Archives pour la catégorie SOUNDSCAPES

Amère île

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, Grands espaces, Playlists, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »30 avril 2010

Un des aspects de l’Ubris, qu’on saisir mieux si on l’orthographie Hybris, c’est l’hybridation. Ca faisait longtemps qu’on n’avait pas eu l’occasion de mettre en ligne des mashups, ou mixes entre deux morceaux qui n’ont pas été créés à cette fin copulatoire.

Mais hier, j’ai vu Shutter Island. Pendant les rares moments où ce film relâche son emprise, et laisse l’esprit se reprendre, permettant quelques instants de concentration sur des éléments séparés, je m’étais bien aperçu que Max Richter faisait partie de la bande originale, et c’était déjà une présence bienvenue, étant donné le travail que ce musicien effectue sur la mémoire musicale, sur la nostalgie, sur ce qu’on pourrait qualifier d’identité musicale européenne. Si la tempête, chez Scorcèse, permet l’intempestivité, l’intemporalité, elle est aussi l’occasion d’une plongée dans cette mémoire; au delà des critiques inévitables sur la représentation des camps, une fois de plus, au cinéma, c’est précisément ceci qui fait de ce film autre chose qu’une anecdote à effets de tiroirs, et c’est aussi cet emboitement mémoriel qui fait de la référence historique autre chose qu’un joujou narratif. Même si le film est un évident hommage à Hitchcock, Scorcèse n’a pas recours ici au bon vieux principe du MacGuffin : si dans la Mort aux Trousses, l’objet est l’image, chez Scorcèse, il faudrait plutôt dire que l’objet fait l’image, et qu’il est restitué par elle. Il y a dans ce film un au-delà de l’image qui rend le détour par les camps, bien que toujours problématique, légitime.

Ainsi, dans les ondées musicales qui participent au déluge mi mémoriel, mi hallucinatoire du film, Max Richter constitue t-il un moment réconfortant, comme une ondée qui viendrait nettoyer, autant que faire se peut, le territoire dévasté de l’île balayée des cartes comme du paysage.

Mais pour qui veut bien rester dans la salle pendant le générique, s’offre une réédition du même titre de Richter (On the Nature of Daylight, extrait de l’album The Blue Notebooks(2004)) au sein duquel semble surgir, de nulle part, ou plutôt de Dieu seul pourrait savoir où s’il existait, la voix de Dinah Washington chantant la Terre amère, this Bitter Earth, de cette manière dont le blues sait parler des choses lourdes sans produire une musique pesante. Voici donc la nostalgie du romantisme européen blessé croisé avec les complaintes du blues américain (en d’autres termes, le recours à un mouchoir pourrait être nécessaire).

En quelque sorte, un résumé de Shutter Island, et une lecture nouvelle du film, sa synthèse musicale, entre musiques contemporaines, affranchies des contraintes tonales et mélodiques (l’hommage de Nam Jun Paik à John Cage), romantisme européen (Mahler en tout premier lieu, puisque c’est le seul qui soit explicitement cité par la narration elle-même) et chanson populaire américaine d’après guerre (Johnnie Ray, entre autres), qui permet d’y discerner en souterrain, comme dans une strate de mémoire inaccessible, une histoire de l’Occident lui même. Il n’est pas interdit de voir en ce dernier titre une véritable clé de lecture de Shutter Island.

« This bitter earth
What fruit it bears
What good is love
That no one shares
And if my life is like the dust
That hides the glow of a rose
What good am I
Heaven only knows

This bitter Earth
Can it be so cold
Today you’re young
Too soon your old
But while a voice
Within me cries
I’m sure someone
May answer my call
And this bitter earth
May not be so bitter after all »

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1983

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, Playlists, POP MUSIC Laisser un commentaire »30 avril 2010

Je l’avais dit, que la photo illustrant la pochette de l’album 1983, de Sophie Hunger était l’une des plus frappantes qui soient.

En ce qui concerne la musique, les amateurs de folk et pas mal d’autres sauront que ces genres de musique s’écoutent d’abord live, et il est possible que le soin apporté à la production de l’album atténue un peu la puissance contenue de la chanteuse sur scène. Dès lors, les puristes préfèreront sans doute le disque qu’elle avait enregistré dans son salon, Sketches on sea.

Deux extraits, alors. The Boat is full, dans une exécution backstage on ne peut plus directe, bien plus en tous cas que la version studio, qu’on peut entendre sur l’album Mondays Ghosts, et la reprise de Le Vent nous portera, de Noir Désir, qu’on retrouve dans 1983. Ah, 1983, c’est juste l’année de naissance de Sophie Hunger. Bonne nouvelle, ces années là auront donc produit un certain nombre de bonnes choses.

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Escort’ Girl

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, Playlists, POP MUSIC, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »12 avril 2010

Evacuons le decorum impérial de miss Tolstoï pérégrinant à travers Paris dans son carrosse (un rêve récurent m’enfonce dans un sommeil toujours plus profond, on y voit une Maybach encadrée d’une escorte de motards républicains (abusés, en tant que biens publics) qui, après sa pause réglementaire chez Hediard, file à bon train vers l’hôtel particulier où l’attendent ses hôtes; prise d’un soudain et énième caprice, elle demande, par l’interphone qui la sépare tout autant qu’il la met en contact avec son chauffeur, de piquer une pointe de vitesse sur les quais de Seine, et de couper par le tunnel du pont de l’Alma; à ce moment du rêve, les éléments deviennent confus : 13è pilier, Fiat Uno, décollage parfait de la limousine, toît vitré explosant en pluie fine et acérée sur Alexandra elle même en translation dans l’habitacle, à la vitesse exacte à laquelle la Maybach filait au moment de l’impact, libérée de toute ceinture, projectile blond platine filant droit sur la vitre de séparation, qu’on avait pris soin de choisir blindée, afin d’assurer une surface de contact totalement intacte au moment où la boîte cranienne viendrait y reposer, en paix; en tant normal, je devrais alors me réveiller, mais étrangement, docteur, j’éprouve à ce moment comme un sentiment de retour à la normale, et je prolonge mon roupillon, avec l’impression d’avoir, au volant de ma fiat prolétarienne, accompli ma mission), ne gardons que la bande son, parce qu’elle vaut plus que les spots qu’elle illustre.

Henry Mancini restera sans doute dans l’histoire comme le compositeur de bandes originales inoubliables, telles que, bien sûr The Party, ou la légendaire Panthère Rose. Le titre qu’on partage ici, s’intitule Lujon, et il fut composé pour une série des années 50, Mr Lucky. On le retrouve d’ailleurs dans l’album de Mancini, Mr. Lucky goes latin, dont il constitue une sorte de point culminant. Néanmoins, je le trouve finalement en meilleure compagnie dans la sélection proposée par DJ Cam dans sa compilation Honeymoon selected by DJ Cam. Ici, finie la lutte des classes, tout le monde roule en limousine feutrée, tout n’est que luxe, calme et volupté.

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Composite

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »7 mars 2010

Hier soir, l’expression Victoire de la musique semblait trouver enfin un sens, après des heures d’errances livrées aux aléas des artistes quasi oubliés que leur maison de disques comptait rappeler aux bons souvenirs de consommateurs qui ne sauraient plus quel best of consommer, de satisfécits décernés à la chanson française par un Aznavour tout content de voir des Renan Luce, des Vincent Delerm et toute la fameuse scène française de la chanson dite réaliste, et reconnu ce soir là comme Grand Sage de la musique française, malgré son mépris évident pour ce que cette musique française peut avoir de plus passionnant, justement.

Après une reconnaissance plutôt justifiée, tout de même, d’un Benjamin Biolay qui, bien qu’assagi, fit sentir un court instant que l’institution que sont ces Victoires tentait peut être bien de faire la promotion d’autre chose que la musique en plaçant sur un pied d’égalité les niaiseries d’une Coeur de Pirate, les élucubrations d’un Helmut Fritz et les constructions malignes et indéterminables dont il est lui même l’auteur, decernant au passage ses propres victoires aux artistes que lui même admire, intervint cette catégorie fourre-tout qui concerne les musiques électroniques et dance. On notera au passage qu’il est tout de même génial de reléguer en fin de soirée, et dans un ensemble vague dans lequel on retrouvera aussi bien David Guetta et Wax Taylor, des musiciens qui sont précisément, n’en déplaise à Charles Aznavour, ceux qui exportent un savoir-faire national qu’on semble reconnaître assez largement dans le monde.

Mais peu importe l’audience et la reconnaissance, argument qu’on laissera à Muse, dans sa petite guerre médiatique avec les Inrocks, en cette fin de soirée, il se passait autre chose, de plus intéressant.

Victorieux de cette catégorie « Musiques électroniques et dance », sans doute parce qu’ils en constituaient la seule synthèse possible, les Birdy Nam Nam achevaient leurs remerciements en conseillant de télécharger leur propre musique, ainsi que toute celle que l’auditeur pourrait souhaiter écouter. On imagine assez l’entourage de Johnny Hallyday, confortablement installé devant son écran aussi large que mince, dans quelque confortable canapé de la rue du faubourg Saint-Honoré, considérant à quel point ces jeunes artistes soigneusement lookés peuvent vite cracher dans la soupe que les maisons de disques, et le public, veulent bien leur servir. Le conseil délivré par un Little Mike à la mèche pourtant toute néo-libérale ne fut contré par aucun message nous rappelant qu’on était en train de priver Johnny et consorts d’une énième villa dieu seul sait où quelque part dans quelque gated community, personne ne vint se plaindre. Ni Hadopi, ni Loppsi, ni Acta ne furent convoqués, même le ministre de la culture s’en tint à un exercice un peu puéril et peu inspiré, qui consistait à broder maladroitement un compliment à Charles Aznavour sur la base des titres des chansons de celui-ci, signalant à qui voulait bien le voir que Frédéric Mitterrand n’est pas très habile à ce petit jeu du Mix, et qu’il devrait considérer avec un peu plus d’égards (en fondant des lois qui les protège, par exemple), ceux qui, eux, excellent dans cet art.

Peu à peu, il semble qu’on reconnaisse qu’on passe à autre chose. Mais à quoi ?

La prestation, courte, des Birdy Nam Nam en fournissait les indices. S’ils jouent sur ce que beaucoup n’oseraient pas appeler des « instruments », c’est que cette musique issue du turntablism est l’une de celle qui, avec le jazz, le dub en particulier et les soundsystems en général, le rap, les blatvois et donc, un certain courant des musiques électroniques, trouve son sens dans sa réalisation collective, dans le dialogue entre ceux qui l’exécutent et ceux qui en jouissent, dans l’acte musical lui même, et non plus dans le monologue auquel ‘un hypothétique artiste, le plus souvent lui même auto-décrété, se livre devant un groupe de personnes identifiées comme étant « le public ».

On mesurait cette nouveauté, hier, dans la distance qui dessinait un abyme entre Coeur de Pirate, remerciant les ex qui l’ont larguée, permettant l’écriture de multiples chansons racontant ces abandons successifs, dans lesquelles un public on s’en doute souvent féminin vient se complaire à partager une impression de déjà vu (on les entend dire, après coup « Ah ouais, c’est trop ça »), à la manière d’une Vitaa, et le quatuor de Djs, qui focalise son attention sur la musique et sur la scène, et qui devait trouver tout de même très très étrange, ce public enraciné sur son siège (qui n’osa même pas lever son cul pour la performance pourtant bien plus convenue de M, c’est dire si c’était peut-être, éventuellement, la Victoire de la musique, mais ce n’était certainement pas sa fête…). Birdy Nam Nam devenait soudainement un canal de diffusion, alors qu’ils sont d’habitude plutôt des composants dans une alchimie qui met l’auditeur dans le bain de l’expérience musicale.

Eh bien, vous savez quoi ? Jacques Attali permet de comprendre ce qui se passe là. Je ne doute pas que c’est là une information qui va en inquiéter quelques uns, et moi même, je suis pris d’un certain vertige à cette idée. Mais ne faisons pas la fine bouche, le bonhomme est un malin, il a un certain talent pour l’identification des schémas (je le vois parfois comme une sorte de Cayce Pollard (et il me semble être une incarnation assez crédible, quoiqu’inattendue, de l’univers de William Gibson)), et un sens de la correspondance qui permet de générer de la pensée, et c’est quelque chose que je cherche, y compris chez ceux dont le style me semble être un motif suffisant de soupçon.

En 1977, Jacques Attali publiait un ouvrage de réflexion sur la musique, intitulé Bruits – Essais sur l’économie politique de la musique. L’essai fut quasiment intégralement remanié pour être publié de nouveau en 2001, adaptant ses intuitions précoces à l’univers de la musique telle qu’elle se dématérialisait déjà. On peut être très agacé par le personnage, sans doute à la mesure de l’agacement que le monde tel qu’il se traine provoque chez lui. Néanmoins, la manière dont Attali observe les formes successives de la musique à travers son histoire, associant chacune d’entre elles au monde politique qu’elle annonçait. Il trace ainsi trois grands principes dans la dynamique musicale : Le sacrifice qu’accompagne la musique liturgique, la représentation qui sera la bande son de la bourgeoisie, la répétition qui est la forme de la musique consommée sous forme de marchandise, dont on sait qu’elle est aujourd’hui en crise.

Ainsi, l’intérêt du livre d’Attali, au delà de l’érudition dont les chapitres précédents font preuve, réside principalement dans sa dernière partie, intitulée « Composer », car elle étudie la manière dont peu à peu la musique, et ce bien avant que les moyens technique le permettent, va se réaliser avant tout comme expérience commune, dans laquelle chacun est une composante de l’oeuvre, soit parce que le musicien puise son énergie dans le feed-back du public, qui devient alors partie prenante d’une réalisation commune, soit parce que la musique se constitue selon les principes de l’open source, adoptant autant de géométries qu’il y a d’interprètes, les machines électroniques et la musique numérique permettant à chacun de participer au processus, pour peu qu’il « se sente » d’y prendre part. La musique de Birdy Nam Nam puise ses influences et ses principes à cette source là, et le quatuor semble être assez au fait du caractère finalement accessoire et accidentel du disque et de sa distribution dans l’économie nouvelle dont cette musique annonce les schémas. Renouvelant les réflexions sur le don, le partage, elle est l’image même de créateurs qui se soucient de l’oeuvre commune créée en compagnie de tous ceux qui participent aux performances, pour des raisons qui ne se réduisent pas à la somme d’argent qu’ils ont dépensée pour y assister.

En somme, on est passé, entre Coeur de Pirate, produit déjà consommé, passé à la moulinette du marketing, de la logique de la minette packagée afin d’être exposée à une audience, et Birdy Nam Nam, collectif remixant les sons d’autrui pour autrui, de la logique des assistants à celles des composants. De l’assistance à la composition.

En février 1977, dans le n° 121 du magazine littéraire, Jacques Attali était interviewé, sur presque quatre pages, par Agathe Malet-Buisson. Il n’était pas encore confronté aux phénomènes liés aux musiques électroniques, ni au piratage tel qu’on peut l’observer maintenant. Néanmoins, on y discerne tout de même une vision qui permet, déjà, si ce n’est de comprendre, tout du moins de penser le devenir de la musique. Et on l’aura compris, il y a là un ensemble de principes qui commandent, en fait, des domaines bien plus vastes que le seul partage des sons. Voici ces quatre pages :

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Mekamorphism

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, HYBRID, MECA, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »5 mars 2010

Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.

Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.

Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 – Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.

Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.

Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.

C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :

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Lakustre

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 février 2010

Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.

Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.

Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète.

Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).

Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.

Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore.

Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.

Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.

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Cruise control

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Playlists, PROTEIFORM, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »6 février 2010

Il y a un moment, dans la fameuse chanson de Sinatra « It was a very good year », alors qu’il revient sur l’année de ses 35 ans, peuplée de jeunes filles de la haute, sang bleu sur le cuir des banquettes de limousines, où on croit entendre dans l’arrangement musical les berlines tracer dans un New-York nocturne et pluvieux. On les voit littéralement passer, depuis le trottoir, col du trench-coat relevé, mains dans les poches, feutre rabattu en avant, sur la cadence de basses devenue cinématographique; travelling panoramique sur Broadway, depuis l’abri relatif de la devanture de quelque grand magasin fermé. « Their chauffeurs would drive ». Provenances et destinations inconnues, seul le flot de la circulation importe. Ervin Drake nous pose, devant une vie lancée sur son propre trajet, traversant gare après gare, sur le trottoir tangent à cette trajectoire. Une limo passe, une parmi les quelques autres, qui déplace telle parcelle de vie d’un point à un autre dans une existence dont les repères seront les femmes rencontrées; vitres fumées en translation noctambule, cellule confinée, fermée aux regards, suspensions pneumatiques, le tapis volant survole l’asphalte trempé. Une vie passe dont on ne connaîtra aucune des extrémités, seulement des travellings au ralenti, ce à quoi se résume une existence.

C’est que ce jazz orchestral présente une véritable disposition à mettre en scène les mégapoles by night. Musique destinée aux happy fews aux reins financiers assez solides pour vivre en ville, et y diner, et y sortir sans avoir à croiser la population banlieusarde, elle sait décrire les avenues quasi désertes des petits matins humides, light show des feux de circulation en reflet sur le bitume miroir, bouches d’égouts fumigènes, bagnoles de luxe en croisière dans les boulevards dépeuplés. Avec de tels gènes, on ne sera pas très surpris d’entendre l’un des plus grands arrangeurs de cette veine du jazz cinémascope urbain, proposer dans un album bâti sur mesure pour le saxophoniste Michael Brecker, sous le titre « Cityscape ». On ne pouvait pas imaginer meilleur titre. A l’exacte frontière de la classe absolue, du costard taillé sur mesure, et de la faute easy listening, Claus Ogerman ouvre la porte de la stretched Cadillac pour une virée, avec les lampadaires pour étoiles filantes. Cruise control enclenché, vitesse synchronisée sur le passage au vert de la suite ininterrompue des carrefours perpendiculaires, et ce jusqu’à l’horizon. Chauffeur, roulez vers l’Est, sunset en ligne de mire, entrevu à travers la vitre fumée séparant le royaume des dieux de la cabine de pilotage, en approche au ras du sol, au beau milieu des gratte-ciel alignés au cordeau, impeccablement orientés de manière à refléter les lueurs dont on ne sait plus si elles viennent du ciel ou du bitume. Peu importe, ici, c’est toujours l’au-delà. Moteur imperceptible, à l’abri de la custode, air conditionné comme bouclier thermique à l’humidité ambiante, totale protection. Cigare, Cognac. Pensées visant les souvenirs défilant à la vitesse et avec le motion-blur des lampes au sodium qui illuminent la cité, telles qu’elles sont vue à travers la fenêtre constellée de gouttes de pluie du toit panoramique. Sous les étoiles, exactement.

bande son signée, donc Claus Ogerman, interprétée par Michael Brecker.

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ELM

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Playlists, PROTEIFORM, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »7 décembre 2009

L’a t-on suffisamment répété ? Le jazz est la musique à venir. Parce que c’est la seule qui soit universelle. C’est aussi la seule qui parvienne à franchir le cap des dichotomies (ouais ouais… ok ok, les plus rapides d’entre les lecteurs auront remarqué que j’avais précédemment publié cet article en écrivant « dichotomie » avec un « y ». Que celui qui n’a jamais fait de faute de ce genre m’envoie le premier Larousse à la gueule, (et, étant donnés les lecteurs que je connais, je risque bien de me prendre une encyclopédie en 24 volumes !)) habituellement évoquées dès lors qu’il s’agit de classer, diviser les courants musicaux : elle déjoue les classes, elle est, dans la musique, la fin de la lutte des richie_beirach1classes, mettant tout le monde d’accord. Il y a deux catégories de musiciens : ceux qui considèrent qu’il y a deux catégories de musiciens et les musiciens de jazz. On y reviendra, mais ce n’est pas un hasard si c’est au sein de ce courant qu’on trouve, liés par bien autre chose que l’intérêt et le commerce, des noms qui semblent provenir des multiples points de fuite de l’horizon. La musique est alors un dialogue, le véritable concert de nations qui ont passé l’âge de se poser la question de leur propre identité.

Ainsi, le jazz est cette musique qui accompagne le repos de ceux qui savent qu’il y a un au-delà de la lutte. Pas étonnant que la plupart de ces musiciens là soient inconnus au bataillon. C’est la musique achevée, et néanmoins en mouvement. Mobile au sein du mobile, Richard Beirach est un de ces soldats du feu sacré.

Né en 1947 à New-York, au confluent de ce que le gros fruit du savoir peut donner de mieux, en matière de liberté, Richard Beirach est un de ces pianistes qui savent transformer un clavier en paysage. Avec des influences qui viennent en partie de ses collaborations (Stan Getz en 1972, Chet Baker en 1990), mais aussi des ambiantistes comme Erik Satie, il chemine sur ses propres plaines, en éclaireur de pianistes contemporains tels que Brad Meldhau (impossible de ne pas imaginer la discothèque de Meldhau sans, au rayon « B », un alignement de CD fréquemment écoutés, de Beirach et de ses collaborateurs).

Sa musique est articulée autour des nuances, tonales, rythmiques aussi, jouant sur les accélérations/décélérations, sur le relativisme du temps. On croirait lire un traité sur les désynchronisations entre temps mesuré et temps perçu, Bergson mis en musique. Pas étonnant dès lors que Beirach provoque, immanquablement, un effet nostalgique sur son auditeur. Son piano semble lancé, à des allures diverses, à la recherche du temps, perdu.

Je ne livre qu’un extrait, ici. ELM, morceau tiré de l’album du même nom, sorti en 1979, aujourd’hui disponible dans une édition japonaise (merci à ce pays d’avoir saisi ce que la mondialisation peut avoir de bon, pendant que nous, de notre côté, semblons nous ingénier à n’en saisir que les effets pervers). L’album, il est utile de le préciser, est édité chez ECM (oui, oui, une filiale de Universal, comme quoi…), ce qui constitue, tout de même une promesse dont ne se demandera même pas si elle est tenue, tant ELM semble simultanément incarner l’esprit de ce label, tout en ne s’y réduisant à aucun moment. Le titre prend toute sa puissance au sein de l’album qui l’accompagne, mais on a tous les éléments de la musique de Beirach. Les résonnances, l’aptitude à installer, immédiatement un décor qui n’est pas une copie d’un quelconque élément du réel, une décalcomanie du monde vécu (on peut aimer ça, parfois, hein, mais là, il ne s’agit pas de ça) : le monde de Beirach est avant tout musical, les pauses, les dentelles de piano superposées sur les errances de la basse et les échos de percussion, au loin, qui tiennent le tout ensemble, miraculeusement, les envolées aussi, moments où la technique disparait pour saisir, simplement, les sens et embarquer pour un autre monde.

Précisément, assez parlé : embarquement immédiat

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« Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un Maître. »

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, SOUNDSCAPES 8 commentaires »25 novembre 2009

J’avais déjà évoqué les débuts de l’Université Paris 8, dont les rhizomes tracèrent leurs réseaux à partir de 1969 à Vincennes, avant de se déterritorialiser à Saint-Denis. Un des moments légendaires de ces débuts est l’unique cours qu’y donne Lacan, devant un amphithéâtre bondé, devenu une sorte d’annexe du souk qui avait lui même pris place au beau milieu de cette université plantée au beau milieu du bois. Les raisons d’être là de l’un et des autres sont diverses, et au sein même des protagonistes, elles peuvent être multiples. Ainsi, Lacan est venu pour des raisons ambivalentes : l’expérience de Vincennes le laisse sceptique. Il trouve certes là un terrain où ses propres idées peuvent être diffusées à plus large échelle. Mais cette université qui place la psychanalyse du côté de la philosophie, et non plus aux côtés de la médecine est aussi, pour lui, source de concurrence, mettant un terme au fragile surplomb sur lequel se tenait son séminaire, au dessus d’une pensée psychanalytique alors en crise permanente. Alors, Lacan vient, mais personne, pas même lui, n’est dupe de ce qui va avoir lieu. Du coup, tout le monde a soigné la mise en scène : parmi le public, on est venu avec la ferme intention d’en découdre, et lui est venu… avec Justine… son chien.

Pour ceux qui n’ont pas connu le vingtième siècle, deux choses vont les étonner : tout d’abord, on y utilisait des techniques d’enregistrement assez rudimentaires, qui donnent cette impression qu’un scribe a directement gravé la bande magnétique au burin. Et bien sûr, pas de video de l’évènement sur youtube. A l’époque, si on voulait être au courant, on se déplaçait, on achetait des journaux (ce qui contraignait à les lire), ou on admettait qu’on ne savait pas, tout simplement. A cette vitesse de déplacement, les moindres conneries avaient du mal à se constituer en buzz. On s’ennuyait plus, mais on avait davantage de temps pour penser (oui, on a la faiblesse de penser que l’ère de l’occupation maximale de l’emploi du temps est nocive pour l’usage qu’on peut faire des neurones, qui tire volontiers parti de longues périodes d’ennui). Ensuite, on y était polémique, et idéologique. On ne sait pas s’il faut le regretter, mais au moins, les échanges n’étaient pas tièdes, et on osait s’affronter sur le terrain des idées.

Pour aider les durs de l’oreille, voici la retranscription des échanges, telle que la magazine littéraire la publiait en 1977, dans son n° 121:

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http://ubu.artmob.ca/sound/lacan_jacques/Lacan-Jacques-a-Vincennes_03-decembre-1969.mp3

« Jacques Lacan – (un chien passant en l’estrade qu’il occupe). Je parlerai de mon égérie qui est de cette sorte. C’est la seule personne que je connaisse qui sache ce qu’elle parle – je ne dis pas ce qu’elle dit – car ce n’est pas qu’elle ne dise rien : elle ne le dit pas en paroles. Elle dit quelque chose quand elle a de l’angoisse – ça arrive – elle pose sa tête sur mes genoux. Elle sait que je vais mourir, ce qu’un certain nombre de gens savent aussi. Elle s’appelle Justine…

Intervention – Eh, ça va pas ? Il nous parle de son chien !

699492291_lJacques Lacan – C’est ma chienne, elle est très belle et vous l’auriez entendue parler…la seule chose qui lui manque par rapport à celui qui se promène, c’est de n’être pas allée à l’Université. Me voici donc, au titre d’invité, au Centre Expérimental de la dite Université, expérience qui me paraît assez exemplaire. Puisque c’est d’expérience qu’il s’agit, vous pourriez vous demander à quoi vous servez. (22)Si vous me le demandez, à moi, je vous ferai un dessin – j’essaierai – parce qu’après tout, vous savez, l’Université, c’est très fort, ça a des assises profondes.

J’ai gardé pour vous l’annonce du titre de l’une des quatre positions de discours que j’ai annoncé ailleurs, là où j’ai commencé mon séminaire, le discours du maître ai-je dit, puisque vous êtes habitués à entendre parler de celui-là. Et ce n’est pas facile de donner un exemple comme le faisait remarquer hier soir quelqu’un de très intelligent. Je tâcherai quand même : c’est simple, c’est là que j’en suis, laissant la chose suspendue à mon séminaire. Et certes ici, ce n’est pas de continuer qu’il s’agit. Impromptu ai-je dit. Vous pouvez voir que cette chose à la queue basse me l’a tout à l’heure fourni. Je continuerai sur le même ton.

Deuxièmement, discours de l’hystérique. C’est très important parce que c’est avec ça que se dessine le discours du psychanalyste. Seulement il faudrait qu’il y en ait des psychanalystes… c’est à cela que je m’emploie.

Intervention – Ce n’est pas à Vincennes qu’il y a des psychanalystes en tout cas.

Jacques Lacan – Vous l’avez dit, pas à Vincennes.

Intervention – Pourquoi les étudiants de Vincennes, à l’issue de l’enseignement qu’ils sont censés recevoir, ne peuvent pas devenir psychanalystes ?

Jacques Lacan – (prenant une voix de fausset). C’est justement ce que je vais expliquer, Mademoiselle. C’est justement de cela qu’il s’agit. Parce que la psychanalyse, ça ne se transmet pas comme n’importe quel autre savoir.

Le psychanalyste a une position qui se trouve pouvoir être éventuellement celle d’un discours. Il n’y transmet pas un savoir, non pas qu’il n’ait rien à savoir, contrairement à ce qu’on avance imprudemment, puisque c’est ça qui est mis en question : la fonction dans la Société d’un certain savoir, celui que l’on vous transmet. Il existe.

Intervention – Est-ce que vous ne pourriez pas parler plus lentement parce que certains étudiants n’arrivent pas à prendre des notes ?

Intervention – Il faut être débile pour prendre des notes et ne rien comprendre à la psychanalyse et à Lacan en particulier

Jacques Lacan – (se tournant vers le tableau). Ça c’est une suite, une suite algébrique…

Intervention – L’homme ne peut pas se résoudre en équation.

Jacques Lacan –… qui se tient à constituer une chaîne dont le départ est dans cette formule :
S2 a s S

S1 S S a

Un signifiant se définit de représenter un sujet pour un autre signifiant. C’est une inscription tout à fait fondamentale. Elle peut en tout cas être prise pour telle. Il s’est élaboré, par mon office, une tentative qui est celle à laquelle j’ai mis le temps qu’il fallait pour donner forme, qui est celle où j’aboutis maintenant, une tentative d’instaurer ce qui nécessitait décemment de manipuler une notion en encourageant des sujets à lui faire confiance, à opérer avec ça. C’est ce qu’on appelle le psychanalysant.

Je me suis d’abord demandé ce qu’il pouvait en résulter pour le psychanalyste, où il était lui ; car sur ce point, il est bien évident que les notions ne sont pas claires. Depuis que Freud – qui savait ce qu’il disait – a dit que c’était une fonction impossible…et pourtant remplie tous les jours. Si vous relisez bien le texte vous vous apercevrez que ce n’est pas de la fonction qu’il s’agit, mais de l’être du psychanalyste. Qu’est-ce qui s’engendre pour qu’un beau jour un psychanalysant s’engage à l’être, psychanalyste ?

lacan-tele1C’est ce que j’ai tenté d’articuler quand j’ai parlé de l’acte psychanalytique. Mon séminaire, cette année-là, c’était 68, je l’ai interrompu avant la fin, afin, comme ça, de montrer ma sympathie à ce qui se remuait et qui continue… modérément. La contestation me fait penser à quelque chose qui a été inventé un jour, si j’ai bonne mémoire, par mon bon et défunt ami Marcel Duchamp : « le célibataire fait son chocolat lui-même ». Prenez garde que le contestataire ne se fasse pas chocolat lui-même. Bref, cet acte psychanalytique est resté en carafe, si je puis dire. Et je n’ai pas eu le temps d’y revenir d’autant plus que les exemples fusent autour de moi de ce que ça donne.

Intervention – À savoir une surdité relative.

Jacques Lacan – Il est sorti quelque chose comme ça qui s’appelle les Études Freudiennes. Je ne saurais trop vous en recommander la lecture, n’ayant jamais reculé à vous conseiller de mauvaises lectures qui soient par elles-mêmes de la nature des best-sellers. Si je vous le conseille, c’est parce que ce sont des textes très, très bien. Ce n’est pas là comme le petit texte grotesque sur les remarques de mon style qui avait tout naturellement trouvé place au lieu deshabité de la *. Ça, c’est autre chose. Vous en tirerez le plus grand profit. À part un article de celui qui le dirige et dont je ne saurais dire trop de bien, vous avez des énoncés incontestablement et universellement contestataires contre l’institution psychanalytique. Il y a un charmant, solide et sympathique canadien qui dit ma foi des choses très pertinentes, il y a quelqu’un de l’Institut Psychanalytique de Paris y occupant une position très importante à la commission de l’enseignement qui fait une critique de l’institution psychanalytique comme telle pour autant qu’elle est strictement en contradiction avec tout ce qu’exige l’existence même du psychanalyste, qui est vraiment une merveille. Je ne peux pas dire que je le signerais, car je l’ai déjà signé : ce sont mes propos. En tout cas, chez moi, elle a une suite, une certaine proposition qui tire les conclusions de cette impasse si magistralement démontrée. On pourrait dire quelque part, dans une toute petite note, qu’il y a dans un endroit un extrémiste qui a tenté de faire passer ça dans une proposition qui renouvelle radicalement le sens de toute la sélection psychanalytique. Il est clair qu’on ne le fait pas. Et ce n’est vraiment pas pour m’en plaindre puisque de l’avis même des personnes intéressées, cette contestation est tout à fait en l’air, gratuite : il n’est absolument pas question que cela modifie quoi que ce soit au fonctionnement présent de l’Institut dont les auteurs relèvent.

Intervention – Ah, il parle bien !

Intervention – Jusqu’ici, je n’ai rien compris. Alors on pourrait commencer par savoir ce que c’est qu’un psychanalyste. Pour moi c’est un type de flic. Les gens qui se font psychanalyser ne parlent pas et ne s’occupent que d’eux.

Intervention – Nous avions déjà les curés mais comme ça ne marchait plus, nous avons maintenant les psychanalystes.

Intervention – Lacan, nous attendons depuis une heure ce que tu nous annonces à mots couverts : la critique de la psychanalyse. C’est pour ça qu’on se tait parce que là, ce serait aussi ton autocritique.

Jacques Lacan – Mais je ne critique pas du tout la psychanalyse, il n’est pas question de la critiquer. Il entend mal. Je ne suis pas du tout contestataire moi.

Intervention – Tu as dit qu’à Vincennes, on ne formait pas de psychanalystes et que c’était une bonne chose. En fait, un savoir est dispensé, mais tu n’as pas dit ce que c’était. En tout cas, ce ne serait pas un savoir. Alors ?

Jacques Lacan – Un peu de patience. Je vais vous l’expliquer. Je suis invité, je vous ferai remarquer. C’est beau, c’est grand, c’est généreux, mais je suis invité.

Intervention – Lacan, la psychanalyse est-elle révolutionnaire ?

Jacques Lacan – Voilà une bonne question.

Intervention – C’est un savoir ou c’est pas un savoir ? Tu n’es pas le seul [paranoïa] ici.

Jacques Lacan – Je parlerai d’une certaine face des choses où je ne suis pas aujourd’hui, à savoir le Département de Psychanalyse. Il y a eu la délicate question des Unités de Valeur.

Intervention – La question des Unités de Valeur, elle est réglée et ce n’est pas le moment de la mettre sur le tapis. Il y a eu toute une manœuvre des enseignants du Département de Psychanalyse pour les traîner toute l’année, Les unités de valeur on s’en fout. C’est de psychanalyse dont il est question. Tu comprends ? On s’en fout.

le_cigare_de_lacanJacques Lacan – Moi je n’ai pas du tout le sentiment que les unités de valeur on s’en (23)foute. Au contraire, les unités de valeur on y tient beaucoup…C’est une habitude. Puisque j’ai mis sur le tableau le schéma du quatrième discours, celui que je n’ai pas nommé la dernière fois et qui s’appelle le discours universitaire, le voici. Ici, en position maîtresse, comme on dit, S2 le savoir. J’ai expliqué…

Intervention – Tu te moques de qui ici ? Le discours universitaire il est dans les Unités de Valeur. Ça c’est un mythe et ce que tu demandes, c’est qu’on croie au mythe. Les gens qui se réclament de la règle du jeu que tu imposes, ça coince. Alors, ne nous fais pas croire que le discours universitaire est au tableau. Parce que ça, c’est pas vrai.

Jacques Lacan – Le discours universitaire, est au tableau parce qu’il occupe, au tableau une place en haut et à gauche…

Intervention –En haut et à droite de Dieu, c’est Lacan.

Jacques Lacan –… déjà désigné dans un discours précédent. Car ce qui a de l’importance dans ce qui est écrit, ce sont les relations, c’est là où ça passe et là où ça ne passe pas. Si vous commencez par mettre à sa place ce qui constitue essentiellement le discours du Maître…

Intervention – Qu’est-ce que c’est qu’un Maître ? C’est Lacan.

Jacques Lacan –…à savoir qu’il ordonne, qu’il intervient dans le système du savoir. Vous pouvez vous poser la question de savoir ce que ça veut dire quand le discours du savoir, par ce déplacement d’un quart de cercle, n’a pas besoin d’être au tableau car il est dans le réel. Dans ce déplacement, quand le savoir prend le manche, à ce moment là où vous êtes, c’est là où a été défini le résultat, le fruit, la chute des rapports du maître et de l’esclave. À savoir, dans mon algèbre, ce qui se désigne par la lettre, l’objet a. L’objet a, l’année dernière, quand j’avais pris la peine d’annoncer quelque chose qui s’appelle « d’un autre à l’autre ». J’ai dit que c’était la place révélée, désignée par Marx comme la plus-value.

Vous êtes les produits de l’Université et vous le prouvez que vous êtes la plus-value, ne serait-ce qu’en ceci : ce à quoi non seulement vous consentez et ce à quoi vous applaudissez – et je ne vois pas ce en quoi j’y ferais objection – c’est que vous sortez de là, vous mêmes, égalés à plus ou moins Unités de Valeur. Vous venez vous faire ici Unités de Valeur : vous sortez d’ici estampillés Unités de Valeur.

Intervention – Moralité, il vaut mieux sortir d’ici estampillé par Lacan.

Jacques Lacan – Je n’estampille personne. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi présumez-vous que je veuille vous estampiller ? Quelle histoire !

Intervention – Non, tu ne nous estampilleras pas, rassure-toi. Ce que je veux dire, c’est que des gens ici sont estampillés de ce que, voulant tenir le discours que tu tiens scopepour eux, ils ne peuvent le tenir sur le mode qui s’apparente à leur présence ici. Des gens veulent parler au titre d’une contestation que tu qualifies de vaine. Il en est d’autres qui font dans leur coin Tralala, Boum-Boum, Tsoin-Tsoin et c’est ça qui fait le mouvement d’opinion. Tout ça ne se dit pas sous le prétexte que c’est à toi de le dire. Ce que je voudrais, c’est que tu aies le désir de te taire.

Jacques Lacan – Mais ce qu’ils sont bien ! Ils pensent que je le dirais beaucoup mieux qu’eux (puis usant comme il sait le faire, d’une voix aiguë). Moi, je rentre chez moi, c’est ce qu’on me reproche.

Intervention – Oh ! Lacan, ne te moque pas des gens, hein !

Jacques Lacan – Vous apportez un discours qui a des exigences telles…

Interventions – Moi, ce que je propose, c’est qu’on ne se moque pas des gens quand ils posent une question. On ne prend pas une petite voix comme tu l’as déjà fait à trois reprises ; on répond et puis c’est tout. Alors, qu’est-ce que tu as posé comme question ?

Et puis il y a autre chose, puisqu’il y a ici des gens qui pensent que la psychanalyse c’est une histoire de problèmes culs, il n’y a qu’à faire un love-in. Est-ce qu’il y en a qui sont d’accord pour transformer ça en love-in sauvage (commençant à se déshabiller, il s’arrête après avoir retiré sa chemise).

Jacques Lacan – Écoutez, mon vieux, j’ai déjà vu ça hier soir, j’étais à l’Open Theater, il y a un type qui faisait ça, mais il avait un peu plus de culot que vous, il se foutait à poil complètement. Allez-y, mais allez-y, ben continuez, Merde !

Intervention – Il ne faudrait quand même pas charrier. Pourquoi Lacan se satisfait-il d’une critique aussi mineure de la pratique du camarade. Dire du camarade qu’il ne peut pas se déshabiller en tapant sur la table, c’est peut-être très drôle, mais c’est aussi très simpliste.

Jacques Lacan – Mais je suis simpliste

Intervention – Et ça les fait rire, c’est intéressant.

Jacques Lacan – Mais je ne vois pas pourquoi tout d’un coup ils ne riraient pas.

Intervention – Moi, je voudrais bien qu’ils rient à ce moment-là.

Jacques Lacan – C’est triste

Intervention – Tout comme c’est triste de voir les gens sortir d’ici comme d’un métro à six heures du soir.

Jacques Lacan – Alors, où est-ce qu’on en est ? Il paraît que les gens ne peuvent pas parler de psychanalyse parce qu’on attend que ça soit moi. Et bien ils ont raison parce que je le ferai bien mieux qu’eux.

Intervention – Ce n’est pas exactement ça puisqu’ils éprouvent le besoin de parler entre eux.

Jacques Lacan – C’est prouvé !

Intervention – Il y a un certain nombre de gens, les mêmes qui prennent des notes et qui rient, qui, lorsque Lacan opère une reprise en main de l’assistance, se disent sans jamais dépasser un fauteuil, car c’est de l’ordre d’une certaine topologie, un certain nombre de choses. Et bien ce sont ces gens-là que je voudrais entendre.

Intervention Mais enfin, laissez donc parler Lacan

Jacques Lacan – En attendant vous ne dites rien.

Intervention – L-A-C-A-N avec nous !

lacanJacques Lacan – Je suis avec vous. Alors, l’heure s’avance, tâchons quand même de vous donner une petite idée de ce qui est d’ailleurs mon projet.

Il s’agit d’articuler une logique, qui, quelque faible qu’elle en ait l’air (mes quatre petites lettres qui n’ont l’air de rien sinon qu’il faut savoir selon quelles règles elles fonctionnent) est encore assez forte pour comporter ce qui est le signe de cette force logique, à savoir l’incomplétude…

Ça les fait rire ! Seulement ça a une conséquence très importante, spécialement pour les révolutionnaires, c’est que Rien n’est Tout.

Intervention – Oh ! Bien !

Jacques Lacan – D’où que vous preniez les choses, de quelque façon que vous les retourniez, la propriété de chacun de ces petits schémas à quatre pattes, c’est de laisser chacun sa béance. Au niveau du discours du maître, c’est précisément celui de la récupération de la plus-value ; au niveau du discours universitaire, c’en est un autre. Et c’est celui-là qui vous tourmente. Non pas que le savoir qu’on vous livre ne soit pas structuré et solide et que vous n’ayez qu’une chose à faire, c’est à vous tisser dedans avec ceux qui travaillent – c’est-à-dire ceux qui vous enseignent – au titre de moyens de production et du même coup de plus-value.

Au niveau du discours de l’hystérique qui est celui qui a permis le passage décisif en donnant son sens à ce que Marx historiquement a articulé. C’est à savoir qu’il y a des événements historiques qui ne se jugent qu’en termes de symptômes. On n’a pas vu jusqu’où ça allait jusqu’au jour où on a eu le discours de l’hystérique pour faire le passage avec quelque chose d’autre qui est le discours du psychanalyste. Le psychanalyste d’abord, n’a eu qu’à écouter ce que disait l’hystérique.

Intervention – Donc l’hystérique est le maître du psychanalyste…

Jacques Lacan – Je veux un homme qui sache faire l’amour… Et bien oui, l’homme s’arrête là. Il s’arrête à ceci qu’il est en effet quelqu’un qui sache. Pour faire l’amour on peut repasser. Rien n’est Tout et vous pouvez toujours faire vos petites plaisanteries, il y en a une qui n’est pas drôle et qui est la castration.

Intervention – Pendant que ce cours ronronne tranquillement, il y a cent cinquante camarades des beaux-arts qui se sont fait arrêter par les flics et qui sont depuis hier à Beaujon, parce que eux, ils ne font pas des cours sur l’objet a comme le mandarin ici présent et dont tout le monde se fout, ils (24)sont allés faire un cours sauvage au Ministère de l’Équipement sur les bidonvilles et sur la politique de M. Chalandon. Alors je crois que le ronronnement de ce cours magistral traduit assez bien l’état de pourrissement actuel de l’Université.

Intervention – Parce que franchement, tout ce qu’il dit, ce sont des conneries hein ?

Jacques Lacan – Ouais !

Intervention – Si on ne veut pas me laisser parler c’est que manifestement on ne sait pas jusqu’à quel point je peux gueuler. Lacan je voudrais te dire un certain nombre de choses. Il me semble qu’on est arrivé à un point où il est évident qu’une contestation peut prendre plus ou moins une forme de possibilité dans cette salle. Il est clair que l’on peut pousser des petits cris, que l’on peut faire de bons jeux de mots, mais il est clair aussi – et peut être d’une façon évidente aujourd’hui – que nous ne pourrons jamais arriver à une critique de l’Université si nous restons à l’intérieur, dans ses cours et dans les règles qu’elle a établis avant que nous n’y intervenions. Je pense que ce que vient de dire le camarade concernant les étudiants des Beaux-Arts qui sont allés faire un cours sauvage sur les bidonvilles et sur la politique de Chalandon à l’extérieur de l’Université est un exemple très important. Cela permet de trouver un débouché à notre volonté de changer la société et entre autre de détruire l’université. Et j’aimerais que Lacan donne tout-à-l’heure son point de vue là-dessus. Car détruite l’Université ne se fera pas avec une majorité d’étudiants à partir de l’intérieur, mais beaucoup plus à partir d’une union que nous devons faire, nous, étudiants, sur des positions révolutionnaires avec les ouvriers, avec les paysans et avec les travailleurs. Je vois très bien que le rapport avec ce que disait Lacan tout-à-l’heure n’existe pas…

Jacques Lacan – Mais pas du tout, pas du tout. Il existe…

brassaiIntervention – Il existe peut être, mais pas de façon évidente. Le rapport entre les actions que nous devons avoir à l’extérieur avec le discours, si c’en est un, de Lacan, il est manifestement implicite. Et il serait bon que maintenant Lacan dise ce qu’il pense de la nécessité de sortir de l’Université en arrêtant de pinailler sur des mots, de contester un prof sur telle ou telle citation de Marx. Parce que le Marx académique on en a ras-le-bol ! On en entend baver dans cette fac depuis un an. On sait que c’est de la merde. Faire du Marx académique, c’est servir une Université bourgeoise. Si on doit foutre en l’air l’Université, ce sera de l’extérieur avec les autres qui sont dehors.

Intervention – Alors pourquoi es-tu dedans ?

Intervention – Je suis dedans, camarade, parce que si je veux que les gens en sortent, il faut bien que je vienne leur dire.

Jacques Lacan – Ah ! vous voyez… c’est que tout est là mon vieux, pour arriver à ce qu’ils en sortent, vous y entrez…

Intervention – Lacan, permets je termine. Maintenant tout n’est pas là parce que certains étudiants pensent encore qu’à entendre le discours de Monsieur Lacan ils y trouveront les éléments qui leur permettront de contester son discours. Je prétends que c’est se laisser avoir au piège.

Jacques Lacan – Tout à fait vrai.

Intervention – Si nous pensons que c’est en écoutant le discours de Lacan, de Foucault, de Dommergues, de Terray ou d’un autre que nous aurons les moyens de critiquer l’idéologie qu’ils nous font avaler, nous nous foutons le doigt dans l’œil. Je prétends que c’est dehors qu’il faut aller chercher les moyens de foutre l’Université en l’air.

Jacques Lacan – Mais le dehors de quoi ? Parce que quand vous sortez d’ici vous devenez aphasiques, quand vous sortez, vous continuez à parler, par conséquent vous continuez à être dedans…

Intervention – Je ne sais pas ce que c’est aphasique.

Jacques Lacan – Vous ne savez pas ce que c’est aphasique ? Alors c’est extrêmement révoltant si vous ne savez pas ce que c’est un aphasique. Il y a quand même un minimum…

Intervention – Je ne suis pas 24 heures sur 24 à l’Université.

Jacques Lacan – Enfin vous ne savez pas ce que c’est qu’un aphasique ?

Intervention – Lorsque certains sortent de l’Université, c’est pour se livrer à leurs tripatouillages personnels. D’autres sortent pour militer à l’extérieur. Voilà ce que veut dire sortir de l’Université. Alors Lacan, donne rapidement ton point de vue.

Jacques Lacan – Faire une Université critique en somme, c’est-à-dire ce qui se passe ici. C’est çà.

Vous ne savez pas non plus ce que c’est qu’une Université Critique. On ne vous a jamais parlé… que voulez-vous…

Intervention – Rien à comprendre.

Jacques Lacan – Bien. Je voudrais sur çà vous faire une petite remarque. La configuration des Ouvriers-Paysans a quand même abouti à une forme de société où c’est justement l’Université qui a le manche. Car ce qui règne dans ce qu’on appelle communément l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, c’est l’Université.

Intervention – Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? C’est pas du révisionnisme dont on parle, c’est du Marxisme-Léninisme !

Jacques Lacan – Allez. Assez. Assez. Un peu. Vous me demandez de parler, alors je parle. Je ne dis pas des choses qui sont dans l’atmosphère, je dis quelque chose de précis. Là.

Intervention – Tu ne dis rien.

Jacques Lacan – Je ne viens pas de dire comment je conçois l’organisation de l’U.R.S.S. ?

Intervention – Absolument pas.

Jacques Lacan – Je n’ai pas dit que c’était le savoir qui était roi. Je n’ai pas dit ça. Non ?

Intervention – Et alors ?

Jacques Lacan – Et alors ça a quelques conséquences, c’est que, mon cher, vous n’y seriez pas très à l’aise.

Intervention – On a posé une question concernant une certaine société et toi tu parles d’une autre société. Ce qu’il faudrait dire, c’est en quoi tu penses que c’est inéluctable.

Jacques Lacan – Je suis tout à fait d’accord. C’est qu’il y a des limites infranchissables à une certaine logique que j’ai appelée une logique faible mais encore assez forte pour vous laisser un peu d’incomplétude dont vous témoignez en effet d’une façon parfaite.

Intervention – Moi je me demande pourquoi cet amphithéâtre est bourré de 800 personnes. Il est vrai que tu es un beau clown, célèbre et que tu viens parler. Un camarade aussi a parlé pendant dix minutes pour dire que les groupuscules ne pouvaient pas se sortir de l’Université. Et tout le monde reconnaissant qu’il n’y a rien à dire parle pour ne rien dire. Alors si rien n’est à dire, rien à comprendre, rien à savoir, rien à faire, pourquoi tout ce monde est là ? Et pourquoi Lacan, toi tu restes ?

Intervention – Nous sommes un peu égarés sur un faux problème. Tout ça parce que le camarade a dit qu’il venait à l’Université pour en repartir avec d’autres camarades.

Intervention – On parle d’une Nouvelle Société. Est-ce que la Psychanalyse aura une fonction dans cette Société et laquelle ?

Jacques Lacan – Une Société ce n’est pas quelque chose qui peut se définir comme ça. Ce que j’essaie d’articuler, parce que l’analyse m’en donne le témoignage, c’est ce qui la domine : à savoir la pratique du langage. L’aphasie, ça veut dire qu’il y a quelque chose qui flanche de ce côté là. Figurez vous qu’il y a des types à qui il arrive des machins dans le cerveau et qui ne savent plus du tout se débrouiller avec le langage. Ça en fait plutôt des infirmes.

Intervention – On peut dire que Lénine a failli devenir aphasique.

Jacques Lacan – Si vous aviez un peu de patience et si vous vouliez bien que nos impromptus continuent, je vous dirais que l’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance d’aboutir, toujours, au discours du maître. C’est ce que l’expérience en a fait la preuve.

Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaire, c’est à un Maître. Vous l’aurez.

Intervention – On l’a déjà, on a Pompidou !

Jacques Lacan – Vous vous imaginez que vous avez un maître avec Pompidou !

(25)Alors ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire… Moi aussi j’aimerais vous poser des questions.

Pour qui, ici, a un sens, le mot Libéral ?

Intervention – Pompidou est libéral, Lacan aussi.

Jacques Lacan – Je ne suis libéral, comme tout le monde, que dans la mesure où je suis anti-progressiste. À ceci près que je suis pris dans un mouvement qui mérite de s’appeler progressiste, car il est progressiste de voir se fonder le discours psychanalytique pour autant que celui-là complète le cercle qui pourrait peut-être vous permettre de situer ce dont il s’agit exactement, de ce contre quoi vous vous révoltez. Ce qui n’empêche pas que ça continue foutrement bien. Et les premiers à y collaborer, et ici même à Vincennes, c’est vous, car vous jouez la fonction des ilotes de ce régime. Vous ne savez pas non plus ce que ça veut dire ? Le régime vous montre. Il dit : « Regardez-les jouir »…

Bien. Voilà. Au revoir pour aujourd’hui. Bye.

C’est terminé. »

Et non, non, le chien sur la dernière photo n’est pas la fameuse Justine. Ce doit être un énième intellectuel de ce temps là, dont le nom s’est perdu. Un cynique égaré hors de son temps, selon toute évidence.

Mais franchement, ça ne ressemble pas à une prophétie, ça ?

« Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un Maître. »

On l’a.

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Kaleïdoscope

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »9 novembre 2009

Afin d’éviter une focalisation excessive sur le monde tel qu’il va, hypnotisons nous :

Un clip hypnotique, d’un groupe mélangeant influences psyché et ambiances noctambules. Il n’y a rien de mieux, pour rebooter les neurones, que prendre la bagnole et tailler la route de nuit, sans destination particulière. Certes, le carburant se faisant rare, le projet devient incorrect. Mais ils sont finalement peu nombreux, les Kowalski qui conservent dans leur garage, les uns une Dodge Challenger R/T, les autres une Ford Gran Torino, et même si les V8 boivent leur ration de gazoline, décidément insoucieux de l’essence, ces quelques pale riders devraient laisser nos stations essence moins asséchées que ne le sont leurs perspectives.

Le groupe, c’est Kill for Total Peace.
Le titre, c’est 50 seconds.
Le clip est réalisé par Helena Klotz.

Ce genre d’engin auditif se tient dans l’écurie Pan European Recordings, dont on peut souvent penser le plus grand bien. La preuve ? Larry Debay, qui est un des disquaires survivants de la capitale du monde (L’exodisc, Paris18), ne tarit pas d’éloges à propos de Kill for Total Peace : « Se réveiller avec le cerveau bombardé par mille informations inutiles. Un monde adulte n’offrant qu’un univers froid totalitaire. Contact de nuits sauvages. Connexion sur des stratégies obliques. Elaboration d’un univers musical. Des liens tissés par 5 garçons aux pensées nouées sur une visée commune. Lumières aveuglantes. Douceur des paysages. Grisaille de sites industriels. Au bout de la rue où se trouve leur studio, ils marchent. » Sons dotés de têtes chercheuses vérouillées sur les neurones, obstinément : ça ne fait bouger que la tête, de l’intérieur. Mais Helena Klotz l’a bien saisi : ce sont là les paysages dans lesquels nous pouvons cruiser sans limite vers nos vanishing points quand tous les soleils se sont éteints.

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