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Ecoutez les nos voix qui montent des open spaces

Intermède musical, puisque Michel nous a fourni sa pseudo citation nietzschéenne de la semaine, en collant sous le nez d’une pauvre Dominique Grange, qui n’en demandait sans doute pas tant, une maousse moustache. Nouveau chant des partisans, donc, au programme de ce post, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore. Ca fait partie de ces hymnes dont on ne saurait trop dire de quelle époque ils datent; ça provoque un effet assez proche de ce qu’on ressent lors de la visite d’un écomusée ou, peut être, du Puy du Fou : on sait bien quand on est, on sait bien qui on est, mais l’espace d’un instant, c’est un peu comme si les repères temporels étaient brouillés. Il y a quelques jours, une collègue, enseignant l’histoire, communiste, arranguait les foules en salle de profs pour tenter de convaincre les récalcitrants de rejoindre la lutte, en comparant notre situation à nous autres, professeurs de 2010, à celle des mineurs confrontés à la poigne de fer de Miss Thatcher. En période de tension sociale, écouter Dominique Grange, c’est un peu perdre de la même manière ses repères temporels. Aussi, mieux vaut-il replacer la chanson qui suit dans son contexte.

Le concept de lutte des classes passe pour être aujourd’hui désuet. Un comble lorsqu’on observe à quel point la vie de la plupart est mise au service de quelques uns, soit en les utilisant au moindre coût, soit en faisant en sorte de les délaisser suffisamment pour que leur survie, toujours remise en question, coûte le moins possible. Mais comme on a gâté un peu tout le monde, et que même ceux qui sont asservis ont leur téléphone portable dernier cri en poche, une connexion illimitée aux réseaux sur lesquels ils partagent avec le monde entier tout ce qui est susceptible de provoquer le moindre buzz, qu’on découvrira ensuite, dans un intérieur décoré par Ikea et Valérie Damido, sur un grand écran qui ne diffuse pas grand chose qui justifie sa taille, ni sa haute définition (en gros, on a des engins qui diffusent l’image en hd, mais on y regarde le JT décalé d’Itélé, qui ne propose que des vidéos pixélisées tirées du net d’il y a 10 ans, quand on ne se diffuse pas des divx sur une diagonale telle que la compression et les fautes d’orthographe des sous titreurs amateurs sont finalement bien plus visibles que l’intrigue et le jeux des acteurs eux mêmes), mais est planté là, au beau milieu du salon, pour témoigner d’un fait capital : on échappe au monde des miséreux, puisque un tube cathodique en Europe est en gros un signe équivalent à celui des lunettes des années 70 ou des dentitions ravagées aux USA. Alors, évidemment, les gâteries, ça donne la forte impression d’avoir bénéficié d’un partage des richesses qui permet de se donner l’illusion de la disparition des classes, ainsi que des luttes qui les oppose; et ce d’autant plus qu’une partie de ces cadeaux accordés permet de se maintenir soigneusement à l’écart des plus pauvres, de sorte qu’on puisse vivre en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Dès lors, évoquer dans une chanson la lutte des classes, c’est prendre le risque d’avoir l’air un peu daté.

Il faut dire que la chanson fut écrite par Dominique Grange à la fin des années 60, alors qu’engagée dans le mouvement des Etablis, expérience consistant à envoyer des artistes et intellectuels sur les postes de travail des ouvriers, afin de ne pas creuser de fossés entre ceux qui sont du côté de l’otium, et ceux qui en sont professionnellement exclus, elle travaille près de Nice dans une entreprise de conditionnement alimentaire. La chanson vient aussi de ces expériences là, qui sont encore liées aux conditions de production des années 60/70. Que les conditions de travail aient changé, c’est une évidence. Qu’elles soient physiquement plus confortables, c’est possible. Mais ça n’enlève rien au fait que les profits, bien plus considérables eux aussi, demeurent captés par ceux qui ne produisent pas.
Néanmoins, ne pas actualiser les chants révolutionnaires, c’est les condamner à sembler désuets. Et c’est quand même embêtant de donner à la révolution une allure désuète. Ca donne vaguement l’impression que les révolutionnaires en question sont seulement nostalgiques d’un temps où on portait des casquettes en tweed genre Gavroche, des vestes aux coudes à rustines, où on buvait un coup sur le zinc, où on n’avait ni internet ni téléphone portable, où on pouvait grimper dans les bus par l’arrière, où on allait bavarder entre potes le soir au bar du coin pour dire du mal du patron. Problème : ça ne parle pas vraiment à ceux qui travaillent dans les conditions actuelles, qui ne partagent pas les mêmes fantasmes de coexistence populaire que ceux qui à l’aube des années 70 écrivaient et chantaient de telles chansons. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de souffrances dans les conditions actuelles de travail, mais que ces souffrances sont spécifiques à notre temps, et qu’elles ne ressemblent pas aux conséquences des modes de production déjà anciens évoqués dans ces chants.

Pire, ou mieux, c’est selon, les victimes de la captation de la valeur ajoutée (en gros, l’objet même de l’enquête marxienne), font désormais partie des collabos que dénonce le nouveau chant des partisans, et on peut parier que tous ceux qui le chantent collaborent eux-mêmes, puisque la mondialisation permet de faire partie de ceux qui plus ou moins consciemment exploitent les travailleurs qui, ailleurs sur la planète, fabriquent à bas coût ce que les plus modestes par chez nous consomment. Ainsi, on peut par chez nous défiler en chantant ce genre d’appel à la révolution, puis rejoindre le parking où on a garé le monospace ou le minibus qu’on paie à crédit, ce qui avec le paiement du logement nous fait déjà deux crédits en cours, qui alimentent copieusement les exploiteurs qu’on a dénoncé quelques heures plus tôt, avec qui, donc, on collabore.

Doit-on en déduire qu’il faut renoncer à toute forme de volonté révolutionnaire ? Pas forcément. Mais cette volonté doit gagner en conscience de ce qu’elle dénonce, et de ce qu’elle réclame. Car se croire du côté des opprimés sous prétexte qu’on entonne les chants qui dénoncent les exploiteurs est peut être un peu facile. D’abord, il serait nécessaire d’écrire de nouveaux chants, adaptés aux open spaces et aux plateformes de télémarketing, des hymnes combattant le travail à temps partiel des femmes et les plans dits « sociaux », luttant contre le chômage des plus âgés et l’exploitation des jeunes travailleurs, des textes se soulevant devant l’invasion des domiciles par le télétravail. Ensuite, il faudra établir des énoncés propres à réunir tous ceux qui de par le monde pensent se reconnaître dans le statut de prolétaire, tant ceux qui se pensent ainsi parce que ça participe d’un certain folklore un peu bourgeois gitan, que ceux qui de manière beaucoup plus brutale sont soumis aux conditions de production rendues nécessaires par ceux qui, à l’autre bout du monde, veulent des objets de consommation pas chers pour pouvoir conserver les moyens de se payer leur abonnement MK2, permettant d’aller voir les films dénonçant les conditions de travail dont, finalement, ils tirent eux aussi profit.

Autant dire que les paroles des nouveaux chants révolutionnaires vont réclamer tellement de nuances qu’elles risquent d’être tout à fait incompréhensibles. Pourtant, nous n’en sommes plus au moment où les propos pouvaient être tranchants et tranchés comme ceux de Dominique Grange, parce que réclamer aujourd’hui que les mêmes têtes tombent, c’est mettre soi même la tête sous la guillotine. Et ne pas s’en rendre compte, c’est avoir déjà perdu la tête.

Maintenant : chanson !

Les nouveaux partisans

Parole et musique: Dominique
Grange

Écoutez les nos voix qui montent des usines
Nos voix de prolétaires qui disent y en a marre
Marre de se lever tous les jours à cinq heures
Pour prendre un car un train parqués comme du bétail
Marre de la machine qui nous saoule la tête
Marre du chefaillon, du chrono qui nous crève
Marre de la vie d’esclave, de la vie de misère

Écoutez les nos voix elles annoncent la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Regardez l’exploité quand il rentre le soir
Et regardez les femmes qui triment toute leur vie
Vous qui bavez sur nous, qui dites qu’on s’embourgeoise
Descendez dans la mine à 600 mètres de fonds
C’est pas sur vos tapis qu’on meurt de silicose
Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés
Regardez nous vieillir au rythme des cadences
Patrons regardez nous, c’est la guerre qui commence

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Et vous les gardes-chiourmes de la classe ouvrière
Vous sucrer sur not’e dos, ça ne vous gêne pas
Vos permanents larbins nous conseillent la belote
Et parlent en notre nom au bureau du patron
Votez, manipulez, recommencez Grenelle
Vous ne nous tromperez pas, maintenant ça marche plus
Il n’y a que deux camps, vous n’êtes plus du nôtre
À tous les collabos, nous on fera la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Baladez-vous un peu dans les foyers putrides
Où on dort par roulement quand on fait les trois huit
La révolte qui gronde au foyer noir d’Ivry
Annonce la vengeance des morts d’Aubervilliers
C’est la révolte aussi au cœur des bidonvilles
Où la misère s’entasse avec la maladie
Mais tous les travailleurs immigrés sont nos frères
Tous unis avec eux ont vous déclare la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

La violence est partout, vous nous l’avez apprise
Patrons qui exploitez et flics qui matraquez
Mais à votre oppression nous crions résistance
Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse
Car on n’expulse pas la révolte du peuple
Peuple qui se prépare à reprendre les armes
Que des traîtres lui ont volé en 45
Oui bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

8 Replies to “Ecoutez les nos voix qui montent des open spaces”

  1. Je ne suis pas certain que la chanson de Dominique Grange soit aussi datée qu’il y paraît (à part le couplet sur la mine) : le taylorisme n’a pas reculé en France, la lean production fait des ravages et les bureaucraties syndicales font toujours leurs petites affaires : voir récemment la lâchage inélégant de Chérèque qui après avoir fait semblant, repart à la soupe avec Parisot et Sarkozy. Au demeurant, les militants de la Gauche unitaire qui, dans la ville où je manifeste régulièrement, tienne la sono du Front de gauche se font un malin plaisir de passer la chanson de Dominique Grange et elle n’apparaît pas si décalée que ça (même si on sent quelques crispations dérangées des zygomatiques au couplet sur les bureaucrates syndicaux).

    C’est encore plus vrai en Sarkozie triomphante. Pour avoir eu l’honneur et l’avantage d’être assis être hier dans le train qui me menait vers Paris juste à côté d’un ancien ministre de l’agriculture originaire de la région lorrain, je peux vous dire que non seulement ils n’ont pas changé, mais qu’ils sont pire. Je n’en dirai pas plus pour ne pas exposer en public la vie privée d’une personne, mais les habitués du Nancy-Paris qui bénéficient comme moi de la présence occasionnelle de Madame Morano comprendronttrès bien ce que je veux dire.

    S’il faut néanmoins un peu actualiser la chanson de Dominique Grange (dont les tendances maoïstes n’entraînent à la base aucune sympathie de ma part), je propsoe que ce soit sur la base de l’article de Slavoj Zizek paru dans Le Diplo de ce mois de novembre : « Pour sortir de la nasse ».

    Bon, je va

  2. Je serais assez d’accord avec l’idée selon laquelle la chanson n’est, dans le fond, pas datée (enfin, musicalement, elle l’est dramatiquement, je ne comprends pas qu’on ne parvienne pas à franchir ce cap musical là, même si ça ne me semble pas relever du hasard, non plus, il y a un blocage face à la technique qui semble réclamer d’en rester à un stade musical d’avant certains développements musicaux du 20è siècle).
    En revanche, s’il y a des sourires crispés à son écoute parmi les pontes syndicaux, je crains qu’en fait tout le monde doive progressivement se crisper, dans la mesure où notre économie même, y compris nos acquis sociaux, dépendent à l’international de l’habileté de notre pays à se comporter vis à vis des autres en exploiteur. Sur des terrains tels que l’énergie, c’est particulièrement manifeste, mais il en va de même pour l’approvisionnement en matières premières, etc.
    La généralisation du crédit a aussi pour effet de rendre, finalement, tout le monde collaborateur de ce régime ci, qu’on peut dénoncer simultanément, certes, mais avec une mauvaise conscience grandissante, non pas qu’on soit coupables, au sens strict, mais bel et bien responsables, puisque c’est à nous qu’il incombe de faire quelque chose de la situation.

    Bon, maintenant, évoquer Morano, c’est immédiatement redonner bonne conscience à tout le monde, tant on ne peut qu’être effaré devant l’absence de toute honte (et on sait ce qu’Audiard en dit) de ces gens là. Néanmoins, je me méfie de l’émergence de ces décomplexés là sur la scène politique : après tout, ils sont exactement les personnages dont nous avions besoin pour nous déculpabiliser à bon compte, et les prendre pour cibles, c’est se mettre une position de virginité qui me semble, elle aussi, un peu abusive.

    Enfin, c’est peut être une question de génération : je pense qu’il existe, dans les générations qui me précèdent, quelques personnes qui ont les mains propres, qui n’ont pas de crédit sur le dos, qui ne se compromettent pas avec la finance, et qui finalement, ne servent pas les exploiteurs. Il me semble qu’aujourd’hui, avoir les mains à ce point pures réclamerait, en gros, d’être héritier, et de manière plus que conséquente. Je doute fort qu’il y ait un nombre suffisant de personnes dans une telle situation pour effectuer la révolution réclamée. Ca n’empêche pas d’être idéaliste, de rêver à cette pureté là devant une sono aux accords d’un autre temps (héhé, désolé, mais musicalement, j’ai vraiment un tout petit peu de mal !!! :)); mais il me semble que politiquement, il est aussi nécessaire d’être lucides sur ce que nous sommes, et sur la profondeur à laquelle nous sommes déjà enfoncés dans les sables mouvants.

    Ou alors j’essaie juste de faire éclabousser ma propre culpabilité sur tout le monde, histoire de me sentir moins seul; c’est une hypothèse que je n’exclus pas !

  3. De la même Dominique Grange, peut-être aussi daté musicalement (bien que beaucoup plus récent), mais assez émouvant finalement : « N’effacez pas nos traces ». Ca peut s’écouter sur YouTube, mais on ne peut pas dire que la voix de Dominique Grange gagne beaucoup en qualité à travers internet…

    Je n’ai pas de crédit sur le dos, je n’ai aucun produit d’épargne compromettant (la Banque postale qui a succédé aux CCP a compris assez vite que si elle souhaitait que je reste chez elle, il fallait justement qu’elle ne se comporte pas comme « une banque normale » comme me l’a dit le monsieur de la BP qui voulait me vendre des SICAV ou de l’assurance vie !), pour autant, je ne sois pas bien certain que mes mains soient si propres. Et puis d’ailleurs j’ai toujours préféré les troubles et mous aux purs et durs.

    N’empêche que hasta la victoria siempre !

  4. De la même Dominique Grange, peut-être aussi daté musicalement (bien que beaucoup plus récent), mais assez émouvant finalement : « N’effacez pas nos traces ». Ca peut s’écouter sur YouTube, mais on ne peut pas dire que la voix de Dominique Grange gagne beaucoup en qualité à travers internet… Je n’ai pas de crédit sur le dos, je n’ai aucun produit d’épargne compromettant (la Banque postale qui a succédé aux CCP a compris assez vite que si elle souhaitait que je reste chez elle, il fallait justement qu’elle ne se comporte pas comme « une banque normale » comme me l’a dit le monsieur de la BP qui voulait me vendre des SICAV ou de l’assurance vie !), pour autant, je ne sois pas bien certain que mes mains soient si propres. Et puis d’ailleurs j’ai toujours préféré les troubles et mous aux purs et durs. N’empêche que hasta la victoria siempre !

  5. Je n’ai aucun lien avec Amelia Maddox (que je ne crois pas non plus conna^^itre). Et quoique peu attach´´e « a la propri´´et´´e intellectuelle, je me permets de sugg´´erer « a cette personne de me cr´´editer de mes propos quand elle me cite…

    Excuses habituelles pour les accents fautifs que certains claviers de la Mittel Europa retranscrivent de facon fautive quand ils en proposent l’option.

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