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Programme commun

 

Dans Proposition indécente, d’Adrian Lyne, le personnage joué par Robert Redford profite de sa richesse pour venir semer un bon gros bordel dans le couple interprété par Demi Moore et Woody Harrelson, en leur proposant de les sortir de leur détresse économique, en payant un million de dollars pour passer, seulement, une nuit avec elle, et sans lui. Rien qu’une nuit, beaucoup d’argent. Juste un peu de compromission, et le salut économique éternel. 

Pour quelques euros de plus

Hier soir, il s’est passé à peu de choses près la même chose, en plus pervers encore : une foule de gens fauchés s’est battue pendant des semaines, et pas qu’un peu : yeux au beurre noir, ecchymoses, fractures, paupières et bronches enflées par les gaz lacrymogènes, visages tuméfiés par les flashballs, sans compter les humiliations vécues sur le plateau télé de Ruth Elkrief, qui n’aura cessé, depuis que ce mouvement a commencé, de faire passer ces gilets jaunes pour de dangereux crétins. Mais hier soir, on s’est souvenu qu’en-deça de leurs demandes les plus folles (se sentir dignes, être représentés politiquement, peser sur les choix collectifs, ne pas se voir spoliés de la richesse qu’ils produisent), ces gens là partageaient avant tout un dénominateur commun, un semblable point faible, un interrupteur qui permettrait de les éteindre tous à la fois : l’urgence économique dans laquelle les place leur pauvreté. C’est ce qui les rend achetables, corruptibles; c’est ce qui peut les pousser à accepter n’importe quoi. Ainsi, pour quelques euros de plus, on pourrait accepter de laisser les plus riches continuer leur petit manège d’accumulation. Et on ne s’est pas gêné pour le leur proposer, en poussant même le bouchon un peu plus loin : ici, le milliardaire ne paie même plus sa nuit d’amour. Il extorque le prix de la passe aux autres nécessiteux, imposant une solidarité à laquelle, décidément, lui ne participera pas. 

Marx disait que l’argent, c’est l’entremetteuse universelle. 

On est en plein dedans. 

Entre autres choses, la richesse permet le bon gros foutage de gueule.

Promesses non tenables (l’Etat n’a pas les moyens d’empêcher la hausse des tarifs de l’électricité et du gaz, à chaque fois qu’il a voulu le faire, le conseil d’Etat a condamné le principe et les abonnés ont dû payer des factures de hausse rétroactives), promesses en trompe-l’oeil (le Smic qui augmente sans être réévalué, par un jeu de primes qui ne comptent ni pour les cotisations sociales, ni pour le calcul de la retraite, ni pour la valorisation du travail), le gouvernement joue sur les mots, fait la leçon, se permet de dire que « tout de même, c’est bien, 100€, et que là, pour les gilets jaunes, c’est les bras, et le chocolat !

Sans vergogne

Ce qui manquera toujours à ces députés, à ces ministres et à ce président, c’est ce que Stiegler appelle la vergogne, un minimum de tenue, ou de respect si ce mot a encore un sens. Une façon de se retenir qui permet d’éviter de se placer en permanence en position de domination.  Bref, tout ceci manque de décence. 

Du coup, forcément, je pense pas mal ces jours ci à la notion de décence commune telle que Bruce Bégout l’expose dans son petit livre De la Décence commune, observant chez Orwell, et plus précisément dans ses textes consacrés aux travailleurs anglais, aux sans-logis parisiens, aux républicains espagnols, l’émergence d’une morale prenant racines dans le terreau de la vie quotidienne, du travail partagé, de la coexistence consciente de la nécessité d’oeuvrer en commun au maintien de la possibilité d’une vie commune. 

Ainsi, page 83, on peut lire les lignes suivantes, qui pourraient ressembler à un programme commun : 

« Premièrement la société décente doit impérativement respecter les règles fondamentales des libertés individuelles et de la tradition libérale que les couches populaires ont adoptées dans le sens d’un respect de la vie privée. Est décent ce qui n’humilie pas l’individu, mais témoigne du respect de sa vie, de ses choix, de ses manières d’être et de penser. 

Deuxièmement, elle doit mettre immédiatement fin aux inégalités sociales, économiques et culturelles les plus choquantes qui, par leur disposition monstrueuse, constituent l’indécence même. Orwell propose, dans ce sens, d’instaurer par exemple une échelle des salaires allant de 1 à 10, laquelle devrait tenir les différences sociales dans un ordre relativement plus décent. La décence désigne ici une sorte de juste mesure des talents et des travaux qui doit permettre à chacun de ne pas se sentir humilié par la non reconnaissance de ses actes. Orwell, on s’en serait douté, n’a aucun goût pour le nivellement étatique des qualités et des comportements, mais il fustige l’acceptation libérale de l’inégalité au nom de l’efficacité du système économique (par ailleurs difficile à démontrer). Aussi son socialisme vise-t-il à instaurer une égalité économique de proportion, fondement de l’estime de soi et fin de l’humiliation sociale. 

Troisièmement, toute loi, ou institution, de la société ne peut aller contre la décence ordinaire et violer son code moral immanent et pré-juridique. La common decency joue en quelque sorte ici le rôle d’un droit naturel, irréductible qu droit positif et lui servant de modèle invisible et inviolable. Toute constitution politique doit respecter le pouvoir constituant de la décence ordinaire. 

Quatrièmement enfin, la société décente n’est pas une société utopique et parfaite où un bonheur sans taches régnera; c’est une société qui n’impose aucun idéal de vie, mais respecte les pratiques et les formes de vie ordinaires déjà constituées, mêmes celles qui possèdent un caractère trivial et peut-être imparfait. 

Ce programme très général (qu’Orwell n’a fait qu’esquisser à travers ses essais et articles) implique surtout, comme on le voit, la tâche de supprimer sans délai les causes les plus criantes de l’indécence et de l’humiliation des hommes ordinaires. Elles sont toujours pour Orwell de trois ordres : politiques, économiques et culturelles. Qu’est-ce qui, en effet, humilie quotidiennement l’homme ? C’est toujours le pouvoir entendu comme la forme instituée (nécessairement injuste) de domination de l’homme sur l’homme. Il n’y a pas de pouvoir qui ne suppose la différence hiérarchique et hégémonique des dominants et des dominés. Aucun pouvoir n’est – et ne peut être – démocratique au sens strict, à la différence de la souveraineté. Ce pouvoir, par nature dominateur, est soit politique (partage inégal des responsabilités politiques par des formes autoritaires voire dictatoriales de gouvernement), soit économique (partage inégal des richesses par leur concentration dans la classe des propriétaires), soit enfin intellectuel (partage inégal du savoir, de la parole et de la représentation). La question centrale pour Orwell est donc la suivante : comment faire pour que la pratique ordinaire de la décence s’étende à toutes les strates de la société, afin de les corriger dans le sens d’une plus grande justice sociale, sans pour autant  se convertir en formes hiérarchiques, et institutionnelles ?  En un sens, en tant qu’elle appartient continuellement à une pratique immanente et anonyme, la décence ordinaire est politiquement an-archiste : elle inclut en elle la critique de tout pouvoir constitué au profit d’un accomplissement sans médiation du sens du juste et de l’injuste. Mais elle ne peut rester au simple stade négatif du contre-pouvoir, elle doit, elle aussi, entrer dans le jeu de l’action positive et transformatrice du réel. »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

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