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La foi selon les Shiny Toy Guns

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You are the One - Shiny Toy GunsBien sûr, on pourrait, on devrait même, signer, tous autant que nous sommes un accord multilatéral, omnilatéral même, selon lequel on renoncerait pour le restant de nos jours à écouter un quelconque titre dont les paroles utiliseraient, à un moment ou à un autre, la séquence de mots « you are the one ». Alors autant dire que des morceaux dont c’est, en plus, le titre, il faudrait dresser un véritable embargo pour les maintenir au large, à distance, il faudrait creuser des galeries souterraines dans lesquelles on pourrait envoyer les auteurs, les compositeurs, les interprètes tarés qui osent encore produire ces chansons comportant ces mots : « You are the one ». Charles Aznavour y beuglerait ses inepties en compagnie de la bande de Grease au grand complet, le groupe A-ha ferait les choeurs, on imagine déjà leurs folles chorégraphies dans ses souterrains pour atterrants. Michael Jackson y pousserait la chansonnette avec les Shiny Toy Guns, ici présents, fraîchement débarqués dans l’univers parallèle des groupes qui osent encore intituler une chanson « You are the one ».

En même temps, voila bien quelque chose qui nous est totalement étranger, à nous autres français ; l’aptitude à chanter des conneries sans nom, des trucs que même les statues de l’ïle de Pacques sous acide, contemplant les hommes qui les érigèrent jadis en train de crever la dalle parce qu’ils ont tout pourri leur île, et que l’embêtant avec une île, c’est que justement, c’est une île (tout comme l’embêtant avec une planète, c’est que, justement, c’est une planète), eh bien même ces statues autochtones n’auraient pas, dans ce désespoir noyé sous la drogue, écrit des trucs pareils :

« You are the one
You’ll never be alone again
You’re more then in my head
You’re more »

Très fort. Maintenant, Barbelivien peut se présenter à l’académie française, si les immortels ont écouté les Shiny Toy Guns avant de voter, le contraste devrait paraître suffisamment criant pour qu’il prenne directement la tête des petits hommes verts. Mais ce n’est pas étonnant qu’on n’aime pas trop ça, les chansons qui braillent « You are the one », en France. C’est normal, parce que sur ce territoire où on bouffe du curé au ptit dej’, dans ce pays où on est, quand même, bien attaché à la laïcité, on a du mal avec les chansons qui ne peuvent être chantées qu’avec la foi la plus sincère. Parce que c’est ça qui rend ces chansons possibles outre manche, et outre atlantique : la capacité à glisser de la foi à peu près n’importe où : Sex Machine ? ça vient de la foi. Beat It ? Ca vient de la foi. Sleeping bags des ZZ Top ? Ca vient de la foi. La quasi totalité de ce qu’on aime dans la pop anglo-saxonne se passe allègrement du passeport intello que nous réclamons à chaque chanteur français, sous peinre d’être immédiatement renvoyé dans son pays d’origine : l’anonymat. Tout ça parce que nous autres, on l’a pas trop, la foi. Ca donne l’air ridicule. C’est simple : dès qu’on chante un truc débile avec conviction, on devient un clone de Jean Pierre François. Forcément, ça calme. Du coup, pas besoin de rappeler Mireille Mathieu à la rescousse pour que le 21ème siècle soit spirituel. Dans leur grande bonté, nos amis anglophones nous donnent notre refrain quotidien, que leur volonté soit faite. Amen. Et aujourd’hui, ce sont lesShiny Toy Guns qui distribuent la communion. Autant dire que la foi, eux, ils l’ont. C’est simple, on dirait les enfants cachés de Kim Wilde (qu’on devrait canoniser maintenant pour l’ensemble de son oeuvre (enfin, la partie de son oeuvre qu’elle a effectuée de son vivant…)) et des Buggles (vous savez ? « Video killed the radio star »). Voila des parents bons chrétiens, aptes à porter sur les fonds baptismaux une progéniture pleine de simple esprit, celui qu’il faut pour chanter n’importe quoi en y mettant tout son coeur.

Nous y voila donc : en ces temps sans espoir, il fallait bien que la pop nous offre un de ces remèdes dont elle a le secret, un de ces moments où le monde s’abolit pour laisser la place à une sphère temporaire, une zone d’autonomie comme dirait Hakim Bey, au sein de laquelle c’est l’insouciance qui commande. On ne se pose plus de questions, on s’abandonne, on chante en langues (qui est soit le langage de l’esprit saint, soit la version NAP du yaourt), on braille des idioties comme si il s’agissait d’une sentence de mort, d’une annonce de licenciement, du récit de l’apocalypse dicté par Dieu himself. L’important c’est d’y croire. Pas étonnant que ce soit maintenant que ça nous tombe dessus : dans ces années 00 qui ressemblent de plus en plus aux 80′, où on écoute « A cause des garçons » en matant des mecs se déhancher comme le faisaient les kids dans le clip de Jam (vous vous souvenez ? Bambi déjà sur les rotules qui ne danse plus lui-même mais fait venir les gosses de Kriss Kross (vous savez ? les gamins pour lesquels l’argument marketing était qu’ils mettaient leurs fringues à l’envers…) pour prendre un relais… qu’ils ne garderont pas bien longtemps), où Pujadas nous annonce très sérieusement, à 20 h., que la Tektonik est un véritable nouveau mouvement culturel, on a des chances de bientôt voir les New Kids on the Block se reformer. On a même un gouvernement avec des vrais morceaux d’hommes de gauche dedans, et après tout, ils sont sans doute au moins autant sincèrement de gauche que ceux qu’on a connus dans les 80′. Pas étonnant que ce soit dans les temps sans espoirs que les chants de pure foi réapparaissent, comme pour nous soutenir, comme pour nous dire « Regarde, tout est insensé, on perd complètement le contrôle de tout, mais écoute bien les paroles, vois comme elles collent bien au temps présent, admire leur formidable vacuité; oh et puis non tiens, ne les écoute même pas, habitue toi à entendre sans écouter, à laisser simplement ces grands flots de vide te pénétrer, t’habiter de fond en combles. Plonge, oublie la corde solidement accrochée au dessus de toi, saute du tabouret, laisse toi aller, parce que… « You are the one ».

Retenez bien le principe : moins c’est soutenable, plus c’est con, et plus ça réclame sa bonne dose de foi. La règle ne souffre aucune exception, et elle vaut, bien sûr, dans l’autre sens. Alors, s’il fut un temps où la religion fut l’opium du peuple, si certains ont pu se shooter à coups de cantiques, il est probable que cette nécessaire ferveur peut se vivre, aujourd’hui, dans le silence apparent des lecteurs mp3, chacun dans son coin, apparemment séparés les uns des autres, et pourtant communiant dans une même prière : « You are the One ».

Amen

3 Replies to “La foi selon les Shiny Toy Guns”

  1. J’aime bien cette chanson, pourtant je ne suis pas né de la dernière pluie. J’aime bien l’innocence, et le fait de pouvoir encore écrire une chanson qui dit « You are the one », qui fait rêver.

  2. Oliv’, je ne pense pas qu’il faille etre tombe de la derniere pluie pour apprecier des chansons simples sans etre simplistes : c’est sans doute le talent particulier de la pop que de reussir à tisser ensemble le caractère spirituel de nos vies (parce que, quand même, dire « you are the one » à quelqu’un d’autre, ça reste « un peu » puissant, comme moment, non ?) avec un flux purement physique de véritable plaisir. Comme si la pop (et sans doute particulièrement quand elle puise ses forces dans la soul, comme le fait la musique disco) était cette forme artistique qui réussit à reconnecter notre corps avec notre âme. C’es peut être ça, l’innoncence : l’unité retrouvée.

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