Un des aspects de l’Ubris, qu’on saisir mieux si on l’orthographie Hybris, c’est l’hybridation. Ca faisait longtemps qu’on n’avait pas eu l’occasion de mettre en ligne des mashups, ou mixes entre deux morceaux qui n’ont pas été créés à cette fin copulatoire.
Mais hier, j’ai vu Shutter Island. Pendant les rares moments où ce film relâche son emprise, et laisse l’esprit se reprendre, permettant quelques instants de concentration sur des éléments séparés, je m’étais bien aperçu que Max Richter faisait partie de la bande originale, et c’était déjà une présence bienvenue, étant donné le travail que ce musicien effectue sur la mémoire musicale, sur la nostalgie, sur ce qu’on pourrait qualifier d’identité musicale européenne. Si la tempête, chez Scorcèse, permet l’intempestivité, l’intemporalité, elle est aussi l’occasion d’une plongée dans cette mémoire; au delà des critiques inévitables sur la représentation des camps, une fois de plus, au cinéma, c’est précisément ceci qui fait de ce film autre chose qu’une anecdote à effets de tiroirs, et c’est aussi cet emboitement mémoriel qui fait de la référence historique autre chose qu’un joujou narratif. Même si le film est un évident hommage à Hitchcock, Scorcèse n’a pas recours ici au bon vieux principe du MacGuffin : si dans la Mort aux Trousses, l’objet est l’image, chez Scorcèse, il faudrait plutôt dire que l’objet fait l’image, et qu’il est restitué par elle. Il y a dans ce film un au-delà de l’image qui rend le détour par les camps, bien que toujours problématique, légitime.
Ainsi, dans les ondées musicales qui participent au déluge mi mémoriel, mi hallucinatoire du film, Max Richter constitue t-il un moment réconfortant, comme une ondée qui viendrait nettoyer, autant que faire se peut, le territoire dévasté de l’île balayée des cartes comme du paysage.
Mais pour qui veut bien rester dans la salle pendant le générique, s’offre une réédition du même titre de Richter (On the Nature of Daylight, extrait de l’album The Blue Notebooks(2004)) au sein duquel semble surgir, de nulle part, ou plutôt de Dieu seul pourrait savoir où s’il existait, la voix de Dinah Washington chantant la Terre amère, this Bitter Earth, de cette manière dont le blues sait parler des choses lourdes sans produire une musique pesante. Voici donc la nostalgie du romantisme européen blessé croisé avec les complaintes du blues américain (en d’autres termes, le recours à un mouchoir pourrait être nécessaire).
En quelque sorte, un résumé de Shutter Island, et une lecture nouvelle du film, sa synthèse musicale, entre musiques contemporaines, affranchies des contraintes tonales et mélodiques (l’hommage de Nam Jun Paik à John Cage), romantisme européen (Mahler en tout premier lieu, puisque c’est le seul qui soit explicitement cité par la narration elle-même) et chanson populaire américaine d’après guerre (Johnnie Ray, entre autres), qui permet d’y discerner en souterrain, comme dans une strate de mémoire inaccessible, une histoire de l’Occident lui même. Il n’est pas interdit de voir en ce dernier titre une véritable clé de lecture de Shutter Island.
« This bitter earth
What fruit it bears
What good is love
That no one shares
And if my life is like the dust
That hides the glow of a rose
What good am I
Heaven only knows
This bitter Earth
Can it be so cold
Today you’re young
Too soon your old
But while a voice
Within me cries
I’m sure someone
May answer my call
And this bitter earth
May not be so bitter after all »
Je l’avais dit, que la photo illustrant la pochette de l’album 1983, de Sophie Hunger était l’une des plus frappantes qui soient.
En ce qui concerne la musique, les amateurs de folk et pas mal d’autres sauront que ces genres de musique s’écoutent d’abord live, et il est possible que le soin apporté à la production de l’album atténue un peu la puissance contenue de la chanteuse sur scène. Dès lors, les puristes préfèreront sans doute le disque qu’elle avait enregistré dans son salon, Sketches on sea.
Deux extraits, alors. The Boat is full, dans une exécution backstage on ne peut plus directe, bien plus en tous cas que la version studio, qu’on peut entendre sur l’album Mondays Ghosts, et la reprise de Le Vent nous portera, de Noir Désir, qu’on retrouve dans 1983. Ah, 1983, c’est juste l’année de naissance de Sophie Hunger. Bonne nouvelle, ces années là auront donc produit un certain nombre de bonnes choses.
Le problème avec les évidences, c’est qu’elles peuvent devenir ennuyeuses. C’est comme le désir : il n’y a que la première fois qui compte, et contrairement à ce que disait assez malignement Corneille, ce n’est pas quand le désir s’accroit, mais quand ça ne se renouvelle plus, que l’effet se recule.
C’est exactement ce qui commence à se passer avec Gorillaz : c’est la même ardeur qui nous brûle, les mêmes effets déjà utilisés, les mêmes sons orchestrés en gros de la même manière, et le désir, dès lors, se met en berne. Parce que la perspective dans laquelle Damon Albarn nous a introduits, ce n’est précisément pas celle de la répétition, de la redite, mais celle de la découverte, de la non satisfaction dans la complaisante resucée de vieilles recettes.
Dès lors, ce Stylo laisse un curieux goût en bouche : dans vingt ans, on ne saura plus à quel album il appartient, tant ses rythmiques sont exactement celles qu’on pourrait attendre des précédents albums, si on ne les connaissait pas déjà par coeur. Et à l’heure où sort un nouveau Bomb the Bass, on se surprend même à regretter les Buggys dans lesquels les uns et les autres avaient empilé leurs auditeurs, pour des virées pas piquées des hanetons dans les dunes et sur les routes défoncées des paysages numériques.
Ajoutons une couche de slade shading sur les personnages en carton pixel de Gorillaz : Stylo, en tant que clip, n’est pas la première évocation vidéomusicale de Vanishing Point, de Safarian (1971). Outre la réincarnation par Eastwood lui même du conducteur prototype Kowalski dans Gran Torino, le groupe Audioslave avait déjà fait siennes les dérapages contrôlés de la Dodge Challenger RT pour le clip de Show me how to live (2002). Le groupe tout entier prenait la place de Kowalski dans le coupé pour une virée habilement montée partir des images même du film. Illusion inverse de celle de Gorillaz : des personnes réelles dans un monde fictif, là où 2D, Noodle, Murdoc Nicalls et Russel Hobbs sont artificiellement plongés dans une réelle Chevrolet Camaro, poursuivie par un tout aussi réel pick-up El Camino (de chez Chevrolet), au volant duquel les canarde un Bruce Willis tout en chair et en os. Comme souvent, on joue un peu sur l’amnésie collective pour refourguer d’efficaces sensations certes, toutefois déjà rencontrées auparavant. Le fait que Gorillaz soit ici bien plus performant, car nettement plus spectaculaire ne doit pas forcément être pris pour un progrès : on le sait, ce n’est qu’affaire de budget. Et la débauche de technique nécessitée par les personnages animés fait un peu trop numériquement propre dans un univers auto qui doit sentir l’huile cramée des V8, les fuites de carburant, l’odeur rance du skai brûlant. On est finalement loin de l’hommage que Tarantino rendait à cette veine cinématographique dans Death Proof.
Tout de même, les deux clips alignés, en se gardant le premier pour la fin :
Et je glisse en douce un lien vers l’outremonde, dans lequel j’ai déjà, par le passé, chroniqué Vanishing Point, en le mettant en parallèle avec la philosophie, [ici]
Evacuons le decorum impérial de miss Tolstoï pérégrinant à travers Paris dans son carrosse (un rêve récurent m’enfonce dans un sommeil toujours plus profond, on y voit une Maybach encadrée d’une escorte de motards républicains (abusés, en tant que biens publics) qui, après sa pause réglementaire chez Hediard, file à bon train vers l’hôtel particulier où l’attendent ses hôtes; prise d’un soudain et énième caprice, elle demande, par l’interphone qui la sépare tout autant qu’il la met en contact avec son chauffeur, de piquer une pointe de vitesse sur les quais de Seine, et de couper par le tunnel du pont de l’Alma; à ce moment du rêve, les éléments deviennent confus : 13è pilier, Fiat Uno, décollage parfait de la limousine, toît vitré explosant en pluie fine et acérée sur Alexandra elle même en translation dans l’habitacle, à la vitesse exacte à laquelle la Maybach filait au moment de l’impact, libérée de toute ceinture, projectile blond platine filant droit sur la vitre de séparation, qu’on avait pris soin de choisir blindée, afin d’assurer une surface de contact totalement intacte au moment où la boîte cranienne viendrait y reposer, en paix; en tant normal, je devrais alors me réveiller, mais étrangement, docteur, j’éprouve à ce moment comme un sentiment de retour à la normale, et je prolonge mon roupillon, avec l’impression d’avoir, au volant de ma fiat prolétarienne, accompli ma mission), ne gardons que la bande son, parce qu’elle vaut plus que les spots qu’elle illustre.
Henry Mancini restera sans doute dans l’histoire comme le compositeur de bandes originales inoubliables, telles que, bien sûr The Party, ou la légendaire Panthère Rose. Le titre qu’on partage ici, s’intitule Lujon, et il fut composé pour une série des années 50, Mr Lucky. On le retrouve d’ailleurs dans l’album de Mancini, Mr. Lucky goes latin, dont il constitue une sorte de point culminant. Néanmoins, je le trouve finalement en meilleure compagnie dans la sélection proposée par DJ Cam dans sa compilation Honeymoon selected by DJ Cam. Ici, finie la lutte des classes, tout le monde roule en limousine feutrée, tout n’est que luxe, calme et volupté.
Quand on pense que certains, par le passé, ont pu voir dans le rock une des formes que prendrait un jour la décadence, on se demande comment ceux-là vivent la lente mais certaine putréfaction de ce courant musical dans la marchandisation la plus éhontée : retour à la normale (C’est à dire alignement impeccable des rockers sur leur tête de gondole, avant qu’ils rejoignent le classement par ordre alphabétique d’auteurs, dans l’assemblage de d’éléments Benno de ceux qui sont conjointement clients de l’agitateur d’idées et du democratic design : H comme Halliday, I comme Izia, D comme Domique A (ou bien A comme Dominique A ? Cruel dilemne…) chacun à égalité, puisque tous dans la même catégorie) ? Ou bien confirmation de la condamnation de ce mouvement, qui fut perçu de ses débuts comme dérangeant, trop dionysiaque, trop mal peigné, trop brutal, trop décadent, justement ?
Une troisième voie est possible : ce qui peut être dénaturé n’est pas par nature dénaturant, il est aussi une autre nature. Si le principe de corruption peut être lui même corrompu, c’est qu’il n’y a pas d’un côté les belles choses qu’il s’agirait de protéger, et de l’autre le principe destructeur qui ne vise qu’à les mettre en danger. Ici comme ailleurs, les choses sont un peu plus dialectiques qu’elles n’en ont l’air. Or, on le sait, le rock a été, comme tout le reste, transformé en pâtée pour animaux mangeurs de pâtée, en forme d’énergie aussi contenue, et aussi franchement subsersive que peut l’être une dose de 33cl de Red Bull light, ou une lampée de Canada Dry.
Ainsi, à quelques jours d’intervalle, on put voir Izia intronisée reine du rock’n'roll français (entre une séquence de remerciements de Johnny Halliday pour sa victoire de la plus belle tournée, et une performance de Shakaponk dont on retiendra surtout le fait que le singe est décidément le meilleur ami du graphiste video (on imagine tout à fait les mots « ça l’fait » prononcés au moment où on a soumis l’idée de ce visuel décoratif au groupe, qui a l’air de ne pas être à un cliché près)), et Saez (lui même auteur de happenings totalement rébellisants lors de précédentes victoires de la musique) devenu héros autoproclamé de la critique de la société de consommation.
Le cas de Saez est un peu dérangeant, parce qu’on ne sait pas trop si les pincettes avec lesquelles on doit le prendre sont dues au fait que ses textes semblent avoir été écrits par un adolescent contemporain qui aurait découvert avant hier Léo Ferré, et n’en aurait retenu que les aspects les moins subtils (on a envie de noter, dans la marge de ses dissertations « grandiloquent »), au cynisme accompli du monde musical qui a fait de ce genre d’indignation envers la marchandisation… une marchandise (mais on peut reconnaître à Saez le fait qu’il n’est pas tant médiatisé que ça, quoique…), ce qui rend l’objet Saez tout à fait compréhensible en termes de positionnement marketing (le bonnet qui va bien quand il faut avoir le bonnet qui va bien, le cheveux gras et pas trop structuré (mais pas trop structuré exactement comme il faut), le gros gilet tricoté par Dieu sait qui, la barbe de quelques jours (réglage 5 sur la tondeuse à barbe qui fait très bien les barbes ayant l’air pas rasées), la feuille pliée en 4 dans la poche arrière du jean, sur laquelle on a griffonné quelques lignes de rébellion trentenaire, où les mots affectés semblent se battre avec les traces de doigts encore pleins de Clearasyl, qu’on déclamera, plutôt que de céder à la tentation de l’énervement (ça évitera d’ailleurs de dépenser de l’énergie à s’énerver, mieux vaut dire qu’on pourrait le faire, qu’on en a même envie, mais qu’on préfère pas) avant de quitter le plateau, sur un coup de tête dont l’animateur dira immédiatement, pour rassurer les autres invités, que c’était « prévu comme ça »; mis en scène quoi, packagé), ou bien au fait que même s’il était sincère (ce dont on ne sait rien : il y a un seuil au delà duquel la panoplie de la sincérité devient suspecte, quand même), l’état actuel des choses rendrait de toutes façons l’opération équivoque, toute initiative étant désormais noyée dans la mer agitée du clapotis ambiant dont chacun a bien compris que n’émerge que l’écume, qui a l’avantage de passer au zapping, alors il faut faire impression.
Faire impression, c’est en gros le projet que semble s’être donné la fameuse affiche interdite. On peut dire mille choses à ce sujet. On peut penser tout ce qu’on veut du cynisme de la RATP qui ne souhaite pas voir les pubs Aubade placardées à côté d’une affiche qui rend le procédé de la femme-objet obsolète (on peut penser aussi, comme Saez, que ces espaces pourraient être consacrés à l’exposition d’oeuvres, et c’est sans doute une sacrément bonne idée, si on a envie de voir le prix du ticket augmenter encore un peu beaucoup; au moins, on aura des beaux murs, et on sera une poignée de privilégiés, sans doute très cultivés, et très esthètes, à les contempler dans les couloirs d’un métropolitains enfin débarrassé de ces salauds de pauvres). On peut se dire, aussi, qu’on est quand même dans un monde bizarre, qui refuse de voir une femme exposée là où on trouve tout à fait normal qu’on ait installé un siège enfant (parce que, franchement, quitte à faire du décodage sauvage d’images, c’est quoi le siège pour enfants dans les chariots de supermarché, si ce n’est une manière de mettre l’enfant au milieu des marchandises, de l’acclimater au supermarché, de l’intégrer lui même au cycle de ce qui se vend, s’épuise, et s’abandonne ? (hein ? quoi ? c’est juste « pratique » ? C’est PRATIQUE de mettre les gosses dans le caddie quand on fait les courses ?!)). On peut se dire que l’image est belle, et que c’est quand même bizarre qu’on la trouve belle, étant donné ce qu’elle montre, mais que finalement, c’est peut être pas si étrange que ça, parce que finalement, on a déjà vu ça mille fois, qu’on y est déjà acclimaté, et qu’en définitive, l’affiche de Saez constitue moins une dénonciation qu’une complaisance (et ce d’autant plus que ça fait quand même un moment qu’on se complait à dénoncer ce qui nous fait baver, et qu’on est pour de bon accoutumés à l’idée que la dénonciation soit vaine, comme les « J’accuse »).
On peut enfin se dire que Saez n’en est pas à son coup d’essai côté marketing viral, et qu’il fait même partie des maîtres dans la sphère V.I.P. de ceux qui apprécient d’utiliser les medias en leur crachant dessus (et ça tombe plutôt bien : les medias savent qu’il y a pas mal de parts de marchés à gagner à se faire cracher à la gueule, ils sont même prêts à tendre l’autre joue). On en connait beaucoup, des chanteurs qui, méprisant à ce point le « système » de vente de la musique, ont pris grand soin de ne surtout jamais louper une occasion de participer aux Victoires de la Musique (en gros, à chaque fois qu’ils ont été nominés ?), sachant à cette occasion être là sans avoir l’air d’y être, faire mine de ne pas y toucher, prétendre détourner le système de l’intérieur, mais surfer néanmoins sur les émotions en vogue, mixant tout ce qui peut toucher, des ritournelles Eminémisées de Dido (bonnet savamment enfoncé sur le crâne, comme le petit maître du moment, le j’m'enfoutisme en moins, avant de l’enlever pour une séquence plus inspirée de Taxi Girl, les suicidental tendencies en moins) aux phrasé noir désireux, la voix d’un Raphael qui aurait largué son conseiller marketing et changerait subitement de coeur de cible, pour cause d’overdose de mièvrerie ? Au moins, quand Noir Désir vient mettre les pendules à l’heure sur la même scène, ils le font rapide, ils disent les choses telles qu’elles se présentent, ils ne prennent pas la pause de ceux qui ne sont pas distribués, ou de ceux qui ne vendent pas de disques (Paris, le dernier Saez, est disque d’or), et au passage, ils disent merci. Pas de ça chez Saez, et on ne saura pas si c’est parce qu’il est comme ça, vraiment, ou si c’est parce que ça rentre pas dans la ligne éditoriale du personnage. Sans doute est ce d’ailleurs, en fait, désormais indiscernable.
Là, à entendre Delarue, à la fin de la prestation saezienne de 2001, demander ironiquement « Alors, qui c’est qui a dit que le rock était mort ? », on se dit que la seule réponse qu’on puisse donner, c’est : « Ceux qui prétendent encore le chanter ».
Du coup, on mettrait bien Izia en garde à vue.
Bien sûr, bien sûr, appartenir au clan Higelin apporte une Stage-credibility plaquée or. Bien entendu, elle a une voix. Le problème, c’est qu’elle n’a rien à dire. Décrivant sa musique sur le plateau du Grand Journal, elle se placera dans la lignée de Janis Joplin, mais en plus Youpi ! Consternation. En gros, on a l’impression d’une erreur d’état civil : en fait, c’est Janis Jospin qui se trouve sur scène, en marionette de Valery Zeitoun, petite fille toute excitée d’être comme ça le centre des attentions, petite fille gâtée, à qui on ne refuse rien, et vu comment elle braille, on devine pourquoi. Marionnette d’un public qui ne s’y trompe pas, et qui ne respecte rien, pas même ses idoles : ainsi, dans la boite à questions, quand on lui demande, opportunément, de faire sa Joplin, elle s’exécute, et pousse une beuglante de plus, ayant compris qu’elle assumerait d’autant plus d’être « la fille de » en s’inventant une mère vocale.
Mais soudain, le disque se grippe : dans la semaine qui suit la double victoire d’Izia sur la musique, qu’en retient la presse ? Technikart, p.2 Izia en maillot de corps Petit Bateau, coiffure copyright Bruce Dickinson 1984. Inrocks p.17, de nouveau, Izia en gamine qui empoche, du haut de ses 231 mois, le magot de la vente d’une image toute fraiche, qui ne lui appartient, donc, déjà plus (on l’imagine bien blindé, le contrat avec Petit Bateau, en matière d’hygiène de vie : rock’n'roll, d’accord mais maintenant, hors de question de faire des frasques qui vont au delà de beugler, comme une gamine, et de dire des gros mots (idem), et pas question de s’approcher de Coeur de Pirate sur la scène des Victoires de la musique : ses tatouages sont clivants, et elle colporte une image de l’enfance devenue adulte qui n’est pas corporate, elle brouille le message).
Bref, au moment où on demande qui a tué le rock’n'roll, Izia passe dans le champ de la caméra de surveillance, au pieds du malade, un flingue dans les mains, et un plan furtif nous montre Valery Zeitoun, lunettes de commanditaire sur le nez, observant de loin l’exécution des instructions. Mais que fait la police ?!
Alors, ok. On dira qu’Iggy Pop fait lui aussi de la pub. Ok. Mais l’aurait-on imaginé en faire à 19 ans ? On dira qu’on ne lui aurait certainement pas proposé d’en faire. Mais c’est bien le fait qu’on propose à Izia d’en faire qui constitue un symptôme tout de même « parlant » : Parce que dire « Putain » trois fois de suite, et de manière très, euh… préparée et très hmmmm… mal jouée, ce n’est pas avoir une atttitude rock, c’est seulement se comporter comme des enfants tels que la publicité aime se les représenter (et la marque Petit bateau, en particulier). Si Izia était aussi libérée que son plan marketing veut bien donner l’impression qu’elle est, elle devrait être tout à fait infréquentable, et les actionnaires de quelque marque que ce soit devraient interdire ab so lu ment qu’on lui propose d’être l’ambassadrice d’une quelconque enseigne (à part, peut être, telle ou telle marque d’alcool, mais c’est déjà tellement fait, ou d’armes, peut être. Izia, tête d’affiche pour Alliant techsystem, pourquoi pas, ou égérie de Blackwater, tiens oui. Mais Petit Bateau (et qu’on ne nous fasse pas le coup du décalage, ni de l’ironie, ça fait longtemps que ces méthodes ont toutes été avalées par l’ogre Propagande))… … Si cette fille faisait son job correctement, elle devrait avoir l’interdiction de s’approcher à moins de 200m des écoles.
On ne sait pas trop ce que ça fit, à Dominique A, de se retrouver dans cette cour de récréation là, au milieu des gamines qui crient « PUTAAAIIIIIIIN !! ».
Et de perdre contre ce clan là, confronté à cette incroyable information : les professionnels de la profession, s’ils devaient le classer quelque part, le caseraient bien au chaud dans la catégorie « rock ». Et dans cette catégorie, ces même pros le trouvent quand même moins fort qu’Izia. Et pour couronner le tout, Nagui prendra soin de le préciser, remuant le couteau dans la plaie : c’est bien sous la triple casquette d’auteur, de compositeur et d’interprète qu’elle le bat. Génial. Et comme elle n’écoute que du rock de 40 ans d’age, elle n’aura aucun mot pour ses adversaires d’un jour. Mais il est vrai que du point de vue du positionnement médiatique, se réclamer de Led Zepelin, c’est aujourd’hui moins clivant que de féliciter Dominique A. On comprend bien que tel un Obispo déguisé en Captain je n’sais quoi, la damoizelle doive respecter les codes de l’univers qu’elle s’est soigneusement confectionné sur scène.
Là dessus, Selif Keita venait nous conter, sur des rythmiques qui seront l’un des rares moments d’envolée de la soirée, des choses incroyables : « La vie sera belle, chacun à son tour aura son amour »
Suprême courage de la naïveté la plus nue, élégance totale de cette Afrique qui débarque et donne une claque à tout le monde, allumant la lumière là où ils auront été si nombreux ce soir là, comme tous les autres soirs, et le jour aussi, à tenter d’assombrir le tableau. Impossible pour les labelisés du rock de porter de tels discours, impossible d’être à ce point ouverts, parce qu’ils se découvriraient vulnérables, impossible de lâcher prise à ce point, juste parce que le rock est devenu, aux mains de ceux qui tirent les royalties de la franchise wock’n'woll, un petit animal de foire crispé sur ses gimmicks, n’osant plus mettre un pied hors de son territoire.
Ce soir là, pourtant, on avait plutôt envie de décerner la Victoire du rock à la radieuse douceur triste de Salif Keita. Mais voila bien ce que le rock n’oserait plus. Ca brouillerait l’image.
Hier soir, l’expression Victoire de la musique semblait trouver enfin un sens, après des heures d’errances livrées aux aléas des artistes quasi oubliés que leur maison de disques comptait rappeler aux bons souvenirs de consommateurs qui ne sauraient plus quel best of consommer, de satisfécits décernés à la chanson française par un Aznavour tout content de voir des Renan Luce, des Vincent Delerm et toute la fameuse scène française de la chanson dite réaliste, et reconnu ce soir là comme Grand Sage de la musique française, malgré son mépris évident pour ce que cette musique française peut avoir de plus passionnant, justement.
Après une reconnaissance plutôt justifiée, tout de même, d’un Benjamin Biolay qui, bien qu’assagi, fit sentir un court instant que l’institution que sont ces Victoires tentait peut être bien de faire la promotion d’autre chose que la musique en plaçant sur un pied d’égalité les niaiseries d’une Coeur de Pirate, les élucubrations d’un Helmut Fritz et les constructions malignes et indéterminables dont il est lui même l’auteur, decernant au passage ses propres victoires aux artistes que lui même admire, intervint cette catégorie fourre-tout qui concerne les musiques électroniques et dance. On notera au passage qu’il est tout de même génial de reléguer en fin de soirée, et dans un ensemble vague dans lequel on retrouvera aussi bien David Guetta et Wax Taylor, des musiciens qui sont précisément, n’en déplaise à Charles Aznavour, ceux qui exportent un savoir-faire national qu’on semble reconnaître assez largement dans le monde.
Mais peu importe l’audience et la reconnaissance, argument qu’on laissera à Muse, dans sa petite guerre médiatique avec les Inrocks, en cette fin de soirée, il se passait autre chose, de plus intéressant.
Victorieux de cette catégorie « Musiques électroniques et dance », sans doute parce qu’ils en constituaient la seule synthèse possible, les Birdy Nam Nam achevaient leurs remerciements en conseillant de télécharger leur propre musique, ainsi que toute celle que l’auditeur pourrait souhaiter écouter. On imagine assez l’entourage de Johnny Hallyday, confortablement installé devant son écran aussi large que mince, dans quelque confortable canapé de la rue du faubourg Saint-Honoré, considérant à quel point ces jeunes artistes soigneusement lookés peuvent vite cracher dans la soupe que les maisons de disques, et le public, veulent bien leur servir. Le conseil délivré par un Little Mike à la mèche pourtant toute néo-libérale ne fut contré par aucun message nous rappelant qu’on était en train de priver Johnny et consorts d’une énième villa dieu seul sait où quelque part dans quelque gated community, personne ne vint se plaindre. Ni Hadopi, ni Loppsi, ni Acta ne furent convoqués, même le ministre de la culture s’en tint à un exercice un peu puéril et peu inspiré, qui consistait à broder maladroitement un compliment à Charles Aznavour sur la base des titres des chansons de celui-ci, signalant à qui voulait bien le voir que Frédéric Mitterrand n’est pas très habile à ce petit jeu du Mix, et qu’il devrait considérer avec un peu plus d’égards (en fondant des lois qui les protège, par exemple), ceux qui, eux, excellent dans cet art.
Peu à peu, il semble qu’on reconnaisse qu’on passe à autre chose. Mais à quoi ?
La prestation, courte, des Birdy Nam Nam en fournissait les indices. S’ils jouent sur ce que beaucoup n’oseraient pas appeler des « instruments », c’est que cette musique issue du turntablism est l’une de celle qui, avec le jazz, le dub en particulier et les soundsystems en général, le rap, les blatvois et donc, un certain courant des musiques électroniques, trouve son sens dans sa réalisation collective, dans le dialogue entre ceux qui l’exécutent et ceux qui en jouissent, dans l’acte musical lui même, et non plus dans le monologue auquel ‘un hypothétique artiste, le plus souvent lui même auto-décrété, se livre devant un groupe de personnes identifiées comme étant « le public ».
On mesurait cette nouveauté, hier, dans la distance qui dessinait un abyme entre Coeur de Pirate, remerciant les ex qui l’ont larguée, permettant l’écriture de multiples chansons racontant ces abandons successifs, dans lesquelles un public on s’en doute souvent féminin vient se complaire à partager une impression de déjà vu (on les entend dire, après coup « Ah ouais, c’est trop ça »), à la manière d’une Vitaa, et le quatuor de Djs, qui focalise son attention sur la musique et sur la scène, et qui devait trouver tout de même très très étrange, ce public enraciné sur son siège (qui n’osa même pas lever son cul pour la performance pourtant bien plus convenue de M, c’est dire si c’était peut-être, éventuellement, la Victoire de la musique, mais ce n’était certainement pas sa fête…). Birdy Nam Nam devenait soudainement un canal de diffusion, alors qu’ils sont d’habitude plutôt des composants dans une alchimie qui met l’auditeur dans le bain de l’expérience musicale.
Eh bien, vous savez quoi ? Jacques Attali permet de comprendre ce qui se passe là. Je ne doute pas que c’est là une information qui va en inquiéter quelques uns, et moi même, je suis pris d’un certain vertige à cette idée. Mais ne faisons pas la fine bouche, le bonhomme est un malin, il a un certain talent pour l’identification des schémas (je le vois parfois comme une sorte de Cayce Pollard (et il me semble être une incarnation assez crédible, quoiqu’inattendue, de l’univers de William Gibson)), et un sens de la correspondance qui permet de générer de la pensée, et c’est quelque chose que je cherche, y compris chez ceux dont le style me semble être un motif suffisant de soupçon.
En 1977, Jacques Attali publiait un ouvrage de réflexion sur la musique, intitulé Bruits – Essais sur l’économie politique de la musique. L’essai fut quasiment intégralement remanié pour être publié de nouveau en 2001, adaptant ses intuitions précoces à l’univers de la musique telle qu’elle se dématérialisait déjà. On peut être très agacé par le personnage, sans doute à la mesure de l’agacement que le monde tel qu’il se traine provoque chez lui. Néanmoins, la manière dont Attali observe les formes successives de la musique à travers son histoire, associant chacune d’entre elles au monde politique qu’elle annonçait. Il trace ainsi trois grands principes dans la dynamique musicale : Le sacrifice qu’accompagne la musique liturgique, la représentation qui sera la bande son de la bourgeoisie, la répétition qui est la forme de la musique consommée sous forme de marchandise, dont on sait qu’elle est aujourd’hui en crise.
Ainsi, l’intérêt du livre d’Attali, au delà de l’érudition dont les chapitres précédents font preuve, réside principalement dans sa dernière partie, intitulée « Composer », car elle étudie la manière dont peu à peu la musique, et ce bien avant que les moyens technique le permettent, va se réaliser avant tout comme expérience commune, dans laquelle chacun est une composante de l’oeuvre, soit parce que le musicien puise son énergie dans le feed-back du public, qui devient alors partie prenante d’une réalisation commune, soit parce que la musique se constitue selon les principes de l’open source, adoptant autant de géométries qu’il y a d’interprètes, les machines électroniques et la musique numérique permettant à chacun de participer au processus, pour peu qu’il « se sente » d’y prendre part. La musique de Birdy Nam Nam puise ses influences et ses principes à cette source là, et le quatuor semble être assez au fait du caractère finalement accessoire et accidentel du disque et de sa distribution dans l’économie nouvelle dont cette musique annonce les schémas. Renouvelant les réflexions sur le don, le partage, elle est l’image même de créateurs qui se soucient de l’oeuvre commune créée en compagnie de tous ceux qui participent aux performances, pour des raisons qui ne se réduisent pas à la somme d’argent qu’ils ont dépensée pour y assister.
En somme, on est passé, entre Coeur de Pirate, produit déjà consommé, passé à la moulinette du marketing, de la logique de la minette packagée afin d’être exposée à une audience, et Birdy Nam Nam, collectif remixant les sons d’autrui pour autrui, de la logique des assistants à celles des composants. De l’assistance à la composition.
En février 1977, dans le n° 121 du magazine littéraire, Jacques Attali était interviewé, sur presque quatre pages, par Agathe Malet-Buisson. Il n’était pas encore confronté aux phénomènes liés aux musiques électroniques, ni au piratage tel qu’on peut l’observer maintenant. Néanmoins, on y discerne tout de même une vision qui permet, déjà, si ce n’est de comprendre, tout du moins de penser le devenir de la musique. Et on l’aura compris, il y a là un ensemble de principes qui commandent, en fait, des domaines bien plus vastes que le seul partage des sons. Voici ces quatre pages :
Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.
Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.
Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 – Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.
Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.
Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.
C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :
Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.
Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.
Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète.
Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).
Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.
Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore.
Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.
Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.
Il y a un moment, dans la fameuse chanson de Sinatra « It was a very good year », alors qu’il revient sur l’année de ses 35 ans, peuplée de jeunes filles de la haute, sang bleu sur le cuir des banquettes de limousines, où on croit entendre dans l’arrangement musical les berlines tracer dans un New-York nocturne et pluvieux. On les voit littéralement passer, depuis le trottoir, col du trench-coat relevé, mains dans les poches, feutre rabattu en avant, sur la cadence de basses devenue cinématographique; travelling panoramique sur Broadway, depuis l’abri relatif de la devanture de quelque grand magasin fermé. « Their chauffeurs would drive ». Provenances et destinations inconnues, seul le flot de la circulation importe. Ervin Drake nous pose, devant une vie lancée sur son propre trajet, traversant gare après gare, sur le trottoir tangent à cette trajectoire. Une limo passe, une parmi les quelques autres, qui déplace telle parcelle de vie d’un point à un autre dans une existence dont les repères seront les femmes rencontrées; vitres fumées en translation noctambule, cellule confinée, fermée aux regards, suspensions pneumatiques, le tapis volant survole l’asphalte trempé. Une vie passe dont on ne connaîtra aucune des extrémités, seulement des travellings au ralenti, ce à quoi se résume une existence.
C’est que ce jazz orchestral présente une véritable disposition à mettre en scène les mégapoles by night. Musique destinée aux happy fews aux reins financiers assez solides pour vivre en ville, et y diner, et y sortir sans avoir à croiser la population banlieusarde, elle sait décrire les avenues quasi désertes des petits matins humides, light show des feux de circulation en reflet sur le bitume miroir, bouches d’égouts fumigènes, bagnoles de luxe en croisière dans les boulevards dépeuplés. Avec de tels gènes, on ne sera pas très surpris d’entendre l’un des plus grands arrangeurs de cette veine du jazz cinémascope urbain, proposer dans un album bâti sur mesure pour le saxophoniste Michael Brecker, sous le titre « Cityscape ». On ne pouvait pas imaginer meilleur titre. A l’exacte frontière de la classe absolue, du costard taillé sur mesure, et de la faute easy listening, Claus Ogerman ouvre la porte de la stretched Cadillac pour une virée, avec les lampadaires pour étoiles filantes. Cruise control enclenché, vitesse synchronisée sur le passage au vert de la suite ininterrompue des carrefours perpendiculaires, et ce jusqu’à l’horizon. Chauffeur, roulez vers l’Est, sunset en ligne de mire, entrevu à travers la vitre fumée séparant le royaume des dieux de la cabine de pilotage, en approche au ras du sol, au beau milieu des gratte-ciel alignés au cordeau, impeccablement orientés de manière à refléter les lueurs dont on ne sait plus si elles viennent du ciel ou du bitume. Peu importe, ici, c’est toujours l’au-delà. Moteur imperceptible, à l’abri de la custode, air conditionné comme bouclier thermique à l’humidité ambiante, totale protection. Cigare, Cognac. Pensées visant les souvenirs défilant à la vitesse et avec le motion-blur des lampes au sodium qui illuminent la cité, telles qu’elles sont vue à travers la fenêtre constellée de gouttes de pluie du toit panoramique. Sous les étoiles, exactement.
bande son signée, donc Claus Ogerman, interprétée par Michael Brecker.
Quite à avoir admis que le concept de « nation » prenait racine en moi dans les pochettes un poil ridicules des disques de Heavy Metal de mon adolescence, autant avouer aussi que le titre du précédent post était dû à Duran Duran, qui faisaient aussi partie des groupes qui peuplaient les K7 que je glissais quotidiennement dans mon walkman Sony. Oui, la cohabitation entre Manowar et les peroxydés de Birmingham paraît improbable, mais qu’on se rassure, ils se trouvaient sur des home-made-compilations différentes (il me semble).
Toujours est-il qu’à cause du titre de l’article précédent, j’ai maintenant cet étrange morceau (oui, Duran Duran ne me semble pas réductible à l’usine à tubes bien connue, c’est aussi d’après moi quelques tentatives musicales un peu plus audacieuses, qui mine de rien ne vieillissent pas si mal) dans les neurones. Pour la petite histoire, The seventh stranger se trouve sur deux albums du groupe : Seven and the ragged tiger (1983) et Arena (1984), dans des mixes qui semblent être un poil différents.
Accessoirement, j’aime la capacité qu’a l’anglais à suggérer tout et n’importe quoi. Les textes des chansons anglo-saxonnes me semblent toujours être plus ou moins connectés avec l’univers tout entier. Ainsi, même un refrain de Duran Duran semble parler d’identité, nationale ou pas :
I must be chasing after rainbows
One thing for sure you never answer when I call
And I wipe away the water from my face
To look through the eyes of a stranger
For rumour in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
Walking away like a stranger
From rumours in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
In the eyes of a stranger
On doit être en train de chasser des arcs-en-ciel…