Archives pour la catégorie SCREENS

Cruise Control (sex over the phone)

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 1 commentaire »28 octobre 2010

Attention, si vous êtes simultanément propriétaire d’un iphone, hétérosexuel et sexuellement un peu frustré, ce qui suit pourrait vous faire balancer votre bel et onéreux (beau, parce qu’onéreux, en partie, d’ailleurs) objet par la fenêtre. Avant tout geste irréparable, tentez de vous souvenir que ce n’est, à la base, qu’un téléphone, et que le détruire vous couperait encore un peu plus du monde, et on sait que les contacts tiennent parfois à peu de choses…

Pour peu qu’on passe parfois par des phases de franche prédation, on peut certains jours regretter que les humains ne soient pas dotés d’un flair un peu plus puissant en matière de phéromones sexuelles. Quand, coincés dans un métro bondé, certains se mettent à penser que dans la rame dans laquelle ils viennent de s’entasser, il doit bien y avoir une poignée de personnes qui seraient tout à fait partantes pour faire connaissance de plus près, sans savoir lesquelles, et sans pouvoir faire un sondage, covoiturier par covoiturier, pour distinguer lesquels seraient consentants, ils se disentt qu’il y a des occasions qui se perdent, et que la teneur de cette vie en sensualité pourrait soudainement s’accroître pour peu que quelque chose puisse venir leur indiquer quelles sont ces perles rares qui gravitent 24h/24 autour d’eux, incognito, tandis qu’elles ignorent elles aussi qu’il y a aux alentours des candidats à la rencontre fortuite. Parce que ce qui est valable dans le métro l’est aussi dans la rue, dans un concert, dans une réunion de parents d’élèves, à la messe, à la mosquée, dans une manif’, dans la salle d’attente du médecin, partout. Nous croisons chaque jour des dizaines de personnes qui voudraient bien, mais faute de pouvoir les discerner du tout venant, nous naviguons un peu autistes, incapables de capter les signaux de détresse lancés par la libido de nos semblables.

Pour ceux qui souffrent de cette ultra moderne solitude, l’iphone peut devenir une sorte de sixième sens suffisamment aiguisé pour offrir à leur vie cette chaleur humaine qui leur manquait jusque là. Le principe est simple, et on se demande comment personne n’y avait pensé jusque là (à vrai dire, d’autres y avaient déjà pensé, mais apple se décide un peu tardivement à ouvrir la frontière de ses apps’ à des propositions qui pourraient ne concerner que les adultes consentants. Et mine de rien, voila qui va sans doute provoquer des vagues d’effrois parmi les utilisateurs d’iphones qui jusque là semblent naviguer dans un monde d’applications que Oui-Oui lui même pourrait utiliser sans avoir de problèmes de conscience. Mais la concurrence, elle, ne s’embarrasse pas de questions éthiques, et de toute évidence, les applications de ce genre seront demain monnaie courante (on imagine d’ailleurs mal qu’elles soient à l’avenir toutes gratuites, puisque s’il y a bien quelque chose pour quoi les êtres humains sont capables de payer, c’est cette ressource gratuite mais répondant elle aussi à sa manière aux lois de l’offre et de la demande qu’est le sexe). Alors Apple préfère devancer que poursuivre et autorise donc cette nouvelle application :

Grindr

Si on résume, c’est un radar pour cibles consentantes.

Le principe est simple : inscription, description (de manière évidemment avantageuse), indiquer en gros ce qui est cherché comme type de partenaire et d’activités, et ensuite, comme l’iphone est en permanence géolocalisé et que ceux des autres utilisateurs le sont aussi, apparaissent sur la carte, sur l’écran, là, dans la main, tous ceux qui sont susceptibles d’être partants pour passer un moment avec vous. En gros, Grindr, ça permet de transformer un iphone en tour de contrôle repérant des kilomètres à la ronde la moindre pulsion compatible avec les siennes propres. Ensuite, il n’y a plus qu’à jouer les contrôleurs aériens de son propre désir. Et autant dire que les catastrophes aériennes sont fréquentes dans ce genre d »espaces aériens.

Ca y est, tu es en train de comprendre ce que peut être la réalité augmentée : ton quartier n’est soudainement plus un quartier, il vient de devenir un vivier de partenaires potentiels. Enfin ! Tu ne vas plus croiser des copains de jeux déguisés en piéton lambda, puisque tu sauras à l’avance que lui, là-bas, qui se promène dans ce parc, que lui par ici qui se tient accroché à cette barre dans le troisième wagon du métro, et lui, cible localisée sur l’écran de l’iphone en mode carte, qui se déplace à 300km/h entre Paris et Lyon, et se trouve donc dans le même TGV que toi, tous ces inconnus ne sont pas n’importe qui, ce sont des personnes qui veulent bien, qui ont maintenant, là, tout de suite, la même envie que toi, et surtout, qui t’ont vu, toi aussi, sur leur propre écran, proie consentante qui s’est posée là, avec son gros panneau indicateur au dessus de la tête, « avis aux amateurs ». Il sait, tu sais, les présentations sont faites, et le bon vieux fantasme (un inconnu s’approche et dis juste « Bonjours, je crois qu’on s’est compris ? ») peut enfin se réaliser, au prix d’un tout petit trucage pour lequel tout le monde est consentant.

Magique, n’est ce pas ?

Ou pas.

Parce que bien entendu, une fois localisé par la terre entière comme « consentant », mais aussi une fois repéré par les autres comme faisant partie des « voyants », ceux qui sont autorisés à voir dans la rue ceux qui font partie du cercle fermé des initiés, si, en mode grossissement maximal sur la carte tu vois les symboles qui s’approchent du tien changer brusquement de trottoir, alors tu sauras que là comme ailleurs, être consentant et repérable dans l’espace ne suffit pas pour rendre tout le monde désireux de partager ce consentement.

Pire encore : si ce service peut effectivement permettre à des personnes qui souffrent de solitude (et bien entendu, le fait qu’il s’adresse pour le moment uniquement à la « communauté » gay (qui, si elle était vraiment une communauté, n’aurait pas besoin de ce genre de gadget), plaide dans le sens de ce genre d’utilité sociale), il peut aussi en faire de jolie cibles, et à voir comment les gens sont déjà bien naïfs avec Facebook, on ne peut que craindre ceux qui vont se poser au beau milieu d’un stade, un soir de match, et vont lancer l’appli pour voir s’il n’y a pas quelque part dans les tribunes, un partenaire potentiel. En terme d’affichage, ce sera exactement comme si ils dépliaient au dessus d’eux une immense pancarte, visible depuis la lune, indiquant au monde entier « Je suis gay, et mes chargeurs sont pleins, venez les vider SVP ! »,

On le sait depuis Foucault, les processus de contrôle se présentent de moins en moins comme des dispositifs contraignants, inquisiteurs et violents. Nous ne leur obéirions pas et il faudrait dépenser une énergie folle à les déployer. En revanche, ces mêmes dispositifs deviennent redoutables dès l’instant où ils se contentent de faire du stop devant le véhicule de rêve que constituent nos désirs. Inutile de dire que Grindr fait évidemment partie de cette gamme de techniques qui font bien mieux parler qu’une séance de torture, et qu’on n’imaginerait pas, en Iran par exemple, pouvoir convaincre les gays de se faire badger et géolocaliser 24h/24 (ou uniquement quand ils ont envie de tirer un coup, ce qui est tout compte fait encore plus fort !).

Ainsi, les techniques permettent de rejouer sans cesse la grande scène de la reconnaissance pour les populations stigmatisées : d’un côté, la technique n’existe que parce que ces personnes là ne peuvent pas être ce qu’elles sont au grand jour, et qu’on les oblige à se camoufler, de l’autre, on leur donne les objets techniques qui peuvent leur permettre de se reconnaître entre eux (et il faut reconnaître qu’être gay est un stigmate particulier, puisqu’il est invisible, y compris pour les principaux concernés), mais qui permettent aussi d’apposer sur eux cette marque qui permettra peut être plus tard de les stigmatiser davantage encore.

Reste maintenant à offrir ce moyen de repérage aux hétéros aussi. Ca donnera ça : d’abord, les classiques, en particulier la nécessité d’offrir le service aux femmes et de le vendre aux hommes, car dans tous les produits de ce genre, la marchandise, ce sont les femmes. Mais le plus intéressant sera de jeter en pâture les quelques femmes un peu aventureuses ou simplement libérées non seulement aux hommes suffisamment prédateurs pour dépenser du fric pour voir apparaître sur leur écran de portable une poignée de sigles désignant des femmes « qui veulent bien », mais aussi à celles des femmes qui ne s’inscriront que pour mieux confondre ces trainées qui ne se refusent ni aux hommes, ni à leurs propres désirs. On comprend mieux dès lors pourquoi ces dispositifs sont tout d’abord réservés à la population gay : ils ne mettent alors en évidence que la possibilité de révéler une population encore souvent cachée, et de lui donner une visibilité qui peut être recherchée pour de multiples raisons, parfois tout à fait opposées. Le passage au monde straight de ces techniques révèle quelque chose de tout à fait différent, puisqu’il dévoile les inégalités qui demeurent au sein même de la classe dominante, dans l’économie du désir. On le devine aisément, femmes et hommes n’utiliseront pas Grindr à égalité avec les hommes, à tel point qu’on devine aisément que le service devra mettre en place un système leur garantissant un minimum de protection, à tel point même que les hésitations à proposer ce service aux hétérosexuels tient sûrement à une prudence juridique qui veille à ne pas se mettre en situation d’être accusé d’avoir mis des femmes en danger.

On imagine bien que nombreux sont ceux qui, hommes ou femmes attirés les uns par les autres, aimeraient pouvoir repérer tel ou telle partenaire pour partager quelques attouchements, ou plus si affinités. On peut simplement craindre que les cartes du désir ne soient pas exactement conformes au territoire lui-même, ne serait ce que parce qu’avec grindr, on fait partie de la carte tout comme on est position de la scruter. Mais repérer du ciel sa proie n’est un jeu du désir que si on se sait soi même aussi repéré par les balises et les satellites mis au service de ceux qui peuvent nous viser dans la rue comme un gibier potentiel. Grindr rejoue en ce sens l’expérience qu’avait permise à ses débuts internet : devenir l’objet d’un autre, se laisser viser comme objet et construire ainsi sa propre subjectivité, en faisant la part en soi de ce qui est sujet, et de ce qui ne l’est pas, pour ensuite synthétiser le tout et pouvoir dire « c’est moi », à cette nuance près que le mouvement est exactement inverse : internet nous délocalise totalement, diluant notre présence dans ce qu’on pour une fois nommer avec pertinence le « cyberspace ». Grindr au contraire relocalise le désir qui d’habitude est dilué et anonyme dans l’espace qui fait les hommes distants. Il n’est pas certain que cette inversion du processus soit un mal en soi; on peut en revanche penser qu’avoir conscience de cette inversion soit nécessaire pour jouer de ce service sans en être soi même le jouet.

Alors, pour ceux qui aimeraient se fondre sous la forme d’un POI parmi d’autres dans le décor des googlemaps, voici l’adresse dématérialisée qui permettra de les repérer dans le monde tout à fait physique : www.grindr.com

Partager cet article :

Saturday Night Fever

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, SCREENS 4 commentaires »24 octobre 2010

Voila,

J’avais déjà pas mal de griefs contre les raisons qui nous mettent depuis quelques temps dans les rues, et même contre le simple fait d’aller dans les rues par ce temps devenant de plus en plus humide, et frais. Voici un grief de plus : j’ai chopé la crève.

Du coup, après un énième déplacement au lycée, ce Samedi matin, pour vérifier que 5 jeunes encagoulés peuvent poser deux grilles Vauban devant l’entrée principale pour ne bloquer… personne (puisqu’en réalité, aucun élève n’est venu se faire bloquer 4 heures avant les vacances (en même temps, depuis lundi, le mégaphone de l’un des insurgés clamait « C’est bon, vous êtes en vacances !! »)), le retour à la maison pour un début de vacances officielles un peu anticipé a permis de diagnostiquer ce qui trainait vaguement dans les bronches depuis quelques jours : la fièvre n’était pas seulement sociale, et me voila confiné à la maison, un peu gavé de médocs.

Il faudrait lire les notices des médicaments avant de les ingurgiter. Mais bon, la convention médicale veut qu’on ne remette pas en question l’ordonnance.

Pourtant, après une après midi de sieste et le bouillon du soir, coincé pour coincé que je suis à la maison, je m’endors devant le JT de France 2 (qui semble fait pour ce genre d’usage, il doit faire partie de l’ordonnance du médecin), et sans doute sous l’effet du mélange entre les substances à la cortisone et les sirops aux hypnoïdes, je me réveille en plein dans les années 80 : à l’écran, Patrick Sabatier soumet Michel Sardou aux questions des téléspectateurs et de 300 femmes triées et entassées dans un studio acquis à la vedette qui fait la gueule. Ca y est, ça court-circuite dans mes neurones, et tout de que j’ai lu chez Oliver Sacks se réalise dans ma propre tête : me voila atteint d’hypermnésie, je prends mes souvenirs pour la réalité et pour des raisons qui m’échappent (mais de manière générale, la raison m’échappe), mon cerveau semble avoir décidé de régler le time-shifting sur 30 ans en arrière (bordel, 30 ans…) et de me faire revivre une soirée lambda de ces premières années de mitterrandie, une de ces soirées où les parents nous collaient devant le petit écran en prétextant qu’on pouvait, quand même, passer de temps en temps une soirée en famille.

On en a passé, adolescent, des soirs comme ça, assis pas très confortablement à trois dans un canapé trois places dans lequel on se sentirait bien si on était seul, et ce d’autant plus que, comme ce sont des membres de notre propre famille qui nous y côtoient, on s’y trouve assis replié sur son strict tiers de canapé, les mains sur les genoux, coudes serrés près du corps pour ne surtout pas sentir la présence physique de son voisin, parce qu’adolescent, tout le corps nous dit de nous tirer de là, et que ça se manifeste entre autres par une hypersensibilité au contact physique avec les autres membres de sa propre famille, comme si les polarités des uns et des autres s’étaient brutalement inversées, faisant se repousser mutuellement ceux qui n’avaient connu jusque là que la réconfortante et, croyait-on, universelle, force d’attraction. Les parents, dans leur fauteuil respectif, de part et d’autre du guéridon, étaient maîtres de la télécommande, mais tout la maisonnée s’en foutait un peu, vu qu’il y avait en tout et pour tout six chaines, qu’on n’était pas abonnés à canal et que si Sabatier proposait ce soir là son jeu de la vérité, pour peu que l’invité fasse partie des « gens convenables » (en gros, à peu près tout le monde sauf Gainsbourg et Coluche, parmi les invités permanents de ces années là à la télévision), on avait toutes ses chances de regarder tous en choeur, en pantalon en velours côtelé, en mules et en sweet-shirt bariolé, ce que Télé7jours et l’office catholique recommandaient en matière de transmission par voie hertzienne.

Donc, hier soir, j’ai cru un instant que les médicaments avaient provoqué en moi une cephalopathie fulgurante, ou bien que je me rendais enfin compte que de toutes façons mon esprit était décidément malade et que le Toplexil m’aidait à voir les choses avec, enfin, lucidité. Les questions graveleuses de femmes en chaleur déferlaient sur un Michel Sardou qui semblait être, comme il y a 30 ans, un des actionnaires du vedettariat à la française, face à un Sabatier tout sourire, comme si il n’avait encore connu aucune condamnation pour escroquerie, comme si il n’avait jamais fait l’objet d’une peine de prison, avec sursis, certes, pour fraude fiscale. Mais c’est comme ça avec les hypermnésies, tout se passe comme si le laps de temps qui nous sépare des époques que vise au hasard notre esprit étaient abolies; les neurones font table rase de la part la plus récente du passé pour revenir dans un temps révolu et appuyer sur « play » pour le remettre en lecture, comme si de rien n’était.

Le seul truc que semblait mal gérer ma maladie mentale, c’était l’environnement immédiat : si sur l’écran, les images dataient bien d’il y a 30 ans, l’écran lui même était bel et bien ce Samsung dont la diagonale et l’épaisseur auraient relevé de la science fiction en 1982, qui trône en 2010 dans notre salon, je suis bel et bien allongé dans le canapé, les pieds sur la table, exactement comme je n’aurais pas eu le droit de le faire dans le logis familial. Pas de guéridon, pas de napperon sur le guéridon, pas de lampe comme on en trouve dans le logis parental, avec un pied, un abat jour.

Bref, je ne suis pas chez mes parents, je ne suis pas en 1982, je n’ai pas 12 ans, et les médocs n’ont pas l’air d’interférer sur mes neurone. A un détails près : à la télé, j’ai toujours le Jeu de la Vérité qui fait la promo de Sardou chantant la femme libérée des années 80 au beau milieu de filles quasiment à poil, objets posés de ci de là autour de lui, pures négation de toute forme de libération de la femme. Elles seraient intégralement voilées, la situation ne serait pas plus insensée. Pour un peu, je ne serais pas étonné de voir Cloclo et ses animaux de compagnie chorégraphiés débarquer sur la scène. Ca zappe toujours un peu dans ma tête, y a comme des ratés dans la concordance des temps.

Je reprends mes esprits.

Et j’ai encore plus de raisons de m’inquiéter.

Je reviens en 1982, et je ré-envisage la fratrie posée sur le canapé familial, devant la soirée divertissante concoctée par Sabatier et Grumbach. J’imagine trente secondes qu’on ait tapé sur l’épaule de cet ado, et qu’on lui ait glissé à l’oreille que l’enfer climatisé de cette soirée des eighties, on le lui resservirait tel quel, pile poil, 30 ans plus tard. Je rajoute à la prophétie la chose suivante : « bonhomme, tu les imagines comme une révolution, ces années qui suivront l’an 2000 ? Tu penses que cette date qui sonne comme un compte rond depuis tes années 80 qui réussissent l’exploit d’être simultanément soporifique ET surexcitées (il existe un mot pour ça : abrutissantes) constituera l’axe autour duquel ton monde réalisera sa révolution copernicienne ? Alors on va te calmer tout de suite : tes espoirs sont vains. Dans 30 ans, par un soir d’automne pluvieux, tu découvriras que les quelques envolées idéalistes qui sont les tiennes n’auront servi à rien. La petite main que tu portes sur ton blouson, qui dit « touche pas à mon pote », tu ne vois pas encore à quel point elle est un leurre. Le slogan de SOS racisme pourrait tout aussi bien être celui du front national, et accroche toi bien, dans moins de 20 ans, tu verras celui à qui tu adresses cette main parvenir au second tour des élections présidentielles, et dans 30 ans ce sont ses idées qui seront au pouvoir dans ton pays. Par ce même soir venteux, tu sauras que le contrat social qui t’a fait aller à l’école, suivre des études afin d’avoir un boulot qui permette de financer ta retraite, ce contrat là est rompu à l’avance. Dans 30 ans, le contrat, on le sauvera pour ceux qui en bénéficient encore, mais tu n’en profiteras pas toi même, et tu devras te retenir dans la salle des profs qui te sert de lieu de cotisation, pour ne pas fracasser la machine à café sur le crâne de ceux de tes collègues qui sont à deux ans de cette fameuse retraite et qui te disent la main sur le coeur « Non non, ce n’est pas un conflit de génération » et qui conseillent aux élèves de venir leur prêter main forte. Dans 30 ans, donc, tu te poseras dans ton canapé d’angle, et tu verras le même Sabatier que tu exècre déjà, installé dans ta télé par le président en personne, bienveillant envers les escrocs et les fraudeurs fiscaux te présenter ce Sardou que tu as déjà envie de tuer parce qu’il squatte déjà tous les prime time du samedi soir aux côtés de son complice Drucker, alors que tu sais bien, toi, que la vraie vie débute sur les notes du « Just like Heaven » de Cure, annonçant les Enfants du Rock, antichambre des soirées de mi-week-end que tu connaitras quelques années plus tard, quand tes parents te laisseront enfin ne plus passer ces soirs là sur le canapé collectif.

Ce soir là, si tu avais pas bien compris encore ce qui t’arrive, ou ce qui ne t’arrive pas, on mettra les petits plats dans les grands pour que tu touches du doigt le statu quo de ton pays, et de ta vie, pour peu que ta vie soit liée aux circonstances dans lesquelles elle se déroule. Tu y verras une émission telle qu’on peut la concevoir de nos jours, c’est à dire mensongère jusque dans le faux direct dans lequel elle fut enregistrée : tout ce qui est censé être « live » (la musique en somme) y est pré enregistré (tu l’as bien vue disparaître, le logo « en direct », chaque fois qu’il s’agissait pour la star d’aller pousser sa petite chansonnette devant un public casté et mené par le bout du nez par l’animation dont ils sont les figurants). Tu y verras l’expression de la conception actuelle de la femme (celle que l’homme peut tromper avec le sourire tout en affirmant qu’il prendrait assez mal que sa femme le trompe), tu y entendras même les deux meneurs de la soirée, le Sardou multimillionnaire (il l’annonce lui même fièrement en cours d’émission) et le Sabatier en pleine rédemption s’adonner au commentaire politique, après que le chanteur ait affirmé être l’ami du président, aveu que se gardera d’effectuer le présentateur, bien que tout le monde sache bien ce qu’il en est, et affirmer comme ça, mine de rien, en dehors de toute comptabilisation des temps de parole politique, que les français ont bien de la chance d’avoir un président si courageux, et que s’ils se rebellent, c’est parce que ça fait partie du folklore national, et parce qu’ils n’ont pas bien compris à quel point on leur veut du bien. On savourera, pour peu que l’écoeurement ne soit pas total, le moment où Sabatier prendra sur lui le courage d’ajouter que de toutes façons, l’Assemblée nationale et le Sénat sont élus, et que les décisions qu’ils prennent sont dès lors démocratiques et que de toutes façons c’est comme ça et pi c’est tout ! Pour quelles raisons le présentateur du Samedi soir se lance t-il dans une telle rhétorique au beau milieu de ton salon ? T’as beau être endormi par les antitussifs, t’as bien pigé que ce qui compte, c’est que la main mise de la petite clique sur le pays demeure, et que derrière la mise en scène tout droit tirée de ton enfance, il y a une mécanique de précision qui fait son boulot là, devant toi, à 4,50m de ton canapé. Au beau milieu de ce que tu vois comme ton repos du guerrier, Sabatier et Sardou débarquent après la bataille pour piétiner jovialement tes espoirs et t’annoncer que tu as perdu la guerre. Pas aujourd’hui : tu l’avais déjà perdue 30 ans plus tôt, sur le canapé familial.

Pleinement réveillé, et bien conscient que les médicaments ne sont pour rien dans le programme télé de ton samedi soir, tu auras alors pigé que nous sommes passés en phase de consolidation : les tenants et aboutissants des 50 dernières années sont là, fièrement installés sur ton écran, les mêmes qu’avant, mais 10 fois plus grands, et tu as consenti à l’invasion. Ils campent dans ton salon, te rappelant qu’ils sont toujours là et que tu peux toujours éteindre ta télé, peu leur importe : leur présence s’imposera toujours dans la majeure partie des esprits, y déversant encore les mêmes rêves vains, les mêmes perspectives torses, bouclées sur elles mêmes, en boucle, garantissant que dans 30 ans, une autre fièvre du samedi soir viendra cogner à la porte de l’esprit embrumé d’un futur enrhumé qui pourra saisir à quel point sa propre pathologie passagère n’est rien comparée aux symptômes constants du temps.

Partager cet article :

Peeping Tom

Par Youri Kane Catégorie : INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 3 commentaires »20 octobre 2010

Comme tout tenancier de bar doit bien, de temps en temps, se demander ce que ses clients viennent chercher dans son rade, le tenancier de blog ne peut pas s’empêcher de jeter un coup d’oeil sur les raisons qui amènent ses lecteurs à venir le lire.

On en connait évidemment qui viennent juste pour trouver des bonnes raisons de s’énerver (on le remercie); on en connait aussi qui viennent dès qu’ils ne se donnent pas pour défi d’effectuer en un week-end des travaux universitaires qui demanderaient à un homme normalement constitué une année de travail (et on le remercie aussi); on en connait qui viennent quasiment à jour et heure fixe de lastfm pour venir jeter un coup d’oeil (et on le remercie aussi); on a repéré quelques anciens élèves, quelques auteurs d’autres blogs, quelques partenaires de pensée (et on remercie tout ce petit monde qui constitue la petite trentaine de visiteurs quotidien de ce bar suffisamment peu peuplé pour que chaque client puisse y avoir sa bouteille personnelle).

Mais en dehors des habitués, comment les autres atterrissent ils dans les parages ? En faisant des recherches sur Google.

Et là, on découvre avec un certain effroi que la plupart des visiteurs de ce blog sont en réalité des naufragés, et qu’ils ne doivent pas tellement y trouver ce qu’ils cherchaient. Ainsi, si une écrasante majorité ont surfé sur une requête simple, rédigées sous la forme « ubris » (que cherchaient ils ? Aucune idée ! Ils ne laissent pas de commentaire du genre « Ah parfait, je cherchais la définition de l’ubris, et je suis tombé sur un tract de la gauche unitaire, merci beaucoup ! »), en seconde position, on trouve une recherche bien plus précise, qui porte sur la transformation de Buck Angel, acteur transgenre de porno. Est ce que les autres recherches sont plus politiques, ou philosophiques ? Pas vraiment quand on se rend compte qu’un très vieil article qui évoque Arlette Chabot attire d’obscurs individus qui cherchent, une main sur la souris, l’autre dans le caleçon, les mots « Arlette Chabot + »petite tenue »" sur le net (oui oui, le monde est une merveille de diversité).

Bref, on le devine, le tag d’article parfait est celui qui tisse un filet apte à capturer des nageurs qui naviguent en eaux troubles, et si ces eaux manquent un peu de clarté, on le sait depuis que Renaud nous l’a appris, c’est que les poissons y baisent dedans. Bref, le sexe demeure la première raison d’être d’internet, et il est assez réjouissant de se dire que même les plus sérieuses pages sont en fait souvent visitées par des types qui sont en fait à la recherche d’un petit supplément d’âme dans leurs activités de remplissage de corps caverneux.

Dès lors, « letagparfait« , c’était le nom idéal pour un site qui, justement, se donnerait comme mission de s’intéresser sans être simplement complaisant, à cette frange un peu particulière du film qu’est le porno. J’ai bien une vague rubrique « intelligent porno » qui traine dans un coin des catégories, mais elle est pour le moins délaissée (j’ai quelques idées pour la remplir, à vrai dire, mais ce n’est pas ma priorité). Là, le blog d’Agnès Giard, les 400 culs, trouve son fucking buddy occasionnel, puisqu’une équipe de rédacteur s’attaque à cet embranchement un peu honteux du cinéma, celui qu’on met un peu à part dans les repas de mariages, le X. Pas seulement la vidéo, d’ailleurs, mais plutôt tout ce à quoi le sexe peut s’attacher, c’est à dire, en gros, tout.

D’ailleurs, à la réflexion, les présocratiques, s’ils n’avaient pas été un tout petit peu lobotomisés par une manière légèrement contraignante de pratiquer le sexe de manière finalement surtout pédagogique, auraient peut être eu l’idée, au moment de chercher ce qui pouvait constituer l’élément fondamental de la nature, le cinquième élément, qui ne serait ni l’eau, ni la terre, ni le feu, ni l’air, mais qui les constituerait tous, la quintessence de l’univers, d’identifier le sexe. Dans le conte pour enfants de Besson, tout le monde a d’ailleurs bien compris l’image subliminale des sortes de parpaings antiques qui ont des petites bites qui se dressent vers le ciel pour la jouissance cosmique, non ? Bref, si les physiciens de Millet avaient connu la règle 34 de l’internet ( « If it exists, there is porn of it. No Exceptions« , ce qu’Héraclite aurait traduit par « Rien de ce qui est n’est sans être accompagné de sa version sexuelle, sans exception »), alors l’histoire de la philosophie aurait été radicalement différente, et Socrate aurait pu se contenter de se laisser séduire par les jeunes gens alentours sans nécessairement avoir comme méthode de drague de faire mine de vouloir leur tirer les vers intelligibles du nez.

Mais revenons au tagparfait.

Au premier abord, c’est très agaçant, parce que c’est intelligemment fait, et qu’on aimerait bien avoir fait soi même les choses intelligemment faites. Le ton est complice, ça pense sans prendre de postures réfléchies, ça n’oublie pas ce dont ça parle, ça revient le plus souvent sur sa cinquième patte après avoir effectué des paraboles autour de l’obscur objet du désir. Ca ne se prive pas non plus de regarder droit dans les yeux du lecteur, aussi bien dans les meilleurs moments que dans les petites phases d’auto humiliation; comme dans les pornos, justement. C’est, en somme, contemporain, au sens où ça sait très bien ce qu’on peut chercher dans ce genre de production, et dès lors, ça se permet de voir, à travers les expériences évoquées, comment le spectateur, c’est à dire, nous tous, peut être envisagé globalement à partir de ses pratiques intimes. Et c’est finalement bel et bien d’anthropologie qu’il s’agit, puisqu’on y découvre l’homme tel qu’il ne se connaît pas officiellement lui-même, un peu comme si on se mettait à écrire un guide du routard de sa propre libido à l’écart des circuits touristiques déjà mille fois parcourus.

Comme porte d’entrée, je conseillerais assez volontiers les articles écrits par l’auteur Gonzo, c’est toujours bien vu et il y a quasiment une idée rédactionnelle par phrase. Du coup, l’écriture est particulièrement adaptée à son objet, laissant de côté toutes les scènes d’exposition (en gros, c’est l’inverse de ce qui se passe ici, où on ne coupe rien, si vous en avez marre de ce style, je vous conseille d’aller faire une cure d’écriture qui va à l’essentiel sur letagparfait), toutes les transitions, pour aller directement à l’os qu’on a envie de ronger, l’expérience elle-même. Alors, évidemment, puisqu’il s’agit de sexe, on pourrait craindre que ça soit rapidement vulgaire, mais l’écrit sauve tout : même allant à l’essentiel, et même attentif à la manière dont le sexe est vécu, il s’agit de parler du cul, de le mettre en mot, et donc de s’élever au dessus de la chose. Pour autant, ça ne fait pas de chichis, ça ne se perd pas en métaphores, mais ça parle. Et depuis Platon et son Banquet, on sait que c’est dans la parole que réside le véritable érotisme et l’envol, aussi bien de la chair, quel que soit son calibre, que de l’âme (qui n’a pas de taille, ce qui lui évite de devoir être à tout prix TTBM pour atteindre le septième ciel; bonne nouvelle dès lors, tout le monde a sa chance !). Le tagparfait, qui établit patiemment une cartographie des pratiques solitaires, est alors un moment dialectique du transport amoureux.

Et si on devait fournir une preuve du caractère finalement spirituel de l’entreprise lancée par ces explorateurs du runing tag, c’est que la page « à propos » de leur site dit la chose suivante : « Un tag parfait, les quinze minutes de recherche avant ta petite mort. » La petite mort d’un côté, la pensée comme apprentissage de la mort de l’autre. On est toujours dans les passages, dans les coins sombres juste illuminés à la faible lueur du désir.

« Tu ne seras plus seul« , ce sont les derniers mots de cette présentation. On a l’impression de deviner enfin qui est ce « on » qui vient libérer le prisonnier décrit par Platon au fond de sa caverne.

On n’a plus qu’à se laisser prendre par la main, et plus si affinités.

Illustration tirée du travail de Bronwen Hyde, qu’on peut retrouver ici : http://www.bronwenhyde.com

Partager cet article :

Running up that hill

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, 25 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »28 septembre 2010

« Si seulement je pouvais, je passerais un contrat avec Dieu, et j’obtiendrais de lui qu’il échange nos places ».

Dans les exercices de croisement qu’on rencontre de temps en temps sur le net, c’est le deal que semblent avoir passé ensemble morceaux de musique, paroles, extraits de films quand on a le sentiment qu’ils étaient faits pour endosser le sens des uns par la forme des autres comme si, bien que suivant des lignes de création divergentes, ils étaient en fait soutenus par des ondes porteuses communes.

Ainsi, il y a quelques jours, je tombais sur une mise en image d’un titre de CFCF, You hear colours, dont les sonorités évoluent peu à peu vers ce qui pour mes oreilles évoque le Running up that hill de Kate Bush. On sait la puissance esthétique que peuvent avoir les rencontres entre la musique et les scènes extraites de films, lorsque les entremetteurs savent s’y prendre. En l’occurrence, c’était la Solitude du coureur de fond, de Tony Richardson qui servait de support sur lequel venaient se poser les lignes électroniques de CFCF. Je ne sais si les informations ont circulé selon les mêmes schémas à travers les synapses de celui qui est à l’origine de cette association d’idées, et à travers les miennes, mais il se trouve que lorsque j’avais vu ces scènes de course à travers les collines, j’avais en tête le titre de Kate Bush, par pure association du titre et de l’image. Ce n’est pas, d’ailleurs, qu’il y ait une quelconque méthode de lecture de ces partenariats, mais plutôt que les mashups entre musique et films jouent en fait sur tous les tableaux, et donc, aussi, sur les titres. Effacer les collines en courant au travers, trébucher dans les pentes feuillues de l’automne. Tirer tout droit à travers les obstacles, fuir on ne sait quoi vers on ne sait pas davantage quoi, ne voir que ce point de fuite vers quoi on est tendu, ne rien considérer d’autre, parce que la course ne peut pas être partagée; on court. Seul.

Ce sont les mots de la chanson de Kate Bush, ce qui rendrait tentante l’idée d’un Dieu permettant l’échange des places afin de rompre avec la solitude de celui qui court à travers la vie. Ce sont les images de Richardson, l’isolement de celui qui, inquiet, ne se pose jamais en sédentaire.

Ce sont aussi les mots de Jean-Louis Bory à propos du film de Richardson :

« Le beau titre. Comme tous les beaux titres, il satisfait d’abord à son harmonie propre. Satisfaction qui relève du « charme » poétique. Puis viennent les interprétations. Elles sont au moins deux comme pour toute poésie. Au premier degré nous demeurons sur le plan des apparences, de la réalité pure et simple : il s’agit bien d’un coureur de fond qui, tout le long de sa course épuisante, se trouve seul, livré à ses seules ressources physiques et morales. […] Au deuxième degré, sur le plan du symbole : tout au long de sa vie, assimilée à une épreuve sportive, tout homme est ce coureur solitaire, surtout quand il a choisi la révolte. Tout le film de Richardson se bâtit sur l’étroit enlacement de deux suites de scènes en accord avec cette double interprétation ;[…] La réussite de ce film tient beaucoup à l’étonnante présence de Tom Courtenay. D’un physique plutôt ingrat — qui évoque l’oiseau tombé du nid, le petit animal frileux — il joue avec une étonnante variété. […] Excellente bande sonore où la musique, loin de faire double emploi avec l’image, joue en contraste grinçant (les cantiques sur une des images de passage à tabac) ou indique le sentiment suggéré par le mouvement de la caméra (jazz, par exemple, pour souligner la joie ou le burlesque) ; habilité du montage greffant l’une sur l’autre les deux suites d’images d’une façon dépouillée arbitraire. […] Mais la caméra travaille à suggérer par son mouvement les mouvements sur lesquels l’histoire se déroule. […] Elle s’efforce, court, souffle, halète, s’éblouit en accord avec Smith, ou s’immobilise (plan général) pour mieux s’étendre sur les paysages lorsque les quatre jeunes chiens, au bord de la mer, gesticulent à la limite de l’horizon ou que le coureur s’élance dans la vaste fraîcheur de l’aube. »
Jean-Louis Bory – Des yeux pour voir. (Je précise que le texte de Bory est ici cité tel qu’on le trouve sur la page Wikipédia du film, je vous le proposerai en intégralité sous peu).

Voici ce montage, tel que je l’ai trouvé complètement par hasard sur la page Viméo d’un certain Tommy Boy, dont les autres propositions sont tout autant intéressantes :

CFCF – You Hear Colours from tommy boy on Vimeo.

On conseillera, aussi, l’album de CFCF, Continent, qui parvient souvent, comme ce You hear colours, à rappeler quelque chose sans jamais constituer une simple, ni pâle copie; et parmi les choses qui nous rappellent un peu trop les années 80, celle-ci a l’avantage de ne pas provoquer la nausée, ce qui constitue déjà un exploit.

Partager cet article :

Bourreau de travail

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS, SERIAL PORT Laisser un commentaire »26 septembre 2010

Bonne nouvelle pour ceux qui aiment leur métier :

Ils pourront s’y consacrer un peu plus longtemps que prévu.

On devrait s’en réjouir, puisque le travail rend libre, le travail rend égal, le travail est ce que nos patrons (fussent-ils l’Etat en « personne ») nous offrent, le travail humanise, il est la vertu par excellence, l’accomplissement ultime au delà duquel on ne peut qu’aspirer à disparaître. Accessoirement, et même si ces temps ci on demeure prudent sur les citations de Nietzsche, il est la meilleure des polices.

On plaindra dès lors tous ceux qui toujours plus nombreux ne seront pas invités à s’humaniser dans l’emploi, mais on les remerciera de contribuer à rendre la force de travail toujours moins onéreuse, le postulant au titre d’humanité se sentant plus ou moins obligé d’accepter les « offres » qui lui sont faites. Après tout, si on lui donne du travail, il ne va pas demander en plus à être payé pour cela.

Néanmoins, il est possible que dans les temps qui viennent, certains aient un peu moins le coeur à l’ouvrage, dès lors qu’ils voient le point de fuite de la fin du travail filer, toutes voiles du financement des pensions dehors, vers un horizon moins perceptible, moins accessible, plus hypothétique. Et si au mieux on assure la retraite des électeurs fondamentaux de nos actuels dirigeants (les plus anciens d’entre nous, qui sont aussi les plus nombreux), pour les autres, on peut craindre qu’on ne se retire pas, qu’on demeure sur le marché du travail, comme les fruits gâtés qu’on brade en fin de matinée, et que les plus malins glaneront discrètement profitant de leur abandon pour en sucer quelques graines, quelque pulpe; c’est avec les vieux légumes qu’on fait de bonnes vieilles soupes. On peut toujours aller défiler pour la retraite à 60 ans, on perdra. On peut toujours bloquer tout, ça ne fera qu’amplifier ce que les organisateurs du moment pourront alors avec raison présenter comme une victoire. Mais ceux qui nous y poussent ne prennent pas beaucoup de risques : ils sont en fin de carrière, ils sont bien payés, ils sont moins usés en fin de carrière que nous ne le serons dans nos carrières sans fin. Y compris dans la lutte, les dindons de la force ouvrière sont les plus pauvres, et dans mon entourage, ça ne gène pas des agrégés cumulant des heures sup’ (ce qui leur fait toujours moins d’heures à faire qu’un certifié) inquiets de voir leur retraite prochaine calculée sur un salaire pour le moment gelé, comparer la situation à celle des mineurs face à Thatcher, demander aux jeunes collègues de sacrifier des jours de salaire pour sauver leurs fesses déjà posées sur les fauteuils d’avions en partance pour des destinations exotiques où la notion même de retraite n’exoste pas, là où quand on est trop usé pour aller travailler, on vient finir sa vie chez ses enfants.

Il va donc falloir se trouver de solides fictions pour demeurer apte à se laisser tirer du lit par les deux réveils successifs qu’on a posés, le premier sur le chevet, le second à l’autre bout de la chambre, en sécurité contre les cas de réendormissement réflexe, main qui se pose parfois une microseconde avant que la sonnerie retentisse, mouvement somnambule déclenché par la troisième horloge, la plus sournoise, planquée comme un détonateur tout au fond du cerveau, c’est elle qui lance le compte à rebours, 3 – 2 – 1 – 0,0000000001, main qui bloque la sonnerie du réveil pile poil au moment où elle allait faire gueuler TSF Jazz à travers le lit (oui, il y a un truc mal prévu avec les radio réveil : on ne peut pas choisir une station pour l’endormissement et une autre pour le réveil : qui s’endort sur Richard Beirach devra confier son réveil à Al Jareau ou Eric Truffaz, la station vouée aux notes bleues diffusant rarement le dernier Iron Maiden sur le coup de 4h du mat’). On devine bien que plus les années passeront, et plus ne dormir que quatre heures par nuit devra davantage relever de l’insomnie que de l’impatience à se mettre avant l’aube au bureau pour avancer le travail. Et encore, on se satisfera, sans doute de plus en plus, de travailler pour la collectivité, et ne pas voir l’effort produit mis au service d’intérêts privés qui ne semblent désormais capables d’évaluer l’activité que sur le critère d’une profitabilité maximale. Pour les autres, il faudra simplement se faire à l’idée que, Sisyphes nécessairement consentants, les mêmes qui leur demandent de travailler quelques années de plus sont aussi ceux qui les licencient pour ne pas avoir quelques années de moins. Prenons cette habitude : il faut imaginer le travailleur heureux. Prenons aussi celle-ci : il faut imaginer l’oisif malheureux.

Alors, pour donner une piste à ceux qui souhaitent réenchanter leur travail afin de répondre positivement à cette question que je conseille à tout le monde de scotcher sur la glace de la salle de bains, « Veux tu vraiment vivre cette journée ?« , question à laquelle il est plus honnête de répondre positivement avec autour de soi les rasoirs, les médocs, le sèche-cheveux à balancer dans l’eau du bain, plutôt que dans l’ascenseur qui mène du hall d’accueil à l’open-space, voici une initiative de réenchantement qui me semble idéalement calibrée pour laisser la porte ouverte à un éventuel acte de soulèvement contre la routine :

Ces dernières semaines, dans le cadre du lancement de la saison 5 de la série Dexter, les bouchers du Portugal et de Turquie ont pu participer à une campagne de promotion originale. Si en Turquie, l’amusement demeurait bon enfant, les bouchers se contentant de porter des tabliers badgés du nom du boucher humain de Bay Harbor, donnant l’occasion d’une vision un peu inquiétante tout de même, les armes de Dexter étant grosso modo les mêmes que celles des vendeurs de viandes, au Portugal, en revanche, le concept a été poussé un peu plus loin, les boucheries acceptant de déposer dans leurs vitrines et leur étalages des membres humains (faux, le précise t-on (en même temps, qui irait vérifier ?)?) portant des étiquettes de prix, comme n’importe quel autre morceau mis à la vente.

L’idée suit les campagnes lancées aux Etats-Unis, davantage concentrées sur les lieux où le sang peut couler à flots, les fontaines, et les chasses d’eau publiques.

Rassurons nous donc : il y a au moins deux catégories de personnes qui attendent impatiemment de devoir se lever pour aller bosser : les bouchers qui voient leur métier subitement prendre une nouvelle envergure, et un analyste sanguin de la Miami Metro Police Department, qui ne compte pas ses heures mises au service de la justice, puisqu’il cumule deux emplois, dont le second n’est pas rémunéré. Ce dimanche, sur les écrans américains (et dès demain, on n’en doute pas, si les sous-titreurs travaillent vite), Dexter reprend du service, et on ne doute pas que ce soit dans l’enthousiasme, malgré le caractère un peu sombre (c’est peu dire…) de la clôture de la saison 4. Pour tous les autres, qui ont décidément du mal à trouver une quelconque motivation pour se rendre au boulot, et qui ont peur d’y mourir d’une manière que Camus désignerait comme absurde, croiser le chemin de cet homme heureux au boulot peut constituer une alternative.

NB : si jamais vous décidiez de régler le problème par vous-mêmes, sachez que la promotion de la série propose aussi un cellophane semblable à celui qu’utilise Dexter pour ne pas laisser de traces des disparitions dont il est l’auteur. Faut-il préciser que cet équipement n’est utile qu’à la condition de penser à une manière plus « politique » de traiter la question des retraites, et nécessite de se retrousser les manches pour un job en heures nocturnes qui juridiquement relève nécessairement du bénévolat ?…

Partager cet article :

Sweet Black Angel

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS 3 commentaires »23 juillet 2010

Ajoutons au précédent article cet extrait vidéo d’une émission diffusée sur Arte, consacrée aux Black Panthers, ce mouvement avec lequel Angela Davis combattit les oppressions dont les minorités pouvaient souffrir dans les années 70 aux Etats Unis.

Evidemment, le propos est bien éloigné de la tiédeur des propos de Yannick Noah, et l’action des panthères noires, tout comme leurs intentions, ne ressemblaient pas exactement à un programme de retraite de jeunes communiants (l’Angela revue et corrigée par Noah pourrait tout à fait animer un groupe de catéchèse, et sa chanson pourrait tout à fait clore l’office dominical, pour peu que le curé local soit branché « renouveau charismatique »). Aseptiser les révolutionnaires est une activité dans laquelle le marché excelle. Il aurait tort de se priver : c’est rentable (les révolutionnaires sont généralement photogéniques, prennent souvent des poses sexy, font preuve d’une vitalité séduisante) et politiquement payant (en les intégrant au circuit des marchandises, on leur fait perdre leur virginité commerciale, et on les lie au monde qu’ils tentaient de renverser, pour en faire un pilier supplémentaire.

Nulle surprise, dès lors, dans l’hommage dont Noah est l’auteur.

Voici dont cet extrait vidéo :

Et en bonus, le site sur lequel j’ai croisé ce documentaire rappelle opportunément que les Rolling Stones eurent le grand avantage de soutenir Angela Davis en 1972, alors qu’elle était confrontée à des accusations de meurtre, face à une justice américaine dont elle avait tout à craindre. La chanson s’appelle Sweet Black Angel, titre parfois diminué en Black Angel.

A un moment, Jagger demande « Would ya take her place ? » et cyniquement Noah le fait. Plus loin, nouvelle question « Ain’t someone gona free her ? » et opportunément, Noah en fait une esclave de la marchandise, exactement ce contre quoi elle se bat.

Mais il n’est pas tout à fait anodin que le peuple qui a mis ce président ci à sa tête ait comme personnalité préférée un traitre.

Partager cet article :

Commodification

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »22 juillet 2010

Dans un entretien mené le 8 Novembre 2007 avec Gary Younge, pour le Guardian, Angela Davis évoque l’effet que produit sur elle le fait de voir au début du 21è siècle des jeunes filles arborant fièrement des t-shirts sur lesquels sont imprimés des portraits d’elle même dans les années 70, au moment où son combat aux côtés des black panthers et du parti communiste américain défrayait la chronique. Voir ainsi les images de ces luttes devenir un élément parmi d’autres de la panoplie standard de celui qui se veut « opposant » (T-shirts « Angela » pour les filles, « Che » pour les garçons, dans la colllection « Barbie Activist »), étonnait cette professeur d’université pas tout à fait comme les autres, étonnement que Gary Younge écrit ainsi en début d’article :

‘Angela Davis était intriguée par le nombre de jeunes femmes, au sein du public de ses interventions, qui portaient des images d’elle-même dans les années 70 sur leur t-shirt. Alors, elle leur demanda ce que cette image signifiait pour elles. « Elles répondirent qu’en la portant, elles se sentaient plus fortes et davantage connectées aux autres mouvements », dit-elle. « C’était vraiment assez troublant. Ca n’avait rien à voir avec moi. Elles utilisaient cette image pour exprimer qui elles voudraient être et ce qu’elles voudraient faire. J’ai renoncé à me battre contre la marchandisation de cette forme de respect. C’est une guerre sans fin, et on ne gagne jamais »‘. (traduit par moi même, texte original ici même)

Marchandisation, dans le vocabulaire anglais des études sociales actuelles, ça se dit en l’occurrence, « commodification » : transformation des relations sociales en biens marchands.

Sans doute Angela Davis trouverait-elle alors assez troublant le nouveau produit mis sur le marché par Yannick Noah, puisqu’il aura attendu la cinquantaine pour se comporter comme la première groupie venue de l’Angela Davis des années 70. Dans un clip sidérant de volonté d’identification, accompagnant une de ces chansons qui donnent envie d’obliger les gens du spectacle à payer des droits d’auteur à l’histoire lorsqu’ils puisent dans ses pierres angulaires l’inspiration le prétexte à leur nouvelle production censée toucher le public là où ça lui fait par avance du bien, (ce qui aurait pu nous éviter, par exemple, l’évocation à peu près aussi pertinente de Rosa Parks par Pascal Obispo (si vous ne connaissez pas l’objet, nul doute que sa simple évocation ne pourra que vous faire trembler d’effroi)), Noah se pose en observateur agé (comprendre « sage » (comprendre, en fait : l’Afrique est ce lieu dans lequel les personnes agées sont respectées pour leur expérience là où le reste du monde ne sait plus trop quoi faire de ses vieux (oublions alors que le monde « développé a bien compris quoi en faire : des électeurs majoritaires, et la sagesse des vieux sur la question des retraites, on voit quels votes et quelles orientations politiques ça donne, mais bref)) de la victoire d’Obama, liée dans un raccourci « troublant » aux luttes d’Angela Davis.

La chanson ? Une aberration : après une intro à la Shaft, on part pour un truc qui pourrait rythmiquement ressembler à ce que ferait Patrick Sébastien si, perdant l’inspiration, il faisait un album de reprise de la Compagnie Créole. Les paroles sont à l’avenant : « Angela, my home is your home » faisant croire qu’Angela Davis dort dans les rues (les noirs américains sont tous pauvres, c’est bien connu) pour le refrain, et dans les couplets, une espèce de cours d’histoire pour les gros nuls : « Dix neuf cent soixante huit l’amerique est figee – Un ange proteste les ecrous sont rouilles – Un black and that black le souffle des ghettos (oui, ça ne veut rien dire, mais Yannick Noah a la poésie licencieuse) – Les gants noirs se levent un soir a mexico »; dès les premiers mots, on sent venir le propos se posant comme édifiant, mais n’édifiant que ce qui est déjà édifié (en même temps, commercialement, c’est plus payant, le public de ce genre de choses, sans doute majoritaire, préférant de loin, justement, camper sur ses positions et être brossé dans un sens de poils qu’il imagine revêche et hirsute, là où en réalité les produits lissant ont fait depuis belle lurette leur travail de lustrage. J’allais oublier : le refrain s’achève tout seul, d’une balle dans la tête, par un « Ton nom dans nos vies résonne », avec une bonne vieille relégation du verbe en fin de proposition, même pas relative, comme font les enfants quand ils écrivent un poëme, et qu’ils n’arrivent plus à ficeler leur phrase en faisant en sorte que ça rime (il faut dire que pour une rime aussi riche que l’assonance précieuse entre « home » et « résonne », on serait prêt à pas mal de sacrifices grammaticaux !)

Le clip ? Un bidule assez étrange, avec reconstitution des quartiers « populaires » des années 70, avec un bar à la déco typique (au passage, on remarquera le léger glissement social opéré : le bar dans lequel Noah vient lire sa biographie d’Angela Davis n’est, au regard des standards des seventies, pas très populaire, preuve que pour les très riches, ce qui est simplement middle class se veut « populaire »; passons), et Noah en homme disons, « mûr », venant en costard qu’on croit au départ gris, enchapeauté comme se doit de l’être l’homme élégant qu’il est, lire à sa table habituelle la biographie d’Angela Davis que le patron du bistrot a reçue pour lui. Du coup, léger télescopage, puisqu’on peine à comprendre comment dans l’Amérique des années 70 circulent déjà d’épais volumes dédiés à la vie et à l’oeuvre de la militante de la cause noire (mais le clip tout entier a ceci de particulier qu’il ferait croire à toute personne pas très informées (ce qui doit constituer une part non négligeable du public potentiel d’un tel objet) qu’Angela Davis est morte, ce qu’elle semble tout à fait apte à démentir elle-même, puisqu’elle est bel et bien de ce monde, et qu’elle s’exprime encore, ne serait-ce qu’en tant que professeur. Peu à peu, le paradoxe temporel s’annule, puisqu’au fil des séquences montées à la va comme j’te pousse, on comprends qu’en fait le noir et blanc de l’image était de pure circonstance, c’est bien aujourd’hui que Noah découvre la cause noire américaine d’il y a 40 ans (ce qui ne me rajeunit pas exactement, mais passons aussi), dans un café à la mode, dans un costume so fashion, puisqu’une fois colorisé, le strict ensemble noir s’avère être en réalité rouge vif (oui, l’Afrique, son goût pour les couleurs, etc.), dreadlocks en bataille sous le chapeau classe. Evidemment, comme aux plus beaux jours des clips (c’est à dire comme dans les années 80), on coupe tout ça par des plans de Yannick Noah « en civil », (c’est à dire qu’on le croirait habillé de pied en cap de la ligne de vêtements dont il faisait la promotion il y a quelques années (L’ombre du zèbre, ça s’appelait (oui, l’Afrique, ses animaux rayés, etc.), je ne sais d’ailleurs si c’est encore d’actualité, puisque maintenant, c’est une ligne de cosmétiques que Noah sponsorise)), chantant dans les rues, la bio d’Angela sous le bras, accompagné d’un journal avec Obama en une. A la fin, grand moment, le Yannick Noah « civil » croise le Yannick Noah « fictif », ils se jettent un coup d’oeil entendu, du genre « Hey man, on est dans les mêmes luttes, hein ? ». Au delà du caractère tout à fait naze, on sent le dispositif efficace sur un esprit un tout petit peu simplifié par l’absorption massive de clips sur MCM : la distanciation entre les deux versions de Noah ne peut qu’accréditer le fait que, si celui qui a un costume rouge est fictif, alors celui qui marche en tongs (Oui, l’Afrique et ses pieds nus (Ah, si vous aviez regardé la saison 2010 de la Nouvelle Star, sur M6, vous auriez vu, dans un des tout premiers prime, une passe d’armes courte mais puissante entre une candidate, toute en blackitude et, »donc », venue chanter pieds nus sur scène, et Marco Prince (dont on espère qu’on se souviendra davantage de quelques bons moments avec FFF que de cette participation à ce jury), lui demandant pourquoi elle chante pieds nus, et lui envoyant, alors qu’elle se justifie par ses racines africaines « Ah oui ? On marche pieds nus en Afrique ? Bref, parfois, la télévision soulage) et en t-shirt rouge dans la rue doit être le VRAI Yannick Noah, celui qui est donc vraiment soutien d’Obama, de manière totalement sincère et totalement étrangère à toute question de marketing.

Maintenant, on peut se demander ce qui permet à Noah la petite privauté qui consiste à désigner Angela Davis comme sa « sister » (oui, les paroles osent dire ça : « Angela my sister »). On a beau retourner le clip dans tous les sens, le seul dénominateur commun entre Davis, Noah, et Obama, c’est la couleur de peau (alors même qu’à les regarder avec un peu d’attention, c’est à dire comme on regarde des êtres humains, précisément, ils n’ont pas la même couleur de peau). Sans faire mon Zemmour, j’aimerais bien savoir ce qu’on penserait d’un blanc, qui désignerait quelqu’un d’autre comme son frère uniquement sur la base de la couleur de peau. Et successivement, on aimerait savoir pourquoi, si on identifie ce second cas à du racisme, c’en serait moins dans le premier.

Parce que finalement, de deux choses l’une : soit on considère qu’on est post-raciaux, que la couleur de peau, on s’en fout, qu’on est des êtres humains, et qu’on voit ça avant tout chez l’autre, ce qui est a priori le discours public de quelqu’un comme Noah (humanisme pop, on est tous frères, chantez tous main dans la main à mes concerts, venez en tongs c’est cool), mais dans ce cas, on saisit mal pourquoi le choix précis d’Angela Davis, et particulièrement dans cette mise en scène et dans ces propos (on est frère et soeur, ma maison est ta maison (hey, franchement, la maison réservée par préférence aux semblables, ça rappelle rien, ça ?)). Soit ça fait bel et bien une différence, la couleur de la peau, mais alors on se cale pas bien au chaud dans la case commerciale de la musique ouverte sur le monde, et on soutient pas Ségolène Royal; politiquement, on rejoint plutôt Dieudonné dans son étrange combat, moins mainstream, moins commercial sans doute, mais finalement plus clair.

On objectera, je le sens, que ce n’est pas la noiritude d’Angela Davis à laquelle s’associe Noah; qu’en fait, c’est son combat politique qui est au coeur de sa commodification. Douteux, pour deux raisons : D’une part, on se garde bien, tant dans la chanson que dans le clip, de faire référence au fait que Davis soit une militante communiste, par deux fois investie par son parti pour se présenter aux élections présidentielles américaines (vous imagineriez, vous, qu’ayant mené un tel combat, on n’en dise pas un mot dans un « hommage » qui vous serait fait ?). D’autre part, l’association avec Obama relève dès lors de la véritable manipulation : elle fait croire que le prétexte de la couleur de peau est un lien que rien ne peut venir casser, pas même l’opposition politique. Pourtant, Angela Davis s’exprime sur Obama (c’est un des avantages liés au fait d’être vivant : on peut s’exprimer soi même, et on n’a pas besoin d’opportunistes pour faire à sa place), et si elle salue son élection, c’est plus pour ce qu’elle dit de l’Amérique actuelle que pour le projet politique qu’il mène. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il est noir qu’elle le soutient. Dit autrement, elle n’exprime pas de préférence pour les gens noirs. Pour mettre les points sur les i, elle n’est donc pas raciste. Pire, elle voit bien comment la position post-raciale d’Obama peut jouer contre les classes sociales défavorisées américaines (majoritairement composée de gens de couleur, mais elle voit d’abord en eux des pauvres, pas des noirs) :

« Il (Barrack Obama) est vendu comme l’incarnation de l’indifférence à la couleur de peau. C’est l’idée qu’on est passé en deçà du racisme en ne prenant même plus en compte la question de la race. C’est ce qui fait de lui, dans la tête des gens, un candidat crédible pour la présidence américaine. Dans cette période, il est devenu le symbole de la diversité, et ce qui est notable dans sa campagne, c’est qu’il n’ait pas cherché à s’engager sur la question raciale, au-delà de ce qui a déjà été déjà fait.

L’administration républicaine est déjà celle qui, dans l’histoire, fait le plus preuve de diversité. Mais si l’inclusion de noirs dans la machine de l’oppression a comme projet l’augmentation de l’efficacité de la machine, c’est tout sauf un progrès. Il y a plus de noirs que jamais à des postes de pouvoir, et à des places visibles. Mais il y a aussi bien plus de noirs encore qui ont été repoussés tout en bas de l’échelle sociale. Si les gens réclament la diversité dans un objectif de justice et d’égalité, c’est bien. Mais il y a aussi un modèle de diversité qui serait la différence qui ne fait pas de différence, le changement qui ne change rien. » (The Guardian – 30 Janvier 2008)

En somme, et on comprend bien la logique de classe économique qui pousse Noah à se tenir dans cette position, faire référence à une communauté noire, c’est se permettre d’être aveugle à la considérable diversité économique qui existe parmi les personnes dont la couleur de peau est ressemblante. Et de nouveau Angela Davis tient un propos beaucoup plus net, que Noah ne reprend évidemment pas :

« On s’est habitués à penser qu’il y avait une communauté noire. Elle a toujours été hétérogène, mais on était toujours apte à se sentir comme faisant partie de cette communauté. J’irais jusqu’à dire le racisme d’une bonne part de la classe moyenne noire, envers la classe ouvrière noire n’a rien à envier au racisme des blancs envers les criminels noirs. Le jeune noir en baggy qui traine dans les rues apparait tout autant comme une menace aux yeux des noirs de la middle class. Dès lors, la mobilisation des communauté noire n’est plus possible comme l’était dans le passé » (The Guardian, 8 Novembre 2007).

Cette distance, cette fracture sociale (réelle, celle-ci, car elle a brisé ce qui fit preuve d’unité), c’est évidemment celle que tait Noah dans son clip, parce qu’il faudrait mettre alors les pieds dans ce qui est moins télégénique et fédérateur, particulièrement en période de crise, et qu’il vaut mieux créer une unité fictive entre gens qui semblent se ressembler, que mettre le doigt sur ce qui sépare vraiment, afin d’ébaucher des bribes de solutions politiques. Et on imagine qu’il y a, dans pas mal de bars branchouilles, à la déco datée, avec des portraits d’Angela Davis réduite en simple hairdo, pur élément de style of life, un certain nombre de personnes, colorées ou pas, finalement davantage liées par leur aisance économique que par leur couleur de peau, qui se font plaisir en relisant quelque vieux volumes sur les luttes passées, histoire de mieux fermer les yeux sur les combats actuels.

Parmi eux, certains sont mêmes capables de vendre cette nostalgie aveuglante. On comprend mieux pourquoi ils auraient du mal à voir en Angela Davis davantage une camarade communiste qu’une soeur noire.

Partager cet article :

Le rêve bleu (bleu UMP cela va sans dire)

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »22 juin 2010

Ceux qui ont pris la sale habitude de regarder, sur Canal+, en soirée, le mal nommé Grand Journal sont accoutumés aux tirades d’Aphatie sur la déontologie journalistique. Ce soir, il ne nous a pas déçus, puisqu’il a réussi à justifier le manque de sens moral des joueurs de l’équipe de France de foot par les failles déontologiques des journalistes qui laissent trainer des micros là où les chroniqueurs de plateau tv ne se donnent pas la peine de les poser eux-mêmes.

Mais il a fait plus fort encore : pendant 45 minutes, il a eu en face de lui Xavier Bertrand et Benoit Hamon, alors même que le nom d’Eric Woerth, actuel ministre du travail, de la solidarité et de la fonction publique (le genre de nomination qui sonne comme une menace pour les principaux intéressés), est touché par une affaire dont la principale protagoniste n’est autre que sa femme, employée de la plus grosse fortune de France, dont on apprend qu’elle organisait sa propre évasion fiscale alors qu’Eric Woerth était ministre du budget.

Autant dire que le premier étudiant en journalisme venu aurait saisi l’occasion de cuisiner un peu Xavier Bertrand sur ce qui pourrait ressembler un peu trop à un conflit d’intérêt. Mais il n’en fit rien. Pas une allusion à ce qui ressemble quand même fortement à une situation politique pour le moins gênante. Il ne fut question que de joueurs de foot, de grève de millionnaires, de Ribéry se sentant abandonné par les medias. Hamon n’en profita même pas pour montrer quelles sont les spécificités d’un courant politique qui aurait pu tirer quelqu’avantage à voir le football constituer une expérience au cours de laquelle ce ne sont plus des prolétaires qui regardent d’autre prolos jouer à la balle, ce ne sont pas non plus des prolos qui regardent jouer des millionnaires, désormais, ce sont des prolétaires qui regardent des joueurs faire grève. Mais non, il a tenu à donner son petit avis sur le foot lui même, comme si cela avait une quelconque importance. Et Aphatie ne l’a à aucun moment ramené à la raison et à ses engagement, pas plus qu’il n’a posé quelque question que ce soit à Xavier Bertrand sur le sens profond de la présence, à la gestion du budget de la France, d’un homme qui se trouve être le mari d’une employée de Mme Bettencourt, dont il semble de plus en plus évident qu’elle est une évadée fiscale notoire.

Finalement, quand Mme Boutin sous entendait qu’Aphatie était sans doute aussi peu compétent, en journalisme, qu’elle même ne l’était en matière de réflexion sur les conséquences sociales de la mondialisation, elle ne se trompait peut être pas.

Partager cet article :

Merleau-Ponty sur le dancefloor

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", 25 FPS, HYBRID, MIND STORM, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »16 juin 2010

Entre deux nuages de cendres nous parviennent d’Islande des échos, des voix, qui témoignent que si règne là comme ailleurs l’inquiétude économique, une chose est certaine cependant : une âme demeure, qui ne semble pas être à vendre, et elle s’exprime à travers des chants qui parviennent à être singuliers sans être folkloriques. C’est d’ailleurs sans doute là un signe distinctif des cultures encore vivantes : elles n’ont pas besoin d’enfermer leurs particularisme dans le chloroforme; elles laissent faire et les germes poussent d’eux mêmes.

FM Belfast, c’est un peu ça. Originaire de Reykjavik, ce groupe produit une musique électronique, mais incarnée, vivante, respirant fort, sans doute pour mieux combattre les effets du froid, énergique et légèrement nostalgique; pop, en somme.

Musicalement, comme on dit, ça se laisse écouter. Mais le groupe devient plus intéressant quand il s’associe au duo de Daniels (Daniel Scheinert et Dan Kwan), pour produire un clip tout en jeux de mouvements sur le titre Underwear. Que ce titre n’éveille pas dans le lecteur lubrique qui sommeille en tout lecteur des pulsions qui penseraient s’assouvir dans ces quelques minutes de vidéo : d’assouvissement de ce genre il n’y a point dans ce clip, même si la fin en justifie le titre. Il s’agit plutôt d’un travail sur les mouvements relatifs des corps et des regards portés sur eux, le point de vue étant sans cesse posé quelque part, on ne saurait trop dire où, entre le point de vue objectif sur des êtres qui dansent et l’accompagnement de ces corps en mouvement selon leurs propres trajectoires. Ce travail prend toute sa consistance lorsqu’une période d’accalmie permet à l’une des danseuses de regarder son propre mouvement dans le miroir, mais décalé, insaisissable mais pas tout à fait circonscrit au seul instant présent.

On pense à Merleau-Ponty, parce que ces danseurs semblent faire, au sens où lui en parle, l’expérience de la chair. On y pense aussi parce qu’adoptant, par l’intermédiaire des réalisateurs, ce point de vue flottant, on ne voit pas ces danseurs comme des objets, mais plutôt comme des projections de nos mouvements internes, à moins qu’ils ne projettent sur nous leur propre énergie motrice. Si la chair est ce qui de moi déborde du corps sensible pour éclabousser, repeindre le monde, mais si c’est aussi ce qui en moi est touché par le monde, alors il n’y a pas de regard porté sur ces danseurs, mais une participation incarnée à leur propre mouvement. On pense aussi à Rousseau et à sa manière de concevoir l’art débarrassé de toute représentation pour devenir une présence pure. On pense à David Delachapelle filmant le krump dans Rise. On pense enfin à l’art brut, dans la manière qu’ont ces artistes de ne même pas glisser entre eux et le monde l’épaisseur de l’art, dont ils n’ont que faire, parvenant ainsi sans même le chercher à devenir pures projections, et écrans sur lesquels projeter.

Partager cet article :

This is your land

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 24 FPS, MIND STORM, SCREENS Laisser un commentaire »13 juin 2010

« Contemple là, cette terre, telle que Dieu l’a donnée à ceux qui l’habitent. N’est elle pas visiblement et uniquement disposée, plantée et boisée pour des animaux ? Qu’y a t-il pour nous ? Rien. Et pour eux, tout : les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources, le gîte, la nourriture et la boisson. Aussi les gens difficiles comme moi n’arrivent-ils jamais à s’y trouver bien. Ceux-là seuls qui se rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres, les poètes, les délicats, les rêveurs, les chercheurs, les inquiets ? Ah les pauvres gens ! »

Guy de Maupassant - L’inutile Beauté; extrait des Contes et Nouvelles.

En si peu de temps se téléscopaient les vidéos pirates d’une terre qu’on se déchire en pleine mer, dans une guerre qui oppose ceux qui la croient promise, et ceux qui pensaient l’habiter, et les dernières images d’une communauté qu’on avait pris l’habitude de voir se battre contre la terre sur laquelle elle avait échouée.

Dans chacun de ces régimes d’images, l’exil est la loi, la colonie est un refuge contre l’errance; et l’ennemi, c’est « les autres ». Hostiles a priori, irrémédiablement irréconciliables,sur ces théâtres des opération, il faut maintenir les vigiles en place, et organiser la relève de la garde. Qu’on navigue sur le Mavi Marmara ou qu’on vole à bord du vol Oceanic 815, les trajectoires comme les destins sont toujours des lignes brisées et les îles sont des prisons. Pour les uns comme pour les autres, les embargos sont la règle et les avenirs se dessinent sur des horizons certes dégagés, mais hors d’atteinte.

Il en va ainsi lorsque l’histoire tourne en boucle sur son propre cycle. Ouvrir les yeux, les fermer, échoués conscients ou inconscients sur une seule et même plage, c’est du pareil au même; et les problèmes essentiels ne trouvent pas de réponse.

Partager cet article :

Copyright © 2012 Ubris | Créé avec Wordpress 3.0.4 - Thème par miloIIIIVII | Connexion