Cette non-femme est l’avenir de l’homme.

In 25 FPS, HYBRID, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM, SCREENS
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Il y a des faits d’armes qui rendent ceux qui en sont les auteurs comme définitivement intouchables, comme sacrés. Ceux qui ont donné de leur personne pour libérer leurs plus ou moins semblables font partie de cette catégorie d’être humains auprès desquels nous autres, pauvres mortels trop préoccupés par nos propres petites affaires, paraissons un petit peu modestes, un peu comme si on n’était pas fabriqués à la même échelle. Normalement, être nous mêmes si petits, et en savoir certains autres si grands devrait nous pousser à demeurer modestes, à ne pas trop nous la ramener. Normalement.

Je devais placer cette petite intro, là, parce que je vais être en désaccord avec Didier Lestrade, dans les lignes qui viennent. Et ça m’embête un peu d’être en désaccord avec lui, parce que ça devient un truc un peu à la mode ces derniers mois, et que je trouve la manière dont on lui tombe dessus pas très « reconnaissante ».

Mais là aussi, on a bien appris sa leçon, et on a la mémoire courte.

Alors, c’est avec toutes les précautions d’usage que je vais, un peu, être en désaccord avec lui.

Tout d’abord, je vais le dire : il faut lire Didier Lestrade. Dans un paysage littéraire où l’homosexualité est encore souvent portraitisée d’une manière digne de l’exposition des monstres dans les foires au début du 20eme siecle, ou alors comme une sorte de force obscure engageant ceux qui en sont porteurs dans une destinée nécessairement ombrageuse, ses livres ont le talent de proposer une vision légère de l’homosexualité, (non pas que la situation de l’homosexuel ne soit pas problématique, mais on ne peut pas non plus affirmer que par essence, il soit définitivement condamné à une quelconque malédiction) tout en parvenant à garder la mémoire sur un parcours qui a du traverser pas mal de dangers, tant politiques que sanitaires. Et quoi qu’on puisse penser de son tout dernier livre, Act Up, une histoire demeure pour moi un véritable livre de témoignage, assorti d’une vraie réflexion sur la politique, au sens noble, et les titres suivants constituent une voix rare dans le « milieu », une voix soucieuse de transmettre, de constituer une filiation, un héritage, de passer un relais culturel. Cherchez bien, par les temps qui courent, c’est plutôt rare.

buckangel0206_01.jpgEt pourtant, pardois, Didier Lestrade se trompe. Mais peut être pas pour les raisons pour lesquelles on l’attaque. Ainsi, dans son dernier livre, Cheik – Journal de campagne, écrit il à propos du film Cirque noir : « Le pire qui me fut donné de voir, c’est cet atroce film de Titan, Cirque noir, où des mecs baraqués commencent une scène de sexe, bientôt rejoints par un autre mec baraqué qui, pour une raison étrange, garde son pantalon -ce qui est assez rare dans la pornographie. Plus tard il finit par se déshabiller et on découvre, horreur, que ce mec viril a un vagin. Quand j’ai vu ça l’effet a été tellement débandant que je n’ai pas pu me branler pendant trois jours. » Pour ce qui est de la description, rien à redire. Pour ce qui est du jugement en revanche, on peut le discuter.

Parce que finalement, c’est quoi le problème ? C’est celui de la déception. Un film porno est fait pour satisfaire une attente, qui peut être plus ou moins complexe. En ce sens, le film X fonctionne sur celui qui en est amateur exactement comme Taxi 4 le fait sur l’amateur de poursuites beaufs en bagnole customisée : on sait ce qu’on vient voir, et théoriquement le film est fait pour mettre fin à cette attente. Le rendez vous est donc balisé, le scenario de la rencontre est fixé d’avance. Dans le film Cirque noir, la donne est un peu bouleversée quand, sur la fin, le personnage décrit par Lestrade apparait pour ce qu’il est : un transexuel F2M, une femme qui a entamé un bouleversement suffisamment profond de son corps pour qu’en fait, on ne se soit pas douté une seule seconde que c’était une femme qui était à l’écran. Sauf que même sur ce terrain, on reste en quelque sorte sur sa faim, car la transformation n’est pas achevée : l’acteur(rice) est un homme avec des organes sexuels féminins. Et à moins d’appuyer sur la touche « stop » de la télécommande, il va bien falloir s’y faire.

Mesdames, Messieurs, let me introduce you to Buck Angel, être humain qui ne rentre pas facilement dans nos catégories habituelles : ni homme mi femme, n’ayant pas l’intention de pousser plus loin la transformation déjà bien avancée, en d’autant plus parfaite possession de ses moyens qu’elle les a pleinement choisis, constitués, mis en place, batis. Face à nous autres, qui nous sommes résignés à nous contenter de ce que notre corps a comme atouts, et à « faire avec », Buck Angel a pris les choses en mains et s’est construit un corps sur mesure, parfaitement ajusté à la place qu’elle prend dans le monde. Bon, le problème, c’est que c’est pour nous autres tellement sidérant qu’on a un peu l’impression qu’il(elle) est nulle part, ou ailleurs. Et si on suit bien Lestrade, on dirait bien qu’il n’avait pas vraiment pris ce rendez vous sur son écran.

main.gifEn fait, il y a deux malentendus, l’un est lié au porno lui même, l’autre est lié au cheminement que prend l’humanité. Le porno, tout d’abord, peut, comme tout type de film, être réduit au contentement qu’il est censé produire : sur n’importe quel site vendant ce genre de produit, les films sont classés selon le contenu des scènes. Ainsi, le spectateur sait qu’il aime voir tel ou tel type d’acte, dans tel ou tel type de décor, avec tel ou tel type d’acteurs. Ca va même assez loin dans le détail, et le paramétrage efficace du moteur de recherche doit théoriquement amener à la satisfaction. C’est efficace, mais ça ne correspond pas tout à fait à la manière dont fonctionne le désir : quand tout est prévu d’avance, il s’agit plutôt de simple manque et de consommation. Rien de plus. Le désir a une part de déséquilibre, d’imprévu, de danger, de remise en question, de « pas voulu » qui flirte dès lors avec la déception : le désir est l’expression de ce qui, en nous, en veut davantage, et même plus encore : c’est ce qui en nous veut obtenir ce qu’on ne sait même pas vouloir, ce qui veut découvrir en nous mêmes des sources insoupçonnées de satisfaction. Un seul ciel ne suffit pas à étancher la soif du désir, et si le septième ciel lui est promis, un huitième sera alors nécessaire pour l’animer. L’irruption de Buck Angel est une des rares choses qui permettent au porno de remplir encore en de rares moments d’exception ce rôle de détournement de plaisir, et ça se paie évidemment au prix d’un léger inconfort, d’un certain malaise, exactement comme, parfois, on peut être embarqué dans un truc pas prévu, qu’on y va quand même, sans trop savoir si on est consentant, en se disant « Oh merde », mais on y va quand même parce que la fascination est plus forte que tout.

Le second malentendu, il se trouve peut être sur l’être humain lui même et sur la manière dont on le conçoit. Evidemment, Buck Angel explose littéralement toute conception admise de ce qu’est un homme. Evidemment, il(elle) s’apparente facilement à un hybride tel qu’on est à la frontière de l’inhumain. Tod Browning serait encore de ce monde, il appellerait Buck pour lui offrir un rôle de premier plan dans Freaks. Autant dire que Cirque noir lorgne d’ailleurs allègrement vers l’ambiance circatienne du film de Browning, sans parvenir pendant sa majeure partie à lui arriver à la cheville. Ce n’est que dans cette dernière scène, scabreuse à souhait, que le trouble peut toucher le spectateur. Mais de la même manière que Freaks va, en éclaireur, définir sur de nouvelles bases ce que c’est qu’un être humain, et élargir le champ des possibles en la matière, Cirque Noir éclaire pour nous un aspect de l’humanité que nous ne connaissions pas encore, et ouvre à l’humanité des perspectives insoupçonnées.

buckangel0206_05.jpgNous sommes donc, y compris les meilleurs d’entre nous, attachés aux choses telles que nous les connaissons. L’Autre, dans toute sa différence, nous effraie et nous l’évitons. Pour autant, cet Autre est là, et plus on l’évite, plus il s’impose à nous, par provocation semble t il. Mais c’est dans notre refus, dans notre attitude braquée que se situe la véritable source de la provocation. Alors Didier Lestrade, sans doute parce qu’il nous aime, s’inquiète de voir la génération suivante partir sur des tracés qui n’avaient été, jusque là, parcourus. On ne peut nier le caractère dangereux de ces trajectoires vierges. Mais de la même manière que l’humanité a toujours envoyé des éclaireurs sur des territoires inconnus, au delà des mers, en orbite autour de la Terre, sur la Lune, Buck Angel est pour nous un éclaireur envoyé dans notre futur, dans ce que nous ne sommes pas encore. Le rejet est compréhensible, car on ne peut que s’inquiéter quand nous investissons un territoire qui jusque là n’existait pas, si ce n’est en tant que fantasme, ou comme cauchemar. Mais peut être devons nous une certaine reconnaissance envers ceux qui nous devancent, qui ont le courage (parce que, quand même, il faut se lancer…) de mettre les pieds là où nous n’avons pas osé nous rendre, oubliant ainsi de satisfaire les désirs déjà répertoriés.

Finalement, nous avons là entre ces deux extrêmes que sont Lestrade et Angel, les deux pôles entre lesquels nous sommes en tension, et qui nous constituent : un passé dont nous avons tout motif d’être fiers, et pour lequel nous pourrions avoir un minimum de reconnaissance, et un à-venir qui est notre nouvelle perspective et notre future fierté, qu’on ne peut dès lors pas déjà rejeter, qu’on se doit même d’accueillir, car il pourrait être notre héritier dans la famille des mal-aimés. Nos élites ont finalement ceci d’insidieux qu’elles peuvent nous écarteler, et dans une certaine mesure, cette déchirure est aussi une expression de notre désir.

2 Comments

  1. Excellent article qui de plus résume bien le paradoxe de la communauté homo, qui prône le droit à « leur » difference, mais ne supportent pas quand même en ce qui les concerne ça ne rentre pas dans les petites cases… Voir comment les bisexuels sont souvent perçus comme des traitres à la cause par certains.

    Sinon j’aime bien ton blog, je le met dans mes favoris ^^

  2. Ah !!
    Un peu de présence féminine, ça ne pourra faire que du bien à ce blog !
    Merci pour la lecture et le commentaire !

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