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Gimme Shelter

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA 5 commentaires »24 août 2010

stand up
you’ve got to manage
i won’t sympathize
anymore

and if you complain once more
you’ll meet an army of me

you’re allright
there’s nothing wrong
self-sufficience please!
and get to work

and if you complain once more
you’ll meet an army of me

you’re on your own now
we won’t save you
your rescue-squad
is too exhausted

and if you complain once more
you’ll meet an army of me

Bjork – Army of me

Vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais j’avais déjà évoqué le petit livre inquiet de Christian Carle, dont le seul titre donne envie d’y jeter un coup d’oeil (Du risque de fin du monde et de sa dénégation). Mais je suis certain que plutôt que ce livre, ce qui sera resté dans les têtes, c’est le film qui me servait de prétexte à l’évoquer : 2012, qu’on nous avait vendu à l’époque comme la mise en scène de la fin du monde, alors qu’il ne s’agissait, en fait, que du récit un brin excité de la disparition de tous ceux qui n’ont pas les moyens de sauver leur peau. Les autres ? Comme on dit dans un autre film catastrophe :  » A la Grâce de Dieu, qu’ils s’écrasent ! »

Christian Carle s’inquiétait de voir l’humanité se réunir autour de l’idée désormais établie que la fin du monde était possible, et qu’elle serait moins désagréable à supporter si on se mettait bien dans le crâne que tout le monde allait y passer. Pour citer un nouveau passage de ce petit livre, on arrivait à ce genre de conclusion :

« Ces ethnocides correspondent, pour ceux qui en sont victimes, à une expérience concrète de la fin du monde comme fin de leur monde : le dernier Yahi de Californie, le dernier indien de la Terre de Feu, ont su ce que voulait dire la fin du monde; et ils pourraient bien valoir comme une répétition générale d’une fin du monde jouée cette fois en vraie grandeur, et sur la scène totale du monde.

Lassitude de vivre, écocides, ethnocides, génocides : tous ces signes pointent une montée en puissance de la pulsion de mort, aujourd’hui mal prise en compte, soit par dénégation, soit par impuissance à imaginer l’horreur dans toute son étendue (pour ne rien dire de ceux qui ont le front de les justifier, au nom de la « vitalité » du monde moderne et de sa capacité de « destruction créatrice »). Autant que la dénégation, l’impuissance à imaginer l’horreur, et aussi parfois le refus de le faire dans une vie où il faut bien faire sa part au bonjeur et se soucier aussi de soi, jouent ici leur rôle ; et la mort d’un homme ou d’un animal nous affectent, quand celle d’un peuple ou d’une espèce nous laissent indifférents. C’est sur ces bases psychologiques que se trame le processus qui peut conduite à la fin du monde, et que se met en marche la catastrophe vers laquelle nous allons, littéralement, « à tombeaux ouverts »".
Christian Carle – Du risque de fin du monde et de sa dénégation; p. 71-72

Et on peut admettre qu’après tout, si le contrat qui signe mon arrêt de mort stipule que tout le monde sera zigouillé en ma compagnie, je peux me faire à l’idée.

Mais justement, les termes du contrat sont faussés, et contrairement à ce semble penser Christian Carle, tout le monde n’est pas animé par la pulsion de mort. Au contraire, le commerce du Salut va bon train, et les grandioses mises en scène de la fin des temps telles que Saint-Jean nous les a promises semblent devoir laisser la place à quelques séquences un peu minables au cours desquelles une poignée de nantis vont tenter de monnayer leur survie auprès de quelques seigneureries gérant biopolitiquement les survivants en les ponctionnant à l’avance d’un impôtanticipé (il faut bien que les Seigneurs vivent en attendant le drame).

Bonne nouvelle, donc, même en cas de gros coup dur, il devrait y avoir quelques survivants, des boites spécialisées y veillent et organisent déjà des arche de Noé sociologiquement peu représentatives de l’écosystème humain. Rien qu’un exemple ? La société Terra Vivos vend des « places » pour des abris prévus pour, en gros, tous les types de catastrophes pensables (ont-ils pensé que la première caractéristique de la catastrophe, c’est précisément son caractère impensable ? Je ne le pense pas…). Disséminés à droite à gauche sur la planète, plutôt en altitude (pour éviter les raz de marée), plutôt loin des centres géopolitiquement sensibles (pour échapper aux attaques aussi variées que peuvent le permettre les progrès militaires), évitant plutôt les zones sismiquement agitées (ça réduit déjà un peu les zones à explorer pour débusquer ces refuges, d’autant qu’ils doivent être encombrants : celui qui se trouvera en Europe doit pouvoir accueillir 3000 « réfugiés catastrophiques », et si, alors que sonnent tocsins et sirènes, vous voyez vos voisins entasser quelques affaires dans le break Audi, manifestement en partance pour une destination inconnue, laissez leur le temps de programmer sur leur GPS l’adresse secrète, avant de vous emparer de la tronçoneuse que vous avez préparée pour ce genre de situation; vous salirez sans doute un peu l’intérieur cuir de l’A6, mais comme ce sera leur dernier trajet en bagnole, vos propres enfants devraient supporter de le faire assis sur des bâches en plastique cachant tant bien que mal les effets secondaires de votre acte de survie; rassurez vous, eux aussi se feront à l’idée que c’est la guerre, pour la simple raison qu’à strictement parler, avant la catastrophe, on n’était pas précisément en paix non plus), ils doivent permettre de survivre le temps que les choses soient revenues à la normale (bien qu’évidemment, on se demande ce que « normale » peut signifier dès lors qu’on parle d’une situation où ne demeurerait de l’humanité qu’une poignée de milliers d’êtres humains, mais la simple idée qu’ils puissent envisager un retour à la normale montre finalement qu’ils se sont juste fait à l’idée de considérer, d’ores et déjà, les autres comme morts, réalisant pour de bon les fictions depuis longtemps mises en scène par Romero, dont on saisit de plus en plus l’essence politique, en tous cas, ils semblent avoir une grande capacité à en faire, par avance, le deuil).

Ainsi, pour 50 000€, les enfants bénéficiant d’un tarif réduit à 25 000 €, vous serez nourri, logé, blanchi et soigné pendant… un an. 50 000€ ? Après tout, ce n’est pas si cher. Oui, le prix d’une berline allemande. Pour donner une échelle de valeurs, un SUV haute protection tel que le Conquest Knight XV, ça coûte aux alentours de 500 000$. Et on peut deviner que ceux qui achètent à ce prix là un engin à peu près inutilisable en situation courante de circulation (un char d’assaut de 5 tonnes et des poussières, doté de meurtrières en guise de vitres, ça ne peut se déplacer qu’au mépris des autres usagers de la route, ou en leur absence) ont déjà investi dans leur protection post-catastrophe, et n’ont pas vraiment l’intention de survivre dans des sortes de HLM communautaires. On peut même parier que Robert Vicino ne prévoit pas de partager avec ses clients le refuge qu’il leur vend, disposant lui même d’un lieu sécurisé privatif pour y regarder tranquillement le monde s’effondrer sur les autres.

S’agit-il alors d’une démocratisation de la survie ? En quelque sorte, oui; au sens où, pour prendre les décisions politiques qui mènent l’humanité à la catastrophe, il est nécessaire d’obtenir l’assentiment de ceux qui, dans la partie du monde qui décide de ce genre de choses, sont vecteurs d’opinions. Et de fait, on peut admettre qu’une bonne partie d’entre eux peut avoir les moyens de claquer 50 000€ pour une année de sursis. Parce que si cette classe sociale qui se trouve en dessous de l’Über élite ne voit pas, pour elle-même, de promesse de salut, il n’y a en fait aucune raison pour qu’elle accompagne la poignée d’heureux élus qu’elle sert dans sa course effrénée dans le grand crash-test de l’humanité. Il faut proposer quelques places dans l’Arche de Noé, à la manière dont les Etats-Unis organisent des tirages au sort de carte verte, pour pousser ceux qui n’y ont a priori aucun intérêt à prendre les décisions qui mèneront au drame. Ainsi, le drame ne sera ni fortuit ni commun, contrairement à la représentation classique qu’on donne des catastrophes extrêmes qui se balancent au dessus de nos têtes comme des épées de Damoclès high-tech : au contraire, il sera organisé (et qu’on soit paranoïaques n’enlève rien au fait que les écrits programmant ce genre d’actions existent depuis longtemps, que les darwinistes sociaux n’ont pas disparu, et que la stratégie du choc constitue la politique du FMI lui-même), et ses organisateurs lui survivront. Dans le secret des pensées d’une minorité de nos contemporains se joue donc une scène équivalente au délire mis en scène par Kubrick dans le Dr Folamour, quand on considère que l’apocalypse atomique peut être sereinement envisagée, puisque des abris permettront à une poignée d’hommes d’y survivre. La classé aisée, capable de se payer un abri Vivos, pour un an (qu’arrivera t-il ensuite ? Peut on imaginer les 3000 « clients » mis dehors par la direction au bout de l’année contractuelle, alors que les retombées nucléaires seront toujours là, à guetter l’ouverture du sas pour les cueillir ?) comprendra alors qu’ils étaient eux mêmes assis sur la bombe qu’ils ont larguées sur les autres.

Autant dire que, dès lors, lorsqu’on fait peur à cette classe de décideurs en agitant devant eux le chiffon rouge de l’insécurité, quand tout particulièrement, on brandit devant eux le risque d’embrasement des « quartiers », on allume en fait devant eux l’étincelle qui cache le véritable incendie. Comment qualifier en effet le sacrifice de quelques bagnoles quand c’est le monde humain lui même qu’on envisage calmement de passer au lance flamme ? On le savait, qu’un monde qui fait de sa propre destruction un spectacle est aussi un monde dans lequel il faut s’attendre à tous les renversements possibles. Au milieu du feu d’artifice, l’innocent pyrotechnicien festif a forcément confiance en les pompiers, fussent- ils pyromanes. Et les incendiaires ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit, alors même que les incendies sont prévisibles, suivant la courbe des échéances électorales, indexés sur la difficulté qu’a tel camp à emporter les suffrages, et on sait bien sur quels leviers appuyer pour faire se frictionner les pierres à briquet, alors que jusqu’à présent, l’essence est en vente libre.

Il faut alors peu de choses pour parvenir à inverser le tableau peint par Chamoiseau dans Texaco, alors que les habitants des « quartiers » investissent dans la violence le Centre Ville :

« L’En-ville était défait, ses défenses contre les Quartiers étaient brisées. Les communistes avec Césaire en tête avaient parlé haut, menacé, dénoncé, fait un cirque terrible. Ils avaient transformé les gens des vieux-quartiers en armée populaire. Ils avaient compris que cette misère de bois-caisse et de fibrociment était prête aux appels, sensible au moindre sang, avide du drapeau de n’importe quel rêve, pourvu qu’il autorise une entrée dans l’En-ville. Les communistes avaient compris que leurs anciennes troupes des champs et des usines centrales avaient pris les routes coloniales, oubliant les Tracées, pour sédimenter là, en pleine gueule de l’En-ville. Un prolétariat sans usines, sans ateliers, et sans travail, et sans patrons, éperdu dans les djobs, noyé dans la survie, et menant son existence comme un sillon entre les braises. »
Patrick Chamoiseau – Texaco; p. 344

Demain, une fois ce prolétariat éliminé par le feu et le souffle plus que solaires, ce seront quelques heureux locataires de bunkers HLM qui traceront une existence esclave au beau milieu des braises, héritages millénaires, entretenus au souffle discret de la période de l’uranium, des incendies que leurs votes apeurés auront permis d’allumer.

Et pour finir, afin de ne pas sombrer seul dans la paranoïa, quelques lignes extraites de la conclusion du livre de Mike Davis, Le Pire des mondes possibles, ouvrage plus que renseigné, s’intéressant à un des noeuds du problème : le devenir des villes :

« Epilogue – Au bout de Vietnam Street

L’opération de tri de l’humanité par le capitalisme tardif a donc déjà eu lieu. Relisons la mise en garde formulée par Jan Breman au sujet de l’Inde : « On atteint un point de non-retour lorsqu’une armée de réserve attendant d’être incorporée dans le monde du travail est ainsi stigmatisée comme une masse irrémédiablement surnuméraire, comme un fardeau excessif que l’on ne peut intégrer, ni aujourd’hui ni plus tard, dans l’économie et dans la société. (Note du moine copiste : c’est bon là ? On peut considérer une seconde que cette politique n’est pas un fantasme, mais qu’elle est très exactement notre ligne actuelle, celle que nos dirigeants revendiquent au grand jour, en d’autres termes, ce « tri », cette élimination, c’est ce que nous mettons en oeuvre là, maintenant) Cette métamorphose est, à mon sens au moins, la vraie crise du capitalisme mondial. »[Jan Breman; The Labouring poor, p.13](…) En dehors du culte mythique et illusoire de la dérégulation et de la flexibilité infinie à la de Soto, il n’existe aucun scénario officiel pour la réintégration de cet immense trop-plein de main-d’oeuvre dans le jeu normal de l’économie mondiale. (…)
la plupart des grands penseurs des principaux think tanks et instituts de relations internationales américains et européens n’ont toujours pas intégré les implications géopolitiques de la montée en puissance d’une planète de bidonvilles. D’autres les ont mieux comprises – peut être parce qu’ils n’ont pas à se soucier de réconcilier le dogme néolibéral avec la réalité néolibérale : ce sont les stratèges et experts en planification tactique de l’Air Force Academy, du centre Arroyo de Rand (Research and Development) de l’Armée de terre, et du Warfighting Laboratory des Marines à Quantico (Virginie). De fait, en l’absence de tout autre paradigme fonctionnel, le Pentagone a développé sa propre perspective sur la pauvreté urbaine mondiale.
La débâcle de Mogadiscio de 1993, où les milices des bidonvilles infligèrent 60% de pertes (morts et blessés) aux troupes d’élite des Army Rangers, força les théoriciens militaires à repenser ce qu’ils appellent, dans le jargon du Pentagone, les MOUT : « Military Operations on Urbanized Terrains » (opérations militaires en milieu urbain). (…) « La guerre du futur, peut-on lire dans la revue de l’Army War College, se jouera dans les rues, dans les égouts, dans les gratte-ciel et dans les zones de logement tentaculaires et anarchiques qui constituent les villes cassées de la planète. (…) Notre histoire militaire récente est ponctuée de noms de villes – Tuzla, Mogadiscio, Los Angeles [!], Beyrouth, Panama, Hué, Saigon, Saint-Domingue – mais tous ces combats n’auront été qu’un prologue ; le vrai drame est à venir.[Major Ralph Peters, "Our soldiers, their cities", Parameters, print. 1996, p. 43-50] »
[note du moine copiste : le meilleur est à venir, et ça va bien faire synthèse avec ce qui a précédé] :
Pour élaborer un cadre conceptuel plus large à l’usage des MOUT, les stratèges militaires sont allés chercher de l’aide, dans les années 1990, du côté de la vieille alma mater du Dr Folamour : la Rand Corporation basée à Santa Monica. Club de réflexion à but non lucratif fondé par l’US Air Force en 1948, le Rand était célèbre pour ses simulations de l’apocalypse nucléaire façon wargames dans les années 1950 et pour son aide à l’élaboration de la stratégie mise en oeuvre lors de la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, le Rand fait plutôt dans les villes : ses chercheurs analysent les statistiques de criminalité urbaine, les problèmes de santé publique dans les quartiers déshérités des centre-villes, et la privatisation de l’éducation publique [note du moine-copiste... qui se contente finalement de soupirer...] Ils gèrent également le centre Arroyo de l’Armée de terre, qui a publié toute une petite bibliothèque d’études sur les contextes sociaux et les schémas tactiques de la guerre en milieu urbain.
[note du moine copiste : je fais ici une coupe, mais il y a en fait quelques précisions intéressantes sur la manière dont le Rand appréhende les terrains urbains actuels, mais je passe les détails]
S’appuyant essentiellement sur l’exemple de l’ »océan de misère humaine » qui entoure Karachi, Thomas [la capitaine Troy Thomas; grand théoricien de l'armée de l'air américaine] décrit le défi que représente un combat asymétrique dans un contexte urbain « non nodal, non hiérarchisé » contre des milices « à structure clanique » animées par le « désespoir et la colère ». Il cite également les périphéries sordides de Kaboul, Lagos, Douchanbé (Tadjikistan) et Kinshasa comme autant de champs de bataille cauchemardesques potentiels – auxquels un certain nombre d’autres stratèges ajoutent Port-au-Prince [tiens tiens]. Thomas, comme d’autres penseurs des MOUT, voit la solution dans le matériel high-tech et un entrainement effectué dans des conditions réalistes, de préférence « dans nos propres quartiers déshérités », où « d’immenses programmes de logement sont devenus inhabitables et où l’on trouve de nombreuses friches industrielles. Ces lieus seraient presque idéaux pour l’entrainement au combat de rue » [Captain Troy Thomas, « Slumlords : aerospace power in Urban Fights », Aerospace power journal, print. 2002, p.1-15 (édition en ligne)
Mais qui, exactement, est l’ennemi que ces futurs technosoldats, entrainés dans les slums de Detroit et Los Angeles, traqueront dans les dédales des villes du tiers-monde ? Certains experts se contentent de hausser les épaules et de répondre « Peu importe ». Dans un article influent intitulé « Geopolitics and urban armed conflicts in latin America », écrit dans les années 1990, Geoffrey Demarest, chercheur reconnu à Fort Leavenworth, proposa un étrange casting d’ »acteurs anti-Etat », comprenant des « anarchistes psychopathes », des criminels, des opportunistes cyniques, des fous, des révolutionnaires, des dirigeants syndicaux, des membres de groupes ethniques et des spéculateurs immobiliers. Au bout du compte, cependant, il s’en tint aux « dépossédés » en général, et aux « groupes criminels » en particulier. En plus de prôner le recours à des outils de recherches empruntés à l’architecture et à l’ubanisme pour aider à la prévention de futurs soulèvements, Demarets ajouta que « les forces de sécurité devraient s’intéresser au phénomène sociologique des populations exclues ». Il faisait part d’une inquiétude toute particulière pour la « psychologie de l’enfant abandonné », car il pense – à l’instar de nombreux partisans de la théorie de la « poussée démographique » comme l’une des grandes causes de la criminalité – que les enfants des bidonvilles sont l’arme secrète des forces anti-Etat.
En résumé, les plus grands esprits du Pentagone ont osé s’aventurer là où la plupart des chercheurs des Nations unies, de la Banque mondiale ou du Département d’Etat craignent de mettre les pieds : au bout de la rue qui suit logiquement l’abdication de toute réforme urbaine. Comme par le passé, cette rue est une « rue sans joie », et, de fait, les combattants adolescents désoeuvrés de « l’Armée du Mehdi » de Sadr City à Bagdad – l’un des plus grands bidonvilles de la planète – narguent les forces d’occupation américaines en baptisant leur axe principal « Vietnam Street ». Mais les stratèges ne flanchent pas. Ils affirment désormais, avec une froide lucidité, que les villes sauvages, saccagées du tiers-monde – et notamment leurs périphéries de bidonvilles – seront le champ de bataille caractéristique du XXIè siècle. Le Pentagone travaille actuellement à refaçonner sa doctrine de manière à intégrer une guerre mondiale à bas bruit d’une durée indéterminée contre les fractions criminalisées des pauvres urbains. Il est là, le vrai « choc des civilisations ». »
Mike Davis – Le Pire des mondes possibles; p. 205 sq

Peut -être comprendra t-on mieux, alors, les choix politiques qui sont les nôtres, pourquoi un Estrosi peut émettre l’idée de mettre à l’amende les maires qui ne feraient pas ce qu’il faut pour assurer la sécurité dans leur municipalité, c’est à dire, selon lui, ceux qui n’installent pas de réseaux de vidéo-surveillance dans leurs rues, pourquoi Fabrice Hortefeux (le cousin de l’autre) peut faire carrière en tant que conseiller auprès des municipalités en matière de vidéo-surveillance (son cousin affirme ne pas le connaître, ce qui est doublement étonnant : on imagine le ministre assez soucieux de contrôler son arbre généalogique, et plus strict en matière de gestion de son réseau), pourquoi on peut désigner en 2010 une population entière comme cause de nos malheurs (tout relatifs pour le moment, que feront nous quand nous serons pour de bon dans la tourmente ?), pourquoi on supprime la police de proximité (qui était tout sauf une armée) pour instaurer des couvre-feux, des rondes d’hélicoptères et des tactiques militaires au coin de la rue de nos proches banlieues.

On comprend mieux, aussi, pourquoi on coupe les vivres aux populations qui en ont le plus besoin. Il est rare de nourrir ceux qu’on abandonne.

« Il y a bien des façons de tuer. On peut planter un couteau dans le ventre de quelqu’un, lui retirer le pain, ne pas le soigner s’il est malade, le confiner dans un taudis, le tuer à force de travail, le pousser au suicide, l’emmener faire la guerre, etc… etc… Il est peut de choses dans tout cela que notre état interdise. »
Bertholt Brecht

En supplément, deux bonus amusants : les vidéos de présentation du projet Vivos, tout d’abord, (http://www.terravivos.com/ si vous êtes inquiets, ou intéressés)

Vous aurez apprécié, j’espère, le final qui rappelle que la Bible vous avait prévenus que ça allait arriver un jour ou l’autre (même s’il ne me semble pas noter où que ce soit, même dans l’Apocalypse, que le but de la manoeuvre divine soit de remplir les poches de Monsieur Vicino, mais les voies de Dieu sont aussi impénétrables que celles de la finance…).

Et si vous avez 500 000$ dont vous ne savez vraiment pas quoi faire, et que vous avez toujours un peu fantasmé sur lae van de l’Agence tous risques, alors le Conquest Knight XV est fait pour vous. Renseignements ici : http://conquestvehicles.com/ et vidéo ci-dessous (aux airs un peu orientaux de la musique d’accompagnement, on ne sait si on doit deviner qui on veut séduire, ou contre qui on veut prémunir, le marketing a des lois que le commun des mortels ne maîtrise pas !)

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Terreauriste

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, TRANSMISSION 11 commentaires »20 août 2010

Tiens, juste une grosse citation de Didier Lestrade, qui entre deux tailles de rosiers, deux récoltes de graines à partager, met en ligne un matériel, issu de ses travaux, qui constituera, j’en suis sûr, pour peu qu’on prenne soin de le maintenir hébergé, protégé, et disponible, un témoignage précieux sur la vie de ceux auxquels pourraient s’appliquer le beau titre du beau livre de James Agee et Walker Evans « Louons maintenant les grands hommes« . Quel que soit l’angle sous lequel on regarde ces documents, on ne peut qu’y voir un héritage, du genre de ceux qui rappellent une dette que, pour ma part, je ne saurais même pas payer.

Récemment, il republiait la préface de son livre, Cheikh, et on y trouve les lignes suivantes :

« Pour ma part, j’ai appris que nous étions tombés dans un cul de sac culturel et social avec les premiers mois du XXIème siècle. J’ai réalisé que je gagnais trop d’argent. Je sais qu’en ces temps de précarité sociale, c’est un aveu difficile à faire, mais telle est la réalité. Sans les chercher, les propositions d’articles se faisaient plus nombreuses, la bulle Internet entraînait des collaborations incessantes. Je voyais bien que chaque année ma déclaration d’impôt augmentait sans effort. Je me trouvais à encaisser quatre salaires différents et le dernier en date, pour le site Internet de Samsung, me posait des problèmes de conscience. Toutes les semaines, j’écrivais en effet une chronique musicale qui n’était même pas relayée sur le site. Personne ne la lisait parce qu’elle était invisible. Ce travail trop facile était rémunéré généreusement, et je n’avais aucun contact avec les personnes qui m’employaient. Ce qui n’était pas sans me surprendre. Ma vie ayant été assez écartée de la richesse, je trouvais étrange une telle proximité avec le gâchis. Si une entreprise était assez folle pour me demander des textes qui ne seraient jamais lus, c’était son problème et, de toute façon, je ne participais qu’à la toute dernière étape d’une longue chaîne de gaspillage. Pourtant, un an plus tard, quand la récession survint, je l’accueillis avec soulagement. Écrire pour des lecteurs virtuels me rendait triste, je n’avais aucune envie de plaire. Il se trouve aussi que, parallèlement, j’ai failli perdre mon emploi à Têtu à cause d’une dispute interne sur le bareback. Je m’étais en effet révolté contre une interview de Guillaume Dustan dans le magazine que j’avais créé ; si bien que pendant six mois, mon nom fut absent de l’ours. Ma collaboration était entre parenthèses. Il est donc devenu évident que mon métier de journaliste, plutôt protégé auparavant, serait l’un des premiers menacés par la crise sociale. Entre les déclarations d’impôts précédentes et mes nouveaux revenus, je constatais la nette dégringolade. J’ai alors commencé à me dire que cette situation nouvelle nécessitait une adaptation rapide.

J’ai vite réalisé que je trouvais du plaisir à ne plus dépenser mon argent pour acquérir les choses obligées qu’un citadin se doit d’avoir. Étrangement, j’éprouvais même une certaine fierté à ne rien dépenser pendant un mois, voire plus. Ce qui était nouveau, l’économie m’ayant toujours été imposée, ayant toujours couru après des dettes impayées d’imprimeurs, des retards de loyer, des vacances difficiles à boucler. Finalement, j’ai décidé de gagner moins d’argent. Et en l’espace de quatre ans, de gré ou de force, je suis parvenu à réduire mes revenus et à payer moins d’impôts. L’autarcie me tentait. Vivre avec le minimum, tout en chassant de mon esprit la frustration de ne pas avoir ce que les autres possèdent, quelle idée intéressante. Pour un individualiste citadin qui avait passé les vingt-cinq dernières années à Paris, la liberté n’était pas le pouvoir de dépenser plus, mais l’autosuffisance préméditée. Alors, je suis parti de la capitale vivre dans un minuscule village de Normandie, sachant que cet isolement serait à la fois une parade face aux attaques que je recevrais, forcément, en raison de mon engagement militant sur le sida, la prévention, la sexualité des gays en général, mais aussi un moyen de réduire encore plus mes sources de revenus parce que la vie à la campagne ne facilite pas les interviews et les reportages. Heureusement, on dépense moins dans un petit village qu’à la ville. Je refusais des propositions d’articles trop alimentaires. Pour être complètement libre d’exprimer ce que je voulais dire, il fallait que j’apprécie en outre la solitude sentimentale qui m’était imposée. Cette liberté, je le comprends aujourd’hui, est la base de mon expression car, à quarante-huit ans, je pense être parvenu à me protéger de toutes les pressions, politiques ou financières. Personne ne me regarde vivre. J’ai réalisé mon rêve : travailler moins pour me consacrer à une passion un peu incomprise, sûrement incongrue, la nature.

Il y a un an, je suis parvenu à un niveau plancher de mon imposition fiscale : 138 euros par mois. J’avais réussi, j’étais content, mais je n’ai pas osé en parler autour de moi. Avec toutes ces personnes se disant précaires, il n’est pas malin de claironner qu’on est arrivé à réduire ses revenus. J’ai fini par le mentionner, plusieurs mois plus tard, à un ami. Je lui disais que c’était sûrement grâce à cette maison, dont le loyer est le tiers de ce celui que je payais à Paris pour une surface deux fois plus grande. C’est alors qu’il s’est exclamé : « C’est formidable, tu vis comme Henry David Thoreau ! ». Je n’ai pas eu honte de répondre : « Henry qui ? ». Il s’est moqué de moi : « Mais c’est un des écrivains américains les plus importants du XIXème siècle ! ». Deux jours plus tard, je recevais « Walden ». Je n’ai toutefois pas pu lire cet ouvrage tout de suite. Il me suffisait, en effet, d’en feuilleter les pages pour ressentir une stimulation mêlée d’une méfiance presque angoissante : ce livre était trop fort, il reflétait d’une manière trop parfaite ce que je vivais depuis mon départ, sans le savoir. » (Ddier Lestrade, Cheikh; préface, le texte intégral peut être lu ici : http://didierlestrade.fr/about-me/livres/cheikh-journal-de-campagne/article/preface-de-cheikh)

Au train où vont les choses, on peut présumer que d’ici quelques temps (les choses vont si vite qu’on n’ose plus écrire « d’ici quelques années »), de tels propos seront considérés comme terroristes : affirmer ainsi qu’on puisse revenir à une certaine forme de simplicité dans la consommation, qu’un mois puisse être vécu sans dépenser d’argent, oser rappeler, comme il le fait ici qu’un téléphone portable n’est pas une prothèse remplaçant un quelconque organe naturel absent ou déficient chez l’homme, et qu’on peut donc fort bien s’en passer, voila qui pourrait inciter les citoyens à développer des comportements qui ne favoriseraient pas le dieu Croyance, et mettraient en péril l’équilibre de nos comptes communs (sans qu’on sache vraiment si c’est parce que les belles activités commerciales alimentent la communauté, ou si c’est que leurs pertes sont en fait systématiquement épongées par la collectivité, leur permettant finalement d’investir sans risque).

Et de fait, on ne peut qu’admettre les liens patiemment tissés entre nos addictions consuméristes et le financement du bien commun. Pour dire les choses crûment : comportons nous tous comme Didier Lestrade le fait dans cet extrait, tirons nous cultiver notre jardin, ne nous soucions plus de gagner un fric désormais inutile, oublions d’aller acheter des trucs, rien qu’un mois, et c’est toute l’économie qui s’effondre, avec en otages premiers, tous ceux qui bénéficient de la solidarité nationale, c’est à dire avant tout ceux qui en ont besoin, puisque ce sont les financeurs qui sont aussi les décideurs, et qu’au moment de choisir entre leurs pieds, et ceux des autres pour y tirer une balle, ils se souviennent qu’être riche, ça doit permettre, pour commencer, de ne pas souffrir (les pauvres, eux, sont habitués).

Publier ce qu’écrit Didier Lestrade ici, si ça devait convaincre ne serait ce qu’une minorité des consommateurs actuels, remettrait tellement de choses en question (les rapports de force employeurs/employés, les rapports de force employés/chômeurs, l’immobilier urbain, la grande distribution, etc.) qu’on pourrait y voir une menace majeure pour tous ceux qui ont quelque chose à gagner dans les choses telles qu’elles sont déjà, et qui n’auraient qu’à perdre à toute forme de changement. Désigner ces propos et ces idées comme terroristes, c’était déjà, finalement, le sens caché des inquiétudes faites à l’auteur supposé et à l’éditeur avéré de « L’insurrection qui vient » : inciter à prendre du recul vis à vis de à quoi nous devons, sans réserves, adhérer, et remettre ainsi en question des intérêts bien compris.

Lestrade et les adeptes de la vie simple manquent ils de réalisme ? Selon les structures économiques qui sont les nôtres, il n’y aurait aucun doute à ce sujet. Mais il est aussi possible d’émettre l’hypothèse selon laquelle ce sont les structures qui alimentent le bien commun qui sont irréalistes, dans la mesure même où elles rendent nécessaire une consommation déraisonnable, et s’accompagne d’une répartition des « bénéfices » de cette frénésie qui, de toute évidence, sont conçus pour être injustes.

C’est finalement bon signe : il suffirait que ceux qui commencent à saisir l’inanité de nos comportements commerciaux (et je sais à quels sarcasmes je m’expose en écrivant de telles choses !) tout en étant conscients de la nécessité de financer le bien commun et le progrès sous toutes ses formes pour que de nouvelles formes véritablement politiques apparaissent. Et mine de rien, plus je le lis, plus il me semble que peu à peu, c’est le genre de rencontre qui se pratique, tranquillement, discrètement mais efficacement sur www.minorites.org . Je ne saurais trop conseiller de s’y rendre, d’y lire, et d’y écrire (et de nouveau, il y en a qui, s’ils lisent ça un jour, pourront déverser sur moi des bacs à compost entiers de sarcasmes !)

Ah ! La préface de Cheikh se conclue sur Thoreau. Ca trace quand même comme une perspective, non ?

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Lennon-Ono-Davis, un couple à trois en forme de mariage blanc

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, PLATINES, PROPAGANDA, PROTEIFORM 18 commentaires »4 août 2010

Puisque Michel, qui est un peu notre Huggy les bons tuyaux à nous, mentionne cet autre titre consacré à Angela Davis, par Yoko & John, partageons le aussi, ça bouclera notre tour du monde des hommages.

Ca aura au moins une vertu : confirmer que je suis décidément davantage Rolling Stones que Beatles. Certes, ces derniers auraient difficilement pu soutenir tous ensemble Angela Davis en 1972, puisqu’ à cette date, ils étaient séparés depuis deux ans. Mais effectivement, comme le rappelle Michel, Lennon et Ono insérèrent dans leur album « engagé » Some time in New-York, entre une indignation suscitée par le fonctionnement des prisons et une prise de position sur le conflit irlandais, cette chanson dont Angela Davis est l’héroïne, sobrement intitulée « Angela« .

Vous vous dites que c’est à peu près le titre qu’on donnerait à une chanson dont Mme Davis serait le personnage principal si on n’avait pas d’inspiration au moment de lui donner un titre ? Rassurez vous, il en va de même des paroles, qui s’en tiennent au strict minimum descriptif : on a emprisonné Angela, elle fait partie des millions de prisonniers politiques dans le monde, les choses changent (Dylan l’avait déjà dit), il y a des millions de races dans le monde mais un seul futur à partager (Miss Monde doit tenir ce genre de propos aussi). Bref, la chanson fait un peu trop exercice contraint, et on passe son temps, en l’écoutant, à regretter le manque de coeur de l’ensemble (mais que Yoko Ono ait un coeur, voila quelque chose qui relève de l’hypothèse non vérifiée) et d’engagement (le comble, pour un double album qui mise toute sa première galette sur le militantisme politique, se souvenant subitement pour le second volume que c’est de la musique qu’on est censé faire dans un disque, et propose des sessions live, dont une expérimentation plutôt réjouissante avec Zappa et ses Mothers of Invention); tout se passe en somme comme si Lennon avait compris que pour vendre de la musique, il fallait l’emballer dans un air du temps, devançant les chanteurs qui croient qu’il suffit d’avoir l’air « concernés » et de brandir les causes comme autant de panoplies de circonstance pour, tout en touchant d’impérieuses royalties, et accumuler des fortunes semblant toujours insuffisantes, se mettre hors de cause; les Zazie et les Calogero, les Cali et les Renaud ont bien compris que l’étendard de l’indignation était un bon cache sexe, brandi devant le paquet pourtant déjà classé TTBM de leurs revenus. Et on sait ce que Yoko Onno pensait des revenus de son cher, tendre et fortuné mari.

Finalement, on ne peut qu’être d’accord avec Michel : c’est Pierre Perret qui, parmi les français, propose dans Lily de Perret le meilleur portrait d’Angela Davis, même s’il est succint. Au moins, on échappe aux poses sentencieuses, on demeure dans une simple fraternité humaine, comme seuls ces rares chanteurs sans ego sont capables, et l’évocation d’Angela Davis, si elle n’est pas politique, ne prend néanmoins pas la forme d’un détournement la mettant au service de ce qu’il faut bien appeler le capital. Ce sera sans doute un des très rares parallèles qu’on pourra tisser entre les Stones et Pierre Perret, mais il en va des musiques qu’on écoute comme des amis, on les sait souvent incompatibles entre eux, mais on peut tenter parfois de les faire se rencontrer.

Quant à Lennon, je ne sais si c’est être mauvaise langue que de considérer les 10 minutes de silence à sa mémoire, filmées par Depardon le lendemain de son assassinat, dans un Central Park noir d’un monde blanc comme ce que mes oreilles supportent, de sa part, le mieux.


Du coup, je regarde de nouveau ce plan séquence de dix minutes, qui me laisse soudain sceptique. Pour paraphraser Perret, qui a ces mots à propos de l’Amérique découverte par sa Lily (« Elle aurait pas cru sans le voir, que la couleur du désespoir, là-bas aussi ce fut le noir »), on pourrait s’étonner de voir que pour un homme qui avait ainsi chanté à la gloire d’Angela Davis, dans Central Park ce jour là, la couleur du chagrin, c’était le blanc. Soit le message était mal passé, soit Lennon ne chantait en fait jamais qu’à sa propre gloire.

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Les oreilles en vacances – 1 : Asher Roth

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM Laisser un commentaire »4 août 2010

Si Blanche Neige était une folle perdue au fond des bois, il est probable que la pomme présentée par la sorcière marâtre aurait pris les traits de la bonne bouille d’Asher Roth. Pensez donc, un savant mélange de Dustin Hoffmann période « dites donc, Miss Robinson, c’est votre fils qui bronze au bord de votre piscine ? », d’un Bruce Springsteen millésimé « Dancer in the dark » (euphorie générale chez tous ceux qui sont réceptifs aux phéromones mâles), et bien entendu, d’Eminem, profitant du fait que le petit prince en personne s’en soit allé soigner ses addictions chez Sir Elton John (qui vire bon père de famille, ce qui semble constituer une conclusion finalement logique, après avoir été l’oncle farceur du monde du spectacle). Même 7 nains ausi doués que Désiré Bastareaud ne pourraient pas lutter, alors, contre la tentation du rappeur redneck.

A vrai dire, si Asher Roth était français, on le fuirait à toutes jambes, le vent porteur drainant vers nos narines aiguisées les effluves du produit calibré. Mais voila, ce produit est américain, et dans un pays dans lequel être un produit de sa culture ou être un produit tout court est indiscernable, on peut voir dans ce personnage déjà panoplisé (Asher Roth bien propre sur lui, Asher Roth énervé, Asher Roth déguisé en Mark Hollis (ère Such a Shame), Asher Roth écrivain contrarié composant sur son laptop sur la cuvette des chiottes, Asher Roth à poil (le même que le précédent, en fait), Asher Roth zen, et tout plein d’autres encore, soigneusement rangés dans leur blister glacé, à conserver intacts et à collectionner sur le rebord de la cheminée) une sorte d’accomplissement, un climax.

Parce que voila, le jeune homme est aux confluents de tout ce que les musiques populaires américaines savent bien faire : du rap, mais aussi des mélodies, des humeurs, de la joie de vivre, une satisfaction manifeste (bien que par moment surjouée, ce qui jette forcément un doute), de l’énergie et au bilan des morceaux qui le plus souvent font leur boulot un peu au-delà de ce à quoi on pourrait s’attendre : derrière la présentation confectionnée par des experts en marketerie se trouve le supplément d’âme qu’on ne pensait même pas croiser, ou qu’on aurait pu croire étouffé sous les exigences de la production manifestement millimétrée, à tel point que quelques grandes pointures, en matière d’âme, viennent en voisins rendre visite à Asher Roth, histoire de venir décoller en sa compagnie sur les compositions simples mais aptes à accompagner les étés plus ensoleillés que celui qu’on traverse en ce moment. Parmi les fées qui sont venues se pencher sur le berceau, on retiendra tout particulièrement Cee-Lo (et on se dit que s’il se déplace, c’est peut être que ça en valait le coup, et ça vaut toutes les lettres de recommandation du monde), Busta Rhymes, Chester French (on va y revenir), ou Keri Hilson.

De la bonne compagnie en somme, et des entremetteurs de choix pour un album auquel on aime s’attacher autant pour le son dont il est porteur que pour la manière dont il ne respecte absolument pas les règles qui veulent d’habitude décerner tel rôle à tel type de musicien. Ici, comme chez Eminem, mais en moins sombre et torturé, parce que moins introspectif, moins théatral aussi, mais plus adolescemment festif, plus ensoleillé sans tomber dans les simplifications, le rap (qui est plutôt une question de samplification) devient universel, et c’est sans doute le meilleur avantage qu’il puisse trouver à être devenu commercial, sans forcément s’être vendu, dans la mesure où la forme actuellement la moins sincère de musique rap consiste précisément à mimer avec une telle précision les personnages et les formules du passé, avec tous les détails si typiques des banlieues américaines telles que ce courant musical nous a appris à les imaginer, qu’il s’agit davantage d’un positionnement personnel sur une scène à laquelle on a envie d’appartenir, au milieu de regards qu’on souhaite reconnaissants des efforts effectués pour les séduire que d’une démarche sincèrement musicale. Au moins, Asher Roth échappe à ces schémas attendus, ce qui permet de se concentrer sur le plaisir à écouter des flots de mots jouer sur les beats, sans volonté de sembler être quoi que ce soit de déjà répertorié.

Et maintenant, lecteur, vois-tu, je pense à toi et à ton éventuel manque de familiarité avec le rap. Alors je ne mets pas en écoute un extrait de l’album, parce que le plaisir ne serait peut être pas au rendez vous. Comme les musiques vivantes, celle ci réclame sans doute qu’on la regarde en train de se faire. Alors, rien de tel qu’une improvisation pour se faire une idée du charme singulier dont Asher Roth est capable. Ca a l’air matinal, ça n’a rien à voir avec la frime à laquelle le rap nous a habitués, ça semble juste naturel, et qu’un rouquin ait adopté à ce point les codes musicaux de ce courant est comme une promesse d’avenir. Les choses changent, et tout espoir n’est peut être pas interdit :


Bien entendu, on n’est pas du tout d’actualité avec cette chronique : trop tard pour l’actuel album, (Asleep in the bread Aisle), sorti en 2009, trop tôt pour le prochain, (The Spaghetti tree), qui sortira d’ici la fin 2010. Je suis pas dans le rythme, je sais.

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