Archives pour la catégorie POP MUSIC

1983

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, Playlists, POP MUSIC Laisser un commentaire »30 avril 2010

Je l’avais dit, que la photo illustrant la pochette de l’album 1983, de Sophie Hunger était l’une des plus frappantes qui soient.

En ce qui concerne la musique, les amateurs de folk et pas mal d’autres sauront que ces genres de musique s’écoutent d’abord live, et il est possible que le soin apporté à la production de l’album atténue un peu la puissance contenue de la chanteuse sur scène. Dès lors, les puristes préfèreront sans doute le disque qu’elle avait enregistré dans son salon, Sketches on sea.

Deux extraits, alors. The Boat is full, dans une exécution backstage on ne peut plus directe, bien plus en tous cas que la version studio, qu’on peut entendre sur l’album Mondays Ghosts, et la reprise de Le Vent nous portera, de Noir Désir, qu’on retrouve dans 1983. Ah, 1983, c’est juste l’année de naissance de Sophie Hunger. Bonne nouvelle, ces années là auront donc produit un certain nombre de bonnes choses.

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Death Proofs

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PLATINES, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »12 avril 2010

Le problème avec les évidences, c’est qu’elles peuvent devenir ennuyeuses. C’est comme le désir : il n’y a que la première fois qui compte, et contrairement à ce que disait assez malignement Corneille, ce n’est pas quand le désir s’accroit, mais quand ça ne se renouvelle plus, que l’effet se recule.

C’est exactement ce qui commence à se passer avec Gorillaz : c’est la même ardeur qui nous brûle, les mêmes effets déjà utilisés, les mêmes sons orchestrés en gros de la même manière, et le désir, dès lors, se met en berne. Parce que la perspective dans laquelle Damon Albarn nous a introduits, ce n’est précisément pas celle de la répétition, de la redite, mais celle de la découverte, de la non satisfaction dans la complaisante resucée de vieilles recettes.

Dès lors, ce Stylo laisse un curieux goût en bouche : dans vingt ans, on ne saura plus à quel album il appartient, tant ses rythmiques sont exactement celles qu’on pourrait attendre des précédents albums, si on ne les connaissait pas déjà par coeur. Et à l’heure où sort un nouveau Bomb the Bass, on se surprend même à regretter les Buggys dans lesquels les uns et les autres avaient empilé leurs auditeurs, pour des virées pas piquées des hanetons dans les dunes et sur les routes défoncées des paysages numériques.

Ajoutons une couche de slade shading sur les personnages en carton pixel de Gorillaz : Stylo, en tant que clip, n’est pas la première évocation vidéomusicale de Vanishing Point, de Safarian (1971). Outre la réincarnation par Eastwood lui même du conducteur prototype Kowalski dans Gran Torino, le groupe Audioslave avait déjà fait siennes les dérapages contrôlés de la Dodge Challenger RT pour le clip de Show me how to live (2002). Le groupe tout entier prenait la place de Kowalski dans le coupé pour une virée habilement montée partir des images même du film. Illusion inverse de celle de Gorillaz : des personnes réelles dans un monde fictif, là où 2D, Noodle, Murdoc Nicalls et Russel Hobbs sont artificiellement plongés dans une réelle Chevrolet Camaro, poursuivie par un tout aussi réel pick-up El Camino (de chez Chevrolet), au volant duquel les canarde un Bruce Willis tout en chair et en os. Comme souvent, on joue un peu sur l’amnésie collective pour refourguer d’efficaces sensations certes, toutefois déjà rencontrées auparavant. Le fait que Gorillaz soit ici bien plus performant, car nettement plus spectaculaire ne doit pas forcément être pris pour un progrès : on le sait, ce n’est qu’affaire de budget. Et la débauche de technique nécessitée par les personnages animés fait un peu trop numériquement propre dans un univers auto qui doit sentir l’huile cramée des V8, les fuites de carburant, l’odeur rance du skai brûlant. On est finalement loin de l’hommage que Tarantino rendait à cette veine cinématographique dans Death Proof.

Tout de même, les deux clips alignés, en se gardant le premier pour la fin :


Et je glisse en douce un lien vers l’outremonde, dans lequel j’ai déjà, par le passé, chroniqué Vanishing Point, en le mettant en parallèle avec la philosophie, [ici]

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Escort’ Girl

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, Playlists, POP MUSIC, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »12 avril 2010

Evacuons le decorum impérial de miss Tolstoï pérégrinant à travers Paris dans son carrosse (un rêve récurent m’enfonce dans un sommeil toujours plus profond, on y voit une Maybach encadrée d’une escorte de motards républicains (abusés, en tant que biens publics) qui, après sa pause réglementaire chez Hediard, file à bon train vers l’hôtel particulier où l’attendent ses hôtes; prise d’un soudain et énième caprice, elle demande, par l’interphone qui la sépare tout autant qu’il la met en contact avec son chauffeur, de piquer une pointe de vitesse sur les quais de Seine, et de couper par le tunnel du pont de l’Alma; à ce moment du rêve, les éléments deviennent confus : 13è pilier, Fiat Uno, décollage parfait de la limousine, toît vitré explosant en pluie fine et acérée sur Alexandra elle même en translation dans l’habitacle, à la vitesse exacte à laquelle la Maybach filait au moment de l’impact, libérée de toute ceinture, projectile blond platine filant droit sur la vitre de séparation, qu’on avait pris soin de choisir blindée, afin d’assurer une surface de contact totalement intacte au moment où la boîte cranienne viendrait y reposer, en paix; en tant normal, je devrais alors me réveiller, mais étrangement, docteur, j’éprouve à ce moment comme un sentiment de retour à la normale, et je prolonge mon roupillon, avec l’impression d’avoir, au volant de ma fiat prolétarienne, accompli ma mission), ne gardons que la bande son, parce qu’elle vaut plus que les spots qu’elle illustre.

Henry Mancini restera sans doute dans l’histoire comme le compositeur de bandes originales inoubliables, telles que, bien sûr The Party, ou la légendaire Panthère Rose. Le titre qu’on partage ici, s’intitule Lujon, et il fut composé pour une série des années 50, Mr Lucky. On le retrouve d’ailleurs dans l’album de Mancini, Mr. Lucky goes latin, dont il constitue une sorte de point culminant. Néanmoins, je le trouve finalement en meilleure compagnie dans la sélection proposée par DJ Cam dans sa compilation Honeymoon selected by DJ Cam. Ici, finie la lutte des classes, tout le monde roule en limousine feutrée, tout n’est que luxe, calme et volupté.

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Le Rock pour les nuls – Une virée dans le saezième, en petit bateau.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA 11 commentaires »10 mars 2010

Quand on pense que certains, par le passé, ont pu voir dans le rock une des formes que prendrait un jour la décadence, on se demande comment ceux-là vivent la lente mais certaine putréfaction de ce courant musical dans la marchandisation la plus éhontée : retour à la normale (C’est à dire alignement impeccable des rockers sur leur tête de gondole, avant qu’ils rejoignent le classement par ordre alphabétique d’auteurs, dans l’assemblage de d’éléments Benno de ceux qui sont conjointement clients de l’agitateur d’idées et du democratic design : H comme Halliday, I comme Izia, D comme Domique A (ou bien A comme Dominique A ? Cruel dilemne…) chacun à égalité, puisque tous dans la même catégorie) ? Ou bien confirmation de la condamnation de ce mouvement, qui fut perçu de ses débuts comme dérangeant, trop dionysiaque, trop mal peigné, trop brutal, trop décadent, justement ?

Une troisième voie est possible : ce qui peut être dénaturé n’est pas par nature dénaturant, il est aussi une autre nature. Si le principe de corruption peut être lui même corrompu, c’est qu’il n’y a pas d’un côté les belles choses qu’il s’agirait de protéger, et de l’autre le principe destructeur qui ne vise qu’à les mettre en danger. Ici comme ailleurs, les choses sont un peu plus dialectiques qu’elles n’en ont l’air. Or, on le sait, le rock a été, comme tout le reste, transformé en pâtée pour animaux mangeurs de pâtée, en forme d’énergie aussi contenue, et aussi franchement subsersive que peut l’être une dose de 33cl de Red Bull light, ou une lampée de Canada Dry.

Ainsi, à quelques jours d’intervalle, on put voir Izia intronisée reine du rock’n'roll français (entre une séquence de remerciements de Johnny Halliday pour sa victoire de la plus belle tournée, et une performance de Shakaponk dont on retiendra surtout le fait que le singe est décidément le meilleur ami du graphiste video (on imagine tout à fait les mots « ça l’fait » prononcés au moment où on a soumis l’idée de ce visuel décoratif au groupe, qui a l’air de ne pas être à un cliché près)), et Saez (lui même auteur de happenings totalement rébellisants lors de précédentes victoires de la musique) devenu héros autoproclamé de la critique de la société de consommation.

Le cas de Saez est un peu dérangeant, parce qu’on ne sait pas trop si les pincettes avec lesquelles on doit le prendre sont dues au fait que ses textes semblent avoir été écrits par un adolescent contemporain qui aurait découvert avant hier Léo Ferré, et n’en aurait retenu que les aspects les moins subtils (on a envie de noter, dans la marge de ses dissertations « grandiloquent »), au cynisme accompli du monde musical qui a fait de ce genre d’indignation envers la marchandisation… une marchandise (mais on peut reconnaître à Saez le fait qu’il n’est pas tant médiatisé que ça, quoique…), ce qui rend l’objet Saez tout à fait compréhensible en termes de positionnement marketing (le bonnet qui va bien quand il faut avoir le bonnet qui va bien, le cheveux gras et pas trop structuré (mais pas trop structuré exactement comme il faut), le gros gilet tricoté par Dieu sait qui, la barbe de quelques jours (réglage 5 sur la tondeuse à barbe qui fait très bien les barbes ayant l’air pas rasées), la feuille pliée en 4 dans la poche arrière du jean, sur laquelle on a griffonné quelques lignes de rébellion trentenaire, où les mots affectés semblent se battre avec les traces de doigts encore pleins de Clearasyl, qu’on déclamera, plutôt que de céder à la tentation de l’énervement (ça évitera d’ailleurs de dépenser de l’énergie à s’énerver, mieux vaut dire qu’on pourrait le faire, qu’on en a même envie, mais qu’on préfère pas) avant de quitter le plateau, sur un coup de tête dont l’animateur dira immédiatement, pour rassurer les autres invités, que c’était « prévu comme ça »; mis en scène quoi, packagé), ou bien au fait que même s’il était sincère (ce dont on ne sait rien : il y a un seuil au delà duquel la panoplie de la sincérité devient suspecte, quand même), l’état actuel des choses rendrait de toutes façons l’opération équivoque, toute initiative étant désormais noyée dans la mer agitée du clapotis ambiant dont chacun a bien compris que n’émerge que l’écume, qui a l’avantage de passer au zapping, alors il faut faire impression.


Damien Saez « Ce soir ou jamais » France 3 le 09/03/10
by Blooms

Faire impression, c’est en gros le projet que semble s’être donné la fameuse affiche interdite. On peut dire mille choses à ce sujet. On peut penser tout ce qu’on veut du cynisme de la RATP qui ne souhaite pas voir les pubs Aubade placardées à côté d’une affiche qui rend le procédé de la femme-objet obsolète (on peut penser aussi, comme Saez, que ces espaces pourraient être consacrés à l’exposition d’oeuvres, et c’est sans doute une sacrément bonne idée, si on a envie de voir le prix du ticket augmenter encore un peu beaucoup; au moins, on aura des beaux murs, et on sera une poignée de privilégiés, sans doute très cultivés, et très esthètes, à les contempler dans les couloirs d’un métropolitains enfin débarrassé de ces salauds de pauvres). On peut se dire, aussi, qu’on est quand même dans un monde bizarre, qui refuse de voir une femme exposée là où on trouve tout à fait normal qu’on ait installé un siège enfant (parce que, franchement, quitte à faire du décodage sauvage d’images, c’est quoi le siège pour enfants dans les chariots de supermarché, si ce n’est une manière de mettre l’enfant au milieu des marchandises, de l’acclimater au supermarché, de l’intégrer lui même au cycle de ce qui se vend, s’épuise, et s’abandonne ? (hein ? quoi ? c’est juste « pratique » ? C’est PRATIQUE de mettre les gosses dans le caddie quand on fait les courses ?!)). On peut se dire que l’image est belle, et que c’est quand même bizarre qu’on la trouve belle, étant donné ce qu’elle montre, mais que finalement, c’est peut être pas si étrange que ça, parce que finalement, on a déjà vu ça mille fois, qu’on y est déjà acclimaté, et qu’en définitive, l’affiche de Saez constitue moins une dénonciation qu’une complaisance (et ce d’autant plus que ça fait quand même un moment qu’on se complait à dénoncer ce qui nous fait baver, et qu’on est pour de bon accoutumés à l’idée que la dénonciation soit vaine, comme les « J’accuse »).

On peut enfin se dire que Saez n’en est pas à son coup d’essai côté marketing viral, et qu’il fait même partie des maîtres dans la sphère V.I.P. de ceux qui apprécient d’utiliser les medias en leur crachant dessus (et ça tombe plutôt bien : les medias savent qu’il y a pas mal de parts de marchés à gagner à se faire cracher à la gueule, ils sont même prêts à tendre l’autre joue). On en connait beaucoup, des chanteurs qui, méprisant à ce point le « système » de vente de la musique, ont pris grand soin de ne surtout jamais louper une occasion de participer aux Victoires de la Musique (en gros, à chaque fois qu’ils ont été nominés ?), sachant à cette occasion être là sans avoir l’air d’y être, faire mine de ne pas y toucher, prétendre détourner le système de l’intérieur, mais surfer néanmoins sur les émotions en vogue, mixant tout ce qui peut toucher, des ritournelles Eminémisées de Dido (bonnet savamment enfoncé sur le crâne, comme le petit maître du moment, le j’m'enfoutisme en moins, avant de l’enlever pour une séquence plus inspirée de Taxi Girl, les suicidental tendencies en moins) aux phrasé noir désireux, la voix d’un Raphael qui aurait largué son conseiller marketing et changerait subitement de coeur de cible, pour cause d’overdose de mièvrerie ? Au moins, quand Noir Désir vient mettre les pendules à l’heure sur la même scène, ils le font rapide, ils disent les choses telles qu’elles se présentent, ils ne prennent pas la pause de ceux qui ne sont pas distribués, ou de ceux qui ne vendent pas de disques (Paris, le dernier Saez, est disque d’or), et au passage, ils disent merci. Pas de ça chez Saez, et on ne saura pas si c’est parce qu’il est comme ça, vraiment, ou si c’est parce que ça rentre pas dans la ligne éditoriale du personnage. Sans doute est ce d’ailleurs, en fait, désormais indiscernable.

Là, à entendre Delarue, à la fin de la prestation saezienne de 2001, demander ironiquement « Alors, qui c’est qui a dit que le rock était mort ? », on se dit que la seule réponse qu’on puisse donner, c’est : « Ceux qui prétendent encore le chanter ».

Du coup, on mettrait bien Izia en garde à vue.

Bien sûr, bien sûr, appartenir au clan Higelin apporte une Stage-credibility plaquée or. Bien entendu, elle a une voix. Le problème, c’est qu’elle n’a rien à dire. Décrivant sa musique sur le plateau du Grand Journal, elle se placera dans la lignée de Janis Joplin, mais en plus Youpi ! Consternation. En gros, on a l’impression d’une erreur d’état civil : en fait, c’est Janis Jospin qui se trouve sur scène, en marionette de Valery Zeitoun, petite fille toute excitée d’être comme ça le centre des attentions, petite fille gâtée, à qui on ne refuse rien, et vu comment elle braille, on devine pourquoi. Marionnette d’un public qui ne s’y trompe pas, et qui ne respecte rien, pas même ses idoles : ainsi, dans la boite à questions, quand on lui demande, opportunément, de faire sa Joplin, elle s’exécute, et pousse une beuglante de plus, ayant compris qu’elle assumerait d’autant plus d’être « la fille de » en s’inventant une mère vocale.

Mais soudain, le disque se grippe : dans la semaine qui suit la double victoire d’Izia sur la musique, qu’en retient la presse ? Technikart, p.2 Izia en maillot de corps Petit Bateau, coiffure copyright Bruce Dickinson 1984. Inrocks p.17, de nouveau, Izia en gamine qui empoche, du haut de ses 231 mois, le magot de la vente d’une image toute fraiche, qui ne lui appartient, donc, déjà plus (on l’imagine bien blindé, le contrat avec Petit Bateau, en matière d’hygiène de vie : rock’n'roll, d’accord mais maintenant, hors de question de faire des frasques qui vont au delà de beugler, comme une gamine, et de dire des gros mots (idem), et pas question de s’approcher de Coeur de Pirate sur la scène des Victoires de la musique : ses tatouages sont clivants, et elle colporte une image de l’enfance devenue adulte qui n’est pas corporate, elle brouille le message).

Bref, au moment où on demande qui a tué le rock’n'roll, Izia passe dans le champ de la caméra de surveillance, au pieds du malade, un flingue dans les mains, et un plan furtif nous montre Valery Zeitoun, lunettes de commanditaire sur le nez, observant de loin l’exécution des instructions. Mais que fait la police ?!

Alors, ok. On dira qu’Iggy Pop fait lui aussi de la pub. Ok. Mais l’aurait-on imaginé en faire à 19 ans ? On dira qu’on ne lui aurait certainement pas proposé d’en faire. Mais c’est bien le fait qu’on propose à Izia d’en faire qui constitue un symptôme tout de même « parlant » : Parce que dire « Putain » trois fois de suite, et de manière très, euh… préparée et très hmmmm… mal jouée, ce n’est pas avoir une atttitude rock, c’est seulement se comporter comme des enfants tels que la publicité aime se les représenter (et la marque Petit bateau, en particulier). Si Izia était aussi libérée que son plan marketing veut bien donner l’impression qu’elle est, elle devrait être tout à fait infréquentable, et les actionnaires de quelque marque que ce soit devraient interdire ab so lu ment qu’on lui propose d’être l’ambassadrice d’une quelconque enseigne (à part, peut être, telle ou telle marque d’alcool, mais c’est déjà tellement fait, ou d’armes, peut être. Izia, tête d’affiche pour Alliant techsystem, pourquoi pas, ou égérie de Blackwater, tiens oui. Mais Petit Bateau (et qu’on ne nous fasse pas le coup du décalage, ni de l’ironie, ça fait longtemps que ces méthodes ont toutes été avalées par l’ogre Propagande))… … Si cette fille faisait son job correctement, elle devrait avoir l’interdiction de s’approcher à moins de 200m des écoles.

On ne sait pas trop ce que ça fit, à Dominique A, de se retrouver dans cette cour de récréation là, au milieu des gamines qui crient « PUTAAAIIIIIIIN !! ».

Et de perdre contre ce clan là, confronté à cette incroyable information : les professionnels de la profession, s’ils devaient le classer quelque part, le caseraient bien au chaud dans la catégorie « rock ». Et dans cette catégorie, ces même pros le trouvent quand même moins fort qu’Izia. Et pour couronner le tout, Nagui prendra soin de le préciser, remuant le couteau dans la plaie : c’est bien sous la triple casquette d’auteur, de compositeur et d’interprète qu’elle le bat. Génial. Et comme elle n’écoute que du rock de 40 ans d’age, elle n’aura aucun mot pour ses adversaires d’un jour. Mais il est vrai que du point de vue du positionnement médiatique, se réclamer de Led Zepelin, c’est aujourd’hui moins clivant que de féliciter Dominique A. On comprend bien que tel un Obispo déguisé en Captain je n’sais quoi, la damoizelle doive respecter les codes de l’univers qu’elle s’est soigneusement confectionné sur scène.

Là dessus, Selif Keita venait nous conter, sur des rythmiques qui seront l’un des rares moments d’envolée de la soirée, des choses incroyables : « La vie sera belle, chacun à son tour aura son amour »

Suprême courage de la naïveté la plus nue, élégance totale de cette Afrique qui débarque et donne une claque à tout le monde, allumant la lumière là où ils auront été si nombreux ce soir là, comme tous les autres soirs, et le jour aussi, à tenter d’assombrir le tableau. Impossible pour les labelisés du rock de porter de tels discours, impossible d’être à ce point ouverts, parce qu’ils se découvriraient vulnérables, impossible de lâcher prise à ce point, juste parce que le rock est devenu, aux mains de ceux qui tirent les royalties de la franchise wock’n'woll, un petit animal de foire crispé sur ses gimmicks, n’osant plus mettre un pied hors de son territoire.

Ce soir là, pourtant, on avait plutôt envie de décerner la Victoire du rock à la radieuse douceur triste de Salif Keita. Mais voila bien ce que le rock n’oserait plus. Ca brouillerait l’image.

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Composite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »7 mars 2010

Hier soir, l’expression Victoire de la musique semblait trouver enfin un sens, après des heures d’errances livrées aux aléas des artistes quasi oubliés que leur maison de disques comptait rappeler aux bons souvenirs de consommateurs qui ne sauraient plus quel best of consommer, de satisfécits décernés à la chanson française par un Aznavour tout content de voir des Renan Luce, des Vincent Delerm et toute la fameuse scène française de la chanson dite réaliste, et reconnu ce soir là comme Grand Sage de la musique française, malgré son mépris évident pour ce que cette musique française peut avoir de plus passionnant, justement.

Après une reconnaissance plutôt justifiée, tout de même, d’un Benjamin Biolay qui, bien qu’assagi, fit sentir un court instant que l’institution que sont ces Victoires tentait peut être bien de faire la promotion d’autre chose que la musique en plaçant sur un pied d’égalité les niaiseries d’une Coeur de Pirate, les élucubrations d’un Helmut Fritz et les constructions malignes et indéterminables dont il est lui même l’auteur, decernant au passage ses propres victoires aux artistes que lui même admire, intervint cette catégorie fourre-tout qui concerne les musiques électroniques et dance. On notera au passage qu’il est tout de même génial de reléguer en fin de soirée, et dans un ensemble vague dans lequel on retrouvera aussi bien David Guetta et Wax Taylor, des musiciens qui sont précisément, n’en déplaise à Charles Aznavour, ceux qui exportent un savoir-faire national qu’on semble reconnaître assez largement dans le monde.

Mais peu importe l’audience et la reconnaissance, argument qu’on laissera à Muse, dans sa petite guerre médiatique avec les Inrocks, en cette fin de soirée, il se passait autre chose, de plus intéressant.

Victorieux de cette catégorie « Musiques électroniques et dance », sans doute parce qu’ils en constituaient la seule synthèse possible, les Birdy Nam Nam achevaient leurs remerciements en conseillant de télécharger leur propre musique, ainsi que toute celle que l’auditeur pourrait souhaiter écouter. On imagine assez l’entourage de Johnny Hallyday, confortablement installé devant son écran aussi large que mince, dans quelque confortable canapé de la rue du faubourg Saint-Honoré, considérant à quel point ces jeunes artistes soigneusement lookés peuvent vite cracher dans la soupe que les maisons de disques, et le public, veulent bien leur servir. Le conseil délivré par un Little Mike à la mèche pourtant toute néo-libérale ne fut contré par aucun message nous rappelant qu’on était en train de priver Johnny et consorts d’une énième villa dieu seul sait où quelque part dans quelque gated community, personne ne vint se plaindre. Ni Hadopi, ni Loppsi, ni Acta ne furent convoqués, même le ministre de la culture s’en tint à un exercice un peu puéril et peu inspiré, qui consistait à broder maladroitement un compliment à Charles Aznavour sur la base des titres des chansons de celui-ci, signalant à qui voulait bien le voir que Frédéric Mitterrand n’est pas très habile à ce petit jeu du Mix, et qu’il devrait considérer avec un peu plus d’égards (en fondant des lois qui les protège, par exemple), ceux qui, eux, excellent dans cet art.

Peu à peu, il semble qu’on reconnaisse qu’on passe à autre chose. Mais à quoi ?

La prestation, courte, des Birdy Nam Nam en fournissait les indices. S’ils jouent sur ce que beaucoup n’oseraient pas appeler des « instruments », c’est que cette musique issue du turntablism est l’une de celle qui, avec le jazz, le dub en particulier et les soundsystems en général, le rap, les blatvois et donc, un certain courant des musiques électroniques, trouve son sens dans sa réalisation collective, dans le dialogue entre ceux qui l’exécutent et ceux qui en jouissent, dans l’acte musical lui même, et non plus dans le monologue auquel ‘un hypothétique artiste, le plus souvent lui même auto-décrété, se livre devant un groupe de personnes identifiées comme étant « le public ».

On mesurait cette nouveauté, hier, dans la distance qui dessinait un abyme entre Coeur de Pirate, remerciant les ex qui l’ont larguée, permettant l’écriture de multiples chansons racontant ces abandons successifs, dans lesquelles un public on s’en doute souvent féminin vient se complaire à partager une impression de déjà vu (on les entend dire, après coup « Ah ouais, c’est trop ça »), à la manière d’une Vitaa, et le quatuor de Djs, qui focalise son attention sur la musique et sur la scène, et qui devait trouver tout de même très très étrange, ce public enraciné sur son siège (qui n’osa même pas lever son cul pour la performance pourtant bien plus convenue de M, c’est dire si c’était peut-être, éventuellement, la Victoire de la musique, mais ce n’était certainement pas sa fête…). Birdy Nam Nam devenait soudainement un canal de diffusion, alors qu’ils sont d’habitude plutôt des composants dans une alchimie qui met l’auditeur dans le bain de l’expérience musicale.

Eh bien, vous savez quoi ? Jacques Attali permet de comprendre ce qui se passe là. Je ne doute pas que c’est là une information qui va en inquiéter quelques uns, et moi même, je suis pris d’un certain vertige à cette idée. Mais ne faisons pas la fine bouche, le bonhomme est un malin, il a un certain talent pour l’identification des schémas (je le vois parfois comme une sorte de Cayce Pollard (et il me semble être une incarnation assez crédible, quoiqu’inattendue, de l’univers de William Gibson)), et un sens de la correspondance qui permet de générer de la pensée, et c’est quelque chose que je cherche, y compris chez ceux dont le style me semble être un motif suffisant de soupçon.

En 1977, Jacques Attali publiait un ouvrage de réflexion sur la musique, intitulé Bruits – Essais sur l’économie politique de la musique. L’essai fut quasiment intégralement remanié pour être publié de nouveau en 2001, adaptant ses intuitions précoces à l’univers de la musique telle qu’elle se dématérialisait déjà. On peut être très agacé par le personnage, sans doute à la mesure de l’agacement que le monde tel qu’il se traine provoque chez lui. Néanmoins, la manière dont Attali observe les formes successives de la musique à travers son histoire, associant chacune d’entre elles au monde politique qu’elle annonçait. Il trace ainsi trois grands principes dans la dynamique musicale : Le sacrifice qu’accompagne la musique liturgique, la représentation qui sera la bande son de la bourgeoisie, la répétition qui est la forme de la musique consommée sous forme de marchandise, dont on sait qu’elle est aujourd’hui en crise.

Ainsi, l’intérêt du livre d’Attali, au delà de l’érudition dont les chapitres précédents font preuve, réside principalement dans sa dernière partie, intitulée « Composer », car elle étudie la manière dont peu à peu la musique, et ce bien avant que les moyens technique le permettent, va se réaliser avant tout comme expérience commune, dans laquelle chacun est une composante de l’oeuvre, soit parce que le musicien puise son énergie dans le feed-back du public, qui devient alors partie prenante d’une réalisation commune, soit parce que la musique se constitue selon les principes de l’open source, adoptant autant de géométries qu’il y a d’interprètes, les machines électroniques et la musique numérique permettant à chacun de participer au processus, pour peu qu’il « se sente » d’y prendre part. La musique de Birdy Nam Nam puise ses influences et ses principes à cette source là, et le quatuor semble être assez au fait du caractère finalement accessoire et accidentel du disque et de sa distribution dans l’économie nouvelle dont cette musique annonce les schémas. Renouvelant les réflexions sur le don, le partage, elle est l’image même de créateurs qui se soucient de l’oeuvre commune créée en compagnie de tous ceux qui participent aux performances, pour des raisons qui ne se réduisent pas à la somme d’argent qu’ils ont dépensée pour y assister.

En somme, on est passé, entre Coeur de Pirate, produit déjà consommé, passé à la moulinette du marketing, de la logique de la minette packagée afin d’être exposée à une audience, et Birdy Nam Nam, collectif remixant les sons d’autrui pour autrui, de la logique des assistants à celles des composants. De l’assistance à la composition.

En février 1977, dans le n° 121 du magazine littéraire, Jacques Attali était interviewé, sur presque quatre pages, par Agathe Malet-Buisson. Il n’était pas encore confronté aux phénomènes liés aux musiques électroniques, ni au piratage tel qu’on peut l’observer maintenant. Néanmoins, on y discerne tout de même une vision qui permet, déjà, si ce n’est de comprendre, tout du moins de penser le devenir de la musique. Et on l’aura compris, il y a là un ensemble de principes qui commandent, en fait, des domaines bien plus vastes que le seul partage des sons. Voici ces quatre pages :

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Lakustre

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 février 2010

Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.

Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.

Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète.

Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).

Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.

Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore.

Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.

Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.

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L’étranger

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC Laisser un commentaire »2 février 2010

Get the Flash Player to see the wordTube Media Player.

Quite à avoir admis que le concept de « nation » prenait racine en moi dans les pochettes un poil ridicules des disques de Heavy Metal de mon adolescence, autant avouer aussi que le titre du précédent post était dû à Duran Duran, qui faisaient aussi partie des groupes qui peuplaient les K7 que je glissais quotidiennement dans mon walkman Sony. Oui, la cohabitation entre Manowar et les peroxydés de Birmingham paraît improbable, mais qu’on se rassure, ils se trouvaient sur des home-made-compilations différentes (il me semble).

Toujours est-il qu’à cause du titre de l’article précédent, j’ai maintenant cet étrange morceau (oui, Duran Duran ne me semble pas réductible à l’usine à tubes bien connue, c’est aussi d’après moi quelques tentatives musicales un peu plus audacieuses, qui mine de rien ne vieillissent pas si mal) dans les neurones. Pour la petite histoire, The seventh stranger se trouve sur deux albums du groupe : Seven and the ragged tiger (1983) et Arena (1984), dans des mixes qui semblent être un poil différents.

Accessoirement, j’aime la capacité qu’a l’anglais à suggérer tout et n’importe quoi. Les textes des chansons anglo-saxonnes me semblent toujours être plus ou moins connectés avec l’univers tout entier. Ainsi, même un refrain de Duran Duran semble parler d’identité, nationale ou pas :

I must be chasing after rainbows
One thing for sure you never answer when I call
And I wipe away the water from my face
To look through the eyes of a stranger
For rumour in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
Walking away like a stranger
From rumours in the wake of such a lonely crowd
Trading in my shelter for danger
I’m changing my name just as the sun goes down
In the eyes of a stranger

On doit être en train de chasser des arcs-en-ciel…

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Kaleïdoscope

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »9 novembre 2009

Afin d’éviter une focalisation excessive sur le monde tel qu’il va, hypnotisons nous :

Un clip hypnotique, d’un groupe mélangeant influences psyché et ambiances noctambules. Il n’y a rien de mieux, pour rebooter les neurones, que prendre la bagnole et tailler la route de nuit, sans destination particulière. Certes, le carburant se faisant rare, le projet devient incorrect. Mais ils sont finalement peu nombreux, les Kowalski qui conservent dans leur garage, les uns une Dodge Challenger R/T, les autres une Ford Gran Torino, et même si les V8 boivent leur ration de gazoline, décidément insoucieux de l’essence, ces quelques pale riders devraient laisser nos stations essence moins asséchées que ne le sont leurs perspectives.

Le groupe, c’est Kill for Total Peace.
Le titre, c’est 50 seconds.
Le clip est réalisé par Helena Klotz.

Ce genre d’engin auditif se tient dans l’écurie Pan European Recordings, dont on peut souvent penser le plus grand bien. La preuve ? Larry Debay, qui est un des disquaires survivants de la capitale du monde (L’exodisc, Paris18), ne tarit pas d’éloges à propos de Kill for Total Peace : « Se réveiller avec le cerveau bombardé par mille informations inutiles. Un monde adulte n’offrant qu’un univers froid totalitaire. Contact de nuits sauvages. Connexion sur des stratégies obliques. Elaboration d’un univers musical. Des liens tissés par 5 garçons aux pensées nouées sur une visée commune. Lumières aveuglantes. Douceur des paysages. Grisaille de sites industriels. Au bout de la rue où se trouve leur studio, ils marchent. » Sons dotés de têtes chercheuses vérouillées sur les neurones, obstinément : ça ne fait bouger que la tête, de l’intérieur. Mais Helena Klotz l’a bien saisi : ce sont là les paysages dans lesquels nous pouvons cruiser sans limite vers nos vanishing points quand tous les soleils se sont éteints.

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Théorie des ensembles

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, POP MUSIC 6 commentaires »15 septembre 2009

Alors, ok.

Donc, récapitulons :

MUSIC-US-MTVTaylor Swift : meilleur clip d’une artiste féminine.

Ok.

Beyoncé : clip de l’année.

Alors, si on pige bien le truc, d’après les MTV Video Awards, Beyoncé n’est pas une femme.

Voila, ça va calmer tous les mecs qui se triturent les corps caverneux en pensant à elle.

Et ça confirme du même coup, que décidément, Kanye West est bel et bien gay.

(et j’ai conscience que pour certaines catégories de lecteurs, ce message doit sembler totalement crypté !)

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Kant surpris en plein Moonwalk

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC 13 commentaires »5 août 2009

Chose promise, chose due, je devais remixer Michael Jackson à la sauce kantienne, on s’y lance ce matin même.

Tout d’abord, un retour sur la discussion qui lança cette promesse (mais qui ne lança pas la réflexion elle même : ça fait un moment que je me dis que la pensée de Kant a quelque chose à offrir à la culture populaire.

Ensuite, il faut sentir; et… est ce que tu peux sentir ? (intermède récréatif au tempo bien martelé, à la militance évangéliste juste joyeusement kitsch, tout ce qui plait en somme !)

Au commencement, était le corps. Oui. Et le corps était tourné vers ce qui n’était pas lui, et le corps était lui-même. Il aspirait à ce qui était hors de lui. Et tout était par lui, et rien de ce qui était, n’était sans lui. En lui était la vie. Et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise.

Oui. Au commencement est le corps. Sinon, aucun discours esthétique ne tient (comme tout le reste, d’ailleurs). On semble l’oublier, rappelons le : nous sommes avant tout un corps. Et ce qui distingue ce corps des autres, c’est qu’il est doté du « verbe ». Il parle. Ah. Première pause : dire qu’on parle n’est pas suffisant, parce qu’on résume trop facilement ça au simple échange d’informations, exercice dont les autres espèces vivantes se sortent elles aussi assez bien, avec cet avantage décisif qu’elles, au moins, ne mentent pas. Ce qu’il faudrait plutôt dire, c’est que nous sommes doués de la parole. Et dans le fond, quand le latin dit « verbe », il traduit le grec « logos », qui doit être considéré, ici, comme le langage universelle. Une parole qui atteindrait un propos perçu, compris et reconnu de tous comme étant « juste ».

Bref. Un chant.

Résumé : le corps, quand il est humain, cherche à exprimer quelque chose qui le dépasse, et qui puisse réunir tous les autres corps dans un énoncé commun. Un choeur. Et les corps cherchent le rassemblement. Ils ont le sentiment qu’ils ont une racine commune, qu’on les a séparés, et qu’ils sont destinés à être réunis dans une paix perpétuelle et une harmonie vocale. Une vibration commune. Une bonne vibration en somme.

Réécrivons l’histoire (mais l’histoire n’est que réécriture) : les grecs furent un temps l’incarnation de l’homme, parce qu’ils lui donnèrent la parole. Et dans leur tête, il ne s’agissait pas juste d’une langue parmi d’autres, mais de LA langue, cette manière de faire vibrer l’air, d’y émettre des ondes porteuses de vérité. Mais les grecs n’étaient pas seuls, leur langue, en s’éloignant du chant pour aller vers la rhétorique (tiens, on parlait de Jean Paulhan il y a peu, lui appelait « rhétoriqueurs » ceux qui voyaient dans le langage un moyen fiable d’exprimer la pensée; les autres, il les appelait « terroristes »; or, qu’est ce qu’être terroriste du langage, si ce n’est ramener celui ci vers le cri, vers le chant, vers un mode d’expression du corps qui puisse dépasser les particularismes et les limites des langues ?), devint, simplement, une langue portée par un peuple qui, dédaignant les pulsions du corps, avait oublé comment se battre, et disparut (je résume). Survécut néanmoins ce qui ne pouvait disparaître, parce qu’universel : les idées, désormais traduites dans une autre langue.

Le corps est toujours le dindon de ces farces là. On se souvint des grecs pour Platon, on oublia bien sûr Diogène, le réduisant à cette image de branleur public, on répéta que le destin de l’homme était de s’arracher à son propre corps pour aller vers les sphères spirituelles, et on fit en sorte d’interdire les écrits de ceux qui n’adhéraient pas à cette thèse des outre-monde. D’un certain point de vue, c’est bien joué : l’esprit grec n’avait péri qu’en apparence; tel un parasite pratiquant l’autostop, il s’était installé sur le siège passager de la bagnole du christianisme. C’était la place du mort mais ça tombait plutôt bien, puisque chrétiens et platoniciens disaient finalement la même chose : pour bien vivre, il faut mourir. Le véhicule occidental était désormais suffisamment bien conçu pour foncer dans l’histoire. A tombeau ouvert.

Pas plus que les grecs, l’occident n’était seul au monde. Mais peu lui importait, parce qu’il était animé désormais par cette force dont seuls les illuminés sont dotés. Ne doutant plus d’être appelé à éclairer le monde par la seule puissance de l’esprit, il parvint, en effet, à reléguer dans ce qui se fait de plus bas tout ce qui a trait au corps. Orthopédique, l’occident passa son temps, non pas à voiler les corps, ce qui aurait constitué un moindre mal, mais à les dresser, à les tendre le long de la droite ligne, inventant mille astuces pour plier le corps aux exigences de rectitudes de l’esprit. Corsets, danses de salon, escrime, agrès, piano, harpe… Les femmes n’étant alors que corps, c’est leur santé mentale qui constitua le prix de leur formation, au point qu’on retrouva, au début du vingtième siècle, les mieux formées d’entre elles dans un état de nervosité et d’incapacité physique qui s’appelait alors « normalité exigée », et qu’on classe aujourd’hui parmi les névroses.

Entre temps, on n’avait néanmoins pas pu camper sur la seule position de l’idéo-christianisme. Parce que les croyances se fissuraient. Parce que le vil corps du peuple prenait conscience de lui même, parce que la matière s’imposait. L’empirisme réveilla quelques uns de leur sommeil dogmatique. Il fallait alors tout repenser en sauvant l’essentiel : la suprématie culturelle. Parce qu’en ce temps là, c’était la seule qui valait vraiment. Oui, tout n’était pas encore réduit à l’économie.

Kant, finalement, c’est ça : une pensée qui veut être tendue entre ces deux points cardinaux que sont le corps, et l’esprit. Une pensée qui tente d’être universelle tout en n’étant pas simplement idéaliste. Ou si elle l’est, ce n’est plus du tout au sens où on l’entendait auparavant. Et, bien sûr, au coeur de la réflexion, l’esthétique, puisque c’est là que l’essentiel, le plus étonnant, et le plus intellectuellement dangereux se passe :

- D’abord, parce que l’esthétique, c’est l’étude du rapport que nous entretenons avec le monde, la manière dont les impressions se font en nous, à partir de ce qui n’est pas en nous, mais sans pour autant qu’on puisse affirmer que l’image, en nous, soit la copie de ce dont elle est l’image. Nous avons l’image, et nous devons nous en contenter, parce que voir, ce n’est pas simplement recevoir une forme, mais c’est former une image à partir de ce qui est reçu, sans jamais pouvoir aller au delà de cette image. Ah. Intéressant. L’universel, avant, ne se trouvait que dans le but ultime qu’étaient censés poursuivre les hommes. Et bien sûr, l’européen pouvait alors se considérer comme en avance sur les autres dans cette course à l’universel, avec tout ce que cela comporte de paternalisme avec les autres peuples (or, être paternel, c’est aussi être tutelle, et détenteur des moyens d’organiser l’économie des autres dans l’intérêt du tuteur, bref, ce positionnement n’était tout de même pas sans avantage). Désormais, l’universel serait non plus seulement dans les objectifs de l’humanité, mais aussi dans le rapport le plus simple que chaque être humain entretient avec le monde, puisque la structure que nous utilisons pour le percevoir est, pour tous, la même.

- Ensuite, parce que l’esthétique est ce rapport aux choses qui ne s’établit pas sur l’habituelle valeur de leur utilité (ça, à la limite, des singes en sont capables), mais sur le critère de leur beauté, c’est à dire un facteur qui est simultanément satisfaisant, et néanmoins désintéressé. Or, ce type de jugement pose un gros problème : il possède les caractéristiques contradictoires de la subjectivité, et de l’objectivité. Quand un objet plait, c’est une évidence ressentie personnellement : ça ME plait. D’ailleurs, l’objet (film, musique, tableau, situation, ou objets du monde de manière générale) semble être tendu vers moi, comme un don gratuit, dégagé de tout intérêt. Et pourtant, cette reconnaissance de la beauté d’un objet est ressentie comme devant être universelle. Cela se traduit aussi bien dans l’expérience personnelle que dans la conception abstraite de cette propriété de la beauté : on supporte mal que les autres ne tombent pas sous le charme de ce qui nous apparait comme manifestement beau. Et intellectuellement, la beauté serait réduite à néant, au rang de simple opinion des sens, si elle n’était que personnelle. En ce sens, on peut considérer que le beau dépasse le cadre habituel de la pensée, parce qu’il met celle ci en situation de devoir travailler à l’envers. D’habitude, pour reconnaître tel ou tel objet, on en a tout d’abord l’image (on dira, chez Kant, « le concept »), et ensuite on cherche les objets qui correspondent à cette image. C’est comme ça qu’on peut dire « ça, c’est une Jaguar, ça c’est une Aston-Martin », ou bien « Ca, c’est un blog qui fait des posts trop longs ». Dans le cas de la reconnaissance de la beauté, le processus est tout autre : la beauté s’impose sans qu’on puisse dire pourquoi, pour la simple raison qu’elle ne correspond à aucune image, à aucun concept préalable. je l’ai déjà écrit ailleurs, mais l’expression populaire « ça le fait » est une assez bonne traduction de cette spécificité de la beauté : on perçoit nettement que l’expérience fait quelque chose, sans pouvoir dire quoi. Mieux encore : on perçoit clairement et distinctement que cette expérience produit l’effet qu’elle doit produire, sans avoir la moindre idée de l’effet qu’elle est censée produire. En termes kantiens, ça se dit comme ça : « le beau est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue dans cet objet sans représentation d’une fin ». On reconnait l’achèvement de l’objet sans disposer d’aucun critère pour permettre d’en juger.

Et c’est normal, qu’on ne puisse pas analyser cet objet comme on le fait pour tous les autres objets : parce que, fruit du génie créateur, il apporte avec lui ses propres critères de jugement, qui ne le précèdent pas, mais le suivent. En somme, l’oeuvre ne peut pas répondre à une attente, puisqu’elle est ce qui déjoue les attentes. Au sens propre, on pourrait dire que la beauté relève de l’inespéré, de ce qu’on ne pouvait attendre pour la simple raison qu’on n’attend que ce dont on a idée. Juliette est belle pour Roméo parce qu’elle est précisément celle qu’il n’aurait pas sélectionnée sur Meetic. Idem pour Jack et Rose. Idem pour Ennis Del Mar et Jack Twist.

Ironie de l’histoire : celui qui vient sauver l’occident est aussi celui qui vient le perdre. Parce que Kant renouvelle le contrat que l’Occident avait signé avec l’universalité. Sauf que désormais, on ne sait plus où elle se trouve, et qu’elle vient nécessairement de là où on ne l’attend pas.

Bien sûr, les héritiers des lumières d’aujourd’hui, qui portent le cheveu mi long et se décrivent comme « penseurs libres » n’attendent qu’une chose, c’est que la beauté apparaisse, comme par hasard, sous la forme qui leur convient. C’est à dire celle qui les conforte sur leur piédestal culturel. Ferry comparant Stravinsky et Michael Jackson, c’est symptomatique : simultanément, et habilement, on fait mine de viser l’universel en désignant Stravinsky comme le génie de ce siècle (et ça parle à tous : l’inculte se dit « ah, encore quelque chose qui m’échappe » (et d’ailleurs, plus Ferry mettra Stravinsky dans son panthéon personnel universalisé aux forceps, et moins le néophyte l’écoutera, Ferry conserve le beurre, l’argent du beurre, met la crémière sur le trottoir, fait payer pour qu’on la regarde, mais elle finit dans son lit parce que personne n’ose y toucher), le connaisseur sait que Ferry est iconoclaste, puisqu’il a choisi la référence problématique du vingtième siècle, celui qui a traversé suffisamment de périodes pour qu’on ne sache pas exactement de quel Stravinsky Ferry nous parle. On désigne donc l’universel, et on en prive la majeure partie de l’humanité. En somme, on adhère bien à l’objectif de cosmopolitisme kantien, mais en croisant les doigts pour que ça n’arrive surtout jamais.

Et on comprend la violence nécessaire ici. Parce que, finalement, que se passe t il avec Jackson ? C’est simple. Jamais une musique et des attitudes n’auront à ce point là réuni les hommes. On peut faire la fine bouche, dire que ce n’est qu’un effet commercial du au marché. Mais on sait que c’est faux. Quand les maisons de disques font en sorte que du Japon au Kansas, on admire Glenn Gould, personne ne vient crier au loup pour désigner le vilain marché qui viendrait uniformiser et mondialiser les sensibilités. Jackson n’est pas plus un produit du marché mondialisé que Bach. A un certain point de vue, Jackson est même plutôt ce qui, par son universalité, aura permis le marché (et accessoirement, sa mort sera le dernier ballon d’oxygène de ce marché là, avant qu’il s’asphyxie pour de bon (et, accessoirement, toute contente de soudain livrer chacun à soi même, l’humanité pourra attendre un moment avant de, de nouveau, communier esthétiquement (mais ce n’est pas très grave, on peut aussi l’unir dans la crainte))). Non, simplement, Off the Wall, et plus encore Thriller sont des formes musicales qui ont « parlé » immédiatement à tous, tout en ne s’adressant à personne. Disons le plus clairement. Cette musique n’était attendue par personne. Les noirs avaient leur musique, (allez, résumons cela sous l’appellation « soul ») leurs circuits pour l’écouter, leurs émission (Soul Train en particulier) pour voir des noirs chanter, et danser. Les blancs avaient leur musique (résumons cela sous l’appellation « rock »), leurs circuits pour l’écouter, leurs chaines de télévision pour voir leur groupe se livrer à leurs performances (MTV tout particulièrement, entièrement dédiée à la musique blanche, exclusivement… jusqu’à ce qu’on sait qui ait l’idée de faire des clips tellement énormes que la chaine n’ait plus le choix, parce que ce marché là était inévitable (là aussi, le marché n’est pas à l’origine de la chose)). Aucun fan de Van Halen n’avait envie de voir Eddie aller jouer le requin de studio pour un chanteur noir. Aucun amateur de soul n’avait envie de voir débarquer Slash des Guns’n'Roses pour jouer un solo dans un album de musique noire. A strictement parler, ces disques auraient du dégouter tout le monde, et si on en avait donné la définition avant de les faire écouter, ils auraient disparu avant le pressage. A strictement parler, aussi, cette musique épouse à la lettre la définition que Kant donne du génie : est génial ce qui n’obéit à aucune règle préalable, ce qui n’est néanmoins pas livré au simple hasard, mais qui apporte, fait reconnaître, et finalement, impose, ses propres règles. Thriller n’obéit à aucune règle connue, ne vise aucun public, se paie le luxe d’être seulement ce qu’une poignée de musiciens venus d’horizons incroyablement différents (jazz pour Quincy Jones, soul pour Jackson, rock fm pour la plupart des autres intervenants) imaginent librement, c’est à dire sans céder complaisamment à leurs propres goûts musicaux personnels. On regrettera évidemment que Boulez ne fut pas dans le studio (on ne le raillera pas, lui collaborait avec Zappa, et c’est bien là LA référence qu’aurait pu citer Ferry s’il voulait trouver une occasion manquée de communion mondiale autour d’une musique (mais bon… Ferry écoutant Zappa, qui y croirait (et puis, il a pris soin de placer dans son intervention son manque de goût pour Boulez, comme ça en douce, histoire de dire que les brebis sont bien gardées, hein, chacun chez soi (mais ça pose un problème, quand on vise l’universel, ce côté « chacun chez soi »)))).

Une musique qui ne vient de nulle part, (au sens où, si quelqu’un vient des quatre points cardinaux en même temps, on va avoir du mal à discerner ses racines (sauf si c’est un rhizome, mais je ne vais pas faire intervenir ici Deleuze, même si on pourrait), que la planète entière accueille corps et âme ouverts à cette expérience nouvelle, qu’elle reconnaît comme satisfaisante, gratuitement (et là, on s’en fout un peu que ça ait créé des bénéfices économiques sans précédent, l’économique n’est ici qu’un épiphénomène; et à tout prendre, Beat It est économiquement plus accessible qu’une représentation du sacre du printemps). Une musique qui n’est pourtant pas à elle même sa propre fin puisqu’elle innerve la majeure partie de la musique produite aujourd’hui, bonne ou mauvaise (et ça va des Justin Timberlake déjà plein de fois cités à Fred Viola, dont la manière de superposer sa propre voie pour former des choeurs me rappelle la manière dont Jackson procède, lui aussi, pour faire accéder sa propre voix, sous les multiples tessitures qu’on lui connait, à l’harmonie. Seul, et multiple à la fois. Lui, et personne), dans des formes parfois reconnaissables, ou bien dans des développements où ne demeure que la libération du corps, le sens du geste, de l’attitude, du souffle, du rythme, de la mise en place, de ce monde sonore qui s’est ouvert grâce à ses productions.

Le problème c’est, qu’évidemment, on ne voyait pas la beauté débarquer d’Afrique, puisque c’est nous qui étions censés la lui apporter. Ironie de l’histoire, qui a l’air d’avoir du mal à passer chez les héritiers officiels d’une pensée dont ils sont, finalement, les traitres (et, comme par hasard, Ferry n’aime pas Picasso non plus. Le jour où je retrouve cet extrait, je le diffuserai, parce que ça vaut le déplacement). La leçon kantienne imposait qu’on arrête d’attendre quoi que ce soit de la beauté. Derrière cet abandon en apparence sans gravité, il y en a un autre qui est politiquement plus gênant : il s’agit d’abandonner l’idée que notre culture soit, a priori, celle qui doive dicter ce qu’est le beau, et celle devant laquelle tout créateur doive s’incliner avant de créer. Jackson a, après Presley (que Ferry préfère, quelle audace !), réintroduit le corps dans l’esthétique, avec toute l’immédiateté que cela implique. Pour autant, il l’a fait en reprenant à son compte les fondamentaux de la musique telle qu’on la conçoit en occident. Cet occident là a trouvé l’occasion de réintroduire une énergie vivante, et vitale, dans ce qui était un corps tellement vidé de sa matière que ce n’était presque plus un corps. Voila le mariage auquel on était convié. Et c’est le genre de demande qui se fait rarement. Bien sûr, derrière ces préférences, traine la question politique. La lecture du livre de Ferry « Homo aestheticus » le montre assez clairement, puisque son propos est entièrement tendu vers une conclusion mettant en avant l’excellence comme élément de jugement majeur. Et, bien sûr, on continue à concevoir cette excellence comme étant, exclusivement, celle de l’esprit, au mépris du corps. C’est d’ailleurs assez drôle, parce que dans la dernière édition du monde diplomatique, on trouve un article savoureux relatant l’ambiance qui règne dans les croisières philosophiques au cours desquelles une population riche et déjà sage du nombre d’années qu’elle a traversées vient écouter messieurs ferry, Julliard, Bruckner et consorts disserter sur leurs sujets favoris (la perte des valeurs, la suprématie de la civilisation européenne, etc etc… A un moment donné, Ferry se livre à ce genre de plaisanterie qu’on tente quand on sent son public acquis d’avance, et il lance, à propos des auteurs qui n’ont pas été invités dans cette sérieuse croisière : « Tous ces Badiou, ces Rancière – pardon… pour moi, c’est des guignols -, quelle vie privée doivent-ils avoir, pour avoir besoin d’une telle compensation dans leur vie publique ? (…) L’intérêt des utopistes révolutionnaires pour le collectif n’est il pas la compensation d’une vie privée médiocre ? » (ça laisse sans voix, hein ?) Retournons l’argument (si on peut utiliser ce mot) : le mépris dont firent preuve Julliard et Ferry pour Jackson (et on voit bien que ça dépasse le simple étonnement devant la mediatisation de sa mort (si ce n’était que cela, on pourrait s’entendre)) n’est il pas du à une impossibilité de participer à cette aisance du corps, à un refus d’aller sur un terrain où tout le monde peut aller, à égalité, et festoyer ensemble, pour la simple raison qu’ils ont la haine du collectif, parce que c’est un danger sans cesse menaçant leurs privilèges (quoique Ferry affirme qu’il ne soit pas riche, tout juste sorti de la suite qui lui est réservée, sur le paquebot qui le paie…).

Il en va de la culture comme des autres biens, pour ces gens là : ils n’aiment pas partager, tout en faisant mine de se plaindre que tout le monde ne reconnaisse pas ce qui constitue, pour eux, des valeurs. A ce jeu là, la culture n’est qu’une arme de plus pour séparer les classes, et rendre un peu plus indignes celles qui n’apprécient pas Stravinsky. Philosophiquement, pourtant, on ne peut que difficilement passer à côté de ce que Kant implique en matière de réflexion sur la culture populaire, bien qu’il soit aisé (on l’a vu), de dédaigner ces questions là pour privilégier un élitisme toujours aisé, puisqu’on met de son côté la complexité des grandes oeuvres, qui permettent de se prendre au sérieux. Pourtant, ce qui est visé, c’est Ferry lui même qui l’écrit, c’est « une pensée esthétique de l’espace public comme espace intersubjectif de libre discussion non médiatisée par un concept, une règle ». Exactement l’inverse de l’appropriation médiatique et idéologique à laquelle il se livre quand il prétend décider, pour tous, de ce qui est beau, selon les concepts qui, sociologiquement, l’arrangent.

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