A force de commenter ici et de rappeler le petit maître des lieux à l’ordre lors de ses phases hérétiques, Michel devait bien faire l’objet d’un titre de post à lui tout seul. Ses propres errances post-chrétiennes, lors de son dernier commentaire, m’ont immédiatement fait penser à l’héroïne du court métrage de Guy Maddin, The Heart of the world, dans lequel, alors que la fin du monde approche (par crise cardiaque), une jeune scientifique gouvernementale s’éprend de deux frères entre lesquel son coeur balance. L’un joue le rôle de Jésus, et semble se prendre un peu les pieds dans le costume de son personnage, tandis que l’autre est croque-mort. Ses amours semblant vouées à être décidément fort compliquées, notre jeune scientifique va voir son triangle amoureux se transformer en quadrilatère lorsqu’un riche banquier va, en pleine partouze apocalyptique, semer le trouble dans des émois pourtant déjà excessivement tumultueux. L’argent n’a certes pas d’odeur, mais il agit parfois comme des phéronomes. La jeune physicienne va momentanément céder à l’appât du gain, et tomber provisoirement dans les bras du tycoon, laissant Jésus et son frère thanatonaute les bras ballants (pour peu qu’on puisse avoir les bras ballants quand on est crucifié). Le croque-mort en sera tellement bouleversé qu’il en viendra à exprimer son amour en construisant un canon en forme de bite (oui oui…). Heureusement, dans une crise cardiaque mondiale, l’univers va rappeler notre soeur laborantine à la raison, ce qui curieusement aura pour effet de la faire revenir vers son personal Jesus et son funèbre frère. Echappant au règne du fric et à son univers bling bling, Anna sauvera le monde en inventant le cinéma (et que ceux qui trouvent ce scenario un peu tordu, et qui n’ont jamais mentalement construit des histoires abracadabrantesques jettent à Guy Maddin la première pierre !). Dernièrement, Michel avait l’air tout aussi perdu que notre jeune Anna l’était entre ses prétendants.
Ce film est pour lui. Et je suis sûr que l’ambiance va lui rappeler des choses, et peut être même lui plaire !
Pour ceux qui voudraient quelque chose d’un peu plus construit sur l’opposition des religions et les voies permettant de conserver quelque espoir, on peut aller poursuivre la réflexion sur ce lien.
Les nouvelles sont mauvaises : nos perspectives semblent s’être subitement raccourcies.
Maintenant, tout le monde est au courant. Non ?
C’est la fin du monde.
Pas exactement aujourd’hui, mais demain. 2012 exactement. Si certains veulent poser une RTT (c’est le moment où jamais), l’évènement aura lieu le 21 Décembre, inutile de poser des jours pour les fêtes de fin d’année, elles semblent compromises. On peut casser, aussi, nos PEL, il semblerait qu’ils ne servent pas à grand chose. Ce qui pourrait nous vexer, c’est qu’apparemment, tout le monde le savait ; on est les derniers à l’apprendre : la date de péremption de ce monde, c’est dans trois ans deux ans et demi. Du coup, on chauffe les réseaux d’information pour se mettre au courant, histoire de pas avoir l’air trop con le jour J, quand tout va subitement s’effondrer, quand les planètes vont se trouver pile poil là où on ne savait pas, il y a encore si peu de temps (alors que les sociétés ancestrales semblaient avoir été prévenues), qu’elles devront se trouver cette fameuse année, et qu’on va voir soudainement la maison durement acquise disparaître (bad news) ainsi que le crédit qui lui était lié (good news !).
Bref, Emmerich sort un nouveau film, et il semblerait que les producteurs aient quelqu’espoir de survivre au delà de la date fatidique qui sert de titre au film, sinon on cerne mal ce qui les pousserait à faire de tels investissements (prévenir tout le monde ? Plaquer leurs organes reproducteurs à l’or fin juste avant de périr tous en choeur ?…) exactement au moment où ça n’aurait plus aucun sens d’accumuler ce qui est censé, immédiatement, disparaître.
2012 va sortir et la promotion du film ne lésine pas sur les moyens mis en oeuvre, afin de générer chez le spectateur que le simple appât des effets spéciaux ne suffirait pas à convaincre de venir poser ses périssables fesses dans un fauteuil à 11€ la place, une adhésion fondée sur des raisons moins pyrotechniques, comme une certaine manière de se sentir « concerné ». Ainsi, sur le site du IHC (quoi ? On ne connait pas le IHC ? Va falloir apprendre les nouveaux sigles, parce qu’en 2012, mieux vaudra connaitre la signification de IHC que celle de choses disparues comme UMP (comme quoi les fins du monde ont quelque chose de bon) ou PS (mais là, le suspens est d’une autre nature : survivra t-il non pas à la fin du monde, mais jusqu’à la fin de celui ci ? Mystère…) ; pour votre gouverne, l’IHC, c’est l’Institute for Humanity Continuity, notez ça quelque part, ça pourrait vous servir, un jour (ou pas)), sur le site de l’IHC, disais-je donc, on trouve tout le nécessaire pour que les quelques uns qui survivraient à la fin du monde (ce qui en fait, à mon humble avis, autre chose que la fin du monde, mais passons sur ce genre de détails qui font que les fictions sont, le plus souvent, des fictions…). Tout d’abord, des documents qui montrent qu’on ne rigole pas, et que le film est la bande annonce d’une super production telle que la nature sait nous en réserver (la bande annonce du film fait très « vous avez aimé le 11 septembre 2001 ? Vous allez A DO RER la fin du monde ! (au fait, ça fait combien de fois qu’Emmerich nous le détruit, ce monde ?)), mais aussi des choses qui dépassent la raison (du moins, dans son usage habituel) comme, une sorte de primaire pour élire, déjà, le président des survivants de la fin du monde, et une loterie pour faire partie des heureux rescapés. Après tout, ça doit être une sorte d’équivalent aux loteries que les USA organisent pour faire gagner quelques green-cards, faisant en sorte que la citoyenneté américaine paraisse aux yeux des citoyens des autres nations, une précieuse chance, ce qui fait d’eux, aussi, des perdants, des loosers. Sachons donc que, pour ce qui concerne la fin du monde, ça ne sera pas tout à fait collectif, puisque quelques uns vont s’en sortir. Du coup, cette fin du monde, ce n’est rien d’autre qu’une version plus spectaculaire du monde lui-même, puisque notre principe actuel, c’est détruire et n’en sauver que quelques uns. D’autres titres auraient dès lors mieux convenu à 2012 comme Tout ça pour ça ou Beaucoup de bruit pour rien.
Mais le plus fort dans l’histoire, c’est de parvenir à proposer aux bonnes consciences en quête de carburant une déculpabilisation facile : une fois de plus, l’homme est victime de la nature, et sa lutte va consister à s’oppose aux plans de destruction massive de celle-ci, et à faire corps, tous ensemble, pour parvenir à n’en sauver que quelques uns. La routine, en somme, puisque c’est de manière générale ainsi que va le monde, fin du monde, ou pas. Ainsi, dans 2012, l’homme est victime de la nature, et plus le film convaincra ses spectateurs, par millions, de ce leitmotiv, moins l’homme pourra se soupçonner lui même d’être à la source du problème. Moins encore pourra t-il supposer que c’est précisément sa volonté d’en privilégier quelques uns en les sauvant au prix du sacrifice de tous les autres qui est source de désordre.
En 2004 sortait un petit livre, intitulé Du Risque de fin du monde et de sa dénégation. L’auteur en était Christian Carle. On y trouvait ces quelques lignes, entre autres, au moment où il décrivait, précisément, les stratégies de dénégation de la fin du monde :
« La mise en scène de la fin du monde dans l’Art et la Littérature, principalement le cinéma et la littérature de science-fiction (pour ne rien dire des jeux vidéos) est elle aussi dans la plupart des cas une méthode de banalisation. Il s’agit de réduire toute l’affaire aux proportions d’un « ‘grand frisson », de flirter délicieusement avec un avant-goût de catastrophe. Rarement ces mises en scène sont l’occasion d’une prise de conscience, au contraire : on pose le livre, on quitte la salle, et on constate que, bien que la fin du monde ait eu lieu, on en est sorti indemne. Bien évidemment, ces scénarios se gardent bien de présenter des apocalypses réalistes et de mettre en scène leurs causes réelles effectives, et le plus souvent ces apocalypses sont instrumentalisées pour introduire un message de propagande, où l’on voit les « méchants » comploter contre l’humanité et être vaincu au dernier moment par les « bons ». La dénégation est alors redoublée puisque, faisant semblant de croire à la possibilité d’une fin du monde, on ne s’en sert en fait que comme moyen de pression psychologique et pour orienter les esprits (là aussi on peut se demander si le gouvernement américain ne met pas délibérément en scène un film-catastrophe dans lequel il est joué sciemment de la menace de fin du monde – supposée venir du camp adverse – pour imposer une politique mondiale répressive [note du moine copiste : c'est une évidence, dès l'après guerre dans Le jour où la Terre s'arrêta (celui de 1952, puisque la version de 2008 est tout à fait désespérante (mais involontairement))]. D’une manière significative d’ailleurs, le discours sur la fin du monde est omniprésent chez les politiques depuis la Guerre froide, ce qui signifie à la fois qu’on y croie et qu’on n’y croie pas, selon une forme complexe de dénégation, car si on y croyait vraiment, on se donnerait aussitôt les moyens d’en annuler le risque. » Du Risque de fin du monde et de sa dénégation – Christian Carle, p.40
Mais à la fin de l’ouvrage, on lit ce qui suit :
« Comme il est peu probable que le capitalisme passe la main de lui-même – la probabilité est plutôt du côté d’un « coup de bluff », quitte à engager l’humanité sur une pente suicidaire, comme le fait actuellement le capitalisme américain en la personne du président Bush sur la question des gaz à effet de serre -, il faudra l’y contraindre, ce qui passe par un renouveau des organisations de lutte. (…) L’important est qu’elle [cette lutte] soit résolument anti-capitaliste et anti-productiviste, qu’elle propose une alternative réelle, et qu’il y ait consensus sur ce point.
Les conditions objectives d’un tel consensus sont d’ores et déjà réunies par une situation qui, par delà les analyses en termes de classes, oppose désormais une poignée d’irresponsables mondiaux à l’ensemble de l’humanité. Reste à opérer la révolution des consciences, la prise de conscience générale qu’une telle situation ne peut plus durer et que les temps sont mûrs pour en changer. La question – angoissante – est alors celle des délais, qui risquent d’être trop courts pour agir à temps. Le capitalisme passera t-il à temps la main, ou choisira t-il d’engager l’humanité dans une impasse, quitte à la faire périr avec lui, comme ces despotes orientaux qui, ne voulant pas mourir seuls, entrainent avec eux dans la tombe tous leurs serviteurs ? Et pourra t-on susciter à temps une organisation plus efficace, capable de le contraindre et éventuellement de le soumettre ? Un des obstacles majeurs pourrait bien être la persistance des conflits à caractère religieux, qui risquent d’enliser l’humanité dans des querelles d’un autre âge, et de dévoyer les nécessaires prises de conscience (une spécialité de la religion depuis toujours). » (Ibid. p. 76-77)
2012 nous tire les cartes et joue les diseuses de bonne aventure, mais en faussant la donne. En bon public dont la pulsion scopique est ébranlée par l’excitation des images spectaculaires, nous sommes d’autant plus insouciants de notre perte possible, qu’elle nous est donnée en pâture comme une fiction dont on observe que plus elle est réaliste dans ses trucages, plus elle nous donne le sentiment de pouvoir être jouée à l’infini, et observée sous toutes ses coutures. On en deviendrai des spécialistes de notre propre destruction : j’ai vu le monde mourir, et c’est cool. Il est vrai qu’au cinéma, il y a toujours des survivants. Immergés dans notre propre fin, la rejouant sans cesse, ici avec un maître d’orchestre spécialisé dans ce genre d’effets de sidération, nous nous convainquons peu à peu de notre propre invulnérabilité : on s’en est déjà si souvent sortis indemne, à regarder les autres se faire massacrer. Ici aussi, le cinéma endort, en anesthésiant efficace (au passage, ce cinéma est donc tout sauf esthétique), permettant de regarder, chaque jour, la version habituelle, actuelle et quotidienne de la destruction du monde (notre routine, puisque c’est notre programme industriel, économique, politique), avec le même regard curieux et irresponsable que celui que nous avons dans les salles obscures, et contribuant à produire ce qu’il met en scène, à ceci près que ce spectacle là manquera de spectateurs.
Anyway; rien de nouveau sous le soleil : personne ne sortira de ce monde vivant.
En effectuant quelques explorations préparatoires pour le post précédent, je suis tombé, tout à fait par hasard, sur ce court métrage, réalisé par Lionel Soukaz, et mis en ligne par lui même, dans lequel on peut voir Gilles Chatelet aux côtés de partenaires comme Guy Hocquenghem, Copi, Cressole, des absents. Je connaissais ce document, il m’était sorti des neurones; preuve qu’il est nécessaire de remettre sur les réseaux, de diffuser, faire passer, ce qu’on va faire immédiatement. Le projet, dans son ensemble, a pour titre Race d’Ep, et le segment 4, qui est diffusé ici, s’intule Royal Opéra. Il fut tourné en 1979, il est donc totalement contemporain de la scène décrite par Chatelet dans le post précédent, et l’auteur du texte est Guy Hocquenghem lui même. Enfin, je conseillerais volontiers d’aller jeter un coup d’oeil sur la page « dailymotion » de Lionel Soukaz. On devine qu’un réalisateur aussi censuré a nécessairement trouvé là une voie de diffusion qui permet de contourner les blocages de circuits plus traditionnels :
Revenir, comme on l’a fait dans le post précédent, sur ces dystopies produites dans les années 70, permet de réaliser une chose : leur manque de qualité visuelle joue pour beaucoup dans la qualité même de ce qu’elles sont en tant qu’objet cinématographique. Regardez l’extrait de la course à la mort de l’an 2000. On a l’impression d’être confronté à une sorte de monument de maladresse : décors pathétiques, costumes ridicules, voitures aberrantes, montage échappant à toute direction artistique.
Pourtant, cette absence de maîtrise, qu’on retrouve dans quantité de productions de cette époque, participe finalement à la cohérence de ces films, dans la mesure où elle permet de ne pas s’attacher esthétiquement à ce qu’elles décrivent. Pour bien éprouver cela, il suffit de regarder les reprises qui sont aujourd’hui faites de ces films devenus cultes, malgré leurs défauts. Il se trouve qu’en 2008 est sorti « Death Race », qui n’est rien de plus qu’une reprise vitaminée de la course à la mort de l’an 2000. Pour des raisons de droits, je ne peux pas en inclure le lecteur video dans l’article, mais je vous en ai mis un extrait à cette adresse. On est dans l’antithèse exacte des apparentes errances esthétiques de Bartel : maîtrise totale de l’image, des cadrages, du rythme; pertinence des bagnoles, dont on devine pile poil suffisamment la provenance dans la production actuelle pour avoir des éléments de culture technique auxquels se rattacher, esthétique chiadée. Mais là est précisément le problème : comme une majeure partie de la production actuelle, on ne cherche finalement qu’à produire de l’image frappante et de l’expérience esthétique spectaculaire et plaisante. En ce sens, on a basculé totalement dans ce que Malraux appelait les « arts d’assouvissement », similaires à n’importe quel porno quant à leurs mécanismes. Ainsi, sur la séquence proposée, on voit que tout concourt à mener à l’image finale du piéton explosé par un des concurrents; le montage le montre clairement, puisque l’image, d’un réalisme saisissant malgré son impossibilité, est proposée deux fois au spectateur, une fois pour la surprise, qui est toujours jouissive comme l’avènement de ce qu’on n’espérait même pas, puis une seconde fois sous la forme d’un ralenti permettant de bien en profiter.
Le souci du détail esthétique est, au delà de la démonstration de force technique, une véritable entreprise de complaisance : en voulant proposer de la belle image, on installe dans l’oeil et l’esprit du spectateur la beauté là où a du mal à la placer conceptuellement. Mais si le percept est capable de générer dans des esprits faibles, du concept, l’aberration esthétique que de tels films constituent ne peut que constituer des pensées délabrées, certes, mais vécues comme satisfaisantes, et même plaisantes. Ce qui explique que la faible qualité des productions dystopiques des années 70 constitue, finalement, et avec le recul que permet le développement de la soi-disant maîtrise des productions actuelles, sa principale valeur formelle.
Puisqu’on est chez les maîtres cartographes, un mot sur l’illustration de l’article précédent :
« No maps for these territories » est le titre d’un documentaire réalisé par Mark Neale, qui est en fait une longue interview de William Gibson, filmé à l’arrière d’une limousine circulant dans le nord de l’Amérique. Gibson accompagné de son dispositif de capture vidéo, le paysage qui défile par la fenêtre, sans repérage possible pour le spectateur, on touche là le « post-géographisme » de Gibson, cette idée que nous en sommes au point où la présence humaine dans ce monde ne peut plus se décrire selon les standards et les outils de la géographie.
Un poëme accompagne le générique de ce film. Il constituera une bande-son-texte parfaite pour l’ambiance de cette reprise d’activités :
It all moves so quickly now
These days it all changes
Nothing stable
Nothin static
Nothing to stand on or cling to
No maps for these territories
Though they are of our own creation
No myth for these countries of the mind
Accelerating constantly
Toward some null point of post-humanity
Accelerating constantly
No maps
No maps for these territories
Oh, bien sûr on n’avait pas vraiment supposé que ce fût une pratique isolée, et on pouvait se douter que la petite astuce était fréquemment utilisée. Mais on n’a pas vraiment le courage de se taper chaque JT, ni de France 2, ni de quelqu’autre chaine pour le vérifier.
Toujours est-il que pour les curieux, amateurs d’échelles exotiques (pas du tout, malheureusement, du genre de celles sur lesquelles grimpent les jupes des filles, devant les rétines et pupilles des gars qui aiment ça), les JT de France 2 sont une sorte de parc naturel dans lequel ces spécimens s’ébattent, sous les yeux attentifs du berger gouvernemental.
Il y a un an, c’était Pujadas qui nous présentait des chiffres joyeusement compressés graphiquement pour nous prouver que le gouvernement avait un effet magique sur les chiffres du chômage (un petit retour sur l’image du moment ? c’est ici : http://www.ubris.fr/?p=55). Il faut croire que cette fantastique réussite de notre gouvernement n’a pas du émerveiller les français, car leur moral, un an après, n’est pas au plus haut. Cette fois, c’est Elise Lucet qui, avec le sourire, nous présente la nouvelle à midi (le soir, on considèrera que l’info ne vaut pas la peine d’être présentée de nouveau (en même temps, on est au courant, puisqu’on est les principaux intéressés) : le moral des français baisse. A l’appui de cette info, un graphique, où on voit la courbe du taux de moral des français (comment ça se mesure, le moral, au fait ?) descendre depuis février jusqu’à Mai. Ca a l’air problématique, mais pas gravissime.
Sauf que de nouveau, on a un problème d’échelle : en abscisse, tout va bien, un mois, ça mesure un mois. Par contre, en ordonnée, on passe en univers einsteinien, où tout est relatif : un point d’indice, ça n’est plus un point. Ou plutôt, plus c’est grave, moins c’est grave, puisque la distance graphique séparant le -35 du -40 est plus du double de celle qui sépare le -40 du -46. Jetez juste un coup d’oeil au graphique ci contre, vous allez voir à quel point la courbe serait spectaculaire si on avait appliqué une échelle régulière (et honnête, soit dit en passant, mais bon… si en plus il fallait être honnête dans l’info…)
En d’autres termes, sur France 2, il n’y a que quand l’info les touche directement qu’ils se fâchent. Il semblerait qu’ils n’en fassent jamais assez pour dénoncer les mesures du gouvernement qui les concernent. Par contre, s’il s’agit du moral des autres, ils semblent s’autoriser à demeurer serviles devant un pouvoir qui n’est critiquable que quand il ne s’attaque pas aux autres.
Il paraît que les mesures actuelles mettent en danger le service de télévision publique.
est ce vraiment si grave que ça ?
NB : le JT en question est encore visible aujourd’hui même sur le site de France 2 (c’est l’épisode du jeudi 26 juin, édition de 13h, à 13h07 et 15 secondes, précisément (ça vous évitera de devoir supporter le reste)). A priori, tout le monde les voit, ces JT, je n’ai encore jamais vu personne s’étonner des étranges échelles utilisées dans la transmission des infos qui relèvent de la politique intérieure. Personne ne regarde, vraiment ?
Vous voulez un chouette épilogue ? Dans le même JT, sautez directement à 13h09 et 32 secondes, vous aurez le droit à une belle enquête sur les rapports de Sarkozy avec la télévision. Je ne sais pas jusqu’où sont allés les journalistes pour faire leur reportage, mais une enquête interne aurait été juteuse. En langage courant, ça s’appelle de la conscience professionnelle, ce genre d’enquête.
Ce n’est qu’après avoir publié le post précédent que j’ai eu soudainement une connexion mentale plus intéressante que celle du clip « Bâtards de Barbares« , tellement évident dans ses intentions, tellement pauvre dans l’ensemble de sa facture qu’il ne constituait qu’une sorte d’épouvantail relativisant le clip de Justice, tout en discréditant la boite de prod’, même si on peut voir là un énième exercice de Grand Guignol, qui semble néanmoins très peu assumé, et on a quand même du mal à voir là un équivalent de la fascination que pouvait provoquer Public Enemy du temps de sa grandeur.
Toujours est il qu’il faut être juste. A côté de ces deux portraits désastreux de jeunes « de couleur » au sein de la France telle qu’on peut se la représenter, Kourtrajmé propose, aussi, d’autres perspectives. Soit par l’intermédiaire du court métrage documentaire que j’ai déjà évoque (365 jours à Clichy), soit dans d’autres clips, pour d’autres artistes, qui sont l’occasion de tracer de nouvelles pistes.
Ainsi, le clip produit pour le titre Signatune, de Dj Mehdi, prend il place dans une de ces villes du Nord dans lesquelles une population de jeunes ruraux se réunit autour de l’objet de fantasme local : la bagnole. Sans développer une violence semblable au clip qui fait polémique, on a là comme un décalque en négatif de Stress : une population blanche, masculine, qui vit loin des grandes villes, et qui se réunit pour des défis virils visant à sélectionner le mâle dominant, sur le critère hyper pertinent de la puissance de leurs autoradios réciproques. Si il n’y pas là de baston aussi évidente que chez Justice, on palpe néanmoins de près, de nouveau, la tension à l’oeuvre, la prédation réciproque des uns envers les autres, les défis larvés, le crachat lancé comme on lance son gant à la figure du futur adversaire, les bagnoles comme des pistolets chargés, les potes comme témoins, les victorieux, les perdants. Les perdants d’un pays qui a fait son choix, de toutes façons.
Du coup, derrière ce petit portrait de quelques fondus du tuning, qui parvient à rester humain grâce à quelques plans les isolant de leur monture, les cadrant à hauteur de visage, les yeux dans les yeux, tout comme, d’ailleurs, Stress accorde à ses personnages des plans fixes sur leurs visages, leur redonnant une présence tout humaine entre deux phases de pétage de plombs, derrière ce portrait, donc, j’entrevoyais un autre portrait de jeunes gars du nord, (non non, pas dans les fameux Chtits, dont je crois que je vais persister à ne pas les voir, me contentant de la bande annonce, qui a l’air de proposer l’essentiel), vu chez Bruno Dumont, dans son film « la vie de Jésus ». Chronique d’une bande de jeunes ordinaires, avec leurs perspectives, leurs murs, leurs enfermements, leurs lignes de fuite, leurs rêves à deux balles, et leur haine facile, en particulier envers l’étranger, surtout au moment où celui ci lorgne un peu trop sur la chouette fille du village. Une haine qui va jusqu’au lynchage sur une petite route de campagne, dans l’anonymat des fossés. Difficile de pousser plus loin la comparaison. Quand ici tout est fait en subtilité et en réalisme cru, là on est dans le rentre dedans du format court, de la pulsion rythmique, dans l’urgence du format. Et pourtant, au fond, des tableaux d’un même pays, même si dans les têtes, les deux faces ne se rencontrent pas, s’ignorent même.
Mais j’ai beau parcourir les critiques, je constate que pour le film de Dumont, tout le monde comprend les jeunes, leurs faiblesses, leur crime aussi, et personne ne semble craindre que le film donne une image caricaturale des zones rurales et des blancs en général. Bien sûr, la comparaison n’est pas tout à fait possible, mais si on y réfléchit, les raisons de cette différence ne sont pas si bonnes que ça : quand les blacks dérapent, il ne faudrait pas le montrer, officiellement pour ne pas froisser, pour ne pas stigmatiser. Mais je l’ai déjà supposé, pour éviter aussi de développer une excessive mauvaise conscience.
Sans aller au bout de la confrontation parallèle, car dans un cas le propos politique est assumé, et passe par une forme artistique totalement maîtrisée, sans artifice inutile, sans astuce de mise en scène gratuite, loin des ambiguïtés presqu’absurdes des pseudos astuces ou mises en abyme de Gavras (le coup de l’autoradio, l’apparition progressive de l’équipe de tournage (un bon vieux coup déjà vu mille fois, dans le fameux « C’est arrivé près de chez vous« , par exemple), le perchiste qui se brûle, le lynchage final du cameraman, qui se clôt sur un énigmatique « Ca te plait de filmer ça ? »). Là où Dumont est absent de son film, tandis que son regard embrasse le pays qu’il raconte, Justice est omniprésent dans le film : bande son, logos des blousons (alors alors, quand seront ils en vente ?), finalement, les jeunes c’est eux, mais à aucun moment ça n’est assumé, tout se fait en douce, sans aucun propos, à vide.
D’un côté, malgré des scènes d’une crudité parfois confondante, on obtient une pudeur juste; de l’autre, l’omniprésence vaine constitue une simple obscénité, qui consiste à se montrer pour se montrer, dans un élan quasi narcissique. Là aussi, en ce sens, le clip de Justice témoigne de manière pertinente de l’époque qui est la nôtre. Reste que si le clip est criticable, ce n’est pas pour le récit qu’il propose, mais bel et bien parce que ce récit n’est finalement pas assumé.