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Tout le monde veut prendre sa place

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM, PAGES 3 commentaires »12 mai 2010

Règles du jeu :

« Chasser les autres du marché, réduire leurs revenus à zéro, bref s’emparer de leurs occasions de gagner, tout le jeu de la concurrence est là. Une fois une certaine richesse acquise, les occasions de gagner de l’argent se multiplient : la richesse accumulée ouvre des possibilités fermées aux non-possédants ».
Lester Thurow – Les fractures du capitalisme, ed. Village mondial, 1997 (1996 pour l’édition américaine, sous le titre « The Future of capitalism« ). p. 270

Et 6 pages plus loin :

« Si l’on ne veut pas que l’Etat intervienne sur le marché en faveur des perdants, il existe une alternative : éliminer les économiquement faibles de la société. Un économiste du XIXè siècle, Herbert Spencer, a forgé à cet effet un concept qu’il a appelé « survie du plus apte » (formule que Darwin lui a empruntée pour démontrer sa théorie de l’évolution). Spencer pensait que le devoir des économiquement forts était de réduire les économiquement faibles à l’extinction. Là réside tout le secret de la force du capitalisme : il élimine les faibles. Spencer a créé un mouvement en faveur de l’eugénisme, dans le but d’empêcher les inadaptés de se reproduire (c’était un moyen plus humain, moins brutal, que de les réduire par la famine, ce que l’économie livrée à elle-même n’aurait pas manqué de faire). Du point de vue de Spencer, toutes les mesures correctrices d’aide sociale ne font que prolonger l’agonie de l’humanité, en multipliant la population finalement destinée à mourir de faim. « 

Je serais tenté d’ajouter qu’une alternative consista, pendant quelques décennies, à donner à ces économiquement plus faibles les moyens de participer activement à la consommation, en leur ouvrant le plus largement possible les portes du crédit, au plus grand bénéfice de ceux qui fournissaient les marchandises. Consciemment ou pas, ce sont les Etats qui financèrent ce pouvoir d’achat, sous forme d’aides sociales d’une part, puis en renflouant les banques mises devant un fait accompli que n’importe qui pouvait deviner à l’avance : les plus pauvres n’auraient jamais les moyens de rembourser leurs dettes (et rien ne sera fait pour empêcher leur surendettement, et pour cause : tant que les Etats ont les moyens d’assurer les banques, peu importe que les particuliers remboursent ou pas, c’est l’Etat qui paie, en d’autres termes, c’est l’argent public qui rejoint les fortunes des plus fortunés.

L’étape suivante consistera à observer ce qui reste de ce capitalisme de gauche maintenant que le marché n’a plus besoin que ces économiquement faibles consomment, puisque d’autres, ailleurs, plus avides de produits nouveaux, plus nombreux, et disposant de pouvoirs d’achats obtenus sans passer par l’intermédiaire d’aides sociales, peuvent prendre le relai de cette masse de consommateurs subventionnés. Nul doute que les thèses de Spencer vont apparaître de nouveau comme une possibilité parmi d’autres, devant être pragmatiquement envisagée par ceux qui se présenteront comme politiquement plus responsables que les autres.

Se révèlera alors le caractère mensonger de la formule « Tout le monde veut prendre sa place ». Parce que tout le monde ne peut pas prendre cette place qui n’est la place que d’un seul. Parce que chacun veut la prendre, cette place, oui. Mais un seul peut l’occuper. Et il ne le peut qu’en mettant les autres au service du maintien de sa propre position.  »Sous sa forme la plus radicale, le capitalisme est parfaitement compatible avec l’esclavage ». Même source, p. 269. Pas mieux.

Effondrement des bourses

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »8 février 2010

Petit retour sur un micro-évènement économique datant maintenant de Novembre 2009. Une brusque perte de valeur.

Mais pour mieux comprendre, il faut revenir un peu plus loin en arrière, en deux étapes :

1993 – Carla Bruni, qui n’était encore qu’une version inachevée du personnage actuel, est shootée par Michel Comte, nue, la pudeur étant mimée par les mains, qui concentrent l’attention, et font oublier à quel point le corps, et la pose de la photographiée sont enfantins (on ne va pas outre mesure appuyer sur ce point, mais on le pourrait pourtant, étant donnée la manière dont notre gouvernement va dans les semaines et mois qui viennent appuyer des décisions politiques liées à la surveillance du net (cf hadopi, loppsi et bientôt acta) sur la cybercriminalité, sans doute en focalisant principalement sur la pédophilie; on ne va pas soupçonner notre président de lowresmichelcomte_lot64quoi que ce soit de ce genre, mais on rappellera simplement qu’une part non négligeable des gains de son actuelle femme viennent d’un encouragement à la fascination, au désir et à l’envie envers un corps qui n’a en fait pas grand chose d’adulte, et qui mime, dans une pose artificielle, l’enfance pour mieux aguicher l’amateur de nus de ce genre, et si comme le dit ce président, la pédophilie est une maladie, ces clichés n’en constituent certainement pas l’antidote, on se contentera de le rappeler ici).

Avril 2008 – Un de ces clichés est vendu aux enchères, chez Christie’s, pour 91 000$. La vente avait lieu deux mois après le mariage présidentiel, à un moment où les medias n’avaient d’yeux que pour ce couple improbable, la grenouille tentant de se faire aussi grosse que le prince à coups de bisous d’une princesse qu’on découvrait offerte au monde entier (enfin, « offerte » est un grand mot : 91 000€ pour les uns, un poste de première dame de France pour l’autre, là; voila qui met l’offre hors de portée de la plupart).

Novembre 2009 – Un tirage identique est mis en vente, toujours aux enchères, à Paris, à l’Hôtel Drouot par la maison Piasa. Le collectionneur allemand qui cédait l’infantile entre temps devenue dame pensait sans doute faire la culbute financière; il fut tout aussi indubitablement désappointé de constater que l’oeuvre ne trouvait pas preneur au-delà du prix de réserve qu’il avait pourtant fixé assez bas, confiant dans l’aura de la poseuse et dans une aptitude parisienne au moins aussi développée qu’à New-York à fantasmer pour les têtes couronnées. Mauvaises prévisions météorologiques concernant le ciel des fantasmes parisiens cette semaine là : personne n’était fasciné par la juvénile présidente, le portrait n’aurait pas été vendu ce jour là si le soir même un inconnu n’avait appelé la salle des ventes pour acheter le portrait, de gré à gré, contre la somme de 6000€. L’honneur était en partie sauvé, la cote échappait à la dégringolade, le ridicule était évité de peu.

 

Alors, question. Pourquoi faire référence à ceci alors que l’affaire date de plusieurs mois, et qu’on est passé depuis longtemps à d’autres séquences politiques (oui, politiques, parce que rien de ce qui concerne les affaires et l’image de cette femme ne doit désormais être considéré comme étranger aux manoeuvres présidentielles, et on l’a constaté avec effarement il y a quelques jours, lorsque l’enfant de la photo souhaita jouer les adultes dans les medias en pensant être habilitée à évaluer l’indépendance de la justice à propos du jugement Villepin, et de l’appel de ce jugement) ? Parce que je suis tombé sur une pièce de Balzac, complètement par hasard, qui est l’exacte mise en scène du dispositif médiatique auquel nous sommes confrontés.

Mais commençons par une autre référence, plus théorique : il y a un passage de ses Manuscrits de 1844 dans lequel Marx dresse un portrait édifiant de l’argent. Les quelques pages qu’il y consacre sont féroces, mais elles sont à la mesure du renversement des valeurs que produit l’argent sur le monde. Il le présente comme l’ »entremetteur universel » ce qui ne manque pas de sel, étant donné ce dont il s’agit ici. Pire, peu à peu se dresse un portrait dans lequel l’argent prend la place de tout ce qu’il permet d’acquérir, y compris, évidemment, l’homme lui même. S’il ne s’agissait que d’acquérir les autres, on serait juste dans une classique situation d’aliénation, et le texte n’apporterait pas grand chose. Mais il va au delà de ce discours classique : pour Marx, JE suis mon argent, puisque mon argent définit ma puissance, et qu’il n’y a pas d’autre puissance qui compte dans un monde où l’argent est devenu médiateur universel.

C’est ainsi qu’on passe de la formulation :

  »L’argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s’approprier tous les objets est donc l’objet comme possession éminente. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant… L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l’homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie, sert aussi de moyen terme à l’existence des autres hommes pour moi. C’est pour moi l’autre homme. »

à la proposition suivante :

« Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles – à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. « 

Qu’est ce que le portrait de Carla Bruni, si ce n’est l’expression sous forme de marchandise de la femme qu’on nomme Carla Bruni ? Où la valeur de cette femme s’exprime t-elle mieux que dans la valeur de son image, lorsqu’elle passe de main en main au fil des transactions qui permettent, justement, d’en vérifier la cote ? Bien sûr, bien sûr, nous autres qui ne pensons pas les choses en ces termes là, nous serions les premiers à voir en cet être humain autre chose que sa valeur marchande. Mais nous devons bien observer et décrire la manière dont cette personne a décidé de faire d’elle même une image, la manière dont elle a fait de cette image une source de revenus, et les processus par lesquels ces transactions permettent d’évaluer la personne toute entière, puisque d’elle même, elle s’est placée sur ce terrain là. Ajoutons que, bien évidemment, si elle ne se réduisait pas à cela, elle ne serait pas au poste qui est le sien aujourd’hui, et qu’il n’y aurait pas de mystérieux candidats à l’acquisition in extremis des portraits qui, n’ayant plus de valeur, signifient la décote du modèle lui-même. Ainsi, entre Avril 2008 et Novembre 2009, sur le marché des échanges, Carla Bruni a vu sa valeur chuter de 60000€ (si on considère que 91000$ font aujourd’hui 66000€), et encore, la valeur fut, on le sait, artificiellement maintenue; et cette chute vaut tous les sondages du monde, avec cet impact supplémentaire que la médiatisation vient en renforcer l’effet dépréciatif. Pourquoi est ce grave ? Parce que Carla Bruni est un des moyens politiques acquis par la présidence pour assoir son pouvoir, et que ce moyen est déjà rincé, épuisé. Parce que le pouvoir de cette présidence est avant tout un pouvoir de l’image, et que cette image ne vaut plus rien. Parce que cela montre que sur les terrains qui lui sont les plus familiers, l’argent et l’image, ce président a, sur ce point, été un mauvais investisseur. Et si dans ce monde où l’argent, ainsi que l’image qu’il est capable d’acquérir et d’agiter, est un pouvoir, alors on peut considérer que c’est la France qui a perdu là une bonne part de sa mise.

Evidemment, on sait bien que c’est d’une femme qu’il s’agit ici, et qu’on ne peut pas réduire ainsi son humanité à cette comptabilité un peu sordide. On rappellera tout de même qu’elle s’est placée elle même sur ce territoire de la vente de soi, corps et bien, et qu’on ne l’y aurait certainement pas installée nous mêmes. On rappelera aussi que bien que se disant de gauche, elle fait partie de cette portion de l’humanité pour laquelle l’argent est d’autant moins un problème qu’il a été érigé en moyen universel (franchement, à bien y réfléchir, qui d’autre pouvait prétendre au poste de femme du président de la république française, et particulièrement de CE président là ?). Dès lors qu’on laisse l’argent renverser les valeurs, le discours qu’on vient de tenir devient possible, et pour le délégitimer, il faudrait enlever aussi  à l’argent sa couronne de valeur suprême, ce que ces gens là ne feront évidemment pas. Dans le même texte, Marx pointe d’ailleurs précisément cette possibilité qu’offre la fortune :

  »Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possè¬de la puissance sur les gens d’esprit n’est-il pas plus spirituel que l’homme d’esprit? Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humaine ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? »

« Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. » Nous y voici. L’argent peut tout chez ceux qui lui accordent les pleins pouvoirs. Y compris produire cet effet intéressant : d’un côté on fait de la liberté des femmes un objectif politique concernant les couches populaires qu’on souhaite stigmatiser, et de l’autre on fait encore de la « femme » un instrument qu’on peut, ou pas, s’offrir. Et le fait que Madame Carla Bruni joue le jeu ne change pas grand chose à l’affaire. Après tout, il y a pas mal de 01515380-photo-carla-bruni-sur-les-toits-de-l-elysee-dans-vanity-fairfemmes sous influence qui affirmeraient elles aussi agir par leur propre volonté. Et on passera sur la possibilité d’acheter des intelligences, l’effet miroir serait sans doute ici encore trop puissant pour nos yeux désormais habitués à l’obscurité.

Alors, que vient faire Balzac là dedans ? Oh, on ne va pas s’étonner de le voir cité parmi ceux qui décrivent tout de même avec une certaine acuité ces dispositifs et ces mécanismes. Le seul moyen de ne pas sombrer dans le désespoir, en voyant « ce qui se passe », n’est il pas, d’ailleurs, d’y voir une « comédie humaine » ? L’auteur de la Maison Nucingen s’y connaissait en finances, et il avait saisi que les leviers le plus puissants de la société qu’il  mettait en page étaient ceux qui étaient les plus avides de fortunes, et les plus âpres au gain. Mais il avait aussi compris ce qui sépare l’argent qui est le fruit du travail de l’argent qui est le produit de la spéculation. Ainsi, ses personnages de banquiers, de spéculateurs sont ils moins des entrepreneurs que des bonimenteurs qui ont compris que pour faire bonne figure, il faut jouer la comédie, et affabuler en permanence.

L’un des plus doués, sur ce terrain, c’est Mercadet, le personnage central d’une pièce de Balzac, intitulée Le Faiseur. Se déroulant en 1839, dans le salon  de l’appartement des Mercadet, on y voit cet investisseur ne gagnant que ce que le bluff et la crédulité de ses interlocuteurs lui permet d’amasser, aux prises avec ses créanciers, alors même qu’il a adopté comme principe d’emprunter sans rembourser, ce qui fonctionne, tant qu’on n’est pas sommé de rendre ce qui a été investi. Mercadet a trouvé un moyen assez simple de faire patienter ceux qui se pressent dans son salon pour lui réclamer leur dû : il a inventé un autre personnage, nommé Godeau, qui est censé être parti en Inde, investir la fortune de Mercadet, et dont il faut attendre le retour pour pouvoir toucher les remboursements. Sentant tout de même le vent tourner, et les échéances s’approcher, il conçoit alors le projet d’un dernier placement potentiellement rentable : sa propre fille, qu’il veut marier à un riche héritier (qui, en fait, joue le même rôle que lui, et n’est héritier et riche que dans les cerveaux qui veulent bien croire à sa comédie), contre sa propre volonté évidemment, puisqu’elle est elle même amoureuse d’un autre jeune homme, qui constitue apparemment un plus mauvais parti. Ajoutons à cela que l’idée du mariage arrangé fut glissée à l’oreille de Mme Mercadet par l’amant de celle-ci, et on aura un aperçu du noeud d’intrigues sur lequel se construit cette pièce. Situation tordue, peut être, mais qui semble bien innocente si on la place en regard des péripéties auxquelles on est confronté lorsqu’on se penche quelques minutes sur la biographie de Carla Bruni elle-même, qui n’est pas avare en circonstances scabreuses.

Ainsi, successivement, alors qu’il organise pour le jour même (car il y a urgence), le dîner au cours duquel sa fille et celui qu’il lui destine seront présentés, et alors que sa domestique lui exprime sa crainte de devoir payer aux marchands les victuailles qu’il compte proposer à ses invités, il lui répond ce qui constitue notre leitmotiv contemporain :

« aujourd’hui, le crédit est toute la richesse du pouvoir, mes fournisseurs méconnaitraient les lois de leur pays, ils seraient inconstitutionnels et anarchistes, s’ils ne me laissaient pas tranquille, ne me cassez pas les oreilles pour des gens en révolte contre les principes vitaux qui forment l’Etat… Soyez cordon bleu, ne prêtez pas main forte à qui vient détruire la société ».

L’ayant convaincue, il a ensuite cet échange lucide avec sa propre femme, alors qu’elle sous-entend qu’il pousse le bouchon peut être un peu loin :

« Mme Mercadet. Oh mon ami jusqu’où descendez-vous ?

Mercadet. Je vous admire… vous qui avez votre petite existence bien arrangée, vous qui ne vous souciez de rien, installée dans votre confort, vous qui sortez presque tous les soirs avec votre ami de Mericourt…

Mme Mercadet. Mais, c’est vous qui l’avez prié de m’accompagner…

Mercadet. On ne peut pas être à sa femme et aux affaires, c’est totalement incompatible, bref vous faîtes la belle et l’élégante…¨

Mme Mercadet. Vous me l’avez ordonné…

bruniMercadet. Il le faut ! Une femme est l’enseigne d’un spéculateur. Quand vous vous montrez à l’Opéra dans une robe somptueuse, les gens disent « les asphaltes vont fort ou la garantie foncière est en hausse, car Madame Mercadet a encore une nouvelle toilette ». Dieu veuille que ma combinaison sur les rachats de service militaire soit agréée par le ministre de la Guerre et vous aurez voiture !

Mme Mercadet. Monsieur ne croyez pas que ce qui vous touche me laisse indifférente.

Mercadet. Alors, ne jugez pas les moyens dont je me sers, vous avez la mauvaise manière, vous n’obtiendrez rien par la douceur, il faut commander… brièvement, comme Napoléon.

Mme Mercadet. Ordonner quand on ne paie pas !

Mercadet. Précisément, on paie d’audace.

Mme Mercadet. On peut obtenir par l’affection des services qu’on refuse à l’autoritarisme.

Mercadet. Par l’affection ! Ah bravo, vous connaissez bien notre époque. Mais aujourd’hui, Madame, tous les sentiments s’en vont, l’argent les pousse, il n’y a plus que l’intérêt parce qu’il n’y a plus de collectivités, mais des individus, chacun pense et agit pour soi; vendez du plâtre pour du sucre, si vous avez su faire fortune sans provoquer de plainte, vous devenez député, académicien ou ministre ! Je vais vous dire pourquoi les drames dont les héros sont des scélérats ont tant de spectateurs, c’est parce qu’ils les admirent et néanmoins s’en retournent flattés en se répétant « je vaux tout de même mieux que ces coquins là ». Mais moi, Madame, j’ai mon excuse, je porte le poids du crime de Godeau, et puis enfin que voyez-vous de déshonorant à devoir ? Tous les états d’Europe ont des dettes. Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers ? J’ai leur argent, ils attendent le mien, je ne leur demande rien et ils m’embêtent, pouvez vous me dire où commence et où finit la probité dans le milieu commercial… tenez, nous n’avons pas de capital, vous en convenez ?

Mme Mercadet. Certes, non.

Mercadet. Le sachant, personne ne nous donnerait le sou; allons, ne blâmez donc pas les moyens que j’emploie pour conserver ma place au grand tapis vert de la spéculation, je fais croire à ma puissance financière. Tout crédit implique un mensonge; vous devez m’aider à cacher notre misère sous les diamants de luxe.

Mme Mercadet. J’ai peur, tout bêtement peur, Monsieur.

Mercadet. Vous vous apitoyez sur mes créanciers, nous n’avon dû leur argent qu’à…

Mme Mercadet. A leur confiance !

Mercadet. A leur avidité, Madame ! Le spéculateur et l’actionnaire se valent, tous deux veulent être riches en un instant. Je rends beaucoup de services à mes prochains, ils croient tous tirer quelque chose de moi, je connais assez sûrement leurs vices et leurs passions, ainsi je joue à chacun sa comédie ! »

 

On l’a dit avec Marx : l’argent est ce qui retourne tout en son contraire. Ainsi, l’honnêteté devient elle condamnable et la ruse devient elle vertueuse. Ainsi l’arnaque accède t-elle au rang de vertu. Ainsi, ceux qui sont à l’origine de la ruine sont par l’argent les bénéficiaires de la ruine. Ainsi, nous sommes vis à vis des spéculateurs en particulier, et des capitalistes en général, simultanément ceux qui viennent les presser de rendre ce qu’ils ont emprunté et dilapidé, et ceux qui leur offrent l’argent permettant de les renflouer, devenant ainsi comme par magie nos propres débiteurs. L’argent n’existe plus que là où il passe pour ainsi dire virtuellement, il n’appartient qu’à ceux qui n’en sont ni les émetteurs, ni les destinataires, alors même que destinataires et émetteurs en sont dépossédés. Il n’est donc plus nécessaire d’attendre les Godeaux de ces gens là, puisque l’économie telle qu’on la laisse s’accomplir fait de nous mêmes leurs propres Godeaux : si les financiers n’avaient pas eu sous la main des peuples pour les financer, ils les auraient inventés.

Ils peuvent se le permettre; de toute évidence,  ils en ont les moyens.

Illustrations extraites du Vanity Fair de Septembre 2008; un article assez sidérant dans un numéro dont Carla Bruni fait la couverture. Les photos sont prises par Annie Leibovitz. Pour ceux qui auraient un doute, oui oui, les photos sont bel et bien prises à l’Elysée, et la plus glamour a été shootée sur les toits de notre palais présidentiel. Et pour ceux qui auraient un doute, Annie Leibovitz, c’est cette photographe qui se trouve aujourd’hui, financièrement exactement dans la position de M. Mercadet, et sur le sort de laquelle les medias ont essayé il y a quelques mois de nous faire pleurnicher. Pour un peu, on lui aurait prêté de l’argent… Voila voila. Mais attendez, côté photos, comme on dit par là bas : There’s more to come !

In the eyes of a stranger

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »2 février 2010

Petite contribution à la guerre au débat en cours.

Puisque l’objectif affiché, même si c’est en faux semblant, est de provoquer le repli identitaire, puisque, curieusement d’ailleurs, on semble vouloir couvrir la nation française d’un voile bien plus étanche encore que ceux dont on semble vouloir « libérer » une poignée de femmes dont on finit par se demander si elles sont les victimes d’une aliénation scandaleuse, ou bien les dernières véritables punks que connaisse ce monde (j’y reviendrai), transformant le « pays » en monades (la monade Leibnizienne, pas celle de Husserl, vous savez, ces appartements témoins, sans fenêtre ni porte, aveugles et sourdes, anosmiques aussi, ce qui a l’avantage de l’isoler du bruit, et de l’odeur, puisqu’elle croit que c’est là son problème (et parce qu’elle croit sentir bon, et elle est persuadée que c’est dans le silence des pantoufles qu’on se porte le mieux), puisque le débat semble organiser de manière à permettre à certains de s’envoyer des clins d’yeux entendus, en douce, pendant que les autres regardent ailleurs, sous entendant « suivez mon regard », autant détourner le regard, justement, et tenter de rappeler que l’identité ne peut pas, justement, se construire dans l’autarcie.

Une telle redirection peut sembler vaine, le rouleau compresseur raciste étant lancé. Mais l’entreprise gouvernementale d’édification des esprits s’appuie aussi sur un vrai désarroi national, sur une impression qui est ressentie chez beaucoup, d’avoir perdu quelque chose, d’avoir été privé de ce qui, auparavant, faisait le bien être d’une population toute entière. Sans qu’on sache très bien quoi. Normal dira t on : on nous l’a tellement subtilisé qu’on ne sait même plus ce que c’était. On comprend mieux, d’ailleurs, comment ceux qui agitent ce genre de marionnette jouent sur un terrain hautement fantasmagorique, celui des mythes (ce qui est au delà de toute mémoire possible, qui traite de fondements perdus, d’origines dont on aurait été déraciné).

Deux apports, donc, deux excursions sur le territoire de l’identité nationale, mais à l’extérieur, histoire d’ouvrir un peu les fenêtres et de respirer un air qui sente un peu moins le confiné.

Zizek tout d’abord. Le personnage est singulier, pas simple à suivre, mais il a au moins l’avantage de ne pas se présenter comme une base de lancement idéologique collective. Ses écrits comme ses prises de paroles sont pour le moins sinueux (mais après tout, la pensée ne l’est elle pas ?), il ne lésine ni sur les détours, ni sur les 5099968434427détournements. En 1991, il était l’auteur d’un article intitulé « Aime la nation comme toi-même, ou le libéralisme et ses vicissitudes en Europe de l’Est ». On y lisait, bien avant qu’on nous pose la question de manière directe (ce qui ne signifie pas qu’on ne la manipulait pas déjà) une méditation sur l’usage contemporain du concept de nation, articulé à un autre concept, celui de jouissance.

Le lien peut sembler peu évident a priori, mais cela montre à quel point nous sommes peu au clair dans notre rapport à la nationalité. Quand on cherche ce qu’est l’identité nationale, concrètement, on se demande ce qui fait l’objet  commun de la nationalité, puisque celle ci semble être définie par le fait de partager quelque chose en commun. C’est bien ainsi, en nos temps incertains, qu’on tente de poser le débat, et ce d’autant plus que définir cette « chose » qu’on a en commun permet de désigner ceux qui ne partagent pas cette « chose » :

« Les éléments qui rassemblent les membres d’une communauté donnée ne peuvent être réduits à l’identification symbolique : le lien qui les unit implique toujours une relation partagée à une Chose, à une jouissance incarnée. Cette relation à la Chose, structurée par des fantasmes, est ce qui est en jeu lorsque nous parlons de la menace que fait peser l’Autre sur notre « mode de vie » : c’est ce qui est par exemple menaçant pour un Anglais de race blanche paniqué devant la présence croissante d’ « étrangers » dans son pays. Ce qu’il veut défendre à tout prix n’est pas réductible aux soi-disant valeurs qui sont le support de l’identité nationale. L’identification nationale se soutient par définition d’une relation à la nation en tant que Chose. Cette nation-Chose est déterminée par une série de propriétés contradictoires. Elle nous apparaît comme « notre Chose » (peut-être pourrions-nous dire cosa nostra), comme quelque chose qui n’est accessible qu’à nous, comme quelque chose qu’ « ils », les autres, ne peuvent saisir, mais qui se trouve néanmoins constamment menacé par « eux » ; elle apparaît comme ce qui anime notre vie et lui donne sa plénitude et, cependant, nous ne pouvons la définir sans recourir à une tautologie creuse – tout ce qu’on peut en dire est en fin de compte que la Chose est la « `Chose même », la « véritable Chose », « ce dont il s’agit vraiment », etc. Si l’on me demande à quoi je reconnais la présence de cette Chose, la seule réponse conséquente possible est que la Chose est présente dans cette entité insaisissable que j’appelle mon « mode de vie ». Et d’énumérer des fragments épars de la façon dont ma communauté organise ses fêtes, ses rituels d’accouplement, ses cérémonies d’initiation – bref, ces détails qui rendent visible la manière unique dont une communauté organise sa jouissance. Bien que l’association qui se présente immédiatement à l’esprit, de façon quasi automatique, soit évidemment celle d’un Blut und Bloden réactionnaire et sentimental, il ne faut pas oublier qu’une telle référence au « mode de vie » peut également avoir une connotation nettement « gauchiste » – confer les essais que George Orwell écrivit dans les années de guerre, où il tente de définir les contours d’un patriotisme anglais opposé à sa version officielle et impérialiste essoufflée ; ses points de référence sont précisément des détails qui caractérisent le « mode de vie » de la classe ouvrière (comment on se rassemble en fin de journée au pub du coin, par exemple) ». (Slavov Zizek – Aime la nation comme toi-même, ou le libéralisme et ses vicissitudes en Europe de l’Est, publié dans la revue Futur antérieur, N°8, Décembre 1991).

On comprend mieux, dès lors, pourquoi on n’a pas pu se limiter aux questions symboliques que posaient le non respect du drapeau tricolore ou de la Marseillaise. Il fallait que le débat descende encore un cran plus bas, vers la vie quotidienne, la manière dont on mange, dont on parle (le verlan), dont on s’habille (la casquette à l’envers, deux exemples venus de Mme Pécresse, dont on voit, au passage, à quel point tout comme on inventa un jour le juif pour le haïr, elle invente à son tour le jeune de banlieue, pour focaliser sur cette image la haine des électeurs visés), la musique écoutée, le volume sonore des conversations, etc. Mais pour autant, si la question n’était posée que sur le terrain des habitudes de vie partagées, on solderait le problème par un communautarisme un peu bricolé, mais qui éviterait au moins les violences. Non, en fait, l’esprit national se définit moins par la présence de la chose partagée que par le fait qu’on soit convaincu que ceux qui partagent la même nationalité sont eux aussi attachés à cette Chose là. L’affaire se complique donc, car il ne suffit pas d’avoir quelque chose en commun, il s’agit aussi de sentir à travers cette chose le désir qu’ont les autres de la partager :

« Il serait cependant erroné de réduire la Chose nationale aux traits qui composent un « mode de vie » spécifique. La Chose n’est pas directement une collection de tels traits, elle a « quelque chose de plus », quelque chose qui est présent dans ces traits, qui apparaît à travers eux. Les membres d’une communauté qui partagent un « mode de vie » donné croient en leur Chose dans la mesure où cette croyance a une structure réflexive propre à l’espace intersubjectif : « Je crois en la Chose (nationale) » équivaut à « Je crois que les autres (membres de ma communauté) croient en la Chose. » Le caractère tautologique de la Chose – son vide sémantique, le fait que tout ce qu’on peut en dire est que c’est la « véritable Chose » – est précisément fondé sur sa structure réflexive paradoxale. La Chose nationale existe aussi longtemps que les membres de la communauté croient en elle, elle est littéralement un effet de cette croyance sur elle-même. La structure est ici la même que celle du Saint-Esprit dans le christianisme. Le Saint-Esprit est la communauté des croyants dans laquelle le Christ continue à vivre après sa mort, et croire en Lui équivaut à croire en la croyance elle-même c’est-à-dire croire que je ne suis pas seul, que je suis membre de la communauté des croyants. Je n’ai besoin d’aucune preuve ni d’aucune confirmation de la vérité de ma croyance. Du seul fait de ma croyance en la croyance des autres, le Saint-Esprit est là. Autrement dit, la seule signification de la Chose consiste en ce qu’elle « signifie quelque chose » pour quelques-uns. » (Ibid.)

Ce faisant, on passe de l’éventuelle convivialité rassemblant ceux qui partagent quelque chose au regard scrutateur des uns sur les autres vérifiant l’attachement réel à ce qu’il y a à partager, sondant les coeurs pour en vérifier la pureté. Autant dire que l’affaire des mariages gris relève de ce type de processus, puisqu’il s’agit précisément, non pas de reprocher à tel groupe de personnes de ne pas partager les pratiques nationales (après tout, ils se marient), mais de ne pas le faire sincèrement capa(NB, on avait soupçonné le ministre de l’identité nationale de tremper dans de telles stratégies, il semble étrange qu’on n’ait pas généré le même soupçon envers le chef de l’Etat lui-même, mais passons). On le voit, le principe national se dilue dans les profondeurs insondables de la subjectivité, et son objet échappe à toute saisie, puisque la nationalité réside moins dans le fait de partager objectivement tel ou tel caractère que dans la sincérité subjective de l’attachement. Autant dire que cela permet de juger à sa guise de la nationalité des autres.

Et quel effet produit ce partage ressenti non pas comme partage d’objet, mais comme partage de subjectivité ? La jouissance : le contact sans intermédiaire, le plaisir immédiat de la coïncidence avec l’autre. C’est cela, finalement, l’impression nationale : le sentiment qu’il n’y a, avec l’autre, aucune barrière, nulle frontière, qu’on est en contact direct puisque ce qui compte est moins la tradition partagée que le fait que l’attachement à la tradition soit chez autrui la même que chez moi.

« La cause nationale, en fin de compte, n’est rien d’autre que la façon dont les sujets d’une communauté ethnique donnée organisent leur jouissance à travers des mythes nationaux. Par conséquent, ce qui est en jeu dans les tensions ethniques est toujours la possession de la Chose nationale. On impute toujours à l’ « autre » une jouissance excessive : il (elle) veut nous dérober notre jouissance (en ruinant notre mode de vie), et/ou a accès à quelque jouissance secrète, perverse – bref, ce qui nous dérange vraiment chez l’autre », c’est la façon particulière qu’il a d’organiser sa jouissance, et précisément le surplus, l’ « excès » qui est le sien (il sent des pieds, il chante et danse « bruyamment », il a de drôles de manières, une attitude particulière envers le travail ; dans la perspective raciste, l’ « autre » est soit une bête de travail qui nous prend notre place, soit un fainéant qui vit sur notre travail, et il est tout à fait amusant de constater à quelle vitesse on passe du « ils refusent de travailler » au « ils nous volent nos emplois »). Le paradoxe essentiel en l’affaire est que notre Chose est conçue comme inaccessible à l’autre et à la fois menacée par lui – comme pour la castration qui, selon Freud, est éprouvée comme quelque chose qui « ne peut vraiment pas arriver », ce qui n’empêche pas que l’idée soit en soi insupportable. Le fondement de l’incompatibilité entre les positions subjectives d’ethnies différentes ne réside donc pas dans la différence de structure de leurs identifications symboliques. Ce qui résiste absolument à l’universalisation est plutôt la structure particulière de leur relation à la jouissance ».(Ibid.)

Nous devrions méditer cela, tellement cela semble bien structurer nos rapports sociaux, tant dans les phénomènes de pur racisme que nous voyons générer sous nos yeux ces temps ci, que dans les luttes sociales qui nous animent de manière constante : l’autre est celui qui pourrait me prendre ce que je n’ai jamais eu. Au dela de l’opposition provoquée des ethnies entre elles, c’est par ce processus que nos dirigeants ne cessent de monter chacun contre chacun, produisant l’exact opposé du contrat social : la guerre de tous contre tous, puisque dans un monde où seule la jouissance est valorisée, puisqu’elle est ce vers quoi tout le reste doit tendre, tout ce qui peut venir concurrencer ma jouissance prend le visage de mon ennemi, le comble étant sans doute atteint lorsque ce sont ceux qui fournissent théoriquement le moyen d’atteindre la jouissance sur Terre, c’est à dire les organismes de crédit, qui paradoxalement en interdisent soudainement l’accès, et deviennent paradoxalement cet « autre » qui fait obstacle à ce que, pourtant, je ne pouvais pas avoir (puisqu’il me fallait un crédit pour l’acquérir). Dès lors, autant nous avons du mal à identifier la Chose nationale que nous partageons, autant nous identifions très bien la Chose que partagent les autres. Nous n’avons de cesse de constater combien les autres partagent ce qu’ils ont à partager pendant que nous nous sentons privés de ce que nous sommes censés partager, dont on n’a même plus l’idée.

Et Zizek cite alors Jacques Alain Miller :

«  »( …) Qu’est-ce qui fait que cet Autre est Autre ? Qu’est-ce qui fait qu’on le hait, qu’on le hait dans son être ? C’est la haine de la jouissance de l’Autre – qui est même la formule la plus générale que l’on puisse donner de ce racisme moderne tel que nous le vérifions -, la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit (…). La question de la tolérance ou de l’intolérance ne vise pas du tout le sujet de la science ou des droits de l’homme. Elle se place à un autre niveau, qui est celui de la tolérance ou de l’intolérance à la jouissance de l’Autre, de l’Autre en tant qu’il est foncièrement celui qui me dérobe la mienne. Nous savons – nous, psychanalystes – que le statut fondamental de l’objet est d’avoir de toujours été dérobé par l’Autre. Ce vol de jouissance, nous l’abrégeons en l’écrivant – q, (moins phi), mathème de la castration. Si le problème a l’air insoluble, c’est que l’Autre est Autre à l’intérieur de moi. A cet égard, la racine du racisme est la haine de ma propre jouissance. Il n’y a pas d’autre jouissance que la mienne propre. Et si l’Autre est à l’intérieur de moi en position d’extimité, c’est aussi bien ma haine propre. » ( Jacques-Alain Miller, « Extimité« , cours du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII (inédit), leçon du 27 novembre 1985) (Ibid.)

Avant de reprendre lui même pour conclure ce moment :

« Ce que nous dissimulons en imputant à l’Autre le vol de jouissance est ce fait traumatique que nous n’avons jamais possédé ce qui est censé nous avoir été volé : le manque (« castration ») est originel, la jouissance se constitue d’emblée comme « volée », ou, pour citer la formulation précise qu’en donne Hegel dans sa Science de la logique, elle « ne vient à être que d’avoir été »" (Ibid.)

Le circuit, qui décrit une boucle fermée sur elle même, parcourue en regardant à l’extérieur, est alord achevé : la haine de l’autre est bien la haine de soi, mais elle réside dans le fait qu’on est persuadé que ce qu’on est censé vivre a été aliéné par autrui, qui en jouit en douce dans son coin, nous laissant étrangers à notre propre jouissance, 20oxntkhcomme castrés, ou éventrés de nos propres vies avortées. Au sens le plus profond, on pourrait d’ailleurs dire que le sentiment national semble être le propre de ceux qui se sentent encore moitié embryons, moitiés avortons.

Mais alors, si la nationalité consiste surtout en ce dont les autres peuvent nous priver, sans doute serait-il pertinent d’observer comment la question de l’identité nationale se pose chez « les autres ». Or, bien plus que la France, le Japon est, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, plongé dans une crise identitaire d’une violence telle qu’elle semble provoquer des symptômes proches de la schizophrénie. D’un côté l’organisation d’un travail hyper productif, dans lequel les individus sont voués au succès de l’entreprise collective, poussant au plus loin l’efficacité « à l’occidentale », dans une sorte de vision cauchemardesque de nous mêmes, ce que nous pourrions être si nous perdions une bonne part de nous mêmes (mais peut être est ce le signe que les véritables schizophrènes, c’est nous : au moins, ceux qui parmi les japonais se donnent corps et biens à l’entreprise savent ils ce qu’ils veulent), de l’autre un individualisme autiste qui se manifeste par des comportements qui semblent relever de ce que nous autres, occidentaux, considérerions volontiers comme un comportement adolescent, voire infantile. Entre les deux, la névrose et l’art. Si le production japonaise en bande dessinée et cinéma est si passionnante, c’est parce que le contexte politique et social suscite un mouvement qui n’est pas, sur certains aspects, sans rappeler ce qui eut lieu après guerre, à Vienne, lorsque les actionnistes prirent sur eux d’incarner dans les formes les plus abjectes et les plus violentes une identité amnésique, retournée vers sa tranquilité bourgeoise, comme si de rien n’était, comme si la Chose partagée n’avait pas changé d’un iota depuis les années 30. Le cinéma japonais, lui aussi, est porteur d’une tension sans pareil sur la planète (en ce sens, d’ailleurs, si la hauteur du problème qu’a une nation avec sa propre identité se mesure à la violence et à la radicalité de son cinéma, alors la France semble se porter de ce point de vue assez bien, contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire).

Ce ne sont pas les ouvrages qui manquent, qui s’attaquent à la radicalité du cinéma japonais. Certains n’échappent pas à une certaine complaisance envers leur sujet, comme le livre de Julien Sévéon, intitulé Le Cinéma enragé au Japon, qui permet de se faire une idée de la violence et des extrémités atteintes, propose certes un décodage et quelques perspectives mais semble un peu excessivement fasciné par son objet pour parvenir à mener à son sujet des analyses véritablement éclairantes. En revanche, Le Cinéma japonais aujourd’hui, Cadres incertains, de Benjamin Thomas, plonge beaucoup plus loin dans l’art cinématographique nipon, analyse de manière plus profonde cet art, au delà des simples outrances, confronte les films à l’histoire, décode des formes qui nous semblent, à nous qui sommes habitués à d’autres formats de récit, exotique ou même outrancières afin de faire émerger une véritable politique cinématographique du rapport à l’identité. Le livre est passionnant, et il éclaire la question bien au-delà du seul cas particulier du Japon.

Spécifiquement, il ne semble pas absurde de penser qu’une part de la problématique japonaise est partagée par la France. Nous serions peu crédibles si nous affirmions que nous n’avons pas un compte à régler avec notre propre mémoire. Et si la colonisation a été un des points sur lesquels nous avons posé le curseur de notre mauvaise conscience, il y a un domaine plus crucial où la mémoire semble se prendre les pieds dans le tapis de l’identité, c’est la seconde guerre mondiale, parce que depuis la fin de celle-ci, nous ne cessons de jouer les ballerines au bal des faux-culs : on figure sur les photos des vainqueurs, alors qu’on a été libérés, on se présente comme acteurs de premier rang parmi les combattants de la liberté et les opposants à Hitler alors qu’on serait curieux de savoir ce que des sondages d’opinion auraient donné sur la population française sous l’occupation. Et à la suite de cela, d’autres éléments de schizophrénie qui ne sont peut être pas pour rien dans nos errements actuels : le développement d’une bonne conscience morale qu’on est capables de jeter à la figure du monde, aussi bien sur le terrain de la diplomatie étrangère que sur celui des échanges financiers, tout en étant hyène parmi les hyènes dans les processus de prédation économique, tout en étant le seul pays de cette stature à avoir bravé les accords de non prolifération nucléaire (et en premier lieu l’interdiction de pratiquer des essais réels), que sur celui, aussi, de la justice sociale qu’on donne en exemple aux autres, tout en la discréditant aux yeux des français eux mêmes, à qui on reproche le coût de telles protections, qu’on oublie de remercier pour leur exceptionnelle productivité (tout bonnement la meilleure d’Europe), préférant les regarder de haut comme un peuple fainéant, vautré dans sa qualité de vie là où les valeurs du libéralisme semblent devoir se reconnaître aujourd’hui sous la forme de la précarité.

En peu de mots, on peut le dire : là où le Japon a subi le séisme de la défaite (et c’est un concept qui n’existait pas dans l’identité individuelle et collective japonaise, avant guerre), la France s’est pris dans la figure un tsunami libéral après lequel elle a du mal à se reconnaître. Les politiques en sont d’ailleurs suffisamment conscients pour plaquer sur son visage devenu anonyme des masques, devenus identités d’emprunt, Jaurès, Môquet, Camus ces temps ci, autant de visages qu’on plaque autour des yeux sans visage d’un pays et d’habitants qui ne savent plus très bien où ils habitent tant ceux qui les dirigent jouent de la double contrainte et du double langage pour brouiller les cartes de la mémoire et du projet commun.

Aussi, la lecture du livre de Benjamin Thomas est elle éclairante pour de multiples raisons, en particulier parce qu’on peut y observer une scène artistique se battre avec une question que nos propres créateurs évitent soigneusement, sans doute en partie muselés par la manière dont, en France, l’art en général et le cinéma en particulier rechigne à mordre la main qui le nourrit. Quelques lignes de la conclusion de l’ouvrage devraient susciter l’envie d’en lire davantage :

« L’homme qui regarde un passé qui n’est plus vraiment le sien après en avoir été dépossédé, comme un personnage de Kore-eda ou Aoyama devant le film de sa propre vie, offre l’image d’une incommensurable déréliction. Le cinéma japonais contemporain ne ressent pas avec force la solitude qui est au centre de la condition surmoderne uniquement parce qu’il pense l’identité contemporaine de façon globale. L’impériosité de l’Autre dans la constitution de soi est plus sensible encore au Japon, et le cinéma nippon d’aujourd’hui est traversé par une angoisse telle de l’isolement qu’il en prend acte, tout en témoignant d’une volonté farouche de l’exorciser, à travers des motifs formels ou diégétiques déclinant le thème du dédoublement, du clivage, de la fragmentation identitaire. Autant d’expressions d’une logique qui enferme le regard de l’individu dans une circulation de soi à soi-même et que de nombreux films vont s’efforcer de mettre à mal en rendant sa prééminence à l’interaction, à la mise en scène d’un regard émanant d’une « altérité significative ». Alors, une fois encore, le cinéma de genre s’impose comme un noeud où s’expriment de manière exacerbée les crispations, mais aussi les espoirs face à l’anomie du Japon contemporain. Le cinéma d’horreur ou le genre yakuza cristallisent ainsi les angoisses face à la solitude et à la distension des liens, en même temps qu’ils traduisent le caractère oppressif et implacable dont peut de charger le motif pourtant essentiel du clan, su cercle, lorsque, après avoir montré ses défaillances, il ne parvient pas à se défaire des assignations du culturalisme et du conservatisme. Les velléités de trouver de nouvelles identités épanouies se font bien sûr par opposition à ces diktats, non sans une certaine tension mêlant parfois réaction et transgression. Ainsi le cinéma japonais contemporain multiplie t-il, en douceur ou avec fracas, les remises en cause des identités socio-sexuelles établies ou des cercles figés et hermétiques de la société, en gardant toujours en perspective le refus absolu d’un individu qui ne serait qu’un « ego isolé ». L’individu-trajectoire traverse ce cinéma d’un pas assuré, seul mais pas solitaire. Agissant comme une droite reliant des points, il incarne la volonté tenace qui travaille les films nippons actuels de repenser sans relâche l’indispensable motif du lien. » Benjamin Thomas,  Le Cinéma japonais aujourd’hui, Cadres incertains

Je saute un paragraphe qui est consacré à la figure de la mère comme substitut à l’identité perdue, mère qui prend souvent au cinéma la figure de la nature elle-même, et je ne resiste pas à l’envie de partager ce qui suit, les derniers paragraphes du livre, parce qu’ils témoignent à la perfection de son esprit :

« Dans la pièce principale de la maison japonaise, point de mire orientant discrètement le regard, se trouve le tokonoma. Alcôve légèrement surélevée, il sert d’écrin sobre aux œuvres d’art ? On peut y voir une estampe, une calligraphie, ou encore une composition d’ikebana. Il faut connaître la nature japonaise qui a fait motorhead_1916naître ces fleurs coupées que sont les films nippons, nous disait Nagisa Oshima tandis que nous amorcions ce voyage au sein du cinéma japonais contemporain. De même, ce n’est qu’exposées dans une maison japonaise que ces fleurs prennent leur sens.

Il s’agissait ici, non seulement de humer la terre dans laquelle sont restées les racines de ces fleurs coupées, mais aussi de s’ouvrir à leurs essences, d’extraire un peu de leur sève. Il s’agissait de leur offrir ici humblement, une fois assemblées en une composition d’ikebana, un tokonoma qui leur permettrait d’être regardées sans être trop dénaturées.

Et parce que le climat qui laisse croître ces fleurs est parfois étrangement semblable au nôtre, peut être qu’en les observant selon un angle de vue approprié aurons-nous un peu enrichi notre regard sur notre propre monde, tant il est vrai que « notre goût pour les cultures d’ailleurs naît aussi de notre désir d’appréhender l’Autre comme un éclairage particulier de nous-mêmes » ». (la citation finale est extraite de La drôle de guerre des sexes du cinéma français 1939-1956, de Noël Burch et Geneviève Sellier – p. 307) (Ibid)

Au moins le Japon a-t-il ces fleurs séchées comme témoin d’une quête. Au moins quelque chose témoigne t-il d’une absence. La France ne peut pas prétendre à une telle démarche. Elle fait encore comme si il ne s’agissait pas pour elle de construire une identité, mais de retrouver celle dont elle aurait été privée. Elle fait encore comme si c’est de l’extérieur qu’on l’aurait spoliée de son droit à être elle-même, comme si ce n’était pas volontairement qu’elle s’était lancée, comme les autres, dans le libéralisme capitaliste et la course aux profits pour quelques uns afin de faire fantasmer tout le monde. Au moins le Japon a-t-il, à travers le cinéma, et même si c’est sous une forme désespérée, une droite qui traverse et lie les individus éparpillés ; la France, elle, tente pendant ce temps là de fonder sa propre identité sur l’atomisation de la société, sur la conception d’un moi insulaire et autiste, d’une précarité concurrentielle, d’une conception de soi qui est réduite au statut d’entrepreneur indépendant, de travailleur du self. Trajectoires exactement opposées, mise à jour contre faux-semblants. On comprend mieux, alors, pourquoi il est crucial que notre cinéma sorte des ornières dans lesquelles il s’est enlisé, car elles sont finalement l’image des œillères grâce auxquelles nous sommes aveugles à nous-mêmes.

On retrouvera le texte intégral de Zizek, accompagné de notes à cette adresse : http://multitudes.samizdat.net/Aime-la-nation-comme-toi-meme-ou

On complétera ces lectures avec le livre de Peter Sloterdijk – Théorie des après-guerres, remarques sur les relations franco-allemandes après 1945; 2008 pour la traduction française), petit livre proposant, déjà, un regard extérieur sur ce que nous appellons « identité nationale », cette « chose » dont nous sommes paraît il censés être si fiers. Le propos est un peu rude à lire pour nous autres, hexagonaux de souche, mais il est peut être salutaire de cerner la manière dont on nous regarde depuis l’extérieur de nos frontières, c’est un miroir qu’on questionne trop peu.

Illustrations : Penser, c’est parfois revenir sur les conditions d’émergence, en soi, des concepts. Aussi loin que je me souvienne, j’ai rencontré pour la première fois le concept de « Nation » au travers d’albums de Heavy Metal dont les pochettes étaient fréquemment ornées de troupes de combattants armés de drapeaux et bannières auxquels ils semblaient particulièrement attachés. L’illustation est naïve. Mais il est possible que le concept, chez beaucoup, le soit tout autant, et qu’en jouer, ce soit jouer précisément de cette naïveté. Je laisse donc ces illustrations, et on remerciera au passage les groupes Saxon, Manowar (tiens, j’y reviendrai), Iron Maiden et Motorhead pour leur aimable collaboration.

Ils étaient Lacan nous n’y étions pas

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM 6 commentaires »2 décembre 2009

Puisque tout le monde a été relativement sage, et que tout le monde a bien travaillé, (pour gagner plus, ça se sait, et se vérifie tous les jours; et que pourrait on vouloir d’autre ?), on mérite de lire Lacan, tel qu’il a été évoqué il y a quelques jours ici même, dans une version un peu plus confortable. Ayant mis la main sur un exemplaire du magazine littéraire d’époque (c’est à dire le n°121, de Février 1977), j’en ai tiré les quelques pages qui suivent. En accompagnement de l’enregistrement, je crois qu’on peut dire que ça peut constituer une certaine conception du luxe, non ? Pour ceux qui n’ont pas participé à l’épisode précédent, et histoire que google indexe correctement, j’insère cette phrase qui contiendra tous les petits mots doux que les moteurs de recherche aiment bien trouver dans un texte, histoire de s’y retrouver : Lacan, invité à venir au fond des bois de Vincennes dispenser un savoir qu’il distillait jusque là dans ses propres séminaires, répond favorablement à la requête de Foucault, qui trouvait que le psychisme était une chose trop sérieuse pour la laisser aux mains des médecins, qui ont toujours un peu trop vite fait de trouver que votre psyché ne tourne pas suffisamment rond et de tenter de vous réparer à l’aide de deux ou trois bricoles et bouts de ficelles dont ils ont le secret. Néanmoins, Vincennes était une zone où les chaperons rouges du genre de Lacan étaient une proie de choix pour les grands méchants loups de la race des étudiants d’extrême gauche. Les loups avaient aiguisé leurs dents, histoire de croquer le pédant psychanalyste, et Lacan avait rempli son panier de petits pots de beurre et de galettes fourées, histoire d’amadouer un auditoire qu’il sentait potentiellement moins ébahi que celui de ses  séminaires où, en tant que gourou, tout le monde lui vouait une admiration tantôt déférente, tantôt carrément béate, parfois, les bouches bées exprimaient tout simplement la totale incompréhension devant les jeux de mots abscons du Maestro. Se doutant d’un traquenard et bien décidé à en découdre avec la jeunesse qui croyait ne pas se laisser dompter tout en ne se laissant pas dompter d’une manière finalement assez attendue, là, quand le moment fut venu de se présenter devant son auditoire, Lacan vint avec son assistante velue : son chien.  

Le moment est évidemment réjouissant, et il est maintenant, grace au Magazine littéraire, lisible.  Ca n’enlève évidemment rien au caractère discutable du personnage. Ca ne valide en rien les thèses, ni ne justifie l’attitude. Mais cela demeure le témoignage d’un temps. Pour le reste, le plus profond, je renvoie aux commentaires de l’article précédent, dans lequel j’ai déjà évoqué cet épisode, car ils commencent à devenir consistants, à ce que je vois, au moment même où je copie/colle ces quelques miniatures. http://www.ubris.fr/?p=816#respond

Voici donc ce qu’on appelle L’Impromptu de Vincennes.

lacan-limpromptu-de-vincennes-004.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes-003.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes-002.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes-001.jpg lacan-limpromptu-de-vincennes.jpg

 

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Et maintenant, la récré est terminée. Il est temps de revenir vers le maître. Au boulot!

Foucault : Crapule !

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 26 commentaires »4 novembre 2009

Comme dans les commentaires de l’article précédent, on faisait un peu la fine bouche sur Foucault, et comme les archives permettent de surveiller, et  pubénir quand il est légitime de le faire, on va citer un court texte, étonnant et montrant à quel point Michel Foucault savait très bien qui il était, et où il se situait. Rappelons la situation : en 1969 est créée par Edgar Faure l’université de Vincennes, Paris 8 (depuis transférée à Saint-Denis) université née des demandes de mai 68, portée sur les michel-foucault-profil_1213343707fonds baptismaux sous l’étrange appellation « Centre expérimental de Vincennes ». Rapidement dénoncée par la presse et la bien-pensance de droite comme un repère de gauchistes, Michel Foucault s’y trouve néanmoins désigné comme membre du noyau cooptant, et nommé à la chaire de philosophie.

On sait que la naissance de cette université sera pour le moins houleuse : entre les critiques politiques, les remises en question des principes de validation des U.V., de la valeur même des titres distribués et les mouvements générés par les étudiants que l’ouverture de cette université nouvelle n’ont pas anesthésiés (autant dire qu’on n’était pas exactement au genre de moment où la simple annonce d’un report d’un an de la réforme du lycée pouvait calmer son monde…), les cours ont parfois lieu, parfois pas, et on scrute qui, parmi les professeurs, participe, ou pas, aux actions de lutte et de revendication. Foucault, aussi inattendu que cela puisse paraître, semblera pour commencer relativement à l’aise avec cette ambiance insurrectionnelle permanente :

« (il) évolue avec une certaine aisance dans cette contestation ultra-gauchiste et paraît, à l’occasion, s’en donner à coeur joie dans les manifestations diverses qu’elle invente chaque jour. Au début, en tous cas. Car il semble aussi  qu’il se soit fatigué rapidement. Certains pensent même qu’il a été assez traumatisé par son expérience vincennoise, par les mises en cause permanentes dont les enseignants faisaient l’objet. Bien sûr, on l’a vu la barre de fer à la main, prêt à en découdre avec les militants communistes, bien sûr, on l’a vu lancer des cailloux sur les policiers… Mais le climat de Vincennes n’était pas fait pour lui plaire durablement. (…) Foucault est resté deux années à Vincennes. Deux années mouvementées, qui seront essentielles dans sa vie, dans sa carrière, dans son oeuvre. Car c’est là qu’il revient vraiment à la politique, qu’il rencontre l’histoire, » comme un scaphandre déposé au fond de la mer et que la tempête soulève soudain jusqu’au rivage », selon l’image qu’il a lui-même employée(…). Une remontée à la surface, une entrée en politique qui doit sans doute beaucoup à Daniel Defert, qui évolue dans la mouvance maoïste. Et qui a été recruté comme assistant de sociologie à Vincennes. En fait, c’est un tout autre Foucault qui va naître en ce moment crucial. »
Didier Eribon – Michel Foucault, p. 221

On devine Foucault impliqué et distant, engagé et dégagé simultanément. On pourrait prendre ça pour de la tiédeur, il n’est pas certain que ce ne soit que cela. En réalité, Foucault sait simplement qui il est dans ce processus : un professeur. Et c’est en tant que tel qu’il s’adressera aux étudiants, dans cette intervention un peu sidérante, dont on peinerait aujourd’hui à imaginer qu’elle puisse être prononcée par un universitaire :

« Messieurs,

Je ne peux vous appeler Camarades, étant moi-même une crapule. Je dois dire que tous les professeurs sont des ordures. Ils sont toujours en retard et font profession de cultiver le retard. Le mouvement réel qui supprime les conditions existantes sera leur mort, c’est pourquoi ils travaillent au maintien de ce qui existe.

La marchandise que nous fabriquons, c’est le mensonge savant, c’est ce pourquoi l’ETAT NOUS PAYE, et c’est ce que nos singes savants d’étudiants sont avides d’acquérir, pour pouvoir devenir les praticiens du mensonge dans tous les partis et groupuscules bureaucratiques, qui veulent moderniser le capitalisme.

Nous sommes des penseurs garantis par l’Etat, mais je dois  dire que notre activité bénévole la plus méritoire a été depuis cinquante ans d’essayer de cacher aux jeunes générations  ce que fut l’histoire réelle du mouvement ouvrier, ses manifestations les plus grandioses : Cronstadt, Turin 1920, la Commune de Spartakus, et enfin Barcelone 1936-1937.

J’ai honte, mais cette honte ne fera pas de moi un révolutionnaire;

Messieurs, je vous salue.  »
Michel Foucault

Si Foucault en arrive à ces formulations, c’est qu’il sait, tout simplement, qu’il est professeur, et qu’à ce titre, en tant que désigné par le pouvoir politique, il a une place qui ne peut pas le mettre à hauteur d’étudiant, sauf à jouer un rôle qui sera, nécessairement, perçu par les plus lucides, comme un mensonge. Car certains compte rendus d’AG en témoignent : on ne se leurre pas vraiment sur les profs sympathisants :

« Une nuit à BEAUJON ne suffira jamais à transformer un prof ou un bureaucrate en révolutionnaire ! Jamais ces profs « gauchistes » n’ont remis en question le rapport féodal dirigeant/dirigé ni leur rôle de flics grassement payés par l’état pour transmettre sous la forme de savoir-marchandise l’idéologie dominante à leurs subalternes, les étudiants, pacifiés et passifs. Pour l’essentiel, l’ordre gauchiste n’est pas différent de l’ordre bourgeois: les enseignants enseignent, les dirigeants dirigent, etc. Judith Miller a été virée par l’état pour avoir déclaré : « J’emploierai mon énergie à faire fonctionner l’université de plus en plus mal » et elle a refusé de jouer le rôle d’exterminateur, de flic. Or, les profs qui se sont « solidarisés » avec elles se gardent d’en faire autant ; ils tiennent à leur rôle de chien de garde, de flic intellectuel, de sujet supposé savoir et ils font fonctionner plus ou moins normalement l’institution universitaire capitaliste. Qu’ils soient de droite ou de gauche le résultat est le même. Ce sont de bons fonctionnaires, de bons flics humanistes.
Quand les étudiants esclaves en prendront ils conscience et les traiteront-ils comme tels ? Quand les esclaves se révolteront ils contre les bureaucrates, les flics et les profs de gauche ? Ricoeur a reçu une poubelle sur la gueule, profs vous recevrez de la merde chaque fois que vous exercerez votre fonction de flic de contrôleur et d’obstacle.
Ca va saigner.  »
C’est signé : Comité de base quand c’est insupportable on ne supporte plus.

Au moins Foucault ne joue t-il manifestement pas à se donner bonne conscience, ni à sembler, même pas à ses propres yeux, « pur ». Et je persiste à penser que nous avons un certain problème avec cette nécessité de la pureté, en politique. A force, au beau milieu des luttes matérialistes, ça fait comme une grosse tâche d’idéalisme. D’ailleurs, le même tract s’en prend, pour commencer, aux état-majors politiques qui se posent « en propriétaires de la « vérité » révolutionnaire et réduisent les autres à un rôle d’exécutant après leur avoir fait subir des cours magistraux sur la « ligne juste »". On imagine assez aisément l’ambiance.

Mais au-delà du regard porté sur Foucault, je relis ce tract, publié par ce comité rassemblant des étudiants qui ont toutes leurs chances, grâce à l’allongement de l’espérance de vie rendu possible par un système économique florissant, dégageant les marges nécessaires à faire progresser la médecine (soyons cyniques, un peu), ont toutes les chances d’être encore vivants.
« Quand c’est insupportable on ne supporte plus », écrivaient ils.

Il semblerait qu’aujourd’hui on supporte bien plus lourd encore.

Finalement, tout le monde s’est fait à la position de l’esclave, de la crapule, de l’ordure.

Source principale : Jean-Michel Djian – Vincennes, une aventure de la pensée critique; 2009 – formidable collecte de documents, restitués sous leur forme originelle.

On nous aura prévenus 1 – Fermement, l’enfermement.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA 4 commentaires »2 novembre 2009

Puisqu’on arrive à ce moment où pas mal de monde se demande, dans son coin, comment on a pu en arriver, et que même à droite, quelques esprit plus conscients, ou cédant au désir, le soir, de se mettre devant les guignols et Yann Barthès plutôt que devant TF1 (ou même, peut être, tentent d’ouvrir un livre, ou d’aller au cinéma, voire même au théâtre (soyons fous !)), commencent à regarder l’oeuvre politique du candidat en lequel ils avaient placé tant d’espoir en se demandant s’il faut se catastropher ou adopter l’attitude de Néron devant l’incendie de Rome, se disant qu’après tout, c’est beau un pays qui se consume.

Si on pouvait s’en amuser, le plus amusant serait sans doute le fait que manifestement, le pouvoir en place savait que son propre règne ne pourrait durablement tenir les masses dans l’euphorie perpétuelle des lendemains qui chantent : les ficelles se font de plus en plus grossières, et n’ont plus pour objectif que de conserver une base abrutie à laquelle on va servir un débat sur l’identité nationale, des mesures de protection renforcées contre ceux qui pourraient constituer des dangers (en somme, les plus pauvres que soi), les « profiteurs ». Les autres, ceux qui ne tombent tout de même pas dans ces panneaux là, on savait qu’on les perdrait. Peu importe, entre temps ont été mises en place les barrières nécessaires pour contenir, même si c’est partiellement, le flot des consciences soudainement réveillées. Certes, les lois sur les échanges numériques ont pour vitrine la protection des créateurs (qui commencent déjà à se sentir, vis à vis de leurs maisons kagan-72-5d’édition, à peu près dans le même état que la clientèle des restaurant face aux restaurateurs qui se sont empoché la TVA réduite sans rien redistribuer), la survie des piliers de la culture nationale tels que Haliday, Pagny & c°, mais tous ceux qui se sont penchés sur la question savent bien que si Hadopi et Lopsi sont dans le même bateau, c’est parce que leur destination est commune : la maîtrise de ce qui se diffuse dans le seul media qui n’est pas actuellement sous contrôle : le net. Hakim Bey l’avait assez bien cerné dans le désormais mythique T.A.Z. : les Zones d’Autonomie ne sont jamais que Temporaires. Il faut donc par avance s’habituer à voir le net être davantage contrôlé, les contenus de plus en plus maîtrisés, les idées filtrées par des procédures tatillonnes, qui auront toujours comme visage la sécurité, la protection de la veuve et de l’orphelin, masque derrière lequel se trouvent toujours la flatterie envers les crétins, et la gâterie pour les plus faibles, dont on n’aura de cesse de les multiplier, de les affaiblir pour rendre plus nécessaire leur protection, dûment échangée contre leurs voix, se qui permettra, pendant encore longtemps, d’afficher une mine démocratique et républicaine sans tâche. Nos gouvernements feront ainsi de plus en plus le grand écart entre la pureté affichée devant les masses, dont l’accès aux informations sera de plus en plus contrôlé et canalisé, et le parfum mafieux qui caressera les narines de ceux qui par un moyen ou un autre parviendront encore à accéder à quelque information exfiltrée par une poignée de journaliste (on voit bien comment, déjà, ce terme n’a désormais, souvent, plus aucun sens).

Les deux principaux leviers permettant de lever des masses d’électeurs sont depuis longtemps (de mémoire de citoyen vivant du côté capitaliste du monde), le travail (ou son absence) et l’immigration. Faire peser au dessus des têtes de plus en plus nombreuses des travailleurs (tous niveaux confondus) l’épée de Damoclès du chômage, c’est bien faire entrer dans les crânes le fait que le danger guette chacun, que personne n’est à l’abri. Et si on n’a pas bien compris, les seconds couteaux du pouvoir sont là pour le rappeler : ainsi, ce week end, un reportage édifiant, tourné pour le compte de canal+, diffusé dans l’émission dimanche+, montrait comment les collectivités territoriales sont confrontées aujourd’hui à un échelon national qui ne verse plus aux régions leur dû (les associations connaissent cela depuis bien longtemps, et quand, dans les couloirs d’un ministère, un permanent réclame le versement des sommes prévues par les conventions, on entend répondre, par les représentants de l’Etat « Et bien… portez plainte ! »). Dans ce reportage, Jean Arthuis appuyait cette pénurie orchestrée des finances régionales en argumentant sur le thème  »tout le monde connait ça aujourd’hui : la précarité, le risque de ne pas pouvoir financer ses projets, le danger de la banqueroute ». Et il concluait, en poursuivant l’usage de la première personne du pluriel, comme si lui même était concerné :  »Il va falloir se faire à l’idée qu’on va vivre avec davantage d’insécurité, ajoutant ce détail assez réjouissant : « C’est peut être ça la vie après tout ». Il oublie de dire une chose : cette insécurité n’est pas une conséquence d’une situation ponctuellement difficile. Elle est la condition même de la croissance et des gains pour ceux qui gagnent. Pour conserver leurs avantages, il est nécessaire qu’il instaurent un certain type de pouvoir, et celui ci, tant que la volonté générale ne sera pas prête à brader la démocratie contre quelques miettes de pouvoir d’achat, a besoin d’un sentiment d’insécurité suffisamment puissant pour générer certains types de votes, et une soumission à l’ordre des choses, systématiquement présenté comme « naturel ». Une fois mise en place cette « ambiance », l’immigration sera l’aiguillon qui servira à mettre en permanence le peuple entre deux feux : d’un côté la rigueur du pouvoir, de l’autre le sentiment créé de toutes pièces que cette rigueur est due à un danger désormais incarné par les étrangers.

Mais une fois encore, il serait un peu facile de pointer notre gouvernement du doigt en jetant sur lui la responsabilité de ce à quoi nous sommes désormais quotidiennement confrontés, non seulement sous la forme de discours politiques, mais aussi via l’expérience beaucoup plus cruciale de la peur véritablement éprouvée face à certains secteurs de notre propre société, c’est à dire qu’il y a des territoires de France où on ne vivrait pas, des français dont on ne serait pas les voisins, des français à côté desquels on ne voudrait pas être assis dans le bus, avec qui on ne souhaite pas être seuls dans la même rame de métro, etc. La meilleure preuve du fait que le problème vient de plus loin, c’est que cela s’exprime depuis longtemps.

Ainsi, en 1972, Gilles Deleuze et Michel Foucault mènent-ils un entretien intitulé Les Intellectuels et le Pouvoir. J’en diffuse ici un premier extrait, on sera surpris de voir à quel point les processus qui nous ont mené là où nous en sommes tissent leur programme depuis des décennies. Aujourd’hui, ils parviennent simplement au moment où ils peuvent s’énoncer clairement sans que grand monde ne s’élève contre une telle mécanique :

« Si on considère la situation actuelle, le pouvoir a forcément une vision totale ou globale. Je veux dire que toutes les formes de répression actuelles, qui sont multiples, se totalisent facilement du point de vue du pouvoir : la répression raciste contre les immigrés, la répression dans les usines, la répression dans l’enseignement, la répression contre les jeunes en général. Il ne faut pas chercher seulement l’unité de toutes ces formes  dans une réaction à Mai 68, mais beaucoup plus dans une préparation et une organisation concertées de notre avenir prochain. Le capitalisme français a grand besoin d’un « volant » de chômage, et abandonne le masque libéral et paternel du plein emploi. C’est de ce point de vue que trouvent leur unité : la limitation de l’immigration, une fois dit qu’on confiait aux émigrés les travaux les plus durs et ingrats – la répression dans les usines, puisqu’il s’agit de redonner aux français le « goût » d’un travail de plus en plus dur – la lutte contre les jeunes et la répression dans l’enseignement, puisque la répression policière est d’autant plus vive qu’on a moins besoin de jeunes sur le marché du travail. Toutes sortes de catégories professionnelles vont être conviées à exercer des fonctions policières de plus en plus précises : professeurs, psychiatres, éducateurs en tous genres, etc. Il y a là quelque chose que vous annoncez depuis longtemps, et qu’on pensait ne pas pouvoir se produire : le renforcement de toutes les structures d’enfermement. Alors, face à cette politique globale du pouvoir, on fait des ripostes locales, des contre-feux, des défenses actives et parfois préventives. Nous n’aons pas à totaliser ce qui ne se totalise que du côté du pouvoir,  et que nous ne pourrions totaliser de notre côté qu’en restaurant des formes représentatives de centralisme et de hiérarchie. En revanche, ce que nous avons à faire, c’est arriver à instaurer des liaisons latérales, tout un système de réseaux, de bases populaires. Et c’est ça qui est difficile. En tout cas, la réalité pour nous ne passe pas du tout par la politique au sens traditionnel de compétition et de distribution de pouvoir, d’instances dites représentatives à la P.C. ou à la C.G.T. La réalité, c’est ce qui se passe effectivement aujourd’hui dans une usine, dans une école, dans une caserne, dans une prison, dans un commissariat. Si bien que l’action comporte un type d’information d’une nature toute différente des informations de journaux (ansi le type d’information de l’Agence de Presse Libération). »
Deleuze, répondant à Foucault, dans Les intellectuels et le pouvoir, publié dans le n° 49 de L’Arc, et repris dans les Dits et Ecrits de Foucault.

En complément, à propos de cette affirmation étrange selon laquelle le capitalisme aurait besoin du chômage, je relance en ligne cette séquence extraite du documentaire Attention danger travail (Pierre Carles, 2003), au cours de laquelle Loïc Wacquant explique comment fonctionne l’idéologie politique du travail. On y entend comme un écho des propos de Deleuze, trente ans plus tôt :

Crosses to Bear (dans le dispositif de piège qu’est un article, le titre, c’est l’appât) : C’est la crise, les rasoirs coûtent cher, ne te rase plus, et lis Marx.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 2 commentaires »31 août 2009

Fans de pilosité (et je devine les amateurs éclairés parmi les lecteurs (lecteurs qui, soudainement, comme ça, sans crier gare, sont devenus incroyablement nombreux (c’est pas malin : avant, j’avais une pression identifiée, maintenant, je navigue totalement en aveugle, soumis à une pression généralisée dont je ne sais pas trop si elle va me libérer ou me rendre un peu plus crispé devant l’écran blanc))), voici le moment où vos goûts ursulins vont, enfin, trouver de quoi se satisfaire sur ce blog.

C’est pas trop tôt, dira t-on.

hd_1600x1280_shave01La barbe est de nouveau à la mode. Crises obligent. Crise économique financière, tout d’abord, mais aussi crise de la gauche du PS aidant, Marx est de retour. Ah, je te vois d’ici, lecteur, soudainement pris entre deux feux (et oui, oui, lecteur, malgré la soudaine vague d’une bonne centaine de lecteurs qui surgissent de dieu sait-où, tu vois, je n’oublie pas le lecteur originel (désolé pour les autres qui ne vont rien y comprendre, mais patientez, on y vient). Mais il faut bien un peu de tension pour rédiger ce genre de texte.

Il y a quelque chose d’un peu étrange à parcourir, ces temps-ci, les rayons des supermarchés de la culture, tant la barbe fournie de Karl s’y trouve subitement sur-représentée. D’une certaine manière, on a là une sorte de preuve par l’exemple : ce sont bien les circonstances qui produisent les idées, et non l’inverse. Mais il y a peu, on n’aurait pas misé grand chose sur un tel succès éditorial. Succès amplement partagé, d’ailleurs, parce qu’à côté des Badiou, de ceux qui ont tout de même quelque légitimité à en parler, ou de ceux qui ont pour mission de transmettre et accompagner le pionnier défrichant de nouveaux territoires dans sa propre pensée, j’ai découvert ce matin, bien mis en évidence sur sa tête de gondole à la Fnac, qu’Attali avait, lui aussi, produit son bouquin sur Marx, déplacement subit du public cible oblige (on le savait contortionniste, celui-là, mais là…).

En somme, on lit pas mal sur Marx, mais je ne suis pas certain qu’on le lise, lui, beaucoup.

Il faut dire que la tâche n’est pas très facile. On le sait (enfin, non, je ne crois pas qu’on le sache ; ou plutôt : ceux qui sont censés le savoir le savent, mais ils sont peu nombreux, et il serait bon que ce cercle s’élargisse) : une part non négligeable des écrits de Marx n’était pas éditée quand il est mort. Et ils ne se présentaient que sous la forme de notes qui n’étaient pas tout à fait mises en ordre (mais non, non, on n’a pas trouvé, cousue à l’intérieur de la doublure de son manteau, de quelconque profession de foi ! (je sens que cette parenthèse va me devoir, maintenant, de créer un nouvel article dans la rubrique « la philo pour les gros nuls », afin de la clarifier)). Bilan : aujourd’hui, tenter d’étudier, en classe, L’Idéologie allemande, par exemple, réclame de s’assurer que les élèves aient bien en main une éditon identique, sinon, le pire est à craindre, et ils vont considérer qu’un texte dont ce qui semble être la conclusion dans une édition est inclu dans la première partie dans une autre, doit manquer un peu de cohérence et de solidité.

shave-fullEt pourtant, cette apparence de puzzle est peut être ce qui pouvait arriver de mieux à l’oeuvre de Marx : loin d’être un dogme figé, excessivement attaché à une époque, à une configuration particulière des Etats, du commerce, de la production, de la lutte des classes d’une époque, elle est, en fait, une enquête, une recherche dont ces notes non finalisées sont les indices. Et c’est ainsi qu’il faut lire cette Idéologie allemande, ces Manuscrits de 1844 : comme une plongée dans une pensée qui est, elle même, en train de se construire à la faveur de lectures, de dialogues avec d’autres penseurs (c’est bien tout le caractère génial des Manuscrits de 1844, que d’être en grande partie constitués de prises de notes, voire de retranscription parfois longue des lectures de Marx). Nous sommes loin de l’auteur obscur qui construirait son système dans son coin, comme on aime le présenter parfois pour mieux faire de sa pensée un système subjectif. Au contraire, les écrits de Marx peuvent être lus comme des enquêtes, policières ou scientifiques, au choix (l’image utilisée par Bensaïd pour présenter le Capital me semble assez pertinente : une enquête digne de Without a trace (FBI : portés disparus, en VF (cette insistance des titres français à être explicatifs, comme si un titre était une nomenclature, et non une évocation…)), où le disparu, c’est la plus-value). Ces livres, parfois écrits à quatre mains (à supposer que Marx et Engels aient été ambidextres), préfigurant les techniques d’écriture de Deleuze et Guattari, sont de véritables moteurs de recherche, au sens propre du terme.

Et, bien sûr, au point où nous, nous en sommes, ce qui  importe, ce sont ces moments, proprement magiques, où la mécanique encore virtuelle (au sens de « en puissance ») décrite par Marx devient la description de notre configuration, en acte. Ces clairières dans la pensée de Marx, qui sont autant d’étapes sur lesquelles on peut s’arrêter pour reprendre le trajet effectué, qui a permis d’y parvenir, sont des illuminations dignes de celles que des auteurs illustres ont eues, par le passé, en processant dans les travées de Notre-Dame, au détour d’un pilier obscur… ce sont surtout des illuminations qui peuvent être partagées.

Illustration : ce passage, un des plus mobiles dans les différentes éditions de L’Idéologie allemande, au moment où Marx tire les conséquences de sa nouvelle conception de l’histoire :

 » 1 – Dans le développement des forces productives, on arrive à un stade où naissent des forces productives et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs. Ce ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (machinisme et argent) [ ce qu'on trouve exprimé dans Le Capital I, 32, ainsi : le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés" (et ce n'est pas moi qui connais mon Marx sur le bout des doigts, mais juste l'édition dans les intégrales philo qui est assez riche en notes plutôt enrichissantes, que je restitue ici, en bon moine copiste que je suis)]. Il apparait alors une classe qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages. Expulsée de la société, cette classe se trouve reléguée dans une opposition radicale avec toutes les autres classes ; cette classe forme la majorité de tous les membres de la société et fait naître la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, c’est à dire la conscience communiste , celle-ci, naturellement, peut se former aussi parmi les autres classes grâce à l’intuition du rôle de la classe en question.

2 – Les conditions, qui permettent l’emploi de certaines forces productrices, sont celles qu’impose la domination d’une classe déterminée de la société dont la puissance sociale, conséquence de sa propriété, trouve son expression pratique et idéaliste dans le type d’Etat propre à son époque ; c’est pourquoi  toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe jusqu’alors dominante.

3 – Toutes les révolutions passées ont laissé intact le mode d’activité, il ne s’agissait pour elles que d’une autre distribution de ces activités, d’une nouvelle répartition du travail entre d’autres personnes. Au contraire, en s’en prenant au mode traditionnel des activités, la révolution communiste élimine le travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, parce que cette révolution est accomplie par la classe qui, dans la société, n’est plus considérée come une classe, qui n’est plus reconnue comme telle et qui, dès à présent, est l’expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes la nationalités, etc., au sein de la société actuelle.

4 – Pour produire massivement cette conscience communiste aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut transformer massivement les hommes, transformation qui ne peut s’accomplir que dans un mouvement pratique, dans une révolution, la révolution est donc nécessaire, non seulement parce qu’il est impossible de renverser autrement la classe dominante, mais encore parce que seule une révolution permet à la classe  qui renverse de balayer la vieille saleté et de devenir capable de fonder la société sur des bases nouvelles. »
Marx – L’Idéologie allemande, ed. Nathan, les integrales de philo, p.62

Suit un fragment, que je me garde pour plus tard, représentatif d’un autre style de l’ouvrage où Bauer, Stirner, Grün & C° sont présentés comme les saints d’une église folklorique dont on va décrire les idées et les comportements de manière tout à fait liturgique, qui indiquera à ceux qui ne la connaissait pas où se trouve la source de ce ton satirique qui constitue une des marques de fabrique des pensées de ce qu’on appelle aujourd’hui encore, la gauche. Suit aussi un programme de recherche qui est encore aujourd’hui à poursuivre, puisque c’est la manière de pratiquer la science historique tout autant que la conception du pouvoir politique qui concernée.

32En poursuivant, on découvrira que ce groupe de personnes qui s’étripent débattent aujourd’hui sur la manière, pour leur groupuscule soi-disant représentatif, de s’accaparer leur tour de pouvoir, parce que leur manège s’est un peu emballé et qu’ils n’arrivent plus à attraper la queue du singe nommé « alternance » pour profiter du tour dont ils pensaient qu’il leur revenait de droit, ce groupe pourra être nommé, ironiquement, le « socialisme vrai« , qui ne tire sa véracité que de l’accaparement qu’il a effectué du titre « socialiste » (en quoi Manuel Valls se trompe quand il ose affirmer, dans Technikart, là, aujourd’hui même, « qu’en ce qui le concerne, le mot « socialiste » est une prison » ; non non copain, c’est pas le mot « socialiste » qui est trop étroit pour toi, c’est juste que t’es tout empêtré dans un pli périphérique du concept, dont tu ne sembles voir qu’une partie (celle qui arrange ta perspective personnelle), que tu essaies de faire prendre pour la totalité, alors que celle-ci t’échappe au delà de ce que tu sembles être apte à imaginer)) (et on se marre bien, d’ailleurs, en regardant Ségolène Royal abuser nettement d’un truc de communication qui consiste à coller derrière les concepts qui lui bien au tein (Justice, Ordre, ce genre de mots), des adjectifs censés être édifiants, en les collant juste après le concept (tout le monde a bien en tête le fameux « L’OOOOrdre Juste » (on aimerait bien savoir quelle différence il y a entre l’Ordre et l’Ordre juste, puisque l’injustice est par définition un désordre), inconsciente que dans la famille à laquelle elle prétend appartenir, cette syntaxe là a justement pour effet de décrédibiliser ce qu’elle désigne).

Alors, sans doute, la lecture de Marx lui même semble d’autant plus nécessaire qu’elle est, somme toute, possible, et que, loin de l’ambiance un peu « pensée qui sent la naphtaline », la nature même de ces écrits, et leur style respire encore, aujourd’hui, et peut être plus que jamais, la vie. Elle s’avère, aussi, nécessaire parce qu’au delà des ennemis naturels que constituent ceux qui, par le mécanisme décrit en 1-, se sont accaparé non seulement le pouvoir mais aussi les vies de ceux qui travaillent à leur service, on saisit au fur et à mesure de ce court cheminement de pensée qu’il ne peut s’agir de remplacer ceux-ci par d’autres, car ce seraient en fait les mêmes avidités qui poserait leur fessier sur le trône. Ainsi, tous ceux qui se présentent comme visant ce pouvoir là, tel qu’il est institué, peuvent être considéré, d’emblée, comme traîtres au combat commun. Et bien sûr, les plus habiles traitres sont ceux qui jouent la proximité et le « popu ». Les ennemis déclarés, eux, ont l’avantage d’être clairement identifiés.

Mais cela n’enlève rien au fait que ce sont des ennemis.

Notes d’illustration : je donne dans l’illustration conceptuelle, aujourd’hui, tout est extrait du fameux court métrage d’un Scorsese débutant mais déjà en possession de tous ses moyens, dans A Big shave (1967)

Sorry, Henry

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", PAGES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »28 août 2009

henry_miller2Désolé Henry, je vous ai annoncé, puis un peu délaissé.

Ma tentative de surrection ayant permis à Lulu de nous faire rebondir sur Musil (chez qui il va falloir, tout de même, que je plonge un jour), et à la suite de ce rebond j’avais moi-même un peu atterri, à la faveur des vents de neurones (qui soufflent un peu comme ils veulent, on ne fait qu’entendre leur voix), chez Miller. Puis j’ai pensé à autre chose, jusqu’à ce que Christiane Rochefort m’attire, à son tour, vers lui, mais je ne retrouvais pas le passage auquel je songeais.

Bref, entre temps, en cherchant autre chose, j’ai retrouvé l’ouvrage, puis le passage.

Ca s’intitule Une humanité consciente ! et c’est extrait de cet ouvrage dont le titre lui même pourrait faire l’objet d’une longue méditation développant le programme entier de philosophie, sans s’y épuiser : Le Cauchemar climatisé.

« UNE HUMANITE CONSCIENTE ! »

Avez-vous jamais essayé d’imaginer ce que cela représenterait ? Allons, un peu de franchise. Avez-vous jamais pris le temps de réfléchir à ce que cela serait pour l’humanité que de devenir pleinement consciente, que de ne plus être exploité ni prise en pitié ? Rien ne pourrait entraver la marche d’une humanité consciente. Rien ne l’entravera.
Comment devenir conscient ? C’est très dangereux, vous savez. Cela ne veut pas forcément dire que vous aurez deux automobiles et une maison à vous avec grandes orgues dans le salon. Cela veut dire que vous souffrirez davantage encore : c’est la première chose à comprendre. Mais vous ne serez plus mort, vous ne serez plus indifférent, ni insensible, vous ne serez pas sans cesse affolé, ni nerveux, vous ne jetterez pas le manche après la cognée parce que vous ne comprenez pas. Vous aurez envie de tout comprendre, même les choses désagréables. Vous aurez envie d’accepter de plus en plus de choses, même si elles vous semblent hostiles, ou mauvaises, menaçantes. Oui, vous deviendrez de plus en plus semblable à Dieu. Vous n’aurez pas besoin de répondre à une annonce parue dans le journal pour savoir comment parler à Dieu. Dieu sera sans cesse à vos côtés. Et, je ne me trompe, vous éccouterez plus souvent et vous parlerez moins. »
Henry Miller – Le Cauchemar climatisé; p.193 dans l’édition Folio.

Ensuite, lire Spinoza.

Et dans le prochain post, on parlera de Varèse, parce que cet extrait du Cauchemar climatisé est en fait la reprise d’un autre passage, situé auparavant, dans lequel les mêmes premiers mots accompagnaient une description d’une oeuvre musicale. Ce sera donc la suite.

La Chine n’est grande que parce que le reste du monde est à genoux devant lui-même (libre adaptation…)

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PAGES Laisser un commentaire »26 août 2009

Extrait de La démocratie dans quel état ?, ouvrage collectif sorti aux éditions La fabrique (encore, se dit-on), dans la partie prise en charge par Slavoj Zizek, ce questionnement qu’il serait peut être bon qu’on mette une bonne fois pour toutes sur la table, afin de décider ce que, politiquement, on veut à la fin :

Dans son texte, intitulé De la démocratie à la violence divine, Zizek s’appuie tout d’abord sur une analyse de l’idée selon laquelle la démocratie s’installe uniquement dans les sociétés qui sont parvenues à un développement économique suffisamment puissant pour pouvoir porter cette forme politique, et la permettre. Et dans ce cadre, il s’intéresse au cas particulier de la Chine, en l’envisageant tout d’abord selon cette logique, pour ensuite la renverser :

« Y a t-il meilleur argument en faveur de la voie chinoise du capitalisme – par opposition à la voie russe ? Après l’effondrement du communisme, la Russie a adopté une « thérapie de choc » en se jetant directement dans la démocratie et sur la voie rapide du capitalisme. Le résultat a été la faillite économique (note de l’auteur, ici : Il y a de bonnes raisons de se montrer ici paranoïaque : les conseillers économiques occidentaux d’Eltsine qui suggérèrent cette voie étaient-ils aussi innocents qu’il y paraissait ou servaient-ils les intérêts américains en travaillant à affaiblir économiquement la Russie ?) Les chinois, au contraire, ont emboîté le pas au Chili et à la Corée du Sud en utilisant sans complexe le pouvoir autoritaire de l’Etat pour contrôler les coûts sociaux du passage au capitalisme, évitant ainsi le chaos. En somme, loin d’être une absurde anomalie, l’étrange association du capitalisme et du régimslavoj_zizek1e communiste s’est avérée une bénédiction (à peine) déguisée. Le développement si rapide de la Chine ne s’est pas fait malgré le régime autoritaire communiste, mais bien grâce à lui. Pour conclure sur un soupçon à résonnance stalinienne, on peut se demander si ceux qui s’inquiètent du manque de démocratie en Chine ne sont pas plus inquiets encore de constater le rapide développement qui fait de ce pays la prochaine superpuissance mondiale en menaçant la suprématie occidentale.

Un autre paradoxe est également à l’oeuvre ici. Par-delà toutes les railleries faciles et les analogies superficielles, il existe une profonde homologie structurelle entre l’auto-révolution permanente maoïste qui cherche à lutter contre l’ossification des structures d’Etat, et la dynamique propre au capitalisme. On est tenté ici de paraphraser le mot de Bertolt brecht : « Qu’est ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une nouvelle banque ? » Que sont les déchaînements de violence destructrice des gardes rouges dans la Révolution culturelle, comparés à la véritable Révolution culturelle nécessitée par la reproduction capitaliste, soit la dissolution permanente de toutes les formes de vie ? La tragédie du Grand Bond en avant se répète aujourd’hui sous forme de farce, avec le saut dans la modernisation capitaliste, le vieux slogan « une fonderie dans chaque village » resurgissant sous la forme « un gratte-ciel dans chaque rue ».
L’explosion du capitalisme chinois ne serait-elle donc pas défendable, sur un mode quasiléniniste, comme une espèce particulière de NEP prolongée (la nouvelle économie politique, adoptée de 1921 jusque vers 1928 par une Union soviétique dévastée après la guerre civile), le parti communiste exerçant fermement le contrôle politique et se réservant la possibilité d’intervenir à tout moment pour annuler les concessions faites à l’ennemi de classe ? Portons cette logique jusqu’à l’extrême : étant donné la tension qui existe dans les démocraties capitalistes entre la souveraineté démocratique-égalitaire du peuple et les divisions de classes de la sphère économique, état donné d’autre part les prérogatives que l’Etat se réserve par exemple en matière d »expropriation, le capitalisme lui-même n’est-il pas une espèce de grand détour de type NEP sur la voie qui, si elle était directe, conduirait des relations de domination féodale ou esclavagiste à la justice égalitaire communiste ?  »
Slavoj Zizek – De la démocratie à la violence divine, in La démocratie dans quel état ?

Vient alors ce à quoi nous devrions peut être nous atteler un peu plus consciemment :

« Et si la deuxième étape démocratique promise, celle qui doit suivre la vallée de larmes autoritaire, ne devait jamais arriver ? Ce qui est gênant à propos de la Chine actuelle, c’est peut être le soupçon que son capitalisme autoritaire puisse être non pas un simple rappel de notre passé non pas la simple répétition d’un processus d’accumulation capitaliste qui dura, en Europe, du XVIe auXVIIIe siècle, mais un signe de l’avenir ? Qu’arriverait il si l’ »association victorieuse du knout asiatique et du marché boursier occidental » se révélait plus efficace économiquement que notre capitalisme libéral ? S’il apparaissait que la démocratie telle que la comprenons n’est pas une condition, ni un motif, mais un obstacle au développement économique ? »

Voila. Bon sujet de dissertation, dont on ne sait pas combien de temps nous avons pour le traiter. Peut être la conclusion et la réponse en sont d’ailleurs déjà écrites.

« Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité » – autoportrait de Christiane Rochefort

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »25 août 2009

Jusque là, la méthode fonctionne : on part d’un truc qui n’a pas tant d’importance que ça en soi, et on en tire davantage que ce que ça avait à donner au départ. C’est comme ça que Michel, dans ses commentaires, envoie de temps en temps vers des livres qui, s’ils étaient indiqués sur les cartes routières, seraient signalés par ces sigles qui signifient « vaut le détour » (il conseille aussi de la musique, mais jusque là, le moine copiste ici présent n’a pas réussi à entrer pleinement dans cet univers, et ce n’est pas faute d’essayer !); mais peu de monde lit encore les cartes, au moment même où en a tant besoin. Et peu de monde se donne le temps des détours.

Ainsi, Christiane Rochefort, dont, avant même d’avoir lu un seul de ses livres, je me demande comment elle peut être si méconnue, quelques furetages, de ci de là sur le net et ailleurs m’ayant immédiatement donné envie de la lire. Essayez : googlez son nom, et tout ce sur quoi vous allez tomber va vous donner envie de partir immédiatement en quête de ces romans.

Le conseil de Michel ne pouvait pas tomber mieux : alors que je cherchais des points de surrection, des zones de mouvement initial, on m’en tend un sur un plateau. Alors qu’une apparemment assez aberrante réflexion à propos de Michael Jackson m’amenait à constater, un peu inquiet tout de même, que ce cintré notoire avait été à l’origine de quelques mouvements de neurones chez moi, on m’indique, sans le vouloir, qu’il y avait une source bien plus profonde, et puissante de mouvement de synapses en moi.

En Juillet 1969, le magazine littéraire sort son numéro 30. Un beau numéro, avec en couverture, Mao, dont on propose des poèmes inédits, le genre de numéro dont il ne faut pas trop abuser si on ne veut pas avoir quelques doutes sur le fait qu’on ne soit pas nés un peu trop tard, mais passons. Christiane Rochefort avait alors publié Printemps au parking, qui avait soulevé quelques émois parmi ceux qui doivent sans doute être persuadés qu’ils pensent « bien » (vous pensez bien), et qui semblent tout aussi certains qu’ils vivent au mieux (ce dont on est quand même davantage persuadé quand on en a, auparavant, persuadé les autres). Le Magazine Littéraire lui offre alors deux pages pour qu’elle puisse présenter un autoportrait. Autant dire qu’un tel exercice ferait aujourd’hui frémir, tant on pourrait y inscrire, en bas de page, le signalement « publireportage », les écrivains étant devenus leurs propres publicitaires, leurs livres constituant souvent leur premier matériel de propagande (qu’un livre soit propagande, c’est de l’ordre de l’évidence, mais qu’il ne soit la propagande que de son auteur, voila qui colle d’un peu trop près au narcissisme ambiant). Christiane Rochefort ne semble pas avoir été  faite de cette trempe là, et propose dans ces deux pages, dont le titre vaut programme (et même programme scolaire), un portrait en retrait, dans lequel la promotion laisse la place à la motion. Voila ce que ça donne :

 » Le chemin de la connaissance, c’est la sexualité »

« Christiane Rochefort vient de publier son cinquième roman « Printemps au parking ». Après « Le repos du guerrier » et « Les petits enfant du siècle », Christiane Rochefort va encore faire scandale. Elle s’est expliquée sur la signification de son roman, sa manière de voir, de juger la vie et le monde.

Printemps au parking ? oui, c’est mon cinquième roman, mais à vrai dire je ne sais pas s’il est plus ou moins important que mes autres livres, pour ça, il faudrait que je le lise sans savoir vraiment ce qu’il y a dedans. En fait ce bouquin a été écrit en plusieurs fois. D’abord, il y a eu une première version en 64-65 où l’aventure entre les deux garçons n’existait pas, et qui au fond ne me donnait pas satisfaction. C’était pas fouillé, pas creusé, c’était un peu canevas. Et puis deux ans plus tard, je l’ai relu, j’ai vu les défauts qu’il y avait, et je l’ai récrit. Mais en étant bien décidée à le laisser situé au moment où j’avais écrit la première version ; il ne s’agissait pas p10801451d’aller dire Ah ! Ah ! on va remettre les choses au goût du jour ; d’autant plus qu’ à ce moment là il faudrait faire tout à fait autre chose. Et puis aussi, tout de même, j’étais très embêtée parce que c’était la première fois que j’écrivais un bouquin qui se passait deux ans avant que je l’écrive ; d’habitude mes livres se passent toujours à peu près  à l’instant où je les écris. D’autre part ce livre ne pouvais pas se passer au printemps 68 parce que le sens de certains mots a changé et qu’on doit les employer aujourd’hui dans un sens différent. C’est aussi un refus de putanat qui est bien normal non ? [note du moine copiste : voila une notion qui doit laisser pas mal de monde de marbre, aujourd'hui, le fait de trouver normal d'éviter de profiter du contexte pour en faire un produit, le fait de ne pas être, simplement, opportuniste (mais, "putanat" convient beaucoup mieux...)] Vous me dites que cet adolescent qui cherche sa liberté en se débarrassant successivement de toutes ses aliénations passe en quelque sorte du stade de l’égratignure à celui de la blessure profonde, qu’il y a d’abord la blessure, ensuite et très longtemps après le sang qui coule, moi je veux bien, j’espère même que c’est ça. Parce que vous savez, cela a été difficile de le libérer, dans la première version il restait aliéné, il n’y a que lorsque j’ai récrit la seconde version qu’il s’est libéré, parce qu’il s’est mis à parler, et croyez moi ça a été dur ! C’est parce qu’ils sont tombés sur cette histoire entre garçons que j’ai compris qu’ils voulaient vraiment leur liberté. Mais en réalité, ce n’est pas un aboutissement, c’est seulement un chemin. La sexualité, c’est un moyen de prise de conscience à tous les niveaux, c’est à dire moral, social, politique. D’ailleurs je ne crois pas qu’il y ait un niveau séparé d’un autre. Bien sûr il peut y avoir des niveaux de conscience différents qui ne vont que jusqu’à la morale ou que jusqu’à la politique et qui ne vont pas jusqu’à l’idéologie ; oui, ça se voit même souvent. Mais je pense que la sexualité est un des moyens les plus rapides, les plus brusques, les plus immédiats de parvenir à une prise de conscience. Et je parle de la sexualité comme sexualité, comme passion, et non comme sentiment. Je ne sais pas si c’est le moyen le plus efficace mais c’est un moyen court, un moyen rapide qui mène peut être de la révolte à la révolution. Car pour les occidentaux c’est tout de même un bon chemin, parce qu’ils n’en ont pas des masses. C’est pour cela que je suis assez d’accord avec Pasolini en ce moment. Je vais vous dire, j’ai trouvé deux bonne adaptations de mes livres ; c’est Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard pour les Petits enfants du siècle, et Théoréma de Pasolini pour le Repos du guerrier [note du moine-copiste : Vadim ayant lui-même adapté le Repos du guerrier, mettant en scène Brigitte Bardot, on devine ce que pense Christiane Rochefort de cette version - Elle croisera la trajectoire de Bardot, une autre fois, pour un film beaucoup plus intéressant, La vérité, de Clouzot, au scenario duquel elle collabora]. Vous comprenez, on ne peut pas prendre une structure de livre pour faire un film ; c’est complètement insensé ; cela tient uniquement à des questions commerciales et des questions de système. La seule chose qu’on puisse faire avec mon bouquin, c’est de trouver un bonhomme qui pense à peu près la même chose et qui s’en serve vaguement comme support mais qui surtout casse tout. Dans la première version, c’était facile, comme elle était ratée, il n’ avait rien à « casser » : mais lorsque je l’ai récrit, je lui ai donné une nouvelle structure. Enfin, je le crois, car nous autres, les structures, nous ne les voyons qu’après. Le type qui voudrait écrire en partant de structures se fourre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Je commence à entrevoir ces structures. Il y en a une surtout que je commence à entrevoir par la répartition des chapitres et qui peut apparaître cyclique. Mais je ne les connais vraiment qu’après, il n’y a pas de problème. Il m’est arrivé de discuter avec des structuralistes ; et je leur ai dit : « Ecoutez, vous n’avais jamais écrit, c’est pas possible, parce que ce que vous appelez structure, c’est la pure surface, car si vous écriviez vous sauriez, que les structures on ne les connaît pas d’avance. On fait avec ; si on ne fait pas avec, on loupe son truc. C’est comme la création, c’est très simple, ça se prouve par la viabilité. Une structure, c’est pas Monsieur MACHIN aime Madame TRUC… qui ne s’aiment plus, etc., ou d’autres choses de ce genre qui sont pour moi des futilités, des fariboles. On dit « Méprisons l’intrigue » moi au moins je méprise l’intrigue totalement. Par exemple dans les Petits enfants du siècle, il n’y a rien du tout comme intrigue, par contre, il y a une structure que j’ai vu après et qui se trouve au niveau de la sensation, de la sensualité la plus physique et la plus brute. C’est toujours la même histoire qu’il y ait sexualité ou non sexualité, ce qui est important c’est la réalité physique, matérielle. Il n’y a que Boris Vian qui a vu clair là-dedans. Avec les Petits enfants du siècle, je suis restée trois ans avec la même phrase. Je savais que je devais faire quelque chose sur les H.L.M. J’ai tiré sur cette phrase que j’avais écrite, chaque jour, continuement, régulièrement, et j’ai abouti à une structure complètement linéaire jusqu’au moment où le fil s’est cassé. J’ai fait un noeud, un noeud de raccroc, et j’ai pris une « ficelle » du « système », trouvée dans des magazines du coeur dont j’ai pastiché certains passages en changeant quelques mots et la ponctuation. Vous comprenez bien que ce n’est pas de moi, toute la fin de ce bouquin : le petit bonheur, le mariage, et toute la suite. C’est pas cela le chemin de la connaissance, moi je crois que c’est la sexualité brute, matérielle.
Si vous voulez, dans un certain sens, mon dernier roman est un livre platonicien. D’ailleurs, moi-même je suis un peu platonicienne ; il y a en effet dans Printemps au parking la « substantifique moelle » comme dit l’autre du Phaidros de Platon ; j’ajouterai même que je suis très souvent d’accord avec les idées de Platon, au niveau profond.
Tant mieux si le chemin menant à la connaissance et à la liberté, que je montre dans mon livre, paraît difficile et même douloureux. Il en est de même pour moi ; pour écrire ce bouquin j’ai été obligée de me débarrasser d’un préjugé que je ne savais pas que j’avais, ce sont les rapports entre les hommes. Je me considère comme libérale, car c’est en fait de libéralisme qu’il s’agit puisque c’était vu de l’extérieur ; mais quand il s’est agi d’aller y voir de près je n’ai pas voulu. J’ai eu peur, j’ai eu la trouille mais je ne m’en suis aperçue qu’après. C’était très curieux comme déroulement, et je croyais que c’était littérairement  que je ne savais pas traiter ces rapports. Bon, bon, je connais bien les garçons, mais leurs rapports m’étaient inconnus. En cherchant la vérité, je me suis aperçu qu’il y avait chez moi quelque chose qui n’était pas « cassé » – un préjugé en quelque sorte – et que j’ai cassé par l’écriture : c’est chouette la littérature quand même !
Bon, pour en revenir à ce foutu système, on peut se demander comment il fonctionne. Tenez, dans Une rose pour Morrison, eh bien, il a craqué. Je ne l’ai pas fait exprès, belle surprise pour moi ! A ce moment là, je décrivais le système tel qu’il est, un peu aggravé et vraiment fermé en supposant qu’il puisse rouler tout seul c’est à dire avec la production-consommation totalement bouclées, le consommateur conditionné en fonction des intérêts de la production et non pas le contraire. Et puis, j’ai continué de décrire ce monde jusqu’au moment où il a craqué, comme ça, bêtement. J’ai vu des lézardes, mais le pire danger de ce système, pourquoi il craquait, c’était la répression. Ainsi que, les mômes ou les presque mômes. Je me suis dit Nom de Dieu ! Ca tient pas cette machine. J’étais vachement contente de voir ce foutu truc craquer sans le faire exprès. Alors j’ai fait un bouquin en me disant que c’était des rêves fous ; finalement l’avenir m’a dit que ce n’était pas le cas. De toutes façons, il me semble bien que tous mes bouquins portent un signe politique important. Le repos du guerrier, c’est le désespoir politique des jeunes gens de vingt ans e 1945, Les petits enfants du siècle, c’est l’aliénation par le crédit, la consommation; la soi-disant élévation du niveau de vie. Sophie c’est raté car je voulais tracer le portrait d’un type se croyant socialiste et qui arrive gaulliste dans les allées du pouvoir ; c’est raté parce que je n’ai pas eu le courage de fréquenter les gens qu’il fallait, d’aller à la source. Ce qui est marrant, c’est que les Petits enfants du siècle sont tombés sur les architectes (tant mieux !) et Sophie sur les bonnes femmes, il faut dire que les femmes, c’est un sacré facteur révolutionnaire !
Quand à mon dernier livre, je donne si j’ose dire des verges pour me battre ; j’en suis sûr, on va me demander de quoi je me mêle, avec ces histoires de garçons. Et merde ! Après tout, je fais ce que je veux, c’est peut-être le prix de la liberté. C’est aussi ma vie. Tout compte fait, c’est pas mal. Je ne me plains pas ; c’est pas commode quand même ; il faut dire que le coup du chemin, c’est très bien, c’est formidable. Mais pour aller où ?  Il ne faut pas se perdre. Après tout, ce monde nouveau, il existe bel et bien. On ne le verra peut-être jamais, mais de croire que c’est possible tout de même, c’est déjà formidable. Là-dessus je suis vraiment d’accord avec Miller, Henry bien sûr ! C’est une de mes lectures chéries.
Maintenant, je suis en train d’écrire le journal de Printemps au parking ; étant donné ces espèces d’avatars et ce qui est arrivé entre ces personnages, uniquement par l’écriture ; j’écris donc le journal de l’écriture du livre. Je fais cela comme un matériau d’information. Mais sans pour autant faire des théories ;  j’ai horreur de cela ! Non, je raconte l’histoire : première version, deuxième version, etc. en me demandant pourquoi j’ai écrit telle chose plutôt que telle autre.
C’est ainsi que j’ai neuf romans commencés sans savoir lequel va vivre maintenant ; et puis, il y a des périodes où j’écris des poèmes, mais il a aussi des périodes où, pendant trois ans, je ne vais pas en écrire un seul ; pas moyen de savoir pourquoi. C’est comme l’amour, il y a des moments où il n’y a rien du tout et puis des moments où il n’y a vraiment que ça. C’est marrant non ?  »
Magazine littéraire n°30 – Juillet 1969. Propos recueillis par Philippe Vernault

On peut craindre aussi une légère crise de nostalgie pour un temps où un écrivain pouvait exprimer en termes clairs, accessibles à tous, l’exigence qui est la sienne, vis à vis de son écriture et vis à vis du monde, et transmettre ainsi sa propre exigence à ceux qui allaient le lire ; un temps où des zones existaient au sein desquelles les rapports pouvaient être établis non pas sur la distance, mais sur une proximité qui n’était pas complaisance, ni contagion affective, ni communauté d’intérêts, mais sur la simple reconnaissance du mouvement commun partagé par ceux qui sont humains, où qu’ils en soient dans ce « chemin ». Mais peu importe l’éventuelle nostalgie, puisque ces écrits restent, et qu’il suffit de les transmettre. Sans doute ont ils aujourd’hui des héritiers.

Au passage, si un lycéen voulait trouver la porte étroite par laquelle entrer dans son année de terminale en général, et de philosophie en particulier, il me semble bien que lire cet autoportrait, et suivre les pistes qu’il ouvre constituerait, déjà, une bonne entrée en matière. Je poursuis mes tentatives de surrection. Peut-être même ne s’agit-il que de cela.

 

NB – L’illustration est celle qui accompagnait l’article en 1969.
NB2 – Oui, en 1969, on faisait quelques fautes dans le Magazine littéraire, que j’ai laissées telles qu’elles s’y trouvaient.  Mais franchement, je paierais volontiers ce prix làpour avoir, aujourd’hui, des numéros qui, pour 3 francs (ce qui nous le mettrait, allez, arrondissons, à 0.50€), proposeraient un contenu aussi ouvert.

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