Comme plein d’autres classiques, connus de nom ou lus par procuration, l’Oeuvre de Madame de La Fayette demeure l’un de ces livres que je n’ai pas lus, et qui ne sont pas précisément en haut de ma pile de lectures à venir.
En fait, on commence à avoir un sérieux problème de transmission. Depuis qu’on s’est décidé à concevoir l’humanité comme incarnée dans chaque individu de manière spécifique, on a multiplié les expressions de l’humanité. Parmi ces manifestations, beaucoup sont minables, inabouties. Remercions-les, ça fera ça de moins à transmettre. Mais beaucoup sont exactement ce qu’elles doivent être, tout à fait singulières et néanmoins universelles, sorties de nulle part, détachées le plus souvent de toute volonté de se faire voir, simplement provoquées par la nécessité d’être; celles ci sont autant d’incarnations de l’humain, qui dessinent ce monde subjectif que beaucoup vont appeler « modernité ».
Alors, on peut avoir peu de goût pour la préciosité un peu affectée de l’écriture de Madame de La Fayette; on peut considérer qu’à plein de points de vue, ça n’est pas trop « notre truc », on peut personnellement placer son oeuvre, dans la pile de lectures, en dessous de Capote, ou de Pouy, parce qu’on a nos urgences, mais vouloir l’évincer de toute liste de lecture, on l’imagine difficilement. Or, si on veut que les livres soient lus, il faut que certains prennent la responsabilité de les faire lire. Ceux dont c’est le métier s’appellent « professeurs ». Parce qu’un prof, finalement, c’est quoi, si ce n’est quelqu’un qui a déjà exploré une partie de ce monde, y a trouvé quelques moyens de s’y repérer, une ou deux sources d’eau potable, quelques arbres fruitiers, une ou deux prairies où paissent des bêtes attaquables et comestibles, et qui se tient là, sur le territoire, au beau milieu du théâtre des opérations humaines, pour y servir de borne, de boussole, d’indicateur. Le prof est un éclaireur, payé pour passer son temps « libre » à explorer; et il revient pour faire le point avec la génération suivante, dresser des cartes du territoire. Là comme ailleurs, ces éclaireurs n’ont jamais eux même gagné une quelconque bataille, ni produit directement le moindre profit. Si on avait la vue basse, on pourrait croire qu’ils sont inutiles, puisque leur rôle se limite à empêcher l’aveuglement total de l’humanité. Soyons cyniques : finalement les profs sont ceux qui nous permettent, à nous autres ignorants, de ne pas lire La Princesse de Clèves, tout en nous offrant la possibilité transmise à chaque nouvelle génération, de la lire. En d’autres termes, je peux dormir tranquille, chaque soir, bien que je ne l’aie pas lue, puisque je sais que d’autres l’ont fait, et l’ont même étudiée de manière approfondie; mon inculture n’est donc pas une perte pour l’humanité, j’en suis la seule victime.
Dès lors, les attaques réitérées de notre président contre ce roman ne sont pas uniquement des private jokes dont il semble se dire (au rire qu’il partage avec lui-même dans d’atroces grands moments de solitude heureusement atténués par la présence, toujours proche, de sa clique qui est aussi sa claque et qui fait mine de rigoler elle aussi, pour ne pas tomber dans ces disgrâces qui sont sans doute cet aspect de la politique que cet homme manie avec le plus de dextérité (le mot « délicatesse » aurait été ici un brin déplacé, semble t-il)) que décidément, quand il en aura fini avec ce job de cinq (dix ?) ans, il faudrait qu’il écrive quelques textes pour son ami Bigard. D’abord, il met en question la nécessité de transmettre le patrimoine à la génération suivante, et ce faisant il offre une piste d’économies considérables pour l’université, mais ce faisant, par inculture (et ça, on peut le savoir sans avoir lu l’oeuvre), il s’attaque précisément à un de ces quelques romans qui font entrer la littérature dans ce nouveau monde qu’on va appeler « modernité ». Je sais que le concept est un peu flou, puisque pour la plupart, il signifie simplement « contemporain » et souvent « cool ». On voit assez bien Sarkozy trouver « moderne » de pouvoir faire son jogging en écoutant « comme si de rien n’était » l’album de sa partenaire de boulot de scène sur son ipod, ne réalisant pas que ce qu’il y a là de moderne, ça n’est pas l’ipod, mais la possibilité qui est offerte, à lui comme sa collègue, de pouvoir s’inventer en ce qu’ils ne sont pas, (au-delà même de toute vraisemblance, d’ailleurs). En d’autres termes, la modernité, c’est l’apparition dans le monde du sujet raisonnant. En d’autres termes, les individus ne sont plus posés là comme des pièces d’un mécanisme qui les dépasse, ils sont co-producteurs de leur existence, et ce qui les en rend capables, c’est cette faculté universelle qu’est la raison. Ca commence dans les arts avec la Renaissance, ça cristallise en philo avec Descartes, ça fermente jusqu’au vingtième siècle et ça se sert en plat réchauffé encore aujourd’hui. D’une certaine manière, Sarkozy est l’une des incarnations possibles de la modernité (hmmm… disons plutôt qu’il est peut être un de ces échos que la modernité peut produire aujourd’hui, ça semble assez bien fonctionner comme idée, ça me vient à l’esprit comme ça, mais c’est à creuser), mais comme sa manière de faire, c’est de prendre ce que d’autres ont posé là, sans dire merci, il prend la modernité, mais souhaite voir disparaître ceux qui l’ont inventée. Habile. Il appelle ça « ouverture », d’autres appellent ça récup’. En l’occurrence, c’est tellement bien intégré au personnage et à sa politique que ça semble tout à fait inconscient. Du coup, ne sachant même pas que dans notre pays, quoi qu’on en pense, la fonction présidentielle est éminemment romanesque, il fait du roman présidentiel un épisode parmi d’autres de la série Arlequin; et il est content d’écrire, à sa manière, une page d’histoire.
Alors, maintenant, on peut espérer que la magnificence et la galanterie n’auront jamais paru en France avec autant d’éclat que dans les dernière années du règne de Sarkozy, le premier (on a déjà du la faire, celle-là). On voit mal comment ça pourrait arriver, mais on ne sait jamais. Parmi les résistants, voici une initiative finaude, astucieuse, intelligente. Pas la peine d’en dire plus, l’explication est dans la vidéo elle même.
Combien y a t-il de penseurs de « ce qui arrive » ? Combien sont-ils à vraiment penser la situation, et quand je dis « penser », cela signifie effectuer un effort de mise en relation de formes, d’analyse, d’exploration, ce qui ne se réduit jamais à simplement sauver les figures du passé, ou pire, à sophistiquer (à faire des sophismes, quoi) pour protéger les intérêts de sa classe, combien sont ils, ceux là ?
Peu.
Alors, il faut lire Sloterdijk.
Dans son traité « Le palais de cristal – à l’intérieur du capitalisme planétaire« , il y a un chapitre intitulé « L’espace intérieur du monde capitaliste – Rainer Maria Rilke rencontre presque Adam Smith« , qui, à mesure que je le lis, m’apparaît de plus en plus comme un noyau de pensée, une sorte de matière brute, enrichie, puissante, concentrant en elle des dimensions multiples de ce que nous vivons sous la forme de phénomènes du quotidien, l’habitude que nous avons prise de vivre dans un certain monde, de subir certaines information, de bénéficier de ce que nous réprouvons moralement; un chapitre qui mêle aussi l’analyse intellectuelle, le croisement d’influences a priori étrangères, les influences provenant d’horizons lointains; bref, ce chapitre est un dispositif, un mécanisme, et quand, avant de citer des textes présentés comme des inédits de Rilke et de Smith, avec tout ce qu’il faut d’ambiguïté pour qu’on flaire un piège vertueux, Sloterdijk écrit « On laissera à l’imagination théorique du lecteur le soin de prolonger les impulsions des deux documents de telle sorte qu’ils se recoupent sur un point virtuel dans l’espace sémantique de l’observation mûrissante de soi au sein de la Vieille Europe. Ce site devrait, à l’aide du mot de passe « pas de capitalisme sans animisme », être accessible depuis la plupart des postes de travail dotés d’un équipement conforme à notre époque… « , on a bien l’impression de se voir proposer un jeu de piste; un code, un mot de passe, des indices, le matériel nécessaire. Vous, comme moi, avez le nécessaire sous les doigts pour fouiller…
Mais le chapitre tout entier est du genre à faire entrer les neurones en connexion. Et une fois encore, on sent, à lire ces pages, combien les grecs avaient raison quand ils plaçaient le siège de l’âme plutôt dans la poitrine que dans la tête : on peut encore, au vint et unième siècle, avoir le souffle coupé par des idées. Voila ce que ça donne (je tranche dans le texte, parce que ça ferait long, et qu’il s’agit de donner l’eau à la bouche, mais vous allez voir, ça nous parle):
« Quand on observe le monde tel que l’ont modelé les processus transmis par le capital, on est forcé de constater que le cours actuel des choses a confirmé les anticipations de Dostoïevski sur les ambiances de l’existence dans les palais de verre. Quoi qu’il arrive aujourd’hui au royaume du pouvoir d’achat, cela s’accomplit dans le cadre d’une réalité indoors généralisée. Où que l’on séjourne, on est forcé de penser au toit de verre au-dessus de la scène. Les évènements exceptionnels n’échappent pas non plus à cette observation ; les tours de New-York se sont effondrées à l’intérieur du palais de verre, les love-parades berlinoises étaient des amusements de palais dans un vaste Jeu de Paume, sous l’éloquente bienveillance d’un ange doré qui annonce de manière anachronique la victoire allemande à l’ouest – la date doit remonter si loins que même les politiquement corrects, toujours aux aguets, ont oublié de réclamer que la Colonne de la Victoire soit rasée.
Le palais capitaliste du monde (…) ne consitue pas une structure architecturale cohérente; ce n’est pas une entité semblable à un immeuble, mais une installation de confort ayant la qualité d’une serre, ou un rhizome composé d’enclaves prétentieuses et de capsules capitonnées qui forment un unique continent artificiel. (…) On ferait en outre, nous l’avons montré, une interprétation erronée en exigeant de lui qu’il saisisse « l’humanité » dans toute son ampleur numérique. La grande structure de confort intégrera encore assez longtemps de nombreux nouveaux citoyens en faisant des habitants de la semi-périphérie des membres à part entière, mais elle repousse aussi d’anciens membres et menace beaucoup, parmi ceux qui sont géographiquement inclus, d’exclusion sociale, c’est à dire d’être bannis des situations intérieures privilégiées du contexte de confort. La semi-périphérie se trouve partout où les « sociétés » possèdent encore un large segment de situations traditionnellement agricoles et artisanales (… Note du Moine Copiste : on a là un passage intéressant sur la Chine et la Turquie, mais je saute l’illustration)
Bien qu’elle soit conçue comme un univers indoors, la grande serre n’a pas besoin d’épiderme fixe – dans cette mesure, le Crystal Palace est lui aussi un symbole dépassé par certains aspects. C’est seulement dans les cas exceptionnels qu’il concrétise ses frontières dans un matériau dur, comme dans le cas de la clôture séparant le Mexique et les Etats Unis ou dans celui de ce que l’on appelle la clôture de sécurité entre Israël et la Jordanie occidentale. Ses parois les plus efficaces, l’installation de confort les érige sous forme de discriminations – ce sont des murs composés d’accès à la capacité financière, qui séparent les possédants et les non-possédants, des murs dressés à travers la répartition extrêmement asymétrique des possibilités de vie et des options d’emploi. Sur leur face intérieure, la commune des détenteurs de pouvoir d’achat met en scène son rêve éveillé d’une immunité globale s’ajoutant à un confort d’altitude stable et en augmentation ; sur leur face extérieure, les majorités plus ou moins oubliées tentent de survivre au coeur de leurs traditions, illusions et improvisations. On a de bonnes raisons d’affirmer que le concept de l’apartheid, après sont élimination en Afrique du Sud, a été généralisé dans tout l’espace capitaliste après s’être défait de sa formulation raciste et être passé dans un état économico-culturel difficilement compréhensible. Dans cet état, il s’est largement mis à l’abri du risque de devenir un scandale. On trouve dans le modus operandi de l’apartheid universel d’une part le fait de rendre invisible la pauvreté dans les zones de prospérité, de l’autre la ségrégation des riches dans les zones d’espoir zéro.
(Note du Moine Copiste : Ça vous a plus hein
Vous en d’mandez encore
Et bien
Ecoutez …)
Le fait qu’au début du XXIè siècle, le palais de cristal inclut, selon les calculs les plus optimistes, un petit tiers des spécimens d’homo sapiens, mais en réalité sans doute seulement un quart ou moins, s’explique entre autres par l’impossibilité systémique d’organiser matériellement une intégration de tous les membres du genre humain dans un système de prospérité homogène, dans les conditions actuelles de la technique, de la politique énergétique et de l’économie. La construction sémantique et gratuite de l’humanité comme collectif des détenteurs des droits de l’homme ne peut, pour des motifs structurels indépassables, être transposée sur la construction coûteuse et opérationnelle de l’humanité comme collectif des détenteurs de pouvoir d’achat et de chances de confort. C’est là que se fonde le malaise de la « critique » globalisée qui exporte certes dans le monde entier les critères de condamnation de la misère, mais pas les moyens de la dépasser. Dans ce contexte, on peut caractériser Internet – de même que, avant lui, la télévision – comme un instrument tragique, parce qu’il étaye, en tant que média des communications faciles et globalo-démocratiques, la conclusion illusoire que les biens matériels et exclusifs devraient être tout aussi universalisables.
(Note du Moine Copiste : là, il y a un passage vraiment bien sur la mobilité, le tourisme et les déplacements dans les zones à risques, mais bon, je saute…)
Nous l’avons dit : du point de vue démographique, l’espace intérieur du monde capitaliste regroupe à peine un tiers d’une humanité qui comptera prochainement sept milliards de personnes, et géographiquement à peine un dixième des surfaces de terre. Il n’est pas nécessaire de se pencher ici sur l’univers marin parce que la totalité des navire de croisière et des yachts habitables ne représente qu’un millionième des surfaces marines? Seule la nouvelle Queen Mary 2, le dernier paquebot de luxe de Cunard, qui a fait son voyage baptismal à New York en janvier 2004, avec 2600 passagers à bord, mérite peut-être une mention spéciale dans la mesure où ce palais de cristal flottant prouve combien le capitalisme post-modernisé manque peu d’énergie pour afficher son propre prestige. Ce grand navire provocateur est la seule oeuvre d’art total existante et convaincante au XXIè siècle débutant – avant même le cycle d’opéra en sept journée de Stockhausen, Licht, achevé en 2002 – dans la mesure où il résume l’état des choses avec une énergie symbolique intégrale.
Quand on prononce le mot de globalisation, on parle donc d’un continent artificiel dynamisé et animé par le confort sur l’océan de la pauvreté, même si la rhétorique affirmative dominante donne facilement l’impression que par son essence, le système mondial inclut toute chose. C’est le contraire qui est vrai, pour des raisons impératives relevant de l’écologie et de la systémique. L’exclusivité est inhérente au projet de palais de cristal en tant que tel. Toute endosphère « autogâtante », construite sur le luxe stabilisé et la surabondance chronique, est une structure artificielle qui défie les lois de la probabilité. Son existence suppose un extérieur sur lequel on puisse faire peser la charge et que l’on puisse, provisoirement, ignorer plus ou moins – notamment l’atmosphère terrestre que presque tous les acteurs revendiquent comme décharge d’ordures globale. Il est sûr cependant que la réaction des dimensions externalisées ne peut être qu’ajournée, mais pas durablement éliminée. Par conséquent, l’expression « monde globalisé » concerne exclusivement l’installation dynamique qui sert d’enveloppe du « monde de la vie » à la fraction de l’humanité composée par les détenteurs de pouvoir d’achat. A l’intérieur de cette installation, on atteint constamment de nouvelles altitudes d’invraissemblance stabilisée, comme si le jeu gagnant des minorités pratiquant la consommation intensive pouvait se poursuivre à l’infini contre l’entropie.
Ce n’est donc pas un hasard si les débats sur la globalisation sont presque exclusivement menés sous forme d’un monologue des zones de prospérité ; en règle générale, la majorité des autres régions du monde ne connaît pas le mot et certainement pas la chose, sauf à travers ses effets secondaires défavorables. Les dimensions gigantesques de l’installation animent tout de même un certain romantisme du cosmopolitisme -parmi ses médias les plus caractéristiques, on trouve les magazines distribués à bord des grandes lignes aériennes, sans parler ici d’autres produits de la presse masculine internationale. On peut dire ici que le cosmopolitisme est le provincialisme des gâtés. On a aussi décrit l’état d’esprit des citoyens du monde comme un « parochialisme en voyage ». C’est lui qui donne à l’espace intérieur du monde capitaliste sa touche d’ouverture à tout ce que l’on peut obtenir contre de l’argent.
(Note du Moine Copiste, qui ne copie quand même pas tout : là, quelques paragraphes sur Rilke, le concept d’espace intérieur, Heidegger et Bachelard, autant de bonnes raisons d’aller voir le livre tout entier, non ?)
« L’espace intérieur du monde du capital » doit (…) être compris comme une expression de topologie sociale, utilisée ici pour la puissance de création d’intérieur qui s’attache aux médias contemporains de la circulation et de la communication : il définit l’horizon des possibilités d’accès, ouvertes par l’argent, aux lieux, aux personnes, aux marchandises et aux données – possibilités qui découlent toutes, sans exception, du fait que la forme déterminante de la subjectivité, au sein de la Grande Installation, est définie par le pouvoir d’achat. Lorsque celui-ci prend une forme concrète apparaissent des espaces intérieurs et des rayons d’opération de nature spécifique – ce sont les arcades de l’access où se rendent toutes sortes de flâneurs dotés de pouvoir d’achat. L’intuition architecturale qui poussait jadis à installer les marchés sous des halles ne pouvait que donner naissance, au début de l’ère globale, à l’idée de la halle en forme de monde – selon le modèle du crystal palace ; le recours à la forme de halle du contexte pour le monde dans son ensemble en est le résultat cohérent ».
Peter Sloterdijk – Le palais de cristal – Maren Sell editeurs – p.276 sq
Suivent les pages inédites, et introuvables de Rilke et Smith, venus se telescoper et se fertiliser sur les pages de Sloterdijk.
Inutile de commenter, finalement. Parfois, il faut se contenter de transmettre, ça me semble être écrit pour ça.
Il faudrait ajouter les dernières pages de ce chapitre, car elles demandent à être transmises, indéxées, diffusées sur les pages de résultat de quêtes, googlisées. Ce sera fait.
NB : Toutes les illustrations sont en fait des prises de vue effectuées dans l’Apple Store de New-York. La transparence, le confort, le « cool« , l’indoor discret pour happy few, ça s’imposait. Il suffit de taper « apple store » dans le moteur de recherche de deviantart pour tomber sur plein de photos de gens vus d’en-dessous. Ca doit être ça, voir le monde depuis l’hémisphère sud…
Puisqu’on est chez les maîtres cartographes, un mot sur l’illustration de l’article précédent :
« No maps for these territories » est le titre d’un documentaire réalisé par Mark Neale, qui est en fait une longue interview de William Gibson, filmé à l’arrière d’une limousine circulant dans le nord de l’Amérique. Gibson accompagné de son dispositif de capture vidéo, le paysage qui défile par la fenêtre, sans repérage possible pour le spectateur, on touche là le « post-géographisme » de Gibson, cette idée que nous en sommes au point où la présence humaine dans ce monde ne peut plus se décrire selon les standards et les outils de la géographie.
Un poëme accompagne le générique de ce film. Il constituera une bande-son-texte parfaite pour l’ambiance de cette reprise d’activités :
It all moves so quickly now
These days it all changes
Nothing stable
Nothin static
Nothing to stand on or cling to
No maps for these territories
Though they are of our own creation
No myth for these countries of the mind
Accelerating constantly
Toward some null point of post-humanity
Accelerating constantly
No maps
No maps for these territories
Tiens, je vais faire mon BHL : tout le monde sait que dans son « Rire« , Bergson désigne le comique comme relevant du mécanique plaqué sur du vivant. Tout le monde le sait tellement que Levy ne se donne même pas la peine de sourcer sa référence, dans son intervention du 21 Juillet 2008, dans Le Monde, à propos de l’éviction du dessinateur Siné hors de Charlie Hebdo. Pourtant, ça n’aurait pas été inutile, de le préciser; ça et deux ou trois autres choses.
Déjà, « du mécanique plaqué sur du vivant« , je ne suis pas sûr que ça parle à grand monde. Non pas que ça soit très compliqué à comprendre, mais cela nécessite quand même d’être un peu familier avec (pour commencer) les quelques pages qui environnent cette formule un peu courte et avec (ensuite) la pensée globale de Bergson (ce qui, soit dit en passant, ne serait pas un luxe par les temps qui courent, et serait peut être susceptible de nous mettre les idées en place sur deux ou trois problèmes devenant centraux dans nos existences).
Une donnée de départ, simple, permet de comprendre le mécanisme du comique (puisque c’est bien de ça qu’il s’agit : savoir ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas, puisqu’à cause de Siné (oh, bien sûr, comme Gerra ne s’attaque qu’aux jeunes, aux chrétiens, aux femmes et aux homosexuels, on est au moins protégés d’une indignation béhachélienne sur ce comique là) on ne sait plus trop où se situe la limite du risible, et du pas drôle du tout). Pour Bergson, la vie est un mouvement qu’on pourrait caractériser comme simple. Presque tellement simple qu’il nous échappe, car il est un courant tellement fluide, tellement imperturbable, tellement constant, puissant, « fort » (au sens quasiment Lucasien du terme (de George Lucas, le Lucas de La guerre des étoiles, pas le Lukacs de Histoire et conscience de classe )), qu’il se situe sur un plan qui n’est presque pas le nôtre. En d’autres termes, la vie (et on parlerait plutôt là de la vie comme principe profond de cet univers, c’est à dire une force qui s’étend et se développe comme une force tranquille toutes ses possibilités, y compris (et peut être tout à fait spécifiquement) à travers nous autres, humains) est ce qui se déroule impassiblement, sans que rien ne vienne la troubler. Le mécanique, c’est au contraire ce qui fonctionne ponctuellement, avec des moyens connus, mais limités. Le mouvement mécanique, c’est celui qui a un début et une fin.
Allez, un peu d’histoire des idées. Bergson n’est pas le premier à distinguer ainsi deux plans sur lesquels nous surferions, de manière inégalement consciente. Au quatrième siècle avant notre ère, Aristote dans son Traité du ciel, séparait déjà le monde (entendez par là l’univers, eh oui, nous ne sommes que terriens, (justement)) en deux zones, existant sous deux règnes différents. La frontière, c’est la lune. Ca peut nous paraître un peu simpliste, et pourtant, notre orgueil dût-il en souffrir, c’est bien à cette porte là que notre monde vécu s’arrête. Au delà, ce ne sont que mouvements aussi parfaitement cycliques que ceux de la station orbitale de Kubrick. En deçà, les os montent vers le ciel. Et retombent. En termes moins imagés, ce qu’Aristote appelle l’univers supralunaire est le domaine des lois parfaites, des mouvements cycliques et infinis (le cercle est considéré comme la figure géométrique parfaite, sans rupture, égale à elle-même, sans début ni fin), alors que le monde sublunaire (le nôtre en somme) est celui des mouvements limités, finis (au sens où ils ont un début, et une fin), imparfaits. Ainsi établit on une distinction, dont nous sommes encore héritiers, entre « le monde sublunaire constitué d’éléments générables, altérables et destructibles et le monde supralunaire, constitué de la substance céleste qui est parfaite et immortelle ».
Bien. Si Aristote avait raison, et si on suit la pensée de Bergson, l’univers doit bien se marrer en nous regardant, car c’est de la friction entre nos mouvements mécaniques (entendez le mot « mécanique » au sens où on l’utilisait dans vos cours de sciences physiques, ça devrait vous aider : il s’agit de mouvements qui sont de l’ordre de la mécanique qui dictait leur mouvement aux splendides mobiles autoportés que vous faisiez glisser sur leur coussin d’air), c’est donc de la friction entre nos mouvements mécaniques et le lent mouvement éternel et immuable de l’univers que naît l’effet comique. Finitude dans l’infini, nous sommes l’élément absurde d’un comique anglais subrepticement glissé au coeur de l’univers, comme une blague. Inutile de dire qu’Aristote et Bergson aurait adoré les Monthy Python, Woody Allen et leurs associés.
Démonstration ? Vous avez du déjà voir des séquences de ce duo que constituent Eric et Ramzy. Regardez bien comment ça fonctionne : du mécanique plaqué sur du vivant. Eric et Ramzy sont des corps. Enfin, pour qu’il n’y ait pas de méprise, ce sont évidemment des êtres humains, mais la manière dont ils constituent leurs personnages consiste à en faire des petites mécaniques qui fonctionnent de manière d’autant plus comique qu’elles voient le nombre des règles qui les régissent se réduire à un nombre de plus en plus petit. Cette règle marche à tous les coups : Charlot est drôle quand le rythme machinique de la chaine de montage s’empare de son corps et en prend le contrôle, et il est d’autant plus drôle qu’il devient une part même de la machine qui le digère Remarquons d’ailleurs que ça ne marche que dans un sens : la machine ne devient pas drôle quand on y intègre de l’humain; elle devient au contraire tragique. C’est d’ailleurs ce qui arrive quand l’homme devient véritablement humain et qu’il se frotte aux problèmes qui ne se posent qu’à lui : il perd tout sens comique et s’élève tragiquement en sortant des milles manies qui lui permettent d’éviter tout questionnement trop crucial sur son propre compte (je ne vais pas ouvrir une parenthèse supplémentaire, mais fouillez bien, il doit y avoir quelque part sur le net un endroit où on vous parle un peu de Pascal et de divertissement). C’est pour ça que les ivrognes sont drôles : leur comportement normal (celui de la vie dans son mouvement constant) étant dévié par des routines plus simples, davantage binaires, ils plaquent involontairement du mécanique sur leur propre corps, et deviennent bouffons, et c’est pour cela aussi que le simple d’esprit peut, si on le regarde pour ce qu’il apparaît, et seulement pour cela (regard qu’on peut, et heureusement, dépasser), présenter lui aussi un certain potentiel comique. Ainsi, rire, chez Bergson, c’est ça, depuis les blagues grecques (j’espère que vous n’êtes pas passés à côté de l’inénarrable (et parfois hermétique) recueil de blagues antiques Va te faire voir chez les grecs, qui regorge de mécanismes du même ordre jusqu’à la tout autant inénarrable (et parfois tout autant hermétique) Cité de la peur.
Jusque là, rien de très éclairant sur notre porteur de chemises blanches (oh, j’espère que vous l’avez vu, in-semblable à lui même, « BHL » inauthentique, dans cette émission de Guillaume Durand où il apparaissait dans une improbable veste dont on sentait qu’on avait pris grand soin de la choisir mal fichue (ça dépassait en gaucherie volontaire la panoplie de Rimbaud usuellement louée par Raphaël au magasin de déguisements locaux; pour BHL, on avait dégoté quelque chose de plus désuet, qui en imposait, genre veste de vieux penseur. Or il fallait en imposer ce soir là, puisqu’il y avait là tout le gratin de la « philosophie » médiatique française : Finkelkraut, Onfray en premier lieu, et il fallait se démarquer. Aussi Lévy semblait-il (et c’était d’ailleurs un semblant revendiqué) sortir de l’avion qui le ramenait du Darfour; pour un peu, il aurait pu, à la manière « Bernie », sortir distraitement de la poche de sa veste une main coupée sur une victime du conflit, qu’il aurait courageusement recueillie dans son auguste veste, pour se repeigner avec. Un coup de peigne n’aurait d’ailleurs pas été un luxe; et un coup de rasoir non plus. Comme si l’émission était en direct, et qu’il n’avait pas eu le temps de passer par la loge de la maquilleuse… Alors là, pour le coup, c’était drôle ça), jusque là, disais-je (et vous remarquerez que j’essaie quand même de ne pas vous perdre excessivement dans le méandre des parenthèses) on n’a rien de très éclairant sur Lévy et sur sa manière de concevoir l’humour dans sa diatribe contre Siné et contre ses défenseurs. Mais là où sa référence à la définition bergsonienne du rire devient intéressante (bien plus qu’il ne le voulait, sans doute), c’est que bergson ne se contente pas (on s’en doute) de la formule qui est passée à la postérité. Ainsi peut on lire plus loin :
« un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-même. Le comique est inconscient ».
Nous y voila (et vous pourrez revenir vers n’importe quelle page qui vous parle de l’esprit de sérieux, chez Pascal, je n’ouvre décidément pas cette parenthèse là dans cet article ci). Le coeur du dispositif du comique Béhachelien se trouve dans la distance entre ce que le personnage a conscience d’être et l’image qu’en reçoit le spectateur, pour peu qu’il ne soit pas dupe (et je ne désespère pas tout à fait de nous autres, et crois que ceux qui se laissent prendre son somme toute assez peu nombreux) : BHL remplit exactement les conditions du comique que propose la référence qu’il utilise (sans, bien sur la creuser, mais pas d’inquiétude, on s’en charge) : il est très exactement du mécanique plaqué sur du vivant. Vivant, le cours de l’Histoire, la Force invisible à l’oeuvre pourtant dans la suite étrange des actions humaines. Mécanique, « raide » comme le dit Bergson, le piètre mouvement de celui qui essaie de se glisser en douce (et néanmoins aux forceps) dans les maillons de la chaine historique, qui se cale en passager clandestin entre deux wagons du train de l’Histoire humaine, en tentant de faire croire qu’il y a une certaine importance, et surtout qu’il peut juger des autres passagers. Forcément raide, parce que pour prisée qu’elle soit, la place est inconfortable, mais tel Mylène Farmer accrochée à sa locomotive XXl, cheveux au vent, chemise boursouflée sur un torse incapable de produire lui même le souffle de l’Histoire (Dieu merci). Mécanique la manière dont les mêmes références, le même vocabulaire est employé, quel que soit le propos. Le bon vieux recours au latin (allez, un peu de légitimité universitaire pour ceux qui ca impressionne encore), c’est tout autant un principe que le moteur à explosion. « Rastignac » substantivé, c’est aussi nécessaire que le principe du moteur diesel. L’attaque envers Alain Badiou, c’est aussi déterminé que les bonnes vieilles lois de la vengeance. Le seul grain de sable dans la belle horlogerie comportementale, c’est l’absence de référence à Maurras.
Attendu aussi le recours à Sartre, qu’on peut souvent mettre à toutes les sauces, mais étonnant que ce soit dans la préface aux Damnés de la terre que le personnage aille ainsi chercher de l’aide, parce que c’est là saisir le bâton pour se frapper soi même. Parce que finalement, ce que reproche BHL à Siné, c’est son sale humour, qu’il nomme antisémite. Mais qui a dit que la rubrique « Siné sème sa zone » avait un but comique ? BHL la lit-il pour ainsi placer Siné dans la catégorie des humoristes, comme on plaçait auparavant ceux qu’on souhaitait éliminer dans les catégories animales ? Si on prend les catégories de Bergson en référence, on voit bien à quel point Siné ne se classe pas parmi les humoristes, parce qu’il ne plaque pas du mécanique sur du vivant, mais retourne la mécanique contre elle même dans un monde dont la vie à disparu. Sisyphe n’est pas comique. Il fait partie des enragés, ceux qui n’en peuvent plus et qui, plutôt que saisir un fusil, font quelque chose de cette rage avec un stylo. Et ceux qui lisent et regardent les news les dents serrées peuvent peut être les desserrer un peu en lisant sa rubrique, mais ça ne provoque pas l’hilarité générale, loin s’en faut. Et on est loin des ambiances anciennes au cours desquelles on se tapait dans le dos autour d’une « bonne vieille » blague antisémite. Et on se surprend à constater que finalement, les plus nostalgiques de ces temps là sont ceux qui en étaient victimes. Alors, bien sûr, quand on est en face d’énervés, du haut de son pouvoir éditorial, on a beau jeu de faire passer le moindre de leur mouvement pour de la barbarie, et on n’hésite pas alors à sortir les grands mots et les accusations majeures (mécanisme basique chez BHL), surtout si ça permet de mettre un peu de lubrifiant dans les rapports qu’on entretient avec un journal qui d’habitude se fout pas mal de votre gueule. Le petit soutien à Val est bienvenu, pour tout le monde.
Néanmoins, puisqu’on cite la préface de Sartre aux Damnés de la terre, en voici un petit paragraphe (précisons juste qu’il s’agit là des rapports qu’entretenaient les colons européens avec les indigènes des territoires qu’ils occupaient, mais on peut bien sûr remplacer ces termes là par d’autres situation d’exploitation, prenez celle qui vous vient à l’esprit, là, maintenant; et les agressions dont parle Sartre au début de l’extrait sont celles que les colons font subir aux indigènes) :
« Mais ces agressions sans cesse renouvelées, loin de les porter à se soumettre, les jettent dans une contradiction insupportable dont l’Européen, tôt ou tard, fera les frais. Après cela, qu’on les dresse à leur tour, qu’on leur apprenne la honte, la douleur et la faim : on ne suscitera dans leurs corps qu’une rage volcanique dont la puissance est égale à celle de la pression qui s’exerce sur eux. Ils ne connaissent, disiez-vous, que la force ? Bien sûr ; d’abord ce ne sera que celle du colon et, bien- tôt, que la leur, cela veut dire : la même rejaillissant sur nous comme notre reflet vient du fond d’un miroir à notre rencontre.
Ne vous y trompez pas ; par cette folle rogne, par cette bile et ce fiel, par leur désir permanent de nous tuer, par la contracture permanente de muscles puissants qui ont peur de se dénouer, ils sont hommes : par le colon, qui les veut hommes de peine, et contre lui. Aveugle encore, abstraite, la haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin ; ainsi les faux indigènes sont humains encore, par la puissance et l’impuissance de l’oppresseur qui se transforment, chez eux, en un refus entêté de la condition animale. Pour le reste on a compris ; ils sont paresseux, bien sûr : c’est du sabotage. Sournois, voleurs : parbleu ; leurs menus larcins marquent le commencement d’une résistance encore inorganisée. Cela ne suffit pas : il en est qui s’affirment en se jetant à mains nues contre les fusils ; ce sont leurs héros ; et d’autres se font hommes en assassinant des Européens. On les abat : brigands et martyrs, leur supplice exalte les masses terrifiées. «
On peut relire : « La haine est leur seul trésor : le Maître la provoque parce qu’il cherche à les abêtir, il échoue à la briser parce que ses intérêts l’arrêtent à mi-chemin« . On peut remercier BHL de nous orienter vers une aussi belle description de la manière dont les intérêts de certains sont gérés actuellement. On sera un peu plus modérés que Sartre sur les espoirs de libération de ceux qui sont exploités : il est en effet assez sûr de ses prédictions dans cette préface, on sera, nous, plus mesurés sur l’espoir que nous avons de voir ceci un jour réorienté. Cela ne change néanmoins rien aux mécanismes qui sont à l’oeuvre, qui consistent simplement à protéger des intérêts qui sont bel et bien économiques, et non spirituels. Et c’est bien économiquement qu’ils donnent la nausée, jusqu’à provoquer une haine, elle même économique. Mais ce serait bien entendu trop dangereux de placer la réflexion sur ce terrain là : Au delà du personnage médiatique BHL (quasiment une marque parmi d’autres), il y a bien entendu un homme qui comme beaucoup d’autres, de toutes nationalités, héritiers de spiritualités diverses, gèrent leurs affaires, y compris en jouant sur le terrain politique.
Et il faudra bien qu’ils se fassent à l’idée que c’est à ce titre qu’ils sont attaqués, quand bien même ils essaient de détourner l’attention sur d’autres débats, tellement graves qu’on pourrait presque se demander si on peut se permettre de leur répondre.
Eh bien, je crois qu’on le peut, précisément parce que si on sentait un tant soit peu en eux de ces dieux dont Bergson disait, à la fin de son tout dernier ouvrage (les deux sources de la morale et de la religion, sources dont ne fait pas partie l’indignation feinte) que l’univers n’est rien d’autre qu’une machine à les produire, si on percevait dans ce genre de personnage cette Energie à l’oeuvre, sans doute hésiterait on. Mais on l’a vu, derrière les grands gestes, les postures, tout ceci ne peut inspirer, finalement, que du rire.
NB : En accompagnement, un extrait du film de Quentin Dupieux (vous savez ? Le réalisateur des pubs et clips avec Flat Eric, la marionnette jaune orangée en forme de gant de toilette), Steak. Une des plus étonnantes réalisations cinématographiques de 2007, une des plus enthousiasmantes aussi. Pour le coup, un rire un peu étrange, qui nous place dans une position en permanence inconfortable. On joue à fond sur les mécanismes, les routines personnelles, les habitudes; les personnages sont des sortes d’automates réduits à n’accomplir que quelques lignes de programme, on les confronte, et ça donne un monde social. Plus que de la science fiction, il faudrait parler ici de sciences humaines fiction. C’est audacieux, ça me fait énormément penser à Tati, ces plages qui osent les silences, cette manière d’observer de manière neutre un monde qui se met en forme de manière soignée et absurde en même temps. Surtout, ça permet de vraiment saisir ce que Bergson entendait par « mécanique plaqué sur du vivant« . NB : sur le site des cahiers du cinéma, une page est consacrée à Quentin Dupieux, avec plein plein d’extraits vidéo.
Et puisque tout le monde a tenu jusque là sans broncher, et puisque c’est quand même Bergson qui est le véritable inspirateur de cet article, voici en cadeau les dernières lignes de son traité sur Le rire :
(…)le rire ne peut pas être absolument juste. Répétons qu’il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peutêtre vaudra-t-il mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n’y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d’expansion n’est qu’un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tientles ficelles. Dans cette présomption nous démêlerions d’ailleurs bien vite unpeu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moinsspontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s’affirme deplus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.
Ici, comme ailleurs, la nature a utilisé le mal en vue du bien. C’est le biensurtout qui nous a préoccupé dans toute cette étude. Il nous a paru que lasociété, à mesure qu’elle se perfectionnait, obtenait de ses membres une souplessed’adaptation de plus en plus grande, qu’elle tendait à s’équilibrer demieux en mieux au fond, qu’elle chassait de plus en plus à sa surface lesperturbations inséparables d’une si grande masse, et que le rire accomplissaitune fonction utile en soulignant la forme de ces ondulations.
C’est ainsi que des vagues luttent sans trêve à la surface de la mer, tandis que les couches inférieures observent une paix profonde. Les vagues s’entrechoquent,se contrarient, cherchent leur équilibre. Une écume blanche, légèreet gaie, en suit les contours changeants. Parfois le flot qui fait abandonne un peu de cette écume sur le sable de la grève. L’enfant qui joue près de là vient en ramasser une poignée, et s’étonne, l’instant d’après, de n’avoir plus dans lecreux de la main que quelques gouttes d’eau, mais d’une eau bien plus salée,bien plus amère encore que celle de la vague qui l’apporta. Le rire naît ainsi que cette écume. Il signale, à l’extérieur de la vie sociale, les révoltes superficielles.Il dessine instantanément la forme mobile de ces ébranlements. Il est, lui aussi, une mousse à base de sel. Comme la mousse, il pétille. C’est de la gaîté. Le philosophe qui en ramasse pour en goûter y trouvera d’ailleurs quelquefois,pour une petite quantité de matière, une certaine dose d’amertume. »
On le sait peu, mais parmi les fans inconditionnels de l’émission Fort Boyard se trouvait un certain Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Et c’est en regardant un des épisodes de ce jeu qu’il griffonna fiévreusement ces quelques mots sur un bout de carnet, sous la forme de notes :
« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme plutôt repoussant. Je crois que j’ai le foie malade. Soit dit en passant, je ne comprends rien de rien à ma maladie et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal. Quoique respectant la médecine et les médecins, je ne me soigne pas et ne me suis jamais soigné. Ajoutez à cela que je suis superstitieux à l’extrême; enfin, assez pour respecter la médecine? (je suis malheureusement assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je le suis quand même.) Eh, non ! C’est par méchanceté que je refuse de me faire soigner. Et ça, je suis sûr que vous ne me faîtes pas l’honneur de le comprendre. Eh bien, moi, je le comprends. Bien entendu, je ne saurais vous expliquer à qui, en l’occurrence, ma méchanceté réserve sa volée de bois vert; je sais parfaitement et très bien que les docteurs, ça ne les « embêtera » en aucune façon que j’y aille ou pas; je sais mieux que personne qu’avec tout ça, je ne peux me faire tort qu’à moi même, et à personne d’autre. Mais n’empêche, si je ne me soigne pas, c’est pas méchanceté. Tu as mal au foie ? Grand bien te fasse, aies-y encore un peu plus mal ! »
Est ce le père Fouras qui inspira insidieusement Dostoïevski ? Est ce dans ce soit disant ermite cathodique, reclus dans la partie la plus visible du fort qu’on doit voir ce grand malade dont on lit la pensée dans ces notes ? Non, les chercheurs l’ont depuis attesté : c’est Olivier Minne lui-même qui inspira ce court roman (enfin… roman, c’est un terme bien générique pour ce qui s’apparente plus à une plongée en pensées troubles). Diffusé et néanmoins seul, visible et cependant anodin, célèbre et pourtant totalement anonyme, moyen, (« beige », aurait dit Ariel Wizman dans un de ses moment d’inspiration), présent, et absent simultanément.
Perdu, quoi. Errant involontaire, persuadé d’avoir les pieds bien ancrés dans le réel, puisqu’il est télévisé, jusqu’à ce qu’il sache comme tout le monde que cette dernière proposition relative devra bientôt être conjuguée au passé. Présent, absent (ce qui ne veut pas dire, comme chez Levinas « discret », bien au contraire : ça fait un moment que l’insignifiant est au contraire tout à fait tonitruant). Là, pas là. Télé-présent, présent à distance, en somme, comme tout le reste.
La preuve que c’est bien à Olivier Minne qu’il faut penser en lisant ces lignes ? Voila la note qu’on trouve en bas de première page :
« L’auteur de ces « notes » comme les notes elles-mêmes sont, bien entendu, imaginaires. Néanmoins, en raison des circonstances générales dans lesquelles notre société s’est formée, il était non seulement probable, mais fatal que des personnages comme celui de notre auteur existassent? J’ai voulu évoquer à la face du public, avec un peu plus de relief qu’il n’est coutume, un type d’homme caractéristique d’une époque encore récente, un des représentants de la génération qui s’en va. »
Comment mieux caractériser un homme qui en quelques années, a réussi à passer de la présentation du cercle de minuit à celle de Fort Boyard, dans un mouvement de retraite intérieure qu’envierait Zarathoustra lui même ? Incarnation de l’homme tel qu’il disparaît, prototype d’une humanité en passage, d’un mutant en devenir. Sombre, parce qu’il a toutes les raisons de l’être, et lucide, parce qu’il sait ce qu’il doit savoir, y compris sa propre zone d’ignorance. Olivier Minne, c’est nous. Deuxième preuve ? Voici :
« A présent, laissez-moi vous demander ce que l’on peut attendre de l’homme, être doué d’aussi étranges qualités ? Comblez-le de tous les biens terrestres, noyez-le dans le bonheur de telle sorte que seules des bulles viennent crever à la surface comme si c’était de l’eau ; accordez-lui une telle abondance économique qu’il n’ait plus rien d’autre à faire que dormir, manger des gâteaux et pourvoir à la non-interruption de l’histoire universelle — eh bien, même là, l’homme, même là, rien que par ingratitude, par malice, il trouvera le moyen de vous jouer un tour de cochon. Il ira jusqu’à risquer ses gâteaux et souhaiter délibérément le plus néfaste non-sens, l’absurdité la plus anti-économique, rien que pour mêler à tant de sagesse positive son funeste élément fantastique. C’est justement ses désirs fantastiques, sa bêtise la plus triviale qu’il voudra conserver à son acquis, à seule fin de se confirmer à lui-même (comme si c’était tellement indispensable !) que les hommes sont encore des hommes et non des touches de piano dont daignent jouer les lois de la nature en personne et de leurs propres mains, mais en menaçant de faire durer la musique jusqu’au moment où l’on ne pourra plus rien vouloir en dehors du calendrier. Et ce n’est pas tout : à supposer même qu’il soit vraiment une touche de piano, qu’on le lui prouve par les sciences naturelles et les mathématiques, là aussi, il refusera d’entendre raison et se livrera exprés à quelque acte contraire, par pure ingratitude, rien qu’elle : en somme, pour avoir le dernier mot. Et s’il est démuni de moyens, il inventera la ruine et le chaos, il inventera mille souffrances. Mais il aura eu le dernier mot ! Il jettera sa malédiction sur le monde, et comme la malédiction est le propre de l’homme (c’est ça le privilège qui le distingue principalement des animaux), ma foi, par sa seule malédiction il arrivera à ses fins, c’est-à-dire à se convaincre vraiment qu’il est un homme, et non une touche de piano. Si vous soutenez que même cela, on peut entièrement le prévoir en fonction d’une table de calcul — le chaos, l’obscurité, la malédiction — si bien qu’à elle seule la possibilité du calcul préalable arrêtera tout et que la raison l’emportera, dans ce cas, l’homme deviendra fou, exprès, pour ne plus avoir sa raison, mais avoir quand même le dernier mot ! Cela, j’y crois, j’en réponds, car toute la tâche de l’humanité consiste précisément, à ce qu’il me semble, en ce que chacun veuille perpétuellement se prouver qu’il est un homme et non une tirette d’orgue ! à se le prouver, quitte à payer les pots cassés ; quitte à revenir à l’âge troglodyte. Après cela, comment ne pas se laisser tenter, ne pas se vanter qu’on n’en est pas encore là et que le vouloir dépend encore le diable seul sait de quoi… »
Voila bien une question que Minne doit se poser, au soir, une fois qu’il a bordé le Père Fourras et fourré on n’sait qui, quelque part dans une cellule. Quand le fort sommeille, doit roder dans les tréfonds de son âme cette question simple : de quoi dépend encore le vouloir, que peut on encore vouloir être, alors que déjouer les plans c’est encore en faire partie ? Et il s’allonge sur la couchette qui lui a été ménagée dans une cellule, la plus profonde qu’on ait pu trouver, et ses méditations lui tiennent lieu de sommeil.
Il dort peu.
On comprend mieux, dès lors, qu’il patauge un peu dans ses calculs.
Bien entendu, tous les extraits sont donc issus de l’oeuvre de Dostoïevski, intitulée (dans la traduction que j’ai utilisée) « Notes d’un souterrain« , parfois appelée aussi les « carnets d’un sous sol« . On ne saurait trop conseiller aux fans D’Olivier Minne de le lire. On ne saurait trop le conseiller, aussi, à tous les autres.
Retour sur la séquence : comme moi, David Abiker semble se sourcer dans un magazine mensuel, émanation d’un site majeur, nommé Chronicart. Tous ceux qui furètent et butinent plus ou moins dans ce monde ci croisent forcément chaque mois cette publication, qui est une sorte d’énorme panneau routier, planté dans le paysage, indiquant les quatre coins cardinaux et les principales directions du moment au voyageur un peu perdu dans ce monde que constitue tout curieux sur ce territoire postmoderne. Aussi semble t-il, comme il l’avoue lui même, que certaines de ses chroniques ne soient ni plus, ni moins qu’une paraphrase de certains articles de Chronicart, revue en laquelle il place une confiance suffisamment solide pour qu’il en reprenne les articles tels quels, sans recherche supplémentaire (je serais son employeur, je dirais assez volontiers « sans travail supplémentaire; en somme, sans travail tout court », d’ailleurs, il travail sur le service public, et nous sommes dès lors tous un peu son employeur, mais bref). Dans le n° 46 du magazine, on trouve, entre autres, un article sur un chercheur américain qui aurait eu, avant tout le monde (c’est le moins qu’on puisse dire, puisque la prouesse aurait eu lieu en 1956 !) l’idée d’internet avant tout le monde, un certain Saxter, dont le livre « Internet 0.0″ (titre soit disant traduit de l’anglais « Computing our lives » qui est déjà en soi un indice, le n°46 de Chronicart regorge d’ailleurs de ce genre de détails portant sur les problèmes de traductions, et cela contribue à l’ensemble du projet à part entière que constitue ce numéro), jusque là jamais traduit en français, sortirait dans les librairies ce mois ci.
A priori, on a là exactement le genre d’info qui va faire son bout de chemin, parce qu’elle correspond pile poil aux fantasmes du lecteur moyen actuel : internet est tellement ancré dans nos vies que ça nous tente fortement de penser que ça existait déjà avant même que ça existe, et on en trouve des signes avant coureurs un peu partout (par exemple, de nombreux articles décrivent les encyclopédistes comme des Jimbo Wales prototypiques). Nul doute que l’annonce de la publication d’un livre à ce point prophétique devait trouver des échos. David Abiker n’a pas fait dans le détail, il n’a manifestement même pas pris soin de vérifier auprès d’une simple librairie que le livre existait, et s’est contenté d’en annoncer la publication sur les ondes.
Or le livre n’existe pas, pas plus que ce Saxter, pas plus que la moindre information imprimée dans ce numéro 46 de Chronicart. En l’occurence, ce sont d’ailleurs ceux qui se servent de ce magazine comme source d’activités illégales qui l’auront deviné le plus tôt : supposez que chaque mois, vous utilisiez ce journal pour découvrir de nouveaux livres, de nouveaux films, de nouvelles musiques. Il y a d’assez grandes chances pour que vous tapiez le nom des musiciens chroniqués dans emule, et que vous vous attendiez à voir votre écran se remplir de sources disponibles. En l’occurrence, le lecteur malhonnête pouvait tenter sa chance sur chaque chronique, l’une après l’autre, son écran demeurait désespéramment vide.
Comme si Chronicart chroniquait un univers parallèle dont il serait la surface visible, mais aussi la pellicule protectrice empêchant d’y plonger, bref, un monde qui prouve qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des ordinateurs surpuissants, ni des consoles de jeux de prochaine génération pour se confronter à ce qu’on peut appeler du « virtuel ». Ce n°46, bien que construit selon cette vieille technologie qu’est l’imprimerie, y parvient allègrement, et bien plus efficacement qu’un quelconque GTA4. Il y a d’ailleurs, sur chronicart.com une page paraissant obscure au premier abord, portant sur le concept de « codeur », qui s’éclaircit pourtant en fin de texte, et éclaire simultanément cette entreprise « inouïe » qu’est ce numéro. Le dernier paragraphe conclue en effet : « Plus un mensonge est gros (grand, long, musclé, etc.), plus on y croit, dès lors qu’il s’appuie sur les figures de style adéquates – d’où le fait qu’un discours lénifiant, ça trope énormément. La couverture du nouveau Chronic’art en kiosque reprend donc à son compte la fameuse vérité du Crétois, en la renversant, de la même façon que je fais comme si tout le monde savait ce qu’est un trope. Je décode, en somme, en me servant d’un autre code. Comprenne qui pourra. » Autant dire que ce numéro est l’occasion de multiples méditations, et qu’il est en lui même aussi vertigineux que put l’être, en son temps, Las Meninas de Velasquez.
Abiker s’en sort pas mal, sur son blog, en fournissant a posteriori le travail qu’il n’avait pas effectué a priori, et mettant en avant non pas son propre manque de flair, mais l’incohérence de Franck Louvrier, le conseiller presse de notre Maître à Tous (puisqu’il a été majoritairement choisi (à ce propos, était donné au bac ES un texte de Tocqueville sur la dictature de la majorité qui vaudrait le coup d’être étudié au delà des seuls tables d’examen du baccalauréat, mais bref)), qui est une des sources de cette remise en question permanente d’internet dans laquelle notre gouvernement s’est lancé depuis un moment déjà : Louvrier affirme en effet que le net est une source d’erreurs, que la liberté d’expression y est sans limite, et qu’une telle liberté est dangereuse. On pourrait en déduire que la presse traditionnelle est alors plus vertueuse (au moins appartient elle à des intérêts privés beaucoup plus faciles à cerner, et beaucoup plus proches du pouvoir politique, qui a désormais pour tâche d’en protéger les intérêts), mais ce n°46 redistribue pourtant les cartes d’une manière qui met les sophismes de Louvrier nettement en défaut.
Historiquement, Chronicart est en effet avant tout un site, qui depuis longtemps constitue une source à laquelle nombreux sont ceux qui viennent régulièrement s’abreuver. Ce n’est que dans un second temps que cette équipe rédactionnelle va faire tourner les rotatives et envoyer dans les maisons de la presse un extrait de ce que le site produit, celui ci demeurant le vaisseau amiral auquel est amarré le magazine papier. Et contrairement aux prophéties de Louvrier, ce n’est pas le site qui trompe, mais bel et bien le magazine papier, ce support dans lequel on est censé avoir pleine confiance.
Mais au delà de la mésaventure de David Abiker, qui n’est que symptomatique, et ne montre pas que cet homme soit totalement dénué de rigueur professionnelle, mais plutôt que chacun d’entre nous n’en est jamais suffisamment pourvu, l’intérêt de la démarche de Chronicart est de mettre le lecteur en situation de lire « vraiment », d’accueillir les informations et d’adopter une position face à elles. Les articles fournissent d’ailleurs eux-mêmes les clés d’une lecture critique. Quand, par exemple, la chronique d’un disque intitulé The Beatle, d’un certain Billy Shears nous dit de ce disque « tout y est complètement faux, de son nom (il s’appelle en fait William Campbell) à la moindre note« , on a comme un écho de l’impression diffuse que laissait la lecture des autres articles, tant ils semblaient moins attachés au monde tel qu’il est qu’au monde tel que nous le fantasmons.
Espérons que les candidats au baccalauréat des séries techniques auront lu ce numéro, et l’auront compris pour ce qu’il est, car les esprits facétieux des concepteurs de sujets leur avaient proposé un joli texte de Kant sur la trop facile soumission dont nous faisons preuve devant l’argument d’autorité. Que tous les candidats qui ont compris ce texte se disent qu’ils n’ont que peu de complexes à avoir : la plupart des lecteurs de ce numéro 46, y compris parmi les plus perspicaces, auraient été bien inspirés de se pencher eux aussi sur ce texte.
Lu dans le journal de Bruce Bégout (dont je ne saurais dire à quel point il faut le lire) :
« Le blog n’est pas un journal. Ce qui est écrit n’est pas pour soi, mais, rendu aussitôt public, pour les autres, si minimes soient-ils à venir visiter la page électronique. Cette présence des autres gâte tout, gauchit déjà le projet d’une auto-expression. Le blog, avec son côté m’as-tu-lu, ne montre pas une singularité en acte, il démontre une particularité. Tout y est démonstratif, affreusement démonstratif, mes goûts, mes lectures, mes pensées, mes inimités, mes joies. La pratique nouvelle du blog me fait le même effet que l’apparition de la photographie faisait à Baudelaire : un trivial besoin d’auto-exhibition. » (Pensées privées – 28 Juillet 2002)
Il est toujours bon de se voir brosser dans le sens inverse du poil par un auteur qu’on estime. La lecture et le dialogue ne servent peut être même qu’à cela : se faire remettre les idées en place. Si on ne lisait que pour conforter l’agencement actuel de nos idées, à quoi bon lire ? Comme le disait Kafka, ces livres là, finalement, on pourrait les écrire soi-même.
A plusieurs reprises, dans son journal, Bégout revient sur le cas particulier du blog, pour systématiquement le condamner en tant que forme subjective, trop subjective d’expression, comme si tout blog était l’expression d’un narcissisme inquiet lançant sur l’océan de la toile des signaux lumineux et scrutant l’horizon pour guetter un éventuel signe de reconnaissance. Je ne suis pas sûr qu’il faille à tout prix condamner la quête de l’autre, y compris de sa reconnaissance (après tout, il n’est peut être pas forcément mauvais d’oser reconnaître qu’on ne se construit pas seul et qu’on a besoin du regard reconnaissant d’un autre pour pouvoir se construire soi-même), mais dans un univers qui a fait de cette reconnaissance un combat, et qui ne la conditionne à aucune exigence personnelle particulière (il faudrait être reconnu pour soi même, tel que l’on est déjà, sans faire soi même l’effort du mouvement vers ce regard qu’on sollicite), il est bon que des écrits nous ramènent un peu vers une conception moins insulaire du moi, et qu’on nettoie un peu notre petite personne particulière de ses particularismes locaux qu’on croit essentiels, et qui s’avèrent en fait tout au plus pittoresques, suscitant chez les autres l’intérêt que le touriste a pour le folklore local, dont on a sans doute compris, à force, qu’il empêche précisément toute véritable rencontre (d’ailleurs, sur ce point, je ne peux que conseiller la lecture des premières publications de Bruce Bégout, entre autres son Eblouissement du bord des routes, qui sont précisément des expériences de voyage sans aucune trace de tourisme ou de quête du particularisme typique, au contraire : son regard qu’on pourrait dire « premier », sans ajouts subjectifs, sans considération sur sa petite personne permet à son écriture d’être un véritable médiateur entre le lecteur et les territoires dont on ne peut même pas dire qu’il les explore, mais plutôt qu’il les habite).
Faut-il dès lors abandonner le format « blog » ? Ce serait peut être solder un peu vite les ambitions qu’on pourrait avoir pour le « moi ». Tout d’abord, l’exposer peut tout aussi bien être un moyen de le conforter dans ce qu’il est que de le contraindre à se nettoyer de tout le bordel dont il est d’habitude porteur, comme on avait jadis chez soi des pièces de réception qui étaient quasiment un espace public, dans lequel n’apparaissaient pas les détails du privé. En exposant celui qui écrit, le blog contraint théoriquement celui qui écrit à mettre ses habits de réception, s’habiller un minimum, et ne pas paraître dans son plus simple appareil, (j’écris cela en étant parfaitement conscient que néanmoins, ce niveau d’exigence n’est pas ici atteint : j’ai l’impression d’apparaître trop souvent mal rasé, pas peigné, les fringues pas repassées, bref, comme si au lieu d’accueillir vraiment le lecteur, c’était lui qui me surprenait au saut du lit, comme si il était au bord d’être accusé d’être entré par effraction) et on sait bien que trop souvent, le principe du blog (et plus encore de tout cet artefact du « je », qui n’est en fait qu’une surexposition du moi (qui me fait assez penser, mais c’est le cas d’une majeure partie du cadre de nos vies actuelles, finalement, à un passage d’une pièce de Calaferte, dans lequel les personnages sont sur scène, habillés de noir, dans des vêtements amples, comme des capes, et se déplacent lentement, leurs bras battant l’air comme des ailes de rapaces, en répétant simplement, dans des intensités variables, « Moâââââââ, Mooooooooooââââââââ, MOOOOOOOOÂÂÂÂÂÂ !!! », d’une manière de plus en plus menaçante et autoritaire) est justement de laisser la porte dévérouillée, en espérant que quelqu’un entre et fouille partout.
Mais l’évidence est que cette tentation doit être combattue et qu’elle peut l’être: si on laisse ainsi quiconque, le premier venu, le surfeur lambda, entrer, ouvrir les tiroirs, fouiller dans l’agenda, flairer les sous vêtements, faire la liste des médicaments consommés, des livres lus, des musiques écoutées, si on le laisse même aller au delà de ce qui pourrait n’être qu’une mise en scène (d’ailleurs, c’en est une : quand on laisse son appart ouvert à tous les vents inquisiteurs, on le met en désordre exprès pour cela), on incite au viol, et on se réduit soi même à l’objet consommable qu’on devient peu à peu. On affirme surtout, de manière conforme à l’idéologie ambiante, qu’on est soi même quand on se laisse aller à la spontanéité, qu’on se doit de demeurer imperturbablement « naturel », et qu’il est nécessaire d’imposer son « soi » aux autres en le faisant entrer dans la vaste campagne de guerre des uns contre les autres que sont devenues nos vies.
Cependant, même si nombre de blogs témoignent de cet inquiet besoin devenu vital d’être offert à la pulsion scopique des autres, gratuitement, c’est moins dû au format lui même qu’à la conception actuelle que nous avons du moi. Le livre pourrait tout à fait être condamné pour les mêmes raisons, et sur ce point, je crains, quand même, qu’une des raisons qui, à qualité d’écriture égale, pourrait faire préférer le livre au blog par son auteur c’est, avouons le, que le blog est gratuit, libre d’accès, accessible à tous, friqués ou pas, habitués ou pas aux rayons des librairies et des bibliothèques, et qu’il constitue dès lors un piège efficace, qui attrape par ci par là quelque proie, venue chercher autre chose, et cueillant finalement quelques fruits imprévus. Moins qu’un lieu d’exposition de soi, le blog peut alors devenir un lieu de passage impersonnel, même si l’évidence est que le piège a été tendu par quelqu’un. Mais l’important alors est moins de savoir qui il est (d’ailleurs, en l’occurrence, à part quelques initiés, les quelques dizaines de passants quotidiens ne savent pas de qui il s’agit, et jusque là il semble bien qu’ils s’en foutent royalement (et ils font bien, parce que de toutes façons ils n’en sauraient pas davantage)) que de simplement se contenter du fait que l’initiative a été prise de placer quelque part sur le réseau ce noeud de confluences, qui est effectivement orchestré par quelqu’un dont on peut se contenter de savoir que c’est un humain (en tout cas il lui semble qu’il en est un), et qu’il transmet. Rien de plus.
D’ailleurs, sur ce point, le livre est en même temps plus insidieux et plus intéressant. Insidieux, car derrière l’apparence d’une prise de recul parfois extrême, on sait bien qu’il y a un auteur, et on sait bien qui il est. Et, même si je ne soupçonne pas du tout Bégout de frayer dans cette voie, on peut tout à fait supposer que quand un universitaire publie des livres, ceux ci deviennent, qu’il le veuille ou non, des signaux qu’il envoie envers ses pairs, qui le placent sur un échiquier dont on sait qu’il est, en France comme dans nombre de pays (mais en France, tout de même, particulièrement), le théâtre d’opération de guerre qui n’a rien à envier en matière de violence aux pires mesquineries de la promotion médiatisées du moi, telles qu’on peut les regarder sur virgin tv, dans l’émission Next. A l’université aussi, on peut se faire « nexter », et les techniques de séduction, de soumission, les courbettes sont légion, et là aussi, il faut bien se placer, en utilisant ses écrits pour manifester cette position, viser juste, négocier correctement le créneau sur lequel on a misé. Ainsi, le livre de Bruce Bégout peut tout à fait être envisagé comme une magnifique porte ouverte sur un regard qu’on pourrait qualifier de pur (l’auteur parlerait plutôt de « premier ») sur le monde, il est une possibilité d’une introduction vraiment passionnante à Husserl, il est une passerelle vers des auteurs qui sont ainsi mis dans une perspective, qui n’est rien d’autre que le regard de Bégout lui même, sa manière d’agencer une bibliothèque, d’y choisir ses occupants, et de les mettre en relation. Il pourrait être, aussi, envisagé comme un signal lumineux adressé à ses pairs, le positionnant sur le terrain « intellectuel », permettant de le repérer, le plaçant dans le casting de cette vie intellectuelle dont on sait qu’elle est, elle même, médiatique. Je ne crois rien de cette seconde hypothèse (en même temps, je n’en sais rien, je ne connais pas cet homme, et je m’en tiens à ce dont j’ai envie qu’il soit, parce que jusque là, je ne flaire pas chez lui ces signes qui ne me trompent pas chez d’autres, les collaborations trop multiples pour être honnêtes, les poses photographiques trop étudiées, les prises de position relevant de l’actualité relevant d’une science consommée de la balistique médiatique, la coupe de cheveux de l’intellectuel d’opérette, le phrasé sentencieux, le sourire en coin, la chemise grande ouverte (et non, ça ne vise pas que le séminal (pour tout ce petit monde), BHL). Je place Bégout sur un autre terrain, qui me semble de loin plus honnête, plus droit, plus autonome aussi, et même si je ne connais pas sa petite personne (et on a peut être peu à peu compris que, justement, ne pas connaître la petite personne est une condition nécessaire à la rencontre, fut ce par livre interposé), je peux au moins m’appuyer sur sa lecture, qui précisément désigne le « je » d’une manière telle qu’on peut imaginer de la part de cet auteur une position « digne » face à la reconnaissance médiatique, et aux placements de soi sur le terrain universitaire). Je ne crois rien de cette seconde hypothèse, disais-je, mais simultanément, je ne crois pas que publier un livre permettre d’échapper au regard inquisiteur par dessus l’épaule. Le livre est acheté (et je n’imagine pas qu’on puisse écrire en laissant cela de côté, j’ai beau retourner le livre dans tous les sens, je ne vois pas de message indiquant qu’on peut le photocopier, le scanner pour le distribuer gratuitement, (et ce n’est pas une utopie : Hakim Bey le fait bien, lui (on me dira que l’ambition philosophique n’est pas la même (et je serais tenté de répondre simplement « oui, et alors ? »))), il est lu, et l’auteur est nécessairement confronté, même si c’est de manière floue, aux échos de son écrit, à ce qu’on en dit, à ce qu’on en pense, à l’effet que ça a sur la vie de la pensée des autres. Or je ne suis pas sûr que ce soit si mauvais que cela : finalement, si je lis ce journal, c’est bien parce que c’est Bruce Bégout qui l’a écrit, et pas quelqu’un d’autre. Autant je suis partant pour n’importe quel voyage aux USA couché sur le papier par sa main, autant la perspective d’effectuer la même expérience par l’intermédiaire d’un american vertigo me plonge a priori, par avance, dans un ennui mental qui me fait renoncer à ouvrir le témoignage ampoulé de BHL sur le même territoire. Dès lors, je ne suis pas sûr qu’il faille à ce point là nettoyer le moi, parce qu’en dernier ressort, le livre demeure un acte signé, et qu’il importe tout de même un peu de savoir qui le signe, étant entendu que finalement, une information importante est la valeur que l’auteur donne lui même à la reconnaissance de sa petite personne, et la manière dont il dépasse cela pour proposer un véritable « je ».
Toujours est il que Bégout a raison sur un point : la conscience d’être lu est un trouble fréquent. Mais il n’est pas sûr qu’il provoque nécessairement l’exhibitionnisme. Il peut tout autant avoir pour conséquence la paralysie de l’écriture, parce que le propos devient secondaire et qu’on s’inquiète parfois surtout du regard sur ce qui sera écrit, avant même d’avoir la moindre idée de ce dont il s’agira. La lecture de Bégout remet les idées en place précisément parce qu’il place l’écriture au centre, et que c’est elle qui doit être dévoilée, et non celui qui en est l’agent. Il n’est pas certain que le support change grand chose dans le processus, même s’il est manifestement plus à l’aise dans le format « livre » que dans le rouleau du blog. Et si sa lecture pourrait provoquer la cessation de toute activité de publication ici même, curieusement, elle me fait plutôt l’effet exactement inverse, et suscite l’envie de nettoyer davantage, sans pour autant cesser d’écrire. La publication, c’est juste le moment où on lâche prise, où s’échappe quelque chose qui devient nécessairement, alors, impersonnel, appartenant de fait à un espace d’autant plus public, commun, qu’il n’y a pas de véritable acte de propriété, que n’importe qui peut s’en saisir, pour ce que c’est, et non pas pour l’auteur qui n’en est finalement que la plate forme de lancement.
D’ailleurs, j’ai souvenir que le blog qui m’a fait découvrir le principe de ce journal publié au fur et à mesure de son écriture fut celui d’un jeune homme pseudonommé « Salam Pax », qui écrivait quasi quotidiennement sur la guerre d’Irak, depuis Bagdad, avec un regard qui, s’il était personnel, n’était néanmoins pas centré sur l’auteur, qui pourtant constituait comme un point focal, une distance sur laquelle on pouvait régler notre propre regard en le lisant, un transmetteur. Et c’est sans doute cela qui fait d’un blog (mais c’est le cas pour tout support, finalement) autre chose qu’une foire internationale du moi, et constitue son auteur en point de fuite, qui s’échappe à lui même, à ses propres goûts, à ses a priori, à son personnage, à son identité qui importe finalement peu, du moment que des perspectives s’ouvrent. Ainsi peut se concrétiser, grâce à cette opportunité d’une puissance sidérante qu’offre la mise en réseau (qui n’est pas tout à fait assimilable à une publication), non pas un « je » en recherche de valorisation (et ce même si bien sûr, c’est une tentation permanente, et qu’il est possible d’y céder sans forcément devoir passer à confesse), mais un « nous », qu’il faudrait lire en son sens grec (qu’on écrira plutôt « noos »). Mais j’y reviendrai : j’ai en stock un article sur le « noos » au sens d’Esprit, une sorte d’au-delà du logos, qui parlera entre autres des grecs, mais aussi de Teilhard de Chardin et de ses intuitions géniales sur la toile, et la noosphère.
Le JT est un motif quasi quotidien de fascination. Et quand je dis fascination, comme dirait l’autre, « je pèse mes mots ». Si la grand messe de 20h est assez apte à provoquer des envies de meurtre chez toute personne qui LIT un peu d’information (ce qui supposerait qu’elle prenne un peu de temps dans sa journée pour le faire, qu’elle entame sur d’autres activités telles que regarder la télé, regarder la télé ou bien, par exemple, regarder la télé, qu’elle s’intéresse à autre chose que ce dans quoi on l’invite à se complaire), celui de 13h laisse tout simplement pantois face à une suite d’éléments dont on se demande souvent ce qu’ils peuvent bien venir foutre dans un JT, du moins tant que celui ci revendique de faire de l’info.
Mais parfois, le JT n’est pas le seul à provoquer un petit frisson d’effroi et il apparait bien plus comme un simple effet, ou un écho, d’éléments tout autant inquiétants.
Exemple le Mardi 28 Août, au JT de France2, présenté par la désormais toujours souriante Elise Lucet (qui, finalement, avait fait rudement illusion quand elle officiait sur France3, on avait presque cru y voir des ptits bouts de professionalisme, ou du moins de retenue (mais il faut se résoudre à admettre l’idée que le public de midi doit être systématiquement et soigneusement décérébré). Parmi les maronniers aux branches desquels s’accrochent les rédactions en manque d’inspiration (c’est vrai, il se passe tellement peu de choses dans le monde, et on s’ennuie tellement dans ce pays qu’on se demande bien quelles informations on pourrait diffuser dans un journal télévisé (tiens, par exemple, les émeutes telles que le quartier de Pigalle ou de la gare du nord en ont connu ces derniers jours, ça mériterait un peu d’information ? Apparemment, non)), il y a le renouvellement annuel des dictionnaires. Suspens : quels sont les mots intronisés ? Quels sont ceux qui disparaissent ? (en même temps, finalement, il n’y a guère que les clubs de scrabble et Bertrand Renard pour être vraiment intéressés par l’existence officielle du mot carabistouille). Sur France2, on ne lésine pas sur les moyens puisque ce sont deux équipes d’enquêteurs qui seront dépêchées sur le « terrain » pour l’occasion : là où le JT de 20h nous ressort habituellement les mêmes séquences que celles qu’on a déjà vues à 13h, ce jour là, la chaine puisera dans ses meilleures ressources journalistiques pour nous proposer deux reportages différents sur cet évènement majeur. Pourquoi pas.
Le reportage de 13h fut tout à fait édifiant. Il croisait deux éléments principaux : les mots nouveaux apparus cette année dans le Robert, et un micro-trottoir effectué (ça ne s’invente pas), sur le pont des arts, autrement dit (pour les non parisiens ou pour les distraits), en face de l’Institut de France, haut lieu de la culture française puisqu’il abrite l’Académie Française en personne. On admirera là la présence d’esprit des enquêteurs, digne de celle dont doivent faire preuve les candidats de la Carte au trésor, qui leur a fait se dire que sur cette passerelle, ils devraient trouver des vrais spécialistes de la langue française, aptes à connaître le vrai sens des nouveaux mots. Le principe de l’enquête est simple : on prend des nouveaux mots et on va demander à des « vrais gens » leur définition. Autant dire qu’a priori, on a peu de chances de trouver des vrais morceaux d’information dans ce yaourth là. Par contre, on va peut être en apprendre involontairement un peu plus sur les enquêteurs eux même, et par leur intermédiaire, sur la rédaction de France2.
Passons sur le mot Zigounette (qu’un promeneur trouve, quand même, un peu « porno ») et rendons nous directement à la lettre « R » pour un nouveau mot, dont la gestation semble même ne pas être tout à fait achevée puisque son orthographe est encore incertaine : Rebeu (ou reubeu). Déjà, on peut se demander par quelles trajectoires ce mot parvient finalement dans le Petit Robert, mais passons, allons directement à ce qu’on nous en dit dans le micro-trottoir. Ne nous arrêtons pas sur ceux qui n’ont aucune idée du sens de ce mot (comme quoi on peut vivre sur le même sol et ne pas être du même monde). Intéressons nous plutôt à cette jeune fille qui, sur son vélo de jeune fille, avec sa tenue de jeune fille, nous sort un propos de jeune tel que notre pays en comporte certainement beaucoup (fille ou pas, peu importe, si les bons gars de notre pays porteraient peu sa jupe, et enfourcheraient rarement son vélo, nul doute qu’ils s’habillent aux mêmes boutiques quand il s’agit de se fournir en opinions) : « C’est un mot qu’on utilise, j’crois, tous les jours ». Tellement quotidien, ce mot, qu’il n’est preque pas nécessaire de le définir. Seul un intervenant osera dire, avec prudence, que c’est un terme qui désigne quelqu’un qui est d’origine nord-africaine. Avec prudence, car on en est au point ôù dire le mot « arabe » poserait problème, tant on a réussit dans ce pays à faire de ce mot un terme péjoratif. L’hypocrisie est d’ailleurs totale, puisque la définition du Petit Robert est ici précisément : Familier péjoratif; arabe, beur. Génial, doublement génial même, dans un pays où on emploie justement ce terme parce qu’il nous semble moins péjoratif que le mot « arabe », qui lui même avait été supplanté en son temps par sa première inversion verlantisée : beur. Finalement, le Petit Robert nous donne la bonne trajectoire de l’insulte, mais sans trop y réfléchir, donc involontairement : arabe devient, inversé, beur, puis beur redevient, inversé, rebeu. On admirera comment le mot a perdu en qualité au fur et à mesure de son avancée dans nos usages. La réalité est qu’on ne sait même plus comment appeler ces hommes et ces femmes, et que le dictionnaire ne fait ici qu’entériner le fait que dans l’usage, toutes les appelations sont devenues également injurieuses, non pas en elles memes, mais dans la bouche de ceux qui les prononcent, et dans les précautions de ceux qui ne les prononcent pas.
Mais là où le Petit Robert fait preuve d’un zèle intéressant, c’est quand ils illustrent la définition avec la phrase suivante : « T’es qu’un pauvre petit reubeu qu’un connard de flic fait chier. C’est ça ! ». C’est plutôt parlant, comme illustration : le rebeu, ce n’est pas qu’une personne d’origine nord-africaine, c’est aussi une personne qui parle mal (admirez la phrase d’illustration : elle fait parler le beur par la bouche de quelqu’un d’autre, ce qui permet de le mettre en scène comme un objet, sans en avoir l’air, tout en discréditant son discours avec les deux derniers mots : C’est ça !). En somme : le rebeu parle mal, il insulte les autorités du pays qui l’accueille, et bien sûr, quand il se plaint, il exagère. On ne sait pas trop si le terme est en lui même péjoratif (Wikipedia ne semble pas être de cet avis « Ce sont des mots d’argot qui ne portent pas en soi de connotations péjoratives« ) mais on comprend mieux en lisant cette définition et son illustration, pourquoi peu à peu, ce mot peut être considéré de manière péjorative. Et par rebond, puisqu’il n’est que le mot « arabe » remis à l’endroit, comment « l’arabité » peut être durablement installée dans les esprits, par l’intermédiaire d’un certain usage des mots (usage auquel les dictionnaires participent forcément substanciellement) comme quelque chose qui crée un malaise.
Dès lors, si on constate que ce mot apparaît maintenant, dans une France qui parle d’une certaine manière de sa population d’origine étrangère, qui vote contre elle, qui s’en méfie, qui l’évite même, si on constate qu’on définit ce mot de cette manière, qu’on l’illustre ainsi, alors on a une sorte de polaroïd du pays tel qu’il se présente à travers son vocabulaire. Et c’est par ce biais que, sans le vouloir, en alimentant des craintes récurentes dans les JT (craintes sans doute bien efficaces sur les télespectateurs du 13h), de tels reportages informent pour de bon, et permettent de véritables craintes sur le pays.
Finissons sur la conclusion proposée par la jeune fille sur son vélo de jeune fille, croisée sur le pont des arts : quand on lui demande si elle utilise le mot « couillu », elle répond :
« hmmmmm…. Non ! (vous savez, elle prononce le mot « non » très vite, très raccourci, en partant dans l’aigu, comme si elle venait subitement de prendre la décision qu’elle n’utilisait pas ce mot, comme une subite lubie, ou comme si elle venait de trouver la bonne réponse à la question (parce que devant le regard des autres, il ne s’agit pas de répondre à la question « utilisez vous le mot couillu ? », mais plutot à la question « Faut il répondre « oui » à la question « utilisez vous le mot couillu ? » ? »)
- Pourquoi ?
Ca m’parait un peu daté en fait »
Voila. Ca lui parait un peu daté d’employer le mot « couillu ». Par contre, elle emploie le mot « reubeu » tous les jours. On ne pourrait pas le rendre plus actuel. Certes, qu’elle le fasse, c’est son affaire. Mais qu’on en fasse un échantillon représentatif du pays, qu’on la laisse dire ce genre de choses aux télespectateurs du 13h, qui n’ont pour beaucoup d’entre eux sans doute pas besoin de ce genre d’incitation, voila qui témoigne d’un certain esprit. Parce que précisément, pour que le recours au mot « rebeu », qui ne sert qu’à planquer nos réticences à utiliser le mot « arabe », à le prendre avec des pincettes, du bout des doigts (ou de la langue), sans trop y toucher, il faudrait peut être que ce mot « couillu », dans ce pays, soit une peu moins daté, et un peu plus d’actualité.
En 1907, autant dire il y a un siècle, le journal Le Figaro existe déjà. Un certain Marcel Proust y écrit des chroniques. Le 20 Mars de cette année là, il choisit comme objet de sa chronique le téléphone, qui était alors une technique déjà répandue dans les villes, mais encore auréolée de magie, précisément parce qu’elle rendait présent ceux qui ne l’étaient pas. Mais il note à quel point on s’habitue à tout, et comment d’émerveillés lors des premières expériences, tout le monde a fini par avoir un comportement blasé, oubliant le caractère quasi « anormal » du phénomène téléphonique :
« Comme nous sommes des enfants qui jouons avec les forces sacrées sans frissonner devant leur mystère, nous trouvons seulement du téléphone que « c’est commode », ou plutôt, comme nous sommes des enfants gâtés, nous trouvons que « ce n’est pas commode », nous remplissons le Figaro de nos plaintes, ne trouvant pas encore rapide en ses changements l’admirable féerie où quelques minutes parfois se passent en effet avant qu’apparaisse près de nous, invisible mais présente, l’amie à qui nous avions le désir de parler, et qui, tout en restant à sa table, dans la ville lointaine où elle habite, sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas celui qu’il fait ici, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et qu’elle va nous dire, se trouve tout à coup transportée à cent lieues (elle, et toute l’ambiance où elle reste plongée), contre notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné« .
La prochaine fois qu’on empoignera le téléphone, même si c’est pour commander une pizza, (mais plus encore si c’est pour recevoir les signaux sonores provenant de cette personne particulière, qui nous manque, et dont on va recceueillir la précieuse présence) on se remettra donc en tête qu’on est en train d’utiliser un objet, un réseau qui ont tout de féériques, et rien de normal. Car en effet, qu’est ce que la magie, si ce n’est rendre présent ce qui ne peut pas l’être, faire apparaître ce qui est censé être ailleurs ? C’est bel et bien ce que fait le téléphone. Et à la différence de la télévision, et en grande partie d’internet, le téléphone fait apparaître cette réalité supplémentaire ici et maintenant, en direct live, et rien que pour moi. La télé s’adresse à tout le monde, le téléphone ne s’adresse qu’à moi. On m’appelle, je décroche et dès cet instant celui qui n’était pas là l’instant d’avant fait irruption dans mon monde, et y intervient, sous la forme d’une voix, autant dire que c’est l’essentiel qui me parvient subitement. A tel point qu’on peut se demander où se situe la conversation : ici ? A l’autre bout du fil ? Quelque part entre les deux ? L’expérience du téléphone est finalement l’expérience d’un autre espace, hors de l’espace, sans qu’on s’en rende vraiment compte.
On sait que Graham Bell restera pour l’histoire celui qui aura inventé le téléphone, et qui en devinera déjà les prolongements futurs. Ce qu’on sait moins, c’est que Graham Bell avait un frère, prénommé Melville. Leur mère était sourde et muette et alors qu’ils ont tout juste une vingtaine d’années, ils vont inventer la première machine à parler, objet tout à fait incroyable pour cette fin de 19ème siècle. Mais Melville n’atteindra pas ses trentes ans : il sera frappé par la tuberculose. Avant de mourir, les deux frères passeront un pacte : « le premier à partir s’engageait à contacter le survivant en usant d’un medium incontestablement supérieur aux canaux plus traditionnels du spiritualisme » (Avita Ronnell « Telephone book » p. 10). Ainsi le téléphone est il doublement magique : tout d’abord parce qu’il est cet objet qui rend présent ce qui est par définition absent, (et ce précisément parce que c’est absent), mais aussi parce que dès l’origine, les frères Bell sont liés par un pacte qui doit les unir au delà de la mort, et que le téléphone est ce moyen qui doit leur permettre de garder ce contact. Prendre le téléphone et demander des nouvelles de telle ou telle de nos connaissances, ou faire des numéros au hasard n’est dès lors pas un geste très éloigné de la stratégie consistant à faire glisser des verres sur des alphabets ou à faire tourner les tables.
Les musiciens le savent bien, précisément parce qu’ils ont l’oreille : par le téléphone passe bien plus que de la simple information factuelle. Prendre des nouvelles, en donner, ne consiste pas à se renseigner, mais bel et bien à être en contact, et à expérimenter un lien intime non seulement avec l’interlocuteur, mais aussi avec tout le dispositif technique qui nous en sépare tout en nous y liant. Ce lien à la « ligne », il est expérimenté dès les premières années du téléphone : le partenaire de Graham Bell dans son invention est Thomas Watson. C’est lui qui va matérialiser les conceptions de Bell, et lui qui va développer techniquement cette intuition géniale. Aussi passe t il de longues heures à manipuler cet appareil sans interlocuteur à l’autre bout de la ligne, et il s’aperçoit peu à peu que la ligne parle, ou plutôt bavarde d’elle même : « Ce silence initial dans un circuit téléphonique donnait une possibilité qu’il n’est pas facile d’obtenir aujourd’hui : celle d’écouter des courants électriques aberrants. Je passais d’ordinaire des heures la nuit au laboratoire à écouter au téléphone de nombreux bruits étranges et à spéculer sur leurs causes« . (T. Watson – Exploring life) Avita Ronnell, dans son Telephone book (P. 108), interprète cette écoute de la manière suivante : « Watson pourrait bien avoir été, comme il le soutient ici, la première personne à effectivement écouter du bruit avec conviction. Et il en préserve l’acoustique sauvage à son niveau de bruit – signaux asignifiants, parlers planétaires, craquements supersoniques – au lieu de s’en remettre trop vite à l’abri d’une couverture sémantique. Ce qui constitue peut-être un accomplissement plus radical que l’invention à laquelle il a pris part. «
« Parlers planétaires, craquements supersoniques », on a là les termes mêmes par lesquels la musique va se définir à partir du moment où elle va s’affranchir de la référence permanente aux instruments « classiques » : Victor Hugo l’avait pressenti : « La musique, c’est du bruit qui pense ». Ce qu’écoute Watson, seul dans son laboratoire, la nuit, heure à laquelle les lignes téléphoniques sont davantage « chargées » de ces sons spontanés, ce n’est rien moins que la musique du monde rendu technologique par le tissage lent mais définitif des réseaux d’informations. La même musique émanait, plus rapide, plus étrange encore, des premiers modems, et pour tous ceux qui y étaient attentifs, il s’agissait là du même « parler planétaire », des séquences sonores qui allaient unir l’humanité dans une seule et même référence auditive, qui signifiait pour tous la connexion tant attendue aux autres, et à tous les autres. Ceux qui ont déjà utilisé un poste de radio-amateur, ou simplement une CB, ou ceux qui, perdus à l’autre bout du monde, ont cherché sur leur poste à ondes longues, quelques bribes de diffusion de Radio France International, savent quelle est la poésie spécifique portée par ces sonorités. Elles ramènent à notre solitude inhérente, elles sont aussi ce qui la comble.
Il est naturel dès lors de retrouver dans la musique du 20ème siècle les échos de ces conversations dont les craquements, les blips, la friture seront la toile de fond. Pas étonnant non plus que le cinéma, le roman même, ait fait des séquences téléphoniques des temps où la solitude humaine apparaît comme insurmontable, mais collective et universelle.
Alors, quelques propositions pour aller plus loin dans cet étrange sentiment océanique :
En écoute, tout d’abord, quelques pistes, plus ou moins connues, utilisant le téléphone comme élément d’impression sonore
Laurie Anderson tout d’abord, dont le travail tourne très souvent autour de la manière dont les technologies de communication investissent et travestissent nos vies. Il n’est pas étonnant dès lors de voir à plusieurs reprises le téléphone faire irruption dans son univers musical, sous la forme de conversations (New York Social Life ou Telephone Song, deux titres écrits pour la performance scénique United States Live – 1984) ou sous forme de répondeur téléphonique (O Superman, tiré de l’album de Laurie Anderson qui aura sans doute le plus de retentissement : Big Science – 1982 ). J’y ajoute un titre qui n’est pas à proprement parler construit sur des enregistrements téléphoniques, mais qui s’appuie sur un dialogue très intimement mêlé entre deux voix, qui me fait à chaque fois penser à une conversation téléphonique fusionnée : Bright Red, tiré de l’album du même nom (1994).
Un détour par Kraftwerk, dont le morceau Radioactivity contient des vrais morceaux de code morse, qui sont exactement ce que j’appelerais la passerelle entre le bruits asignifiant qu’entendait Watson dans son téléphone, et la conversation téléphonique telle que chacun de nous l’expérimente « naturellement » (et ça vaut le coup d’écouter l’album Radio-activity, dont ce titre est tiré, qui date lui de 1975).
Un autre détour par les sons spécifiques produits par les conversations et communications contemporaines, distorsions des hauts parleurs par les ondes GSM, bruits blanc des connexions internet, utilisées par Jean-Michel Jarre dans le titre Tout est bleu, associant curieusement bulletins météos et sonorités issues des technologies de communication. Là où l’ensemble devient curieux, c’est qu’on se souvient qu’Arthur Koeslter, dans Le Zéro et l’infini, décrit le « sentiment océanique » auquel on faisait référence plus haut de la manière suivante : » Roubachof marchait dans sa cellule. Autrefois, il se serait pudiquement privé de cette espèce de rêverie puérile. Maintenant, il n’en avait pas honte. Dans la mort, le métaphysique devenait réel. Il s’arrêta près de la fenêtre et posa son front contre le carreau. Par-dessus la tourelle, on voyait une tache bleue. D’un bleu pâle qui lui rappelait un certain bleu qu’il avait vu au-dessus de sa tête, une fois que, tout enfant, il était étendu sur l’herbe dans le parc de son père, à regarder les branches de peuplier qui se balançaient lentement contre le ciel. Apparemment, même un coin de ciel bleu suffisait à provoquer « le sentiment océanique » (…). Les plus grands et les plus posés des psychologues modernes avaient reconnu comme un fait l’existence de cet état et l’avaient appelé « sentiment océanique« . et en vérité, la personnalité s’y dissolvait comme un grain de sel dans la mer; mais au même moment, l’infini de la mer semblait être contenu dans le grain de sable. Le grain ne se localisait plus ni dans le temps ni dans l’espace. C’était un état dans lequel la pensée perdait toute direction et se mettait à tourner en rond, comme l’aiguille de la boussole au pôle magnétique; et en fin de compte, elle se détachait de son axe et voyageait librement à travers l’espace, comme un faisceau de lumière dans la nuit; et il semblait alors que toutes les pensées et toutes les sensations, et jusqu’à la douleur et jusqu’à la joie, n’étaient plus que des raies spectrales du même rayon de lumière, décomposé au prisme de la conscience. » Je ne suis pas sûr que le morceau de Jarre soit génial, mais il constitue une tentative intéressante de liaison entre deux manières de « sentir » cet océanisme : la relation à la nature, d’une part (le ciel bleu, l’océan, tout ce que la musique New Age va développer), et la technique d’autre part, et particulièrement toutes les technologies de « contact à distance ».
Sentiment océanique encore chez Jam & Spoon, qui dans leurs albums Tripomatic Fairytales (2000 et 2001) vont proposer un voyage stellaire un peu sous estimé. Le titre V. Angel is Calling tire son étrangeté de l’utilisation d’enregistrements téléphoniques, d’appels aux abonnés absents, de messages de répondeurs.
Enfin, quelques extraits de la bande originale d’un film injustement méconnu, réalisé par le critique ciné Thierry Jousse : Les Invisibles (2005). Difficile de faire ici le « pitch » de ce film, mais la musique y a une place prépondérante, ainsi que les relations téléphoniques, puisque c’est sur ce lien que se construit la relation essentielle du récit. Il se trouve que le personnage principal du film (incarné à l’écran par Laurent Lucas) est musicien, et qu’il est amené à intégrer des éléments des conversations téléphoniques qu’il entretient avec une femme dont, par accord commun, il ne sait rien. Les titres proposés en écoute ici sont écrits par N. Akchoté pour la plupart, accompagné parfois par A. Sharpley. Le silence y a son rôle, ce qui explique que de longues, voire très longues plages de silence s’y glissent. Ne vous en étonnez pas, (enfin, pas au point de les éliminer en faisant avancer le curseur ! (Enfin, vous faîtes bien ce que vous voulez !!)). Ecoutez dans l’ordre, ils forment leur propre récit, parallèle à celui du film, avec lequel ils jouent.
Un peu de lecture, aussi.
De l’érotisme au programme d’aujourd’hui. Nicholson Baker est un auteur contemporain, américain (on en est au point où c’est presqu’un pléonasme de dire « auteur contemporain, américain » quand il s’agit de roman aujourd’hui). Il s’est signalé par plusieurs romans, très différents en apparence, mais qui creusent un sillon commun, celui de l’attention aux petites choses, à ces détails qui détournent la conscience de son droit chemin et la font bifurquer à travers des itinéraires bis dans lesquels elle accumule les observations pittoresques, les panorama en macro-photographie, les nano-détails vus à travers un objectif grand angle. Ne nous trompons pas : nous ne sommes pas en train de parler de Philippe Delerm se souvenant de l’écossage des ptits pois. Non non, Nicholson Baker a des visées beaucoup plus spontanées, et surtout, avant tout, il s’agit d’un écrivain, autrement dit quelqu’un pour qui la littérature n’est pas le prétexte à se complaire dans des émotions déjà répertoriées, mais un matériau qui réclame une mise en forme, un domaine qui possède ses règles d’assemblage, de construction, et dont on peut jouer. Je vous parlerai prochainement de son premier roman publié, La Mezzanine, qui fait ce que seul un livre peut faire : dilater le temps de l’ascension d’un escalator entre le début et la fin du roman. Mais ici, puisque c’est de téléphones qu’il s’agit, c’est à un romain ultérieur de Nicholson Baker que je vais vous convier : Vox (1992). Les presque 200 pages du roman ne sont consituées que d’un dialogue, qui a lieu au téléphone, entre deux inconnus, qui viennent de se « rencontrer » sur un service de dialogue à visée disons… sexuelle. Deux individus, plongés dans leur nuit respective, à des centaines de kilomètres l’un de l’autre, entament une conversation et la tiennent le temps que dure le livre. Très peu de présence du narrateur, on est là, comme si avec un antenne on captait la conversation en temps réel, en voyeur (tout comme le lecteur des liaisons dangereuses capte les correspondances de Valmont et Merteuil à leur insu, en voyeur). Tout ce qui fait que le téléphone n’est pas qu’un simple téléphone, et que l’expérience qu’il propose est l’une de celles qui nous font toucher ce que Lévinas appelait le « bruissement du monde » est là : anonymat, contact distant, sifflements électriques, bruits ambiants, intimité et ouverture au cosmos, le tout dans 200 pages de dialogues a priori privé.
Capter les conversations, le bruissement du monde, voilà qui me rappelle le travail musical de Robin Rimbaud, alias Scanner. Mais il justifiera lui même un autre article, prochainement.