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Material Girl

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 1 commentaire »10 octobre 2011

Billet rédigé devant le troisième débat entre les prétendants à l’investiture socialiste, alors que trainait, sur la table basse, le volume 30 des Oeuvres de Lénine (on a les table books qu’on peut !).

Aussi étrange que ça puisse paraître, Lénine, auquel on prête bon nombre de prophéties, avait prévu qu’un jour, Ségolène Royal briguerait l’investiture socialiste pour l’élection présidentielle.

Oui oui.

On trouve cette prophétie dans le n° 249, daté du 6 Novembre 1919, du journal la Pravda. L’article est intitulé Le Pouvoir des soviets et la condition de la femme. En soi, c’est déjà tout un programme. Bon, comme souvent, on commence par un constat, qu’on ne pourrait plus effectuer tel quel aujourd’hui, les choses ayant un peu évolué entre temps, une égalité de principe ayant été instaurée entre hommes et femmes.

« En fait, les femmes, la moitié du genre humain, n’ont reçu nulle part, dans aucune république bourgeoise même la plus avancée, l’égalité juridique avec les hommes, nulle part elles n’ont été affranchies de la tutelle et du joug des hommes ».

Bon, l’égalité de principe arrange tout le monde, sauf les femmes elles mêmes. On se paie de mots, on fait de belles déclarations, la main sur le cœur. Mais d’égalité de fait, on n’y est pas encore tout à fait, ni face aux salaires, ni face à la retraite, ni même en terme de valorisation.

Allez, on peut quand même décerner à Mme Royal la palme du discours en surventilation artificielle, qui résonne d’autant mieux qu’il sonne comme sonnent les cloches : une grosse masse presque inerte qui vibre autour d’un grand vide. Grands mots, concepts XXL, professions de foi et adhésion aux valeurs évidentes. Tout y est.

C’est exactement ce que discerne Lénine dans cet article. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’il imagine déjà, en 1919, le genre de discours qu’il nous faut,, aujourd’hui, supporter :

« La démocratie bourgeoise est la démocratie des phrases pompeuses, des mots solennels, des promesses grandiloquentes, des belles devises de liberté et d’égalité. Toutes ces phrases dissimulent l’asservissement et l’inégalité de la femme, l’asservissement et l’inégalité des travailleurs et des exploités. »

Mais il est probable que Lénine ait eu en tête, au-delà de Ségolène Royal, l’ensemble des candidats à la primaire, qui se sont eux-mêmes désignés, dans le débat de ce 5 Octobre, comme « notables » quand il poursuivait :

« La démocratie soviétique ou socialiste fait litière des phrases pompeuses mais mensongères ; elle déclare une guerre implacable à l’hypocrisie des « démocrates », des grands propriétaires fonciers, des capitalistes, des paysans repus qui s’engraissent en vendant aux prix du marché noir leurs excédents de blé aux ouvriers affamés.
A bas cet ignoble mensonge ! Il ne peut y avoir, il n’y a et il n’y aura pas d’« égalité » entre les opprimés et les oppresseurs, les exploités et les exploiteurs. Il ne peut y avoir, il n’y a et il n’y aura pas de véritable « liberté » tant que la femme ne se sera pas libérée des privilèges que la loi accorde à l’homme, tant que l’ouvrier ne se sera pas libéré du joug du capital, tant que les paysans travailleurs ne se seront pas libérés du joug du capitaliste, du propriétaire foncier et du gros marchand. »

Note du moine copiste : Certes, on dirait un peu un portrait de la brochette de candidats socialistes à l’investiture ; mais pour être honnête, on remarquera aussi qu’à droite, ce sont des personnages bien pires encore qui constituent les têtes de gondole de la proposition électorale. Comment, pour autant, résister aux promesses idéalistes de candidats en général, et d’une candidate en particulier ? En revenant, tout simplement, au réel :

« Nous disons aux ouvriers et aux paysans : arrachez le masque à ces menteurs, ouvrez les yeux à ces aveugles. Demandez-leur :

- L’égalité de quel sexe avec quel autre sexe ?
- De quelle nation avec quelle autre nation ?
- De quelle classe avec quelle autre classe ? [ Note du moine copiste : écoutons les candidats à l’investiture PS s’accorder sur leur principal point commun : ils sont tous des notables]
- La liberté par rapport à quel joug ou au joug de quelle classe ? La liberté pour quelle classe ?

Qui parle de politique, de démocratie, de liberté, d’égalité, de socialisme, sans soulever ces questions, sans les mettre au premier plan, sans lutter contre les tentatives de les cacher, les dissimuler, les estomper, est le pire ennemi des travailleurs, un loup déguisé en mouton, le plus féroce adversaire des ouvriers et des paysans, le valet des grands propriétaires fonciers, des tsars, des capitalistes [note du moine copiste : en même temps, le tri est désormais complexe, ce midi, un brave type affirmait sur je ne sais plus quelle chaine de télé qu’il ne voterait pas pour les primaires, parce qu’il ne voulait pas être représenté par un bourgeois (pourquoi pas), avant de préciser que lui-même n’avait que 400€ de revenus mensuels, et qu’il avait perdu pas mal d’argent ces derniers jours, puisqu’il était détenteurs… d’actions Dexia…]

(…) A bas ce masque ! A bas les menteurs qui parlent de liberté et d’égalité pour tous, alors qu’il y a encore un sexe opprimé, des classes qui oppriment, alors qu’existe encore la propriété privée du capital et des actions, alors qu’il y a encore des repus qui, par leurs excédents de blé, asservissent les pauvres. Non pas la liberté pour tous, ni l’égalité pour tous, mais la lutte contre les oppresseurs et les exploiteurs, la suppression de toute possibilité d’opprimer et d’exploiter. Tel est notre mot d’ordre !

(…) Tel est notre cri de guerre, telle est notre vérité prolétarienne, la vérité de la lutte contre le capital, vérité que nous jetons à la face du monde capitaliste avec ses phrases doucereuses, hypocrites, ronflantes sur la liberté et l’égalité en général, sur la liberté et l’égalité pour tous ».
V. Lénine, Oeuvres, vol. 30; p. 116 sq, editions sociales, Paris, 1964

Encore une fois, il serait bon que la gauche, de manière générale, revienne au matérialisme qui est censé l’inspirer et oriente son regard davantage vers ce qui est susceptible d’initier un mouvement, plutôt que vers les objectifs idéaux, donc hors de portée, qu’on brandit pour sembler plus pur. A regarder les autres propositions de gauche, à écouter les conversations dans les couloirs des établissements, durant les heures de vie syndicale, le PS n’est pas vraiment le seul à devoir échapper aux tentacules des grandes idées et des motifs célestes : il y a peu, un éminent militant CGT, dans mon entourage, clamait qu’il fallait réclamer une rémunération identique pour certifiés et agrégés, en prenant comme base le revenu de ces derniers évidemment ; autant dire que de tels projets ne coûtent rien puisqu’on est certain que ça n’arrivera pas, et qu’ils sont même contre productifs puisqu’ils incitent les naïfs à s’épuiser dans des combats qui seront nécessairement déçus (accessoirement, cela consisterait à valider pour de bon la capitalisation du savoir (parce que, finalement, l’agrégation, qu’est-ce d’autre ?). Il est peut être temps qu’à gauche, et pas seulement au PS, on revienne vers la construction de situations dans lesquelles se trouveront les véritables ferments d’un changement réel, et qu’on sorte de l’art de faire en sorte que les conditions actuelles du bien être des uns et du mal être des autres demeure juste assez supportable pour qu’on persiste à s’en satisfaire, tout en faisant mine d’en être indigné.

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Sir Sourire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 5 commentaires »16 mai 2011

Nous voici donc parvenus au point où notre vie commune, c’est à dire la politique, se voit réduite en gros à quelque chose qui ressemblerait à un épisode parmi d’autres d’une série qui serait à mi-chemin de 24h Chrono et des Experts N.Y. Au delà du fait que la réalité, depuis ce matin, se voit propulsée bien plus loin que ce que pourrait se permettre une fiction, ce qui marque encore une fois, c’est la manière dont nous donnerions cher pour échanger un débat démocratique, autour de véritables alternatives politiques, contre un épisode supplémentaire d’excitation face au barnum mediatique qui transforme de plus en plus le monde, la réalité, en plus grand chapiteau du monde.

On se retrouve dans une situation un peu pénible, où, tout en sachant bien que ce type n’était pas une véritable alternative (il va le devenir pour de bon, maintenant qu’il est hors jeu : ce sera, pendant des années, le plan B, l’univers parallèle à partir duquel on jugera de l’action politique, sur le thème « Ah… si DSK n’avait pas été condamné à 25 ans de prison…), on ne parvient pas tout à fait à se dire « bien bien, un de moins, au suivant ». Maintenant qu’il est mort (tout le monde semble en parler à l’imparfait, en balayant les chaines info, on voit des quasi nécrologies, sans doute déjà montées, au cas où, diffusées presque telles qu’elles « il parlait couramment allemand et espagnol », « il aimait les femmes » (en effet…), « il était l’espoir de la gauche » (dans une vision unilatéralisée du monde, oui, peut être)), il semble avoir été, de son vivant, pétri des qualités qu’on aura eu un peu plus de mal à discerner quand on pouvait observer, au présent, son action. On ira demander, par exemple, au peuple grec s’il considère, pour sa part, que la mésaventure du jour le prive d’un avenir socialiste. Mais bien qu’on ne soit pas dupe de ce que, sur l’essentiel, une opposition Strauss-Kahn/Sarkozy n’aurait eu d’opposition que le nom, les fondamentaux économiques demeurant semblables, la classe à laquelle les deux hommes appartiennent étant exactement la même, la sortie de route du potentiel candidat PS révèle cependant que la politique ne peut pas se réduire à la seule question des options économiques : on ne nous prive pas seulement d’un faux débat économique, on empêche en fait de choisir entre un capitalisme qui s’accompagne d’un total mépris pour ceux qui n’en sont pas les principaux bénéficiaires, et un autre qui, tout en profitant des avantages matériels que permet le capitalisme à ceux qui y occupent une bonne place, se soucie néanmoins de ne pas humilier frontalement ceux qui pâtissent de ce genre de système économique. Accessoirement, on prive aussi les citoyens de choisir entre une politique française qui s’articule de plus en plus autour de ce qui prend, de plus en plus, la forme d’un pur et simple racisme, et une autre politique qui se refuse encore à sacrifier à ce point là les plus fragiles d’entre nous.

Alors, évidemment, le choix existe toujours. Il y aura un candidat PS, il y a d’autres candidats à gauche, avec des propositions se démarquant bien plus nettement, économiquement. Mais ce qui disparait, c’est la perspective d’un candidat susceptible de gagner. Parce que si on voit émerger la thèse d’un complot contre DSK, il y en a un autre qui semble prendre Hollande pour cible, les sondeurs semblant être payé par ‘ »quelqu’un » pour lui faire croire qu’il peut être, un jour, président de la république française. Ce qui se passe en ce moment ne sert que l’alternative frontiste, qui est de moins en moins une alternative, puisque l’UMP est de plus en plus contrainte de se laisser dicter son programme et son discours par les ondes FN. Le choix existe donc, et les français seraient bien inspirés de s’y intéresser de plus près, mais chacun sait bien que si on veut être réaliste, on doit admettre que la perspective d’une alternance, déjà un peu fantasmée dans le cas d’une victoire DSK (le visage souriant du socialisme sur les gros sabots capitalistes), devient simplement utopique avec sa disparition du jeu politique : encore au moins 5 ans à se donner bonne conscience en défilant contre la disparition de tout ce qui disparaitra quand même, ce qui demeure une manière confortable de cumuler deux bourgeoisies : celle du fric (après tout, les bonnes âmes de gauche qui ont les moyens n’y perdront pas tant que ça), et celle de l’âme (j’aurais bien voulu qu’il en fût autrement, mais un mélange de femme de chambre (qui est à la femme de ménage ce que le technicien de surface est au balayeur, un fantasme embourgeoisé par le langage) et de pulsions lubriques en a décidé autrement)

Autrement dit, et quoiqu’on puisse en penser en temps normal, on s’en serait un peu branlé, que DSK roule en Panamera, j’y reviendrai peut être un jour (la bagnole comme sinthome, c’est un angle qui me plait bien) ou que ses costards coûtent deux ou trois ans de salaire normal (le costard au prix d’une grosse bagnole, la bagnole au prix d’un appartement, les appartements au prix d’on ne saurait trop dire quoi, on est dans les décalages honoraires qui impressionnent suffisamment pour qu’on puisse, comme on le fait dans les medias de droite, douter du socialisme de DSK (on attend avec impatience qu’il en déduisent ce qui suit nécessairement : aucun candidat de droite ne peut servir les intérêts du peuple, surtout depuis qu’on a délocalisé la consommation)), on s’en serait un peu branlé, donc, qu’il roule en Maybach ou en Bugatti si il avait simplement pu nous débarrasser de la clique actuellement au pouvoir, juste pour mettre fin à ce mouvement par lequel on nous conduit peu à peu à se haïr les uns les autres, et à ne plus pouvoir discerner où se situent les véritables nuisances. Sans être dupes, on peut encore préférer la mise en scène d’une cohésion sociale fictive à l’instauration consciencieuse d’une guerre sociale entre citoyens qui, en fait, ont sans le savoir les mêmes intérêts. Le socialisme peut tout à fait jouer, lui aussi, le rôle d’opium du peuple, d’âme d’un monde sans coeur. Dans ses commentaires éclairants (bien que réclamant parfois quelques recherches dans les méandres de la mémoire des groupuscules de gauche avant d’être pleinement saisis), Michel racontait il y a quelques jours sa soirée du 10 Mai 1981, dont le maître de cérémonie semblait être DJ Janus en personne, tant le moment devait être conçu comme à cheval entre deux mondes pour qu’on puisse y adhérer, cesser le feu dont tout le monde avait conscience qu’il était provisoire, que les masques tomberaient un jour ou l’autre et que l’union de la gauche, joyeusement bicéphale ce soir là, perdrait tôt ou tard l’un de ses deux visages et, par la même occasion, la face. Ce soir là, la foi en quelque chose qu’on pourrait considérer comme la fraternité injectait, comme par intraveineuse, l’Esprit à tous ceux qui n’étaient pas en train de remplir le coffre de la 505 avec leurs biens les plus précieux, jouant à se faire peur à l’idée de l’arrivée des chars de l’armée rouge sur les places des villages dès le lendemain. Trêve des électeurs pour une soirée et quelques jours, mine de rien, les années 80 réussirent l’exploit, sur la base de cette fiction d’un soir, de permettre aux plus riches de le devenir encore plus, sans pour autant que la fraternité ressentie soit vraiment mise à mal. Et à défaut d’égalité véritable, on peut admettre que le rôle du politique puisse se réduire au fait de rendre l’inégalité un peu moins insupportable. On voit bien à quel point nos dirigeants actuels ont compris qu’on pouvait fonder son pouvoir sur incitation des classes les plus puissantes à humilier sans cesse ceux qu’ils spolient. C’est là tout le sens de la fameuse décomplexion.

Ce qui en dit long depuis hier, c’est la vitesse à laquelle apparaissent, puis se diffusent, les soupçons de manipulation, voire de complot. Ca dit à quel point on est désormais facilement convaincu que le pouvoir est confisqué au peuple, et que les élections ne doivent en aucun cas offrir de quelconques alternatives aux électeurs. Ce qui est amusant, dans l’histoire, c’est qu’on repère ce principe dans l’interdiction qui est faite à DSK de participer à l’élection présidentielle, alors que le fait qu’il y participe était, bien plus encore, un signe de cette impossibilité de l’alternative, en plaçant l’électeur devant un choix étrange : votre capitalisme, vous le préférez faux cul ? ou décomplexé ? Jusqu’à preuve du contraire, il ne s’agissait pas d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques. Impossible de discerner quels effets à long terme aura cette impression de s’être fait voler une fausse alternative. A priori, comme ça, à vue de nez, toutes les conditions sont en place pour que le socialisme puisse encore se fantasmer pendant quelques décennies.

Maintenant, à moins de s’offrir le temps de lire, ou relire, le Bûcher des vanités de Tom Wolfe, auquel fait furieusement penser l’épisode du jour, on peut se faire une idée de la paranoïa ambiante en suivant les micro enquêtes effectuées par ceux qui trouvent quelques étrangetés dans la manière dont certaines informations ont été révélées dans un sens qui défie les lois de la chronologie, par des gens qui étaient déjà aux commandes des révélations sur la Panamera et les costards en peau de zob. On y apprend surtout que, contre toute attente (et contre toute vraisemblance sociologique), les jeunes populaires de l’UMP (saviez vous, au fait, qu’on a été à deux doigts de voir la Suède remporter l’Eurovision avec une chanson intitulée Popular, qui semblait être un hymne écrit en dédicace aux jeunesses actives de l’UMP, chanté par un des leurs, une étrange créature qui ressemblerait un peu à Tom Cruise déguisé en Justin Bieber, dans une chorégraphie édifiante où on casse les murs de verre d’une prison hypothétique (c’est en gros le sentiment que se donne un jeune libéral aujourd’hui, en « osant » être de droite : briser une barrière qui n’existait que dans sa tête)) ont, parmi leurs connaissances, des femmes de chambre.

En même temps, chacun se doute bien que si on veut avoir des indics quelque part, il n’est pas absurde d’en placer un ou deux dans un hôtel dans lequel le gratin de la politique et du mondanisme mondialiste a ses habitudes. Et une femme de chambre, par définition, c’est quelqu’un qui a le double avantage d’avoir accès à l’intimité tout en étant invisible. Enfin bref, bientôt, Jonathan Pinet nous diffusera les dernières infos fournies par la dame pipi du tribunal de Harlem, puis de la lingère de Sing Sing, autant de membres, sans doute, de la bande à Pinet sur sa page Facebook. Ces gens là sont partout, ils ont regardé Fight-Club et ils en ont tiré tout un tas de leçons qu’ils appliquent sur nous. Et Internet est le système de surveillance universel qui instaure la règle selon laquelle c’est le premier qui a twitté qui a raison, fabriquant simultanément ce qui fera office de version officielle, ainsi que le fantasme en négatif qui l’accompagne.

Illustrations extraites des campagnes de promo pour la chaine « Maid Café », d’origine japonaise, mais ouvrant à droite à gauche dans le monde des franchises. C’est un peu comme le Starbuck, mais on note un soin particulier dans le déguisement des serveuses, qui font tout leur possible pour ressembler à des soubrettes de films porno, tout en demeurant suffisamment inaccessibles pour éviter au patron des poursuites pour proxénétisme. On comprend que la clientèle, après avoir pris son café en se voyant refuser la jouissance promise par la mise en scène de la prostitution se lâche un peu sur tout ce qui peut porter un tablier. Cette promesse de jouissance que, simultanément, on interdit, ou qu’on reporte, ça aussi, c’est une belle image du monde tel qu’on nous le propose. Au passage, maid signifie tout aussi bien, et en vrac : femme de chambre, ou pucelle. C’est sans doute l’une des questions que DSK se verra poser, sous les douches, par les autres prisonniers de Sing Sing « Alors, Ophelia, elle était bonne ? » Quoi qu’il en soit de sa culpabilité, la réponse donnée par la langue est affirmative.

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Mucha Gratia plena

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »7 mai 2011

A force de voir l’islam faire l’objet d’attaques incessantes, jusque dans les moindres recoins de notre vie commune (oserait on ainsi comptabiliser le nombre de juifs parmi les joueurs de l’équipe de France de football ?), on pourrait presque soupçonner qu’un complot est mené, en douce, par une autre religion, moins à l’aise en matière de communication, et qui souffrirait plutôt d’un excédent de lieux de cultes, ce qui pourrait la rendre jalouse de voir les musulmans s’entasser dans la rue pour prier quand elle même place ses rares prêtres face à ce qui a de plus en plus de mal à porter sans prêter à rire le nom d’ »assemblée » (une solution à la pénurie des lieux de cultes pour les musulmans pourrait d’ailleurs tout à fait consister à leur ouvrir les portes des églises, qui sont conçues pour faciliter la prière, et qui souffrent d’uns sous emploi chronique. D’ailleurs, c’est peut être là un des problèmes majeurs du christianisme, il a peu à peu déserté les bancs et prie-dieu de ses propres églises pour occuper des sièges politiques, et si on devait s’inquiéter de l’influence néfaste d’une religion sur les affaires politiques de notre pays, sur l’impossibilité pour les femmes de voir pleinement leurs droits reconnus, sur l’interdiction faite aux homosexuels d’accéder à une pleine égalité avec leurs frères hétérosexuels, c’est jusqu’à présent beaucoup plus du côté du catholicisme qu’il faut en chercher les causes que du côté de l’islam, celui ci n’étant pas politiquement représenté (le Coran ne fut jamais brandi par un député à l’Assemblée nationale, quand la Bible le fût)).
Il n’est pas exclu que parmi les raisons de l’acceptation plus aisée de la main mise des cathos sur notre vie morale, au delà de leur légendaire gentillesse (et il ne faudrait pas entendre le terme de manière excessivement positive, ici), on puisse mentionner le fait que les textes fondamentaux du christianisme ont pu faire l’objet, grâce à leur absence de sacralité, de multiples récupérations, détournements, illustrations, allant de la commande officielle de l’Eglise à l’initiative personnelle d’artistes, constituant autant de relectures, parfois de la part d’hommes ou de femmes dont on n’aurait pas imaginé qu’ils puissent avoir ce genre de projets en tête. Dernièrement, lorsque Crumb s’attaqua à la Genèse, offrant une lecture linéaire d’autant plus forte qu’elle était débarrassée des outrances attendues, c’était un peu comme si enfin ce texte était arraché à ceux qui se le sont, depuis des siècles, appropriés, pour être réinstallé dans l’espace public, universel (et quel plaisir de voir, enfin ! le serpent dans sa version pré-punition divine, chose qu’on ne voit, à ma connaissance, nulle part ailleurs, ce qui signale tout simplement que la plupart des illustrations bibliques ont simplement fait l’impasse sur la lecture un tant soit peu attentive du texte, se fiant aux images qu’on en a déjà.

Parmi les outsiders de l’illustration catholique, Alfonse Mucha n’est pas le moins surprenant : connu pour son travail d’affichiste, sans doute déprécié aux yeux de la culture officielle pour cette seule raison, on le cantonne volontiers dans la sub-catégorie des illustrateurs (on devine que certains n’abordent cette frange des arts plastiques qu’équipés d’un masque à gaz), il a ses adeptes, mais on ne peut pas dire qu’on lui consacre une place considérable dans l’histoire des arts. Pourtant, si on veut bien prêter attention à son travail, on y discerne des ambitions qui vont au-delà du simple travail de graphiste auquel on aime le réduire. D’une part, tout amateur de mangas discerne rapidement à quel point Mucha constitue, un siècle à l’avance, un défricheur de ce graphisme qui aujourd’hui s’est répandu tant dans la bande dessinée que dans l’animation. Les poses, le physique des femmes qui sont ses modèles, les tenues, l’invasion graphique des motifs végétaux fondus au corps de ses top models, ce sont autant de schèmes qui ont creusé un sillon aujourd’hui quotidiennement labouré par la mode, la B.D., la publicité, le cinéma, le clip.

Quand on parcourt l’espace modeste que constitue le musée Mucha de Prague, parmi les affiches des pièces jouées par Sarah Bernard et les fresques à la gloire d’une féminité qui va ensuite déferler sur l’Europe, puis le reste du monde, on peut s’arrêter un instant sur quelques planches d’un projet étrange, qui s’imposa manifestement à Mucha avec une force suffisante pour qu’il le considère, malgré la difficulté à l’intégrer au reste de son oeuvre, comme une oeuvre majeure : son Pater. L’idée du projet est simple : mettre en images, c’est à dire en espace, le Notre Père, prière fondamentale mais suffisamment naïve pour avoir été, somme toute, dédaignée par l’art, qui se contentera le plus souvent de la mettre en musique de manière, disons, aimable (Rimski Korsakov trouvera là sans doute son « tube » le plus joué, mais il faut admettre que cela relève d’une recherche musicale plutôt légère). Quand Mucha s’en empare, il en fait quelque chose qui est en même temps ‘pop’ (franchement, on placerait volontiers chez ces représentants de l’Art Nouveau, les véritables racines du pop’art, et ce d’autant plus qu’à la différence d’un Warhol, ils ne consacraient pas la majeure partie de leur temps à faire les malins (franchement, Warhol me semble finalement n’être intéressant que comme cinéaste. Le reste sent tellement le truc calibré pour être une réponse assomante d’intelligence et de conceptualisation sur ce qu’est, ou n’est pas, une oeuvre d’art, que ça en devient à peu près aussi passionnant qu’une dissertation d’étudiante en prépa lettres qui aurait en elle le secret regret de ne pas avoir osé faire les Beaux-Arts)), avce les déferlantes habituelles d’enluminures gracieuses, mais il développe aussi un style graphique qui devrait « parler quelque part » à ceux qui réservent au Grand Pouvoir du Chninkel, de Rosinski, une place tout particulière sur l’étagère « Bande dessinée » de leur bibliothèque personnelle. Le Notre-Père devient épique sans faire l’objet d’une déconstruction conceptuelle, et conservant les traits de l’illustration classique, ici simplement renforcée, comme dopée, par les forces vitales, l’énergie créatrice qui traverse le style de Mucha.

Je suis sorti du musée Mucha en regrettant de n’avoir vu de l’oeuvre que quelques planches, curieux d’en voir davantage. L’ouvrage existe, on le trouve sur le marché de l’occasion, à presque 200€ le volume, tarif qui excède, si ce n’est mon intérêt, du moins mon pouvoir d’achat. Heureusement, internet est mon ami, et quelques autres passionnés ont entrepris de collecter les planches de ce Pater, mais aussi les esquisses préparatoires. Comme elles semblent peu diffusées, je les livres ci-dessous. Ca ne restitue sans doute pas l’oeuvre originelle, qui mériterait d’être rééditée, mais ça permet de s’en faire une idée, et d’entrevoir la manière dont Alfonse Mucha travaillait. Il me semble aussi qu’on voit transpirer ici la manière dont ce qu’on appelle aujourd’hui en musique la « pop » trouve toujours ses racines dans cette manière presque naïve de s’attaquer à des projets taillés un poil trop grand, mixant l’esprit de sérieux et la gravité du propos à une forme facile d’accès, accessible et suffisamment épique pour provoquer une espèce de mouvement dont on pourrait dire qu’il est, déjà, une élévation. On est tenté de voir les racines profondes de ce courant dans les vitraux des églises et cathédrales, et on ne s’étonnera pas, dès lors, d’apprendre que dans la cathédrale St-Guy de Prague, se trouve un vitrail particulièrement saisissant, dont l’auteur n’est autre qu’Alfonse Mucha lui même.

Voici dont ce Pater, de Mucha. Rassurez vous, on ne vas pas se donner la main pour le prononcer tous en choeur :

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Hibakusha

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »14 mars 2011

Le hasard croise parfois étrangement les choses. Alors qu’on assiste aux drames terrestres avec toujours davantage d’acuité, dans une quasi immédiateté, avec donc une indécence qu’on a du mal à s’interdire, sous les prétextes vaguement recevables qu’il faut bien s’informer et qu’on est apte à s’inquiéter et à se soucier, y compris pour des inconnus, alors donc que nos moyens de communication, internet en particulier, donnent enfin son véritable sens au mot « télévision », alors qu’on s’apprêtait à se souvenir qu’il y a vingt ans, Tchernobyl pétait à la gueule de l’Europe en réussissant l’exploit de produire un nuage exactement conformé sur les frontières de la France, dont le gouvernement n’avait déjà pas intérêt à ce que l’énergie nucléaire soit remise en question, et n’a manifestement toujours pas intérêt à voir ce regard critique se développer, à en juger par l’incroyable marathon médiatique, aujourd’hui même, de Mme Kosciusco-Morizet et de M. Besson, sur toutes les chaines, absolument toutes, venus nier en bloc tout danger équivalent en France (alors qu’en fait on ne les accusait même pas vraiment, mais on sait ce qu’on pense, en psychanalyse, de ce genre de déni) et que simultanément, les centrales nucléaires japonaises squattent les premières lignes de Google Info, mettant la planète en suspens, ajoutant une couche de poisse à un pays dont le peuple semble avoir été créé pour qu’on teste sur ses personnes les pires souffrances,alors donc qu’on est spectateur de ces drames empilés les uns sur les autres, je tombe sur l’interview d’un des survivants d’Hiroshima, un médecin qu’on pourrait croire miraculé si les radiations n’avaient pas provoqué des dégâts sournoisement planqués au plus profond des structures intimes de son corps et ne s’étaient pas chargées de le rappeler à l’ordre, un peu comme la mort dans les « Destination finale », poursuit leur vie durant ceux qui lui ont échappé.

Shuntato Hida a aujourd’hui 63 ans [note de la conscience parfois endormie de l'auteur : oui oui, lecteur attentif, tu vois juste : à en croire l'auteur, Shuntaho Hida était médecin quasiment dès sa naissance; heureusement, les lecteurs ont une calculatrice dans la tête : ce survivant à en fait aujourd'hui 91 ans, comme l'a noté en commentaire Etienne; je ne modifie pas l'article, pour ne pas rendre son commentaire absurde, et je le remercie au passage !]. Par un de ces concours de circonstances qui pourrait pousser, si on était impressionnable, à aller mettre des cierges dans grottes béarnaises ou à tenir des propos définitifs sur l’existence de Dieu, il n’était pas exactement sous ce second soleil qui brilla dans le ciel d’Hiroshima, ce 6 Aout 1945. Mais en tant que médecin, il pensa qu’il devait, une fois la vague de chaleur passée, retourner en ville pour y sauver ce qui pouvait encore l’être. S’il ne fut pas brûlé par l’explosion, si son corps put tout d’abord se croire sain et sauf, il découvrit plus tard dans sa vie que deux foyers de fièvre avaient été allumés par Little boy au delà de la barrière de l’épiderme, l’un dans ses os prématurément vieillis, l’autre dans son esprit. Les créatures qu’il croisa dans les décombres juste après l’explosion, mais aussi tous ceux qu’il soigna dans les années qui suivirent hantent encore souvent ses nuits, cauchemar au carré.

Alors que dans l’est japonais, on imagine sans la ressentir l’angoisse diffuse des habitants qui doivent scruter l’atmosphère, tentant d’y discerner cette vibration spéciale dont on leur dit qu’elle anime désormais les atomes alentours, jusqu’à imprimer dans ceux qui composent leur corps une danse de Saint Guy un peu trop incontrôlée pour être vraiment festive, il me semblait intéressant de relayer ici cette interview, puisqu’elle témoigne d’une violence nucléaire que partagent les survivants de la bombe A avec les cobayes involontaires des accidents du nucléaire civil : une vie entière pourrie par un compte à rebours flou, imprimant aux années qui restent à vivre un faux rythme obsédant, une absence de perspective d’autant plus étrange qu’elle n’est, en fait, qu’une lucidité accrue face à l’échéance commune de la mort, à ceci près que les autres hommes ont le relatif avantage de pouvoir vivre comme si de rien n’était, oublieux de l’échéance et assurés de pouvoir vivre le temps qu’il reste sans être déjà habités par la mort. Ceux qui ont croisé de plus près les trajectoires désordonnées des particules en furie seront, en revanche, les porteurs conscients de passagers clandestins qui travailleront, leur vie durant, à les faire mourir, à petit feu.

L’interview, parlante, se trouve sur Vice Magazine, ici : http://www.viceland.com/fr/v2n11/htdocs/old-doctor-survived-hiroshima-114.php

Shuntaro Hida a aussi écrit un livre à propos de son expérience post-atomique, Little Boy, Récits des jours d’Hiroshima (1984). Alors que Fukushima Daichi, Onagawa et Tokai sont les nouveaux noms de la sainte Trinity, il me semblait intéressant d’observer un témoignage de cette communion entre les deux formes de l’atome, militaire et civile. On trouve un large extrait de ce livre sur ce lien : http://www.dissident-media.org/infonucleaire/temoig_hida.html

Quels meilleurs jours, aussi, pour lire ou relire Gunther Anders, qui avait saisi, à sa racine, la démesure des projets nucléaires humains ? On conseillera tout particulièrement Hiroshima est partout (1995 en allemand, 2008 en français), un livre qui suit la correspondance entre Anders et le pilote qui était aux commandes de l’avion pilote qui accompagnait l’Enola Gay, Claude Eatherly; mais il semble important de lire aussi La Menace nucléaire, considérations radicales sur l’âge atomique (1981 en all., 2006 pour la traduction). Mais la question du nucléaire est aussi présente dans le fameux Nous, fils d’Eichmann (all.: 1988, fr.; 1999), comme signe d’un processus d’aliénation technique qui n’est certainement pas achevé.

Comment, aussi, en regardant ces villes devenues plaines sur NHK, ne pas penser à certains des premiers clichés effectués sur une Hiroshima comme piétinée par les dieux ? Comment, dès lors, ne pas penser à Yamahata Yosuke, qui fut involontairement le premier photographe des ruines, le premier à poser un regard partageable sur les victimes ? J’ai ressorti de la bibliothèque le livre de Philippe Forest, Sarinagara, dont le sixième chapitre se pose sur Yosuke (à moins que ce ne soit, plutôt, l’inverse), avant que le septième, comme un jour de repos pervers, ne se penche sur le destin de la ville de Kôbe.

Dans ce dernier chapitre, on trouve les lignes qui suivent :

« Partout, toujours, la terre tremble. Ici ou là, une faille se fait, avalant l’un ou l’autre. Et il faut que cette faille soit assez large et engloutisse d’un coup cinq mille vivants pour qu’on se dise que quelque chose vient peut-être de troubler l’ordre ordinaire du monde. Depuis Kôbe, il y a eu d’autres tremblements de terre sur tel ou tel point de la planète et parfois et parfois ils ont été bien plus meurtriers. Je n’en ai pas tenu le compte. En vérité, je leur ai à peine prêté attention : des décombres, le spectacle d’un interminable chantier, des hommes qui se pressent sur des gravats, la pioche à la main, des bulldozers, des chiens qui fouillent entre des pierres, parfois un rescapé au visage anéanti et qu’on arrache à la terre avant de l’exhiber face à la caméra, des camps de toile un peu partout dressés parmi les ruines. De la poussière, des plâtras, des corps couleur de cendre, et c’est tout. L’histoire des hommes est un long séisme à peine interrompu. Entre deux secousses, l’accalmie peut durer des décennies ou des siècles. Mais le moment du désastre vient toujours. L’univers est un vaste vertige. Tout appui se dérobe pour finir. La terre ferme n’offre qu’un répit entre deux catastrophes. Il y a ce grand mouvement de toupie et de balancier qui emporte la planète et qui met tout à terre. Il faudrait pouvoir se représenter l’apparente fixité des choses pour ce qu’elle est : une illusion, l’image arrêtée un instant de la fuite du temps qui porte tout vers le néant. D’ailleurs, il n’y a rien à tirer d’une telle évidence, aucune philosophie à déduire de cette vérité vaine que chaque vie à son tour vérifie. On redresse ce qui est tombé, on enterre les morts et on soigne les blessés, on reconstruit ce qui a été détruit et sur le lieu même de la catastrophe on fait grandir en guise de monuments d’autres bâtiments voués à s’écrouler à leur tour, un jour ou l’autre. On oublie. Aucune place n’est faite dans la mémoire des hommes pour de semblables souvenirs. Ils sont sans emploi. Les victimes des crimes, des guerres, des génocides, tous ceux qui ont souffert de la main de l’homme peuvent instruire le procès de leurs bourreaux et c’est ce procès, lui seul, qui conserve vivant le souvenir de leur souffrance. Mais quel procès intenter à l’ordre cruel et carnassier des choses, à la mécanique nue du monde, au travail du temps ? A qui s’en prendraient les rescapés d’un tremblement de terre ? Autant en vouloir à la mort elle-même. « 

Philippe Forest – Sarinagara, 2004

On ne saurait trop conseiller de lire le reste.

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Petit meurtre entre amis

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »18 janvier 2011

On en conviendra, les occasions sont rares de voir un débat véritablement philosophique s’installer sur la place publique. La sphère médiatique elle-même donne peu de place à l’expression développée d’idées, et la pensée prête à prononcer a envahi la majeure partie de l’espace médiatique, interdisant des problématisations trop ambitieuses, par avance considérées comme pénibles pour un public dont on décide a priori qu’il ne sera pas capable de fournir un quelconque effort pour accompagner le moindre raisonnement.

Dès lors, ces dernières semaines, voir Luc Ferry, dont on s’accordera à dire qu’il fait placer les livres qu’il publie dans le rayon « philosophie » des librairies, intervenir médiatiquement pour remettre l’indignation à sa place, peut être envisagé de deux manières différentes : soit il s’agit d’une exception dans le paysage audiovisuel français (enfin, une analyse philosophique trouve place au milieu du bavardage frénétique), soit il ne s’agit que d’un leurre qui fait passer pour philosophique ce qui ne l’est pas, à un public qu’on juge inapte à faire la différence.

Premier élément de discernement : dans l’idéal, la réflexion philosophique se veut désintéressée et non partisane. Or, le soudain intérêt que manifeste Ferry pour cette question n’est pas tout à fait du au hasard. Personne n’aura pu y échapper, puisque le phénomène éditorial s’est doublé d’une vague médiatique assez importante, la question de l’indignation s’est imposée ces derniers mois par l’intermédiaire d’un opuscule rédigé par Stéphane Hessel, au titre impératif : Indignez-vous ! En à peine 30 pages, Hessel y développe, sans prendre évidemment le temps d’approfondir l’analyse proprement philosophique de son concept, la nécessité qu’il y a pour le peuple à retrouver son aptitude à l’indignation, que l’embourgeoisement et l’avidité pour tout ce que l’augmentation du pouvoir d’achat permet d’acquérir ont peu à peu éteinte, comme on pisse sur les braises résiduelles du feu de camp avant de déguerpir.

Ce petit document, distribué à faible coût par une maison d’édition qui a eu le nez creux ne fait a priori pas tellement le malin : on y lit un propos volontiers un peu moralisateur, globalement altruiste et progressiste, rien de très surprenant, ni sur la forme, ni dans le fond. Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est que ces évidences trouvent un écho dans le public : chiffres de ventes tout à fait inattendus, qu’envieraient pas mal de ceux qui ont pourtant le traitement de texte opportuniste, et dont les écrits en grande partie dictés par les études de marché, calquant leur propos sur les opinions dominantes, n’atteignent pas la cheville des scores de vente de Hessel. De la confiture donnée à des cochons, doivent penser ceux dont la piscine ou la résidence secondaire dépendent de leurs performances éditoriales, puisque Hessel se paie même le luxe de ne pas écrire pour vivre. Du moins pas économiquement.

En fait, ce qui est surprenant, c’est qu’il y ait encore un marché et une clientèle pour les propos de Hessel, et on sent bien que c’est là ce qu’il y a de profondément gênant pour les petits soldats qui sont envoyés depuis quelques semaines pour dézinguer l’aimable, mais gênant, ancien-combattant. Il faut dire que, coup sur coup, au moins deux éléments venaient rassurer ceux qui se sentaient un peu seuls dans le cynisme économique ambiant. Deux succès qui réunissaient un public nombreux autour de ce qu’on pourrait appeler des « valeurs » de gauche, deux discours plaçant le marché sous l’autorité d’une certaine morale : « Le nom des gens » tout d’abord, qui de manière vraiment habile parvient d’abord à mettre en scène une pensée militante sans donner de leçon, parce que précisément cette pensée est présentée comme se dépassant elle-même, ou se sentant dépassée par le cours des choses, mais aussi à réchauffer un peu ceux qui avaient le sentiment de sentir se refroidir leur cœur, au milieu d’un monde sans cœur, et qui avaient besoin d’un peu d’opium pour se remonter le moral. « Indignez-vous » ensuite, qui a balayé en gros le même public d’une bonne grosse « good vibration », ressuscitant au passage des espoirs qu’on avait pourtant tout mis en œuvre, en haut lieu, pour faire taire.

Ainsi donc, les herbicides n’avaient pas tout à fait rempli leur mission, les réalistes n’avaient pas suffisamment arrosé de leur urine les étincelles d’espoir de ceux qui ne pensent pas que le réalisme s’identifie à l’acceptation du fait accompli. Et on ne tarda pas à voir apparaître ceux qu’on chargerait d’allumer les contre-feux.

Sauf qu’en l’occurrence, on sent bien la classe dirigeante un peu embarrassée de s’attaquer à Hessel. Et sans doute l’apparence même du bonhomme freine t elle les soldats qu’on envoie sur ses talons : voir Hessel à la télévision, c’est être confronté au vieil homme tel qu’on n’en croise plus beaucoup dans nos contrées, et physiquement parlant, c’est sans doute bête pour ceux qui se veulent gaullistes dans ce pays, mais le personnage fait immanquablement penser à De Gaulle. Même stature, même genre de phrasé, même discours un peu sentencieux, et surtout, même genre de légitimité. Et ce n’est pas qu’on soit vraiment amateur d’arguments d’autorité, mais bon, voir des hommes de droites contraints à se taire face à un discours qui ne va pas dans leur sens, parce qu’attaquer celui qui le prononce reviendrait à mettre en scène une sorte de parricide, et qu’on n’est pas sûr que l’électorat qu’on rassure en permanence grâce à la référence au Général qui est ici tout à fait réduit au pur et simple rang d’argument d’autorité, ce n’est pas pour nous déplaire.

J’ai pour la première fois remarqué ce court circuit idéologique en voyant Valérie Pécresse confrontée à Stéphane Hessel sur le plateau de « Ce soir ou jamais », sur France3, le 21 Octobre 2O10. Le thème du jour était la confrontation de la rue au « pouvoir », alors même qu’on « sortait » de longues semaines d’opposition rude, au cours desquelles on a (sans le vouloir ?) donné au gouvernement l’occasion de montrer à quel point il serait inflexible et « courageux ». De toute évidence, Valérie Pécresse et ses adjoints (François de Closet, qui est ce genre de type qui est tellement pertinent qu’il joue contre son camp sans s’en rendre compte (enfin, si, Pécresse avait l’air de s’en rendre compte, par moments)) avaient bien prévu leur coup contre leur interlocuteur, Besancenot (ok, terrain déjà exploré, on connaît sa rhétorique par cœur (comme lui, finalement), on sait comment prendre le personnage en tenaille pour le neutraliser), mais n’avaient envisagé l’hypothèse Hessel. Or, tous ceux qui ont déjà vu Valérie Pécresse sur un plateau télé savent qu’elle fonctionne comme Morano : captation de la parole, condescendance envers ses interlocuteurs, affirmations dogmatiques, usage de l’argument qui commence par « de toute façon », reprise en chœur des éléments de langage définis par les pontes de la comm’ et absence totale d’aptitude à entrer dans un quelconque débat, puisque débattre, c’est au moins émettre l’éventualité que l’interlocuteur puisse avoir une certaine valeur, alors même que l’UMP a pour tactique de refuser tout valeur à ceux qui ne rejoignent pas l’UMP. J’allais oublier, le Petit Journal a repéré une option présente chez Pécresse dont n’est pas dotée Morano : le regard « Matou », un peu comme le chat Potté dans Shrek, artifice dont elle usa beaucoup ce soir là, puisqu’elle fut inhabituellement contrainte à de longues plages de silence.

Le problème, dans une émission en direct, pour des gens comme Pécresse, habitués à ce qu’on leur ouvre le micro du début à la fin, et qui persuadent par une sorte de flot de jacasserie, c’est qu’ils ne sont pas habitués à se taire devant les caméras. Dès lors, ce soir là, le réalisateur eut de multiples occasions de faire de longs plans sur Valérie Pécresse sommée d’écouter les tunnels que s’autorisait Hessel, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’humeur n’était pas précisément celle de ceux qui sont reconnaissants envers les anciens combattants pour le courage dont ils firent preuve par le passé. Ce soir là, de toute évidence, la droite se demandait combien de temps il faudrait encore patienter avant que ces dinosaures politiques disparaissent du théâtre des opérations, emportant avec eux leur mémoire parasite, leurs valeurs handicapantes, leur aura néfaste pour la frime gouvernementale. De fait, il y avait deux mondes qui s’affrontaient sur le plateau, voulant mettre l’un et l’autre fin à l’existence de leur adversaire, à ceci près que l’un des deux ne pouvait avouer publiquement ses intentions. Comme on dit, si Hessel n’avait pas tant de succès editorial et médiatique, l’UMP ferait avec lui comme avec le reste des survivants de la résistance : patienter, en se disant qu’une fois qu’on aura défilé avec des fleurs, rien n’empêchera ensuite de venir déposer des gerbes sur leur tombe, avec le regard matou qui va bien, et s’approprier leur mémoire tout en saccageant leurs valeurs.

Pécresse ayant échoué, on dut attendre un peu avant que d’autres fantassins daignent s’attaquer au Général transfiguré. On réquisitionna Ferry, se disant sans doute que c’était sur l’aile philosophique qu’il convenait le mieux d’attaquer l’inattaquable. Il n’est pas le seul, certes, quelques opportunistes s’étant dit qu’ils pourraient se faire un nom en se payant l’ancien résistant (on s’offre les faits d’armes qu’on peut) : Mourad Kiddo, par exemple, qui trouve bon dans les colonnes du Causeur (qui porte assez bien son nom, il faut l’admettre) d’attaquer Hessel en lui reprochant d’avoir inventé « l’holocauste low-coast » (sic : on ne sait pas encore vraiment si après Auschwitz, il est possible de faire de la poésie, mais de toute évidence, pour les jeux de mots, la fête est ouverte). Mais Ferry est sans doute de tous les contradicteurs celui qui permet le mieux au bon lecteur du Figaro de se rassurer en le lisant : il serait possible de flinguer Hessel sans tuer le Père.

Or, le problème de Ferry, c’est qu’il ne peut quand même pas se griller totalement en se portant volontaire pour jouer les sophistes de service. Alors il lui faut un argument fort, quelque chose qui convainque. Il faut admettre que le coup qu’il tente est original, puisqu’il consiste en gros à être simplement gonflé : Hessel donne des leçons de morale avec son indignation ? Alors on affirmera tout simplement que l’indignation n’est pas un sentiment moral. Joli. Ne pouvant pas affirmer cela péremptoirement, Ferry argumente, sur le mode kantien : l’indignation, c’est ce qu’on ressent envers les autres, puisque, selon lui, on n’est jamais indigné par soi même. Dès lors, puisque ce n’est pas un sentiment universalisable, et puisque Kant, depuis longtemps canonisé quand ça l’arrange par l’évêque Ferry, a dit que la loi morale se reconnaissait à ceci que sa maxime peut être érigée en loi universelle, l’indignation se trouve excommuniée, interdite d’entrée dans le paradis des sentiment moraux.

Et hop.

On imagine assez bien, dans les coulisses, Gérard Majax et Ferry tentant d’entrer en communication avec Garcimore pour être sûrs de réussir leur tour de passe-passe. On crut deviner, d’ailleurs, Ferry prononcer en douce les mots « Ublaoup, Barbatruc » juste après avoir joué les orateurs de haut vol.

Il y a juste un petit problème, dans l’argument ferryen, ici. C’est que prendre Kant à témoin, c’est bien beau, mais il faudrait alors le faire jusqu’au bout. D’abord, affirmer que l’indignation ne vaut que pour les autres, c’est aller un peu vite en besogne. Que les politiques de droite n’aient jamais honte de rien et qu’ils soient systématiquement convaincus d’être dans le droit chemin ne permet pas d’accepter l’induction selon laquelle tout le monde serait dénué de cette aptitude. La seule chose qu’on puisse dire, c’est qu’effectivement, si l’indignation ne peut valoir que pour les autres, alors on ne peut pas en faire un sentiment moral. Mais voila, Hessel ne tombe pas dans ce panneau, puisqu’il affirme à plusieurs reprises que sa propre pensée est susceptible d’indigner d’éventuels adversaires politiques.

D’autre part, Kant ne réduit pas le critère moral à la seule universalité. Il montre aussi que la morale réclame la reconnaissance en autrui d’une dignité qu’il définit comme le fait de n’être jamais réductible à un moyen, et à la nécessaire reconnaissance en lui d’un but en soi. Faisons une pause : imaginons une seconde une morale qui aurait la dignité comme point de mire, mais devrait s’interdire de reconnaître les atteintes à la dignité. Si la chose peut se concevoir, on doit admettre qu’il s’agirait d’une morale purement intellectuelle, ne visant à aucun moment l’action (avoir les mains propres tout en étant manchot, comme le reprochait Péguy à Kant). Or, de nouveau, on se trouve là devant une contradiction, puisque précisément, Ferry reproche à Hessel de ne proposer qu’une posture morale ne visant pas l’action. On ne comprend plus très bien, ou plutôt on comprend trop bien la manœuvre : en faisant mine de ne pas voir la possibilité pour l’indignation d’être l’étincelle de l’action, Ferry se pose en activiste de la morale, dont on ne sait dès lors pas très bien comment il oriente son action (ni quelle action il a mise en oeuvre, d’ailleurs, mais on n’est pas du genre à demander des comptes, n’est ce pas ?), puisque la morale kantienne a, grâce à lui, perdu sa boussole.

On objectera, évidemment, que derrière tout ça, l’argument de fond c’est que l’indignation est un sentiment, là où la morale exigerait, pour Ferry, de recourir à la raison. C’est d’ailleurs un aspect de son argumentation quand il regrette le caractère partial, partiel et relatif de l’indignation. Mais, d’une part, il faudrait alors qu’il distingue la raison calculatrice et technique de la raison morale. Et de nouveau on comprend bien pourquoi il ne fait pas cette distinction : cela conduirait à devoir reconnaître que dans le monde asservi à la technique, la raison peut tout à fait anéantir la dignité humaine. Le vingtième siècle en a fourni des exemples tragiques, que Ferry ne peut pas laisser de côté. Et on voit mal quel argument permettrait de condamner l’indignation contre ces épisodes là.

Or jusqu’à preuve du contraire, si on doit distinguer parmi les hommes de ce temps là, on peut quand même trancher entre ceux qui s’accommodent de tout, ne voyant le mal nulle part, et ceux qui sont simplement frappés, comme on le serait par la foudre, par l’impossibilité à trouver un accord avec le fait accompli. Et il parait difficile de nier que tous ceux qui ont agi étaient bel et bien frappés par cette foudre là, si puissante qu’elle permit un instant de fonder une union sacrée entre des combattants que, pour le reste, tout séparait.

Affirmer que l’indignation est aujourd’hui inutile, c’est jouer les gardiens de l’ordre établi en clamant « Circulez, y a rien à voir ». Mais ce n’est pas au pouvoir de décider de cela, c’est à ceux qui détiennent, qu’on le veuille ou non, l’autorité, et jusqu’à présent, n’en déplaise à Mme Alliot-Marie, c’est le peuple qui la détient, de discerner là où il y a quelque chose à voir, et là où on peut fermer les yeux. On entend bien que les amis politiques de Monsieur Ferry aimeraient bien qu’on ne regarde pas les sans papiers, les « roms » ou ceux qui la finance asservit au cycle insensé production/consommation. On comprend que Hessel puisse être conçu comme un rabat-joie, un trouble fête quand il vient dire publiquement qu’on peut regarder ces choses et les considérer comme anormales. On conçoit que ça n’arrange pas les membres du gouvernement, que quelques paires d’yeux, chez quelques citoyens, soient indignées par exemple de voir des ministres venir faire les soldes devant les caméras de télévision, afin de « donner l’exemple ». Toute voix qui vient rappeler qu’on peut ne pas trouver ça normal vient rompre un charme qu’on avait conçu comme définitivement efficace.

Donc, mobilisation générale contre le soldat Hessel, qu’on traitera désormais, malgré tout le respect qu’on prend bien garde de signaler au passage, avant de lui flanquer un grand coup de pelle dans la nuque, d’aimable vieillard un peu passéiste, avec ses combats d’arrière garde et ses valeurs d’antan.

On signalera pour finir que ce gouvernement a tout de même un problème idéologique de fond à mettre au clair (tout en devinant qu’il n’en ait absolument pas l’intention) : ainsi, il ne faudrait considérer comme légitimement moraux que les sentiments susceptibles d’être universalisés. On en déduit donc qu’aujourd’hui, en France, une des seules choses qui vaille d’être combattue, c’est le discours altruiste et vaguement humaniste de Stéphane Hessel. Sinon, Ferry ne se donnerait pas la peine de se fendre d’un article pour dézinguer l’indignation, puisqu’il ne semble se mobiliser que pour les causes universelles. Et si on devait mettre cette cause ci en balance avec le soutien que le peuple tunisien aurait pu attendre de la France (enfin, quelque chose nous dit que le peuple tunisien ne se faisait pas vraiment d’illusions à ce sujet), alors l’universalité du jugement condamnant Hessel justifierait qu’on s’attaque à lui plutôt qu’à Ben Ali. Et il faut admettre qu’entre un Stéphane Hessel s’exprimant publiquement et un Ben Ali qui se serait maintenu au pouvoir, seul le premier des deux pourrait constituer un danger pour le pouvoir en place, qui a bien compris, à l’instar de son ex-homologue, que l’indignation peut parfois pousser tout un peuple à prendre soudainement conscience de l’injustice de sa situation.

Autant dire que tant qu’on le pourra, on fera feu de tout bois pour discréditer, autant que faire se peut, ce potentiel de lucidité. Il faut flinguer le soldat Stéphane.

PS : Je suis tombé sur d’autres détails intéressants dans la rhétorique anti-hesselienne ici : http://malesherbes.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/09/indignation.html

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Devine le divin

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", 25 FPS, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PAGES, SERIAL PORT 1 commentaire »16 novembre 2010

Petit standbye sur les terres de l’excès, parce qu’un peu de boulot sur les terres plus raisonnables de l’outremonde.

Du coup, je renvoie les quelques fidèles à une espèce de messe païennes orchestrée par un Lucrèce qui, en bon vieil épicurien, a bien envie de bouffer du superstitieux, tout en sauvant le récit. C’est que les mythes ont besoin qu’on n’y croie qu’à moitié, sous peine d’oublier que c’est bel et bien à cette vie qu’ils invitent, et non à un hypothéthique au-delà. D’ailleurs, pour en être convaincu, il suffirait de les lire : tous ceux qui se donnent pour espoir d’atteindre les territoires sacrés des dieux seront cruellement punis. Autant dire que les mythes renvoient l’homme à son propre monde, et l’enjoignent d’y demeurer à sa place, tout en insufflant en lui l’énergie du dépassement. Dès lors, le salut ne sera plus dans la sortie du monde, mais plutôt dans une espèce d’involution intérieure, un mouvement permanent vers un objectif jamais atteint, qui pourrait tout à fait se nommer « désir ».

Accessoirement, ça parle aussi un peu de Breaking Bad, qui fait quand même partie de ce qui se fait de mieux pour les écrans plats aujourd’hui.

L’association Lucrèce/Walter White, c’est en cliquant ici même.

Sinon, pour ici même, je vous prépare des catalogues de noel, si jamais certains sont en manque d’idées pour les fêtes.

Si si, vous verrez.

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Terreauriste

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, TRANSMISSION 11 commentaires »20 août 2010

Tiens, juste une grosse citation de Didier Lestrade, qui entre deux tailles de rosiers, deux récoltes de graines à partager, met en ligne un matériel, issu de ses travaux, qui constituera, j’en suis sûr, pour peu qu’on prenne soin de le maintenir hébergé, protégé, et disponible, un témoignage précieux sur la vie de ceux auxquels pourraient s’appliquer le beau titre du beau livre de James Agee et Walker Evans « Louons maintenant les grands hommes« . Quel que soit l’angle sous lequel on regarde ces documents, on ne peut qu’y voir un héritage, du genre de ceux qui rappellent une dette que, pour ma part, je ne saurais même pas payer.

Récemment, il republiait la préface de son livre, Cheikh, et on y trouve les lignes suivantes :

« Pour ma part, j’ai appris que nous étions tombés dans un cul de sac culturel et social avec les premiers mois du XXIème siècle. J’ai réalisé que je gagnais trop d’argent. Je sais qu’en ces temps de précarité sociale, c’est un aveu difficile à faire, mais telle est la réalité. Sans les chercher, les propositions d’articles se faisaient plus nombreuses, la bulle Internet entraînait des collaborations incessantes. Je voyais bien que chaque année ma déclaration d’impôt augmentait sans effort. Je me trouvais à encaisser quatre salaires différents et le dernier en date, pour le site Internet de Samsung, me posait des problèmes de conscience. Toutes les semaines, j’écrivais en effet une chronique musicale qui n’était même pas relayée sur le site. Personne ne la lisait parce qu’elle était invisible. Ce travail trop facile était rémunéré généreusement, et je n’avais aucun contact avec les personnes qui m’employaient. Ce qui n’était pas sans me surprendre. Ma vie ayant été assez écartée de la richesse, je trouvais étrange une telle proximité avec le gâchis. Si une entreprise était assez folle pour me demander des textes qui ne seraient jamais lus, c’était son problème et, de toute façon, je ne participais qu’à la toute dernière étape d’une longue chaîne de gaspillage. Pourtant, un an plus tard, quand la récession survint, je l’accueillis avec soulagement. Écrire pour des lecteurs virtuels me rendait triste, je n’avais aucune envie de plaire. Il se trouve aussi que, parallèlement, j’ai failli perdre mon emploi à Têtu à cause d’une dispute interne sur le bareback. Je m’étais en effet révolté contre une interview de Guillaume Dustan dans le magazine que j’avais créé ; si bien que pendant six mois, mon nom fut absent de l’ours. Ma collaboration était entre parenthèses. Il est donc devenu évident que mon métier de journaliste, plutôt protégé auparavant, serait l’un des premiers menacés par la crise sociale. Entre les déclarations d’impôts précédentes et mes nouveaux revenus, je constatais la nette dégringolade. J’ai alors commencé à me dire que cette situation nouvelle nécessitait une adaptation rapide.

J’ai vite réalisé que je trouvais du plaisir à ne plus dépenser mon argent pour acquérir les choses obligées qu’un citadin se doit d’avoir. Étrangement, j’éprouvais même une certaine fierté à ne rien dépenser pendant un mois, voire plus. Ce qui était nouveau, l’économie m’ayant toujours été imposée, ayant toujours couru après des dettes impayées d’imprimeurs, des retards de loyer, des vacances difficiles à boucler. Finalement, j’ai décidé de gagner moins d’argent. Et en l’espace de quatre ans, de gré ou de force, je suis parvenu à réduire mes revenus et à payer moins d’impôts. L’autarcie me tentait. Vivre avec le minimum, tout en chassant de mon esprit la frustration de ne pas avoir ce que les autres possèdent, quelle idée intéressante. Pour un individualiste citadin qui avait passé les vingt-cinq dernières années à Paris, la liberté n’était pas le pouvoir de dépenser plus, mais l’autosuffisance préméditée. Alors, je suis parti de la capitale vivre dans un minuscule village de Normandie, sachant que cet isolement serait à la fois une parade face aux attaques que je recevrais, forcément, en raison de mon engagement militant sur le sida, la prévention, la sexualité des gays en général, mais aussi un moyen de réduire encore plus mes sources de revenus parce que la vie à la campagne ne facilite pas les interviews et les reportages. Heureusement, on dépense moins dans un petit village qu’à la ville. Je refusais des propositions d’articles trop alimentaires. Pour être complètement libre d’exprimer ce que je voulais dire, il fallait que j’apprécie en outre la solitude sentimentale qui m’était imposée. Cette liberté, je le comprends aujourd’hui, est la base de mon expression car, à quarante-huit ans, je pense être parvenu à me protéger de toutes les pressions, politiques ou financières. Personne ne me regarde vivre. J’ai réalisé mon rêve : travailler moins pour me consacrer à une passion un peu incomprise, sûrement incongrue, la nature.

Il y a un an, je suis parvenu à un niveau plancher de mon imposition fiscale : 138 euros par mois. J’avais réussi, j’étais content, mais je n’ai pas osé en parler autour de moi. Avec toutes ces personnes se disant précaires, il n’est pas malin de claironner qu’on est arrivé à réduire ses revenus. J’ai fini par le mentionner, plusieurs mois plus tard, à un ami. Je lui disais que c’était sûrement grâce à cette maison, dont le loyer est le tiers de ce celui que je payais à Paris pour une surface deux fois plus grande. C’est alors qu’il s’est exclamé : « C’est formidable, tu vis comme Henry David Thoreau ! ». Je n’ai pas eu honte de répondre : « Henry qui ? ». Il s’est moqué de moi : « Mais c’est un des écrivains américains les plus importants du XIXème siècle ! ». Deux jours plus tard, je recevais « Walden ». Je n’ai toutefois pas pu lire cet ouvrage tout de suite. Il me suffisait, en effet, d’en feuilleter les pages pour ressentir une stimulation mêlée d’une méfiance presque angoissante : ce livre était trop fort, il reflétait d’une manière trop parfaite ce que je vivais depuis mon départ, sans le savoir. » (Ddier Lestrade, Cheikh; préface, le texte intégral peut être lu ici : http://didierlestrade.fr/about-me/livres/cheikh-journal-de-campagne/article/preface-de-cheikh)

Au train où vont les choses, on peut présumer que d’ici quelques temps (les choses vont si vite qu’on n’ose plus écrire « d’ici quelques années »), de tels propos seront considérés comme terroristes : affirmer ainsi qu’on puisse revenir à une certaine forme de simplicité dans la consommation, qu’un mois puisse être vécu sans dépenser d’argent, oser rappeler, comme il le fait ici qu’un téléphone portable n’est pas une prothèse remplaçant un quelconque organe naturel absent ou déficient chez l’homme, et qu’on peut donc fort bien s’en passer, voila qui pourrait inciter les citoyens à développer des comportements qui ne favoriseraient pas le dieu Croyance, et mettraient en péril l’équilibre de nos comptes communs (sans qu’on sache vraiment si c’est parce que les belles activités commerciales alimentent la communauté, ou si c’est que leurs pertes sont en fait systématiquement épongées par la collectivité, leur permettant finalement d’investir sans risque).

Et de fait, on ne peut qu’admettre les liens patiemment tissés entre nos addictions consuméristes et le financement du bien commun. Pour dire les choses crûment : comportons nous tous comme Didier Lestrade le fait dans cet extrait, tirons nous cultiver notre jardin, ne nous soucions plus de gagner un fric désormais inutile, oublions d’aller acheter des trucs, rien qu’un mois, et c’est toute l’économie qui s’effondre, avec en otages premiers, tous ceux qui bénéficient de la solidarité nationale, c’est à dire avant tout ceux qui en ont besoin, puisque ce sont les financeurs qui sont aussi les décideurs, et qu’au moment de choisir entre leurs pieds, et ceux des autres pour y tirer une balle, ils se souviennent qu’être riche, ça doit permettre, pour commencer, de ne pas souffrir (les pauvres, eux, sont habitués).

Publier ce qu’écrit Didier Lestrade ici, si ça devait convaincre ne serait ce qu’une minorité des consommateurs actuels, remettrait tellement de choses en question (les rapports de force employeurs/employés, les rapports de force employés/chômeurs, l’immobilier urbain, la grande distribution, etc.) qu’on pourrait y voir une menace majeure pour tous ceux qui ont quelque chose à gagner dans les choses telles qu’elles sont déjà, et qui n’auraient qu’à perdre à toute forme de changement. Désigner ces propos et ces idées comme terroristes, c’était déjà, finalement, le sens caché des inquiétudes faites à l’auteur supposé et à l’éditeur avéré de « L’insurrection qui vient » : inciter à prendre du recul vis à vis de à quoi nous devons, sans réserves, adhérer, et remettre ainsi en question des intérêts bien compris.

Lestrade et les adeptes de la vie simple manquent ils de réalisme ? Selon les structures économiques qui sont les nôtres, il n’y aurait aucun doute à ce sujet. Mais il est aussi possible d’émettre l’hypothèse selon laquelle ce sont les structures qui alimentent le bien commun qui sont irréalistes, dans la mesure même où elles rendent nécessaire une consommation déraisonnable, et s’accompagne d’une répartition des « bénéfices » de cette frénésie qui, de toute évidence, sont conçus pour être injustes.

C’est finalement bon signe : il suffirait que ceux qui commencent à saisir l’inanité de nos comportements commerciaux (et je sais à quels sarcasmes je m’expose en écrivant de telles choses !) tout en étant conscients de la nécessité de financer le bien commun et le progrès sous toutes ses formes pour que de nouvelles formes véritablement politiques apparaissent. Et mine de rien, plus je le lis, plus il me semble que peu à peu, c’est le genre de rencontre qui se pratique, tranquillement, discrètement mais efficacement sur www.minorites.org . Je ne saurais trop conseiller de s’y rendre, d’y lire, et d’y écrire (et de nouveau, il y en a qui, s’ils lisent ça un jour, pourront déverser sur moi des bacs à compost entiers de sarcasmes !)

Ah ! La préface de Cheikh se conclue sur Thoreau. Ca trace quand même comme une perspective, non ?

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Tout le monde veut prendre sa place

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM, PAGES 3 commentaires »12 mai 2010

Règles du jeu :

« Chasser les autres du marché, réduire leurs revenus à zéro, bref s’emparer de leurs occasions de gagner, tout le jeu de la concurrence est là. Une fois une certaine richesse acquise, les occasions de gagner de l’argent se multiplient : la richesse accumulée ouvre des possibilités fermées aux non-possédants ».
Lester Thurow – Les fractures du capitalisme, ed. Village mondial, 1997 (1996 pour l’édition américaine, sous le titre « The Future of capitalism« ). p. 270

Et 6 pages plus loin :

« Si l’on ne veut pas que l’Etat intervienne sur le marché en faveur des perdants, il existe une alternative : éliminer les économiquement faibles de la société. Un économiste du XIXè siècle, Herbert Spencer, a forgé à cet effet un concept qu’il a appelé « survie du plus apte » (formule que Darwin lui a empruntée pour démontrer sa théorie de l’évolution). Spencer pensait que le devoir des économiquement forts était de réduire les économiquement faibles à l’extinction. Là réside tout le secret de la force du capitalisme : il élimine les faibles. Spencer a créé un mouvement en faveur de l’eugénisme, dans le but d’empêcher les inadaptés de se reproduire (c’était un moyen plus humain, moins brutal, que de les réduire par la famine, ce que l’économie livrée à elle-même n’aurait pas manqué de faire). Du point de vue de Spencer, toutes les mesures correctrices d’aide sociale ne font que prolonger l’agonie de l’humanité, en multipliant la population finalement destinée à mourir de faim. « 

Je serais tenté d’ajouter qu’une alternative consista, pendant quelques décennies, à donner à ces économiquement plus faibles les moyens de participer activement à la consommation, en leur ouvrant le plus largement possible les portes du crédit, au plus grand bénéfice de ceux qui fournissaient les marchandises. Consciemment ou pas, ce sont les Etats qui financèrent ce pouvoir d’achat, sous forme d’aides sociales d’une part, puis en renflouant les banques mises devant un fait accompli que n’importe qui pouvait deviner à l’avance : les plus pauvres n’auraient jamais les moyens de rembourser leurs dettes (et rien ne sera fait pour empêcher leur surendettement, et pour cause : tant que les Etats ont les moyens d’assurer les banques, peu importe que les particuliers remboursent ou pas, c’est l’Etat qui paie, en d’autres termes, c’est l’argent public qui rejoint les fortunes des plus fortunés.

L’étape suivante consistera à observer ce qui reste de ce capitalisme de gauche maintenant que le marché n’a plus besoin que ces économiquement faibles consomment, puisque d’autres, ailleurs, plus avides de produits nouveaux, plus nombreux, et disposant de pouvoirs d’achats obtenus sans passer par l’intermédiaire d’aides sociales, peuvent prendre le relai de cette masse de consommateurs subventionnés. Nul doute que les thèses de Spencer vont apparaître de nouveau comme une possibilité parmi d’autres, devant être pragmatiquement envisagée par ceux qui se présenteront comme politiquement plus responsables que les autres.

Se révèlera alors le caractère mensonger de la formule « Tout le monde veut prendre sa place ». Parce que tout le monde ne peut pas prendre cette place qui n’est la place que d’un seul. Parce que chacun veut la prendre, cette place, oui. Mais un seul peut l’occuper. Et il ne le peut qu’en mettant les autres au service du maintien de sa propre position. « Sous sa forme la plus radicale, le capitalisme est parfaitement compatible avec l’esclavage ». Même source, p. 269. Pas mieux.

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Effondrement des bourses

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »8 février 2010

Petit retour sur un micro-évènement économique datant maintenant de Novembre 2009. Une brusque perte de valeur.

Mais pour mieux comprendre, il faut revenir un peu plus loin en arrière, en deux étapes :

1993 – Carla Bruni, qui n’était encore qu’une version inachevée du personnage actuel, est shootée par Michel Comte, nue, la pudeur étant mimée par les mains, qui concentrent l’attention, et font oublier à quel point le corps, et la pose de la photographiée sont enfantins (on ne va pas outre mesure appuyer sur ce point, mais on le pourrait pourtant, étant donnée la manière dont notre gouvernement va dans les semaines et mois qui viennent appuyer des décisions politiques liées à la surveillance du net (cf hadopi, loppsi et bientôt acta) sur la cybercriminalité, sans doute en focalisant principalement sur la pédophilie; on ne va pas soupçonner notre président de lowresmichelcomte_lot64quoi que ce soit de ce genre, mais on rappellera simplement qu’une part non négligeable des gains de son actuelle femme viennent d’un encouragement à la fascination, au désir et à l’envie envers un corps qui n’a en fait pas grand chose d’adulte, et qui mime, dans une pose artificielle, l’enfance pour mieux aguicher l’amateur de nus de ce genre, et si comme le dit ce président, la pédophilie est une maladie, ces clichés n’en constituent certainement pas l’antidote, on se contentera de le rappeler ici).

Avril 2008 – Un de ces clichés est vendu aux enchères, chez Christie’s, pour 91 000$. La vente avait lieu deux mois après le mariage présidentiel, à un moment où les medias n’avaient d’yeux que pour ce couple improbable, la grenouille tentant de se faire aussi grosse que le prince à coups de bisous d’une princesse qu’on découvrait offerte au monde entier (enfin, « offerte » est un grand mot : 91 000€ pour les uns, un poste de première dame de France pour l’autre, là; voila qui met l’offre hors de portée de la plupart).

Novembre 2009 – Un tirage identique est mis en vente, toujours aux enchères, à Paris, à l’Hôtel Drouot par la maison Piasa. Le collectionneur allemand qui cédait l’infantile entre temps devenue dame pensait sans doute faire la culbute financière; il fut tout aussi indubitablement désappointé de constater que l’oeuvre ne trouvait pas preneur au-delà du prix de réserve qu’il avait pourtant fixé assez bas, confiant dans l’aura de la poseuse et dans une aptitude parisienne au moins aussi développée qu’à New-York à fantasmer pour les têtes couronnées. Mauvaises prévisions météorologiques concernant le ciel des fantasmes parisiens cette semaine là : personne n’était fasciné par la juvénile présidente, le portrait n’aurait pas été vendu ce jour là si le soir même un inconnu n’avait appelé la salle des ventes pour acheter le portrait, de gré à gré, contre la somme de 6000€. L’honneur était en partie sauvé, la cote échappait à la dégringolade, le ridicule était évité de peu.

Alors, question. Pourquoi faire référence à ceci alors que l’affaire date de plusieurs mois, et qu’on est passé depuis longtemps à d’autres séquences politiques (oui, politiques, parce que rien de ce qui concerne les affaires et l’image de cette femme ne doit désormais être considéré comme étranger aux manoeuvres présidentielles, et on l’a constaté avec effarement il y a quelques jours, lorsque l’enfant de la photo souhaita jouer les adultes dans les medias en pensant être habilitée à évaluer l’indépendance de la justice à propos du jugement Villepin, et de l’appel de ce jugement) ? Parce que je suis tombé sur une pièce de Balzac, complètement par hasard, qui est l’exacte mise en scène du dispositif médiatique auquel nous sommes confrontés.

Mais commençons par une autre référence, plus théorique : il y a un passage de ses Manuscrits de 1844 dans lequel Marx dresse un portrait édifiant de l’argent. Les quelques pages qu’il y consacre sont féroces, mais elles sont à la mesure du renversement des valeurs que produit l’argent sur le monde. Il le présente comme l’ »entremetteur universel » ce qui ne manque pas de sel, étant donné ce dont il s’agit ici. Pire, peu à peu se dresse un portrait dans lequel l’argent prend la place de tout ce qu’il permet d’acquérir, y compris, évidemment, l’homme lui même. S’il ne s’agissait que d’acquérir les autres, on serait juste dans une classique situation d’aliénation, et le texte n’apporterait pas grand chose. Mais il va au delà de ce discours classique : pour Marx, JE suis mon argent, puisque mon argent définit ma puissance, et qu’il n’y a pas d’autre puissance qui compte dans un monde où l’argent est devenu médiateur universel.

C’est ainsi qu’on passe de la formulation :

« L’argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s’approprier tous les objets est donc l’objet comme possession éminente. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant… L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l’homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie, sert aussi de moyen terme à l’existence des autres hommes pour moi. C’est pour moi l’autre homme. »

à la proposition suivante :

« Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles – à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. « 

Qu’est ce que le portrait de Carla Bruni, si ce n’est l’expression sous forme de marchandise de la femme qu’on nomme Carla Bruni ? Où la valeur de cette femme s’exprime t-elle mieux que dans la valeur de son image, lorsqu’elle passe de main en main au fil des transactions qui permettent, justement, d’en vérifier la cote ? Bien sûr, bien sûr, nous autres qui ne pensons pas les choses en ces termes là, nous serions les premiers à voir en cet être humain autre chose que sa valeur marchande. Mais nous devons bien observer et décrire la manière dont cette personne a décidé de faire d’elle même une image, la manière dont elle a fait de cette image une source de revenus, et les processus par lesquels ces transactions permettent d’évaluer la personne toute entière, puisque d’elle même, elle s’est placée sur ce terrain là. Ajoutons que, bien évidemment, si elle ne se réduisait pas à cela, elle ne serait pas au poste qui est le sien aujourd’hui, et qu’il n’y aurait pas de mystérieux candidats à l’acquisition in extremis des portraits qui, n’ayant plus de valeur, signifient la décote du modèle lui-même. Ainsi, entre Avril 2008 et Novembre 2009, sur le marché des échanges, Carla Bruni a vu sa valeur chuter de 60000€ (si on considère que 91000$ font aujourd’hui 66000€), et encore, la valeur fut, on le sait, artificiellement maintenue; et cette chute vaut tous les sondages du monde, avec cet impact supplémentaire que la médiatisation vient en renforcer l’effet dépréciatif. Pourquoi est ce grave ? Parce que Carla Bruni est un des moyens politiques acquis par la présidence pour assoir son pouvoir, et que ce moyen est déjà rincé, épuisé. Parce que le pouvoir de cette présidence est avant tout un pouvoir de l’image, et que cette image ne vaut plus rien. Parce que cela montre que sur les terrains qui lui sont les plus familiers, l’argent et l’image, ce président a, sur ce point, été un mauvais investisseur. Et si dans ce monde où l’argent, ainsi que l’image qu’il est capable d’acquérir et d’agiter, est un pouvoir, alors on peut considérer que c’est la France qui a perdu là une bonne part de sa mise.

Evidemment, on sait bien que c’est d’une femme qu’il s’agit ici, et qu’on ne peut pas réduire ainsi son humanité à cette comptabilité un peu sordide. On rappellera tout de même qu’elle s’est placée elle même sur ce territoire de la vente de soi, corps et bien, et qu’on ne l’y aurait certainement pas installée nous mêmes. On rappelera aussi que bien que se disant de gauche, elle fait partie de cette portion de l’humanité pour laquelle l’argent est d’autant moins un problème qu’il a été érigé en moyen universel (franchement, à bien y réfléchir, qui d’autre pouvait prétendre au poste de femme du président de la république française, et particulièrement de CE président là ?). Dès lors qu’on laisse l’argent renverser les valeurs, le discours qu’on vient de tenir devient possible, et pour le délégitimer, il faudrait enlever aussi à l’argent sa couronne de valeur suprême, ce que ces gens là ne feront évidemment pas. Dans le même texte, Marx pointe d’ailleurs précisément cette possibilité qu’offre la fortune :

« Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possè¬de la puissance sur les gens d’esprit n’est-il pas plus spirituel que l’homme d’esprit? Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humaine ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? »

« Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. » Nous y voici. L’argent peut tout chez ceux qui lui accordent les pleins pouvoirs. Y compris produire cet effet intéressant : d’un côté on fait de la liberté des femmes un objectif politique concernant les couches populaires qu’on souhaite stigmatiser, et de l’autre on fait encore de la « femme » un instrument qu’on peut, ou pas, s’offrir. Et le fait que Madame Carla Bruni joue le jeu ne change pas grand chose à l’affaire. Après tout, il y a pas mal de 01515380-photo-carla-bruni-sur-les-toits-de-l-elysee-dans-vanity-fairfemmes sous influence qui affirmeraient elles aussi agir par leur propre volonté. Et on passera sur la possibilité d’acheter des intelligences, l’effet miroir serait sans doute ici encore trop puissant pour nos yeux désormais habitués à l’obscurité.

Alors, que vient faire Balzac là dedans ? Oh, on ne va pas s’étonner de le voir cité parmi ceux qui décrivent tout de même avec une certaine acuité ces dispositifs et ces mécanismes. Le seul moyen de ne pas sombrer dans le désespoir, en voyant « ce qui se passe », n’est il pas, d’ailleurs, d’y voir une « comédie humaine » ? L’auteur de la Maison Nucingen s’y connaissait en finances, et il avait saisi que les leviers le plus puissants de la société qu’il mettait en page étaient ceux qui étaient les plus avides de fortunes, et les plus âpres au gain. Mais il avait aussi compris ce qui sépare l’argent qui est le fruit du travail de l’argent qui est le produit de la spéculation. Ainsi, ses personnages de banquiers, de spéculateurs sont ils moins des entrepreneurs que des bonimenteurs qui ont compris que pour faire bonne figure, il faut jouer la comédie, et affabuler en permanence.

L’un des plus doués, sur ce terrain, c’est Mercadet, le personnage central d’une pièce de Balzac, intitulée Le Faiseur. Se déroulant en 1839, dans le salon de l’appartement des Mercadet, on y voit cet investisseur ne gagnant que ce que le bluff et la crédulité de ses interlocuteurs lui permet d’amasser, aux prises avec ses créanciers, alors même qu’il a adopté comme principe d’emprunter sans rembourser, ce qui fonctionne, tant qu’on n’est pas sommé de rendre ce qui a été investi. Mercadet a trouvé un moyen assez simple de faire patienter ceux qui se pressent dans son salon pour lui réclamer leur dû : il a inventé un autre personnage, nommé Godeau, qui est censé être parti en Inde, investir la fortune de Mercadet, et dont il faut attendre le retour pour pouvoir toucher les remboursements. Sentant tout de même le vent tourner, et les échéances s’approcher, il conçoit alors le projet d’un dernier placement potentiellement rentable : sa propre fille, qu’il veut marier à un riche héritier (qui, en fait, joue le même rôle que lui, et n’est héritier et riche que dans les cerveaux qui veulent bien croire à sa comédie), contre sa propre volonté évidemment, puisqu’elle est elle même amoureuse d’un autre jeune homme, qui constitue apparemment un plus mauvais parti. Ajoutons à cela que l’idée du mariage arrangé fut glissée à l’oreille de Mme Mercadet par l’amant de celle-ci, et on aura un aperçu du noeud d’intrigues sur lequel se construit cette pièce. Situation tordue, peut être, mais qui semble bien innocente si on la place en regard des péripéties auxquelles on est confronté lorsqu’on se penche quelques minutes sur la biographie de Carla Bruni elle-même, qui n’est pas avare en circonstances scabreuses.

Ainsi, successivement, alors qu’il organise pour le jour même (car il y a urgence), le dîner au cours duquel sa fille et celui qu’il lui destine seront présentés, et alors que sa domestique lui exprime sa crainte de devoir payer aux marchands les victuailles qu’il compte proposer à ses invités, il lui répond ce qui constitue notre leitmotiv contemporain :

« aujourd’hui, le crédit est toute la richesse du pouvoir, mes fournisseurs méconnaitraient les lois de leur pays, ils seraient inconstitutionnels et anarchistes, s’ils ne me laissaient pas tranquille, ne me cassez pas les oreilles pour des gens en révolte contre les principes vitaux qui forment l’Etat… Soyez cordon bleu, ne prêtez pas main forte à qui vient détruire la société ».

L’ayant convaincue, il a ensuite cet échange lucide avec sa propre femme, alors qu’elle sous-entend qu’il pousse le bouchon peut être un peu loin :

« Mme Mercadet. Oh mon ami jusqu’où descendez-vous ?

Mercadet. Je vous admire… vous qui avez votre petite existence bien arrangée, vous qui ne vous souciez de rien, installée dans votre confort, vous qui sortez presque tous les soirs avec votre ami de Mericourt…

Mme Mercadet. Mais, c’est vous qui l’avez prié de m’accompagner…

Mercadet. On ne peut pas être à sa femme et aux affaires, c’est totalement incompatible, bref vous faîtes la belle et l’élégante…¨

Mme Mercadet. Vous me l’avez ordonné…

bruniMercadet. Il le faut ! Une femme est l’enseigne d’un spéculateur. Quand vous vous montrez à l’Opéra dans une robe somptueuse, les gens disent « les asphaltes vont fort ou la garantie foncière est en hausse, car Madame Mercadet a encore une nouvelle toilette ». Dieu veuille que ma combinaison sur les rachats de service militaire soit agréée par le ministre de la Guerre et vous aurez voiture !

Mme Mercadet. Monsieur ne croyez pas que ce qui vous touche me laisse indifférente.

Mercadet. Alors, ne jugez pas les moyens dont je me sers, vous avez la mauvaise manière, vous n’obtiendrez rien par la douceur, il faut commander… brièvement, comme Napoléon.

Mme Mercadet. Ordonner quand on ne paie pas !

Mercadet. Précisément, on paie d’audace.

Mme Mercadet. On peut obtenir par l’affection des services qu’on refuse à l’autoritarisme.

Mercadet. Par l’affection ! Ah bravo, vous connaissez bien notre époque. Mais aujourd’hui, Madame, tous les sentiments s’en vont, l’argent les pousse, il n’y a plus que l’intérêt parce qu’il n’y a plus de collectivités, mais des individus, chacun pense et agit pour soi; vendez du plâtre pour du sucre, si vous avez su faire fortune sans provoquer de plainte, vous devenez député, académicien ou ministre ! Je vais vous dire pourquoi les drames dont les héros sont des scélérats ont tant de spectateurs, c’est parce qu’ils les admirent et néanmoins s’en retournent flattés en se répétant « je vaux tout de même mieux que ces coquins là ». Mais moi, Madame, j’ai mon excuse, je porte le poids du crime de Godeau, et puis enfin que voyez-vous de déshonorant à devoir ? Tous les états d’Europe ont des dettes. Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers ? J’ai leur argent, ils attendent le mien, je ne leur demande rien et ils m’embêtent, pouvez vous me dire où commence et où finit la probité dans le milieu commercial… tenez, nous n’avons pas de capital, vous en convenez ?

Mme Mercadet. Certes, non.

Mercadet. Le sachant, personne ne nous donnerait le sou; allons, ne blâmez donc pas les moyens que j’emploie pour conserver ma place au grand tapis vert de la spéculation, je fais croire à ma puissance financière. Tout crédit implique un mensonge; vous devez m’aider à cacher notre misère sous les diamants de luxe.

Mme Mercadet. J’ai peur, tout bêtement peur, Monsieur.

Mercadet. Vous vous apitoyez sur mes créanciers, nous n’avon dû leur argent qu’à…

Mme Mercadet. A leur confiance !

Mercadet. A leur avidité, Madame ! Le spéculateur et l’actionnaire se valent, tous deux veulent être riches en un instant. Je rends beaucoup de services à mes prochains, ils croient tous tirer quelque chose de moi, je connais assez sûrement leurs vices et leurs passions, ainsi je joue à chacun sa comédie ! »

On l’a dit avec Marx : l’argent est ce qui retourne tout en son contraire. Ainsi, l’honnêteté devient elle condamnable et la ruse devient elle vertueuse. Ainsi l’arnaque accède t-elle au rang de vertu. Ainsi, ceux qui sont à l’origine de la ruine sont par l’argent les bénéficiaires de la ruine. Ainsi, nous sommes vis à vis des spéculateurs en particulier, et des capitalistes en général, simultanément ceux qui viennent les presser de rendre ce qu’ils ont emprunté et dilapidé, et ceux qui leur offrent l’argent permettant de les renflouer, devenant ainsi comme par magie nos propres débiteurs. L’argent n’existe plus que là où il passe pour ainsi dire virtuellement, il n’appartient qu’à ceux qui n’en sont ni les émetteurs, ni les destinataires, alors même que destinataires et émetteurs en sont dépossédés. Il n’est donc plus nécessaire d’attendre les Godeaux de ces gens là, puisque l’économie telle qu’on la laisse s’accomplir fait de nous mêmes leurs propres Godeaux : si les financiers n’avaient pas eu sous la main des peuples pour les financer, ils les auraient inventés.

Ils peuvent se le permettre; de toute évidence, ils en ont les moyens.

Illustrations extraites du Vanity Fair de Septembre 2008; un article assez sidérant dans un numéro dont Carla Bruni fait la couverture. Les photos sont prises par Annie Leibovitz. Pour ceux qui auraient un doute, oui oui, les photos sont bel et bien prises à l’Elysée, et la plus glamour a été shootée sur les toits de notre palais présidentiel. Et pour ceux qui auraient un doute, Annie Leibovitz, c’est cette photographe qui se trouve aujourd’hui, financièrement exactement dans la position de M. Mercadet, et sur le sort de laquelle les medias ont essayé il y a quelques mois de nous faire pleurnicher. Pour un peu, on lui aurait prêté de l’argent… Voila voila. Mais attendez, côté photos, comme on dit par là bas : There’s more to come !

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In the eyes of a stranger

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »2 février 2010

Petite contribution à la guerre au débat en cours.

Puisque l’objectif affiché, même si c’est en faux semblant, est de provoquer le repli identitaire, puisque, curieusement d’ailleurs, on semble vouloir couvrir la nation française d’un voile bien plus étanche encore que ceux dont on semble vouloir « libérer » une poignée de femmes dont on finit par se demander si elles sont les victimes d’une aliénation scandaleuse, ou bien les dernières véritables punks que connaisse ce monde (j’y reviendrai), transformant le « pays » en monades (la monade Leibnizienne, pas celle de Husserl, vous savez, ces appartements témoins, sans fenêtre ni porte, aveugles et sourdes, anosmiques aussi, ce qui a l’avantage de l’isoler du bruit, et de l’odeur, puisqu’elle croit que c’est là son problème (et parce qu’elle croit sentir bon, et elle est persuadée que c’est dans le silence des pantoufles qu’on se porte le mieux), puisque le débat semble organiser de manière à permettre à certains de s’envoyer des clins d’yeux entendus, en douce, pendant que les autres regardent ailleurs, sous entendant « suivez mon regard », autant détourner le regard, justement, et tenter de rappeler que l’identité ne peut pas, justement, se construire dans l’autarcie.

Une telle redirection peut sembler vaine, le rouleau compresseur raciste étant lancé. Mais l’entreprise gouvernementale d’édification des esprits s’appuie aussi sur un vrai désarroi national, sur une impression qui est ressentie chez beaucoup, d’avoir perdu quelque chose, d’avoir été privé de ce qui, auparavant, faisait le bien être d’une population toute entière. Sans qu’on sache très bien quoi. Normal dira t on : on nous l’a tellement subtilisé qu’on ne sait même plus ce que c’était. On comprend mieux, d’ailleurs, comment ceux qui agitent ce genre de marionnette jouent sur un terrain hautement fantasmagorique, celui des mythes (ce qui est au delà de toute mémoire possible, qui traite de fondements perdus, d’origines dont on aurait été déraciné).

Deux apports, donc, deux excursions sur le territoire de l’identité nationale, mais à l’extérieur, histoire d’ouvrir un peu les fenêtres et de respirer un air qui sente un peu moins le confiné.

Zizek tout d’abord. Le personnage est singulier, pas simple à suivre, mais il a au moins l’avantage de ne pas se présenter comme une base de lancement idéologique collective. Ses écrits comme ses prises de paroles sont pour le moins sinueux (mais après tout, la pensée ne l’est elle pas ?), il ne lésine ni sur les détours, ni sur les 5099968434427détournements. En 1991, il était l’auteur d’un article intitulé « Aime la nation comme toi-même, ou le libéralisme et ses vicissitudes en Europe de l’Est ». On y lisait, bien avant qu’on nous pose la question de manière directe (ce qui ne signifie pas qu’on ne la manipulait pas déjà) une méditation sur l’usage contemporain du concept de nation, articulé à un autre concept, celui de jouissance.

Le lien peut sembler peu évident a priori, mais cela montre à quel point nous sommes peu au clair dans notre rapport à la nationalité. Quand on cherche ce qu’est l’identité nationale, concrètement, on se demande ce qui fait l’objet commun de la nationalité, puisque celle ci semble être définie par le fait de partager quelque chose en commun. C’est bien ainsi, en nos temps incertains, qu’on tente de poser le débat, et ce d’autant plus que définir cette « chose » qu’on a en commun permet de désigner ceux qui ne partagent pas cette « chose » :

« Les éléments qui rassemblent les membres d’une communauté donnée ne peuvent être réduits à l’identification symbolique : le lien qui les unit implique toujours une relation partagée à une Chose, à une jouissance incarnée. Cette relation à la Chose, structurée par des fantasmes, est ce qui est en jeu lorsque nous parlons de la menace que fait peser l’Autre sur notre « mode de vie » : c’est ce qui est par exemple menaçant pour un Anglais de race blanche paniqué devant la présence croissante d’ « étrangers » dans son pays. Ce qu’il veut défendre à tout prix n’est pas réductible aux soi-disant valeurs qui sont le support de l’identité nationale. L’identification nationale se soutient par définition d’une relation à la nation en tant que Chose. Cette nation-Chose est déterminée par une série de propriétés contradictoires. Elle nous apparaît comme « notre Chose » (peut-être pourrions-nous dire cosa nostra), comme quelque chose qui n’est accessible qu’à nous, comme quelque chose qu’ « ils », les autres, ne peuvent saisir, mais qui se trouve néanmoins constamment menacé par « eux » ; elle apparaît comme ce qui anime notre vie et lui donne sa plénitude et, cependant, nous ne pouvons la définir sans recourir à une tautologie creuse – tout ce qu’on peut en dire est en fin de compte que la Chose est la « `Chose même », la « véritable Chose », « ce dont il s’agit vraiment », etc. Si l’on me demande à quoi je reconnais la présence de cette Chose, la seule réponse conséquente possible est que la Chose est présente dans cette entité insaisissable que j’appelle mon « mode de vie ». Et d’énumérer des fragments épars de la façon dont ma communauté organise ses fêtes, ses rituels d’accouplement, ses cérémonies d’initiation – bref, ces détails qui rendent visible la manière unique dont une communauté organise sa jouissance. Bien que l’association qui se présente immédiatement à l’esprit, de façon quasi automatique, soit évidemment celle d’un Blut und Bloden réactionnaire et sentimental, il ne faut pas oublier qu’une telle référence au « mode de vie » peut également avoir une connotation nettement « gauchiste » – confer les essais que George Orwell écrivit dans les années de guerre, où il tente de définir les contours d’un patriotisme anglais opposé à sa version officielle et impérialiste essoufflée ; ses points de référence sont précisément des détails qui caractérisent le « mode de vie » de la classe ouvrière (comment on se rassemble en fin de journée au pub du coin, par exemple) ». (Slavov Zizek – Aime la nation comme toi-même, ou le libéralisme et ses vicissitudes en Europe de l’Est, publié dans la revue Futur antérieur, N°8, Décembre 1991).

On comprend mieux, dès lors, pourquoi on n’a pas pu se limiter aux questions symboliques que posaient le non respect du drapeau tricolore ou de la Marseillaise. Il fallait que le débat descende encore un cran plus bas, vers la vie quotidienne, la manière dont on mange, dont on parle (le verlan), dont on s’habille (la casquette à l’envers, deux exemples venus de Mme Pécresse, dont on voit, au passage, à quel point tout comme on inventa un jour le juif pour le haïr, elle invente à son tour le jeune de banlieue, pour focaliser sur cette image la haine des électeurs visés), la musique écoutée, le volume sonore des conversations, etc. Mais pour autant, si la question n’était posée que sur le terrain des habitudes de vie partagées, on solderait le problème par un communautarisme un peu bricolé, mais qui éviterait au moins les violences. Non, en fait, l’esprit national se définit moins par la présence de la chose partagée que par le fait qu’on soit convaincu que ceux qui partagent la même nationalité sont eux aussi attachés à cette Chose là. L’affaire se complique donc, car il ne suffit pas d’avoir quelque chose en commun, il s’agit aussi de sentir à travers cette chose le désir qu’ont les autres de la partager :

« Il serait cependant erroné de réduire la Chose nationale aux traits qui composent un « mode de vie » spécifique. La Chose n’est pas directement une collection de tels traits, elle a « quelque chose de plus », quelque chose qui est présent dans ces traits, qui apparaît à travers eux. Les membres d’une communauté qui partagent un « mode de vie » donné croient en leur Chose dans la mesure où cette croyance a une structure réflexive propre à l’espace intersubjectif : « Je crois en la Chose (nationale) » équivaut à « Je crois que les autres (membres de ma communauté) croient en la Chose. » Le caractère tautologique de la Chose – son vide sémantique, le fait que tout ce qu’on peut en dire est que c’est la « véritable Chose » – est précisément fondé sur sa structure réflexive paradoxale. La Chose nationale existe aussi longtemps que les membres de la communauté croient en elle, elle est littéralement un effet de cette croyance sur elle-même. La structure est ici la même que celle du Saint-Esprit dans le christianisme. Le Saint-Esprit est la communauté des croyants dans laquelle le Christ continue à vivre après sa mort, et croire en Lui équivaut à croire en la croyance elle-même c’est-à-dire croire que je ne suis pas seul, que je suis membre de la communauté des croyants. Je n’ai besoin d’aucune preuve ni d’aucune confirmation de la vérité de ma croyance. Du seul fait de ma croyance en la croyance des autres, le Saint-Esprit est là. Autrement dit, la seule signification de la Chose consiste en ce qu’elle « signifie quelque chose » pour quelques-uns. » (Ibid.)

Ce faisant, on passe de l’éventuelle convivialité rassemblant ceux qui partagent quelque chose au regard scrutateur des uns sur les autres vérifiant l’attachement réel à ce qu’il y a à partager, sondant les coeurs pour en vérifier la pureté. Autant dire que l’affaire des mariages gris relève de ce type de processus, puisqu’il s’agit précisément, non pas de reprocher à tel groupe de personnes de ne pas partager les pratiques nationales (après tout, ils se marient), mais de ne pas le faire sincèrement capa(NB, on avait soupçonné le ministre de l’identité nationale de tremper dans de telles stratégies, il semble étrange qu’on n’ait pas généré le même soupçon envers le chef de l’Etat lui-même, mais passons). On le voit, le principe national se dilue dans les profondeurs insondables de la subjectivité, et son objet échappe à toute saisie, puisque la nationalité réside moins dans le fait de partager objectivement tel ou tel caractère que dans la sincérité subjective de l’attachement. Autant dire que cela permet de juger à sa guise de la nationalité des autres.

Et quel effet produit ce partage ressenti non pas comme partage d’objet, mais comme partage de subjectivité ? La jouissance : le contact sans intermédiaire, le plaisir immédiat de la coïncidence avec l’autre. C’est cela, finalement, l’impression nationale : le sentiment qu’il n’y a, avec l’autre, aucune barrière, nulle frontière, qu’on est en contact direct puisque ce qui compte est moins la tradition partagée que le fait que l’attachement à la tradition soit chez autrui la même que chez moi.

« La cause nationale, en fin de compte, n’est rien d’autre que la façon dont les sujets d’une communauté ethnique donnée organisent leur jouissance à travers des mythes nationaux. Par conséquent, ce qui est en jeu dans les tensions ethniques est toujours la possession de la Chose nationale. On impute toujours à l’ « autre » une jouissance excessive : il (elle) veut nous dérober notre jouissance (en ruinant notre mode de vie), et/ou a accès à quelque jouissance secrète, perverse – bref, ce qui nous dérange vraiment chez l’autre », c’est la façon particulière qu’il a d’organiser sa jouissance, et précisément le surplus, l’ « excès » qui est le sien (il sent des pieds, il chante et danse « bruyamment », il a de drôles de manières, une attitude particulière envers le travail ; dans la perspective raciste, l’ « autre » est soit une bête de travail qui nous prend notre place, soit un fainéant qui vit sur notre travail, et il est tout à fait amusant de constater à quelle vitesse on passe du « ils refusent de travailler » au « ils nous volent nos emplois »). Le paradoxe essentiel en l’affaire est que notre Chose est conçue comme inaccessible à l’autre et à la fois menacée par lui – comme pour la castration qui, selon Freud, est éprouvée comme quelque chose qui « ne peut vraiment pas arriver », ce qui n’empêche pas que l’idée soit en soi insupportable. Le fondement de l’incompatibilité entre les positions subjectives d’ethnies différentes ne réside donc pas dans la différence de structure de leurs identifications symboliques. Ce qui résiste absolument à l’universalisation est plutôt la structure particulière de leur relation à la jouissance ».(Ibid.)

Nous devrions méditer cela, tellement cela semble bien structurer nos rapports sociaux, tant dans les phénomènes de pur racisme que nous voyons générer sous nos yeux ces temps ci, que dans les luttes sociales qui nous animent de manière constante : l’autre est celui qui pourrait me prendre ce que je n’ai jamais eu. Au dela de l’opposition provoquée des ethnies entre elles, c’est par ce processus que nos dirigeants ne cessent de monter chacun contre chacun, produisant l’exact opposé du contrat social : la guerre de tous contre tous, puisque dans un monde où seule la jouissance est valorisée, puisqu’elle est ce vers quoi tout le reste doit tendre, tout ce qui peut venir concurrencer ma jouissance prend le visage de mon ennemi, le comble étant sans doute atteint lorsque ce sont ceux qui fournissent théoriquement le moyen d’atteindre la jouissance sur Terre, c’est à dire les organismes de crédit, qui paradoxalement en interdisent soudainement l’accès, et deviennent paradoxalement cet « autre » qui fait obstacle à ce que, pourtant, je ne pouvais pas avoir (puisqu’il me fallait un crédit pour l’acquérir). Dès lors, autant nous avons du mal à identifier la Chose nationale que nous partageons, autant nous identifions très bien la Chose que partagent les autres. Nous n’avons de cesse de constater combien les autres partagent ce qu’ils ont à partager pendant que nous nous sentons privés de ce que nous sommes censés partager, dont on n’a même plus l’idée.

Et Zizek cite alors Jacques Alain Miller :

«  »( …) Qu’est-ce qui fait que cet Autre est Autre ? Qu’est-ce qui fait qu’on le hait, qu’on le hait dans son être ? C’est la haine de la jouissance de l’Autre – qui est même la formule la plus générale que l’on puisse donner de ce racisme moderne tel que nous le vérifions -, la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit (…). La question de la tolérance ou de l’intolérance ne vise pas du tout le sujet de la science ou des droits de l’homme. Elle se place à un autre niveau, qui est celui de la tolérance ou de l’intolérance à la jouissance de l’Autre, de l’Autre en tant qu’il est foncièrement celui qui me dérobe la mienne. Nous savons – nous, psychanalystes – que le statut fondamental de l’objet est d’avoir de toujours été dérobé par l’Autre. Ce vol de jouissance, nous l’abrégeons en l’écrivant – q, (moins phi), mathème de la castration. Si le problème a l’air insoluble, c’est que l’Autre est Autre à l’intérieur de moi. A cet égard, la racine du racisme est la haine de ma propre jouissance. Il n’y a pas d’autre jouissance que la mienne propre. Et si l’Autre est à l’intérieur de moi en position d’extimité, c’est aussi bien ma haine propre. » ( Jacques-Alain Miller, « Extimité« , cours du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII (inédit), leçon du 27 novembre 1985) (Ibid.)

Avant de reprendre lui même pour conclure ce moment :

« Ce que nous dissimulons en imputant à l’Autre le vol de jouissance est ce fait traumatique que nous n’avons jamais possédé ce qui est censé nous avoir été volé : le manque (« castration ») est originel, la jouissance se constitue d’emblée comme « volée », ou, pour citer la formulation précise qu’en donne Hegel dans sa Science de la logique, elle « ne vient à être que d’avoir été »" (Ibid.)

Le circuit, qui décrit une boucle fermée sur elle même, parcourue en regardant à l’extérieur, est alord achevé : la haine de l’autre est bien la haine de soi, mais elle réside dans le fait qu’on est persuadé que ce qu’on est censé vivre a été aliéné par autrui, qui en jouit en douce dans son coin, nous laissant étrangers à notre propre jouissance, 20oxntkhcomme castrés, ou éventrés de nos propres vies avortées. Au sens le plus profond, on pourrait d’ailleurs dire que le sentiment national semble être le propre de ceux qui se sentent encore moitié embryons, moitiés avortons.

Mais alors, si la nationalité consiste surtout en ce dont les autres peuvent nous priver, sans doute serait-il pertinent d’observer comment la question de l’identité nationale se pose chez « les autres ». Or, bien plus que la France, le Japon est, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, plongé dans une crise identitaire d’une violence telle qu’elle semble provoquer des symptômes proches de la schizophrénie. D’un côté l’organisation d’un travail hyper productif, dans lequel les individus sont voués au succès de l’entreprise collective, poussant au plus loin l’efficacité « à l’occidentale », dans une sorte de vision cauchemardesque de nous mêmes, ce que nous pourrions être si nous perdions une bonne part de nous mêmes (mais peut être est ce le signe que les véritables schizophrènes, c’est nous : au moins, ceux qui parmi les japonais se donnent corps et biens à l’entreprise savent ils ce qu’ils veulent), de l’autre un individualisme autiste qui se manifeste par des comportements qui semblent relever de ce que nous autres, occidentaux, considérerions volontiers comme un comportement adolescent, voire infantile. Entre les deux, la névrose et l’art. Si le production japonaise en bande dessinée et cinéma est si passionnante, c’est parce que le contexte politique et social suscite un mouvement qui n’est pas, sur certains aspects, sans rappeler ce qui eut lieu après guerre, à Vienne, lorsque les actionnistes prirent sur eux d’incarner dans les formes les plus abjectes et les plus violentes une identité amnésique, retournée vers sa tranquilité bourgeoise, comme si de rien n’était, comme si la Chose partagée n’avait pas changé d’un iota depuis les années 30. Le cinéma japonais, lui aussi, est porteur d’une tension sans pareil sur la planète (en ce sens, d’ailleurs, si la hauteur du problème qu’a une nation avec sa propre identité se mesure à la violence et à la radicalité de son cinéma, alors la France semble se porter de ce point de vue assez bien, contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire).

Ce ne sont pas les ouvrages qui manquent, qui s’attaquent à la radicalité du cinéma japonais. Certains n’échappent pas à une certaine complaisance envers leur sujet, comme le livre de Julien Sévéon, intitulé Le Cinéma enragé au Japon, qui permet de se faire une idée de la violence et des extrémités atteintes, propose certes un décodage et quelques perspectives mais semble un peu excessivement fasciné par son objet pour parvenir à mener à son sujet des analyses véritablement éclairantes. En revanche, Le Cinéma japonais aujourd’hui, Cadres incertains, de Benjamin Thomas, plonge beaucoup plus loin dans l’art cinématographique nipon, analyse de manière plus profonde cet art, au delà des simples outrances, confronte les films à l’histoire, décode des formes qui nous semblent, à nous qui sommes habitués à d’autres formats de récit, exotique ou même outrancières afin de faire émerger une véritable politique cinématographique du rapport à l’identité. Le livre est passionnant, et il éclaire la question bien au-delà du seul cas particulier du Japon.

Spécifiquement, il ne semble pas absurde de penser qu’une part de la problématique japonaise est partagée par la France. Nous serions peu crédibles si nous affirmions que nous n’avons pas un compte à régler avec notre propre mémoire. Et si la colonisation a été un des points sur lesquels nous avons posé le curseur de notre mauvaise conscience, il y a un domaine plus crucial où la mémoire semble se prendre les pieds dans le tapis de l’identité, c’est la seconde guerre mondiale, parce que depuis la fin de celle-ci, nous ne cessons de jouer les ballerines au bal des faux-culs : on figure sur les photos des vainqueurs, alors qu’on a été libérés, on se présente comme acteurs de premier rang parmi les combattants de la liberté et les opposants à Hitler alors qu’on serait curieux de savoir ce que des sondages d’opinion auraient donné sur la population française sous l’occupation. Et à la suite de cela, d’autres éléments de schizophrénie qui ne sont peut être pas pour rien dans nos errements actuels : le développement d’une bonne conscience morale qu’on est capables de jeter à la figure du monde, aussi bien sur le terrain de la diplomatie étrangère que sur celui des échanges financiers, tout en étant hyène parmi les hyènes dans les processus de prédation économique, tout en étant le seul pays de cette stature à avoir bravé les accords de non prolifération nucléaire (et en premier lieu l’interdiction de pratiquer des essais réels), que sur celui, aussi, de la justice sociale qu’on donne en exemple aux autres, tout en la discréditant aux yeux des français eux mêmes, à qui on reproche le coût de telles protections, qu’on oublie de remercier pour leur exceptionnelle productivité (tout bonnement la meilleure d’Europe), préférant les regarder de haut comme un peuple fainéant, vautré dans sa qualité de vie là où les valeurs du libéralisme semblent devoir se reconnaître aujourd’hui sous la forme de la précarité.

En peu de mots, on peut le dire : là où le Japon a subi le séisme de la défaite (et c’est un concept qui n’existait pas dans l’identité individuelle et collective japonaise, avant guerre), la France s’est pris dans la figure un tsunami libéral après lequel elle a du mal à se reconnaître. Les politiques en sont d’ailleurs suffisamment conscients pour plaquer sur son visage devenu anonyme des masques, devenus identités d’emprunt, Jaurès, Môquet, Camus ces temps ci, autant de visages qu’on plaque autour des yeux sans visage d’un pays et d’habitants qui ne savent plus très bien où ils habitent tant ceux qui les dirigent jouent de la double contrainte et du double langage pour brouiller les cartes de la mémoire et du projet commun.

Aussi, la lecture du livre de Benjamin Thomas est elle éclairante pour de multiples raisons, en particulier parce qu’on peut y observer une scène artistique se battre avec une question que nos propres créateurs évitent soigneusement, sans doute en partie muselés par la manière dont, en France, l’art en général et le cinéma en particulier rechigne à mordre la main qui le nourrit. Quelques lignes de la conclusion de l’ouvrage devraient susciter l’envie d’en lire davantage :

« L’homme qui regarde un passé qui n’est plus vraiment le sien après en avoir été dépossédé, comme un personnage de Kore-eda ou Aoyama devant le film de sa propre vie, offre l’image d’une incommensurable déréliction. Le cinéma japonais contemporain ne ressent pas avec force la solitude qui est au centre de la condition surmoderne uniquement parce qu’il pense l’identité contemporaine de façon globale. L’impériosité de l’Autre dans la constitution de soi est plus sensible encore au Japon, et le cinéma nippon d’aujourd’hui est traversé par une angoisse telle de l’isolement qu’il en prend acte, tout en témoignant d’une volonté farouche de l’exorciser, à travers des motifs formels ou diégétiques déclinant le thème du dédoublement, du clivage, de la fragmentation identitaire. Autant d’expressions d’une logique qui enferme le regard de l’individu dans une circulation de soi à soi-même et que de nombreux films vont s’efforcer de mettre à mal en rendant sa prééminence à l’interaction, à la mise en scène d’un regard émanant d’une « altérité significative ». Alors, une fois encore, le cinéma de genre s’impose comme un noeud où s’expriment de manière exacerbée les crispations, mais aussi les espoirs face à l’anomie du Japon contemporain. Le cinéma d’horreur ou le genre yakuza cristallisent ainsi les angoisses face à la solitude et à la distension des liens, en même temps qu’ils traduisent le caractère oppressif et implacable dont peut de charger le motif pourtant essentiel du clan, su cercle, lorsque, après avoir montré ses défaillances, il ne parvient pas à se défaire des assignations du culturalisme et du conservatisme. Les velléités de trouver de nouvelles identités épanouies se font bien sûr par opposition à ces diktats, non sans une certaine tension mêlant parfois réaction et transgression. Ainsi le cinéma japonais contemporain multiplie t-il, en douceur ou avec fracas, les remises en cause des identités socio-sexuelles établies ou des cercles figés et hermétiques de la société, en gardant toujours en perspective le refus absolu d’un individu qui ne serait qu’un « ego isolé ». L’individu-trajectoire traverse ce cinéma d’un pas assuré, seul mais pas solitaire. Agissant comme une droite reliant des points, il incarne la volonté tenace qui travaille les films nippons actuels de repenser sans relâche l’indispensable motif du lien. » Benjamin Thomas, Le Cinéma japonais aujourd’hui, Cadres incertains

Je saute un paragraphe qui est consacré à la figure de la mère comme substitut à l’identité perdue, mère qui prend souvent au cinéma la figure de la nature elle-même, et je ne resiste pas à l’envie de partager ce qui suit, les derniers paragraphes du livre, parce qu’ils témoignent à la perfection de son esprit :

« Dans la pièce principale de la maison japonaise, point de mire orientant discrètement le regard, se trouve le tokonoma. Alcôve légèrement surélevée, il sert d’écrin sobre aux œuvres d’art ? On peut y voir une estampe, une calligraphie, ou encore une composition d’ikebana. Il faut connaître la nature japonaise qui a fait motorhead_1916naître ces fleurs coupées que sont les films nippons, nous disait Nagisa Oshima tandis que nous amorcions ce voyage au sein du cinéma japonais contemporain. De même, ce n’est qu’exposées dans une maison japonaise que ces fleurs prennent leur sens.

Il s’agissait ici, non seulement de humer la terre dans laquelle sont restées les racines de ces fleurs coupées, mais aussi de s’ouvrir à leurs essences, d’extraire un peu de leur sève. Il s’agissait de leur offrir ici humblement, une fois assemblées en une composition d’ikebana, un tokonoma qui leur permettrait d’être regardées sans être trop dénaturées.

Et parce que le climat qui laisse croître ces fleurs est parfois étrangement semblable au nôtre, peut être qu’en les observant selon un angle de vue approprié aurons-nous un peu enrichi notre regard sur notre propre monde, tant il est vrai que « notre goût pour les cultures d’ailleurs naît aussi de notre désir d’appréhender l’Autre comme un éclairage particulier de nous-mêmes » ». (la citation finale est extraite de La drôle de guerre des sexes du cinéma français 1939-1956, de Noël Burch et Geneviève Sellier – p. 307) (Ibid)

Au moins le Japon a-t-il ces fleurs séchées comme témoin d’une quête. Au moins quelque chose témoigne t-il d’une absence. La France ne peut pas prétendre à une telle démarche. Elle fait encore comme si il ne s’agissait pas pour elle de construire une identité, mais de retrouver celle dont elle aurait été privée. Elle fait encore comme si c’est de l’extérieur qu’on l’aurait spoliée de son droit à être elle-même, comme si ce n’était pas volontairement qu’elle s’était lancée, comme les autres, dans le libéralisme capitaliste et la course aux profits pour quelques uns afin de faire fantasmer tout le monde. Au moins le Japon a-t-il, à travers le cinéma, et même si c’est sous une forme désespérée, une droite qui traverse et lie les individus éparpillés ; la France, elle, tente pendant ce temps là de fonder sa propre identité sur l’atomisation de la société, sur la conception d’un moi insulaire et autiste, d’une précarité concurrentielle, d’une conception de soi qui est réduite au statut d’entrepreneur indépendant, de travailleur du self. Trajectoires exactement opposées, mise à jour contre faux-semblants. On comprend mieux, alors, pourquoi il est crucial que notre cinéma sorte des ornières dans lesquelles il s’est enlisé, car elles sont finalement l’image des œillères grâce auxquelles nous sommes aveugles à nous-mêmes.

On retrouvera le texte intégral de Zizek, accompagné de notes à cette adresse : http://multitudes.samizdat.net/Aime-la-nation-comme-toi-meme-ou

On complétera ces lectures avec le livre de Peter Sloterdijk – Théorie des après-guerres, remarques sur les relations franco-allemandes après 1945; 2008 pour la traduction française), petit livre proposant, déjà, un regard extérieur sur ce que nous appellons « identité nationale », cette « chose » dont nous sommes paraît il censés être si fiers. Le propos est un peu rude à lire pour nous autres, hexagonaux de souche, mais il est peut être salutaire de cerner la manière dont on nous regarde depuis l’extérieur de nos frontières, c’est un miroir qu’on questionne trop peu.

Illustrations : Penser, c’est parfois revenir sur les conditions d’émergence, en soi, des concepts. Aussi loin que je me souvienne, j’ai rencontré pour la première fois le concept de « Nation » au travers d’albums de Heavy Metal dont les pochettes étaient fréquemment ornées de troupes de combattants armés de drapeaux et bannières auxquels ils semblaient particulièrement attachés. L’illustation est naïve. Mais il est possible que le concept, chez beaucoup, le soit tout autant, et qu’en jouer, ce soit jouer précisément de cette naïveté. Je laisse donc ces illustrations, et on remerciera au passage les groupes Saxon, Manowar (tiens, j’y reviendrai), Iron Maiden et Motorhead pour leur aimable collaboration.

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