquer à ceux à qui le message est destiné à quel point cette envie sera perpétuellement insatisfaite, je ne vois pas comment appeler cela, si ce n’est « propagande politique ». C’est en tous cas une manière parmi d’autres d’obtenir du petit peuple des consommateurs et des envieux, la soumission volontaire requise.

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