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Lakustre

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 février 2010

Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.

Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.

Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète.

Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).

Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.

Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore.

Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.

Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.

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Cruise control

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Playlists, PROTEIFORM, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »6 février 2010

Il y a un moment, dans la fameuse chanson de Sinatra « It was a very good year », alors qu’il revient sur l’année de ses 35 ans, peuplée de jeunes filles de la haute, sang bleu sur le cuir des banquettes de limousines, où on croit entendre dans l’arrangement musical les berlines tracer dans un New-York nocturne et pluvieux. On les voit littéralement passer, depuis le trottoir, col du trench-coat relevé, mains dans les poches, feutre rabattu en avant, sur la cadence de basses devenue cinématographique; travelling panoramique sur Broadway, depuis l’abri relatif de la devanture de quelque grand magasin fermé. « Their chauffeurs would drive ». Provenances et destinations inconnues, seul le flot de la circulation importe. Ervin Drake nous pose, devant une vie lancée sur son propre trajet, traversant gare après gare, sur le trottoir tangent à cette trajectoire. Une limo passe, une parmi les quelques autres, qui déplace telle parcelle de vie d’un point à un autre dans une existence dont les repères seront les femmes rencontrées; vitres fumées en translation noctambule, cellule confinée, fermée aux regards, suspensions pneumatiques, le tapis volant survole l’asphalte trempé. Une vie passe dont on ne connaîtra aucune des extrémités, seulement des travellings au ralenti, ce à quoi se résume une existence.

C’est que ce jazz orchestral présente une véritable disposition à mettre en scène les mégapoles by night. Musique destinée aux happy fews aux reins financiers assez solides pour vivre en ville, et y diner, et y sortir sans avoir à croiser la population banlieusarde, elle sait décrire les avenues quasi désertes des petits matins humides, light show des feux de circulation en reflet sur le bitume miroir, bouches d’égouts fumigènes, bagnoles de luxe en croisière dans les boulevards dépeuplés. Avec de tels gènes, on ne sera pas très surpris d’entendre l’un des plus grands arrangeurs de cette veine du jazz cinémascope urbain, proposer dans un album bâti sur mesure pour le saxophoniste Michael Brecker, sous le titre « Cityscape ». On ne pouvait pas imaginer meilleur titre. A l’exacte frontière de la classe absolue, du costard taillé sur mesure, et de la faute easy listening, Claus Ogerman ouvre la porte de la stretched Cadillac pour une virée, avec les lampadaires pour étoiles filantes. Cruise control enclenché, vitesse synchronisée sur le passage au vert de la suite ininterrompue des carrefours perpendiculaires, et ce jusqu’à l’horizon. Chauffeur, roulez vers l’Est, sunset en ligne de mire, entrevu à travers la vitre fumée séparant le royaume des dieux de la cabine de pilotage, en approche au ras du sol, au beau milieu des gratte-ciel alignés au cordeau, impeccablement orientés de manière à refléter les lueurs dont on ne sait plus si elles viennent du ciel ou du bitume. Peu importe, ici, c’est toujours l’au-delà. Moteur imperceptible, à l’abri de la custode, air conditionné comme bouclier thermique à l’humidité ambiante, totale protection. Cigare, Cognac. Pensées visant les souvenirs défilant à la vitesse et avec le motion-blur des lampes au sodium qui illuminent la cité, telles qu’elles sont vue à travers la fenêtre constellée de gouttes de pluie du toit panoramique. Sous les étoiles, exactement.

bande son signée, donc Claus Ogerman, interprétée par Michael Brecker.

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ELM

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Playlists, PROTEIFORM, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »7 décembre 2009

L’a t-on suffisamment répété ? Le jazz est la musique à venir. Parce que c’est la seule qui soit universelle. C’est aussi la seule qui parvienne à franchir le cap des dichotomies (ouais ouais… ok ok, les plus rapides d’entre les lecteurs auront remarqué que j’avais précédemment publié cet article en écrivant « dichotomie » avec un « y ». Que celui qui n’a jamais fait de faute de ce genre m’envoie le premier Larousse à la gueule, (et, étant donnés les lecteurs que je connais, je risque bien de me prendre une encyclopédie en 24 volumes !)) habituellement évoquées dès lors qu’il s’agit de classer, diviser les courants musicaux : elle déjoue les classes, elle est, dans la musique, la fin de la lutte des richie_beirach1classes, mettant tout le monde d’accord. Il y a deux catégories de musiciens : ceux qui considèrent qu’il y a deux catégories de musiciens et les musiciens de jazz. On y reviendra, mais ce n’est pas un hasard si c’est au sein de ce courant qu’on trouve, liés par bien autre chose que l’intérêt et le commerce, des noms qui semblent provenir des multiples points de fuite de l’horizon. La musique est alors un dialogue, le véritable concert de nations qui ont passé l’âge de se poser la question de leur propre identité.

Ainsi, le jazz est cette musique qui accompagne le repos de ceux qui savent qu’il y a un au-delà de la lutte. Pas étonnant que la plupart de ces musiciens là soient inconnus au bataillon. C’est la musique achevée, et néanmoins en mouvement. Mobile au sein du mobile, Richard Beirach est un de ces soldats du feu sacré.

Né en 1947 à New-York, au confluent de ce que le gros fruit du savoir peut donner de mieux, en matière de liberté, Richard Beirach est un de ces pianistes qui savent transformer un clavier en paysage. Avec des influences qui viennent en partie de ses collaborations (Stan Getz en 1972, Chet Baker en 1990), mais aussi des ambiantistes comme Erik Satie, il chemine sur ses propres plaines, en éclaireur de pianistes contemporains tels que Brad Meldhau (impossible de ne pas imaginer la discothèque de Meldhau sans, au rayon « B », un alignement de CD fréquemment écoutés, de Beirach et de ses collaborateurs).

Sa musique est articulée autour des nuances, tonales, rythmiques aussi, jouant sur les accélérations/décélérations, sur le relativisme du temps. On croirait lire un traité sur les désynchronisations entre temps mesuré et temps perçu, Bergson mis en musique. Pas étonnant dès lors que Beirach provoque, immanquablement, un effet nostalgique sur son auditeur. Son piano semble lancé, à des allures diverses, à la recherche du temps, perdu.

Je ne livre qu’un extrait, ici. ELM, morceau tiré de l’album du même nom, sorti en 1979, aujourd’hui disponible dans une édition japonaise (merci à ce pays d’avoir saisi ce que la mondialisation peut avoir de bon, pendant que nous, de notre côté, semblons nous ingénier à n’en saisir que les effets pervers). L’album, il est utile de le préciser, est édité chez ECM (oui, oui, une filiale de Universal, comme quoi…), ce qui constitue, tout de même une promesse dont ne se demandera même pas si elle est tenue, tant ELM semble simultanément incarner l’esprit de ce label, tout en ne s’y réduisant à aucun moment. Le titre prend toute sa puissance au sein de l’album qui l’accompagne, mais on a tous les éléments de la musique de Beirach. Les résonnances, l’aptitude à installer, immédiatement un décor qui n’est pas une copie d’un quelconque élément du réel, une décalcomanie du monde vécu (on peut aimer ça, parfois, hein, mais là, il ne s’agit pas de ça) : le monde de Beirach est avant tout musical, les pauses, les dentelles de piano superposées sur les errances de la basse et les échos de percussion, au loin, qui tiennent le tout ensemble, miraculeusement, les envolées aussi, moments où la technique disparait pour saisir, simplement, les sens et embarquer pour un autre monde.

Précisément, assez parlé : embarquement immédiat

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