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Double je

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 1 commentaire »27 septembre 2009

Il y a quelques jours, sur l’antenne de i-tele, Eric Zemmour disait au cours de sa conversation avec ses interlocuteurs qu’il n’y avait plus que sur le service public qu’on trouvait, parmi les grandes chaines, des émissions politiques. Puisqu’on sait que la seule qui revendique ce statut, dans la mesure où elle est présentée par Arlette Chabot, constitue, de ce seul fait, une aberration, on pouvait se demander de quelles émissions il pouvait bien parler. Comme pour rire, on supposa qu’il puisse s’agir de « On n’est pas couché« , présentée chaque Samedi soir par Ruquier sur France 2. Et l’hypothèse n’est peut-être pas si stupide, même s’il ne faudrait pas oublier le boulot effectué par Taddéï sur France 3, chaque soir, avec une ligne de conduite qui laisse songeur sur les louvoiements de ceux à qui on pourrait le comparer. Mais j’y reviendrai.

Pourquoi Ruquier serait-il à la barre d’une émission politique ? En fait, principalement, parce qu’il réussit à avoir sur son plateau deux polémistes qui font ce qu’aucun journaliste politique ne peut faire à la télévision : poser des questions, et utiliser son droit de suite, en d’autres termes, questionner, questionner les réponses données, et parfois, dire simplement « non » aux invités. Ajoutons que quoi qu’on puisse penser des thèses développées par les deux polémistes, on peut au moins leur reconnaître une chose : ils sont en quête. Naulleau n’est pas le pire avis qu’on puisse avoir en matière de littérature, et sait ouvrir de temps en temps ses dogmes sans pour autant se trahir, et Zemmour, plus touchant, d’une certaine manière, est inquiet, et se bat avec cette inquiétude. A tout prendre, on peut préférer ça à des discours parfois davantage dans l’air du temps, mais ne s’appuyant que sur l’opportunité d’une fenêtre de tir médiatique pour s’exprimer, parce qu’on sent qu’une niche du marché est prêt à les entendre.

Quoi qu’il en soit, hier soir, était invité Tariq Ramadan, qu’on voit peu sur les plateaux bien qu’on entende assez souvent son nom cité. A vrai dire, il n’y pas de hasard : je ne traque pas vraiment ses passages sur le petit écran, mais la dernière fois que je l’avais vu en mesure de s’exprimer de manière un peu développée, c’était sur le plateau de « Ce soir ou jamais« , chez Taddéï, dans un dialogue avec Abdel wahab Meddeb qui n’eut finalement de dialogue que le nom, et il fallait reconnaître que la faute n’en incombait pas à Ramadan, tant son interlocuteur, qui jouait pourtant a priori le rôle de l’humaniste ouvert sur le monde dans lequel il vit (comprenons, le nôtre, c’est à dire le monde occidentalisé), ne fonctionnait que sur le mode de l’obstruction permanente à toute discussion, refusant la rencontre des pensées, campé sur ses positions avec, comme c’est trop souvent le cas avec ce genre de personnage, comme seul argument, la foi qu’il a dans ses idées. Or, pour les idées, on le sait, la foi ne suffit jamais.

Chez Ruquier, Ramadan était confronté à une opposition ferme mais relativement ouverte, un regard qui, bien qu’opposé, n’était pas hostile, et pour une fois à la télévision, on sentait qu’on allait pouvoir, même si ce serait nécessairement trop court, toucher un peu plus profondément à certains des problèmes auxquels nous sommes confrontés, qu’on veuille les regarder en face ou pas. On débattait donc entre adultes consentants, avec chacun de son côté, en apparence, des arguments. Très vite, on affronta Ramadan sur des prises de positions qui avaient, dans son passé, pour le moins manqué de précision, en particulier sur deux points : les homosexuels et les femmes lapidées.

Evidemment, en préambule, on peut se dire qu’à strictement parler, l’avis de Tariq Ramadan sur ces deux questions, on s’y intéresse à peu près autant qu’à celui de Raël, du pape ou d’autres leaders d’opinion comme Geneviève de Fontenay. Et en effet, nous autres esprits qui tentons d’être affranchis, on n’a pas vraiment besoin de savoir si Tariq Ramadan porte sur nous un regard bienveillant ou pas, dans la mesure où il ne vient pas nous importuner chez nous pour tenter de nous ramener sur le bon art_large_283137chemin. Néanmoins, nous avons tout de même à nous en soucier, car le personnage est influent, et il intervient sur un terrain où on n’est pas systématiquement les champions de l’affranchissement dans la pensée : la religion. Dès lors, peut être que nous, privilégiés, pouvons être des homosexuels et des femmes comme nous l’entendons, sans avoir besoin d’acquiescement ramadanesque, mais on peut avoir, aussi, en tête ceux qui, en France, particulièrement dans les cités, doivent composer avec un entourage très soucieux de ce genre de laisser-passer mental. Ainsi, on peut tout de même le dire, en milieu religieux, quel qu’il soit, pour peu qu’on soit un peu intensément religieux, il ne fait pas bon être gay, ou femme.

Or, sur ces deux questions, Tariq Ramadan pose un préalable systématique à la réflexion : voir ce que les textes en disent. Derrière les textes, il ne faut pas vraiment entendre ce que Simone de Beauvoir ou Didier Eribon ont pu écrire sur ces questions, mais ce qu’un prophète et ses exégètes ont pu en affirmer. On remarquera que du point de vue de ce que certains auraient pu appeler la « majorité » de la pensée, on repassera : si être majeur, c’est penser sans jeter des coups d’oeil au dessus de soi pour vérifier le caractère approbateur du regard céleste, le discours semble être ici, encore, celui d’un enfant. Mais à vrai dire, on ne peut pas vraiment reprocher cela à Tariq Ramadan, car s’il observe les textes, c’est dans son discours parce que ses interlocuteurs les prennent très au sérieux.

Or, voila le noeud du problème, et voila un point sur lequel Ramadan semble très équivoque : quel est son propre attachement aux textes, et que fait il si ces textes condamnent les homosexuels, les femmes ou qui que ce soit d’autres (ce ne sont pas les candidats à la réprobation qui manquent) ? Le coeur du problème, c’est donc l’aptitude de l’homme à se déprendre d’un texte s’il constate que celui ci est une tromperie, ou qu’il n’est pas conforme aux exigences de la raison. Or, pour que cela soit possible, il faut mettre comme préalable à tout jugement, non pas le texte lui même, mais la raison; ce qui impose d’accepter, et d’oser mettre le texte à l’épreuve. Derrière l’argument qui consiste à dire que ses interlocuteurs sont incapables de cela, on ne sait pas si Ramadan lui même en est capable, et dès lors, on ne sait pas s’il penser librement ou dans le cadre strict de ce que les textes autorisent à penser, parce qu’à cette question, il ne répond pas, se posant de manière finalement confortable (intellectuellement parlant, car on peut reconnaître que concrètement, au quotidien, cette position puisse lui valoir quelques inconforts relationnels) en intermédiaires entre des mondes qui ont du mal à s’entendre, ce qui au passage, permet d’avoir le rôle de traducteur, et chacun sait que le traducteur, c’est celui que précisément on ne traduit pas, celui qui parle en dernier, ce qui offre la possibilité de demeurer assez évasif, puisque finalement, on ne sait jamais vraiment qui parle.

Or, tout penseur qui cherche à faire autre chose que relayer une pensée déjà faite, se doit de se poser cette question simple sur la manière dont il pense : est elle affranchie, ou pas ? On peut tout de même affirmer que quiconque, face à une question aussi simple que « les homosexuels, on les laisse vivre ? » ou bien « Les femmes, on les bat ? », devrait pouvoir dire « Je pense ceci », et non pas « Je dois d’abord aller voir ce que le texte en dit », et ce pour deux raisons. D’abord, il en va de la possibilité de vivre ensemble, puisque les gays et les femmes, face à quelqu’un qui subordonne sa propre pensée à leur sujet à quelque texte que ce soit, se trouve en situation d’être l’objet du décret d’autrui, et que celui ci se comporte en irresponsable, au sens où il affirme par avance que son approbation, ou sa désapprobation, ne seront pas son fait, mais celui d’un texte qui le dépasse. Ensuite, et à cause de la raison précédente, il pourra d’autant plus donner libre cours à la violence de cette relation qu’il ne se sentira pas en être l’auteur. Il aura la bonne conscience de celui qui se sent être le bras droit d’un dieu.

En ce sens, dans une civilisation qui, depuis belle lurette, a tenté de faire de la responsabilité l’un des coeurs de sa construction, Ramadan, en posant le préalable systématique de la consultation des livres sacrés, constitue un décalage horaire tel qu’il serait possible de lui demander de régler clairement cette question avant d’intervenir, à quelque titre que ce soit. Evidemment, on pourrait objecter qu’après tout, Zemmour lui aussi a ses propres dogmes, et qu’il ne fait pas toujours preuve de détachement vis à vis des sources de sa propre pensée. Mais on répondra, simplement, que si ces discours sont parfois discutables, on ne le voit jamais se référer à quelque livre sacré que ce soit pour faire porter la responsabilité de ses propos sur un quelconque au-delà inaccessible à l’esprit critique. Et à ce titre, Zemmour se considère, il me semble, comme responsable de ses affirmations. Tariq Ramadan, en envoyant la balle dans les pieds de ses interlocuteurs, lecteurs des livres sacrés, ne peut pas en dire autant.

Pourtant, cette question de la responsabilité du religieux qui agit, et pense, sous la dictée divine a déjà été traitée par le passé. Dans un livre aussi simple que L’Existentialisme est un humanisme, Sartre l’aborde de manière on ne peut plus claire, et on se surprend de voir que ces arguments sont si rarement repris, parce qu’après tout, le respect de la religion d’autrui n’empêche absolument pas de lui faire remarquer qu’il utilise les textes sacrés pour ne pas prendre ses responsabilités, alors même que l’adhésion à ces textes ne peut pas être autre chose qu’un acte responsable, qui l’engage. Et que, contrairement au mouvement qui consiste à dire « vous ne pouvez pas me juger car je me place sous l’autorité des écritures, c’est précisément le fait de se placer sous cette autorité là, et pas sous une autre, qui permet de juger l’homme.

« Vous connaissez l’histoire : Un ange a ordonné à Abraham de sacrifier son fils : tout va bien si c’est vraiment un ange qui est venu et qui a dit : tu es Abraham, tu sacrifieras ton fils. Mais chacun peut se demander, d’abord, est-ce que c’est bien un ange, et est-ce que je suis bien Abraham ? Qu’est ce qui me le prouve ? Il y avait une folle qui avait des hallucinations : on lui parlait par téléphone et on lui donnait des ordres. Le médecin lui demanda : « Mais qui est-ce qui vous parle ? » Elle répondit : « Il dit que c’est Dieu. » Et qu’est-ce qui lui prouvait, en effet, que c’était Dieu ? Si un ange vient à moi, qu’est-ce qui prouve que c’est un ange ? Et si j’entends des voix, qu’est ce qui prouve qu’elles viennent du ciel et non de l’enfer, ou d’un subconscient, ou d’un état pathologique ? Qui prouve qu’elles s’adressent à moi ? abraham1Qui prouve que je suis bien désigné pour imposer ma conception de l’homme et mon choix à l’humanité ? Je ne trouverai jamais aucune preuve, aucun signe pour m’en convaincre. Si une voix s’adresse à moi, c’est toujours moi qui déciderai que cette voix est la voix de l’ange ; si je considère que tel acte est bon, c’est moi qui choisirai de dire que cet acte est bon plutôt que mauvais. Rien ne me désigne pour être Abraham ».
Jean-Paul Sartre – L’existentialisme est un humanisme; Folio – p. 34-35

Non content de désigner la responsabilité, indépassable, de l’individu vis à vis de ce qu’il accepte ou pas comme message auquel se référer pour s’orienter dans l’existence, il constitue aussi le préalable à toute laïcité possible. On peut comprendre que les religieux l’envisagent comme une sorte de vide qu’il s’agirait de remplir par des préceptes venus de textes présentés par eux comme sacrés. C’est pourtant l’inverse qui est vrai : c’est parce que ces textes échappent à toute saisie, c’est parce qu’ils ne donnent prise à aucune démarche véritablement critique, c’est parce que ce sur quoi ils portent est à strictement parler indécidable qu’il est nécessaire de combler ce vide public par un principe lui même supérieur, la laïcité. Alors, bien sûr, quelqu’un peut parfaitement, dans son coin, décider que ce à quoi il adhère doit constituer le premier principe selon lequel la vie publique devrait être organisée. Mais on l’a vu, seul l’homme décide de ce genre de choses. Et il le fait toujours dans le sens de son intérêt, même quand il croit effectuer un sacrifice. En d’autres termes, la dure vie religieuse, avec tous les renoncements qu’elle implique, n’est choisie par le « fidèle » que parce qu’elle lui convient. Il ne s’agit donc pas de sacrifices, mais d’accomodements, d’une manière d’accepter quelques inconvénients concrets pour obtenir une certaine paix de l’âme. Rien qui ne puisse en fait constituer un argument universel, et rien sur quoi on puisse se mettre d’accord.

L’accord. Voila ce qu’impose la laïcité. Dans son ouvrage Quelle philosophie pour demain ? Marcel Conche discerne la place qui revient à la reliigion au sein d’une société qu’aucune religion particulière ne gouverne :

« J’ai mes propres évidences. Mais je ne prétends pas démontrer. Je dis donc au philosophe chrétien : « J’admets que ce qui n’a pas de sens pour moi en ait un pour vous, que ce qui est pour moi illusoire soit, pour vous, la vérité même, et cela non comme une simple constatation de fait, mais comme la connaissance d’un droit, le vôtre, de philosopher ainsi. » Car un tel « droit » ne pourrait être mis à mal que par une réfutation, laquelle est impossible.
Mais -toujours m’adressant au philosophe chrétien (ou juif, ou islamique…)-, j’ajoute : « Où le désaccord entre nous cessera, c’est, je l’ai dit, sur la morale. Cela signifie que la morale n’est pas une affaire d’opinion : elle peut être fondée, c’est à dire justifiée. Elle ne se fondera pourtant ni sur la religion, puisque je n’en ai pas, ni sur la métaphysique, puisque la vôtre n’est pas la mienne, mais sur le simple fait que vous et moi pouvons dialoguer, et nous reconnaissons par là même comme également capables de vérité et ayant la même dignité d’être raisonnables et libres. Et une telle morale, impliquée dans tout dialogue, différente aussi bien des morales collectives que des éthiques particulières, a bien un caractère universel, puisque le dialogue avec n’importe quel homme est toujours possible, en droit »
Marcel Conche – Quelle philosophie pour demain ?; Puf – p.13

Tariq Ramadan n’est pas dénué de ce souci pédagogique. Ce qu’on peut trouver curieux, c’est de le voir ne le pratiquer qu’avec les pays auxquels il faudrait expliquer, très calmement, que décidément, fouetter les femmes, ou les lapider, il faut qu’on en discute et qu’on se penche ensemble sur les textes avant d’affirmer qu’il faut l’interdire, pendant qu’il faudrait, en revanche presser les démocraties dans lesquelles les femmes peuvent, tout de même, porter plainte si elles sont battues, conduire, h-20-1186405-1209311356voter, vivre seules, aimer leurs semblables, d’accepter séant d’acceuillir non seulement de nouvelles personnes, mais aussi leurs croyances qui impliqueraient qu’on puisse soudainement mettre sur le tapis des questions aussi réglées dans les pays d’accueil que l’égalité entre les hommes et les femmes. Et là encore, de quel droit ? Réponse : parce que ces personnes, qui sont là, prennent au sérieux les textes qui présentent ainsi telle ou telle catégorie d’humains comme inférieure. Or, si on met de côté la possibilité que ces discours soient divins (et nous le mettons de côté, puisque tout simplement, nous ne le croyons pas, et quand bien même y croirions-nous, cela demeure invérifiable, donc non partageable), alors il ne s’agit, encore une fois, que de décisions personnelles, qui n’ont d’autre valeur que celle d’une opinion. Et les lois n’ont pas à se plier au fait accompli des opinions, même quand elles sont partagées par un certain nombre de personnes, parce que ce qui compte, c’est la reconnaissance de la valeur de chacun et chacune, ce qu’aucune conviction religieuse ne peut remettre en question.
Alors, bien sûr, on peut se demander comment il est possible que ce soit ce même Marcel Conche qu’on peut lire défendant ainsiqui écrivit l’incroyable « Heidegger résistant« , qui accomplit justement ce geste incompréhensible qui consiste à sauver le « berger de l’être » manifestement avant tout parce qu’il reconnaît en lui cette autorité qui ne se discute pas, quoi qu’il arrive.
Reste que si on peut mettre Conche devant ses responsabilités dans son adhésion à Heidegger, alors on peut mettre aussi Ramadan devant les siennes quand il fait preuve, pour ceux qui maltraitent, d’une patience et d’une compréhension qu’il a du mal à accorder à ceux qui accueillent (et ce même si, bien sûr, ces derniers ont beaucoup, beaucoup de questions à se poser sur la manière dont se pratique cet accueil (pour peu que le mot « accueil » ne soit pas particulièrement déplacé, ici)). Tout en semblant être ouvert au dialogue, on l’a vu, il pose en préalable au dialogue des conditions qui font que certaines choses sont possibles, et d’autres pas, que certains discours peuvent être tenus, certaines questions peuvent être posées, et d’autre pas. Or, si ces conditions relèvent de sa propre décision, et on a vu que c’était nécessairement le cas, alors elles ne sont tout simplement pas acceptables, pas plus ici, qu’ailleurs.
Et sans doute perd on, dès lors, un interlocuteur intéressant, car érudit, habile, et certainement, en définitive, ouvert. Mais la volonté de rendre justice davantage aux uns qu’aux autres, et à prendre avec ceux là des pincettes qu’il n’utilise pas avec ceux ci empêche le dialogue, et justifie, finalement, malgré les apparences, les accusations de double discours.

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Crosses to Bear (dans le dispositif de piège qu’est un article, le titre, c’est l’appât) : C’est la crise, les rasoirs coûtent cher, ne te rase plus, et lis Marx.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 2 commentaires »31 août 2009

Fans de pilosité (et je devine les amateurs éclairés parmi les lecteurs (lecteurs qui, soudainement, comme ça, sans crier gare, sont devenus incroyablement nombreux (c’est pas malin : avant, j’avais une pression identifiée, maintenant, je navigue totalement en aveugle, soumis à une pression généralisée dont je ne sais pas trop si elle va me libérer ou me rendre un peu plus crispé devant l’écran blanc))), voici le moment où vos goûts ursulins vont, enfin, trouver de quoi se satisfaire sur ce blog.

C’est pas trop tôt, dira t-on.

hd_1600x1280_shave01La barbe est de nouveau à la mode. Crises obligent. Crise économique financière, tout d’abord, mais aussi crise de la gauche du PS aidant, Marx est de retour. Ah, je te vois d’ici, lecteur, soudainement pris entre deux feux (et oui, oui, lecteur, malgré la soudaine vague d’une bonne centaine de lecteurs qui surgissent de dieu sait-où, tu vois, je n’oublie pas le lecteur originel (désolé pour les autres qui ne vont rien y comprendre, mais patientez, on y vient). Mais il faut bien un peu de tension pour rédiger ce genre de texte.

Il y a quelque chose d’un peu étrange à parcourir, ces temps-ci, les rayons des supermarchés de la culture, tant la barbe fournie de Karl s’y trouve subitement sur-représentée. D’une certaine manière, on a là une sorte de preuve par l’exemple : ce sont bien les circonstances qui produisent les idées, et non l’inverse. Mais il y a peu, on n’aurait pas misé grand chose sur un tel succès éditorial. Succès amplement partagé, d’ailleurs, parce qu’à côté des Badiou, de ceux qui ont tout de même quelque légitimité à en parler, ou de ceux qui ont pour mission de transmettre et accompagner le pionnier défrichant de nouveaux territoires dans sa propre pensée, j’ai découvert ce matin, bien mis en évidence sur sa tête de gondole à la Fnac, qu’Attali avait, lui aussi, produit son bouquin sur Marx, déplacement subit du public cible oblige (on le savait contortionniste, celui-là, mais là…).

En somme, on lit pas mal sur Marx, mais je ne suis pas certain qu’on le lise, lui, beaucoup.

Il faut dire que la tâche n’est pas très facile. On le sait (enfin, non, je ne crois pas qu’on le sache ; ou plutôt : ceux qui sont censés le savoir le savent, mais ils sont peu nombreux, et il serait bon que ce cercle s’élargisse) : une part non négligeable des écrits de Marx n’était pas éditée quand il est mort. Et ils ne se présentaient que sous la forme de notes qui n’étaient pas tout à fait mises en ordre (mais non, non, on n’a pas trouvé, cousue à l’intérieur de la doublure de son manteau, de quelconque profession de foi ! (je sens que cette parenthèse va me devoir, maintenant, de créer un nouvel article dans la rubrique « la philo pour les gros nuls », afin de la clarifier)). Bilan : aujourd’hui, tenter d’étudier, en classe, L’Idéologie allemande, par exemple, réclame de s’assurer que les élèves aient bien en main une éditon identique, sinon, le pire est à craindre, et ils vont considérer qu’un texte dont ce qui semble être la conclusion dans une édition est inclu dans la première partie dans une autre, doit manquer un peu de cohérence et de solidité.

shave-fullEt pourtant, cette apparence de puzzle est peut être ce qui pouvait arriver de mieux à l’oeuvre de Marx : loin d’être un dogme figé, excessivement attaché à une époque, à une configuration particulière des Etats, du commerce, de la production, de la lutte des classes d’une époque, elle est, en fait, une enquête, une recherche dont ces notes non finalisées sont les indices. Et c’est ainsi qu’il faut lire cette Idéologie allemande, ces Manuscrits de 1844 : comme une plongée dans une pensée qui est, elle même, en train de se construire à la faveur de lectures, de dialogues avec d’autres penseurs (c’est bien tout le caractère génial des Manuscrits de 1844, que d’être en grande partie constitués de prises de notes, voire de retranscription parfois longue des lectures de Marx). Nous sommes loin de l’auteur obscur qui construirait son système dans son coin, comme on aime le présenter parfois pour mieux faire de sa pensée un système subjectif. Au contraire, les écrits de Marx peuvent être lus comme des enquêtes, policières ou scientifiques, au choix (l’image utilisée par Bensaïd pour présenter le Capital me semble assez pertinente : une enquête digne de Without a trace (FBI : portés disparus, en VF (cette insistance des titres français à être explicatifs, comme si un titre était une nomenclature, et non une évocation…)), où le disparu, c’est la plus-value). Ces livres, parfois écrits à quatre mains (à supposer que Marx et Engels aient été ambidextres), préfigurant les techniques d’écriture de Deleuze et Guattari, sont de véritables moteurs de recherche, au sens propre du terme.

Et, bien sûr, au point où nous, nous en sommes, ce qui importe, ce sont ces moments, proprement magiques, où la mécanique encore virtuelle (au sens de « en puissance ») décrite par Marx devient la description de notre configuration, en acte. Ces clairières dans la pensée de Marx, qui sont autant d’étapes sur lesquelles on peut s’arrêter pour reprendre le trajet effectué, qui a permis d’y parvenir, sont des illuminations dignes de celles que des auteurs illustres ont eues, par le passé, en processant dans les travées de Notre-Dame, au détour d’un pilier obscur… ce sont surtout des illuminations qui peuvent être partagées.

Illustration : ce passage, un des plus mobiles dans les différentes éditions de L’Idéologie allemande, au moment où Marx tire les conséquences de sa nouvelle conception de l’histoire :

 » 1 – Dans le développement des forces productives, on arrive à un stade où naissent des forces productives et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs. Ce ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (machinisme et argent) [ ce qu'on trouve exprimé dans Le Capital I, 32, ainsi : le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés" (et ce n'est pas moi qui connais mon Marx sur le bout des doigts, mais juste l'édition dans les intégrales philo qui est assez riche en notes plutôt enrichissantes, que je restitue ici, en bon moine copiste que je suis)]. Il apparait alors une classe qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages. Expulsée de la société, cette classe se trouve reléguée dans une opposition radicale avec toutes les autres classes ; cette classe forme la majorité de tous les membres de la société et fait naître la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, c’est à dire la conscience communiste , celle-ci, naturellement, peut se former aussi parmi les autres classes grâce à l’intuition du rôle de la classe en question.

2 – Les conditions, qui permettent l’emploi de certaines forces productrices, sont celles qu’impose la domination d’une classe déterminée de la société dont la puissance sociale, conséquence de sa propriété, trouve son expression pratique et idéaliste dans le type d’Etat propre à son époque ; c’est pourquoi toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe jusqu’alors dominante.

3 – Toutes les révolutions passées ont laissé intact le mode d’activité, il ne s’agissait pour elles que d’une autre distribution de ces activités, d’une nouvelle répartition du travail entre d’autres personnes. Au contraire, en s’en prenant au mode traditionnel des activités, la révolution communiste élimine le travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, parce que cette révolution est accomplie par la classe qui, dans la société, n’est plus considérée come une classe, qui n’est plus reconnue comme telle et qui, dès à présent, est l’expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes la nationalités, etc., au sein de la société actuelle.

4 – Pour produire massivement cette conscience communiste aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut transformer massivement les hommes, transformation qui ne peut s’accomplir que dans un mouvement pratique, dans une révolution, la révolution est donc nécessaire, non seulement parce qu’il est impossible de renverser autrement la classe dominante, mais encore parce que seule une révolution permet à la classe qui renverse de balayer la vieille saleté et de devenir capable de fonder la société sur des bases nouvelles. »
Marx – L’Idéologie allemande, ed. Nathan, les integrales de philo, p.62

Suit un fragment, que je me garde pour plus tard, représentatif d’un autre style de l’ouvrage où Bauer, Stirner, Grün & C° sont présentés comme les saints d’une église folklorique dont on va décrire les idées et les comportements de manière tout à fait liturgique, qui indiquera à ceux qui ne la connaissait pas où se trouve la source de ce ton satirique qui constitue une des marques de fabrique des pensées de ce qu’on appelle aujourd’hui encore, la gauche. Suit aussi un programme de recherche qui est encore aujourd’hui à poursuivre, puisque c’est la manière de pratiquer la science historique tout autant que la conception du pouvoir politique qui concernée.

32En poursuivant, on découvrira que ce groupe de personnes qui s’étripent débattent aujourd’hui sur la manière, pour leur groupuscule soi-disant représentatif, de s’accaparer leur tour de pouvoir, parce que leur manège s’est un peu emballé et qu’ils n’arrivent plus à attraper la queue du singe nommé « alternance » pour profiter du tour dont ils pensaient qu’il leur revenait de droit, ce groupe pourra être nommé, ironiquement, le « socialisme vrai« , qui ne tire sa véracité que de l’accaparement qu’il a effectué du titre « socialiste » (en quoi Manuel Valls se trompe quand il ose affirmer, dans Technikart, là, aujourd’hui même, « qu’en ce qui le concerne, le mot « socialiste » est une prison » ; non non copain, c’est pas le mot « socialiste » qui est trop étroit pour toi, c’est juste que t’es tout empêtré dans un pli périphérique du concept, dont tu ne sembles voir qu’une partie (celle qui arrange ta perspective personnelle), que tu essaies de faire prendre pour la totalité, alors que celle-ci t’échappe au delà de ce que tu sembles être apte à imaginer)) (et on se marre bien, d’ailleurs, en regardant Ségolène Royal abuser nettement d’un truc de communication qui consiste à coller derrière les concepts qui lui bien au tein (Justice, Ordre, ce genre de mots), des adjectifs censés être édifiants, en les collant juste après le concept (tout le monde a bien en tête le fameux « L’OOOOrdre Juste » (on aimerait bien savoir quelle différence il y a entre l’Ordre et l’Ordre juste, puisque l’injustice est par définition un désordre), inconsciente que dans la famille à laquelle elle prétend appartenir, cette syntaxe là a justement pour effet de décrédibiliser ce qu’elle désigne).

Alors, sans doute, la lecture de Marx lui même semble d’autant plus nécessaire qu’elle est, somme toute, possible, et que, loin de l’ambiance un peu « pensée qui sent la naphtaline », la nature même de ces écrits, et leur style respire encore, aujourd’hui, et peut être plus que jamais, la vie. Elle s’avère, aussi, nécessaire parce qu’au delà des ennemis naturels que constituent ceux qui, par le mécanisme décrit en 1-, se sont accaparé non seulement le pouvoir mais aussi les vies de ceux qui travaillent à leur service, on saisit au fur et à mesure de ce court cheminement de pensée qu’il ne peut s’agir de remplacer ceux-ci par d’autres, car ce seraient en fait les mêmes avidités qui poserait leur fessier sur le trône. Ainsi, tous ceux qui se présentent comme visant ce pouvoir là, tel qu’il est institué, peuvent être considéré, d’emblée, comme traîtres au combat commun. Et bien sûr, les plus habiles traitres sont ceux qui jouent la proximité et le « popu ». Les ennemis déclarés, eux, ont l’avantage d’être clairement identifiés.

Mais cela n’enlève rien au fait que ce sont des ennemis.

Notes d’illustration : je donne dans l’illustration conceptuelle, aujourd’hui, tout est extrait du fameux court métrage d’un Scorsese débutant mais déjà en possession de tous ses moyens, dans A Big shave (1967)

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Sorry, Henry

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", PAGES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »28 août 2009

henry_miller2Désolé Henry, je vous ai annoncé, puis un peu délaissé.

Ma tentative de surrection ayant permis à Lulu de nous faire rebondir sur Musil (chez qui il va falloir, tout de même, que je plonge un jour), et à la suite de ce rebond j’avais moi-même un peu atterri, à la faveur des vents de neurones (qui soufflent un peu comme ils veulent, on ne fait qu’entendre leur voix), chez Miller. Puis j’ai pensé à autre chose, jusqu’à ce que Christiane Rochefort m’attire, à son tour, vers lui, mais je ne retrouvais pas le passage auquel je songeais.

Bref, entre temps, en cherchant autre chose, j’ai retrouvé l’ouvrage, puis le passage.

Ca s’intitule Une humanité consciente ! et c’est extrait de cet ouvrage dont le titre lui même pourrait faire l’objet d’une longue méditation développant le programme entier de philosophie, sans s’y épuiser : Le Cauchemar climatisé.

« UNE HUMANITE CONSCIENTE ! »

Avez-vous jamais essayé d’imaginer ce que cela représenterait ? Allons, un peu de franchise. Avez-vous jamais pris le temps de réfléchir à ce que cela serait pour l’humanité que de devenir pleinement consciente, que de ne plus être exploité ni prise en pitié ? Rien ne pourrait entraver la marche d’une humanité consciente. Rien ne l’entravera.
Comment devenir conscient ? C’est très dangereux, vous savez. Cela ne veut pas forcément dire que vous aurez deux automobiles et une maison à vous avec grandes orgues dans le salon. Cela veut dire que vous souffrirez davantage encore : c’est la première chose à comprendre. Mais vous ne serez plus mort, vous ne serez plus indifférent, ni insensible, vous ne serez pas sans cesse affolé, ni nerveux, vous ne jetterez pas le manche après la cognée parce que vous ne comprenez pas. Vous aurez envie de tout comprendre, même les choses désagréables. Vous aurez envie d’accepter de plus en plus de choses, même si elles vous semblent hostiles, ou mauvaises, menaçantes. Oui, vous deviendrez de plus en plus semblable à Dieu. Vous n’aurez pas besoin de répondre à une annonce parue dans le journal pour savoir comment parler à Dieu. Dieu sera sans cesse à vos côtés. Et, je ne me trompe, vous éccouterez plus souvent et vous parlerez moins. »
Henry Miller – Le Cauchemar climatisé; p.193 dans l’édition Folio.

Ensuite, lire Spinoza.

Et dans le prochain post, on parlera de Varèse, parce que cet extrait du Cauchemar climatisé est en fait la reprise d’un autre passage, situé auparavant, dans lequel les mêmes premiers mots accompagnaient une description d’une oeuvre musicale. Ce sera donc la suite.

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« Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité » – autoportrait de Christiane Rochefort

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »25 août 2009

Jusque là, la méthode fonctionne : on part d’un truc qui n’a pas tant d’importance que ça en soi, et on en tire davantage que ce que ça avait à donner au départ. C’est comme ça que Michel, dans ses commentaires, envoie de temps en temps vers des livres qui, s’ils étaient indiqués sur les cartes routières, seraient signalés par ces sigles qui signifient « vaut le détour » (il conseille aussi de la musique, mais jusque là, le moine copiste ici présent n’a pas réussi à entrer pleinement dans cet univers, et ce n’est pas faute d’essayer !); mais peu de monde lit encore les cartes, au moment même où en a tant besoin. Et peu de monde se donne le temps des détours.

Ainsi, Christiane Rochefort, dont, avant même d’avoir lu un seul de ses livres, je me demande comment elle peut être si méconnue, quelques furetages, de ci de là sur le net et ailleurs m’ayant immédiatement donné envie de la lire. Essayez : googlez son nom, et tout ce sur quoi vous allez tomber va vous donner envie de partir immédiatement en quête de ces romans.

Le conseil de Michel ne pouvait pas tomber mieux : alors que je cherchais des points de surrection, des zones de mouvement initial, on m’en tend un sur un plateau. Alors qu’une apparemment assez aberrante réflexion à propos de Michael Jackson m’amenait à constater, un peu inquiet tout de même, que ce cintré notoire avait été à l’origine de quelques mouvements de neurones chez moi, on m’indique, sans le vouloir, qu’il y avait une source bien plus profonde, et puissante de mouvement de synapses en moi.

En Juillet 1969, le magazine littéraire sort son numéro 30. Un beau numéro, avec en couverture, Mao, dont on propose des poèmes inédits, le genre de numéro dont il ne faut pas trop abuser si on ne veut pas avoir quelques doutes sur le fait qu’on ne soit pas nés un peu trop tard, mais passons. Christiane Rochefort avait alors publié Printemps au parking, qui avait soulevé quelques émois parmi ceux qui doivent sans doute être persuadés qu’ils pensent « bien » (vous pensez bien), et qui semblent tout aussi certains qu’ils vivent au mieux (ce dont on est quand même davantage persuadé quand on en a, auparavant, persuadé les autres). Le Magazine Littéraire lui offre alors deux pages pour qu’elle puisse présenter un autoportrait. Autant dire qu’un tel exercice ferait aujourd’hui frémir, tant on pourrait y inscrire, en bas de page, le signalement « publireportage », les écrivains étant devenus leurs propres publicitaires, leurs livres constituant souvent leur premier matériel de propagande (qu’un livre soit propagande, c’est de l’ordre de l’évidence, mais qu’il ne soit la propagande que de son auteur, voila qui colle d’un peu trop près au narcissisme ambiant). Christiane Rochefort ne semble pas avoir été faite de cette trempe là, et propose dans ces deux pages, dont le titre vaut programme (et même programme scolaire), un portrait en retrait, dans lequel la promotion laisse la place à la motion. Voila ce que ça donne :

 » Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité »

« Christiane Rochefort vient de publier son cinquième roman « Printemps au parking ». Après « Le repos du guerrier » et « Les petits enfant du siècle », Christiane Rochefort va encore faire scandale. Elle s’est expliquée sur la signification de son roman, sa manière de voir, de juger la vie et le monde.

Printemps au parking ? oui, c’est mon cinquième roman, mais à vrai dire je ne sais pas s’il est plus ou moins important que mes autres livres, pour ça, il faudrait que je le lise sans savoir vraiment ce qu’il y a dedans. En fait ce bouquin a été écrit en plusieurs fois. D’abord, il y a eu une première version en 64-65 où l’aventure entre les deux garçons n’existait pas, et qui au fond ne me donnait pas satisfaction. C’était pas fouillé, pas creusé, c’était un peu canevas. Et puis deux ans plus tard, je l’ai relu, j’ai vu les défauts qu’il y avait, et je l’ai récrit. Mais en étant bien décidée à le laisser situé au moment où j’avais écrit la première version ; il ne s’agissait pas p10801451d’aller dire Ah ! Ah ! on va remettre les choses au goût du jour ; d’autant plus qu’ à ce moment là il faudrait faire tout à fait autre chose. Et puis aussi, tout de même, j’étais très embêtée parce que c’était la première fois que j’écrivais un bouquin qui se passait deux ans avant que je l’écrive ; d’habitude mes livres se passent toujours à peu près à l’instant où je les écris. D’autre part ce livre ne pouvais pas se passer au printemps 68 parce que le sens de certains mots a changé et qu’on doit les employer aujourd’hui dans un sens différent. C’est aussi un refus de putanat qui est bien normal non ? [note du moine copiste : voila une notion qui doit laisser pas mal de monde de marbre, aujourd'hui, le fait de trouver normal d'éviter de profiter du contexte pour en faire un produit, le fait de ne pas être, simplement, opportuniste (mais, "putanat" convient beaucoup mieux...)] Vous me dites que cet adolescent qui cherche sa liberté en se débarrassant successivement de toutes ses aliénations passe en quelque sorte du stade de l’égratignure à celui de la blessure profonde, qu’il y a d’abord la blessure, ensuite et très longtemps après le sang qui coule, moi je veux bien, j’espère même que c’est ça. Parce que vous savez, cela a été difficile de le libérer, dans la première version il restait aliéné, il n’y a que lorsque j’ai récrit la seconde version qu’il s’est libéré, parce qu’il s’est mis à parler, et croyez moi ça a été dur ! C’est parce qu’ils sont tombés sur cette histoire entre garçons que j’ai compris qu’ils voulaient vraiment leur liberté. Mais en réalité, ce n’est pas un aboutissement, c’est seulement un chemin. La sexualité, c’est un moyen de prise de conscience à tous les niveaux, c’est à dire moral, social, politique. D’ailleurs je ne crois pas qu’il y ait un niveau séparé d’un autre. Bien sûr il peut y avoir des niveaux de conscience différents qui ne vont que jusqu’à la morale ou que jusqu’à la politique et qui ne vont pas jusqu’à l’idéologie ; oui, ça se voit même souvent. Mais je pense que la sexualité est un des moyens les plus rapides, les plus brusques, les plus immédiats de parvenir à une prise de conscience. Et je parle de la sexualité comme sexualité, comme passion, et non comme sentiment. Je ne sais pas si c’est le moyen le plus efficace mais c’est un moyen court, un moyen rapide qui mène peut être de la révolte à la révolution. Car pour les occidentaux c’est tout de même un bon chemin, parce qu’ils n’en ont pas des masses. C’est pour cela que je suis assez d’accord avec Pasolini en ce moment. Je vais vous dire, j’ai trouvé deux bonne adaptations de mes livres ; c’est Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard pour les Petits enfants du siècle, et Théoréma de Pasolini pour le Repos du guerrier [note du moine-copiste : Vadim ayant lui-même adapté le Repos du guerrier, mettant en scène Brigitte Bardot, on devine ce que pense Christiane Rochefort de cette version - Elle croisera la trajectoire de Bardot, une autre fois, pour un film beaucoup plus intéressant, La vérité, de Clouzot, au scenario duquel elle collabora]. Vous comprenez, on ne peut pas prendre une structure de livre pour faire un film ; c’est complètement insensé ; cela tient uniquement à des questions commerciales et des questions de système. La seule chose qu’on puisse faire avec mon bouquin, c’est de trouver un bonhomme qui pense à peu près la même chose et qui s’en serve vaguement comme support mais qui surtout casse tout. Dans la première version, c’était facile, comme elle était ratée, il n’ avait rien à « casser » : mais lorsque je l’ai récrit, je lui ai donné une nouvelle structure. Enfin, je le crois, car nous autres, les structures, nous ne les voyons qu’après. Le type qui voudrait écrire en partant de structures se fourre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Je commence à entrevoir ces structures. Il y en a une surtout que je commence à entrevoir par la répartition des chapitres et qui peut apparaître cyclique. Mais je ne les connais vraiment qu’après, il n’y a pas de problème. Il m’est arrivé de discuter avec des structuralistes ; et je leur ai dit : « Ecoutez, vous n’avais jamais écrit, c’est pas possible, parce que ce que vous appelez structure, c’est la pure surface, car si vous écriviez vous sauriez, que les structures on ne les connaît pas d’avance. On fait avec ; si on ne fait pas avec, on loupe son truc. C’est comme la création, c’est très simple, ça se prouve par la viabilité. Une structure, c’est pas Monsieur MACHIN aime Madame TRUC… qui ne s’aiment plus, etc., ou d’autres choses de ce genre qui sont pour moi des futilités, des fariboles. On dit « Méprisons l’intrigue » moi au moins je méprise l’intrigue totalement. Par exemple dans les Petits enfants du siècle, il n’y a rien du tout comme intrigue, par contre, il y a une structure que j’ai vu après et qui se trouve au niveau de la sensation, de la sensualité la plus physique et la plus brute. C’est toujours la même histoire qu’il y ait sexualité ou non sexualité, ce qui est important c’est la réalité physique, matérielle. Il n’y a que Boris Vian qui a vu clair là-dedans. Avec les Petits enfants du siècle, je suis restée trois ans avec la même phrase. Je savais que je devais faire quelque chose sur les H.L.M. J’ai tiré sur cette phrase que j’avais écrite, chaque jour, continuement, régulièrement, et j’ai abouti à une structure complètement linéaire jusqu’au moment où le fil s’est cassé. J’ai fait un noeud, un noeud de raccroc, et j’ai pris une « ficelle » du « système », trouvée dans des magazines du coeur dont j’ai pastiché certains passages en changeant quelques mots et la ponctuation. Vous comprenez bien que ce n’est pas de moi, toute la fin de ce bouquin : le petit bonheur, le mariage, et toute la suite. C’est pas cela le chemin de la connaissance, moi je crois que c’est la sexualité brute, matérielle.
Si vous voulez, dans un certain sens, mon dernier roman est un livre platonicien. D’ailleurs, moi-même je suis un peu platonicienne ; il y a en effet dans Printemps au parking la « substantifique moelle » comme dit l’autre du Phaidros de Platon ; j’ajouterai même que je suis très souvent d’accord avec les idées de Platon, au niveau profond.
Tant mieux si le chemin menant à la connaissance et à la liberté, que je montre dans mon livre, paraît difficile et même douloureux. Il en est de même pour moi ; pour écrire ce bouquin j’ai été obligée de me débarrasser d’un préjugé que je ne savais pas que j’avais, ce sont les rapports entre les hommes. Je me considère comme libérale, car c’est en fait de libéralisme qu’il s’agit puisque c’était vu de l’extérieur ; mais quand il s’est agi d’aller y voir de près je n’ai pas voulu. J’ai eu peur, j’ai eu la trouille mais je ne m’en suis aperçue qu’après. C’était très curieux comme déroulement, et je croyais que c’était littérairement que je ne savais pas traiter ces rapports. Bon, bon, je connais bien les garçons, mais leurs rapports m’étaient inconnus. En cherchant la vérité, je me suis aperçu qu’il y avait chez moi quelque chose qui n’était pas « cassé » – un préjugé en quelque sorte – et que j’ai cassé par l’écriture : c’est chouette la littérature quand même !
Bon, pour en revenir à ce foutu système, on peut se demander comment il fonctionne. Tenez, dans Une rose pour Morrison, eh bien, il a craqué. Je ne l’ai pas fait exprès, belle surprise pour moi ! A ce moment là, je décrivais le système tel qu’il est, un peu aggravé et vraiment fermé en supposant qu’il puisse rouler tout seul c’est à dire avec la production-consommation totalement bouclées, le consommateur conditionné en fonction des intérêts de la production et non pas le contraire. Et puis, j’ai continué de décrire ce monde jusqu’au moment où il a craqué, comme ça, bêtement. J’ai vu des lézardes, mais le pire danger de ce système, pourquoi il craquait, c’était la répression. Ainsi que, les mômes ou les presque mômes. Je me suis dit Nom de Dieu ! Ca tient pas cette machine. J’étais vachement contente de voir ce foutu truc craquer sans le faire exprès. Alors j’ai fait un bouquin en me disant que c’était des rêves fous ; finalement l’avenir m’a dit que ce n’était pas le cas. De toutes façons, il me semble bien que tous mes bouquins portent un signe politique important. Le repos du guerrier, c’est le désespoir politique des jeunes gens de vingt ans e 1945, Les petits enfants du siècle, c’est l’aliénation par le crédit, la consommation; la soi-disant élévation du niveau de vie. Sophie c’est raté car je voulais tracer le portrait d’un type se croyant socialiste et qui arrive gaulliste dans les allées du pouvoir ; c’est raté parce que je n’ai pas eu le courage de fréquenter les gens qu’il fallait, d’aller à la source. Ce qui est marrant, c’est que les Petits enfants du siècle sont tombés sur les architectes (tant mieux !) et Sophie sur les bonnes femmes, il faut dire que les femmes, c’est un sacré facteur révolutionnaire !
Quand à mon dernier livre, je donne si j’ose dire des verges pour me battre ; j’en suis sûr, on va me demander de quoi je me mêle, avec ces histoires de garçons. Et merde ! Après tout, je fais ce que je veux, c’est peut-être le prix de la liberté. C’est aussi ma vie. Tout compte fait, c’est pas mal. Je ne me plains pas ; c’est pas commode quand même ; il faut dire que le coup du chemin, c’est très bien, c’est formidable. Mais pour aller où ? Il ne faut pas se perdre. Après tout, ce monde nouveau, il existe bel et bien. On ne le verra peut-être jamais, mais de croire que c’est possible tout de même, c’est déjà formidable. Là-dessus je suis vraiment d’accord avec Miller, Henry bien sûr ! C’est une de mes lectures chéries.
Maintenant, je suis en train d’écrire le journal de Printemps au parking ; étant donné ces espèces d’avatars et ce qui est arrivé entre ces personnages, uniquement par l’écriture ; j’écris donc le journal de l’écriture du livre. Je fais cela comme un matériau d’information. Mais sans pour autant faire des théories ; j’ai horreur de cela ! Non, je raconte l’histoire : première version, deuxième version, etc. en me demandant pourquoi j’ai écrit telle chose plutôt que telle autre.
C’est ainsi que j’ai neuf romans commencés sans savoir lequel va vivre maintenant ; et puis, il y a des périodes où j’écris des poèmes, mais il a aussi des périodes où, pendant trois ans, je ne vais pas en écrire un seul ; pas moyen de savoir pourquoi. C’est comme l’amour, il y a des moments où il n’y a rien du tout et puis des moments où il n’y a vraiment que ça. C’est marrant non ?  »
Magazine littéraire n°30 – Juillet 1969. Propos recueillis par Philippe Vernault

On peut craindre aussi une légère crise de nostalgie pour un temps où un écrivain pouvait exprimer en termes clairs, accessibles à tous, l’exigence qui est la sienne, vis à vis de son écriture et vis à vis du monde, et transmettre ainsi sa propre exigence à ceux qui allaient le lire ; un temps où des zones existaient au sein desquelles les rapports pouvaient être établis non pas sur la distance, mais sur une proximité qui n’était pas complaisance, ni contagion affective, ni communauté d’intérêts, mais sur la simple reconnaissance du mouvement commun partagé par ceux qui sont humains, où qu’ils en soient dans ce « chemin ». Mais peu importe l’éventuelle nostalgie, puisque ces écrits restent, et qu’il suffit de les transmettre. Sans doute ont ils aujourd’hui des héritiers.

Au passage, si un lycéen voulait trouver la porte étroite par laquelle entrer dans son année de terminale en général, et de philosophie en particulier, il me semble bien que lire cet autoportrait, et suivre les pistes qu’il ouvre constituerait, déjà, une bonne entrée en matière. Je poursuis mes tentatives de surrection. Peut-être même ne s’agit-il que de cela.

NB – L’illustration est celle qui accompagnait l’article en 1969.
NB2 – Oui, en 1969, on faisait quelques fautes dans le Magazine littéraire, que j’ai laissées telles qu’elles s’y trouvaient. Mais franchement, je paierais volontiers ce prix làpour avoir, aujourd’hui, des numéros qui, pour 3 francs (ce qui nous le mettrait, allez, arrondissons, à 0.50€), proposeraient un contenu aussi ouvert.

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Surrection philosophique

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM 2 commentaires »11 août 2009

Depuis ce moment lambda qu’est le 11 Août, on peut discerner à l’horizon de la fin du mois, s’approchant avec cette densité qu’ont ces zones de hautes pressions temporelles, ces périodes d’emploi, la rentrée. Le lycéen qui abordait son année de Première avec l’insouciance permise par une règle du jeu qui veut qu’il décide tout seul, dans les lycées publics, si il passe en Terminale ou pas, convaincu d’être le mieux placé pour pouvoir en juger (ce qui pourrait être le cas, si on l’éduquait à un tel exercice, ce qui signifierait au moins qu’on lui enseigne l’art d’accepter un regard extérieur sur sa propre progression, mais bref), ce lycéen qui a eu un an pour éventuellement se perdre en route peut se demander comment aborder cette ultime année de secondaire, alors même qu’apparait au programme de ces quelques mois une discipline nouvelle, la philosophie.
learning_to_fly___1_by_jankrisQu’il se rassure, les enseignants de cette discipline eux-mêmes se demandent nécessairement comment introduire à un tel programme, parce que le problème, c’est que précisément, la discipline ne se réduit pas au programme. A strictement parler, s’il ne s’agit pas simplement de jouer les chiens savants lors de l’examen, on ne pourrait d’ailleurs pas aborder la Terminale sans avoir auparavant effectué un travail sur soi, un retour sur sa propre pensée, sans avoir pris de la distance vis à vis de soi même, puisque c’est dans ce déchirement que la conscience apparaît. Nul ne devrait entrer en classe de Terminale s’il ne s’est auparavant découpé selon les pointillés. Autant dire que ce genre de condition est tout à fait fantaisiste et excessif dans un temps où nulle place n’est laissée à l’ennui. Si on veut au jouer sarkozyen de la détection dès le plus jeune âge des tendances futures des individus, regardons les gamins sur une plage, et parions sur la difficulté qu’auront tous ceux qui, hyperactifs parce qu’hyper sollicités par leurs inscription à telle activité, la mise à disposition d’une multitude de jouets, à générer une conscience, trop occupés qu’ils sont à s’occuper. Parfois, un gamin traine les pieds dans l’eau, reste prostré devant les vagues, cesse d’être agité de chorée, se pose. Sur la planète toute entière, il doit bien en rester encore quelques uns qui, comme celui là, ont conservé cette aptitude à l’ennui, et n’ont pas encore sombré dans les milles et unes propositions visant à le combler. Ils semblent avoir généré autour d’eux un bouclier leur permettant de ne pas, sans cesse, céder aux sirènes de la foule prise de danse de Saint-Guy. Ceux là, on pourrait les suivre de loin, les protéger, le cas échéant, de l’agitation environnante, des activités, ainsi que, tâche plus difficile, de la cryogénisation dans leur propre position. On pourrait les accompagner avec suffisamment de prévoyance pour les protéger, et suffisamment de distance pour les laisser mener leur barque. Et ils pourraient entre en Terminale.

Belle vision de prof.

En fait, les profs rêvent d’élèves qui n’ont pas besoin d’eux, qu’ils soumettraient régulièrement à des interrogations visant juste suffisamment trop haut pour permettre de justifier leur statut, leur position sur l’estrade, leur salaire aussi. Miraculeusement, les élèves ne ressemblent pas à l’élève rêvé et c’est de manière tout à fait indifférenciée que les classes de Terminale se remplissent. Contrepartie, cette aptitude à l’arrêt sur image, à la retraite, il faut la produire puisqu’elle n’est que très rarement développée. La confrontation avec la grandeur, par le choc d’échelles qu’elle provoque, est susceptible de faire surgir cet embryon de pensée qui est la porte étroite de la philosophie. Un autocar, un océan, une montagne feraient assez bien l’affaire, mais les attributions de budgets pour les voyages scolaires sont plus friands des projets pédagogiques du genre « apprentissage de la langue anglaise par la pratique, une journée entière, dans les boutiques de Londres » que par les propositions du type « Eprouver la disproportion de l’homme devant les marées d’équinoxes sur la pointe extrême du Finistère ». Le livre demeure cet espace parallèle qui, pour un budget réduit, permet cet arrachement, bien qu’il souffre de réclamer, déjà, une certaine habitude de la mise entre parenthèses du mouvement ambiant.

Alors, seulement, une fois qu’on sait pourquoi lire, peut se poser la question « Que lire ? » Si je tenais un blog institutionnel, officiellement associé à la pratique de la philosophie au lycée, sans doute conseillerais-je Jeanne Hersch ou des extraits de Pascal. Mais comme tel n’est pas l’objectif de ce blog, on va se permettre une porte d’entrée un peu différente, accessible, puissante, et susceptible de générer une énergie assez similaire à celle d’un séisme mental. Juste un extrait pour mettre en appétit.

« L’époque se réduit d’elle même à une réalité unique, principielle et au divertissement de cette réalité. De plus en plus visiblement les non-sociétés contemporaines, ces fictions impératives, se partagent sans reste en parias et en parvenus. Mais les parvenus ne sont eux mêmes que des parias qui ont trahi leur condition, qui voudraient à toute force la faire oublier, mais que celle-ci finit toujours pas rattraper. On pourrait dire aussi bien, suivant une autre division, qu’il n’y a plus de ce temps que des désoeuvrés et des agités, les agités n’étant en fin de compte que des désoeuvrés qui tentent de tromper leur désoeuvrement essentiel. La poursuite des « sensations fortes », de « l’intensité vécue », qui semble l’ultime raison de vivre de tant de désespérés, parvient elle jamais à les distraire de la tonalité affective fondamentale qui les peuple : l’ennui ?

La confusion régnante, c’est le déploiement planétaire de toutes ces fausses antinomies, sous lesquelles se fait pourtant jour notre vérité centrale. Et cette vérité, c’est que nous sommes les locataires d’une existence qui est un exil dans un monde qui est un désert, que nous y avons été jetés, dans ce monde, sans mission à accomplir, sans place assignée ni filiation reconnaissable, en abandon. Que nous somme à la fois si peu et déjà de trop.

La politique véritable, la politique extatique commence là. Par un rire brutal et enveloppant. Par un rire qui défait tout pathos suintant des soi-disant problèmes de « chômage », d’ »immigration », de « précarité » et de « marginalisation ».
Il n’y a pas de problème social du chômage, mais seulement un fait métaphysique de notre désoeuvrement.
Il n’y a pas de problème social de l’immigration, mais seulement un fait métaphysique de notre étrangeté.
Il n’y a pas de question sociale de la précarité ou de la marginalisation, mais cette réalité existentielle inexorable que nous sommes tous seuls, seuls à en crever devant la mort,
Que nous sommes tous, de toute éternité, des êtres finis.

A chacun de juger ce qu’il en est, ici, des affaires sérieuses ou du divertissement social. »
Tiqqun – La théorie du Bloom

A vrai dire, l’extrait se suffit à lui même, si il s’agit simplement de tenter de provoquer ce petit décalage de la pensée qui conduit non pas à apprendre de nouvelles vérités, mais à poser les problèmes de manière un peu plus juste, si il s’agit, aussi, de susciter le questionnement, non pas à partir des mécontentements du quotidien (emploi, pouvoir d’achat, frustrations provoquées par le marché, etc.), mais à partir de ce qu’on pourrait considérer comme la racine, ou le rhizome, de l’existence. Ainsi, ces deux niveaux de questions que l’extrait aborde, le politique et le métaphysique sont ils réarticulés dans le bon sens, ce qui permet de considérer le politique sous un angle plus approprié : non plus celui de l’économique, mais celui du bien vivre (qui ne se réduit jamais au simple « profiter de la vie »). Voila une bonne introduction.

On pourra cependant lire le reste de l’ouvrage, d’autant plus qu’on le trouve assez facilement en ligne (ce qui est plutôt sain, parce que cela évite de réduire les publications des éditions « La Fabrique » à une simple niche commerciale astucieuse). On y constatera que la question politique centrale, aujourd’hui, c’est celle du statut et de la valeur que l’on reconnait à ce qu’on appelle le « sujet ». Et ce livre aborde la question de manière certes très orientée, soutenant une thèse peu mise en question, ce qui permet d’entrer pour de bon dans une pensée qui commence à prendre de l’ampleur, et qui demande à être considérée avec sérieux, non pas pour nécessairement y adhérer, mais pour se décoller un peu des thèses auxquelles ce livre s’oppose, qui peuvent sembler un peu trop « évidentes », et pour saisir les enjeux les plus profonds des débats politiques en cours (ce qui émerge peu, du moins consciemment, des débats de démocratie soi-disant participative organisés à droite, à gauche). Mais si on veut simplement entrer en philosophie, on se contentera de l’extrait, parce qu’on serait trop facilement convaincu par le reste du livre. Et on complétera par la lecture de Pascal, qui sur la question du divertissement, est simplement la source vers laquelle toute la pensée, comme prise du désir de se reproduire dans une eau fertile, tente de remonter.

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Kant surpris en plein Moonwalk

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC 13 commentaires »5 août 2009

Chose promise, chose due, je devais remixer Michael Jackson à la sauce kantienne, on s’y lance ce matin même.

Tout d’abord, un retour sur la discussion qui lança cette promesse (mais qui ne lança pas la réflexion elle même : ça fait un moment que je me dis que la pensée de Kant a quelque chose à offrir à la culture populaire.

Ensuite, il faut sentir; et… est ce que tu peux sentir ? (intermède récréatif au tempo bien martelé, à la militance évangéliste juste joyeusement kitsch, tout ce qui plait en somme !)

Au commencement, était le corps. Oui. Et le corps était tourné vers ce qui n’était pas lui, et le corps était lui-même. Il aspirait à ce qui était hors de lui. Et tout était par lui, et rien de ce qui était, n’était sans lui. En lui était la vie. Et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise.

Oui. Au commencement est le corps. Sinon, aucun discours esthétique ne tient (comme tout le reste, d’ailleurs). On semble l’oublier, rappelons le : nous sommes avant tout un corps. Et ce qui distingue ce corps des autres, c’est qu’il est doté du « verbe ». Il parle. Ah. Première pause : dire qu’on parle n’est pas suffisant, parce qu’on résume trop facilement ça au simple échange d’informations, exercice dont les autres espèces vivantes se sortent elles aussi assez bien, avec cet avantage décisif qu’elles, au moins, ne mentent pas. Ce qu’il faudrait plutôt dire, c’est que nous sommes doués de la parole. Et dans le fond, quand le latin dit « verbe », il traduit le grec « logos », qui doit être considéré, ici, comme le langage universelle. Une parole qui atteindrait un propos perçu, compris et reconnu de tous comme étant « juste ».

Bref. Un chant.

Résumé : le corps, quand il est humain, cherche à exprimer quelque chose qui le dépasse, et qui puisse réunir tous les autres corps dans un énoncé commun. Un choeur. Et les corps cherchent le rassemblement. Ils ont le sentiment qu’ils ont une racine commune, qu’on les a séparés, et qu’ils sont destinés à être réunis dans une paix perpétuelle et une harmonie vocale. Une vibration commune. Une bonne vibration en somme.

Réécrivons l’histoire (mais l’histoire n’est que réécriture) : les grecs furent un temps l’incarnation de l’homme, parce qu’ils lui donnèrent la parole. Et dans leur tête, il ne s’agissait pas juste d’une langue parmi d’autres, mais de LA langue, cette manière de faire vibrer l’air, d’y émettre des ondes porteuses de vérité. Mais les grecs n’étaient pas seuls, leur langue, en s’éloignant du chant pour aller vers la rhétorique (tiens, on parlait de Jean Paulhan il y a peu, lui appelait « rhétoriqueurs » ceux qui voyaient dans le langage un moyen fiable d’exprimer la pensée; les autres, il les appelait « terroristes »; or, qu’est ce qu’être terroriste du langage, si ce n’est ramener celui ci vers le cri, vers le chant, vers un mode d’expression du corps qui puisse dépasser les particularismes et les limites des langues ?), devint, simplement, une langue portée par un peuple qui, dédaignant les pulsions du corps, avait oublé comment se battre, et disparut (je résume). Survécut néanmoins ce qui ne pouvait disparaître, parce qu’universel : les idées, désormais traduites dans une autre langue.

Le corps est toujours le dindon de ces farces là. On se souvint des grecs pour Platon, on oublia bien sûr Diogène, le réduisant à cette image de branleur public, on répéta que le destin de l’homme était de s’arracher à son propre corps pour aller vers les sphères spirituelles, et on fit en sorte d’interdire les écrits de ceux qui n’adhéraient pas à cette thèse des outre-monde. D’un certain point de vue, c’est bien joué : l’esprit grec n’avait péri qu’en apparence; tel un parasite pratiquant l’autostop, il s’était installé sur le siège passager de la bagnole du christianisme. C’était la place du mort mais ça tombait plutôt bien, puisque chrétiens et platoniciens disaient finalement la même chose : pour bien vivre, il faut mourir. Le véhicule occidental était désormais suffisamment bien conçu pour foncer dans l’histoire. A tombeau ouvert.

Pas plus que les grecs, l’occident n’était seul au monde. Mais peu lui importait, parce qu’il était animé désormais par cette force dont seuls les illuminés sont dotés. Ne doutant plus d’être appelé à éclairer le monde par la seule puissance de l’esprit, il parvint, en effet, à reléguer dans ce qui se fait de plus bas tout ce qui a trait au corps. Orthopédique, l’occident passa son temps, non pas à voiler les corps, ce qui aurait constitué un moindre mal, mais à les dresser, à les tendre le long de la droite ligne, inventant mille astuces pour plier le corps aux exigences de rectitudes de l’esprit. Corsets, danses de salon, escrime, agrès, piano, harpe… Les femmes n’étant alors que corps, c’est leur santé mentale qui constitua le prix de leur formation, au point qu’on retrouva, au début du vingtième siècle, les mieux formées d’entre elles dans un état de nervosité et d’incapacité physique qui s’appelait alors « normalité exigée », et qu’on classe aujourd’hui parmi les névroses.

Entre temps, on n’avait néanmoins pas pu camper sur la seule position de l’idéo-christianisme. Parce que les croyances se fissuraient. Parce que le vil corps du peuple prenait conscience de lui même, parce que la matière s’imposait. L’empirisme réveilla quelques uns de leur sommeil dogmatique. Il fallait alors tout repenser en sauvant l’essentiel : la suprématie culturelle. Parce qu’en ce temps là, c’était la seule qui valait vraiment. Oui, tout n’était pas encore réduit à l’économie.

Kant, finalement, c’est ça : une pensée qui veut être tendue entre ces deux points cardinaux que sont le corps, et l’esprit. Une pensée qui tente d’être universelle tout en n’étant pas simplement idéaliste. Ou si elle l’est, ce n’est plus du tout au sens où on l’entendait auparavant. Et, bien sûr, au coeur de la réflexion, l’esthétique, puisque c’est là que l’essentiel, le plus étonnant, et le plus intellectuellement dangereux se passe :

- D’abord, parce que l’esthétique, c’est l’étude du rapport que nous entretenons avec le monde, la manière dont les impressions se font en nous, à partir de ce qui n’est pas en nous, mais sans pour autant qu’on puisse affirmer que l’image, en nous, soit la copie de ce dont elle est l’image. Nous avons l’image, et nous devons nous en contenter, parce que voir, ce n’est pas simplement recevoir une forme, mais c’est former une image à partir de ce qui est reçu, sans jamais pouvoir aller au delà de cette image. Ah. Intéressant. L’universel, avant, ne se trouvait que dans le but ultime qu’étaient censés poursuivre les hommes. Et bien sûr, l’européen pouvait alors se considérer comme en avance sur les autres dans cette course à l’universel, avec tout ce que cela comporte de paternalisme avec les autres peuples (or, être paternel, c’est aussi être tutelle, et détenteur des moyens d’organiser l’économie des autres dans l’intérêt du tuteur, bref, ce positionnement n’était tout de même pas sans avantage). Désormais, l’universel serait non plus seulement dans les objectifs de l’humanité, mais aussi dans le rapport le plus simple que chaque être humain entretient avec le monde, puisque la structure que nous utilisons pour le percevoir est, pour tous, la même.

- Ensuite, parce que l’esthétique est ce rapport aux choses qui ne s’établit pas sur l’habituelle valeur de leur utilité (ça, à la limite, des singes en sont capables), mais sur le critère de leur beauté, c’est à dire un facteur qui est simultanément satisfaisant, et néanmoins désintéressé. Or, ce type de jugement pose un gros problème : il possède les caractéristiques contradictoires de la subjectivité, et de l’objectivité. Quand un objet plait, c’est une évidence ressentie personnellement : ça ME plait. D’ailleurs, l’objet (film, musique, tableau, situation, ou objets du monde de manière générale) semble être tendu vers moi, comme un don gratuit, dégagé de tout intérêt. Et pourtant, cette reconnaissance de la beauté d’un objet est ressentie comme devant être universelle. Cela se traduit aussi bien dans l’expérience personnelle que dans la conception abstraite de cette propriété de la beauté : on supporte mal que les autres ne tombent pas sous le charme de ce qui nous apparait comme manifestement beau. Et intellectuellement, la beauté serait réduite à néant, au rang de simple opinion des sens, si elle n’était que personnelle. En ce sens, on peut considérer que le beau dépasse le cadre habituel de la pensée, parce qu’il met celle ci en situation de devoir travailler à l’envers. D’habitude, pour reconnaître tel ou tel objet, on en a tout d’abord l’image (on dira, chez Kant, « le concept »), et ensuite on cherche les objets qui correspondent à cette image. C’est comme ça qu’on peut dire « ça, c’est une Jaguar, ça c’est une Aston-Martin », ou bien « Ca, c’est un blog qui fait des posts trop longs ». Dans le cas de la reconnaissance de la beauté, le processus est tout autre : la beauté s’impose sans qu’on puisse dire pourquoi, pour la simple raison qu’elle ne correspond à aucune image, à aucun concept préalable. je l’ai déjà écrit ailleurs, mais l’expression populaire « ça le fait » est une assez bonne traduction de cette spécificité de la beauté : on perçoit nettement que l’expérience fait quelque chose, sans pouvoir dire quoi. Mieux encore : on perçoit clairement et distinctement que cette expérience produit l’effet qu’elle doit produire, sans avoir la moindre idée de l’effet qu’elle est censée produire. En termes kantiens, ça se dit comme ça : « le beau est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin ». On reconnait l’achèvement de l’objet sans disposer d’aucun critère pour permettre d’en juger.

Et c’est normal, qu’on ne puisse pas analyser cet objet comme on le fait pour tous les autres objets : parce que, fruit du génie créateur, il apporte avec lui ses propres critères de jugement, qui ne le précèdent pas, mais le suivent. En somme, l’oeuvre ne peut pas répondre à une attente, puisqu’elle est ce qui déjoue les attentes. Au sens propre, on pourrait dire que la beauté relève de l’inespéré, de ce qu’on ne pouvait attendre pour la simple raison qu’on n’attend que ce dont on a idée. Juliette est belle pour Roméo parce qu’elle est précisément celle qu’il n’aurait pas sélectionnée sur Meetic. Idem pour Jack et Rose. Idem pour Ennis Del Mar et Jack Twist.

Ironie de l’histoire : celui qui vient sauver l’occident est aussi celui qui vient le perdre. Parce que Kant renouvelle le contrat que l’Occident avait signé avec l’universalité. Sauf que désormais, on ne sait plus où elle se trouve, et qu’elle vient nécessairement de là où on ne l’attend pas.

Bien sûr, les héritiers des lumières d’aujourd’hui, qui portent le cheveu mi long et se décrivent comme « penseurs libres » n’attendent qu’une chose, c’est que la beauté apparaisse, comme par hasard, sous la forme qui leur convient. C’est à dire celle qui les conforte sur leur piédestal culturel. Ferry comparant Stravinsky et Michael Jackson, c’est symptomatique : simultanément, et habilement, on fait mine de viser l’universel en désignant Stravinsky comme le génie de ce siècle (et ça parle à tous : l’inculte se dit « ah, encore quelque chose qui m’échappe » (et d’ailleurs, plus Ferry mettra Stravinsky dans son panthéon personnel universalisé aux forceps, et moins le néophyte l’écoutera, Ferry conserve le beurre, l’argent du beurre, met la crémière sur le trottoir, fait payer pour qu’on la regarde, mais elle finit dans son lit parce que personne n’ose y toucher), le connaisseur sait que Ferry est iconoclaste, puisqu’il a choisi la référence problématique du vingtième siècle, celui qui a traversé suffisamment de périodes pour qu’on ne sache pas exactement de quel Stravinsky Ferry nous parle. On désigne donc l’universel, et on en prive la majeure partie de l’humanité. En somme, on adhère bien à l’objectif de cosmopolitisme kantien, mais en croisant les doigts pour que ça n’arrive surtout jamais.

Et on comprend la violence nécessaire ici. Parce que, finalement, que se passe t il avec Jackson ? C’est simple. Jamais une musique et des attitudes n’auront à ce point là réuni les hommes. On peut faire la fine bouche, dire que ce n’est qu’un effet commercial du au marché. Mais on sait que c’est faux. Quand les maisons de disques font en sorte que du Japon au Kansas, on admire Glenn Gould, personne ne vient crier au loup pour désigner le vilain marché qui viendrait uniformiser et mondialiser les sensibilités. Jackson n’est pas plus un produit du marché mondialisé que Bach. A un certain point de vue, Jackson est même plutôt ce qui, par son universalité, aura permis le marché (et accessoirement, sa mort sera le dernier ballon d’oxygène de ce marché là, avant qu’il s’asphyxie pour de bon (et, accessoirement, toute contente de soudain livrer chacun à soi même, l’humanité pourra attendre un moment avant de, de nouveau, communier esthétiquement (mais ce n’est pas très grave, on peut aussi l’unir dans la crainte))). Non, simplement, Off the Wall, et plus encore Thriller sont des formes musicales qui ont « parlé » immédiatement à tous, tout en ne s’adressant à personne. Disons le plus clairement. Cette musique n’était attendue par personne. Les noirs avaient leur musique, (allez, résumons cela sous l’appellation « soul ») leurs circuits pour l’écouter, leurs émission (Soul Train en particulier) pour voir des noirs chanter, et danser. Les blancs avaient leur musique (résumons cela sous l’appellation « rock »), leurs circuits pour l’écouter, leurs chaines de télévision pour voir leur groupe se livrer à leurs performances (MTV tout particulièrement, entièrement dédiée à la musique blanche, exclusivement… jusqu’à ce qu’on sait qui ait l’idée de faire des clips tellement énormes que la chaine n’ait plus le choix, parce que ce marché là était inévitable (là aussi, le marché n’est pas à l’origine de la chose)). Aucun fan de Van Halen n’avait envie de voir Eddie aller jouer le requin de studio pour un chanteur noir. Aucun amateur de soul n’avait envie de voir débarquer Slash des Guns’n'Roses pour jouer un solo dans un album de musique noire. A strictement parler, ces disques auraient du dégouter tout le monde, et si on en avait donné la définition avant de les faire écouter, ils auraient disparu avant le pressage. A strictement parler, aussi, cette musique épouse à la lettre la définition que Kant donne du génie : est génial ce qui n’obéit à aucune règle préalable, ce qui n’est néanmoins pas livré au simple hasard, mais qui apporte, fait reconnaître, et finalement, impose, ses propres règles. Thriller n’obéit à aucune règle connue, ne vise aucun public, se paie le luxe d’être seulement ce qu’une poignée de musiciens venus d’horizons incroyablement différents (jazz pour Quincy Jones, soul pour Jackson, rock fm pour la plupart des autres intervenants) imaginent librement, c’est à dire sans céder complaisamment à leurs propres goûts musicaux personnels. On regrettera évidemment que Boulez ne fut pas dans le studio (on ne le raillera pas, lui collaborait avec Zappa, et c’est bien là LA référence qu’aurait pu citer Ferry s’il voulait trouver une occasion manquée de communion mondiale autour d’une musique (mais bon… Ferry écoutant Zappa, qui y croirait (et puis, il a pris soin de placer dans son intervention son manque de goût pour Boulez, comme ça en douce, histoire de dire que les brebis sont bien gardées, hein, chacun chez soi (mais ça pose un problème, quand on vise l’universel, ce côté « chacun chez soi »)))).

Une musique qui ne vient de nulle part, (au sens où, si quelqu’un vient des quatre points cardinaux en même temps, on va avoir du mal à discerner ses racines (sauf si c’est un rhizome, mais je ne vais pas faire intervenir ici Deleuze, même si on pourrait), que la planète entière accueille corps et âme ouverts à cette expérience nouvelle, qu’elle reconnaît comme satisfaisante, gratuitement (et là, on s’en fout un peu que ça ait créé des bénéfices économiques sans précédent, l’économique n’est ici qu’un épiphénomène; et à tout prendre, Beat It est économiquement plus accessible qu’une représentation du sacre du printemps). Une musique qui n’est pourtant pas à elle même sa propre fin puisqu’elle innerve la majeure partie de la musique produite aujourd’hui, bonne ou mauvaise (et ça va des Justin Timberlake déjà plein de fois cités à Fred Viola, dont la manière de superposer sa propre voie pour former des choeurs me rappelle la manière dont Jackson procède, lui aussi, pour faire accéder sa propre voix, sous les multiples tessitures qu’on lui connait, à l’harmonie. Seul, et multiple à la fois. Lui, et personne), dans des formes parfois reconnaissables, ou bien dans des développements où ne demeure que la libération du corps, le sens du geste, de l’attitude, du souffle, du rythme, de la mise en place, de ce monde sonore qui s’est ouvert grâce à ses productions.

Le problème c’est, qu’évidemment, on ne voyait pas la beauté débarquer d’Afrique, puisque c’est nous qui étions censés la lui apporter. Ironie de l’histoire, qui a l’air d’avoir du mal à passer chez les héritiers officiels d’une pensée dont ils sont, finalement, les traitres (et, comme par hasard, Ferry n’aime pas Picasso non plus. Le jour où je retrouve cet extrait, je le diffuserai, parce que ça vaut le déplacement). La leçon kantienne imposait qu’on arrête d’attendre quoi que ce soit de la beauté. Derrière cet abandon en apparence sans gravité, il y en a un autre qui est politiquement plus gênant : il s’agit d’abandonner l’idée que notre culture soit, a priori, celle qui doive dicter ce qu’est le beau, et celle devant laquelle tout créateur doive s’incliner avant de créer. Jackson a, après Presley (que Ferry préfère, quelle audace !), réintroduit le corps dans l’esthétique, avec toute l’immédiateté que cela implique. Pour autant, il l’a fait en reprenant à son compte les fondamentaux de la musique telle qu’on la conçoit en occident. Cet occident là a trouvé l’occasion de réintroduire une énergie vivante, et vitale, dans ce qui était un corps tellement vidé de sa matière que ce n’était presque plus un corps. Voila le mariage auquel on était convié. Et c’est le genre de demande qui se fait rarement. Bien sûr, derrière ces préférences, traine la question politique. La lecture du livre de Ferry « Homo aestheticus » le montre assez clairement, puisque son propos est entièrement tendu vers une conclusion mettant en avant l’excellence comme élément de jugement majeur. Et, bien sûr, on continue à concevoir cette excellence comme étant, exclusivement, celle de l’esprit, au mépris du corps. C’est d’ailleurs assez drôle, parce que dans la dernière édition du monde diplomatique, on trouve un article savoureux relatant l’ambiance qui règne dans les croisières philosophiques au cours desquelles une population riche et déjà sage du nombre d’années qu’elle a traversées vient écouter messieurs ferry, Julliard, Bruckner et consorts disserter sur leurs sujets favoris (la perte des valeurs, la suprématie de la civilisation européenne, etc etc… A un moment donné, Ferry se livre à ce genre de plaisanterie qu’on tente quand on sent son public acquis d’avance, et il lance, à propos des auteurs qui n’ont pas été invités dans cette sérieuse croisière : « Tous ces Badiou, ces Rancière – pardon… pour moi, c’est des guignols -, quelle vie privée doivent-ils avoir, pour avoir besoin d’une telle compensation dans leur vie publique ? (…) L’intérêt des utopistes révolutionnaires pour le collectif n’est il pas la compensation d’une vie privée médiocre ? » (ça laisse sans voix, hein ?) Retournons l’argument (si on peut utiliser ce mot) : le mépris dont firent preuve Julliard et Ferry pour Jackson (et on voit bien que ça dépasse le simple étonnement devant la mediatisation de sa mort (si ce n’était que cela, on pourrait s’entendre)) n’est il pas du à une impossibilité de participer à cette aisance du corps, à un refus d’aller sur un terrain où tout le monde peut aller, à égalité, et festoyer ensemble, pour la simple raison qu’ils ont la haine du collectif, parce que c’est un danger sans cesse menaçant leurs privilèges (quoique Ferry affirme qu’il ne soit pas riche, tout juste sorti de la suite qui lui est réservée, sur le paquebot qui le paie…).

Il en va de la culture comme des autres biens, pour ces gens là : ils n’aiment pas partager, tout en faisant mine de se plaindre que tout le monde ne reconnaisse pas ce qui constitue, pour eux, des valeurs. A ce jeu là, la culture n’est qu’une arme de plus pour séparer les classes, et rendre un peu plus indignes celles qui n’apprécient pas Stravinsky. Philosophiquement, pourtant, on ne peut que difficilement passer à côté de ce que Kant implique en matière de réflexion sur la culture populaire, bien qu’il soit aisé (on l’a vu), de dédaigner ces questions là pour privilégier un élitisme toujours aisé, puisqu’on met de son côté la complexité des grandes oeuvres, qui permettent de se prendre au sérieux. Pourtant, ce qui est visé, c’est Ferry lui même qui l’écrit, c’est « une pensée esthétique de l’espace public comme espace intersubjectif de libre discussion non médiatisée par un concept, une règle ». Exactement l’inverse de l’appropriation médiatique et idéologique à laquelle il se livre quand il prétend décider, pour tous, de ce qui est beau, selon les concepts qui, sociologiquement, l’arrangent.

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Sujets de crise. Le bac vu d’ici. 1 – Que gagne t-on à échanger ?

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", Devoirs machinés, MIND STORM, PAGES 8 commentaires »20 juin 2009

dscn5398_-compry-half1Puisque je vais devoir vivre pendant deux semaines avec les sujets du bac, autant jouer un peu avec eux, ce qui conduit parfois à les prendre finalement au sérieux.

Tout en surveillant les épreuves, j’achevais la lecture de Cosmopolis de Don Delillo. Autant dire que je ne surveillais plus grand chose, tant la lecture était prenante. Cependant, m’étant renseigné sur les sujets tombés dans les différentes sections, le roman de Delillo devenait soudainement comme une résonnance d’un des sujets donné en série économique et sociale : « Que gagne t-on à échanger ? » On sait bien que la question des échanges, en philosophie, recouvre des domaines variés, qui vont du commerce au langage en passant par le simple partage de ce qui est nécessairement commun entre les hommes, et forme ce tissu qu’on peut, si on veut, appeler « humanité ». Souvent, chez les candidats comme ches les auteurs, on focalise le traitement de la question des échanges sur un des domaines en délaissant les autres, et rares sont les textes qui mettent en tissent un échange entre les différentes formes d’échanges.

Delillo y parvient, pourtant. Son personnage, Eric packer, trader pris au piège de sa limousine dans les rues noires de monde d’un New-York particulièrement désordonné ce jour d’Avril 2000, se voit peu à peu déshabillé par des évènements qu’il ne maîtrise plus. Roi des échanges non symétriques, il se retrouve soudainement dans la posture de celui qui y perd, et pour lui, c’est un peu comme mourir. Sur la fin de son parcours, avant de rencontrer celui qui sera son Patrick Bateman inversé, il se rend, au hasard sur un lieu où un alter ego de Spencer Tunick met en scène une foule d’anonymes nus. Juste après la prise de vue, alors que les figurants se rhabillent, il croise une femme, avec laquelle il a une bref « échange » :

« Il fit un pas et tendit un bras derrière lui. Il sentit sa main dans la sienne. Elle le suivit derrière la palissade qui barricadait une partie du trottoir, et il se retourna dans l’obscurité et l’embrassa, en prononçant son nom. Elle escalada son corps et l’enveloppa de ses jambes et ils firent l’amour là, lui debout, elle à califourchon, dans l’odeur de gravats et de démolition.
« J’ai perdu tout ton argent », lui dit-il.
Il l’entendit rire. Il en perçut l’élan spontané, la bouffée d’air humide sur son visage. Il avait oublié le plaisir de son rire, une demi-toux rauque, un rire de cigarette sorti d’un vieux film en noir et blanc.
« Je perds tout le temps des choses, dit-elle. Ce matin j’ai perdu ma voiture. Est ce qu’on en a parlé ? Je ne m’en souviens pas. »
C’est à ça que ça ressemblait, la scène suivante dans le film en noir et blanc qui passait dans les salles du monde entier, loin du scénario et au-delà du besoin de refinancement. Après la foule nue, les deux amants en isolation, libérés de la mémoire et du temps.
« D’abord j’ai volé l’argent, et puis je l’ai perdu. »
Elle dit en riant : »Où ? »
- Sur le marché
- Mais où ? dit-elle. Où va t-il quand on le perd ?
Elle lui léchait le visage et lui grimpait dessus et il ne pouvait plus se rappeler où allait l’argent. Elle lui passa la langue sur l’oeil et sur le front. Il la soulevait de plus en plus, rhapsodiquement, et il écrasa son visage entre ses seins. Il les sentait vibrer et ronronner.
« Qu’est ce que les poètes connaissent à l’argent ? Aimer le monde et en laisser une trace dans un vers. Rien d’autree, dit-elle. Et ça. »
C’est alors qu’elle lui mit la main sur la tête et le prit, le saisit par les cheveux, une poignée voluptueuse, lui tira la tête en arrière et se pencha pour l’embrasser, un baiser si prolongé et d’un tel abandon, d’une telle fougue, qu’il pensa connaître enfin, son Elise, soupirs, langue, morsures, souffle de mots moites et de murmures mourants, baisers chuchotés, syllabes inarticulées, corps soudé au sien, jambes enveloppantes, fesses brûlantes dans ses mains.
A l’instant où il sut qu’il l’aimait, elle se laissa glisser à bas de son corps et hors de ses bras. Puis elle s’insinua dans l’étroite ouverture de la palissade et il la regarda traverser la rue. Rien ne bougeait là-bas. Elle était le seul mouvement, l’équipe de tournage et les figurants étaient partis, le matériel était parti, et elle était calme et d’une finesse argentine, et elle marchait la tête haute, avec une précision technique, vers la dernière caravane de la station-service, où elle allait retrouver ses vêtements, s’habiller rapidement, et disparaître. » [Don Delillo - Cosmopolis - p. 188 sq]

Echanges à tous les étages des sens que peut avoir ce mot, et avec tout ce que la question comportait au départ : il n’y a pas d’échange sans perte; on ne peut pas échanger sans lâcher prise. En ce sens, ce qu’on appelle « libre échange » est un mensonge, puisqu’on sait bien que ce qui motive les agents, dans ce cadre soi disant libre, c’est l’accaparement. Il s’agit alors de prendre d’une main ce qu’on ne lâche pas de l’autre. Packer le découvre au fur et à mesure de son avancée embouteillée dans son Odyssée d’un jour d’Avril : il entre dans les véritables échanges au moment où il a tout perdu, argent, protection, vêtements, et vie. Ainsi dépouillé, ses vaisseaux brûlés, il peut enfin ouvrir les deux mains et accueillir, y compris ses ennemis. Dans l’échange véritable, il y a donc tout à gagner, mais il faut alors accepter de tout perdre. C’est là la définition de la liberté. C’est aussi ce qui condamne le libre-échange quand il ne vise que le profit.

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Le rire expliqué à (et par) BHL

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", PAGES, PROPAGANDA 2 commentaires »22 juillet 2008

Tiens, je vais faire mon BHL : tout le monde sait que dans son « Rire« , Bergson désigne le comique comme relevant du mécanique plaqué sur du vivant. Tout le monde le sait tellement que Levy ne se donne même pas la peine de sourcer sa référence, dans son intervention du 21 Juillet 2008, dans Le Monde, à propos de l’éviction du dessinateur Siné hors de Charlie Hebdo. Pourtant, ça n’aurait pas été inutile, de le préciser; ça et deux ou trois autres choses.

Déjà, « du mécanique plaqué sur du vivant« , je ne suis pas sûr que ça parle à grand monde. Non pas que ça soit très compliqué à comprendre, mais cela nécessite quand même d’être un peu familier avec (pour commencer) les quelques pages qui environnent cette formule un peu courte et avec (ensuite) la pensée globale de Bergson (ce qui, soit dit en passant, ne serait pas un luxe par les temps qui courent, et serait peut être susceptible de nous mettre les idées en place sur deux ou trois problèmes devenant centraux dans nos existences).

Une donnée de départ, simple, permet de comprendre le mécanisme du comique (puisque c’est bien de ça qu’il s’agit : savoir ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas, puisqu’à cause de Siné (oh, bien sûr, comme Gerra ne s’attaque qu’aux jeunes, aux chrétiens, aux femmes et aux homosexuels, on est au moins protégés d’une indignation béhachélienne sur ce comique là) on ne sait plus trop où se situe la limite du risible, et du pas drôle du tout). Pour Bergson, la vie est un mouvement qu’on pourrait caractériser comme simple. Presque tellement simple qu’il nous échappe, car il est un courant tellement fluide, tellement imperturbable, tellement constant, puissant, « fort » (au sens quasiment Lucasien du terme (de George Lucas, le Lucas de La guerre des étoiles, pas le Lukacs de Histoire et conscience de classe )), qu’il se situe sur un plan qui n’est presque pas le nôtre. En d’autres termes, la vie (et on parlerait plutôt là de la vie comme principe profond de cet univers, c’est à dire une force qui s’étend et se développe comme une force tranquille toutes ses possibilités, y compris (et peut être tout à fait spécifiquement) à travers nous autres, humains) est ce qui se déroule impassiblement, sans que rien ne vienne la troubler. Le mécanique, c’est au contraire ce qui fonctionne ponctuellement, avec des moyens connus, mais limités. Le mouvement mécanique, c’est celui qui a un début et une fin.

Allez, un peu d’histoire des idées. Bergson n’est pas le premier à distinguer ainsi deux plans sur lesquels nous surferions, de manière inégalement consciente. Au quatrième siècle avant notre ère, Aristote dans son Traité du ciel, séparait déjà le monde (entendez par là l’univers, eh oui, nous ne sommes que terriens, (justement)) en deux zones, existant sous deux règnes différents. La frontière, c’est la lune. Ca peut nous paraître un peu simpliste, et pourtant, notre orgueil dût-il en souffrir, c’est bien à cette porte là que notre monde vécu s’arrête. Au delà, ce ne sont que mouvements aussi parfaitement cycliques que ceux de la station orbitale de Kubrick. En deçà, les os montent vers le ciel. Et retombent. En termes moins imagés, ce qu’Aristote appelle l’univers supralunaire est le domaine des lois parfaites, des mouvements cycliques et infinis (le cercle est considéré comme la figure géométrique parfaite, sans rupture, égale à elle-même, sans début ni fin), alors que le monde sublunaire (le nôtre en somme) est celui des mouvements limités, finis (au sens où ils ont un début, et une fin), imparfaits. Ainsi établit on une distinction, dont nous sommes encore héritiers, entre « le monde sublunaire constitué d’éléments générables, altérables et destructibles et le monde supralunaire, constitué de la substance céleste qui est parfaite et immortelle ».

Bien. Si Aristote avait raison, et si on suit la pensée de Bergson, l’univers doit bien se marrer en nous regardant, car c’est de la friction entre nos mouvements mécaniques (entendez le mot « mécanique » au sens où on l’utilisait dans vos cours de sciences physiques, ça devrait vous aider : il s’agit de mouvements qui sont de l’ordre de la mécanique qui dictait leur mouvement aux splendides mobiles autoportés que vous faisiez glisser sur leur coussin d’air), c’est donc de la friction entre nos mouvements mécaniques et le lent mouvement éternel et immuable de l’univers que naît l’effet comique. Finitude dans l’infini, nous sommes l’élément absurde d’un comique anglais subrepticement glissé au coeur de l’univers, comme une blague. Inutile de dire qu’Aristote et Bergson aurait adoré les Monthy Python, Woody Allen et leurs associés.

Démonstration ? Vous avez du déjà voir des séquences de ce duo que constituent Eric et Ramzy. Regardez bien comment ça fonctionne : du mécanique plaqué sur du vivant. Eric et Ramzy sont des corps. Enfin, pour qu’il n’y ait pas de méprise, ce sont évidemment des êtres humains, mais la manière dont ils constituent leurs personnages consiste à en faire des petites mécaniques qui fonctionnent de manière d’autant plus comique qu’elles voient le nombre des règles qui les régissent se réduire à un nombre de plus en plus petit. Cette règle marche à tous les coups : Charlot est drôle quand le rythme machinique de la chaine de montage s’empare de son corps et en prend le contrôle, et il est d’autant plus drôle qu’il devient une part même de la machine qui le digère Remarquons d’ailleurs que ça ne marche que dans un sens : la machine ne devient pas drôle quand on y intègre de l’humain; elle devient au contraire tragique. C’est d’ailleurs ce qui arrive quand l’homme devient véritablement humain et qu’il se frotte aux problèmes qui ne se posent qu’à lui : il perd tout sens comique et s’élève tragiquement en sortant des milles manies qui lui permettent d’éviter tout questionnement trop crucial sur son propre compte (je ne vais pas ouvrir une parenthèse supplémentaire, mais fouillez bien, il doit y avoir quelque part sur le net un endroit où on vous parle un peu de Pascal et de divertissement). C’est pour ça que les ivrognes sont drôles : leur comportement normal (celui de la vie dans son mouvement constant) étant dévié par des routines plus simples, davantage binaires, ils plaquent involontairement du mécanique sur leur propre corps, et deviennent bouffons, et c’est pour cela aussi que le simple d’esprit peut, si on le regarde pour ce qu’il apparaît, et seulement pour cela (regard qu’on peut, et heureusement, dépasser), présenter lui aussi un certain potentiel comique. Ainsi, rire, chez Bergson, c’est ça, depuis les blagues grecques (j’espère que vous n’êtes pas passés à côté de l’inénarrable (et parfois hermétique) recueil de blagues antiques Va te faire voir chez les grecs, qui regorge de mécanismes du même ordre jusqu’à la tout autant inénarrable (et parfois tout autant hermétique) Cité de la peur.

Jusque là, rien de très éclairant sur notre porteur de chemises blanches (oh, j’espère que vous l’avez vu, in-semblable à lui même, « BHL » inauthentique, dans cette émission de Guillaume Durand où il apparaissait dans une improbable veste dont on sentait qu’on avait pris grand soin de la choisir mal fichue (ça dépassait en gaucherie volontaire la panoplie de Rimbaud usuellement louée par Raphaël au magasin de déguisements locaux; pour BHL, on avait dégoté quelque chose de plus désuet, qui en imposait, genre veste de vieux penseur. Or il fallait en imposer ce soir là, puisqu’il y avait là tout le gratin de la « philosophie » médiatique française : Finkelkraut, Onfray en premier lieu, et il fallait se démarquer. Aussi Lévy semblait-il (et c’était d’ailleurs un semblant revendiqué) sortir de l’avion qui le ramenait du Darfour; pour un peu, il aurait pu, à la manière « Bernie », sortir distraitement de la poche de sa veste une main coupée sur une victime du conflit, qu’il aurait courageusement recueillie dans son auguste veste, pour se repeigner avec. Un coup de peigne n’aurait d’ailleurs pas été un luxe; et un coup de rasoir non plus. Comme si l’émission était en direct, et qu’il n’avait pas eu le temps de passer par la loge de la maquilleuse… Alors là, pour le coup, c’était drôle ça), jusque là, disais-je (et vous remarquerez que j’essaie quand même de ne pas vous perdre excessivement dans le méandre des parenthèses) on n’a rien de très éclairant sur Lévy et sur sa manière de concevoir l’humour dans sa diatribe contre Siné et contre ses défenseurs. Mais là où sa référence à la définition bergsonienne du rire devient intéressante (bien plus qu’il ne le voulait, sans doute), c’est que bergson ne se contente pas (on s’en doute) de la formule qui est passée à la postérité. Ainsi peut on lire plus loin :

« un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-même. Le comique est inconscient ».

Nous y voila (et vous pourrez revenir vers n’importe quelle page qui vous parle de l’esprit de sérieux, chez Pascal, je n’ouvre décidément pas cette parenthèse là dans cet article ci). Le coeur du dispositif du comique Béhachelien se trouve dans la distance entre ce que le personnage a conscience d’être et l’image qu’en reçoit le spectateur, pour peu qu’il ne soit pas dupe (et je ne désespère pas tout à fait de nous autres, et crois que ceux qui se laissent prendre son somme toute assez peu nombreux) : BHL remplit exactement les conditions du comique que propose la référence qu’il utilise (sans, bien sur la creuser, mais pas d’inquiétude, on s’en charge) : il est très exactement du mécanique plaqué sur du vivant. Vivant, le cours de l’Histoire, la Force invisible à l’oeuvre pourtant dans la suite étrange des actions humaines. Mécanique, « raide » comme le dit Bergson, le piètre mouvement de celui qui essaie de se glisser en douce (et néanmoins aux forceps) dans les maillons de la chaine historique, qui se cale en passager clandestin entre deux wagons du train de l’Histoire humaine, en tentant de faire croire qu’il y a une certaine importance, et surtout qu’il peut juger des autres passagers. Forcément raide, parce que pour prisée qu’elle soit, la place est inconfortable, mais tel Mylène Farmer accrochée à sa locomotive XXl, cheveux au vent, chemise boursouflée sur un torse incapable de produire lui même le souffle de l’Histoire (Dieu merci). Mécanique la manière dont les mêmes références, le même vocabulaire est employé, quel que soit le propos. Le bon vieux recours au latin (allez, un peu de légitimité universitaire pour ceux qui ca impressionne encore), c’est tout autant un principe que le moteur à explosion. « Rastignac » substantivé, c’est aussi nécessaire que le principe du moteur diesel. L’attaque envers Alain Badiou, c’est aussi déterminé que les bonnes vieilles lois de la vengeance. Le seul grain de sable dans la belle horlogerie comportementale, c’est l’absence de référence à Maurras.

Attendu aussi le recours à Sartre, qu’on peut souvent mettre à toutes les sauces, mais étonnant que ce soit dans la préface aux Damnés de la terre que le personnage aille ainsi chercher de l’aide, parce que c’est là saisir le bâton pour se frapper soi même. Parce que finalement, ce que reproche BHL à Siné, c’est son sale humour, qu’il nomme antisémite. Mais qui a dit que la rubrique « Siné sème sa zone » avait un but comique ? BHL la lit-il pour ainsi placer Siné dans la catégorie des humoristes, comme on plaçait auparavant ceux qu’on souhaitait éliminer dans les catégories animales ? Si on prend les catégories de Bergson en référence, on voit bien à quel point Siné ne se classe pas parmi les humoristes, parce qu’il ne plaque pas du mécanique sur du vivant, mais retourne la mécanique contre elle même dans un monde dont la vie à disparu. Sisyphe n’est pas comique. Il fait partie des enragés, ceux qui n’en peuvent plus et qui, plutôt que saisir un fusil, font quelque chose de cette rage avec un stylo. Et ceux qui lisent et regardent les news les dents serrées peuvent peut être les desserrer un peu en lisant sa rubrique, mais ça ne provoque pas l’hilarité générale, loin s’en faut. Et on est loin des ambiances anciennes au cours desquelles on se tapait dans le dos autour d’une « bonne vieille » blague antisémite. Et on se surprend à constater que finalement, les plus nostalgiques de ces temps là sont ceux qui en étaient victimes. Alors, bien sûr, quand on est en face d’énervés, du haut de son pouvoir éditorial, on a beau jeu de faire passer le moindre de leur mouvement pour de la barbarie, et on n’hésite pas alors à sortir les grands mots et les accusations majeures (mécanisme basique chez BHL), surtout si ça permet de mettre un peu de lubrifiant dans les rapports qu’on entretient avec un journal qui d’habitude se fout pas mal de votre gueule. Le petit soutien à Val est bienvenu, pour tout le monde.

Néanmoins, puisqu’on cite la préface de Sartre aux Damnés de la terre, en voici un petit paragraphe (précisons juste qu’il s’agit là des rapports qu’entretenaient les colons européens avec les indigènes des territoires qu’ils occupaient, mais on peut bien sûr remplacer ces termes là par d’autres situation d’exploitation, prenez celle qui vous vient à l’esprit, là, maintenant; et les agressions dont parle Sartre au début de l’extrait sont celles que les colons font subir aux indigènes) :

« Mais ces agressions sans cesse renouvelées, loin de les porter à se soumettre, les jettent dans une contradiction insupportable dont l’Européen, tôt ou tard, fera les frais. Après cela, qu’on les dresse à leur tour, qu’on leur apprenne la honte, la douleur et la faim : on ne suscitera dans leurs corps qu’une rage volcanique dont la puissance est égale à celle de la pression qui s’exerce sur eux. Ils ne connaissent, disiez-vous, que la force ? Bien sûr ; d’abord ce ne sera que celle du colon et, bien- tôt, que la leur, cela veut dire : la même rejaillissant sur nous comme notre reflet vient du fond d’un miroir à notre rencontre.

Ne vous y trompez pas ; par cette folle rogne, par cette bile et ce fiel, par leur désir permanent de nous tuer, par la contracture permanente de muscles puissants qui ont peur de se dénouer, ils sont hommes : par le colon, qui les veut hommes de peine, et contre lui. Aveugle encore, abstraite, la haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin ; ainsi les faux indigènes sont humains encore, par la puissance et l’impuissance de l’oppresseur qui se transforment, chez eux, en un refus entêté de la condition animale. Pour le reste on a compris ; ils sont paresseux, bien sûr : c’est du sabotage. Sournois, voleurs : parbleu ; leurs menus larcins marquent le commencement d’une résistance encore inorganisée. Cela ne suffit pas : il en est qui s’affirment en se jetant à mains nues contre les fusils ; ce sont leurs héros ; et d’autres se font hommes en assassinant des Européens. On les abat : brigands et martyrs, leur supplice exalte les masses terrifiées. « 

On peut relire : « La haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin« . On peut remercier BHL de nous orienter vers une aussi belle description de la manière dont les intérêts de certains sont gérés actuellement. On sera un peu plus modérés que Sartre sur les espoirs de libération de ceux qui sont exploités : il est en effet assez sûr de ses prédictions dans cette préface, on sera, nous, plus mesurés sur l’espoir que nous avons de voir ceci un jour réorienté. Cela ne change néanmoins rien aux mécanismes qui sont à l’oeuvre, qui consistent simplement à protéger des intérêts qui sont bel et bien économiques, et non spirituels. Et c’est bien économiquement qu’ils donnent la nausée, jusqu’à provoquer une haine, elle même économique. Mais ce serait bien entendu trop dangereux de placer la réflexion sur ce terrain là : Au delà du personnage médiatique BHL (quasiment une marque parmi d’autres), il y a bien entendu un homme qui comme beaucoup d’autres, de toutes nationalités, héritiers de spiritualités diverses, gèrent leurs affaires, y compris en jouant sur le terrain politique.

Et il faudra bien qu’ils se fassent à l’idée que c’est à ce titre qu’ils sont attaqués, quand bien même ils essaient de détourner l’attention sur d’autres débats, tellement graves qu’on pourrait presque se demander si on peut se permettre de leur répondre.

Eh bien, je crois qu’on le peut, précisément parce que si on sentait un tant soit peu en eux de ces dieux dont Bergson disait, à la fin de son tout dernier ouvrage (les deux sources de la morale et de la religion, sources dont ne fait pas partie l’indignation feinte) que l’univers n’est rien d’autre qu’une machine à les produire, si on percevait dans ce genre de personnage cette Energie à l’oeuvre, sans doute hésiterait on. Mais on l’a vu, derrière les grands gestes, les postures, tout ceci ne peut inspirer, finalement, que du rire.

NB : En accompagnement, un extrait du film de Quentin Dupieux (vous savez ? Le réalisateur des pubs et clips avec Flat Eric, la marionnette jaune orangée en forme de gant de toilette), Steak. Une des plus étonnantes réalisations cinématographiques de 2007, une des plus enthousiasmantes aussi. Pour le coup, un rire un peu étrange, qui nous place dans une position en permanence inconfortable. On joue à fond sur les mécanismes, les routines personnelles, les habitudes; les personnages sont des sortes d’automates réduits à n’accomplir que quelques lignes de programme, on les confronte, et ça donne un monde social. Plus que de la science fiction, il faudrait parler ici de sciences humaines fiction. C’est audacieux, ça me fait énormément penser à Tati, ces plages qui osent les silences, cette manière d’observer de manière neutre un monde qui se met en forme de manière soignée et absurde en même temps. Surtout, ça permet de vraiment saisir ce que Bergson entendait par « mécanique plaqué sur du vivant« . NB : sur le site des cahiers du cinéma, une page est consacrée à Quentin Dupieux, avec plein plein d’extraits vidéo.

Et puisque tout le monde a tenu jusque là sans broncher, et puisque c’est quand même Bergson qui est le véritable inspirateur de cet article, voici en cadeau les dernières lignes de son traité sur Le rire :

(…)le rire ne peut pas être absolument juste. Répétons qu’il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peutêtre vaudra-t-il mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n’y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d’expansion n’est qu’un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tientles ficelles. Dans cette présomption nous démêlerions d’ailleurs bien vite unpeu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moinsspontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s’affirme deplus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.

Ici, comme ailleurs, la nature a utilisé le mal en vue du bien. C’est le biensurtout qui nous a préoccupé dans toute cette étude. Il nous a paru que lasociété, à mesure qu’elle se perfectionnait, obtenait de ses membres une souplessed’adaptation de plus en plus grande, qu’elle tendait à s’équilibrer demieux en mieux au fond, qu’elle chassait de plus en plus à sa surface lesperturbations inséparables d’une si grande masse, et que le rire accomplissaitune fonction utile en soulignant la forme de ces ondulations.

C’est ainsi que des vagues luttent sans trêve à la surface de la mer, tandis que les couches inférieures observent une paix profonde. Les vagues s’entrechoquent,se contrarient, cherchent leur équilibre. Une écume blanche, légèreet gaie, en suit les contours changeants. Parfois le flot qui fait abandonne un peu de cette écume sur le sable de la grève. L’enfant qui joue près de là vient en ramasser une poignée, et s’étonne, l’instant d’après, de n’avoir plus dans lecreux de la main que quelques gouttes d’eau, mais d’une eau bien plus salée,bien plus amère encore que celle de la vague qui l’apporta. Le rire naît ainsi que cette écume. Il signale, à l’extérieur de la vie sociale, les révoltes superficielles.Il dessine instantanément la forme mobile de ces ébranlements. Il est, lui aussi, une mousse à base de sel. Comme la mousse, il pétille. C’est de la gaîté. Le philosophe qui en ramasse pour en goûter y trouvera d’ailleurs quelquefois,pour une petite quantité de matière, une certaine dose d’amertume. »

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Symbihôtes

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", HYBRID, MIND STORM Laisser un commentaire »8 octobre 2007
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« Au temps jadis, notre nature n’était pas la même qu’aujourd’hui, mais elle était d’un genre différent. »

OdysseyMais ce temps est révolu et comme souvenir, on n’a guère que quelques mythes tentant de nous faire toucher du doigt ce dont nous serions censés être nostalgiques. Le seul indice est le manque, le sentiment que quelque chose en nous demeure pour de bon insatisfait, et que ce manque vient de loin, si loin qu’on ne saurait désigner exactement ce qui pourrait venir le rassasier. Ca peut s’appeler nostalgie. Certains se lancent et appellent ça « manque d’amour ». Comme si l’amour n’était pas lui-même un manque définitif, une soif qui s’entretient elle-même à la mesure même où elle s’étanche. Tonneau des Danaïdes, corne d’abondance inversée, l’amour est un de ces moteurs qui nous animent et qui ne fait que caler quand il croit son manque satisfait.

Ainsi sommes-nous en mouvement, courant comme des canards décapités à la recherche d’une part manquante dont nous n’avons aucun portrait, ne sachant même pas quelle créature originelle on serait censé reconstituer. Un dieu cinglé s’est rendu au rayon puzzle, a ouvert toutes les boites, en a semé un peu partout les pièces, les a bien mélangées et a brûlé les modèles des images à reconstituer, dont personne n’a désormais le souvenir. Les pièces doivent bien appartenir à un paysage plutôt qu’à un autre, elles doivent bien s’emboiter avec une autre pièces. Sans doute, mais laquelle ?

Bienvenue dans un monde où 6.5 milliards de pièces sont toutes à la recherche de celle avec laquelle elle peut former un assemblage sensé, monde dont la démographie galopante rend chaque jour un peu plus incertaine la rencontre reconstituant l’unité perdue.

Alors on court en tous sens, on se fait voir, on hésite, on fait des tentatives, on pleure pas mal, on s’envoie en l’air aussi, on boit pour oublier, on se heurte, on se frotte, on se cogne dessus, on se caresse parfois, on tente de s’associer avec soi-même ou avec le premier venu quand le manque se fait ressentir de manière un peu trop forte.

OdysseyAu dessus de cette foule grouillant, de ces électrons libres orbitant à grande vitesse les uns autour des autres, formant des systèmes planétaires instables, des masses de matière en état critique, prête à exploser en plein vol nuptial, au dessus du marasme de l’expression des grandes passions transformées en petites manies, au dessus des flaques hormonales et des larmes de la solitude se dressent, droit sur leurs trajectoires rectilignes, ceux qui sont mûs par leur propre mouvement, ceux qui ne sont plus en orbite autour de satellites eux mêmes en quête d’une étoile pour les illuminer. Tels des silver-sufers arrachés à leur sol natal par les lois d’un univers contre lequel ils ne peuvent se dresser, ils tracent leur route, dessinent leur propre ligne de tir, mûs par une force intérieure qui se détache d’un désir de fusion qu’ils savent de toute façon définitivement insatisfait.

Se sont ils résolus à la solitude ? Ils s’y sont fait, en tous cas. Et plutôt que la subir, ils la mangent, ils en font leur carburant. Personne ne leur tourne autour : leur vitesse de déplacement les décale nécessairement de tous ceux qui ne sont qu’orbitaires. Les lois de la relativité les rendent invisibles à ceux qui demeurent en rotation, répétant pour l’éternité les mêmes cycles, on sait jamais, ça finira peut être par marcher. A leurs côtés, de larges espaces dont les esprits étroits diront qu’ils sont vides. Les autres diront qu’ils sont libres, ouverts à d’autres trajectoires, qui leur seraient non plus concentriques, mais parallèles, ou asymptotes. Quelques particules élémentaires tentent parfois une approche. La force d’attraction rend leur crash inévitable, elles disparaissent corps et bien sur ces surfaces à grande vitesse, n’y laissant tout au plus que quelques cratères cicatrices, qui sont autant de témoignages de l’impossibilité d’échapper à la gravitation de ces corps, de la nécessité mécanique de l’autocombustion quand l’échauffement dû à l’entrée dans leur atmonsphère devient trop important, de l’impuissance à échapper à leur force d’attraction quand, dans un dernier reflexe de survie, on tente de prendre une impossible tangente pour retrouver des cieux plus paisibles.

Mais les trajectoires parallèles sont bien là, possibles, ouvertes. Aussi, celui qui trace sa propre route dans cet univers, celui qui vise son propre point de fuite peut soudainement s’apercevoir qu’à son côté surfe un autre projectile, un autre bolide lancé non pas à sa poursuite, mais sur sa propre trajectoire, consommant son propre propergol et ayant en soute de quoi continuer sur sa lancée jusqu’à son propre épuisement. Ne faisant même pas une pause, n’esquissant même pas une manoeuvre de contournement pour jauger l’autre, ils se reconnaîtront sans recourir aux check-lists habituelles, et traceront de concert des paraboles tendant à leur propre fin, à l’infini.

Ceux d’en bas, mouches auxquelles on a arraché les ailes, ne se considérant que comme moitiés amputées, ne voient dans le passage de ces symbiotes que des comètes trop aveuglantes pour qu’on en perçoive la nature gémellaire, qui en fait des petites trinités dont chaque élément de base est le booster d’un météore synthétique, qui n’existe en tant que tel que tant que les impulsions demeurent autonomes, et pourtant jumelées dans un attelage commun, sans cocher.

En illustration, le tres court métrage utilisé comme spot publicitaire par la marque Levis, intitulé ‘Odyssey’. Ceux qui veulent saisir comment notre temps, théoriquement post-moderne, redessine le mythe antique des androgynes auront là une image plausible, en somme un nouveau mythe : un homme dans un bâtiment trace sa trajectoire en traversant les murs. Aucune autre détermination n’infléchit son déplacement et si les murs sont des obstacles, il sait comment les franchir. On sent l’effort mais on voit qu’il le maîtrise, c’est pour lui son travail, autant dire son rapport spécifique au monde (et voila une définition peut être pas si mauvaise que ça du mot « travail », d’ailleurs : c’est un rapport spécifique au monde, qui implique un effort maîtrisé). Soudainement, alors qu’il est en vitesse de croisière apparaît à son côté une partenaire dont il ne perçoit tout d’abord pas la présence, pas plus qu’elle ne semble se préoccuper de sa présence parallèle. Ils traversent ensemble les murs, pour la simple raison que c’est là leur manière d’être au monde. Une simple phase de reprise de respiration leur permettra de simplement se jeter un coup d’oeil, sans même avoir besoin d’en dire plus : ils se sont reconnus, ils sont porteurs du même carburant, ils sont asymptotes, ils sont lancés sur des courbes tendant l’une vers l’autre à l’infini. Plus tard, ça sera inutile de leur demander quand ils se sont rencontrés, ils pourront tout aussi bien répondre « jamais » ou « toujours », les choses, à leur niveau, ne se décriront pas en ces termes là. D’une manière ils ont toujours été sur des vecteurs si proches, et pourtant, s’ils courent ainsi en parallèle, aucun des deux ne cède sa ligne de fuite pour s’installer sur celle de l’autre. Ils acquièrent simplement, par leur énergie conjuguée leur vitesse de libération respective, celle qui les arrache à la gravité humaine pour les faire plonger, en particules indéterminées, tels des photons ayant l’aptitude de se matérialiser statistiquement en plusieurs points différents de l’univers simultanément, vers un univers libre, commun.

Et maintenant, il semble tout à fait indiqué d’aller jeter un coup d’oeil à ce que Platon nous dit de cette tension que nous éprouvons parfois envers les autres, dans ce dialogue qu’il a entièrement consacré à l’amour et qui porte pour titre Le Banquet, titre que nos voisins anglais, moins branchés victuailles, ont traduit par la simple déclinaison actuelle du titre grec originel : Symposium. En d’autres termes, ceux qui liront ce dialogue seront confrontés à des convives qui, tout en parlant d’amour, finalement, le font. Et le discours final, celui d’une prophétesse et philosophe appelée Diotime, apprenant à Socrate ce qu’est l’amour, fait diablement penser à ces deux êtres, posés dans un même monde sur des trajectoires jumelles, constituant à eux deux une supernova apte à éclairer ce que chacun d’eux, en tant qu’astre autonome, n’aurait pu arracher aux ténèbres.

Et pourquoi ce mix de Ray Charles et Radiohead, dont l’entremetteur est un Dj dont le pseudonyme est OverDub ? Simplement parce que de la même manière que deux êtres, lancés tels des humains canons sur leur propre trajectoire, peuvent s’accélérer mutuellement et devenir à eux deux un engin hybride, un couplage à potentiel élevé, des morceaux, eux mêmes propulsés sur leur propre lancée, autonomes, peuvent se croiser et former un tout encore plus puissant. En quelque sorte, on pourrait dire que l’amour, c’est cette rencontre qui est à l’exacte intersection du virtuel et de l’impossible.

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La foi selon les Shiny Toy Guns

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM 3 commentaires »2 octobre 2007

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You are the One - Shiny Toy GunsBien sûr, on pourrait, on devrait même, signer, tous autant que nous sommes un accord multilatéral, omnilatéral même, selon lequel on renoncerait pour le restant de nos jours à écouter un quelconque titre dont les paroles utiliseraient, à un moment ou à un autre, la séquence de mots « you are the one ». Alors autant dire que des morceaux dont c’est, en plus, le titre, il faudrait dresser un véritable embargo pour les maintenir au large, à distance, il faudrait creuser des galeries souterraines dans lesquelles on pourrait envoyer les auteurs, les compositeurs, les interprètes tarés qui osent encore produire ces chansons comportant ces mots : « You are the one ». Charles Aznavour y beuglerait ses inepties en compagnie de la bande de Grease au grand complet, le groupe A-ha ferait les choeurs, on imagine déjà leurs folles chorégraphies dans ses souterrains pour atterrants. Michael Jackson y pousserait la chansonnette avec les Shiny Toy Guns, ici présents, fraîchement débarqués dans l’univers parallèle des groupes qui osent encore intituler une chanson « You are the one ».

En même temps, voila bien quelque chose qui nous est totalement étranger, à nous autres français ; l’aptitude à chanter des conneries sans nom, des trucs que même les statues de l’ïle de Pacques sous acide, contemplant les hommes qui les érigèrent jadis en train de crever la dalle parce qu’ils ont tout pourri leur île, et que l’embêtant avec une île, c’est que justement, c’est une île (tout comme l’embêtant avec une planète, c’est que, justement, c’est une planète), eh bien même ces statues autochtones n’auraient pas, dans ce désespoir noyé sous la drogue, écrit des trucs pareils :

« You are the one
You’ll never be alone again
You’re more then in my head
You’re more »

Très fort. Maintenant, Barbelivien peut se présenter à l’académie française, si les immortels ont écouté les Shiny Toy Guns avant de voter, le contraste devrait paraître suffisamment criant pour qu’il prenne directement la tête des petits hommes verts. Mais ce n’est pas étonnant qu’on n’aime pas trop ça, les chansons qui braillent « You are the one », en France. C’est normal, parce que sur ce territoire où on bouffe du curé au ptit dej’, dans ce pays où on est, quand même, bien attaché à la laïcité, on a du mal avec les chansons qui ne peuvent être chantées qu’avec la foi la plus sincère. Parce que c’est ça qui rend ces chansons possibles outre manche, et outre atlantique : la capacité à glisser de la foi à peu près n’importe où : Sex Machine ? ça vient de la foi. Beat It ? Ca vient de la foi. Sleeping bags des ZZ Top ? Ca vient de la foi. La quasi totalité de ce qu’on aime dans la pop anglo-saxonne se passe allègrement du passeport intello que nous réclamons à chaque chanteur français, sous peinre d’être immédiatement renvoyé dans son pays d’origine : l’anonymat. Tout ça parce que nous autres, on l’a pas trop, la foi. Ca donne l’air ridicule. C’est simple : dès qu’on chante un truc débile avec conviction, on devient un clone de Jean Pierre François. Forcément, ça calme. Du coup, pas besoin de rappeler Mireille Mathieu à la rescousse pour que le 21ème siècle soit spirituel. Dans leur grande bonté, nos amis anglophones nous donnent notre refrain quotidien, que leur volonté soit faite. Amen. Et aujourd’hui, ce sont lesShiny Toy Guns qui distribuent la communion. Autant dire que la foi, eux, ils l’ont. C’est simple, on dirait les enfants cachés de Kim Wilde (qu’on devrait canoniser maintenant pour l’ensemble de son oeuvre (enfin, la partie de son oeuvre qu’elle a effectuée de son vivant…)) et des Buggles (vous savez ? « Video killed the radio star »). Voila des parents bons chrétiens, aptes à porter sur les fonds baptismaux une progéniture pleine de simple esprit, celui qu’il faut pour chanter n’importe quoi en y mettant tout son coeur.

Nous y voila donc : en ces temps sans espoir, il fallait bien que la pop nous offre un de ces remèdes dont elle a le secret, un de ces moments où le monde s’abolit pour laisser la place à une sphère temporaire, une zone d’autonomie comme dirait Hakim Bey, au sein de laquelle c’est l’insouciance qui commande. On ne se pose plus de questions, on s’abandonne, on chante en langues (qui est soit le langage de l’esprit saint, soit la version NAP du yaourt), on braille des idioties comme si il s’agissait d’une sentence de mort, d’une annonce de licenciement, du récit de l’apocalypse dicté par Dieu himself. L’important c’est d’y croire. Pas étonnant que ce soit maintenant que ça nous tombe dessus : dans ces années 00 qui ressemblent de plus en plus aux 80′, où on écoute « A cause des garçons » en matant des mecs se déhancher comme le faisaient les kids dans le clip de Jam (vous vous souvenez ? Bambi déjà sur les rotules qui ne danse plus lui-même mais fait venir les gosses de Kriss Kross (vous savez ? les gamins pour lesquels l’argument marketing était qu’ils mettaient leurs fringues à l’envers…) pour prendre un relais… qu’ils ne garderont pas bien longtemps), où Pujadas nous annonce très sérieusement, à 20 h., que la Tektonik est un véritable nouveau mouvement culturel, on a des chances de bientôt voir les New Kids on the Block se reformer. On a même un gouvernement avec des vrais morceaux d’hommes de gauche dedans, et après tout, ils sont sans doute au moins autant sincèrement de gauche que ceux qu’on a connus dans les 80′. Pas étonnant que ce soit dans les temps sans espoirs que les chants de pure foi réapparaissent, comme pour nous soutenir, comme pour nous dire « Regarde, tout est insensé, on perd complètement le contrôle de tout, mais écoute bien les paroles, vois comme elles collent bien au temps présent, admire leur formidable vacuité; oh et puis non tiens, ne les écoute même pas, habitue toi à entendre sans écouter, à laisser simplement ces grands flots de vide te pénétrer, t’habiter de fond en combles. Plonge, oublie la corde solidement accrochée au dessus de toi, saute du tabouret, laisse toi aller, parce que… « You are the one ».

Retenez bien le principe : moins c’est soutenable, plus c’est con, et plus ça réclame sa bonne dose de foi. La règle ne souffre aucune exception, et elle vaut, bien sûr, dans l’autre sens. Alors, s’il fut un temps où la religion fut l’opium du peuple, si certains ont pu se shooter à coups de cantiques, il est probable que cette nécessaire ferveur peut se vivre, aujourd’hui, dans le silence apparent des lecteurs mp3, chacun dans son coin, apparemment séparés les uns des autres, et pourtant communiant dans une même prière : « You are the One ».

Amen

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