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The Leftovers

Bon, les vacances, c’est fait.

Il est sans doute temps de se remettre un peu au travail. Quel meilleur jour pour celà ? Devant moi, Pierre Gattaz applaudit le discours d’un premier ministre censé être socialiste; pour peu que ce mot ait encore un sens, et il semble acquis que le marché est au dessus de l’humanité, qu’il est la nature de la vie, là où les formes sociales ne seraient que des circonstances aléatoires qui, elles ,devraient sans cesse s’adapter aux planchers imposés par la « nature » (c’est à dire le capital, auquel tout est voué). Mieux encore, hier, Judith Waintraub, sur BFM (permanence du Parti qui s’obstine à la présenter non comme simple adhérente, mais comme « journaliste ») applaudissait une partie du nouveau gouvernement, sous prétexte que Valls et Hollande se seraient convertis à un « socialisme moderne », c’est à dire, selon elle, un socialisme qui a compris que le  marché est de l’ordre de la nature, du fondamental, de l’inconditionné, du non négociable, de ce qui se 10641181_10152406684288040_6577407867821025298_nconstate, de ce à quoi on se plie, un fatum en somme, et non un fait de culture (et il est vrai que, pour ceux qui en subissent les conséquences, il adopte toujours la stratégie du fait accompli, de ce qui ne révèle sa vraie nature que lorsqu’on n’y peut plus rien). J’aurais dû enregistrer cette courte prise de parole, parce que ce que saluait Mme Waintraub à ce moment, c’était une conversion telle qu’on peut en connaître en religion, c’est à dire l’allégeance à un dogme qui n’aurait même pas besoin de se justifier tant il relèverait d’une évidence telle que seuls des hérétiques ou des fous pourraient ne pas la reconnaître. Il faut dire, pour aller juste un instant dans son sens, que les deux fossoyeurs de leur propre programme électoral n’ont pas lésiné sur les moyens pour diffuser leur profession de foi. Bref, aucun autre monde n’est désormais possible, l’univers s’est verrouillé sur lui même, on entérine pour de bon que le marché est un océan sur lequel nulle carte ne peut être tracée, qui interdit qu’on y fixe quelque cap que ce soit, empêchant tout gouvernement, condamnant à la fameuse gouvernance, qui n’est qu’adaptation soumise aux vicissitudes de ce qu’on présentera comme un ensemble d’éléments précaires (on se souvient des discours édifiants de Florence Parisot sur le caractère nécessairement précaire de la vie en général).

Qu’on se rassure, Mme Waintraub a trouvé, aussi, de quoi s’insatisfaire dans cette nouvelle distribution des rôles gouvernementaux. On n’est pas salariée du Figaro pour rien : la nomination de Mme Vallaud-Belkacem au ministère de l’éducation nationale est évidemment considérée comme une provocation (alors qu’on y voyait plutôt une blague) puisque bien évidemment, elle s’oppose à tout ce qui relèverait d’une quelconque réflexion sur les genres, et aime à colporter l’idée que les ABCD de l’égalité consistaient à diffuser l’idéologie du genre dans les écoles primaires (autant dire que si les élèves du primaire de ce pays pouvaient, dès le CP, lire ou comprendre Judith Butler, la question des apprentissages fondamentaux ne serait plus exactement un problème).

Bref, Hollande et Valls sont des convertis, et mitre d’évêques sur le crâne, ils ont fait passer leur confirmation à tous les ministres, histoire d’être certains que les dogmes seraient respectés. Autant dire que tout ce petit monde surfe loin des berges depuis lesquelles le peuple les regarde attraper les bonnes vagues aux bons moments. Parce que la gouvernance, ce n’est finalement qu’une question d’opportunisme. Et sur les océans, il n’y a plus ni rive droite, ni gauche.

Soyons positifs. Cette mue est finalement une très bonne chose. Le PS va exploser en plein vol. Non pas parce qu’il aurait atteint une quelconque altitude; au contraire, il nous atterre. Mais plutôt parce qu’à dérober ainsi des mots, des idéaux, et finalement, surtout, des voix, il va se déchirer tout seul comme se vident finalement les enveloppes qui gardent un instant la forme que les gaz sous pression leur donnaient, avant de disparaître soudain; pfuit.

Dès 2007, Didier Eribon avait entrevu ce qui se passe aujourd’hui. Et au passage, on signale aux élèves de terminale qui vont recevoir dans quelques jours leurs premiers cours de philosophie, qu’Eribon n’est pas un devin. S’il a pu pronostiquer très exactement ce qui est en train de se passer, c’est uniquement parce qu’il est attentif aux propos que nous tenons, à ceux que nous ne tenons plus, aux mots que nous choisissons, à ceux que nous délaissons, aux idées en somme, et à la manière dont nous les respectons, ou pas, dans nos discours. Et c’est finalement une des portes les plus méthodiques par laquelle on puisse entrer en philosophie. Eribon le rappelait aujourd’hui sur son compte facebook : en 2007, alors qu’il publiait un livre qui met le doigt très exactement sur l’abcès qu’il s’agit de purger ( D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, éditions Leo Scheer), il était venu jouer les oiseaux de mauvais augure auprès des Jeunes Socialistes, leur tenant un discours dont les éléments étaient repris sur le site du  Nouvel Observateur. Les voici :

http://rue89.nouvelobs.com/2007/09/08/comment-le-ps-a-aide-la-droite-a-gagner-la-bataille-des-idees

Parmi le genre de scouts qui, il y a encore peu, parcouraient plus volontiers les boulevards des grandes villes que les chemins forestiers (qui, Heidegger l’a montré plus ou moins volontairement, ne mènent nulle part), certains se donnaient du coeur à l’ouvrage en entonnant ce beau chant, intitulé Espérance, dont le refrain dit que « même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or » (je reviendrai un jour sur l’ironie des choix musicaux des Veilleurs, qui semblent parfois ne pas très bien savoir ce qu’ils chantent).

Le Monde diplomatique arrivé ce matin dans ma boite aux lettres sera cette frange d’or dans cette fin d’été couverte, au figuré comme au propre, de bien noirs nuages : « La gauche ne peut pas mourir » y affirme Frédéric Lordon. On ne peut que conseiller de lire ces quelques pages, qui sonnent évidemment comme un appel d’Outre-Manche, le jour où le chef d’un gouvernement autoproclamé « de combat » vient signer la capitulation devant des patrons qui sont tout étonnés de vaincre ainsi sans avoir combattu. Oh oui on sait qu’on atteint là le point Godwin, mais celui ci n’est finalement qu’un des outils mis en place pour empêcher de dire les choses pour ce qu’elles sont.

« Il n’est que l’espérance
Pour animer notre coeur
Qui de nos plus noires souffrances
Sait toujours être vainqueur »

On appréciait, en son temps, le lyrisme malin des textes écrits par le légendaire Sous Commandant Marcos. L’un d’entre eux parlait, justement, de ce « coeur », qu’il s’agit de réanimer, ce même coeur dont Marx disait que son absence dans le monde est la principale raison d’être de la religion, et on ajouterait volontiers que peu importe qu’il s’agisse de la confiance en un être suprême, ou de la foi en le Capital, c’est toujours de suffocation de la créature opprimée qu’il s’agit. Facétieux, le facétieux Lieutenant Macos écrivait ceci :

« Frères, L’humanité vit dans chacune de nos poitrines et, comme le cœur, elle préfère le côté gauche. Il faut la retrouver, il faut nous retrouver.« 

Il est peut-être temps de reprendre le massage cardiaque.

9 Replies to “The Leftovers”

  1. Juste un petit mot sur la caractérisation du Parti socialiste à propos de la phrase de Jean-Christophe : le PS va exploser en plein vol.

    J’ai depuis des années un débat avec mes camarades successivement de la LCR, du NPA (sans moi), de la Gauche unitaire (dont la direction a décidé qu’un certain nombre de ses membres, dont j’étais, n’était plus digne de l’être) et maintenant d’Ensemble ! (certains pourraient trouver que j’ai la bougeotte, mais franchement, ce n’est pas moi qui tourne, ce sont les organisations auxquelles j’appartiens qui ont une certaine tendance à disparaître, à scissionner ou à fusionner depuis quelques années, et je ne crois pas y être pour grand chose à titre individuel) sur la nature du Parti socialiste. Pour faire simple, il s’agit de savoir si c’est encore un « parti ouvrier » (pour lequel il faudrait voter, au second tour, aveuglément, même si c’est en se bouchant le nez) ou s’il a jeté la référence aux orties comme d’autres à Bad Godesberg. C’est un débat pénible que même presque (ou est ce surtout ?) 40 ans de référence (et de révérence !) personnelle au trotskisme ne me permettent plus vraiment de supporter tant il me paraît hors de saison.

    Je vais donc répondre de façon beaucoup concrète (et si possible plus directe en évitant autant que possible les parenthèses). Le Parti socialiste n’explosera pas en plein vol parce que tout simplement le Parti socialiste a intégré depuis longtemps (dans les faits sinon dans son discours) que la classe ouvrière (au sens large incluant les employés et l’encadrement dit de proximité), il n’en a plus rien à faire autrement que comme clientèle électorale supposée lui apporter sa voix.

    Le Parti socialiste est un parti d’élus, ce n’est pas un parti de militants. Le meilleur exemple que je peux en donner c’est celui de je ne sais plus quel mouvement de grève il y a quelques années qui s’est étendu sur plusieurs semaines. Il y a eu de nombreuses manifestations et j’y ai participé. Certaines en semaine, deux le samedi dans mon souvenir. Les manifs en semaine ? Pas de drapeaux socialistes, pas de tracts, rien ! Les manifs du samedi : une présence notable (l’adjectif peut avoir deux sens) alors que l’assistance était plus faible. Pour venir en semaine, il aurait fallu faire grève, perdre de l’argent, se faire remarquer par les chefs. Le samedi après-midi, ça faisait une promenade sympathique qui n’engageait pas à grand chose et qui permettait de montrer qu’on avait « des opinions ».

    Les socialistes aux rassemblements devant la préfecture en soutien aux sans papiers, aux expulsés ? Oh il doit bien y en avoir un de temps en temps. Aux manifs de soutien à la Palestine ? Ah oui, j’en ai vu un. Dans les divers collectifs auxquels mes camarades participent ? Pour quoi faire ? En revanche sur la liste aux municipales, y’en avait plein. C’est vrai qu’on ne les connaissait pas parce qu’on ne fait jamais rien avec eux.

    Alors je ne sais pas si le Parti socialiste est encore un parti ouvrier, mais ce que je sais c’est qu’à part l’opposition à la droite, nous n’avons pas grand chose en commun.

    Et à entendre Valls et Hollande ces jours-ci, je vous donne un scoop : je ne suis même pas certain que nous ayons encore ça en commun !

  2. Très justes observations, et il me semble qu’on a tous ça sous les yeux, et qu’on ne le regarde pas assez, parce que ça pourrait donner le vertige. On peut remercier Valls, Hollande et tout le gouvernement qui va avec, de nous aider à y voir plus clair.

    Avec un autre vocabulaire, on pourrait dire que le PS est un parti bourgeois. Et ça, ça pourrait ne pas dater d’hier.

    Après, je me méfie aussi des critères de sélection observables dans les mouvements de grève qui durent un peu. J’ai l’occasion de voir exprimer, en salle des profs, des vraies leçons de morale de collègues très « engagés », qui semblent ne pas comprendre que tous ne fassent pas les mêmes « sacrifices » qu’eux. Mais ils se gardent bien de préciser qui, dans le fond, sacrifie quoi. Si j’observe bien, dans mon établissement, la sociologie du sacrifice, je vois que ceux qui ne lésinent pas sur les pertes ne sont finalement jamais sur la paille. Ils sont propriétaires de leur logement (par les vertus de l’héritage (principe acquis qu’il ne leur vient pas à l’esprit de remettre en question), de l’âge (ils refusent de faire de quoi que ce soit un conflit de génération, mais ils surfent sur des acquisitions immobilières dont ils ont tiré un avantage tel, que, si on était encore en francs, ils seraient tous millionaires, et ils ne peuvent pas ne pas savoir qu’un tel profit purement capitaliste interdit totalement aux plus jeunes qu’eux de devenir propriétaires sans se réduire en esclavage), ils gagnent bien leur vie (souvent, ils sont agrégés, c’est à dire que tout en vitupérant contre le capital, ils ont capitalisé ce qui ne devrait certainement pas l’être : le savoir, pour l’échanger contre du temps, et de l’argent, mais ils voient comme un signe de manque de solidarité tout discours venant de « la base » insinuant que l’éducation nationale manque moins d’heures que d’argent). Bon, bref, il y a de véritable héros, dans les mouvements sociaux, j’en vois perdre vraiment l’essentiel, ce que moi même je ne ferais pas. Mais je me méfie aussi de ceux qui tout en y perdant pas mal, n’y laissent en réalité, au regard de ce dont ils disposent, que quelques plumes.

    Le PS a bien compris ça, je pense. L’indignation ne doit pas coûter trop cher. Et j’ai l’impression qu’ils sont assez forts dans la comptabilité de ce que les « sympathisants » sont prêts à dépenser pour ne pas avoir l’impression d’être de droite. En gros, être « socialiste » aujourd’hui, c’est avoir un budget « bonne conscience » qu’on est prêt à dépenser pour se sentir légitime à considérer qu’il y a des problèmes dont on peut désormais se tenir à distance.

    Tout ce qu’on peut souhaiter, dès lors, c’est que les problèmes reviennent au galop. Que les plus pauvres que soient viennent taper à la porte, qu’on se fasse attaquer dans la rue par ceux qui n’en peuvent plus, que tel ou tel, particulièrement impliqué dans le pillage des richesses collectives, se prenne une balle pas tout à fait perdue. Le problème avec le PS, c’est que c’est la droite avec suffisamment de précautions et de pommade pour que ça puisse sembler supportable. A ce compte là, mieux vaudrait une droite forte, décomplexée, qui ne s’encombre plus de précautions, qui sache se montrer brutale, qui n’hésite pas à détruire consciencieusement tout ce qui me retient de passer aux actes (mon statut, mon salaire, mes quelques protections sociales, mes droits), parce que le PS est trop efficace dans la gestion très précautionneuse de cet ensemble de choses qui me retiennent, et qui retiennent beaucoup d’autres, aussi.

    Bon, ce retour aux affaires a ceci de bénéfique : je vais retourner en salle de classe de fort bonne humeur et armé d’un véritable arsenal de bonnes intentions !

  3. Le PS, un parti bourgeois ? Et dire qu’avec mes camarades on tortille du cul pour savoir si c’est encore un parti ouvrier, alors avant qu’on dise que c’est un parti bourgeois…

  4. Eh bien, les annonces d’aujourd’hui même, concernant l’immobilier, sont à elles seules suffisamment parlantes : je suppose que tous les locataires qui ne parviennent déjà pas, en raison même du niveau des loyers qu’ils versent, à accéder à la propriété, seront ravis d’apprendre que les impôts qu’ils paient vont permettre à ceux qui sont déjà propriétaires ou qui ont déjà les moyens de l’être, de payer, eux, moins d’impôts. Il est probable que les investisseurs en immobilier n’auraient même pas osé rêver d’un tel dispositif sous Sarkozy. Inutile d’en rêver, Hollande le fait ! Du coup, aujourd’hui, la voix de la gauche se trouvait dans la bouche de Cécile Duflot, qui a bien compris ce qui se met en place. C’est dire où on en est.

  5. On en revient toujours à ce titre, non pas qu’on soit en boucle, mais plutôt qu’il y a quelque chose de l’éternel retour nietzschéen qui s’accomplit.

  6. Et pourtant c’est une seule et même vie.

    Mais des éléments disjoints peuvent former un même ensemble. Dit autrement : un ensemble peut être composé d’éléments qui ne sont pas tout à fait ensemble. Il font ensemble, ce qui est assez différent.

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