Candy overdose
Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC 5 commentaires »30 mars 2008
Les sucreries, on le sait, provoquent une certaine addiction. Le commerce l’a compris : il faut tout sucrer. Le ketchup, c’est sucré; la Lancia Musa, à coté de la limousine flambée, caramélisée; les shampoings, fruités; les gels douches Axe, chocolatés; comme on doit avoir envie de manger le moindre produit, au moins des yeux, tout doit apparaître comme recouvert d’une couche de glucose, certes susceptible de faire du diabète une nouvelle mode, mais surtout capable de pousser tout le monde vers les caisses enregistreuses, les crédits revolving, le surendettement et le sentiment glycogène de participer activement au grand mouvement de la croissance économique (Amen).
Appliquons la règle sur les futurs produits :
Madonna sera, désormais, sucrée. Bon, elle l’était déjà plus ou moins, mais ce n’était pas dit très clairement. La langue devinait bien un certain taux de glucose dans les mélodies, une présence de poudre à Barbapapa dans les rythmiques, un peu de cristallisation dans les arrangements, le tout souvent recouvert d’une bonne couche de sucre glace. Tout ça permettait de faire passer l’autre ingrédient : le piment.
Maintenant, on ne ment plus sur la composition du produit. C’est indiqué en gros caractères (moches ?!) sur la pochette : on va en bouffer, du bonbon pimenté. Bon ou mauvais, peu importe, on ne va pas y échapper, on peut avoir confiance en la maison de disque que la Madonne s’apprête à quitter, le disque va être distribué, vendu, promu, diffusé, pour la simple raison qu’en dehors d’une compilation, il s’agit là de l’ultime produit dont Warner pourra espérer tirer quelques bénéfices, sans doute substanciels (on imagine tous les artistes Warner se réjouissant à l’avance de bénéficier des retombées d’un tel succès).
Reste que la communication (ne parlons pas de l’album lui même, dont on n’a entendu que trois extraits, pas vraiment enthousiasmants, mais à la production peut être encore inachevée) semble tourner un peu à vide. Il faut dire qu’après les précédentes panoplies (Folle perdue, mystique post-moderne, pute insoumise, lesbienne mondaine, coucheuse du premier soir, pucelle effarouchée, escrimeuse, jockey, vogueuse chic, femme de ce que le cinéma américain peut proposer de plus ou moins intéressant, voleuse d’enfants, univeral mother,sauveuse du monde, caution morale, performeuse, diffuseuse d’art contemporain, tête chercheuse de talents, montreuse d’ours, power girl, infirmière au petits soins auprès du nihilisme dépressif d’une moitié de Taxi girl, et, donc, désormaiss, confiseuse), il est difficile de proposer quelque chose de nouveau, puisque le principe, et maintenant, tout le monde l’a compris, c’est justement la nouveauté. A force, comme dans un spectacle de transformiste, on se lasse des déguisements successifs, on voudrait que la madonne se mette à nu; mais comme ça aussi, ce fut l’une des panoplies, ce n’est simplement plus possible.
Le problème, donc, c’est que confiseuse, ça ne ressemble pas vraiment à une nouvelle panoplie. L’impression de déjà vu s’impose, sans qu’on puisse vraiment en être surpris. Elevons le débat, invitons ce sociologue parfois discutable, parfois inspiré que fut Baudrillard, et qui, dans « le crime parfait« , croisait la trajectoire autoproclamée borderline de la simili-vierge en ces mots :
« Madonna Deconnection : Madonna se bat « désespérément » dans un univers sans réponse – celui même de l’indifférence sexuelle. D’où l’urgence du sexe hypersexuel, dont les signes s’exacerbent justemet parce qu’ils ne s’adressent plus à personne. C’est pourquoi elle est condamnée à incarner successivement, ou simultanément, tous les rôles, toutes les versions du sexe (plutôt que les perversions), parce qu’il n’y a plus exactement pour elle d’altérité sexuelle, quelque chose qui mette en jeu le sexe au-delà de la différence sexuelle, et non seulement en la parodiant à outrance, mais toujours de l’intérieur. En fait, elle se bat contre son propre sexe, elle se bat contre son propre corps. Faute de quelque autre qui la délivrerait d’elle-même, elle est forcée de se solliciter sexuellement sans discontinuer, de se constituer une panoplie d’accessoires – en fait d’une panoplie sadique dont elle cherche à s’arracher. Harcèlement du corps par le sexe, harcèlement du sexe par les signes.
On dit : elle ne manque de rien (on peut le dire de la femme en général). Mais il y a diverses façons de ne manquer de rien. Elle ne manque de rien par la grâce des artefacts et de la technique dont elle s’entoure, sur le mode d’une femme qui se produit et se reproduit, elle et son désir, en cycle ou en circuit fermé. Elle manque justement de ce rien (la forme de l’autre ?) qui la déshabillerait et la délivrerait de toute cette panoplie. Madonna cherche désespérément un corps qui puisse faire illusion, un corps nu, dont l’apparence soit la parure. Elle voudrait être nue, mais elle n’y arrive jamais. Elle est perpétuellement harnachée, si ce n’est de cuir ou de métal, c’est de la volonté obscène d’être nue, c’est du maniérisme artificiel de l’exhibition. Du coup, l’inhibition est totale, et pour le spectateur, la frigidité radicale. Elle finit ainsi par incarner paradoxalement la frigidité frénétique de notre époque.
Elle peut jouer tous les rôles. Mais le peut elle parce qu’elle jouit d’une identité solide, d’une puissance d’identification fantastique, ou parce qu’elle n’en a pas du tout ? Certainement parce qu’elle n’en a pas – mais le tout est de savoir, comme elle le fait, exploiter cette fantastique absence d’identité.
On connaît ceux qui, faute de pouvoir communiquer, sont victimes d’altérité profuse (comme on parle de sueurs profuses). Ils jouent tous les rôles à la fois, le leur et celui de l’autre, ils donnent et rendent à la fois, ils font les questions et les réponses, ils épousent tellement la présence de l’autre qu’ils ne connaissent plus les limites de la leur. L’autre n’est plus qu’un objet transitionnel. C’est le bénéfice secondaire de la perte de l’autre que de pouvoir se transformer en n’importe qui. A travers les jeux de rôles, les jeux virtuels et informatiques, à travers cette nouvelle spectralité dont parle Marc Guillaume, et en attendant l’ère de la Réalité Virtuelle, où on enfilera l’altérité comme une combinaison digitale. »
Le nouvel album de Madonna se profile donc à l’horizon, vague énième echo des eighties fantasques. « Hard candy« , c’est exactement ce que pronostiquait Baudrillard en 1995 : la chanteuse n’arrive pas à être ce qu’elle veut être. Ni dure, ni sucrée, elle apparaît finalement comme une pure surface; un glaçage.
