Archives pour la catégorie SOUNDSCAPES

Kaleïdoscope

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »9 novembre 2009

Afin d’éviter une focalisation excessive sur le monde tel qu’il va, hypnotisons nous :

Un clip hypnotique, d’un groupe mélangeant influences psyché et ambiances noctambules. Il n’y a rien de mieux, pour rebooter les neurones, que prendre la bagnole et tailler la route de nuit, sans destination particulière. Certes, le carburant se faisant rare, le projet devient incorrect. Mais ils sont finalement peu nombreux, les Kowalski qui conservent dans leur garage, les uns une Dodge Challenger R/T, les autres une Ford Gran Torino, et même si les V8 boivent leur ration de gazoline, décidément insoucieux de l’essence, ces quelques pale riders devraient laisser nos stations essence moins asséchées que ne le sont leurs perspectives.

Le groupe, c’est Kill for Total Peace.
Le titre, c’est 50 seconds.
Le clip est réalisé par Helena Klotz.

Ce genre d’engin auditif se tient dans l’écurie Pan European Recordings, dont on peut souvent penser le plus grand bien. La preuve ? Larry Debay, qui est un des disquaires survivants de la capitale du monde (L’exodisc, Paris18), ne tarit pas d’éloges à propos de Kill for Total Peace : « Se réveiller avec le cerveau bombardé par mille informations inutiles. Un monde adulte n’offrant qu’un univers froid totalitaire. Contact de nuits sauvages. Connexion sur des stratégies obliques. Elaboration d’un univers musical. Des liens tissés par 5 garçons aux pensées nouées sur une visée commune. Lumières aveuglantes. Douceur des paysages. Grisaille de sites industriels. Au bout de la rue où se trouve leur studio, ils marchent. » Sons dotés de têtes chercheuses vérouillées sur les neurones, obstinément : ça ne fait bouger que la tête, de l’intérieur. Mais Helena Klotz l’a bien saisi : ce sont là les paysages dans lesquels nous pouvons cruiser sans limite vers nos vanishing points quand tous les soleils se sont éteints.

Scanner Dj

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »26 septembre 2009

Comme il en était question dans le précédent post (« post précédent ? »), je fais de nouveau de la publicité pour Robin Rimbaud, alias Dj Scanner, pour la simple et suffisante raison qu’il me semble bien, tout de même, qu’il soit l’auteur de compositions qui sont capables de, tout simplement, capter ce qu’il y a d’esprit dans les espaces publics, et d’en faire quelque chose d’intime, comme si les couloirs du métro sonnaient à la manière des cathédrales, comme si les souliers des femmes sur le carrelage faisaient de la masse des transportés en commun de véritables processions , moitié recueillies, moitié résignées au son de la musique liturgique de ce temps ci.

Seulement six extraits, mais il faut écouter Robin Rimbaud, il le faut.

C’est compris ?

Vas-y. Fais-le.

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Et si vous y prenez goût, les activités de Robin Rimbaud peuvent être suivie ici : http://www.scannerdot.com/scanner_ie.shtml

Terra incognita – du bout du monde clos à l’univers infini, et de Miossec à 7-Hurtz

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, SOUNDSCAPES 2 commentaires »26 septembre 2009

Capter les messages des ondes ambiantes. Recevoir des échanges qui ne sont plus, diluées dans l’ionosphère. Saisir au vol les conversations hertziennes, les saisir sans même avoir à les décoder. Lâcher le sens pour accueillir les parasites comme un véritable langage, signaux stratosphériques, voix perdues, échappées dans l’espace, transitant de satellites en stations spatiales, franchissant à la vitesse des hyperfréquences les antennes, les relais, les mobiles, les centres répartiteurs, les kilomètres de câbles, les terminaux de toutes sortes.

Entre deux plages de chanson réaliste, on peut larguer les amarres et déployer les radiotélescopes pour se mettre à l’écoute d’autre chose que les détresses et fausses joies humaines. Bonne nouvelle, jamais la musique n’a été jusque là capable de produire ces tensions entre harmonies, bruits blancs et sons purs. Comme si on lançait dans l’univers des ondes porteuses, et qu’en croisant les signaux hyperbandes, les fréquences GSM, les transmissions intersidérales et les vents stellaires, elles nous revenaient chargées de ce que l’humanité transmet, additionnées de ce que l’univers charrie de messages non encore repérés comme tels. Il y a une poésie des messages incompris, un sublime des voix parasitées, une puissance du bruit et du larsen.

Pourtant, rares sont les musiciens qui ont jusque là manipulé cette matière qui, loin des notes, constitue pourtant le matériau sonore de notre époque. On sait bien que beaucoup voudraient que l’essentiel de notre présence au monde puisse s’exprimer via une guitare, un tambourin et quelques mots bien choisis. On peut certes le faire et cela témoigne d’une partie de nous mêmes. Mais cette musique là est comme une énorme racine qui nous maintient enchainés au sol dans lequel nous avons poussé. Cloués au sol par la nécessité d’y puiser les ressources qui nous permettent d’y survivre, nous nous dressons pourtant aussi vers le ciel, tendons nos bras pour, si ce n’est le saisir, du moins tenter de le capter (Bergson, sors de ce clavier !). Bref, il faut bien l’avouer, on n’a pas totalement abandonné tout espoir de transcendance. (je vais me prendre une baffe)

Et ça ne se satisfera pas avec une répartition équitable des richesses. (et un coup d’boule)

En fait, c’est peut être pire encore que ce qu’on croit. Ou mieux, si on l’accepte. Les deux pieds sur la terre, nous pouvons saisir chez un Miossec, par exemple, quelque chose de nos vies embourbées, de nos élans individuels tués dans l’oeuf, de nos essais avortés, de nos sauts de crapauds malhabiles, mal visés, toujours trop approximatifs pour nous mener vraiment quelque part. Et nous sommes cela. Et il y a dans ce réalisme une pièce de notre vérité. Et pourtant, si c’est bien au bout des terres que Miossec embarque son monde, et si c’est là qu’il a en fait toujours vraiment été, on devinera qu’on ne peut pas se tenir ainsi penché, à la toute fin des terres, au dessus des eaux, par dessus les falaises, sans aspirer à partir. Les phares, les vents marins, les courants, les sémaphores, les supertankers sont autant d’invitations au voyage. Entre eux s’échangent les signaux incompréhensibles pour le terrien, mais qui sonnent comme un appel.

On peut écouter la météo marine, n’y rien comprendre, tout en captant l’appel du large.

Entre deux pôles, nous voici suffisamment en tension pour ouvrir nos oreilles aux fréquences passées au mixer de 7-Hurts. Pour ceux qui ont du mal, cette musique, comme celle de Robin Rimbaud, dont j’ai déjà évoqué le travail ici même (il publie sous le nom de DJ-Scanner, ce qui en dit, finalement suffisamment long) est la météo marine des espaces auxquels on aspire tout en demeurant les pieds scellés dans la terre. Comme une destination pour laquelle nous serions programmés, lorsque nous sommes au bout de la terre, ou quand la terre sera à bout.

 

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Ca me rappelle que j’avais promis quelque chose, il fut un temps.

Henry Miller, dans son cauchemar climatisé, consacre de nombreuses et passionnantes pages à Edgar Varèse. Musicalement, nous sommes au premier abord loin de 7-Hurtz. Pourtant, le court chapitre « Edgar Varèse dans le désert de Gobi » semble avoir été écrit pour l’accompagner :

« QUE L’HUMANITE S’EVEILLE. L’HUMANITE EN MARCHE. RIEN NE PEUT L’ARRETER. UNE HUMANITE CONSCIENTE. QU’ON NE PEUT NI EXPLOITER NI PRENDRE EN PITIE. EN AVANT ! ALLONS ! ILS MARCHENT ! LE PIETINEMENT DE MILLIONS DE PAS, QUI RESONNE, SOURDEMENT, INLASSABLEMENT. LE RYTHME CHANGE. VITE, LENTEMENT, STACCATO, TRAINANT, PIETINEMENT SOURD. ALLEZ CRESCENDO FINAL DONNANT L’IMPRESSION QUE L’IMPITOYABLE MARCHE EN AVANT NE S’ARRETERA JAMAIS… SE PROJETANT DANS L’ESPACE…

DES VOIX DANS LE CIEL, COMME SI DES MAINS MAGIQUES ET INVISIBLES TOURNAIENT LES BOUTONS DE POSTES DE RADIO FANTASTIQUES. DES VOIX EMPLISSANT TOUT L’ESPACE, SE CROISANT, SE BRISANT, SE SUPERPOSANT, SE REPOUSSANT, S’ECRASANT, SE BROYANT LES UNES CONTRE LES AUTRES, DES PHRASES, DES SLOGANS, DES FORMULES, DES CHANTS, DES PROCLAMATIONS : LA CHINE. LA RUSSIE. L’ESPAGNE. LES ETATS FASCISTES ET LES DEMOCRATIES BRISANT TOUTES LES GANGUES QUI LES EMPRISONNENT… »

Henry Miller – Le cauchemar climatisé. Folio; p. 186

Voila un projet qui devrait revendiquer le nom de Universal Music. Mais on sait à quel point ce nom est mal porté.

Sinon, pour préciser un peu, ce morceau, Van Am, de 7-Hurtz, est l’introduction d’un album intitulé Audiophiliac, sorti en 2000 sur le label Output (qui est le genre de label qui a du flair, d’ailleurs). En 2003 est sorti un second album du même groupe: Electroleum. Tout ne ressemble pas à Van Am, mais l’ensemble est savamment minimaliste tout en parvenant à développer des ambiances quasi cinématographiques. Seul ce titre ressemble à ce point à une plainte de l’univers tout entier, mais les autres titres sont à eux-mêmes leur propre univers.

Escapism 1

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »21 avril 2009

Si il y a bien quelqu’un qui ne lis pas ce blog, c’est moi. Par contre, au moment de corriger des mises en page, il m’arrive de regarder la liste des titres, et de me dire que l’ambiance semble bien sinistre en ce siècle. Et par bien des aspects, elle l’est.

beautiful_backCa rend d’autant plus nécessaire de s’élever un peu de ce temps, et il y a peu de choses qui y parviennent aussi bien que la musique. Si par le passé la philosophie a pu servir de pharmakon, la situation est maintenant telle que le moindre moment de lucidité provoque plus de douleur que de soulagement. La réflexion devient peu à peu une activité réservée à ceux qui n’ont pas peur de la dépression, ou à ceux qui s’en foutent (risque non négligeable quand on regarde le premier rayon « philo » venu dans les librairies non spécialisées) ou bien à ceux qui ne craignent pas d’absorber des doses massives de tranquilisants. Peut-être est elle aussi accessible à ceux qui parviennent à s’évader ponctuellement par des moyens plus naturels. Difficile de faire de la philosophie sans être un peu amateur des espaces abstraits que constitue la musique.

Et peut être la musique peut-elle  encore nous guérir (on pourrait invoquer ici Nietzsche, mais je veux faire un article court, alors ce sera pour une autre fois !) et prendre en charge ce dont le travail rationnel des consciences avait auparavant la charge.

Il faudrait faire playlist pharmaceutique, afin de procurer aux conscience ce moment de dépassement auquel elles aspirent. On va s’y mettre sans plus attendre.

It’s a beautiful day est un groupe assez méconnu, et c’est très bien ainsi : ces groupes permettent d’explorer le passé en étant certain d’y trouver de ces moments de grâce qui sont aussi puissants que l’apparition d’un nouveau musicien génial à notre propre époque. Officiellement, il s’agit de rock psychédélique, certains vont même jusqu’à caser la formation dans la sub-catégorie « acid-rock » (c’est un peu anecdotique, et en même temps, il est bon de se rappeler que le terme aciiiiiiiiiiiIIIIIIIIIIId ! n’est pas né avec les séquenceurs numériques…). Bon, on s’en fout un peu des catégories, là. On est dans une perspective plus large; les voix respirent à plein poumon l’air des grandes étendues, mais elles y sont habituées, ce qui leur donne cette sérénité qui est trop rare dans la chanson populaire. Deux titres pour trouver un hâvre de paix dans ce bas monde, Girl with no eyes, et white bird. Ce sont peut être les titres les plus accessibles de leur album éponyme, mais ils constituent une belle introduction à leur oeuvre (à consommer avec modération, car le groupe réalisa finalement peu d’albums).

Vous pouvez écouter, mais je vous aurai prévenu : tous les problèmes ambiants vont disparaître pendant le temps de l’écoute. On sait que cette musique de la fin des années soixante est réputée réclamer des drogues pour pouvoir être écoutée. C’est faux. Cette musique, c’est la drogue, et nos débauches techniques actuelles ont du mal à être à la hauteur de ces évasions, sans doute principalement parce qu’elles sont conçues pour produire un effet de transe, alors que ces musiques des sixties sont juste de la musique, un moment sans intention, sans prise de pouvoir sur l’auditeur. Un son qui tourne.

Bon trip !

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Cinemascapes

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, SOUNDSCAPES 2 commentaires »5 avril 2009

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Pour ceux qui entendraient vraiment dans le désaccord inaugural du dernier album de Dépêche Mode un son issu de l’univers (c’est à dire, un son universel), et qui trouveraient que ça sonne bigrement comme un ensemble de sirènes d’alerte, peut être sera t il bénéfique de prêter l’oreille à une proposition bien plus radicale encore :

Biosphère est le pseudonyme utilisé par Geir Jenssen, musicien norvégien officiant dans ces fascinants domaines musicaux que sont l’ambient, ou le field recording, pour ne citer que deux noms permettant de situer son travail. Plus précisément, on pourrait dire que Biosphère propose un sound design pour le monde tel qu’il se présente à nous, et peut être tel que nous le faisons. Plus fortement encore, on peut affirmer que, comme le disait Wilde, ce musicien compose les structures sonores que le monde se plait ensuite à imiter, puisqu’une fois entendues dans ses productions, on se surprend à reconnaître ces montages sonores dans la « vraie vie ». Nombreux sont ceux qui voient dans l’ambient une manière de créer des paysages sonores, aussi appelés « soundscapes ». Si on peut ainsi parler de la création d’un espace grâce aux fréquences sonores, et d’une proposition de déplacement dans ce paysage, alors Biosphère en est un des démiurges. La qualité des fréquences, le choix des textures, l’assemblage fluide, dans lequel chaque couche sonore s’emboite à l’ensemble aussi précisément qu’une navette spatiale s’arrime à la station internationale, tout conspire à produire un univers si proche de ce que nous appelons familièrement la « nature », et pourtant si loin des évocations stupides qu’on en effectue d’habitude 333(et je ne vais pas pousser plus loin la question, parce qu’étant donnés les codes selon lesquels je valorise ici le travail de Jenssen, Vivaldi lui-même et ses quatre saisons horripilantes de réalisme mimétique envers la fameuse « nature » pourrait en faire les frais, et comme paraît-il, la chose est quasi-sacrée…) quand il s’agit pour l’espace musical de se confronter au cosmos dont il fait vibrer la matière. C’est que la nature n’est pas ici séparée de ce qu’en font les hommes. C’est ainsi à un univers habité que convie cette mise en scène sonore, dans lequel on croise des voix, des signes de présence humaine, loin de ces univers éthérés auxquels l’ambient nous a trop souvent habitués, au milieu desquels on pourrait juste se planter  pour hurler en vain « anybody outhere ??… ». Ici, c’est un petit monde aux forces tectoniques pourtant considérables : en pleine ville, sur le quai du métro désert, le casque diffuse ces ondes, qui semblent aptes à faire trembler le quai lui même, transformant le corps en cathédrale, gros transfo à forces telluriques, les tennis solidement plantées sur le béton, les neurones en vibration, créant à eux seuls un monde selon les principes qu’avaient déjà décrits les épicuriens en leur temps : vibrations, collisions, création.

Dans Shere of No Form, extrait de l’album Substrata, ce sont les cornes de brumes qui, dans le brouillard du monde, nous permettent de tracer les limites de l’environnement, sur le principe radar de la perception de la réverbération. La nostalgie nous tient, mais il ne s’agit pas pour Jenssen de nous poser au milieu de la banquise, à écouter béatement les baleines et à se laisser hypnotiser par les aurores boréales. S’il faut à ce point trouver des repères, cerner les falaises autour du brise glace, c’est bien qu’un mouvement est en projet. Au moment où les sirènes se mettent à beugler, on sait qu’il faut prendre le sac à dos, et partir. C’est là le départ qu’on sait sans retour, l’exode hors du monde tel que nous le connaissons pour une forme nouvelle, encore inconnue. Et si la musique n’est que formes, alors Biosphère est une illustration de plus du principe selon lequel, d’après Paul Klee, le monde actuel n’est pas le seul monde possible. Bonne nouvelle.

No gazoline on the horizon

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, HYBRID, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »3 avril 2009

01924910-photo-pochette-no-line-on-the-horizonRetour des refoulés, la mémoire déjà un pied dans l’outre-tombe, la sensibilité régressive, ce sont les mastodontes de la musique d’antan qui font aujourd’hui l’actualité. Ca nous va bien au teint, à nous autres qui nous faisons un revival eighties. Des noms oubliés, en directe provenance du vingtième siècle, tentent sur notre époque sans doute déjà rétrogradée aux yeux de l’Histoire leur travail de design sonore, comme pour lui fournir une bande son à la hauteur du non sens qu’elle tricote tranquillement, comme si de rien n’était. U2, Pet Shop Boys, Depeche Mode, trinité musicale des roaring eighties. A l’époque, le meilleur des trois mondes, le Père Rock’n Roll, le fils Dark Electro, le Saint Esprit EuroPop; je sais, je sais. Les principaux concernés aimeraient se voir attribuer d’autres rôles. Bono se verrait sans doute bien en Christ martyr, mais ce n’est là qu’une pose : tout chez U2 relève de la litturgie et du dogme; et c’est bien Master & Servant que Jesus, perché sur sa croix, offrant sang et eau aux hommes dans ce qui restera comme le plus pervers et le plus universel des plans SM que la planète connut, aurait choisi comme soundtrack. Enfin, si le Saint Esprit est cette tension entre ciel et terre, cette puissance d’élévation qui tient à bout de bras ces deux extrêmes irréconciliables, alors c’est chez ces fiévreux héritiers de l’énergy disco qu’il choisira son expression sonore, et Neil Tennant sera cet archange qui viendra raconter aux oreilles des hommes ce qui les enracine au quotidien, sur des tonnerres de violons et trompettes apocalyptiques, et on sait que l’apocalypse ne pourra être qu’un pandemonium martelé aux infrabasses, celles qui nous saisissent tels que nous sommes, nous autres êtres humains : le coeur lourd, les pieds légers. Le Saint Esprit n’est ni chez le Père Bono, ni chez le fils Dave, oscillant entre chute et rédemption, il a besoin des ondes antigravitationnelles de la transe, de la high energy, des vibes, parce que c’est lui le propergol de l’ascension, et c’est dans ce mouvement que Chris Lowe est expert.

Les cavaliers de l’apocalypse ont donc décidé de faire sonner quasi simultanément leurs trompettes. Sans doute ne se sont ils même pas concertés : le temps les appelait, tout simplement, la catastrophe approchante réclamait ses muezzins annonciateurs de temps qui nous semblent de moins en moins nouveaux. Qu’on se le dise, nous sommes pour de bon en territoire connu : ground zero s’est répandu à la vitesse de propagation d’un son : KRACH.

Justement, quelle musique pour un temps où tout n’est plus aplani, mais chaos ? Les pochettes ne trompent pas. Lignes brisées contre platitude horizontale. Ce sont ceux qui font le plus les malins sur le terrain politique qui ont le plus mal compris leur temps. Bono se croit encore dans les années 80, alors que la volonté de puissance semblait pouvoir se propulser dans n’importe quelle direction, puisqu’elle ne trouvait face à elle aucun obstacle décisif. Achtung baby, c’était la musique des grands depeche-mode-sounds-of-the-universe-300x3001espaces, du rodéo planétaire, la bande son des virées au long cours, en berline yankee, sur des routes sans fin, balayées par des vents de sable, aux bas côtés indécis, mais ne s’effaçant jamais tout à fait sous les pneus optimistes : goodyear t’assure que tu ne manqueras ni de motels, ni de carburant, et que tu es partout chez toi. Le coffre vide, le réservoir plein, le monde roulait coude à la portière, cheveux mi-longs dans le vent chaud, sunglasses sur le nez face au soleil asymptotiquement couchant. Dans le ciel insouciant, pas un nuage avant l’horizon. Sans doute paumés par le trompe l’oeil des années 2000, ignorant que l’histoire ne ressert pas deux fois les mêmes plats, U2 nous la rejoue grands espaces, autodrive enclenché et traversée du monde sans poste frontière, sans se rendre compte qu’on roule désormais avec l’aiguille de la jauge à carburant dans la zone rouge, que les pneus laissent entrevoir leur structure interne, et qu’on aurait mieux fait de glisser quelques vêtements de rechange dans le coffre; les nuits sont fraiches dans le désert du monde. Bientôt, le coude toujours à la portière, dans l’impression persistante de l’absence de ligne à l’horizon, on ne s’apercevra même plus qu’on poursuit la course sur le seul élan, en roue libre, juste parce que nos freins, eux aussi, sont désormais incapables de nous arrêter. Le problème avec les absences d’horizon, c’est qu’elles sont parfois dues au brouillard.

Ligne brisées en couronne d’épines chez Depeche Mode et angle droit chez les Pet Shop Boys. Monde fracturé chez les uns comme chez les autres. Si les premiers donnent à entendre le son de l’univers, on sait dès les premières secondes qu’il s’agit de cornes de brume. Le monde est un super tanker échoué n’importe où, les cuves à sec, et nous traversons le pont de ce qu’on a longtemps pris pour un paquebot de luxe, de long en large, sans pouvoir descendre à terre : trop gros, trop haut, on a beau jeter l’ancre, les chaines ne sont pas assez longues pour accrocher un quelconque point solide qui permettrait de s’arrimer. Le cargo s’est planté là, salle des cartes hors d’usage, sous un ciel sans repère mais au moins, on sait que, comme on dit, on en est là où ça devait arriver un jour ou l’autre, à la fin de ce périple pendant lequel on répétait en choeur « Jusqu’ici, tout va bien ». Nous y voila. Sur le pont libre de tout divertissement, les passagers s’agitent de moins en moins, seule une bagnole ricaine, quatre passagers coude à la portière passent encore pied au plancher, dans le rugissement de leur mécanique assoiffée comme on l’est quand on pense que le monde continuera à payer indéfiniment en liquide. La tension devient de plus en plus fragile, les guitares se font de plus en plus rauques. Mais c’est à mesure que les temps se font sombres que la paix s’installe, par épuisement certes, mais aussi par acceptation des limites comme le cadre normal dans lequel la vie devra décidément être menée, et contenue. Le paysage sonore plus confiné, la reverb’ estompée, l’univers est à la mesure de l’âme; et celle ci se fait petite. Retour à la modestie, concentration sur soi. Gahan et Gore n’en sont pas à leurs premiers pas dans cette dimension réduite de l’univers, mais l’exploration est désormais, aussi une installation au long cours, une nouvelle colonie.

Plus de perspective ? Ce serait oublier que l’âme, même rétrécie, aspire à se dépasser, et que c’est peut être là que se trouve la tâche secrète de la musique. Qu’il s’agisse des plongées introspectives de Depêche Mode ou des SpaceLaunches des Pet Shop Boys, les sons prennent racine dans les limites même du monde, les sons industriels, jpg_pet_shop_boys_yesles beats fondamentaux du coeur, mais il ne s’agit là que de points d’appui qui permettent aux neurones, au corps entier d’étendre ses réseaux dans toutes les directions, de se dépasser. Sur le pont du navire échoué, en beau milieu de ce qui va se transformer en dancefloor, deux gars discrets, deux dandys post-decadents installent un rack de puissance et quelques enceintes. En avant, un synthé et un micro sur son pied. Minimalisme, intelligent technology (c’est à dire une technique qui sait ce qu’elle est, ce qu’elle vaut, et qui ne se prend pas pour sa propre fin). Les enceintes balancent quelques bips, elles ont le jus nécessaire pour faire vibrer le sol artificiel sur lequel godasses de chantier et chaussures de sport vont pouvoir frapper, synchronisées. Insouciance mise en avant, légèreté qui parvient, le plus souvent sur la corde raide, à ne pas devenir une simple superficialité. Ca aussi, Bono ne l’a pas compris :  dans un monde sans horizon, on demeure perpétuellement à la surface. Neil Tennant donne le coup de grâce : « pas besoin d’une grosse bagnole pour aller loin ». Insouciants de l’essence, on a pigé que le monde n’est que ce qu’il est, que les grandes messes sont réservées à Dieu lui même, qui commence à se sentir seul dans ses temples. Concentrés sur le seul mouvement qui vaille, l’inquiétude, on devient son propre carburant, travaillant sa propre forme, consommant sa propre énergie, brûlant de son propre feu, hybrides autonomes, selfmobiles.

Chevauchant dans un monde qui n’a finalement pas perdu ses points cardinaux, qui y est même pour de bon circonscrit, nous savons où nous en sommes, ça devait bien arriver. Ok, cowboy, ton univers est restreint; il est l’heure de l’accepter. Yep, le soleil se couche, suivons le: Go west.

Instru-mental

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES 13 commentaires »1 décembre 2008

Fin de trimestre, temps chargé qui, selon les normes édictées ces dernières semaines, devrait être considéré comme l’idéal du plein emploi : passer son temps à bosser en ne disposant plus de temps pour autre chose, même pas pour consommer, ce qui permet de supporter aisément un salaire que n’importe quel cadre ambitieux considèrerait comme largement insuffisant. En même temps, finalement, le meilleur moyen de faire accepter les bas salaires, c’est de retirer aux travailleurs le temps dont ils pourraient disposer pour consommer, et se rendre ainsi compte de l’insuffisance de leur traitement. Une fois encore, le slogan « travailler plus pour gagner plus » était évidemment un mensonge : tout le talent politique consiste à réussir à faire travailler plus pour gagner moins. Et dans un monde où production et consommation massive se pratiquent loin de nos rivages, tout ceci ne semble illogique qu’à ceux qui n’ont pas vu que le vent de l’histoire avait soufflé les feuilles mortes de notre petite bourgeoisie au loin, toujours davantage au loin.

Fin de trimestre, cent soixante élèves dont il faut penser quelque chose de pertinent, cent soixante trajectoires qu’il faudrait parvenir à ne pas rendre absolument parallèles tout en respectant un programme commun, cent soixante noms sur lesquels il faut placer un avenir hypothétique qui n’est le plus souvent qu’une ombre. Cent soixante têtes pas si blondes que ça sur lesquelles s’amoncellent les nuages, bientôt invitées à se désintéresser de ce qui pourrait les sauver. Cent soixante têtes dont on finit par se demander si il faut tant que ça les éduquer, leur apprendre l’économie, les valeurs, l’histoire : ils pourraient finir par voir à quel point on a déjà soldé leur avenir, combien on l’a déjà consommé, nous autres qui faisons mine de leur préparer un petit monde douillet, peuplé de PSP et de Wii qui transformeraient le plus acharné des technophobes en un pronoïaque en quête permanente de ce que la technologie lui a préparé, oubliant que derrière la technologie, il y a toujours un investisseur qui tire les marrons du feu.

Fin de trimestre à faire le point sur une carte dont les repères s’effacent peu à peu, à tracer une route de prochain trimestre qui ressemble de plus en plus à l’avancée dans un marécage dont on est pourtant bien obligé de se dire que par rapport à ce qu’on connaîtra dans trois ans, ça ressemble en fait au jardin d’Eden. Fin de trimestre à lire les projets de réforme, à se dire que décidément, rien n’échappera à l’avidité de ces gens là, qu’il faudra que tout y passe, tribunaux, prisons, hôpitaux, écoles, et à trouver étrange que, finalement, ce soit un vrai programme anarchiste qui soit mis en place par un groupe de politiques qui affirme pourtant installer durablement l’ordre, et qui ne ment pas : toute organisation est un certain ordre, y compris celle qui favorise certains au prix du sacrifice d’autres. Fin de trimestre à trouver d’étranges résonnances entre les propos de nos dirigeants et les slogans orwelliens. A un point tel qu’une pause s’impose, une évasion.

Rien de tel que la musique, dans la mesure où elle est sans doute la plus massive mise en forme matérielle d’un espace qui n’existe tout simplement pas en dehors de nous même, un espace qui n’est que résonnance intérieure suscitée par quelque chose d’autre que nous, rien de tel que la musique pour nous sauver, rien de tel qu’un dj pour nous sauver la vie. En d’autres termes, puisque le réel semble décidément boucher toutes les perspectives, fuyons.

Les portes de secours de chaque époque doivent être produites par l’époque elle même (je ne sais pas si c’est vrai, mais ça m’arrange ici, et il me semble que ça participe d’une certaine logique : si on est coincé dans une forme, c’est à l’intérieur de cette forme qu’il faut trouver des failles). Ainsi, si c’est dans un monde marqué par l’artifice qu’on se sent contraint, c’est par un surplus d’artifice qu’on va pouvoir le doubler, et s’en extraire. C’est pour cela que je considère assez volontiers que la meilleure manière de s’enfuir d’un monde sombrement devenu technoïde ne consiste pas à s’armer de djembés et de didgeridoos, ni même de violons ou de cornemuses, mais bel et bien à retourner contre la technologie ses propres armes, pour en détourner l’usage : il faut faire chanter les machines, sans pour autant en faire de simples imitations de la voix. Il faut au contraire les aider à produire leur propre langage, à faire entendre leur propre voix. Je retrouve cette idée dans une citation effectuée par David Toop dans son « Ocean of sound« , extraite du livre « Invisible Design« , de Claudia Dona :

« L’hyperartificialité, à travers laquelle le design accède à une approche au plus près du naturel, est un état à la fois super-technologique et poétique, un état dont nous comprenons toujours aussi peu le potentiel. Dotés de pouvoirs quasi divins – la vitesse, l’omniscience, l’ubiquité -, nous sommes devenus des nomades télématiques, dont les attributs se rapprochent toujours davantage de ceux des dieux antiques de la mythologie ».

Il serait tentant de n’accorder ce pouvoir qu’à la musique qu’on appelle savante, rejetant ainsi tout le reste des expériences musicales dans la sphère mentalement limitée (bien que vaste en quantité) de la musique crétine. On soutiendra plutôt que les ensembles ne sont pas aussi imperméables l’un à l’autre, et que certaines expériences se tiennent à l’instable limite d’un monde et de l’autre.

Ainsi, Lindstrom, quand sa musique semble s’adresser autant au corps qu’à l’esprit qui l’habite, dans des titres aussi furieusement cinétiques que celui que je propose ici, comme évasion. « Where you go I go ». Voila bien ce que nous lance la musique : Je vais là où tu vas, d’abord parce que tu as les moyens techniques de m’emmener n’importe où sous forme de lecteur gavé de gigaoctets de musique, mais aussi parce qu’une fois entrée dans tes neurones, les formes qui m’animent vont reconfigurer ta géométrie, et modifier profondément ta pensée, tes sensations, ta mémoire. Mes propres formes vont s’imposer, pour peu que tu les laisses faire. Et elles vont t’embarquer, corps et biens, dans leur propre univers, qui est dès lors un peu le nôtre. Evidemment, si on vit aujourd’hui, si on accompagne le flot du temps, qu’on a été imprimé (comme on parle de « circuits imprimés ») par le monde tel qu’il est devenu alors même qu’il encadrait ce que nous devenions nous mêmes, ce sont les sons de ce monde qui sont capables de nous en extraire pour nous propulser dans son propre au-delà. « Je vais où tu vas », c’est au moins la promesse d’un voyage, ce qui n’est pas si mal quand on a par moments envie d’être n’importe où, du moment que ce soit en dehors de ce monde (et oui, ça peut sembler renvoyer à Baudelaire, mais là, pour moi, ça renvoie beaucoup plus à un film étrange, prenant jusqu’aux frontière du nécessaire ennui, qui devient la matière de ce monde (et donc la matière des oeuvres d’arts qui ne peuvent trouer ce néant qu’en en faisant leur propre matière), un « Rome plutôt que vous » qui parvient à installer le vide des plages au milieu des villes chantiers, enfin bref, je reparlerai des plages au cinéma, parce qu’elles ont l’intérêt suivant : il ne s’y passe rien, si ce n’est la guerre, ou l’ennui, et du coup elles parlent bien du monde). Lindstrom, ou bien ce que les hybridations peuvent avoir de meilleur. « Where do you go I go » est une plage de vingt huit minutes qui croise une bonne partie de ce que la musique populaire du vingtième siècle aura pu générer de plus efficace. Mélange de sources disco, de références à des motifs rythmiques venus tout droit de la séquence instrumentale de « thriller » (oui oui, de Jackson), de sons en droite provenance du Jean-Michel Jarre du temps où les synthétiseurs étaient analogiques (ce qu’ils sont presque redevenus, tant le numérique imite maintenant à la quasi perfection son ancêtre), les cités d’or (oui oui, lecteur qui a traversé d’autres chroniques sur ce morceau, je suis sur que tu ne l’as pas encore croisée, cette référence, mais j’ose, et il te suffira d’écouter le morceau pour être convaincu). Toutes ces énergies convergent pour former ce que les esprits qui aiment les taxinomies appelleront « space disco », mais l’expression semble bien insuffisante et restrictive pour qu’on saisisse en elle la puissance d’arrachement au sol de tels morceaux. Conscient que l’idée puisse heurter ceux qui sont amateurs de constructions plus subtiles, davantage liées aux formes classiques de musicalité, il reste pourtant possible de considérer que ces formes classiques trouvent ici une forme d’accomplissement, dans la reconnaissance de formes simples, pures, répétées dans de patientes boucles qui les élèvent progressivement au dessus d’elles mêmes, vers un accomplissement qu’on peut considérer comme un horizon poursuivi  sans jamais être atteint. Rassurez vous, aux alentours de la  vingtième minute, un camp de base vous accueillera au beau milieu de votre ascension, histoire de reprendre souffle et de se relancer vers la quête des inaccessibles étoiles. On peut d’ailleurs sourire à l’évocation de cette tendance « spatiale » dans ce genre de musique (tendance qu’on a connue plus tôt quand des formations telles que « Space » (oui, le groupe de Didier Marouani) proposaient de véritables trips tels que « Magic Fly », véritable bande son d’un vol planant à la surface de planètes inconnues comme les terres de l’ouest. On peut sourire de l’apparente naïveté d’une telle quête, mais elle est finalement plus profonde qu’elle n’en a l’air. Nous autres qui désirons sans fin, comme dirait Vaneigem, sommes, étymologiquement, en manque d’étoile : desiderare. Voila la racine du désir. Sidus, c’est l’étoile perdue, la racine dont on a été coupé, dont on n’a perdu jusqu’à la trace. Le désir n’est rien d’autre que ce mouvement intime qui nous pousse vers cette source inaccessible. Qu’on conçoive le désir chez Platon, chez Spinoza ou chez Deleuze, qu’on le conçoive même chez Schopenhauer, on reconnaît là ce mouvement apparemment insensé. Ce trip musical, comme tous ceux qui, dans des styles différents, ne sont rien de plus, mais rien de moins non plus, que la réalisation formelle de cette soif qui est la nôtre. Et c’est ainsi que contre toute attente, la disco, fille ainée de la soul, style trop facilement dé-considéré comme mineur apparaît comme le véhicule idéal de la propulsion des âmes.

Maintenant, bon voyage.

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Careful With that Axe, Eugene

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, GPS, PLATINES, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »5 septembre 2008

Début d’année

Intentions

Listes

Pour explorer, il faut des cartes et avant tout autre objet, ce sont les cartes que je cherche. Le net, c’est pas mal pour ça, à ceci près qu’on est alors dans un cas un peu particulier où la carte, contrairement à ce que pouvait affirmer Alfred Korzybski, est le territoire lui même. Les livres, c’est encore ce qu’on fait de mieux, finalement, tant qu’on ne sera pas connectés neurologiquement à la noosphère.

No maps for these territories

Je ne sais trop qui serait aujourd’hui capable de tracer de telles cartes sur le territoire musical actuel, tant celui ci semble de plus en plus être constitué de « chemins qui ne mènent nulle part » (sont ils d’ailleurs censés mener quelque part ?). Par le passé, y compris par un passé récent, on a quand même eu quelques éclaireurs qui savaient, au delà de leur propre mission d’exploration, mettre en place sur le terrain les signaux nécessaires pour que ceux qui les suivaient puissent à leur tour trouver, dans ce no mans land, des repères et une direction. Eudeline, à plein d’égards, m’a très tôt semblé être une sorte de Christophe Colomb, découvreur de continents sonores (et au delà). Et encore aujourd’hui, je plonge volontiers dans ses articles, plus ou moins anciens, pour tracer des pistes, discerner quelques herbes foulées, menant de tel point à tel autre, courbant l’espace musical pour rapprocher ce qui semblait distant. Et sans doute, si ce phare eut cette importance, c’est qu’il était sans doute le plus éloigné qu’il fut possible de ce que j’étais moi même. Mais c’est comme ça avec les phares : ceux qui attirent le plus à eux, qui n’existent que pour combler la distance avec ceux qui les perçoivent sont ceux des naufrageurs. On passe au large des véritables repères, qui savent rester au loin, sur les lignes de fuites.

Programme de rentrée, donc, trouvé dans un article de février 1997, dans Rock & Folk, à propos de Daft Punk; à ce propos, la compilation des articles de ce sémaphore, intitulée « Gonzo« , touche une sorte de moment magique quand le bonhomme applique ses sens (parce qu’il ne s’agit pas que de son, loin de là) et ses mots sur les musiques électroniques, et l’introduction du chapître 90′s (« La techno, un rêve inachevé ») parvient à mettre les frontières du genre là où tout cartographe un peu avisé les cernerait effectivement. Et voila comment commence cet article sur Daft Punk :

« Pierre Henry avec Spooky Tooth. Comme avec Béjart. Neu !, Faust, la cruche électrique du Thirteenth Floor et les bottlenecks bruitistes de Syd Barrett. Ou Action, The Move, les Electric Prunes, Yardbirds et Count Five. Surf Music ! B Bumble and the Stingers. Et l’art de la citation – du sample, donc – chez les Shadows comme chez Dick Dale… Spotnicks, Tomados (Telstar!) et « Space Guitar » de Johnny Watson… Sylvester, Munich, Giorgio Moroder, Gloria Gaynor rt Donna D, Boney M, Stock, Aitken & Waterman… Guitares Vox, Organ et art de la boîte à rythmes préprogrammée… Chez Brother Jack Mc Duff. Premiers Hammond. « Honky Tonk » par Bill Doggett et « America » par les Nice. « Pop Corn » et « Pop Musik ». Ekception et Pop Concerto. Les pianos préparés de Maurice Ravel, « Last Night » et « Green Unions », « Memphis Soul Stew » et « Danse des Canards ». « Born To Be Wild » revu par Kim Fowley. Stylophone et Bontempi. Mais… Suicide, Thobbing Gristle, DAF, Depeche Mode, Cabaret Voltaire et Métal Urbain. Artefact ! Residents, alors ! « Be Careful With Your Axe, Eugene ! », « Academy In Peril »… En ce cas « Concerto pour porte et soupir », Varèse et Ligeti, Pierre Schaeffer et Messiaen. Musique concrète comme alternative au sérialisme dodécaphonique et psychédélisme… « Animal, on est mal » et « The Sound »… King Crimson et l’Art de la fugue chez Bach… Le renouveau du contrepoint. « Autobahn » et La Mer. Kraftwerk et Debussy. Les Wild Things… White ?Noise, « Revolution n°9″… Mais, en ce cas, le clavier en boucle de « Runawayé de Del Shannon, le Farfisa de Question Mark,  l’approche fuzzy de Mike Ratledge avec Soft Machine, les premiers Moog d’Emerson… Jean-Michel Jarre. Adoncques, le dub… Toasters, écho Binson et Lee Perry. Philadelphie et les bruitages de »Shadow » Morton. Lee Hazlewood. Terry Riley ? John Cage et Steve Reich. Et bien évidemment Walter Carlos. Sinon Deodato. »

Une carte est un ensemble de signes à partir desquels le lecteur tracera des perspectives, des axes. Les continents inconnus ne sont pas aujourd’hui ceux qui sont inexplorés, mais ceux sur lesquels aucun repère n’a été tracé. Ils sont alors, pour de bon, perdus, puisqu’on les a là, devant nous, sans pouvoir les habiter. Il nous faut des cartes.

Comme toutes les cartographies commencent ainsi, voici donc une carte du ciel :

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« Careful with that axe, Eugene« , est en effet tout d’abord la face B du titre « Point me at the sky » (de Pink Floyd, j’espère que c’était reconnaissable ?), et c’est un morceau qui est une carte à lui tout seul, tellement il est plein de formes typiques du groupe, et d’éléments qu’on retrouvera par la suite dans la musique électronique de manière générale. Ici joué à Pompéi (hey, franchement, jusque là, s’il y a UN concert qui doit rester du vingtième siècle, ça pourrait quand même bien être celui là, non ?), « Careful with that axe, Eugène » sera joué de nombreuses fois sur scène, sous des titres quasi systématiquement différents (les amateurs d’Antonioni auront entendu ce morceau dans Zabriskie Point, mais sous le titre « Come in Number 51,  your time is up« , encore une histoire de repère. Dans cette version pompéienne, on entend chuchoter les mots

« Down, down. Down, down. The star is screaming.
Beneath the lies. Lie, lie.
Careful, careful, careful with that axe, Eugene.
The stars are screaming loud. »
Telles des guides lointains, des signaux inamovibles, à la rigueur perpétuelles, au dessus des terrestres mensonges, les étoiles nous hurlent les lignes de fuites élémentaires de ce monde. Incompréhensibles bien entendu. Nous ne sommes qu’humains, pour le moment assez peu stellaires. Il nous faut fouiller.

Dans les cycles réguliers que nous n’avons pas encore réussi à foutre en l’air, l’automne arrive. Dans les cycles tout à fait humains qui sont autant de marronniers artificiels, c’est la rentrée. Il nous faut régulièrement des programmes, en voila un.

Run

On dirait le Sud

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »24 juillet 2008

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Le tropicaliste Pierre Gourou avait eu cette formule quelque peu, euh… lapidaire, pour désigner la femme africaine : « La femme est la bête de somme de l’Afrique« . Si l’affirmation correspond bel et bien à l’idée qu’on se fait de ces femmes, du moins dans les regards ponctuels que nous jetons à ce continent quand l’envie de compatir nous prend, il ne faudrait pas en faire, non plus, une sorte de raccourci facile, qui permettrait, de plus, de pointer les hommes africains comme flemmards, regardant leurs femmes bosser pour eux. L’image est assez profondément accrochée dans les esprits, mais on sait ce que valent les images.

Normalement, si vous vous êtes laissés aller à bouger un peu sur le son des amazones de Guinée dans l’article précédent, vous avez du, déjà, rompre un peu avec cette vision doloriste de la femme africaine. Alors, comme vous êtes bien disciplinés et bons danseurs, voila de quoi compléter cette écoute.

Par le plus grand des hasards, je suis tombé hier sur une émission diffusée par France Inter, l’après midi, qui s’intitule « L’Afrique enchantée« . Elle est quotidienne, et est présentée par Soro Solo et Guillaume Thibault, et alors même que j’avais plus ou moins en tête ce précédent articles sur la guérilla musicale à laquelle se livrent ces amazones guinéennes, mes oreilles ont soudain capté cette émission qui en parlait, justement. Plus largement, l’émission était consacrée aux femmes d’Afrique, et traitait son sujet sans compassion, et sans complaisance. Au fur et à mesure que l’émission avançait, j’avais une lecture qui me revenait en tête, celle de Badiou qui, dans son livre « De quoi Sarkozy est il le nom ? » parle d’un principe qui pourrait être politique : la fraternité. A la lecture de ces pages, je m’étais dit que le problème de la fraternité, c’est que c’est un concept un peu vain si il ne fait pas aussi l’objet d’un « ressenti ». Or je doute que l’Europe en général et la France en particulier perçoive spontanément l’africain comme son frère.
Et c’est peut être ce que cette émission réussit à capter, ou à générer : de la fraternité, et de la chaleur.

Alors comme ce genre d’occasion est rare, la voici.
Et en voici, aussi, le site, qui permet d’accéder à son podcast.

Si vous avez aimé les amazones de Guinée, vous devriez prendre un certains plaisir à découvrir le paysage qui les entoure, et SURTOUT, je vous conseille de ne pas rater leur interview, qui est tout bonnement sidérante si on a en tête le fait qu’il s’agit, quand même, de gendarmettes ! Et c’est peut être dans ces moments où on génère de la fraternité qu’on peut dépasser, enfin, les propositions de communautés dont on sent (et on sait, d’ailleurs) qu’elles ne sont que trop économiques.

Greenfields

Par Youri Kane Catégorie : FLICKR, MIND STORM, PLATINES, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »26 juin 2008

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P1040377, première mise en ligne par yourikane.

Profitons du moment.

On est débarassés de Roland Garros, pas encore tannés par le Tour de France, le bac a l’air achevé puisque les élèves ne travaillent plus (les copies se corrigent toutes seules ou presque, puisque, comme on le sait, tout ceci est une vaste roulette russe, au cours de laquelle les correcteurs lancent les oeuvres dont ils sont responsables dans le grand escalier du hasard et se contentent de repérer sur quelles marches atterrissent les candidats, on y reviendra).

En somme, c’est encore un peu le printemps. Plus vraiment depuis la fête de la musique, certes, mais ça ne sent pas encore tout à fait l’été. Le calendrier aura beau faire, on veut notre printemps, on l’aura.

Si l’expression n’avait pas été déjà utilisée par une mourante en mal de formule, on serait tenté de prendre ses pataugas, d’aller gambader dans les bois en se disant « laissez verdure »; mais ce serait prendre le risque de tomber raide au pied d’un chêne, qui démontrerait là une fois de plus l’insolente supériorité des arbres sur les humains dans leur quête de longévité (preuve que, quand même, nos ancêtres grecs avaient le nez creux quand ils pensaient que la constance et l’ataraxie avaient quelque chose à voir avec le bonheur), et de contribuer qui plus est à son alimentation annuelle en se transformant, lentement mais sûrement en bête humus.

bref, c’est le printemps, le temps premier et on a comme l’impression que nos cellules reçoivent un codage nouveau, un update tout frais qui va nous permettre de non seulement passer l’été sans laisser la peau à la première canicule venue, mais aussi d’être irrésistibles sur les plages, beaux à croquer comme des fruits juste à point, prêts à être cueillis et consommés, voire même consommés sur la branche, comme ça, à cru.

En même temps, comme on ne se refait pas, dès que ça va bien, en même temps, ça va pas, parce qu’on sait que ce n’est qu’une saison parmi trois autres, qu’elle est déjà officiellement achevée alors qu’elle semble ne pas avoir été inaugurée, et tout ça a déjà un parfum d’automne (c’est peut être ça, le secret des arbres : ils sont entièrement à ce qu’ils font : ils voient leurs feuilles apparaître comme si c’était une naissance première, sans mémoire des précédentes venues au monde, et des précédentes petites morts que constitue chaque automne, sans pré-science de la prochaine chute; le chêne est dans un présent permanent, sans mémoire et sans inquiétude, il peut acquiescer à la vie sans réserve, là est peut être le secret (oui, certes, c’est aussi le secret de cette forme d’innocence qu’on peut, aussi bien, appeler le crétinisme)).

Peu importe, notre manière à nous autres, humains, de parvenir à la sérénité sylvestre, à cette veille d’inauguration perpétuelle, c’est une certaine tendance que nous avons à regarder les choses passer, et à parvenir à ne plus y résister. C’est pourquoi notre printemps est nostalgique, par anticipation. Mais ça permet aussi de ne pas tout à fait mourir à l’automne, et de passer l’hiver.

Verte nostalgie, ça m’a fait penser à une bonne vieille chanson du patrimoine quasi public américain, une chanson intitulée « Greenfields », aux paroles totalement nostalgiques, et à la mélodie néanmoins sereine. Pas la sérénité telle qu’on peut l’imaginer, niaiseuse comme on sait le faire par chez nous. Non, plutôt une quiétude des grands espaces, avec des voix sobrement posées, qui n’en imposent pas par le boulot apparent, ni par la virtuosité, mais qui sont, simplement, (et c’est ce qu’on demande à une voix, non ?), présentes.

Une chanson inondée de verdure, et qui ne tombait pas dans le bucolisme, c’était exactement l’impression que m’avait laissée Greenfields, chanson maintes fois reprise, mais que je connaissais interprétée par un quatuor de frères, originalement nommé les brothers four. Un peu comme des compagnons de la chanson, mais américains, moins pathétiques, mais peut être un poil trop lisses quand même. Et pourtant déjà, on éprouvait à leur écoute ce sentiment de passage lent et irrémédiable du temps, et des choses qui le peuplent.

Une chanson de perte de l’essentiel, quelque chose que Blaise Pascal aurait pu écrire s’il avait été gardien de moutons, au sommet de la montagne Brokeback, quand l’univers lui aurait semblé avoir été déserté du seul regard qui vaille, de la seule présence comblante, alors qu’il essayait vainement de combler une faille béante dans un univers désormais insensé, sourd, aveugle. Absurde. Et il n’y avait guère que des chanteurs de quasi country, de total folk pour parvenir à demeurer si sereins face à ces immensités vides, à ces déserts où nous ne pouvons plus qu’errer. Et c’était ça, Greenfields. Une immensité un peu froide, désertée de toute présence humaine, désincarnée.

Puis vint le printemps de cette chanson pourtant si automnale (tellement automnale qu’on avait l’impression que l’automne était devenu l’unique saison, comme si les champs ne pouvaient plus être verts que dans nos mémoires), quand David Kosten la reprit en mains, et demanda à Michael Stipe de venir coucher sa voix sur le matelas de mousse sonore qu’il lui avait préparé. Ce ne sont plus les parfaites harmonies du quatuor qui nous sont offertes, mais la justesse d’une de ces voix qui sont aussi des regards, une introspection retournée vers l’extérieur, une résonnance. Une voix, quoi. Soudainement, sans être davantage sensée, la solitude et l’abandon devenaient une histoire, il y avait quelqu’un dans ces paysages vides, une âme qui vive, fût-ce péniblement.

Finalement, c’est peut être ça, notre printemps à nous autres, humains (quand nous n’oublions pas de l’être, ou qu’on ne croit pas l’être de fait alors qu’il s’agirait plutôt de l’être en acte) : la résonnance dans les autres d’une voix dans laquelle on aimerait reconnaître la sienne.

 

NB : Le titre repris par Michael Stipe se trouve sur l’album « Your love means everything », de Faultline (l’identité sous laquelle David Kosten publie ses petits chefs d’oeuvre), qu’on ne saurait trop conseiller, en toutes saisons, parce que ce disque a la permanence des choses qui commencent à toucher à un peu d’éternité (bon, contentons nous de permanence et d’un peu de durabilité, ça demeurera davantage humain.

Quant aux Brothers four, pour les amateurs, il existe une compilation de leurs meilleurs titres. Mais Greenfields me semble demeurer au dessus du lot, comme si ça les dépassait eux mêmes.

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