Qui furèterait dans mes playlists pourrait être étonné de voir le même titre répété en quasi boucle, d’autant que le titre en question a pour auteurs un groupe dont il est peu probable qu’il laisse une quelconque trace dans l’histoire de la musique (mais bon… s’il fallait n’écouter que ce qui est censé laisser une trace…). Il y a des groupes qui semblent voués à n’être connus que pour un seul titre, des titres qui semblent promis à un avenir dans lequel ils seront plus connus que ceux qui les ont produits. C’est peut être un phénomène de cet ordre qui a lieu avec cet « empty space » du groupe Air Traffic. On a beau écouter le reste de la production de ce groupe, on n’arrive pas à saisir comment au milieu d’une « oeuvre » qui fait quand même beaucoup penser à un bon gros potage ils ont réussi à pondre un truc pareil. J’entends déjà dire que la recette est usée : piano, voix, brisures dans tous les sens : rythmiques, vocales, structurelles; déchirures dans les paroles (mais n’est ce pas le cas de toutes les bonnes chansons pop’ ?), dans la mélodie, les arrangements. Mais le morceau s’insinue là où il faut, comme s’il savait que ce qu’il vise en nous a toujours plus ou moins porte entrouverte, il lui suffit de taper doucement à la porte pour qu’on le laisse entrer. C’est le genre de morceau auquel tout sera par avance pardonné : le trop plein de pathos, la complaisance, et même la référence un poil trop appuyée à Muse, qui semble ici comme chez beaucoup d’autres groupes avoir libéré les chanteurs des blocages qui les empêchaient de grimper dans les aigus. Ici on emprunte volontiers le téléphérique pour les cîmes, parce qu’on sent bien qu’on est dans ce genre de souffrance qui réclame qu’on monte en altitude pour respirer un air nouveau.
En fait, de plus en plus, je me demande si ces morceaux pop’ ne sont pas tout bonnement les plus fidèles héritiers de ce que nos ancêtres musiciens ont pu, jadis, appeler « passion ». Oui, carrément.
Oh ! J’ai découvert ce titre en l’entendant utilisé comme générique final d’un des épisodes de Clara Sheller, ce qui pourrait bien aggraver mon cas, si jamais il semblait déjà un peu grave !
Fin de trimestre, temps chargé qui, selon les normes édictées ces dernières semaines, devrait être considéré comme l’idéal du plein emploi : passer son temps à bosser en ne disposant plus de temps pour autre chose, même pas pour consommer, ce qui permet de supporter aisément un salaire que n’importe quel cadre ambitieux considèrerait comme largement insuffisant. En même temps, finalement, le meilleur moyen de faire accepter les bas salaires, c’est de retirer aux travailleurs le temps dont ils pourraient disposer pour consommer, et se rendre ainsi compte de l’insuffisance de leur traitement. Une fois encore, le slogan « travailler plus pour gagner plus » était évidemment un mensonge : tout le talent politique consiste à réussir à faire travailler plus pour gagner moins. Et dans un monde où production et consommation massive se pratiquent loin de nos rivages, tout ceci ne semble illogique qu’à ceux qui n’ont pas vu que le vent de l’histoire avait soufflé les feuilles mortes de notre petite bourgeoisie au loin, toujours davantage au loin.
Fin de trimestre, cent soixante élèves dont il faut penser quelque chose de pertinent, cent soixante trajectoires qu’il faudrait parvenir à ne pas rendre absolument parallèles tout en respectant un programme commun, cent soixante noms sur lesquels il faut placer un avenir hypothétique qui n’est le plus souvent qu’une ombre. Cent soixante têtes pas si blondes que ça sur lesquelles s’amoncellent les nuages, bientôt invitées à se désintéresser de ce qui pourrait les sauver. Cent soixante têtes dont on finit par se demander si il faut tant que ça les éduquer, leur apprendre l’économie, les valeurs, l’histoire : ils pourraient finir par voir à quel point on a déjà soldé leur avenir, combien on l’a déjà consommé, nous autres qui faisons mine de leur préparer un petit monde douillet, peuplé de PSP et de Wii qui transformeraient le plus acharné des technophobes en un pronoïaque en quête permanente de ce que la technologie lui a préparé, oubliant que derrière la technologie, il y a toujours un investisseur qui tire les marrons du feu.
Fin de trimestre à faire le point sur une carte dont les repères s’effacent peu à peu, à tracer une route de prochain trimestre qui ressemble de plus en plus à l’avancée dans un marécage dont on est pourtant bien obligé de se dire que par rapport à ce qu’on connaîtra dans trois ans, ça ressemble en fait au jardin d’Eden. Fin de trimestre à lire les projets de réforme, à se dire que décidément, rien n’échappera à l’avidité de ces gens là, qu’il faudra que tout y passe, tribunaux, prisons, hôpitaux, écoles, et à trouver étrange que, finalement, ce soit un vrai programme anarchiste qui soit mis en place par un groupe de politiques qui affirme pourtant installer durablement l’ordre, et qui ne ment pas : toute organisation est un certain ordre, y compris celle qui favorise certains au prix du sacrifice d’autres. Fin de trimestre à trouver d’étranges résonnances entre les propos de nos dirigeants et les slogans orwelliens. A un point tel qu’une pause s’impose, une évasion.
Rien de tel que la musique, dans la mesure où elle est sans doute la plus massive mise en forme matérielle d’un espace qui n’existe tout simplement pas en dehors de nous même, un espace qui n’est que résonnance intérieure suscitée par quelque chose d’autre que nous, rien de tel que la musique pour nous sauver, rien de tel qu’un dj pour nous sauver la vie. En d’autres termes, puisque le réel semble décidément boucher toutes les perspectives, fuyons.
Les portes de secours de chaque époque doivent être produites par l’époque elle même (je ne sais pas si c’est vrai, mais ça m’arrange ici, et il me semble que ça participe d’une certaine logique : si on est coincé dans une forme, c’est à l’intérieur de cette forme qu’il faut trouver des failles). Ainsi, si c’est dans un monde marqué par l’artifice qu’on se sent contraint, c’est par un surplus d’artifice qu’on va pouvoir le doubler, et s’en extraire. C’est pour cela que je considère assez volontiers que la meilleure manière de s’enfuir d’un monde sombrement devenu technoïde ne consiste pas à s’armer de djembés et de didgeridoos, ni même de violons ou de cornemuses, mais bel et bien à retourner contre la technologie ses propres armes, pour en détourner l’usage : il faut faire chanter les machines, sans pour autant en faire de simples imitations de la voix. Il faut au contraire les aider à produire leur propre langage, à faire entendre leur propre voix. Je retrouve cette idée dans une citation effectuée par David Toop dans son « Ocean of sound« , extraite du livre « Invisible Design« , de Claudia Dona :
« L’hyperartificialité, à travers laquelle le design accède à une approche au plus près du naturel, est un état à la fois super-technologique et poétique, un état dont nous comprenons toujours aussi peu le potentiel. Dotés de pouvoirs quasi divins – la vitesse, l’omniscience, l’ubiquité -, nous sommes devenus des nomades télématiques, dont les attributs se rapprochent toujours davantage de ceux des dieux antiques de la mythologie ».
Il serait tentant de n’accorder ce pouvoir qu’à la musique qu’on appelle savante, rejetant ainsi tout le reste des expériences musicales dans la sphère mentalement limitée (bien que vaste en quantité) de la musique crétine. On soutiendra plutôt que les ensembles ne sont pas aussi imperméables l’un à l’autre, et que certaines expériences se tiennent à l’instable limite d’un monde et de l’autre.
Ainsi, Lindstrom, quand sa musique semble s’adresser autant au corps qu’à l’esprit qui l’habite, dans des titres aussi furieusement cinétiques que celui que je propose ici, comme évasion. « Where you go I go ». Voila bien ce que nous lance la musique : Je vais là où tu vas, d’abord parce que tu as les moyens techniques de m’emmener n’importe où sous forme de lecteur gavé de gigaoctets de musique, mais aussi parce qu’une fois entrée dans tes neurones, les formes qui m’animent vont reconfigurer ta géométrie, et modifier profondément ta pensée, tes sensations, ta mémoire. Mes propres formes vont s’imposer, pour peu que tu les laisses faire. Et elles vont t’embarquer, corps et biens, dans leur propre univers, qui est dès lors un peu le nôtre. Evidemment, si on vit aujourd’hui, si on accompagne le flot du temps, qu’on a été imprimé (comme on parle de « circuits imprimés ») par le monde tel qu’il est devenu alors même qu’il encadrait ce que nous devenions nous mêmes, ce sont les sons de ce monde qui sont capables de nous en extraire pour nous propulser dans son propre au-delà. « Je vais où tu vas », c’est au moins la promesse d’un voyage, ce qui n’est pas si mal quand on a par moments envie d’être n’importe où, du moment que ce soit en dehors de ce monde (et oui, ça peut sembler renvoyer à Baudelaire, mais là, pour moi, ça renvoie beaucoup plus à un film étrange, prenant jusqu’aux frontière du nécessaire ennui, qui devient la matière de ce monde (et donc la matière des oeuvres d’arts qui ne peuvent trouer ce néant qu’en en faisant leur propre matière), un « Rome plutôt que vous » qui parvient à installer le vide des plages au milieu des villes chantiers, enfin bref, je reparlerai des plages au cinéma, parce qu’elles ont l’intérêt suivant : il ne s’y passe rien, si ce n’est la guerre, ou l’ennui, et du coup elles parlent bien du monde). Lindstrom, ou bien ce que les hybridations peuvent avoir de meilleur. « Where do you go I go » est une plage de vingt huit minutes qui croise une bonne partie de ce que la musique populaire du vingtième siècle aura pu générer de plus efficace. Mélange de sources disco, de références à des motifs rythmiques venus tout droit de la séquence instrumentale de « thriller » (oui oui, de Jackson), de sons en droite provenance du Jean-Michel Jarre du temps où les synthétiseurs étaient analogiques (ce qu’ils sont presque redevenus, tant le numérique imite maintenant à la quasi perfection son ancêtre), les cités d’or (oui oui, lecteur qui a traversé d’autres chroniques sur ce morceau, je suis sur que tu ne l’as pas encore croisée, cette référence, mais j’ose, et il te suffira d’écouter le morceau pour être convaincu). Toutes ces énergies convergent pour former ce que les esprits qui aiment les taxinomies appelleront « space disco », mais l’expression semble bien insuffisante et restrictive pour qu’on saisisse en elle la puissance d’arrachement au sol de tels morceaux. Conscient que l’idée puisse heurter ceux qui sont amateurs de constructions plus subtiles, davantage liées aux formes classiques de musicalité, il reste pourtant possible de considérer que ces formes classiques trouvent ici une forme d’accomplissement, dans la reconnaissance de formes simples, pures, répétées dans de patientes boucles qui les élèvent progressivement au dessus d’elles mêmes, vers un accomplissement qu’on peut considérer comme un horizon poursuivi sans jamais être atteint. Rassurez vous, aux alentours de la vingtième minute, un camp de base vous accueillera au beau milieu de votre ascension, histoire de reprendre souffle et de se relancer vers la quête des inaccessibles étoiles. On peut d’ailleurs sourire à l’évocation de cette tendance « spatiale » dans ce genre de musique (tendance qu’on a connue plus tôt quand des formations telles que « Space » (oui, le groupe de Didier Marouani) proposaient de véritables trips tels que « Magic Fly », véritable bande son d’un vol planant à la surface de planètes inconnues comme les terres de l’ouest. On peut sourire de l’apparente naïveté d’une telle quête, mais elle est finalement plus profonde qu’elle n’en a l’air. Nous autres qui désirons sans fin, comme dirait Vaneigem, sommes, étymologiquement, en manque d’étoile : desiderare. Voila la racine du désir. Sidus, c’est l’étoile perdue, la racine dont on a été coupé, dont on n’a perdu jusqu’à la trace. Le désir n’est rien d’autre que ce mouvement intime qui nous pousse vers cette source inaccessible. Qu’on conçoive le désir chez Platon, chez Spinoza ou chez Deleuze, qu’on le conçoive même chez Schopenhauer, on reconnaît là ce mouvement apparemment insensé. Ce trip musical, comme tous ceux qui, dans des styles différents, ne sont rien de plus, mais rien de moins non plus, que la réalisation formelle de cette soif qui est la nôtre. Et c’est ainsi que contre toute attente, la disco, fille ainée de la soul, style trop facilement dé-considéré comme mineur apparaît comme le véhicule idéal de la propulsion des âmes.
Puisque certains ont instauré en tradition nouvelle la commémoration (un peu rapidement expédiée) associée à l’élection présidentielle, et puisqu’en ce jour est élu notre président (après tout, il l’est au moins autant que l’autre, là), on peut s’arrêter un instant sur ce morceau de mémoire qu’est la chanson « Strange Fruit », interprétée par Billie Holiday, puisque j’y faisais allusion dans le post précédent. Je ne suis pas sûr que cette chanson nécessite une interprétation de texte; dans la voix de Billie Holiday, elle fait partie de ces interprétations qui ne nécessitent même pas d’en comprendre les paroles pour saisir qu’il se passe « quelque chose ». Cependant, on peut au moins rappeler qu’elle fut la première à la chanter, en 1939, dans des Etats Unis d’Amérique encore tout à fait ségrégationnistes. Sa carrière durant, elle clôturera la plupart de ses concerts par cette chanson, refusant les rappels pour laisser le public sur cet écho de ce qui, en ces temps là, « se passait ». Lors de la première interprétation, au café society, (le starbuck de l’époque, à moins que ce soit l’inverse…), à New-York (c’était déjà le lieu où ce genre de choses étaient possibles), Billie Holiday laisse le public sans réaction, défait devant une chanson à laquelle personne ne sait comme réagir. Finalement des applaudissements épars vont se faire entendre, mais un tel chant, à l’époque, sème le désarroi, même à New-York. Autant dire que la chanteuse aura dès lors du mal à organiser des tournées dans les états du sud (mais sa seule couleur de peau rendait déjà de telles tournées aventureuses). L’enregistrement filmé que je propose ici date de la fin de la carrière de Billie Holiday (sans doute 1956, alors qu’elle mourra en 1959). Les temps ont un peu changé, au sens où le gouvernement américain a alors déjà condamné la ségrégation, mais les moeurs n’ont pas encore suivi : pour situer, c’est en 1956 que Rosa Parks aura le courage insensé de refuser de laisser sa place dans un bus, provoquant les soulèvements sociaux que l’on sait. Née en 1915, Billie Holiday n’a pas pris le genre de précautions qui lui auraient permis de vivre suffisamment longtemps pour voir que, comme le chantait Dylan, à force, « les temps changent ». Elle n’aura donc pas connu cette lente évolution qui fait que, au delà de toute considération économique (mais il faudra bien en revenir à ça, parce que maintenant que la lutte des couleurs semble trouver là un terme, il faudra bien en revenir à la bonne vieille lutte des classes (et dans la joie s’il vous plait !), c’est bien en terre d’outre atlantique que des choses un peu décisives s’écrivent aujourd’hui. Il est possible, bien qu’on soit en pleine crise, et bien que l’avenir soit incertain, de ressentir ces jours ci un peu de réconfort moral. Il n’est pas totalement absurde d’avoir une pensée pour ceux qui seront finalement nés un peu trop tôt pour connaître ce soulagement là (oh ! C’est quand même vachement moins absurde que de convoquer Guy Môquet pour célébrer l’élection de Sarkozy : autant Billie Holiday aurait sans doute voté Obama (enfin, si elle n’avait pas été copine de chambrée avec Britney Spears et Amy Winehouse dans un centre de Rehab’ !), autant on peut fortement douter que Guy Môquet put être susceptible de glisser un bulletin Sarkozy dans une urne, ni de se réjouir de son élection, ni même de venir participer à la célébration de son élection(si ce n’est, comme ce fut le cas, à son corps défendant (c’est assez facile à faire avec les morts))).
Pour que ce soit carrément explicite, j’ai ajouté une seconde vidéo, un poil trop illustrative, mais on ne sait jamais : on massacre assez l’anglais dans ce pays pour ne pas forcément saisir ce que signifie ce « strange fruit » (mais il me semble qu’il y a une chanson de brassens qui reprend précisément la même image, va falloir fouiller, des fois qu’on ait quelque chose à fêter un peu dignement dans notre pays, un jour (qui sait ?!)).
« Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves
Blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees
Pastoral scene of the gallant south
The bulging eyes and the twisted mouth
The scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh
Here is a fruit for the crows to pluck
for the rain to gather
for the wind to suck
for the sun to rot
for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop »
écrit par Lewis Allan (de son vrai nom Abel Meeropol, il semblerait qu’aujourd’hui, il soit un peu moins nécessaire de se couvrir d’un pseudonyme).
Nous sommes en 2008, et le fait que le président du monde des Etats Unis ne soit pas de peau blanche est un évènement mondial. Bien. Ca, ça fait a déjà de quoi déconcerter. Ce qui fait mal, aussi, c’est de se faire donner une leçon de politique par les américains. Mais bon, à jouer aux cons avec notre image de peuple politique, on peut dire qu’on l’a finalement bien cherché, et on a l’air malins, maintenant, avec notre président ultralibéral (hein ? Vous avez cru aux tirades de ces dernières semaines ? Il semblerait que quand il s’agit des banques, oui, le libéralisme puisse être mis entre parenthèses, mais quand il s’agit de savoir si les caissières de supermarché devront, ou pas, travailler jusqu’à 70 ans pour s’approcher (sans l’atteindre) d’une retraite décente, là, subitement, l’Etat ne puisse rien faire (on appréciera l’argumentation de Devedjean sur Itele avant hier, qui affirmait sans rire que ce n’était pas comparable : investir dans les banques, c’est de l’argent qu’on retrouve (qui est « on » ?). Par contre, investir dans les retraites, c’est de l’argent perdu, qu’on ne reverra pas (preuve que la notion de pouvoir d’achat est loin, trrrrrrès loin de ces esprits là (je vous conseille le moment génial où ce type a affirmé sans rire qu’on ne pouvait pas augmenter les retraites avec l’argument en béton suivant : « moi aussi, j’aimerais bien gagner trois fois le montant de ma retraite, mais vous voyez, je suis raisonnable, je sais bien que ça n’est tout simplement pas possible ». Bon, on peut juste réclamer que toutes les retraites soient mises au niveau de la sienne (sans multiplication, il est probable que pas mal de monde s’en contenterait (pas lui, apparemment…))))) dont il va sans doute falloir supporter les ronds de jambes et la danse nuptiale autour du nouveau président ricain. Comme quoi, chez ces gens là, les étrangers, on les préfère quand on a besoin d’un passeport biométrique pour leur rendre visite (on les aime bien en vitrine gouvernementale, aussi).
Alors, officiellement, l’humanité a gagné quelque chose dans ces élections. On verra. Les USA nous ont déjà montré à plusieurs reprises que chez eux, le président ne gouverne vraiment que si il se plie à la volonté d’autres échelons, qui sont pour certains officiels (le sénat par exemple), et pour d’autres plus opaques (on aurait volontiers bavardé de tout ça avec Lee Harvey Oswald, mais ça fait quelques temps qu’il est un peu indisposé). Il va sans dire que si Obama réalisait son programme, (sans être communiste pour autant, rassurons nous, mais, vous vous rendez compte, il veut instaurer une sécurité sociale, et il veut parler avec les musulmans !! ), cela pourrait remettre en question les intérêts de ceux qui, dans ce pays comme dans le monde n’ont jamais jusque là permis qu’on y touche, à leurs intérêts. Et on sait que les moyens sont nombreux d’empêcher les gêneurs de gêner. On devrait donc avoir de quoi alimenter nos journaux dans les années qui viennent.
Alors, on va quand même sortir une bouteille de champomy (parce qu’il faut être un tout petit peu enfantin pour se réjouir outre mesure). Et comme dans ce monde rien ne se fait sans bande son, deux titres pour aujourd’hui :
Billie Holiday « Strange fruit », faut il justifier ?
et Kongas « Africanism (Gimme some loving) ». Ah, là, il faut peut être justifier. Alors : 1 – Les années 80 sont une impasse au fond de laquelle nous tournons encore sur nous mêmes, alors, vite, back to the 70′s (ça reste moins radical que Nietzsche réclamant un retour aux présocratiques (même s’il n’est pas sûr qu’on puisse y échapper un jour ou l’autre))! 2 – Je cherchais un truc un peu plus festif que Billie Holiday, mais qui ne soit pas Patrick Sébastien non plus. 3 – Je cherchais quelque chose qui mixe des influences musicales éparpillées aux quatre coins de la planète, puisque ça y est, la mondialisation vient d’avoir un effet positif (quand même). Et cet « Africanism » parvient à fusionner harmonies basiques en droite provenance du symphonisme simplifié tel que l’Europe sait le faire, rythmes afro-cubains et production disco US. Que demander de plus ? (deux ou trois instruments asiates, peut être ? Mais hmmm… je ne suis pas certain que l’orient soit prêt à participer à la fraternité mondiale qui semble nous emporter dans sa folle farandole (et méfions nous, ils ont peut être raison : on notera l’absence d’influences sibériennes dans ce morceau, et il faut reconnaître que les russes sont d’humeur chafouine ces temps ci, et au delà de la grosse fiesta multiculturelle qu’on va se payer encore quelques jours, il est bon de se rappeler que, si ça s’trouve, Obama sera peut être entre autres choses le président qui devra guider son pays dans la troisième guerre mondiale)).
Bref, vous regardiez CNN pour savoir où en étaient nos outre-atlantes voisins ? Eh bien dansez maintenant :
Oh, vous ne connaissez pas Kongas ? Vous ne savez pas ce que vous perdez : ce fut un éphémère groupe dont l’un des membres était Cerrone en personne (autant dire qu’on là le haut du panier de la bande originale de film porno, qui est un genre à part entière). L’autre membre majeur du groupe était Alec R. Costandinos, qui est moins connu mais dont les productions en solo restent dans l’histoire comme la seule tentative (à ma connaissance) de produire une espèce de peplum musical disco (ses reprises disco de Romé et Juliette, de Notre Dame de Paris ou de la Passion (oui oui) sont des grands moments (je le répète : des GRAAAANDS moments qui auraient pu aussi illustrer notre joie du moment, mais trop de sirop sur les bons sentiments, ça peut faire un peu guimauve, à force. Contentons nous de Kongas, qui est déjà lourdement chargé en sucreries, mais faut s’y faire : les années 10′ seront funky et disco, je le prédis)). Public Enemy, ça s’imposait un peu, mais il paraîtrait que ça casse l’ambiance. Pour le moment, laissons là intacte, cette ambiance. (Avis aux commentateurs qui saisiraient là l’occasion de pratiquer cette ironie qui fait tout le sel de leurs interventions : je suis tout à fait conscient du caractère crétin de cette seconde illustration sonore, mais la fête se doit d’être un peu insouciante, et après Billie Holiday, il fallait quelque chose d’un peu « lourd » pour permettre l’insouciance qui sied à ces moments où il faut revenir à une quasi innocence (j’ai décidé de répondre momentanément « non » à la question qui inaugure ce post))
Pour explorer, il faut des cartes et avant tout autre objet, ce sont les cartes que je cherche. Le net, c’est pas mal pour ça, à ceci près qu’on est alors dans un cas un peu particulier où la carte, contrairement à ce que pouvait affirmer Alfred Korzybski, est le territoire lui même. Les livres, c’est encore ce qu’on fait de mieux, finalement, tant qu’on ne sera pas connectés neurologiquement à la noosphère.
Je ne sais trop qui serait aujourd’hui capable de tracer de telles cartes sur le territoire musical actuel, tant celui ci semble de plus en plus être constitué de « chemins qui ne mènent nulle part » (sont ils d’ailleurs censés mener quelque part ?). Par le passé, y compris par un passé récent, on a quand même eu quelques éclaireurs qui savaient, au delà de leur propre mission d’exploration, mettre en place sur le terrain les signaux nécessaires pour que ceux qui les suivaient puissent à leur tour trouver, dans ce no mans land, des repères et une direction. Eudeline, à plein d’égards, m’a très tôt semblé être une sorte de Christophe Colomb, découvreur de continents sonores (et au delà). Et encore aujourd’hui, je plonge volontiers dans ses articles, plus ou moins anciens, pour tracer des pistes, discerner quelques herbes foulées, menant de tel point à tel autre, courbant l’espace musical pour rapprocher ce qui semblait distant. Et sans doute, si ce phare eut cette importance, c’est qu’il était sans doute le plus éloigné qu’il fut possible de ce que j’étais moi même. Mais c’est comme ça avec les phares : ceux qui attirent le plus à eux, qui n’existent que pour combler la distance avec ceux qui les perçoivent sont ceux des naufrageurs. On passe au large des véritables repères, qui savent rester au loin, sur les lignes de fuites.
Programme de rentrée, donc, trouvé dans un article de février 1997, dans Rock & Folk, à propos de Daft Punk; à ce propos, la compilation des articles de ce sémaphore, intitulée « Gonzo« , touche une sorte de moment magique quand le bonhomme applique ses sens (parce qu’il ne s’agit pas que de son, loin de là) et ses mots sur les musiques électroniques, et l’introduction du chapître 90′s (« La techno, un rêve inachevé ») parvient à mettre les frontières du genre là où tout cartographe un peu avisé les cernerait effectivement. Et voila comment commence cet article sur Daft Punk :
« Pierre Henry avec Spooky Tooth. Comme avec Béjart. Neu !, Faust, la cruche électrique du Thirteenth Floor et les bottlenecks bruitistes de Syd Barrett. Ou Action, The Move, les Electric Prunes, Yardbirds et Count Five. Surf Music ! B Bumble and the Stingers. Et l’art de la citation – du sample, donc – chez les Shadows comme chez Dick Dale… Spotnicks, Tomados (Telstar!) et « Space Guitar » de Johnny Watson… Sylvester, Munich, Giorgio Moroder, Gloria Gaynor rt Donna D, Boney M, Stock, Aitken & Waterman… Guitares Vox, Organ et art de la boîte à rythmes préprogrammée… Chez Brother Jack Mc Duff. Premiers Hammond. « Honky Tonk » par Bill Doggett et « America » par les Nice. « Pop Corn » et « Pop Musik ». Ekception et Pop Concerto. Les pianos préparés de Maurice Ravel, « Last Night » et « Green Unions », « Memphis Soul Stew » et « Danse des Canards ». « Born To Be Wild » revu par Kim Fowley. Stylophone et Bontempi. Mais… Suicide, Thobbing Gristle, DAF, Depeche Mode, Cabaret Voltaire et Métal Urbain. Artefact ! Residents, alors ! « Be Careful With Your Axe, Eugene ! », « Academy In Peril »… En ce cas « Concerto pour porte et soupir », Varèse et Ligeti, Pierre Schaeffer et Messiaen. Musique concrète comme alternative au sérialisme dodécaphonique et psychédélisme… « Animal, on est mal » et « The Sound »… King Crimson et l’Art de la fugue chez Bach… Le renouveau du contrepoint. « Autobahn » et La Mer. Kraftwerk et Debussy. Les Wild Things… White ?Noise, « Revolution n°9″… Mais, en ce cas, le clavier en boucle de « Runawayé de Del Shannon, le Farfisa de Question Mark, l’approche fuzzy de Mike Ratledge avec Soft Machine, les premiers Moog d’Emerson… Jean-Michel Jarre. Adoncques, le dub… Toasters, écho Binson et Lee Perry. Philadelphie et les bruitages de »Shadow » Morton. Lee Hazlewood. Terry Riley ? John Cage et Steve Reich. Et bien évidemment Walter Carlos. Sinon Deodato. »
Une carte est un ensemble de signes à partir desquels le lecteur tracera des perspectives, des axes. Les continents inconnus ne sont pas aujourd’hui ceux qui sont inexplorés, mais ceux sur lesquels aucun repère n’a été tracé. Ils sont alors, pour de bon, perdus, puisqu’on les a là, devant nous, sans pouvoir les habiter. Il nous faut des cartes.
Comme toutes les cartographies commencent ainsi, voici donc une carte du ciel :
« Careful with that axe, Eugene« , est en effet tout d’abord la face B du titre « Point me at the sky » (de Pink Floyd, j’espère que c’était reconnaissable ?), et c’est un morceau qui est une carte à lui tout seul, tellement il est plein de formes typiques du groupe, et d’éléments qu’on retrouvera par la suite dans la musique électronique de manière générale. Ici joué à Pompéi (hey, franchement, jusque là, s’il y a UN concert qui doit rester du vingtième siècle, ça pourrait quand même bien être celui là, non ?), « Careful with that axe, Eugène » sera joué de nombreuses fois sur scène, sous des titres quasi systématiquement différents (les amateurs d’Antonioni auront entendu ce morceau dans Zabriskie Point, mais sous le titre « Come in Number 51, your time is up« , encore une histoire de repère. Dans cette version pompéienne, on entend chuchoter les mots
« Down, down. Down, down. The star is screaming.
Beneath the lies. Lie, lie.
Careful, careful, careful with that axe, Eugene.
The stars are screaming loud. »
Telles des guides lointains, des signaux inamovibles, à la rigueur perpétuelles, au dessus des terrestres mensonges, les étoiles nous hurlent les lignes de fuites élémentaires de ce monde. Incompréhensibles bien entendu. Nous ne sommes qu’humains, pour le moment assez peu stellaires. Il nous faut fouiller.
Dans les cycles réguliers que nous n’avons pas encore réussi à foutre en l’air, l’automne arrive. Dans les cycles tout à fait humains qui sont autant de marronniers artificiels, c’est la rentrée. Il nous faut régulièrement des programmes, en voila un.
On peut être amateur de musique militaire et avoir un certain goût pour la liberté.
Oui.
Mais pour ça, il faut être africain.
Oui oui.
Il va falloir réviser quelques a priori. Mais d’abord, un peu d’histoire.
1958. La France organise un grand referendum visant à intégrer les pays de l’AOF (l’Afrique Occidentale Française (souvenez-vous, les colonies…)) dans une communauté française. Un seul pays refuse : la Guinée, qui voit dès lors ses relations diplomatiques et économiques rompues avec la France (comme quoi, la liberté de l’autodétermination n’est jamais tout à fait gratuite dans un monde économiquement intéressé, mais bref). Elle y gagne cependant son indépendance, le 2 Octobre, si on veut se souvenir d’une date. Ahmed Sekou Toure devient président et, sentant que de Gaulle ne lui pardonnera jamais de l’avoir fait huer par la foule lors de sa venue à Conakry pour soutenir son projet de communauté française, s’allie avec l’union soviétique pour mettre en place un régime socialiste (souvenez vous, le socialisme…), et ce jusqu’à sa mort, en 1984.
Je vous vois déjà regarder cette histoire de l’oeil de ceux qui en ont déjà beaucoup lu, et vu sur l’Afrique et ses rocambolesques aventures géopolitiques, et l’irruption des mots « union soviétique » (souvenez-vous…), « socialisme »(…), ne doit pas arranger les choses. Et pourtant, derrière une alliance davantage due à la nécessité d’échapper à ce qui deviendra la françafrique (un terme que Touré n’entendait pas tout à fait de la même oreille que son homologue ivoirien, Felix Houphouët Boigny, mais plutôt tel que le bras droit africain du Général de Gaulle, Jacques Foccart, comptait bien l’imposer en douce (enfin, « en douce », c’est une expression qui n’a en l’occurrence que peu à voir avec la douceur, mais bref…), Ahmed Sekou Touré va faire preuve de quelques coups de génie, dont le moins surprenant n’est certainement pas la création de l’orchestre de la gendarmerie nationale, qui aura pour caractéristique étonnante de n’être composé que de musiciennes, et pas n’importe lesquelles.
Le créateur officiel de ce qui ne va jamais s’apparenter à une simple fanfare, c’est le ministre de la défense nationale de l’époque, Fodéba Keita, qui en 1961, a l’intuition qu’un détachement de gendarmettes musiciennes est le media dont a besoin le pays fraichement indépendant pour chanter aux oreilles du monde entier les joies de la révolution. Et là, subitement, tous les soupçons d’archaïsme poussiéreux qui semblaient planer sur cette histoire s’envolent, pour faire entrer la Guinée dans une modernité dont il semblerait que nous soyons encore éloignés (à en juger, tout du moins, pas nos propres fanfares militaires défilant ce 14 Juillet sur nos Champs Elysées, devant des chefs d’état du monde entier, en jouant « Méditerranée » (oui oui, le « Méditerranée » de Tino Rossi… en fait, il y a une malédiction musicale chez Sarkozy : Mireille Mathieu débarque comme un tsunami sonore et fait chier en choeur mille colombes d’un coup sur l’estrade de sa victoire, et là c’est Tino Rossi qui vient inonder de niaiserie les fonds baptismaux de l’union méditerranéenne; il y a chez cet homme une malédiction esthétique. Le problème, c’est que la politique, surtout dans la manière dont il la pratique, c’est une question de vision, et les choix musicaux deviennent alors beaucoup plus parlants qu’on ne pourrait le penser a priori. Ce choix musical, c’est sa vision, et voila vers quoi on va, et tout le monde se regarde en se demandant si ça sent pas un peu la naphtaline, ce pays)).
Alors, il faut l’avouer, au début, pour nos oreilles occidentales, l’orchestre de la gendarmerie nationale de Guinée pourrait sembler, lui aussi, sentir la naphtaline, dans la mesure où il n’utilise que des instruments traditionnels africains (ce qui ne l’empêche pas de mettre le feu sur les scènes d’Afrique occidentale sur lesquelles il se produit… et de déjà subvertir les esprits, compliquant singulièrement la tâche du Jacques Foccard déjà évoqué. Mais en 1965, seconde révolution, musicale celle là, les gendarmettes se mettent à la guitare électrique, à la basse et à la batterie pour former ce groupe qui, de génération de gendarmettes en génération, va se transmettre ce flambeau assez étonnant de la lutte pour la promotion de la révolution, mission qui va vite être débordée par une autre mission révolutionnaire : êtres les mégaphones des femmes là où ça paraît compliqué de se permettre davantage qu’un simple chuchotement : l’Afrique. Et l’armée.
Leur aventure commune les amènera à changer régulièrement de formation, et même de nom. En 1977, alors qu’elles jouent à Lagos (Nigéria) au Festival des arts de la culture du monde noir (alors qu’elles sont en mission, en somme), elles mettent carrément la salle sans dessus dessous, terrassant leur public sous les salves de leur rythmique; les dégâts collatéraux sont tels que tout le monde est soit à genoux, soit en transe. Elle décident alors de changer le nom de leur formation et deviennent (là aussi, on croit rêver, attention…) « les braves guerrières du Roi Béhanzin du Dahomey« (le Dahomey étant une des provinces d’un autre pays d’Afrique de l’Ouest, le Bénin, dont le roi, jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle bénéficiait d’une garde rapprochée pour le moins étonnantes, puisqu’elle comportait un commando de femmes, appelées les amazones vierges du Dahomey, dont un « observateur » de l’époque, Edmond Chaudoin, donnait la description suivante : « Elles sont là, 4000 guerrières, les 4000 vierges noires du Dahomey, gardes du corps du monarque, immobiles aussi sous leurs chemises de guerre, le fusil et le couteau au poing, prêtes à bondir sur un signal du maître. Vieilles ou jeunes, laides ou jolies, elles sont merveilleuses à contempler. Aussi solidement musclées que les guerriers noirs, leur attitude est aussi disciplinée et aussi correcte, alignées, comme au cordeau » (c’est tiré de son livre « Trois mois de captivité au Dahomey« (1891), dont le seul titre donne des frissons, dont on ne sait trop de quel ordre ils sont, mais passons)). Pour mieux saisir la ferveur que cet escadron sonore a provoqué, dès ses débuts, il suffit de lire les quelques lignes que Justin Morel Junior (qui fut jusqu’au début de cette année ministre des communications et porte parole du gouvernement de Guinée (enfin, jusqu’à ce qu’il soit limogé (mais n’insistons pas sur ce point au moment où on est en train de donner à l’Afrique un visage moderne et ambitieux)) en 1988 à l’occasion de leur concert au théâtre de l’alliance française, à Paris (et j’espère que vous n’êtes pas allergiques à un peu d’éloquence, parce que Justin Morel Junior en déborde, d’éloquence, mais le sujet le mérite !) :
« Les « tigresses des planches »
Les déesses de la musique urbaine africaine. 17 musiciennes, chanteuses, danseuses, qui s’étaient révélées au public parisien à la Mutualité en 1983. Aventure symbolique de la libération de la femme africaine.
Les Amazones ! Un patronyme qui nous donne rendez-vous avec l’histoire africaine. Les musiciennes Guinéennes en le choisissant ont voulu ouvrir les portes de la mémoire du temps pour qu’en sortent plus vivants que jamais et l’image et le message des braves guerrières du Roi Béhanzin du Dahomay (actuel Bénin) : le don de soi pour les nobles causes que sont la liberté, l’égalité et la paix.
Etre plus qu’un exemple et devenir le symbole de l’émancipation de la femme africaine, c’est l’ambition qui anime les Amazones de Guinée depuis 22 ans. 22 ans de musique ! L’histoire des Amazones n’est pas faite de dentelles roses. Les musiciennes l’ont tissée point par point au carrefour des volontés et des passions, au dépassement des complexes et des obstacles ; elles l’ont structurée au fil du temps, l’ont ravigotée à la rencontre d’événements politiques et culturels malgré les surprises fatales du destin avec la mort de certaines d’entre elles. Cette histoire prend racine dans l’histoire de la Guinée indépendante qui amplifie le combat de la liberté, de l’égalité des sexes, de la justice sociale tout court. Ainsi, la femme guinéenne jusqu’alors esclave de son mari, lui-même esclave du colon blanc, rompt ses chaînes et veut retrouver à la sueur de son front sa place dans la nouvelle société.
Décastiser l’art, promouvoir une mentalité nouvelle et laisser la femme de Guinée s’assumer et s’épanouir librement dans tous les domaines de la vie, tel est l’esprit qui enfante « l’Orchestre Féminin de la Gendarmerie Nationale » qui deviendra plus tard les « Amazones de Guinée ». Elles commencent avec des mandolines, bongos, congas, violons, violoncelles, contrebasses, etc. Avec des instruments acoustiques, elles élaborent déjà une musique simple, aérée et agréable. Chantent joyeusement des titres exhortant les femmes africaines à se libérer de leurs fardeaux de complexes hérités des systèmes coutumier et féodal. Les chansons « Femmes d’Afrique », « Limania », « Vive les femmes africaines », « P.D.G. », etc…, ont ainsi longtemps chatouillé les oreilles des mélomanes africains.
En 1965, les Amazones procèdent à la modernisation de leur orchestre, intègrent aisément des guitares électriques, des saxophones ténor et alto et même une trompette ! Elles n’oublient pas surtout la batterie de jazz. Armées de ces nouveaux instruments, elles s’en vont en guerre contre le paternalisme facile de certains hommes et l’indifférence arrogante de quelques femmes. A coup de patience, de constance et d’endurance les Amazones réussissent avec panache et punch à gagner les coeurs des plus sceptiques. Grâce à une discipline remarquable et surtout une musique de bon aloi, elles s’affirment géniales au travail et admirables de caractères. Inévitablement, les grandes tournées commencent : Dakar, Dar-Es-Salam, Freetown, Banjul, Monrovia, Kinshasa, etc.
Partout, les Amazones font écumer les foules. Le délire frise l’hystérie. La manne sonore qu’elles distribuent comble dde bonheur les spectateurs. Les chants dansés et les danses chantées qu’elles offrent en exclusivité sont d’une entraînante chorégraphie.
pendant plus d’une décennie, les Amazones triomphent en groupe musical homogène alors qu’ailleurs en Afrique, les expériences du genre échouent. Au FESTAC 77 à Lagos, les musiciennes guinéennes se révèlent au monde comme des identités remarquables. Les saxophonistes fulminent en soli voluptueux, les guitaristes distillent avec maestria des notes mélodieuses et les rythmiciennes dans leur « va-tout » éclaboussent de leur talent le public cosmopolite réuni sur le sol nigérian. Une sorte de communion solennelle de la diaspora « afro ». Ineffable !
Depuis le FESTAC 77, les Amazones sont indubitablement devenues les artistes africaines les plus sollicitées. Elles sont rarement un mois en Guinée et ont même visité certains pays plus de cinq fois. Les Amazones connaissent pratiquement toute l’Afrique : Maroc, Tanzanie, Algérie, Niger, Nigéria, Haute-Volta, Sénégal, Côte d’Ivoire sont parmi leurs principales escales. En 1979, l’orchestre franchit pour la première fois l’Atlantique et va à l’assaut culturel du vieux monde : l’Europe. Coup de foudre. Elles font l’événement au Festival Horizon 79 à Berlin-Ouest. Devant l’éclat de leurs talents, les mélomanes ne trichent pas. Ils crient leur bonheur et proclament les Amazones « Les déesses de la musique africaine ». Depuis, la gloire n’a plus quitée les Amazones. les tournées se succèdent. Enfin voici Paris en 1983 ! les Amazones en France, visitent aussi Lille, Bordeaux, Le Havre, Toulouse, Lyon, Marseille et confirment leur réputation internationale de « Tigresses des planches » en des spectacles de haut voltage. »
Et voila la Guinée, grâce à un commando musical, qui se retrouve dans les années 80 considérée comme la voix de la libération, sur un continent où ça n’est pas si évident que ça, et dans un monde où ça ne l’est finalement guère plus. Certains s’arrêteront sans doute au caractère simplement musical et festif de l’aventure (Mobutu, qui finança leur venue au Zaïre, par exemple, était sans doute peu intéressé par le caractère libérateur des « braves guerrières »), mais on est bien obligés de reconnaître l’évidence : en Guinée, dans le dernier quart du vingtième siècle, une institution guerrière et féminine a réussi à porter haut et fort des valeurs en utilisant comme armes, une batterie, une guitare, une basse, des cuivres et leurs voix. Autant dire que ça n’est pas qu’un peu subversif, tout ça.
En 2005, le groupe existe toujours, il a entretemps choisi un nouveau nom, pas moins guerrier que les précédents : les Amazones de Guinée. Le groupe existe toujours, mais surtout, il sort son deuxième disque (deux disques depuis 1961, Laurent Voulzy est battu à plate couture (et peut être devrait il réduire à ce point sa propre cadence, histoire d’avoir quelque chose à proposer dans ses disques… mais c’est une autre histoire)): le premier, « au coeur de Paris » (soit l’Afrique n’est pas rancunière, soit c’est un cheval de Troie festif !), avait été enregistré en 1982. Le second s’appelle Wamato. Pourquoi n’en parler que maintenant ? Parce que ce n’est qu’en 2008 qu’il est distribué chez nous (on le voit, les maisons de disques ne se moquent pas de nous quand elles disent qu’elles font bien mieux ce travail de distribution qu’internet…). Et dès les premières notes, dès les premiers mots « Retour en force des amazones de Guinée !!! », les troupes du Commandant Salématou Diallo travaillent les oreilles et les synapses de leur auditoire jusqu’à ce que leur cul et leurs pieds fassent partie des victimes collatérales et participent à la frénésie générale.
Ecoutez, entrez dans le champ de tir de ces « tigresses des planches », et voyez l’Afrique pour ce qu’elle peut être. Et pour une fois, on peut saisir en quoi des femmes peuvent être l’avenir des hommes. Elles ont en tous cas une manière plutôt intéressante de détourner ses instincts guerriers (que notre garde républicaine en prenne de la graine !)
Ce que vous allez lire à été écrit en 1988, et revient sur une idée qui trottait déjà dans le cerveau de son auteur depuis quelques temps.
Frank Zappa, c’est ce personnage qui est pris par beaucoup pour un énergumène produisant une musique indéfinissable et néanmoins prolifique (il fut une époque où on aurait dit qu’il avait l’ambition de remplir la totalité des rayons des disquaires, contraignant ceux ci à toujours décaler vers la gauche le début de la zone « Z » de leurs rayonnages), et qui est reconnu par quelques autres comme une des pierres de voutes de l’histoire de la musique contemporaine, pierre d’autant plus nécessaire qu’elle se trouve à la croisée de plusieurs arcs majeurs, qui pourraient aller de la musique de cirque au rock en passant par toutes les sous formes du jazz ou la musique sérielle est dodécaphonique contemporaine.
Bref, une sorte de potache intello, capable de stimuler la curiosité de tous les publics, et de les décevoir presqu’immédiatement. Un artiste quoi, qui n’en donne jamais pour son argent parce qu’il joue sur des terrains toujours inattendus.
En 1988, il publie son autobiographie « Zappa par Zappa ». Le livre est très ludique, très graphique aussi, héritier des expérimentations freak des publications des années 60/70. Mais il est aussi (au dela de conneries monumentales), un terreau d’idées visionnaires, dont… l’usage que fera le Net de la musique.
Frank Zappa, inventeur de la licence globale ? L’idée est pour le moins intéressante quand on lit par ailleurs dans le même livre, les récits des enregistrements de ses oeuvres par des orchestres symphoniques dont il connait le coût. Bien sûr, un disque de Goldman, de Diam’s, de Bruel ou des BB Brunes (Haha, voila en quelle compagnie on les retrouve, ceux là, au moment même où leur soit disant âme est marchandisée sur un plateau présenté par Olivier Min; Hey, Manoeuvre, c’est donc ça le rock’n roll actuel ?!!) doit coûter moins cher à produire, ça doit utiliser le sampling à tour de bras (pour ceux qui ne saisissent pas, il faut lire le reste du livre de Zappa, qui explique bien le principe sur la base de son propre usage du Synclavier, et pour ceux qui n’auraient vraiment pas saisi, il leur suffira de regarder Goldman plaquer ses riffs de gratte… sur un clavier dans le clip de la chanson des restos du coeur, on saisira combien ça coûte de produire ce genre de choses), et pourtant tout ce ptit monde se solidarise autour des projets de flicage du net, pour assurer la survie de ces auteurs, qui semblent ne pas avoir encore suffisamment gagné (mais c’est bien connu que, si on laisse faire les gens, ils ont l’impression de ne jamais en gagner assez). Zappa, lui, dès 88 (et dieu sait qu’à cette époque, on n’avait encore jamais entendu parler du net !), saisissait à quel point le numérique allait bouleverser la diffusion de la musique, et cernait bien en quoi les maisons de disque allaient perdre de leur influence… à moins bien sûr qu’elles n’installent aux bons endroits les bonnes personnes pour protéger leurs intérêts dont seule notre actuelle ministre de la culture (Hey !! franchement, si la culture demeure quelque chose qui est partagée par tous, ça fait pas un peu rire, ce titre, pour une personne qui a de tels projets ?) peut tenter de nous faire gober qu’il s’agit d’intérêts vraiment collectifs (parce que bon, sincèrement, si Hallyday arrêtait de sortir des disques, ça provoquerait quoi ? Si jamais certains se taillaient les veines à cause de ça, faudrait y voir une très grande perte ?). Mais bon, personne n’en est surpris, et il est probable que la culture véritable soit ce qu’on est prêt à sacrifier pour bénéficier de cette fameuse augmentation de pouvoir d’achat, et ce que deviendra l’éducation nationale le montrera certainement, dans l’indifférence et la hausse des taux de satisfaction généralisées.
Voila donc ce texte, que vous pourrez retrouver dans l’avant dernier chapître de ce livre « Zappa par Zappa », qui vous ravira, vous verrez.
« Le commerce classique des disques phonographiques tel qu’il existe aujourd’hui relève d’une circuit aberrant qui consiste pour l’essentiel à déplacer des pièces de vinyle, enveloppées dans des pochettes en carton, d’un endroit à un autre.
Le volume de ces objets est très important, et leur expédition est coûteuse. Le procédé de fabrication est complexe et archaïque. Les contrôles-qualité de pressage des disques sont des opérations vaines. Les clients mécontents retournent régulièrement des exemplaires rayés inutilisables.
La nouvelle technologie numérique est de nature à régler le problème des rayures et à offrir aux auditeurs une qualités d’écoute supérieure sous forme de compact-discs [CD]. Plus petits, ils permettent aussi de stocker plus de musique et réduisent en toute hypothèse les coûts d’expédition [...], mais se révèlent plus chers à l’achat ainsi qu’à la fabrication. Pour les écouter, le consommateur devra acquérir un équipement numérique à la place de sa vieille hi-fi (de l’ordre de 700 dollars).
La majeure partie des efforts promotionnels consentis par les producteurs de disques porte, aujourd’hui, sur les NOUVEAUTES, les derniers nés, les plus beaux, que ces renifleurs de cocaïne épilés ont décidé d’infliger au public cette semaine-là.
Bien souvent, de telles « décisions d’esthètes » finissent sous forme de montagnes de vinyle/pochettes invendables et sont retournés direction la décharge ou le recyclage. Des erreurs qui coûtent cher.
Ne parlons pas, pour le moment, des méthodes classiques de commercialisation, et considérons plutôt tout ce gachis d’articles de fond de catalogue, soustrait du marché par suite du manque de place dans les bacs des disquaires et de l’intarissable obsession des représentants des maisons de disques, rivés sur leurs quotas : remplir le petit espace réservé aux nouveautés de la semaine, et lui seul.
Tous les grands éditeurs ont leurs caves bourrées d’enregistrements éminents d’artistes majeurs (et de droits inaliénables qui vont avec) dans tous les styles de musiques imaginables, susceptibles de procurer de l’agrément au public, pour peu que ces disques soient distribués sous une forme commode. LES CONSOMMATEURS DE MUSIQUE CONSOMMENT DE LA MUSIQUE ET PAS SPECIALEMENT DES ARTICLES EN VINYLE DANS DES POCHETTES EN CARTON. Notre proposition : tirer avantage des aspects positifs d’une tendance négative qui frappe aujourd’hui l’industrie du disque : le piratage domestique sur cassettes de la production sur vinyle.
Prenons conscience, avant tout, que les enregistrements de cassettes à partir d’albums ne sont pas nécessairement motivés par la « radinerie » des consommateurs. Si l’on enregistre une cassette à partir d’un disque, la copie rendra nécessairement un son de meilleure qualité que celle d’une cassette commerciale dupliquée à haute vitesse, produite à bon droit par l’éditeur.
Nous proposons d’acheter les droits de reproduction numérique des MEILLEURES OEUVRES de fond de catalogue que les maisons de disques peinent à écouler, de les centraliser sur un serveur, puis de les connecter par le téléphone ou le câble directement au magnétophone de l’utilisateur. Lequel utilisateur aurait le choix entre un transfert direct numérique sur F-1 (le DAT de Sony), sur Beta Hi-Fi, ou sur un autre support analogique ordinaire (avec installation d’un convertisseur numérique/analogique dans le téléphone [...], opération rentable, puisque la puce ne coûte qu’une douzaine de dollars).
Le décompte du paiement des royalties, la facturation à l’acheteur, etc., seraient automatiquement assurées par la gestion informatisée du système.
Le client s’abonne à une famille thématique ou davantage et se voit facturé mensuellement, QUEL QUE SOIT LE VOLUME DE MUSIQUE QU’IL SOUHAITE ENREGISTRER. Proposer un tel volume de catalogue à prix réduit ne peut que faire chuter la tendance à la copie et au stockage, puisque l’offre est permanente, de jour comme de nuit.
L’envoi des catalogues mensuels actualisés réduirait d’autant la consultation en ligne du serveur. Tous les services seraient accessibles par téléphone, même la réception locale passe par le cable télé.
Avantage : dans la mesure où ces chaines cablées (au nombre d’environ soixante-dix à L.A.)ne multiplient guère les happenings, un affichage du graphisme de la pochette, des textes des chansons, des notes techniques, etc., serait couplé au téléchargement. Ce qui contribuerait à redonner aux albums, sous des dehors électroniques, leur statut initial d’ »albums » tels qu’ils sont aujourd’hui proposés dans les différents points de vente, tant il est vrai que bon nombre de consommateurs aiment carresser les pochettes, objets de fétichisation, quand ils écoutent de la musique.
Dès lors, le potentiel tactile fétichiste [PTF] est préservé, réduit du coût de distribution du cartonnage.
Au moment où vous lisez ces lignes, la quasi totalité de l’équipement requis est disponible dans les magasins; il ne vous reste plus qu’à brancher le tout et mettre ainsi fin au marché discographique sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. »
« Zappa par Zappa » – Frank Zappa; 1989 – extrait du chapître « De l’échec« .
On est débarassés de Roland Garros, pas encore tannés par le Tour de France, le bac a l’air achevé puisque les élèves ne travaillent plus (les copies se corrigent toutes seules ou presque, puisque, comme on le sait, tout ceci est une vaste roulette russe, au cours de laquelle les correcteurs lancent les oeuvres dont ils sont responsables dans le grand escalier du hasard et se contentent de repérer sur quelles marches atterrissent les candidats, on y reviendra).
En somme, c’est encore un peu le printemps. Plus vraiment depuis la fête de la musique, certes, mais ça ne sent pas encore tout à fait l’été. Le calendrier aura beau faire, on veut notre printemps, on l’aura.
Si l’expression n’avait pas été déjà utilisée par une mourante en mal de formule, on serait tenté de prendre ses pataugas, d’aller gambader dans les bois en se disant « laissez verdure »; mais ce serait prendre le risque de tomber raide au pied d’un chêne, qui démontrerait là une fois de plus l’insolente supériorité des arbres sur les humains dans leur quête de longévité (preuve que, quand même, nos ancêtres grecs avaient le nez creux quand ils pensaient que la constance et l’ataraxie avaient quelque chose à voir avec le bonheur), et de contribuer qui plus est à son alimentation annuelle en se transformant, lentement mais sûrement en bête humus.
bref, c’est le printemps, le temps premier et on a comme l’impression que nos cellules reçoivent un codage nouveau, un update tout frais qui va nous permettre de non seulement passer l’été sans laisser la peau à la première canicule venue, mais aussi d’être irrésistibles sur les plages, beaux à croquer comme des fruits juste à point, prêts à être cueillis et consommés, voire même consommés sur la branche, comme ça, à cru.
En même temps, comme on ne se refait pas, dès que ça va bien, en même temps, ça va pas, parce qu’on sait que ce n’est qu’une saison parmi trois autres, qu’elle est déjà officiellement achevée alors qu’elle semble ne pas avoir été inaugurée, et tout ça a déjà un parfum d’automne (c’est peut être ça, le secret des arbres : ils sont entièrement à ce qu’ils font : ils voient leurs feuilles apparaître comme si c’était une naissance première, sans mémoire des précédentes venues au monde, et des précédentes petites morts que constitue chaque automne, sans pré-science de la prochaine chute; le chêne est dans un présent permanent, sans mémoire et sans inquiétude, il peut acquiescer à la vie sans réserve, là est peut être le secret (oui, certes, c’est aussi le secret de cette forme d’innocence qu’on peut, aussi bien, appeler le crétinisme)).
Peu importe, notre manière à nous autres, humains, de parvenir à la sérénité sylvestre, à cette veille d’inauguration perpétuelle, c’est une certaine tendance que nous avons à regarder les choses passer, et à parvenir à ne plus y résister. C’est pourquoi notre printemps est nostalgique, par anticipation. Mais ça permet aussi de ne pas tout à fait mourir à l’automne, et de passer l’hiver.
Verte nostalgie, ça m’a fait penser à une bonne vieille chanson du patrimoine quasi public américain, une chanson intitulée « Greenfields », aux paroles totalement nostalgiques, et à la mélodie néanmoins sereine. Pas la sérénité telle qu’on peut l’imaginer, niaiseuse comme on sait le faire par chez nous. Non, plutôt une quiétude des grands espaces, avec des voix sobrement posées, qui n’en imposent pas par le boulot apparent, ni par la virtuosité, mais qui sont, simplement, (et c’est ce qu’on demande à une voix, non ?), présentes.
Une chanson inondée de verdure, et qui ne tombait pas dans le bucolisme, c’était exactement l’impression que m’avait laissée Greenfields, chanson maintes fois reprise, mais que je connaissais interprétée par un quatuor de frères, originalement nommé les brothers four. Un peu comme des compagnons de la chanson, mais américains, moins pathétiques, mais peut être un poil trop lisses quand même. Et pourtant déjà, on éprouvait à leur écoute ce sentiment de passage lent et irrémédiable du temps, et des choses qui le peuplent.
Une chanson de perte de l’essentiel, quelque chose que Blaise Pascal aurait pu écrire s’il avait été gardien de moutons, au sommet de la montagne Brokeback, quand l’univers lui aurait semblé avoir été déserté du seul regard qui vaille, de la seule présence comblante, alors qu’il essayait vainement de combler une faille béante dans un univers désormais insensé, sourd, aveugle. Absurde. Et il n’y avait guère que des chanteurs de quasi country, de total folk pour parvenir à demeurer si sereins face à ces immensités vides, à ces déserts où nous ne pouvons plus qu’errer. Et c’était ça, Greenfields. Une immensité un peu froide, désertée de toute présence humaine, désincarnée.
Puis vint le printemps de cette chanson pourtant si automnale (tellement automnale qu’on avait l’impression que l’automne était devenu l’unique saison, comme si les champs ne pouvaient plus être verts que dans nos mémoires), quand David Kosten la reprit en mains, et demanda à Michael Stipe de venir coucher sa voix sur le matelas de mousse sonore qu’il lui avait préparé. Ce ne sont plus les parfaites harmonies du quatuor qui nous sont offertes, mais la justesse d’une de ces voix qui sont aussi des regards, une introspection retournée vers l’extérieur, une résonnance. Une voix, quoi. Soudainement, sans être davantage sensée, la solitude et l’abandon devenaient une histoire, il y avait quelqu’un dans ces paysages vides, une âme qui vive, fût-ce péniblement.
Finalement, c’est peut être ça, notre printemps à nous autres, humains (quand nous n’oublions pas de l’être, ou qu’on ne croit pas l’être de fait alors qu’il s’agirait plutôt de l’être en acte) : la résonnance dans les autres d’une voix dans laquelle on aimerait reconnaître la sienne.
NB : Le titre repris par Michael Stipe se trouve sur l’album « Your love means everything », de Faultline (l’identité sous laquelle David Kosten publie ses petits chefs d’oeuvre), qu’on ne saurait trop conseiller, en toutes saisons, parce que ce disque a la permanence des choses qui commencent à toucher à un peu d’éternité (bon, contentons nous de permanence et d’un peu de durabilité, ça demeurera davantage humain.
Quant aux Brothers four, pour les amateurs, il existe une compilation de leurs meilleurs titres. Mais Greenfields me semble demeurer au dessus du lot, comme si ça les dépassait eux mêmes.
Alors comme ça, on avait cru que le groupe Justice était de gauche.
Alors comme ça on est tout surpris de les voir, dans leur dernier clip, coller leur logo sur des blousons portés par de jeunes casseurs, majoritairement noirs, et unanimement, comme on dit, issus de l’immigration.
C’est étonnant de s’en étonner. Pour moi, l’affaire était pliée : tout ce qui fait du buzz depuis pas mal de temps en matière de musique parisienne me semble relever de la droite. Ce n’est pas tant que la musique soit elle même politique (tout ce petit monde évite soigneusement la question), mais plutôt que le public semble coloré. J’avais déjà opposé les idéologies des coupes de cheveux (et je persiste : la coupe à la tondeuse sauvage me semble relever d’une autre attitude face à la vie, et d’autres idées que les longues mèches de la Sarkozie juvénile), je pourrais poursuivre sur les jeans slims, qui donnent tout de même à la plupart de ceux qui les portent une allure suscitant l’envie de leur coller des baffes.
Des baffes, il en vole dans le clip de Justice. Des baffes, des coups de poings, des coups de matraque, des coups de pieds comme s’il en pleuvait. Le tout dans un réalisme confondant, qui pousse à se demander comment le clip a été tourné, dans quelles conditions, avec quelles limites (vous verrez plus loin pourquoi je pose la question). On peut s’offusquer sur pas mal de sujets autour de ce petit objet : pourquoi mettre ainsi la violence en avant, apparemment gratuitement ? Pourquoi stigmatiser ainsi la population « de couleur », en leur donnant le premier rôle dans ce riot urbain ?
En même temps, à lire les articles écrits sur la question, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment se comportent ceux qui les ont écrits : sont ils du genre à fermer les yeux sur ce qui se passe autour d’eux dans le métro, dans le bus, dans la rue même, voire en bas de chez eux ? Ne se sont ils jamais retrouvés dans une de ces situations où subitement l’ambiance dégénère et le trajet quotidien en bus se transforme subitement en bagarre générale ? Il y a en effet dans le clip, au delà des excès dus au fait que l’objet se veut spectaculaire, au delà de son aspect faussement documentaire, des coups d’oeil à des expériences du quotidien au cours desquelles on pourrait se répéter en leitmotiv « jusque là, tout va bien ». Le trajet en bus est symptomatique de cela : c’est un lieu qui possède ses frontières géographiques, ses règles dans la manière de se placer, dans la manière de se déplacer, dans les trajectoires que sont censés respecter les regards. Tous ceux qui prennent le bus le savent, on ne peut pas tout se permettre dans un tel lieu, et les interdits ne se limitent pas aux lois, ni même à la charte de l’aimable voyageur convivialement placardée par la RATP. Un regard déplacé, un mouvement d’exaspération devant la musique écoutée speaker on, sonorisant le bus entier avec le dernier Vita, ou le tout nouveau Bouba, et le navire commun risque de ne pas atteindre sa destination sans avoir auparavant heurté quelqu’iceberg social. Et le clip dresse assez bien le tableau de cette frange de la jeunesse qui par l’expression brutale de sa force, est capable d’imposer sa loi dans l’espace public, avec un aplomb qui ne connait que peu d’obstacle.
Evidemment, en écrivant ça, on marche sur des oeufs; surtout si on rappelle ce que je pointais plus haut : les personnages du clips sont quand même très souvent noirs, et quand ils ne le sont pas, ils sont manifestement d’origine maghrébine. Alors, évidemment, pour tout ce p’tit monde qui a appris qu’épingler une petite main affirmant « touche pas à mon pote » au col de sa veste pouvait constituer une forme de pensée, il y a motif à scandale, puisqu’on stygmatise. Mais après tout, on a quand même le droit de se demander où est le scandale : dans le fait de représenter cette horde sauvage sous la forme de jeunes de couleur ? Ou bien dans l’observation que, dans les faits, quand de tels groupes effectuent ce genre de choses, il s’agit effectivement souvent de jeunes de couleur ? J’admire la manière dont les articles passent cela sous silence, oubliant qu’au delà de la manière dont le clip joue commercialement (et de manière irresponsable, on y reviendra) avec la réalité, il y a néanmoins une réalité avec laquelle le clip joue, et s’il fonctionne, c’est bel et bien parce qu’il fait référence à une TF1. Mais ces fictions ne sont pas créées de toute pièce, c’est leur fréquence qui ne correspond pas à la réalité. En effet, quand on prend le bus quotidiennement, la plupart du temps en apparence, ça se passe bien. Mais les incidents ne sont pas graves, et s’ils ne se multiplient pas, tous les usagers savent bien que c’est en fait le plus souvent parce qu’on préfère laisser faire : tel ado a décidé de devenir sonorisateur de bus ? Ca se passe bien tant qu’on ne dit rien. Essayez d’intervenir au milieu du petit groupe auquel il appartient, et on verra si tout se passe si bien que ça. En d’autres termes, ça se passe bien tant que tout le monde a la faiblesse de faire comme si de rien n’était. Dans le petit jeu des regards que je décrivais plus haut, je n’ai pas envie d’écrire que les jeunes banlieusards sont plus doués que les ptits blancs, décrits comme victimes idéales dans le clip. J’ai plutôt envie d’écrire que les ptits blancs en question y sont singulièrement mauvais, non pas parce qu’ils dédaignent ce genre de rapports, mais bien parce qu’ils ne les osent pas, qu’ils en ont peur, et que ça se sent. Le bien pensant est d’ailleurs coincé dans ce genre de petit jeu : s’il accepte le défi du regard, il sait qu’il va à l’affrontement et adopte une attitude qu’il ne cautionne pas. Mais la seule manière de l’éviter est de laisser l’autre gagner. Et il en va du jeu des regards comme des autres formes de prédation dont l’espace public est le théâtre. Et je le répète : il ne s’agit pas de faire peur à tout le monde en disant que ces relations sont systématiques, qu’on ne peut pas traverser un des ces quartiers (qui n’ont de quartier que le nom, et qui n’ont pourtant pas d’autre nom que quartier, où qu’ils se trouvent) sans être agressé, ne serait ce que symboliquement. Ce serait faux, et heureusement. Mais on ne peut pas non plus nier le fait que quotidiennement, les déplacements d’un grand nombre de personnes se font dans une tension qui est due au fait que, précisément, nul ne sait ce qui va bien pouvoir se passer au cours du trajet. Sans parler de terrorisme, il y a dans de nombreux endroits, sur des lignes identifiées, un « inquiétisme » qui est à l’oeuvre, et dont les acteurs sont d’autant plus conscients de l’effet qu’ils provoquent, qu’ils le constatent immédiatement, dès l’instant où on baisse les yeux sur leur passage, et où on les ferme sur leurs incivilité (et je rajouterais qu’on n’est pas au bout de nos peines, car ce sont aujourd’hui des collégiens qui sont capables (en bande, certes) d’exercer ce type de pouvoir sur des troupeaux d’adultes dont ils perçoivent bien, dès lors, à quel point ils sont aisés à maîtriser.
Dès lors, le clip de Justice est effrayant dans sa violence, nauséabond dans ce qu’il soulève, mais on ne va pas aller plus loin dans la mauvaise foi : ils nous fout aussi la honte, car finalement, ce qu’il montre, c’est une bande d’adolescents pour qui la ville est un terrain de jeu sans norme, sans loi, dans lequel ils ne rencontrent aucun obstacle. On pourrait psychologiser pendant des heures, leur trouver des tonnes d’excuses valables. Par exemple, on pourrait imaginer que l’un d’entre eux soit un élève ayant échoué au bac l’année précédente, et que la baisse des effectifs des profs, associée à l’abandon de la carte scolaire, aurait contraint à ne pas redoubler, car on lui aurait proposé de le faire à des kilomètres de chez lui (par exemple…). Mais peu importe : avant de tomber à bras raccourcis sur le clip lui même, on peut au moins être honete sur les raisons pour lesquelles il nous dérange assez profondément.
Maintenant, on peut aussi se dire que derrière ce joli coup publicitaire, il y a quelque chose de profondément malsain, qui relève, tout de même, d’un comportement politique pour le moins questionnant. Tout d’abord, un peu d’infos, parce que tous les sites qui commentent la chose n’informent pas beaucoup sur ce point. le réalisateur du clip s’appelle Romain Gavras. Au delà du fait qu’il est le descendant du célèbre Costa, ce qui intéresse davantage ici, c’est qu’il est membre fondateur de la société de production kourtrajmé, qui est capable du meilleur comme du pire. Le meilleur, c’est par exemple les 365 jours à Clichy-Montfermeil, un docu plongeant dans cette ville, et parvenant à en dresser un tableau nuancé sans être mièvre, un petit miracle de conscience et de clairvoyance. Le pire, c’est un clip plus ancien que celui qui semble tant émouvoir tout le monde, intitulé Bâtards de Barbares, qui ressemble étonnamment à celui de Justice, mais moins esthétique, moins séducteur, tout en allant beaucoup, beaucoup plus loin dans les propos et les images, sans que cela ait semblé bouleverser qui que ce soit.
Ce qui caractérise alors la boite de prod, dans cette diversité, c’est l’absence de ligne éditoriale claire (finalement, tout en se plaçant sur le terrain de la banlieue, en semblant revendiquer d’en promouvoir l’image, elle semble tout aussi bien capable d’entretenir les pires représentations qu’on puisse imaginer à son sujet (on me dira que ça peut être une forme d’honnêteté, on se bornera, moins naïvement, à penser qu’elle y trouve son compte en terme de buzz, et donc de rendement). En d’autres termes, il n’y a pas de positionnement politique. Ca peut semble sidérant, de lancer un tel clip sur le marché, et de le déconnecter de toute position politique, mais c’est l’attitude revendiquée, tant par le groupe que par son entourage. Ainsi, Thomas Bangalter se contente, en terme de discours, de ça : « On ne dit rien sur le clip. On lance le truc et on voit où ça retombe. » Service minimum, même pas syndical. En même temps, il faut reconnaître que les entreprises de destruction assurent rarement un quelconque service après vente.
Car, après tout, réduit à son coeur, (oublions la couleur des personnages), il s’agit purement d’un jeu de destruction. Or on sait que détruire, c’est une des formes que peut prendre le pouvoir, particulièrement quand il s’agit d’un pouvoir qui devient de plus en plus symbolique. Bon, reprenons au début. J’ai pas trop argumenté le fait que je classais le groupe à droite. Je ne vais d’ailleurs pas tellement l’argumenter. Disons que ça relève de ce que Cayce Pollard appellerait « l’identification des schémas ». Ca me semble cohérent. Public, fringues, et maintenant clip, tout ça me semble branchouille à souhait, décomplexé juste comme il faut (ils ne parlent que de ça dans leurs interviews : ils sont musicalement décomplexés). Bref, de droite quoi. Enfin, ce n’est pas tant d’être de droite qu’il s’agit, que d’être tout simplement du côté de l’aisance, et du pouvoir, bref, de la bourgeoisie. Et pourquoi pas. Maintenant, on pourrait se dire qu’il y a un pas entre la bourgeoisie politiquement indifférente (ou neutre, si on veut, et pour autant qu’aujourd’hui, la neutralité soit possible) d’un duo comme Air, et ce que nous propose ici Justice. Et pourtant, à la réflexion, ça n’est pas tout à fait incohérent. Je m’explique.
En connectant les quelques concepts que j’avais à l’esprit, destruction, succès, buzz, irresponsabilité, décomplexion, anomie, indifférence, acculturation, je me suis souvenu d’un passage d’un livre de Denis Duclos, intitulé « Société-monde : Le temps des ruptures« . Dans un des premiers chapitres, l’auteur montre comment peu à peu une nouvelle bourgeoisie a été mise en place par les plus hauts dirigeants du régime capitaliste. On appelera cette nouvelle classe hyperbourgeoisie. Je passe rapidement sur la manière dont celle ci se distingue de la précédente, on retiendra que son rôle est précisément d’encadrer et humilier l’ancienne bourgeoisie, en la précarisant, en réduisant son pouvoir d’achat (à lire Duclos, on comprend mieux, d’ailleurs, pourquoi le pouvoir d’achat fut la carotte qu’on s’empressa de retirer du champ de vision de l’âne, dès que celui ci avait fait là où on lui avait dit de faire). Cette hyperbourgeoisie a des caractéristiques spécifiques, incompatibles avec celle de la bourgeoisie ancienne. Et on retrouve précisément dans la description qui en est faite des critères qui transforment le clip de Justice en véritable symptôme :
« L’hyperbourgeoisie est, en ce sens, anticultivée. La valeur suprême étant l’action sur des capitaux capables de changer la richesse de continents entiers, l’hyperclasse fonctionnelle récuse tout ce qui freine le changement des valeurs attribuées par les humains à leurs objets. Elle est iconoclaste, car la finalité de l’argent est l’évaporation boursière des objets, manifestation ultime de la capacité de ruiner autrui. L’idéal secret du joueur invétéré (flamber le bien, surtout celui des autres, en une dette incomblable) est de l’emporter sur tous les biens, victoire dont la preuve définitive n’est pas l’entassement d’oeuvres achetées chez Sotheby’s, mais leur virtualisation dans l’échange, et enfin leur destruction spéculative.
Individuellement, le héros du jeu de la fortune doit manifester une intelligence hors pair, sur fond de haute culture (MM. georges Soros, Vincent Bolloré, etc.). Mais comme collectif, l’hyperbourgeoisie s’arc-boute sur sa haine des « intellectuels hautains » (qui la forcent à réfléchir sur sa destructivité, là où elle ne veut que flamber) et sur son refus des « dépenses excessives » de l’UNESCO ou de la commission européenne (qui la forcent à se socialiser, là où elle ne veut que s’isoler).
Elle cultive une fascination sauvage des formes ostentatoires de l’unique valeur de domination : avoir plus grand que le voisin, plus visible, mieux protégé, infiniment plus coûteux, etc. Loin d’être l’apanage d’un Citizen Kane des années trente, la fausse villa romaine, les jeux de piscines géantes et les immenses gazons, la symphonie de véhicules multicolores affichent une hyperbourgeoisie se reconnaissant comme telle d’un bout à l’autre du monde. L’écoeurant mauvais goût de l’accumulateur s’est imposé en même temps que la rage ludique d’abolir les précieux acquis de l’otium, cette liberté politique de toute classe dirigeante civilisée qui la cultive.
La classe moyenne, socialisée par l’université, se retrouve dès lors prise en étau entre deux incultures s’affirmant comme une même « nouvelle culture mondiale ». Non seulement il est demandé aux infra-classes de choisir leurs valeurs (casquettes, T-shirts, chaussures, prénoms de héros de feuilletons) chez les « vainqueurs du monde », pour mieux narguer leurs propres élites locales, mais ces dernières sont humiliées par « en haut », en voyant puissants et opulents adopter des idéaux vides de toute expérience autre qu’une circulation d’ostentation. »
Il ne s’agit pas de dire que le duo auquel on s’attaque est l’instigateur d’un tel phénomène. Mais par contre, on peut voir le clip qu’ils proposent comme le produit du mécanisme décrit par Duclos : On y met en oeuvre la destruction qui caractérise notre mode d’existence économique, et on met cette destruction sur le dos de ceux dont l’ancienne bourgeoisie a le plus peur (en partie parce qu’on ne peut pas avoir consciemment peur de ce à quoi on rêve d’accéder (et tant que cette peur sera niée, tant que subsistera la fascination, toute révolution sera de fait impossible)), alors même que, si on reprend le vocabulaire utilisé par Duclos dans ce passage, on note à quel point les incendiaires et les destructeurs ne sont pas, et de loin, ceux qu’on croit. Ici encore, dans la remise à outils, il semblerait qu’on ait confondu le karcher avec le lance-flammes.
Dès lors, Justice parait comme déjà doublement symptomatique de son temps : il détruit par jeu (et pas du tout de manière situationniste comme a pu le faire, en sont temps le mouvement punk, il ne faut pas confondre le nihilisme actif avec la simple anomie molle et contente d’elle même).
Histoire de finir en bouclant l’ensemble, et en plaquant sur l’entreprise une politique qu’elle n’assume manifestement pas, jetons un coup d’oeil à l’interview sidérante de connerie qui fut commise par un autre membre du groupe Kourtrajmé, Kim Chapiron, auteur du film Sheitan (que Vincent Cassel trouve suffisamment intéressant pour y accepter un rôle… disons… hmmm… à sa mesure…), film auquel fait référence le mignon clip « Bâtards de Barbares« , puisque le titre est tiré de la BO du film (vous suivez ?).
Alors, quelle est la ligne directrice de Kim Chapiron, jeune réalisateur devant l’éternel ? Laissons le répondre lui même :
« Le cinéma en France est un « Art-mou », les réalisateurs, acteurs producteurs n’osent pas. « C’est pas commercial, on va se taper la honte » etc… J’ai eu la chance de taffer avec Vincent Cassel qui n’a pas hésité à jouer ce personnage super bizarre de Joseph et qui m’a fait confiance en tant que producteur pour faire des scènes comme le plateau de charcuterie ou la branlette du chien. Ces scènes semblent maintenant avec le recul être les scènes qui ont le plus marqué les gens. »
Et un peu plus haut, il nous donne ce morceau d’anthologie, qui pourrait sembler relever du surnaturel s’il n’était pas en fait dicté par un déterminisme aussi bête que méchant :
« Tout est entièrement tiré de faits réels vécu ou rapporté par des proches. La branlette du pitt, c’est moi, j’adore la sensibilité canine… (Rires)
Sheitan est un mélange de scènes très réalistes et de fantasmes. Ce que je trouve génial avec ce métier c’est quetout est possible, tu peux faire des choses que jamais tu n’aurais eu l’occasion de faire dans la vraie vie. Un vrai métier de schyzo ! » (allez, je donne la source, sinon vous n’allez pas me croire)
Maintenant, si on n’avait pas deviné, nous savons ce qui se cachait derrière le slogan « Tout devient possible ». Branler un pitt (vos avez noté comme Kim Chapiron insiste ?), mettre une ville à feu et à sang, foutre en l’air les classes moyennes en les humiliant devant celles qui leur sont inférieures pour mieux asseoir le pouvoir des détenteurs des capitaux. Le clip de Justice n’est qu’un élément du décor, un effet collatéral d’un processus bien plus large.
Et soyons heureux, les raisons de s’émouvoir ne vont pas manquer : on nous a prévenus, ça ne fait que commencer et de toute évidence, certains ont encore un peu de mal à se repérer parmi les motifs d’inquiétude. Patience, ça va venir :
Les sucreries, on le sait, provoquent une certaine addiction. Le commerce l’a compris : il faut tout sucrer. Le ketchup, c’est sucré; la Lancia Musa, à coté de la limousine flambée, caramélisée; les shampoings, fruités; les gels douches Axe, chocolatés; comme on doit avoir envie de manger le moindre produit, au moins des yeux, tout doit apparaître comme recouvert d’une couche de glucose, certes susceptible de faire du diabète une nouvelle mode, mais surtout capable de pousser tout le monde vers les caisses enregistreuses, les crédits revolving, le surendettement et le sentiment glycogène de participer activement au grand mouvement de la croissance économique (Amen).
Appliquons la règle sur les futurs produits :
Madonna sera, désormais, sucrée. Bon, elle l’était déjà plus ou moins, mais ce n’était pas dit très clairement. La langue devinait bien un certain taux de glucose dans les mélodies, une présence de poudre à Barbapapa dans les rythmiques, un peu de cristallisation dans les arrangements, le tout souvent recouvert d’une bonne couche de sucre glace. Tout ça permettait de faire passer l’autre ingrédient : le piment.
Maintenant, on ne ment plus sur la composition du produit. C’est indiqué en gros caractères (moches ?!) sur la pochette : on va en bouffer, du bonbon pimenté. Bon ou mauvais, peu importe, on ne va pas y échapper, on peut avoir confiance en la maison de disque que la Madonne s’apprête à quitter, le disque va être distribué, vendu, promu, diffusé, pour la simple raison qu’en dehors d’une compilation, il s’agit là de l’ultime produit dont Warner pourra espérer tirer quelques bénéfices, sans doute substanciels (on imagine tous les artistes Warner se réjouissant à l’avance de bénéficier des retombées d’un tel succès).
Reste que la communication (ne parlons pas de l’album lui même, dont on n’a entendu que trois extraits, pas vraiment enthousiasmants, mais à la production peut être encore inachevée) semble tourner un peu à vide. Il faut dire qu’après les précédentes panoplies (Folle perdue, mystique post-moderne, pute insoumise, lesbienne mondaine, coucheuse du premier soir, pucelle effarouchée, escrimeuse, jockey, vogueuse chic, femme de ce que le cinéma américain peut proposer de plus ou moins intéressant, voleuse d’enfants, univeral mother,sauveuse du monde, caution morale, performeuse, diffuseuse d’art contemporain, tête chercheuse de talents, montreuse d’ours, power girl, infirmière au petits soins auprès du nihilisme dépressif d’une moitié de Taxi girl, et, donc, désormaiss, confiseuse), il est difficile de proposer quelque chose de nouveau, puisque le principe, et maintenant, tout le monde l’a compris, c’est justement la nouveauté. A force, comme dans un spectacle de transformiste, on se lasse des déguisements successifs, on voudrait que la madonne se mette à nu; mais comme ça aussi, ce fut l’une des panoplies, ce n’est simplement plus possible.
Le problème, donc, c’est que confiseuse, ça ne ressemble pas vraiment à une nouvelle panoplie. L’impression de déjà vu s’impose, sans qu’on puisse vraiment en être surpris. Elevons le débat, invitons ce sociologue parfois discutable, parfois inspiré que fut Baudrillard, et qui, dans « le crime parfait« , croisait la trajectoire autoproclamée borderline de la simili-vierge en ces mots :
« Madonna Deconnection : Madonna se bat « désespérément » dans un univers sans réponse – celui même de l’indifférence sexuelle. D’où l’urgence du sexe hypersexuel, dont les signes s’exacerbent justemet parce qu’ils ne s’adressent plus à personne. C’est pourquoi elle est condamnée à incarner successivement, ou simultanément, tous les rôles, toutes les versions du sexe (plutôt que les perversions), parce qu’il n’y a plus exactement pour elle d’altérité sexuelle, quelque chose qui mette en jeu le sexe au-delà de la différence sexuelle, et non seulement en la parodiant à outrance, mais toujours de l’intérieur. En fait, elle se bat contre son propre sexe, elle se bat contre son propre corps. Faute de quelque autre qui la délivrerait d’elle-même, elle est forcée de se solliciter sexuellement sans discontinuer, de se constituer une panoplie d’accessoires – en fait d’une panoplie sadique dont elle cherche à s’arracher. Harcèlement du corps par le sexe, harcèlement du sexe par les signes.
On dit : elle ne manque de rien (on peut le dire de la femme en général). Mais il y a diverses façons de ne manquer de rien. Elle ne manque de rien par la grâce des artefacts et de la technique dont elle s’entoure, sur le mode d’une femme qui se produit et se reproduit, elle et son désir, en cycle ou en circuit fermé. Elle manque justement de ce rien (la forme de l’autre ?) qui la déshabillerait et la délivrerait de toute cette panoplie. Madonna cherche désespérément un corps qui puisse faire illusion, un corps nu, dont l’apparence soit la parure. Elle voudrait être nue, mais elle n’y arrive jamais. Elle est perpétuellement harnachée, si ce n’est de cuir ou de métal, c’est de la volonté obscène d’être nue, c’est du maniérisme artificiel de l’exhibition. Du coup, l’inhibition est totale, et pour le spectateur, la frigidité radicale. Elle finit ainsi par incarner paradoxalement la frigidité frénétique de notre époque.
Elle peut jouer tous les rôles. Mais le peut elle parce qu’elle jouit d’une identité solide, d’une puissance d’identification fantastique, ou parce qu’elle n’en a pas du tout ? Certainement parce qu’elle n’en a pas – mais le tout est de savoir, comme elle le fait, exploiter cette fantastique absence d’identité. On connaît ceux qui, faute de pouvoir communiquer, sont victimes d’altérité profuse (comme on parle de sueurs profuses). Ils jouent tous les rôles à la fois, le leur et celui de l’autre, ils donnent et rendent à la fois, ils font les questions et les réponses, ils épousent tellement la présence de l’autre qu’ils ne connaissent plus les limites de la leur. L’autre n’est plus qu’un objet transitionnel. C’est le bénéfice secondaire de la perte de l’autre que de pouvoir se transformer en n’importe qui. A travers les jeux de rôles, les jeux virtuels et informatiques, à travers cette nouvelle spectralité dont parle Marc Guillaume, et en attendant l’ère de la Réalité Virtuelle, où on enfilera l’altérité comme une combinaison digitale. »
Le nouvel album de Madonna se profile donc à l’horizon, vague énième echo des eighties fantasques. « Hard candy« , c’est exactement ce que pronostiquait Baudrillard en 1995 : la chanteuse n’arrive pas à être ce qu’elle veut être. Ni dure, ni sucrée, elle apparaît finalement comme une pure surface; un glaçage.