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Faut pas abuser

Les textes classiques ont ce don de sembler avoir été écrits aujourd’hui même, pour répondre à des problèmes auxquels nous sommes confrontés là, maintenant, ou décrire précisément des événements actuels. C’est là leur puissance et leur valeur propre : parce qu’ils ont correctement identifié la forme de ce dont ils parlent, ils sont clairvoyants en deçà, et au-delà de leur propre époque. Un texte classique ne décrit pas une situation, il analyse les forces mécaniques des concepts, et quand il applique cette méthode aux grandes idées, il semble soudain décrire toutes les situations possibles, et devient un des chapitres de cet espèce de manuel qu’on peut garder en poche, et dont on se servira comme d’un plan, comme d’un guide, comme d’un compagnon de route, un éclaireur qui saura nous montrer les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’elles paraissent, ou telles qu’on se les figure. 

Alain, parce qu’il est particulièrement pédagogue, a ce genre de don. Sur bien des sujets, il produit des textes qui semblent saisir la nature exacte des forces auxquelles nous sommes confrontés. Et ici, il réussit une sorte de tour de force : commencer par mettre le doigt sur la difficulté qu’il y a à définir la démocratie, alors qu’on peut sans peine caractériser les autres régimes, comme si le pouvoir populaire était d’une autre nature, comme une tension sous-jacente, comme la note fondamentale d’un accord, qui serait présente, en fait, dans tous les autres régimes, qui les relativiserait en veillant à ce qu’ils ne deviennent jamais un absolu, pour la raison qu’on peut toujours soumettre le peuple à un pouvoir puissant, et même violent, il n’en demeure pas moins que le peuple demeure peuple, et que s’il est nécessaire de le mettre à ce point là au pas, c’est parce qu’il demeure, aussi, humain, et que cette humanité veille sur elle-même, et oeuvre à préserver ce qu’il reste d’humain en elle. 

Finalement, la démocratie, pour Alain, c’est ce mouvement de résistance inhérent au peuple, qui s’arc-boute contre les forces qui oeuvrent à faire plier celui-ci, à le réduire à l’état de forces mises à disposition, de ressource humaine livrée à l’exploitation, au rendement, à la croissance.

Et si un tel texte semble soudain surgir dans notre paysage politique, c’est probablement parce que ce pli qu’on veut faire prendre au peuple est plus marqué qu’il ne l’était dans un passé récent, parce qu’une presse gigantesque appuie sur ce qui dans le peuple se trouve encore de souverain, comme une botte orwellienne, qui appuierait de plus en plus fort sur un visage. 

Mais je ne vais pas tenter de dire mieux qu’Alain ce qu’il dit lui-même si bien. Voici donc, ce texte qui semble participer à sauver, ce qui peut l’être encore : 

 

« Je connais un certain nombre de bons esprits qui essaient de définir la démocratie. J’y ai travaillé souvent, et sans arriver à dire autre chose que des pauvretés qui, bien plus, ne résistent pas à une sévère critique. Par exemple celui qui définirait la démocratie par l’égalité des droits et des charges la définirait assez mal ; car je conçois une monarchie qui assurerait cette égalité entre les citoyens ; on peut même imaginer une tyrannie fort rigoureuse, qui maintiendrait l’égalité des droits et des charges pour tous, les charges étant très lourdes pour tous, et les droits fort restreints. Si la liberté de penser, par exemple, n’existait pour personne, ce serait encore une espèce d’égalité. Il faudrait donc dire que la démocratie serait l’anarchie. Or je ne crois pas que la démocratie soit concevable sans lois, sans gouvernement, c’est-à-dire sans quelque limite à la liberté de chacun ; un tel système, sans gouvernement, ne conviendrait qu’à des sages. Et qui est-ce qui est sage?

Même le suffrage universel ne définit point la démocratie.. Quand le pape, infaillible et irresponsable, serait élu au suffrage universel, l’Église ne serait pas démocratique par cela seul. Un tyran peut être élu au suffrage universel, et n’être pas moins tyran pour cela. Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants.

Ces remarques m’ont conduit à penser que la démocratie n’existe point par elle-même. Et je crois bien que dans toute constitution il y a de la monarchie, de l’oligarchie, de la démocratie, mais plus ou moins équilibrées.

L’exécutif est monarchique nécessairement. Il faut toujours, dans l’action, qu’un homme dirige ; car l’action ne peut se régler d’avance; l’action c’est comme une bataille ; chaque détour du chemin veut une décision.

Le législatif, qui comprend sans doute l’administratif, est oligarchique nécessairement ; car, pour régler quelque organisation, il faut des savants, juristes ou ingénieurs, qui travaillent par petits groupes dans leur spécialité. Plus la société sera compliquée, et plus cette nécessité se fera sentir. Par exemple, pour contrôler les assurances et les mutualités, il faut savoir ; pour établir des impôts équitables, il faut savoir ; pour légiférer sur les contagions, il faut savoir.

Où est donc la démocratie, sinon dans ce troisième pouvoir que la science politique n’a point défini, et que j’appelle le contrôleur ? Ce n’est autre chose que le pouvoir, continuellement efficace, de déposer les rois et les spécialistes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires selon l’intérêt du plus grand nombre. Ce pouvoir s’est longtemps exercé par révolutions et barricades. Aujourd’hui, c’est par l’interpellation qu’il s’exerce. La démocratie serait, à ce compte, un effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir. Et, comme il y a, dans un individu sain, nutrition, élimination, reproduction, dans un juste équilibre, ainsi il y aurait dans une société saine : Monarchie, oligarchie, démocratie, dans un juste équilibre. »

Alain, Propos sur les pouvoirs

La photo illustrant le début de l’article est prise par Lucas Barioulet, dont je ne cesse d’inciter à suivre, de près, le travail. 

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