Ajoutons au précédent article cet extrait vidéo d’une émission diffusée sur Arte, consacrée aux Black Panthers, ce mouvement avec lequel Angela Davis combattit les oppressions dont les minorités pouvaient souffrir dans les années 70 aux Etats Unis.
Evidemment, le propos est bien éloigné de la tiédeur des propos de Yannick Noah, et l’action des panthères noires, tout comme leurs intentions, ne ressemblaient pas exactement à un programme de retraite de jeunes communiants (l’Angela revue et corrigée par Noah pourrait tout à fait animer un groupe de catéchèse, et sa chanson pourrait tout à fait clore l’office dominical, pour peu que le curé local soit branché « renouveau charismatique »). Aseptiser les révolutionnaires est une activité dans laquelle le marché excelle. Il aurait tort de se priver : c’est rentable (les révolutionnaires sont généralement photogéniques, prennent souvent des poses sexy, font preuve d’une vitalité séduisante) et politiquement payant (en les intégrant au circuit des marchandises, on leur fait perdre leur virginité commerciale, et on les lie au monde qu’ils tentaient de renverser, pour en faire un pilier supplémentaire.
Nulle surprise, dès lors, dans l’hommage dont Noah est l’auteur.
Voici dont cet extrait vidéo :
Et en bonus, le site sur lequel j’ai croisé ce documentaire rappelle opportunément que les Rolling Stones eurent le grand avantage de soutenir Angela Davis en 1972, alors qu’elle était confrontée à des accusations de meurtre, face à une justice américaine dont elle avait tout à craindre. La chanson s’appelle Sweet Black Angel, titre parfois diminué en Black Angel.
A un moment, Jagger demande « Would ya take her place ? » et cyniquement Noah le fait. Plus loin, nouvelle question « Ain’t someone gona free her ? » et opportunément, Noah en fait une esclave de la marchandise, exactement ce contre quoi elle se bat.
Mais il n’est pas tout à fait anodin que le peuple qui a mis ce président ci à sa tête ait comme personnalité préférée un traitre.
Dans un entretien mené le 8 Novembre 2007 avec Gary Younge, pour le Guardian, Angela Davis évoque l’effet que produit sur elle le fait de voir au début du 21è siècle des jeunes filles arborant fièrement des t-shirts sur lesquels sont imprimés des portraits d’elle même dans les années 70, au moment où son combat aux côtés des black panthers et du parti communiste américain défrayait la chronique. Voir ainsi les images de ces luttes devenir un élément parmi d’autres de la panoplie standard de celui qui se veut « opposant » (T-shirts « Angela » pour les filles, « Che » pour les garçons, dans la colllection « Barbie Activist »), étonnait cette professeur d’université pas tout à fait comme les autres, étonnement que Gary Younge écrit ainsi en début d’article :
‘Angela Davis était intriguée par le nombre de jeunes femmes, au sein du public de ses interventions, qui portaient des images d’elle-même dans les années 70 sur leur t-shirt. Alors, elle leur demanda ce que cette image signifiait pour elles. « Elles répondirent qu’en la portant, elles se sentaient plus fortes et davantage connectées aux autres mouvements », dit-elle. « C’était vraiment assez troublant. Ca n’avait rien à voir avec moi. Elles utilisaient cette image pour exprimer qui elles voudraient être et ce qu’elles voudraient faire. J’ai renoncé à me battre contre la marchandisation de cette forme de respect. C’est une guerre sans fin, et on ne gagne jamais »‘. (traduit par moi même, texte original ici même)
Marchandisation, dans le vocabulaire anglais des études sociales actuelles, ça se dit en l’occurrence, « commodification » : transformation des relations sociales en biens marchands.
Sans doute Angela Davis trouverait-elle alors assez troublant le nouveau produit mis sur le marché par Yannick Noah, puisqu’il aura attendu la cinquantaine pour se comporter comme la première groupie venue de l’Angela Davis des années 70. Dans un clip sidérant de volonté d’identification, accompagnant une de ces chansons qui donnent envie d’obliger les gens du spectacle à payer des droits d’auteur à l’histoire lorsqu’ils puisent dans ses pierres angulaires l’inspiration le prétexte à leur nouvelle production censée toucher le public là où ça lui fait par avance du bien, (ce qui aurait pu nous éviter, par exemple, l’évocation à peu près aussi pertinente de Rosa Parks par Pascal Obispo (si vous ne connaissez pas l’objet, nul doute que sa simple évocation ne pourra que vous faire trembler d’effroi)), Noah se pose en observateur agé (comprendre « sage » (comprendre, en fait : l’Afrique est ce lieu dans lequel les personnes agées sont respectées pour leur expérience là où le reste du monde ne sait plus trop quoi faire de ses vieux (oublions alors que le monde « développé a bien compris quoi en faire : des électeurs majoritaires, et la sagesse des vieux sur la question des retraites, on voit quels votes et quelles orientations politiques ça donne, mais bref)) de la victoire d’Obama, liée dans un raccourci « troublant » aux luttes d’Angela Davis.
La chanson ? Une aberration : après une intro à la Shaft, on part pour un truc qui pourrait rythmiquement ressembler à ce que ferait Patrick Sébastien si, perdant l’inspiration, il faisait un album de reprise de la Compagnie Créole. Les paroles sont à l’avenant : « Angela, my home is your home » faisant croire qu’Angela Davis dort dans les rues (les noirs américains sont tous pauvres, c’est bien connu) pour le refrain, et dans les couplets, une espèce de cours d’histoire pour les gros nuls : « Dix neuf cent soixante huit l’amerique est figee – Un ange proteste les ecrous sont rouilles – Un black and that black le souffle des ghettos (oui, ça ne veut rien dire, mais Yannick Noah a la poésie licencieuse) - Les gants noirs se levent un soir a mexico »; dès les premiers mots, on sent venir le propos se posant comme édifiant, mais n’édifiant que ce qui est déjà édifié (en même temps, commercialement, c’est plus payant, le public de ce genre de choses, sans doute majoritaire, préférant de loin, justement, camper sur ses positions et être brossé dans un sens de poils qu’il imagine revêche et hirsute, là où en réalité les produits lissant ont fait depuis belle lurette leur travail de lustrage. J’allais oublier : le refrain s’achève tout seul, d’une balle dans la tête, par un « Ton nom dans nos vies résonne », avec une bonne vieille relégation du verbe en fin de proposition, même pas relative, comme font les enfants quand ils écrivent un poëme, et qu’ils n’arrivent plus à ficeler leur phrase en faisant en sorte que ça rime (il faut dire que pour une rime aussi riche que l’assonance précieuse entre « home » et « résonne », on serait prêt à pas mal de sacrifices grammaticaux !)
Le clip ? Un bidule assez étrange, avec reconstitution des quartiers « populaires » des années 70, avec un bar à la déco typique (au passage, on remarquera le léger glissement social opéré : le bar dans lequel Noah vient lire sa biographie d’Angela Davis n’est, au regard des standards des seventies, pas très populaire, preuve que pour les très riches, ce qui est simplement middle class se veut « populaire »; passons), et Noah en homme disons, « mûr », venant en costard qu’on croit au départ gris, enchapeauté comme se doit de l’être l’homme élégant qu’il est, lire à sa table habituelle la biographie d’Angela Davis que le patron du bistrot a reçue pour lui. Du coup, léger télescopage, puisqu’on peine à comprendre comment dans l’Amérique des années 70 circulent déjà d’épais volumes dédiés à la vie et à l’oeuvre de la militante de la cause noire (mais le clip tout entier a ceci de particulier qu’il ferait croire à toute personne pas très informées (ce qui doit constituer une part non négligeable du public potentiel d’un tel objet) qu’Angela Davis est morte, ce qu’elle semble tout à fait apte à démentir elle-même, puisqu’elle est bel et bien de ce monde, et qu’elle s’exprime encore, ne serait-ce qu’en tant que professeur. Peu à peu, le paradoxe temporel s’annule, puisqu’au fil des séquences montées à la va comme j’te pousse, on comprends qu’en fait le noir et blanc de l’image était de pure circonstance, c’est bien aujourd’hui que Noah découvre la cause noire américaine d’il y a 40 ans (ce qui ne me rajeunit pas exactement, mais passons aussi), dans un café à la mode, dans un costume so fashion, puisqu’une fois colorisé, le strict ensemble noir s’avère être en réalité rouge vif (oui, l’Afrique, son goût pour les couleurs, etc.), dreadlocks en bataille sous le chapeau classe. Evidemment, comme aux plus beaux jours des clips (c’est à dire comme dans les années 80), on coupe tout ça par des plans de Yannick Noah « en civil », (c’est à dire qu’on le croirait habillé de pied en cap de la ligne de vêtements dont il faisait la promotion il y a quelques années (L’ombre du zèbre, ça s’appelait (oui, l’Afrique, ses animaux rayés, etc.), je ne sais d’ailleurs si c’est encore d’actualité, puisque maintenant, c’est une ligne de cosmétiques que Noah sponsorise)), chantant dans les rues, la bio d’Angela sous le bras, accompagné d’un journal avec Obama en une. A la fin, grand moment, le Yannick Noah « civil » croise le Yannick Noah « fictif », ils se jettent un coup d’oeil entendu, du genre « Hey man, on est dans les mêmes luttes, hein ? ». Au delà du caractère tout à fait naze, on sent le dispositif efficace sur un esprit un tout petit peu simplifié par l’absorption massive de clips sur MCM : la distanciation entre les deux versions de Noah ne peut qu’accréditer le fait que, si celui qui a un costume rouge est fictif, alors celui qui marche en tongs (Oui, l’Afrique et ses pieds nus (Ah, si vous aviez regardé la saison 2010 de la Nouvelle Star, sur M6, vous auriez vu, dans un des tout premiers prime, une passe d’armes courte mais puissante entre une candidate, toute en blackitude et, »donc », venue chanter pieds nus sur scène, et Marco Prince (dont on espère qu’on se souviendra davantage de quelques bons moments avec FFF que de cette participation à ce jury), lui demandant pourquoi elle chante pieds nus, et lui envoyant, alors qu’elle se justifie par ses racines africaines « Ah oui ? On marche pieds nus en Afrique ? Bref, parfois, la télévision soulage) et en t-shirt rouge dans la rue doit être le VRAI Yannick Noah, celui qui est donc vraiment soutien d’Obama, de manière totalement sincère et totalement étrangère à toute question de marketing.
Maintenant, on peut se demander ce qui permet à Noah la petite privauté qui consiste à désigner Angela Davis comme sa « sister » (oui, les paroles osent dire ça : « Angela my sister »). On a beau retourner le clip dans tous les sens, le seul dénominateur commun entre Davis, Noah, et Obama, c’est la couleur de peau (alors même qu’à les regarder avec un peu d’attention, c’est à dire comme on regarde des êtres humains, précisément, ils n’ont pas la même couleur de peau). Sans faire mon Zemmour, j’aimerais bien savoir ce qu’on penserait d’un blanc, qui désignerait quelqu’un d’autre comme son frère uniquement sur la base de la couleur de peau. Et successivement, on aimerait savoir pourquoi, si on identifie ce second cas à du racisme, c’en serait moins dans le premier.
Parce que finalement, de deux choses l’une : soit on considère qu’on est post-raciaux, que la couleur de peau, on s’en fout, qu’on est des êtres humains, et qu’on voit ça avant tout chez l’autre, ce qui est a priori le discours public de quelqu’un comme Noah (humanisme pop, on est tous frères, chantez tous main dans la main à mes concerts, venez en tongs c’est cool), mais dans ce cas, on saisit mal pourquoi le choix précis d’Angela Davis, et particulièrement dans cette mise en scène et dans ces propos (on est frère et soeur, ma maison est ta maison (hey, franchement, la maison réservée par préférence aux semblables, ça rappelle rien, ça ?)). Soit ça fait bel et bien une différence, la couleur de la peau, mais alors on se cale pas bien au chaud dans la case commerciale de la musique ouverte sur le monde, et on soutient pas Ségolène Royal; politiquement, on rejoint plutôt Dieudonné dans son étrange combat, moins mainstream, moins commercial sans doute, mais finalement plus clair.
On objectera, je le sens, que ce n’est pas la noiritude d’Angela Davis à laquelle s’associe Noah; qu’en fait, c’est son combat politique qui est au coeur de sa commodification. Douteux, pour deux raisons : D’une part, on se garde bien, tant dans la chanson que dans le clip, de faire référence au fait que Davis soit une militante communiste, par deux fois investie par son parti pour se présenter aux élections présidentielles américaines (vous imagineriez, vous, qu’ayant mené un tel combat, on n’en dise pas un mot dans un « hommage » qui vous serait fait ?). D’autre part, l’association avec Obama relève dès lors de la véritable manipulation : elle fait croire que le prétexte de la couleur de peau est un lien que rien ne peut venir casser, pas même l’opposition politique. Pourtant, Angela Davis s’exprime sur Obama (c’est un des avantages liés au fait d’être vivant : on peut s’exprimer soi même, et on n’a pas besoin d’opportunistes pour faire à sa place), et si elle salue son élection, c’est plus pour ce qu’elle dit de l’Amérique actuelle que pour le projet politique qu’il mène. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il est noir qu’elle le soutient. Dit autrement, elle n’exprime pas de préférence pour les gens noirs. Pour mettre les points sur les i, elle n’est donc pas raciste. Pire, elle voit bien comment la position post-raciale d’Obama peut jouer contre les classes sociales défavorisées américaines (majoritairement composée de gens de couleur, mais elle voit d’abord en eux des pauvres, pas des noirs) :
« Il (Barrack Obama) est vendu comme l’incarnation de l’indifférence à la couleur de peau. C’est l’idée qu’on est passé en deçà du racisme en ne prenant même plus en compte la question de la race. C’est ce qui fait de lui, dans la tête des gens, un candidat crédible pour la présidence américaine. Dans cette période, il est devenu le symbole de la diversité, et ce qui est notable dans sa campagne, c’est qu’il n’ait pas cherché à s’engager sur la question raciale, au-delà de ce qui a déjà été déjà fait.
L’administration républicaine est déjà celle qui, dans l’histoire, fait le plus preuve de diversité. Mais si l’inclusion de noirs dans la machine de l’oppression a comme projet l’augmentation de l’efficacité de la machine, c’est tout sauf un progrès. Il y a plus de noirs que jamais à des postes de pouvoir, et à des places visibles. Mais il y a aussi bien plus de noirs encore qui ont été repoussés tout en bas de l’échelle sociale. Si les gens réclament la diversité dans un objectif de justice et d’égalité, c’est bien. Mais il y a aussi un modèle de diversité qui serait la différence qui ne fait pas de différence, le changement qui ne change rien. » (The Guardian – 30 Janvier 2008)
En somme, et on comprend bien la logique de classe économique qui pousse Noah à se tenir dans cette position, faire référence à une communauté noire, c’est se permettre d’être aveugle à la considérable diversité économique qui existe parmi les personnes dont la couleur de peau est ressemblante. Et de nouveau Angela Davis tient un propos beaucoup plus net, que Noah ne reprend évidemment pas :
« On s’est habitués à penser qu’il y avait une communauté noire. Elle a toujours été hétérogène, mais on était toujours apte à se sentir comme faisant partie de cette communauté. J’irais jusqu’à dire le racisme d’une bonne part de la classe moyenne noire, envers la classe ouvrière noire n’a rien à envier au racisme des blancs envers les criminels noirs. Le jeune noir en baggy qui traine dans les rues apparait tout autant comme une menace aux yeux des noirs de la middle class. Dès lors, la mobilisation des communauté noire n’est plus possible comme l’était dans le passé » (The Guardian, 8 Novembre 2007).
Cette distance, cette fracture sociale (réelle, celle-ci, car elle a brisé ce qui fit preuve d’unité), c’est évidemment celle que tait Noah dans son clip, parce qu’il faudrait mettre alors les pieds dans ce qui est moins télégénique et fédérateur, particulièrement en période de crise, et qu’il vaut mieux créer une unité fictive entre gens qui semblent se ressembler, que mettre le doigt sur ce qui sépare vraiment, afin d’ébaucher des bribes de solutions politiques. Et on imagine qu’il y a, dans pas mal de bars branchouilles, à la déco datée, avec des portraits d’Angela Davis réduite en simple hairdo, pur élément de style of life, un certain nombre de personnes, colorées ou pas, finalement davantage liées par leur aisance économique que par leur couleur de peau, qui se font plaisir en relisant quelque vieux volumes sur les luttes passées, histoire de mieux fermer les yeux sur les combats actuels.
Parmi eux, certains sont mêmes capables de vendre cette nostalgie aveuglante. On comprend mieux pourquoi ils auraient du mal à voir en Angela Davis davantage une camarade communiste qu’une soeur noire.
Ceux qui ont pris la sale habitude de regarder, sur Canal+, en soirée, le mal nommé Grand Journal sont accoutumés aux tirades d’Aphatie sur la déontologie journalistique. Ce soir, il ne nous a pas déçus, puisqu’il a réussi à justifier le manque de sens moral des joueurs de l’équipe de France de foot par les failles déontologiques des journalistes qui laissent trainer des micros là où les chroniqueurs de plateau tv ne se donnent pas la peine de les poser eux-mêmes.
Mais il a fait plus fort encore : pendant 45 minutes, il a eu en face de lui Xavier Bertrand et Benoit Hamon, alors même que le nom d’Eric Woerth, actuel ministre du travail, de la solidarité et de la fonction publique (le genre de nomination qui sonne comme une menace pour les principaux intéressés), est touché par une affaire dont la principale protagoniste n’est autre que sa femme, employée de la plus grosse fortune de France, dont on apprend qu’elle organisait sa propre évasion fiscale alors qu’Eric Woerth était ministre du budget.
Autant dire que le premier étudiant en journalisme venu aurait saisi l’occasion de cuisiner un peu Xavier Bertrand sur ce qui pourrait ressembler un peu trop à un conflit d’intérêt. Mais il n’en fit rien. Pas une allusion à ce qui ressemble quand même fortement à une situation politique pour le moins gênante. Il ne fut question que de joueurs de foot, de grève de millionnaires, de Ribéry se sentant abandonné par les medias. Hamon n’en profita même pas pour montrer quelles sont les spécificités d’un courant politique qui aurait pu tirer quelqu’avantage à voir le football constituer une expérience au cours de laquelle ce ne sont plus des prolétaires qui regardent d’autre prolos jouer à la balle, ce ne sont pas non plus des prolos qui regardent jouer des millionnaires, désormais, ce sont des prolétaires qui regardent des joueurs faire grève. Mais non, il a tenu à donner son petit avis sur le foot lui même, comme si cela avait une quelconque importance. Et Aphatie ne l’a à aucun moment ramené à la raison et à ses engagement, pas plus qu’il n’a posé quelque question que ce soit à Xavier Bertrand sur le sens profond de la présence, à la gestion du budget de la France, d’un homme qui se trouve être le mari d’une employée de Mme Bettencourt, dont il semble de plus en plus évident qu’elle est une évadée fiscale notoire.
Finalement, quand Mme Boutin sous entendait qu’Aphatie était sans doute aussi peu compétent, en journalisme, qu’elle même ne l’était en matière de réflexion sur les conséquences sociales de la mondialisation, elle ne se trompait peut être pas.
Entre deux nuages de cendres nous parviennent d’Islande des échos, des voix, qui témoignent que si règne là comme ailleurs l’inquiétude économique, une chose est certaine cependant : une âme demeure, qui ne semble pas être à vendre, et elle s’exprime à travers des chants qui parviennent à être singuliers sans être folkloriques. C’est d’ailleurs sans doute là un signe distinctif des cultures encore vivantes : elles n’ont pas besoin d’enfermer leurs particularisme dans le chloroforme; elles laissent faire et les germes poussent d’eux mêmes.
FM Belfast, c’est un peu ça. Originaire de Reykjavik, ce groupe produit une musique électronique, mais incarnée, vivante, respirant fort, sans doute pour mieux combattre les effets du froid, énergique et légèrement nostalgique; pop, en somme.
Musicalement, comme on dit, ça se laisse écouter. Mais le groupe devient plus intéressant quand il s’associe au duo de Daniels (Daniel Scheinert et Dan Kwan), pour produire un clip tout en jeux de mouvements sur le titre Underwear. Que ce titre n’éveille pas dans le lecteur lubrique qui sommeille en tout lecteur des pulsions qui penseraient s’assouvir dans ces quelques minutes de vidéo : d’assouvissement de ce genre il n’y a point dans ce clip, même si la fin en justifie le titre. Il s’agit plutôt d’un travail sur les mouvements relatifs des corps et des regards portés sur eux, le point de vue étant sans cesse posé quelque part, on ne saurait trop dire où, entre le point de vue objectif sur des êtres qui dansent et l’accompagnement de ces corps en mouvement selon leurs propres trajectoires. Ce travail prend toute sa consistance lorsqu’une période d’accalmie permet à l’une des danseuses de regarder son propre mouvement dans le miroir, mais décalé, insaisissable mais pas tout à fait circonscrit au seul instant présent.
On pense à Merleau-Ponty, parce que ces danseurs semblent faire, au sens où lui en parle, l’expérience de la chair. On y pense aussi parce qu’adoptant, par l’intermédiaire des réalisateurs, ce point de vue flottant, on ne voit pas ces danseurs comme des objets, mais plutôt comme des projections de nos mouvements internes, à moins qu’ils ne projettent sur nous leur propre énergie motrice. Si la chair est ce qui de moi déborde du corps sensible pour éclabousser, repeindre le monde, mais si c’est aussi ce qui en moi est touché par le monde, alors il n’y a pas de regard porté sur ces danseurs, mais une participation incarnée à leur propre mouvement. On pense aussi à Rousseau et à sa manière de concevoir l’art débarrassé de toute représentation pour devenir une présence pure. On pense à David Delachapelle filmant le krump dans Rise. On pense enfin à l’art brut, dans la manière qu’ont ces artistes de ne même pas glisser entre eux et le monde l’épaisseur de l’art, dont ils n’ont que faire, parvenant ainsi sans même le chercher à devenir pures projections, et écrans sur lesquels projeter.
« Contemple là, cette terre, telle que Dieu l’a donnée à ceux qui l’habitent. N’est elle pas visiblement et uniquement disposée, plantée et boisée pour des animaux ? Qu’y a t-il pour nous ? Rien. Et pour eux, tout : les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources, le gîte, la nourriture et la boisson. Aussi les gens difficiles comme moi n’arrivent-ils jamais à s’y trouver bien. Ceux-là seuls qui se rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres, les poètes, les délicats, les rêveurs, les chercheurs, les inquiets ? Ah les pauvres gens ! »
Guy de Maupassant - L’inutile Beauté; extrait des Contes et Nouvelles.
En si peu de temps se téléscopaient les vidéos pirates d’une terre qu’on se déchire en pleine mer, dans une guerre qui oppose ceux qui la croient promise, et ceux qui pensaient l’habiter, et les dernières images d’une communauté qu’on avait pris l’habitude de voir se battre contre la terre sur laquelle elle avait échouée.
Dans chacun de ces régimes d’images, l’exil est la loi, la colonie est un refuge contre l’errance; et l’ennemi, c’est « les autres ». Hostiles a priori, irrémédiablement irréconciliables,sur ces théâtres des opération, il faut maintenir les vigiles en place, et organiser la relève de la garde. Qu’on navigue sur le Mavi Marmara ou qu’on vole à bord du vol Oceanic 815, les trajectoires comme les destins sont toujours des lignes brisées et les îles sont des prisons. Pour les uns comme pour les autres, les embargos sont la règle et les avenirs se dessinent sur des horizons certes dégagés, mais hors d’atteinte.
Il en va ainsi lorsque l’histoire tourne en boucle sur son propre cycle. Ouvrir les yeux, les fermer, échoués conscients ou inconscients sur une seule et même plage, c’est du pareil au même; et les problèmes essentiels ne trouvent pas de réponse.
Sur la point des pieds, Plan B quitte les kiosques tandis que dans la plus grande tonitruance, Plan B débarque sur les ondes, et on doute que celui-ci console les amateurs de celui-là. Côté papier, on ne saura pas trop sur quoi se rabattre. Backchich n’est pas si mal mais n’occupe pas exactement le même créneau, tout en ne négligeant pas de taper, y compris là où ça fait mal. Il faudra s’en contenter. Quant à ce She said qui inonde littéralement nos ondes, le message est clair : on va en bouffer tout autant qu’on aura ingurgité, l’année dernière, du Charlie Winston. On imagine la démarche tout aussi sincère : Plan B, c’est un peu comme si subitement on apprenait qu’Eminem avait fait partie des Petits chanteurs à la croix de bois, et écrivait la B.O. des Choristes 2. Le type chante à la perfection (à un point tel que les prestations live donnent justement la forte impression de ne pas être en live), tout ceci est très bien fait et on sent que ça ratisse carrément le plus large possible (je ne peux pas écouter ces titres sans penser à ce fantastique rateau géant dont nous sommes les heureux propriétaires, et qui nous sert à ramasser les feuilles mortes à l’automne; Plan B c’est un peu la musique qui ratisse les oreilles mortes à l’automne de la vie, le André Rieu de la Street Music), on se demande évidemment comment le gars parvient à avoir non pas une voix pareille, mais deux voix aussi différentes l’une de l’autre, mais ce qu’on imagine sans peine, ce sont les réunions d’état major à la maison de disques pour définir le plan produit.
Alors, cette année, on nous fait le coup du gars qui a le physique de l’emploi qu’on lui a donné; Bad boy tel que l’Angleterre sait les fabriquer, un peu crétin sur les bords, mais c’est pas grave, ça donne une popu credibility, le bon sens près d’chez vous, profil « petite frappe locale déguisée en Pim’s, croquant à l’extérieur, tout fondant à l’intérieur, même peut être un poil trop fondant ».
On nous avait fait revivre le personnage du roots convivial avec Charlie Winston l’année dernière, et le chapeau déchiré faisait déjà un peu trop panoplie pour être honnête : on aurait cru que Charlot avait fait une brusque cure de botox et qu’il était revenu parmi les hommes, transfiguré, touché par le dieu du groove, pour disséminer gratos la bonne parole sur Terre, aux rennes de sa cariole tirée par deux percherons. Finalement, Charlie continue son bonhomme de chemin et aura au moins réussi à mettre en lumière que la spontanéité à la Christophe Maé n’est qu’une part de marché comme une autr : aujourd’hui, le même Charlie fait la promotion de la nouvelle Audi A1, une sorte d’ersatz de la Mini, mais pour ceux qui ont envie d’acheter la même voiture que tous ceux qui ne voudront pas acheter la même voiture coûteuse que tout le monde. On le voyait en roulotte, on le découvre au volant d’une de ces petites merdes sur roue qui polluent les centre ville de leur arrogance, semblant diffuser, aussi discrètement que peut le faire le cirque Zavatta débarquant en ville et annonçant que les lions et les girafes seront visibles, pour les enfants, à partir de 16 heures, un message on ne peut plus clair à la populace qui ose encore fouler de ses pieds trop mal chaussés les trottoirs des beaux quartiers « Oui, cette voiture est une petite voiture, mais elle est néanmoins tout à fait hors de prix, hors du prix que vous y mettriez vous mêmes, non pas que vous ne le vouliez pas, mais tout simplement parce que vous faites partie de ces gens qui veulent en avoir pour leur argent, alors que moi, regardez, j’ai claqué ce que vous ne paieriez même pas pour une grande routière dans un truc de 2,50 de long, sans coffre, mais avec de splendides arches de toit en aluminium (pour faire léger, sans doute, et donc économiser de l’essence, mais hey, tu sais ce que ça coûte en énergie, la production de l’aluminium ?), des leds qui n’éclairent rien, mais aiguillent le regard des badauds vers ta petite personne, le coude à la portière, les lunettes du duo de motards de Chips sur le nez, attentif à être indifférent, au delà des regards envieux, détaché, loin de tout ça, au-delà de tout affichage. Méprisant en somme. Tout de suite, quand Charlie Winston sort de son Audi A1, l’autoradio calé sur son Like a Hobbo qui fait du coup carrément un peu « pute » dans un tel environnement de démonstration de pouvoir d’achat, il a l’air un poil moins convivial, et c’est un peu comme quand dans L’Arnaqueur, le joueur amateur se révèle être surtout bon comédien. Comme disait Dubuffet, en matière artistique comme en jeu de cartes et en amour, les professionnels sont tous des traitres.
Plan B papier faisait volontiers ce boulot de repérage des arnaqueurs. Il faut croire qu’à force, on a dû être peu à peu formés : quand on écoute The Defamation Of Strickland Bank, le nouvel album de Plan B, on flaire tout de suite que ce qu’on écoute, c’est avant tout un plan com’.
On ne devrait rien jeter. Tout peut revivre et parfois même, se voir offrir une seconde vie meilleure que la première, lorsqu’elle celle ci fut un peu ratéee, ce qu’est finalement plus ou moins toute vie, et ce même si il y a des nuances, des gradations dans le foirage existentiel. Ce qui permet ces gradations, c’est que certains, justement, ne font pas dans la nuance au moment de laisser leur trajectoire de life partir en sucette, et réussissent tellement bien à échouer que nous avons tous l’air d’être des vainqueurs à leurs côtés. Prenez Jeanne-Paule Marie Deckers, par exemple, connue de son entourage sous le prénom plus simple de Jeanine (pas de sarcasmes, s’il vous plait, vous allez voir pourquoi), mais plus connue du grand public sous le pseudonyme niaiseux de Soeur Sourire.
Côté face, la religieuse idéale, avec sa guitare en bandoulière. Celle qu’on voit mal écarteler des hérétiques, partir en croisade contre l’infidèle ou abuser d’ouailles pré-pubères. Non, plutôt la nonne telle qu’on la voit dans Y a t-il un pilote dans l’avion, qui chante ses cantiques remixés à la sauce Hugues Aufray en débranchant dans l’allégresse les perfusions de l’enfant qu’elle souhaite ainsi divertir, la bonne cousine que la tradition familiale a envoyée au couvent, quoi. Elle chantait bien, Jeanine, et ses consoeurs appréciaient qu’elle prenne sa guitare, le soir, au coin du feu, pour qu’elle les enchante de sa voix douce entre vêpres et complies. « Oh oui Soeur Sourire, chantez nous de nouveau Plume de radis avant que l’extinction des feux ne nous plonge dans l’obscurité et les turpitudes ». Elle chantait si bien que l’Eglise de Belgique trouva judicieux de la faire sortir du couvent, de l’enfermer en studio afin d’enregistrer quelques album qui eurent pour effet de participer à l’eniaisement des cathos et affiliés, et de remplir substantiellement les caisses du clergé belge (5% sur les ventes) et Philips (95%, un contrat bien négocié en somme). Totalement inconsciente, Soeur Sourire débitait son Dominique nique nique comme d’autres chantaient qu’elles aimaient les sucettes, croyant voir dans le sourire des auditeurs le témoignage d’une humanité fraternelle. La pauvresse.
Le clergé s’enrichissait un peu, Philips, sa maison de disques, engrangeait beaucoup, mais on mettait les impôts au nom de la ravie de la crèche, qui n’ayant rien touché de ce que la Sacem avait versé à d’autres qu’elle, se trouva fort dépourvue lorsque fut venu le temps de payer ses dettes à une nation finalement fort peu reconnaissante de ses dons de joueuse de flutiaux : l’Eglise n’avait plus rien à dire, et plutôt qu’affirmer le contraire, elle vendait ce vide sous forme de galettes de vinyle écervelée, et non seulement on n’y voyait que du feu, mais encore ça rapportait une vraie fortune, et ce bien au delà des frontières belges. Ne pouvant aimer Dieu et l’argent, l’Eglise et Philips dépossédaient Soeur Sourire de ce qui lui revenait, mais n’oublièrent pas de lui envoyer la note des impots. Manque de foi, brusque accès de conscience, moment de lucidité retrouvée derrière quelque pilier de Notre Dame ? Soeur Sourire en vint à se défroquer pour retrouver la vie civile, et c’est sous le pseudonyme de Luc Dominique qu’elle tentera de séduire de nouveau les foules qui auront entre temps trouvé d’autres sources auxquelles remplir leurs carnets de chants du dimanche, au sein desquels se trouvait, et se trouve sans doute encore (tout ceci est tellement figé) un refrain dans lequel Jeanne-Paule Marie Deckers dut se reconnaître : « Je suis une petite cruche », un vase vide, avec de la boue dedans. C’est l’image du Saint, celui qui n’est que ce qu’il est, mais qui attend que le Seigneur le remplisse.
Côté pile, dès lors, la lesbienne junkie. Jeanine, petite cruche dans la cave de Dieu ne fut pas reconnue par l’Eglise, ni par le public comme un millésime méritant d’être conservé. Jetée dans l’oubli elle connut ensuite une trajectoire de boxeur déchu : se découvrant lesbienne, elle tenta de bâtir avec sa compagne un foyer qui fut cependant sans cesse persécuté par les dettes. Tout se paie en ce bas monde et on ne peut pas surfer sur la renommée christique sans souffrir soi même dans sa chair. John Lennon le sait bien. Ainsi le couple ne connut il aucun répit, et ce furent les médicaments et la drogue qui constituèrent la nouvelle divinité, non moins exigeante et jalouse que la précédente. En 1985, tout ceci prit fin, dans un acte final de reprise en main du destin : Jeanine et sa compagne mirent fin à leurs jours, pour solde de tous comptes. Fin de l’histoire.
Mais il existe pour les artistes maudits, ceux qui, pratiquants de l’art brut ont été détournés de leur pureté initiale par quelque avidité prédatrice, cherchant dans ce bas monde un ou deux petits talents à presser, puis engloutir, il existe pour eux un paradis, et il est terrestre. Ainsi, Soeur Sourire retrouve une seconde jeunesse, et une vie au-delà de ce que fut la sienne dans les réverbérations et les filtres d’un musicien répondant au doux pseudonyme de Deru, Benjamin Wynn de son vrai (le pseudonyme est il un faux ?) nom. En ouverture de son nouvel album, intitulé Say goodbye to useless, il transfère les cendres de Soeur Sourire au Panthéon des sons, en récupérant ce qui ressemblait fort, à l’origine, à une aimable et béate comptine, pour en faire une sorte de message spectral, un écho céleste d’une voix qui, en montant au ciel, aurait enfin saisi que ce genre d’ascension n’est pas à prendre à la légère. Jeanine aurait donc appris l’art complexe de l’ascension par gravité, ce genre de pratique qui est interdite à ceux qui croient qu’on monte au ciel en ayant des ailes d’ange. Dans les deux morceaux successifs que sont I would like et I want, dont je propose ici le second (le premier se trouve, en fait, là : clique ici même et la bobinette cherra). Comme le vent quite le créneau pénible du croisement entre Joan Baez, Yves Duteil pour pénétrer les sphères célestes des sons qui veulent plus rien dire, mais disent. En art, une grande partie de l’essentiel tient à ce genre de nuances. Et on réalise alors qu’en musique, tout n’est qu’affaire de traitement du son. D’une certaine manière, on n’apprend rien : intellectuellement parlant, on le savait déjà, mais on l’éprouve finalement si peu… Là où une Céline Dion semble s’ingénier à demeurer sous le vent, Luc Dominique surfe enfin sur les courants ascendants, et telle une montgolfière géante, gonflée par un mélange d’hélium et d’air chaud (pas sûr que ce genre de mélange ne finisse pas dans une remake de l’Hinderburg, mais bon, c’est une image…), elle embarque tout son petit monde avec elle, pendu à ses lèvres vocoderisées.
Alors, enfin, on comprend ces mots, qu’on aime tant haïr à la hauteur de la haine que Nietzsche a pu leur vouer (et là, on va mettre certains devant un choix cornélien) :
« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. »
Dans les enquêtes harrystautéliciennes, quelques lignes de Godard, chipées dans le numéro des Inrockuptibles de cette semaine, à propos de la dette extérieure de la Grèce, et de ce qu’on pourrait appeler « d’autres valeurs », ou bien l’origine des valeurs actuelles, peuvent être lues.
Mais l’interview est intéressante à d’autres titres, ne serait ce que dans sa dimension politique : Godard y revient à plusieurs reprises sur la question des droits liés aux oeuvres. A l’heure où Hadopi tente de lancer ses premières menaces, lorsque certains rêvent de voir tous les ordinateurs français badgés « loppsi inside », déjà dépassés par ceux qui trouvent que « Acta », ça sonne plus contemporain, parce que plus « planétaire », qu’un artiste ne nous joue pas le couplet de la ruine induite par les moyens de communication du moment fait plaisir à lire, à défaut de permettre de disposer d’un modèle économique fiable pour garantir ne serait ce qu’un salaire minimal à ceux qui produisent ce qui, ensuite, se répand.
On ne doute pas que nombreux sont ceux qui considéreraient les revenus de Godard comme décevants au regard de ce que l’industrie du cinéma peut laisser espérer à ceux qui n’en ont jamais assez. Lui a l’air de ne pas se plaindre plus que ça. Il a surtout l’air de se concentrer sur autre chose, qui semble placer ses gains sur un second plan, celui des moyens, l’essentiel semblant se cacher quelque part, au dessus.
On ne s’étonnera pas, dès lors, de constater que s’il ne semble pas se préoccuper outre mesure de la commercialisation de ses oeuvres, préférant délirer gentiment sur des hypothèses délirantes de distribution de son dernier film via un couple de parachutistes largués au hasard sur le territoire, il ne se considère pas, non plus, comme propriétaire de ses films, ne réclamant pas de droits à ceux qui récupèrent dans ses propres métrages de quoi alimenter leurs propres montages.
Il serait difficile de résumer le cinéma de Godard à quelques mots tentant de le définir. Néanmoins, la citation est au coeur de ses films, qu’elle ait sa source dans la littérature, la peinture, la musique ou le cinéma lui même. Chez lui, il faut que les images, les plans, les séquences, circulent, parce que c’est dans ce mouvement qu’ils gagnent en sens; il n’y a pas de culte de l’image seule chez Godard, et au sens strict, on peutdire qu’il fait de l’image mouvement. Evidemment, ça a des conséquences économiques, dont on peut dire que les mesures actuelles concernant la circulation des oeuvres n’ont pas exactement saisi l’importance :
« Si on dit socialisme, on peut parler de politique. Par exemple de la loi Hadopi, de la question du téléchargement pénalisé, de la propriété des images… - Je suis contre Hadopi, bien sûr. Il n’y a pas de propriété intellectuelle. je suis contre l’héritage, par exemple. Que les enfants d’un artiste puissent bénéficier des droits de l’oeuvre de leurs parents, pourquoi pas jusqu’à leur majorité… Mais après, je ne trouve pas ça évident que les enfants de Ravel touchent les droits sur le Boléro…
- Vous ne réclamez aucun droit à des artistes qui prélèvent des images de vos films ? - Bien sûr que non. D’ailleurs, les gens le font, mettent ça sur internet et en général c’est pas très bon… Mais je n’ai pas le sentiment qu’ils me prennent quelque chose. Moi je n’ai pas internet. Anne-Marie (Miéville, sa compagne et cinéaste – ndlr) l’utilise. Mais dans mon film, il y a des images qui viennent d’internet, comme ces images de deux chats ensemble.
- Pour vous, il n’y a pas de différence de statut entre ces images anonymes de chats qui circulent sur internet et le plan des Cheyennes de John Ford que vous utilisez aussi dans Film Socialisme ? Statutairement, je ne vois pas pourquoi je ferais une différence. Si je devais plaider légalement contre les accusations de pillage d’images dans mes films, j’engagerais deux avocats avec deux systèmes différents. L’un défendrait le droit de citation, qui n’existe quasiment pas en cinéma. En littérature, on peut citer largement. Dans le Miller (Vie et débauche, voyage dans l’oeuvre de Henry Miller – ndlr) de Norman Mailer, il y a 80% de Henry Miller et 20% de Norman Mailer. En sciences, aucun scientifique ne paie des droits pour utiliser une formule établie par un confrère. Ca, c’est la citation et le cinéma ne l’autorise pas. J’ai lu le livre de Marie Darrieussecq, Rapport de police, et je le trouve très bien parce qu’elle fait un historique de cette question. Le droit d’auteur, vraiment ce n’est pas possible. Un auteur n’a aucun droit. Je n’ai aucun droit. Je n’ai que des devoirs. Et puis dans mon film, il y a un autre type d’emprunts, pas des citations mais simplement des extraits. Comme un piqûre lorsqu’on prend un échantillon de sang pour l’analyser. Ca serait la plaidoirie de mon second avocat. Il défendrait par exemple l’usage que je fais des plans de trapézistes issus des Plages d’Agnès. Ce plan n’est pas une citation, je ne cite pas le travail d’Agnès Varda : je bénéficie de son travail. C’est un extrait que je prends, que j’incorpore ailleurs pour qu’il prenne un autre sens, en l’occurence symboliser la paix entre Israël et Palestine. Ce plan, je ne l’ai pas payé. Mais si Agnès me demandait de l’argent, j’estime qu’on pourrait le payer au juste prix. C’est à dire en rapport avec l’économie du film, le nombre de spectateurs qu’il touche…
- Pour exprimer la paix au Moyen-Orient par une métaphore, pourquoi préférez-vous détourner une image d’Agnès Varda plutôt qu’en tourner une ? - Je trouvais la métaphore très bien dans le films d’Agnès.
- Mais elle n’y est pas… Non, bien sûr. C’est moi qui la construis en déplaçant l’image. Je ne pense pas faire du tort à l’image. Je la trouvais parfaite pour ce que je voulais dire. Si les Palestiniens et les Israeliens montaient un cirque et faisaient un numéro de trapèze ensemble, les choses seraient différentes au Moyen-Orient. Cette image montre pour moi un accord parfait, exactement ce que je voulais exprimer. Alors, je prends l’image, puisqu’elle existe.
- Le socialisme du film consiste à saper l’idée de propriété, à commencer par celle des oeuvres… Il ne devrait pas y avoir de propriété des oeuvres. Beaumarchais voulait seulement bénéficier d’une partie des recettes du Mariage de Figaro. Il pouvait dire « Figaro, c’est moi qui l’ai écrit ». Mais je ne crois pas qu’il aurait dit « Figaro, c’est à moi ». Ce sentiment de propriété des oeuvres est venu plus tard. Aujourd’hui, un type qui pose des éclairages sur la tour Eiffel, il a été payé pour ça, mais si on filme la tour Eiffel on doit encore lui payer quelque chose.
(…)- L’avant dernière citation du film est : « Si la loi est injuste, la justice passe avant la loi »… - C’est par raport au droit d’auteur. Tous les DVD commencent par un carton du FBI qui criminalise la copie. Je suis allé chercher Pascal. »
Les Inrockuptibles n°754, du 12 Mai 2010, supplément spécial Cannes, p. XIX sq.
Un autre extrait, davantage focalisé sur la dette grecque, peut être lu en cliquant ici même.
« Chasser les autres du marché, réduire leurs revenus à zéro, bref s’emparer de leurs occasions de gagner, tout le jeu de la concurrence est là. Une fois une certaine richesse acquise, les occasions de gagner de l’argent se multiplient : la richesse accumulée ouvre des possibilités fermées aux non-possédants ».
Lester Thurow – Les fractures du capitalisme, ed. Village mondial, 1997 (1996 pour l’édition américaine, sous le titre « The Future of capitalism« ). p. 270
Et 6 pages plus loin :
« Si l’on ne veut pas que l’Etat intervienne sur le marché en faveur des perdants, il existe une alternative : éliminer les économiquement faibles de la société. Un économiste du XIXè siècle, Herbert Spencer, a forgé à cet effet un concept qu’il a appelé « survie du plus apte » (formule que Darwin lui a empruntée pour démontrer sa théorie de l’évolution). Spencer pensait que le devoir des économiquement forts était de réduire les économiquement faibles à l’extinction. Là réside tout le secret de la force du capitalisme : il élimine les faibles. Spencer a créé un mouvement en faveur de l’eugénisme, dans le but d’empêcher les inadaptés de se reproduire (c’était un moyen plus humain, moins brutal, que de les réduire par la famine, ce que l’économie livrée à elle-même n’aurait pas manqué de faire). Du point de vue de Spencer, toutes les mesures correctrices d’aide sociale ne font que prolonger l’agonie de l’humanité, en multipliant la population finalement destinée à mourir de faim. «
Je serais tenté d’ajouter qu’une alternative consista, pendant quelques décennies, à donner à ces économiquement plus faibles les moyens de participer activement à la consommation, en leur ouvrant le plus largement possible les portes du crédit, au plus grand bénéfice de ceux qui fournissaient les marchandises. Consciemment ou pas, ce sont les Etats qui financèrent ce pouvoir d’achat, sous forme d’aides sociales d’une part, puis en renflouant les banques mises devant un fait accompli que n’importe qui pouvait deviner à l’avance : les plus pauvres n’auraient jamais les moyens de rembourser leurs dettes (et rien ne sera fait pour empêcher leur surendettement, et pour cause : tant que les Etats ont les moyens d’assurer les banques, peu importe que les particuliers remboursent ou pas, c’est l’Etat qui paie, en d’autres termes, c’est l’argent public qui rejoint les fortunes des plus fortunés.
L’étape suivante consistera à observer ce qui reste de ce capitalisme de gauche maintenant que le marché n’a plus besoin que ces économiquement faibles consomment, puisque d’autres, ailleurs, plus avides de produits nouveaux, plus nombreux, et disposant de pouvoirs d’achats obtenus sans passer par l’intermédiaire d’aides sociales, peuvent prendre le relai de cette masse de consommateurs subventionnés. Nul doute que les thèses de Spencer vont apparaître de nouveau comme une possibilité parmi d’autres, devant être pragmatiquement envisagée par ceux qui se présenteront comme politiquement plus responsables que les autres.
Se révèlera alors le caractère mensonger de la formule « Tout le monde veut prendre sa place ». Parce que tout le monde ne peut pas prendre cette place qui n’est la place que d’un seul. Parce que chacun veut la prendre, cette place, oui. Mais un seul peut l’occuper. Et il ne le peut qu’en mettant les autres au service du maintien de sa propre position. »Sous sa forme la plus radicale, le capitalisme est parfaitement compatible avec l’esclavage ». Même source, p. 269. Pas mieux.
Pas facile de se caser dans les niches médiatiques de l’insurrection conventionnelle. D’autant moins facile lorsque Kourtrajmé, boite de production de clips, agence de communication maîtrisant assez bien les codes du moment, s’est faite la spécialiste de ce genre de communication, entretenant chez ceux qui ne sont, et là dessus, il n’y a vraiment aucun doute possible, que des producteurs de musique, l’illusion qu’ils pourront à leur tour suivre le Graal de la célébrité que constituèrent des U2, ou des Madonna : famous and conscious tout mixé dans la rock’n'roll attitude, et ce même quand on est loin, très loin, de faire du rock. Encore moins facile lorsque Romain Gavras et ses potes ont déjà, en quelques réalisations à la mode, écumé les domaines pouvant servir de faire valoir aux artistes qui leur confient leur promotion.
C’est que le jeu des chaises musicales est disputé de manière assez âpre par tous ceux qui sentent bien que leurs produits se vendraient mieux s’ils étaient affiliés à une rebelle attitude estampillée et validée par les mots clé du jour du tweeter. Là où les vedettes institutionnelles pouvaient jadis mettre leur main de géants sur des étendues aussi vastes que l’aire se trouvant entre Manhattan et Kaboul, là où un Bono pouvait carrément prendre sur les épaules de sa voix la dette du tiers monde (en donnant un peu de sa personne, reconnaissons le, mais bon, en même temps, sinon, qu’est ce qu’il pourrait bien foutre de son temps ?), là où les bonnes âmes de la chanson française se donnent bonne conscience en désignant comme « enfoirée » le principe selon lequel on cooptera ceux qui auront la joie et l’avantage d’appartenir à l’Olympe musical hexagonal, il est difficile pour ceux qui aimeraient avoir davantage de street credibility de trouver une chaise sur laquelle poser leur indécis et délicat postérieur.
Après Justice et la descente en ville de jeunes banlieusards (Stress, dignes, finalement, du « Quand on descend en ville » de Plamondon dans Starmania), voici donc la guerre sainte entre les trois religions autoproclamées comme « grandes » pour Nouvel R (Masta) et, idée géniale, parce que pour le coup, on ne la voyait pas vraiment venir, l’élimination organisée des roux pour M.I.A. (Born Free).
Trois clips, trois mises en scènes utilisant tous les artifices de la narration édifiante, reprenant les canons du cinéma militant tels qu’a pu les construire, en particulier, Peter Watkins (la référence m’avait traversé l’esprit, en voyant Born Free, mais elle s’est cristallisée en lisant cet article (http://ingenieurdusymbolique.fr/3327)), mais qui ne jouent qu’avec l’image de la violence, se donnant à bon compte bonne conscience en faisant mine de l’attribuer aux « autres ». Qui ? On sait pas, et on ne le sait pas parce que tout, dans ces clips, demeure flou : l’axe du regard est indéterminé, neutre, de sorte que la violence semble diluée dans un monde où on ne la regard pas pour la condamner, non : on se complait à la représenter. Ceci explique sans doute que systématiquement, il s’agisse d’environnements qui semblent générer par eux même la violence, comme si elle venait toujours d’en haut, comme une fatalité.
De toute évidence, cette fatalité est une aubaine pour cette boite de production, et tant qu’à faire, elle aurait bien tord de ne pas l’entretenir, puisqu’elle en tire certainement d’intéressants revenus. Au-delà de ces petits arrangements avec les moeurs, le succès de ces mises en scène n’est sans doute pas uniquement dû au cynisme de ceux qui les produisent. Qu’on le veuille ou non, la violence fascine. Et elle fascine d’autant plus qu’on n’est pas éduqué à la canaliser, à l’endiguer, à la détourner et parfois, à la refuser. Or, quand la violence est maîtrisée, elle prend la forme de ce qu’on appeler la « force », ou la « puissance ». Elle caractérise alors la possibilité de faire, de construire, là où la violence prend un malin plaisir à faire disparaître. Une fois compris cela, on saisit mieux les éléments de langage de Kourtrajmé (et peu importe qu’ils en soient conscients ou pas, qu’ils soient cyniques ou juste cons : ils ont les moyens de réfléchir, s’ils ne le font pas, ils en sont responsables) :
- L’accusation mêlée à la ridiculisation des forces de l’ordre permet de légitimer, à l’image, le recours à la violence urbaine la plus incontrôlée, et rien, absolument rien dans ces productions n’incarne l’idée que l’avènement de la puissance réclame une mise en forme collective et maîtrisée de cette violence. On met en scène l’émeute pour couper court à tout projet commun.
- Le style. Tout à l’écran doit correspondre aux standards du style plaisant du moment. Alors les opprimés sont taillés sur mesure, coupes de cheveu au diapason des vestes de survet assorties aux jeans qui tombent bien. Chacun sait que les jeans qui tombent bien, on les trouve pas ches Kiabi ni à la Halle aux vêtements. Bref, l’opprimé consomme, comme tout le monde, et la réalité crue de ces productions, c’est que ceux qui ne s’adonnent pas aux joies de la consommation des fringues à la mode, ceux qui ne se posent pas devant leur glace, le matin, pour se demander si leur jean est suffisamment taille basse pour mériter le regard complaisant de Romain Gavras, si leur coupe de cheveu témoigne de leur rage, si la marque de leur montre est un symptome de leur attitude, ceux qui ne se coulent pas dans ce moule, on en dresse un tableau édifiant à travers les obèses présents dans Born Free : ceux là ne méritent pas la gloire de la guérilla urbaine, ils sont juste tabassés à poil ou en cal’but’, interrompus au pieux dans des ébats présentés comme bestiaux, minables, sous humains. C’est sans doute là que la hiérarchie proposée par l’idéologie de Gavras junior est le plus clairement mise en évidence. C’est aussi là que le clip est pour de bon nauséeux.
- Le style documentaire, qui trouve sans doute une de ses sources chez Kassovitz (La Haine aura décidément fait beaucoup de dégâts dans le cinéma français…). Gavras doit certainement connaître Watkins, mais il n’est pas certain qu’il l’ait compris. C’est ce ton qui permet de ne pas assumer la violence qu’on se plait à partager avec un public qu’on affirme libérer tout en le privant de ses forces, puisqu’on se refuse à l’éduquer. Ainsi, on fait croire que le responsable de ce qu’on voit, c’est le réel. On oublie de préciser que le réel n’est rien d’autre que ce qu’on fait, et que s’il s’agit d’accuser le « POUVOIR », alors il faut préciser qu’entre Kourtrajmé et son public, le pouvoir est du côté de ceux qui se sont associés, organisés pour diffuser leurs images. Or on comprend mal cette position qui consiste à se dénoncer soi même tout en plaisant l’irresponsabilité.
- Le populisme esthétique. On récupère tout ce qui permet de faire du clin d’oeil à tout va au public qu’on souhaite séduire. On se rend complice de ce public en désignant du coin de l’oeil ceux que l’affaire va choquer, et ça tombe bien, ce sont eux qui vont faire monter le « buzz », parce que le public visé, lui, celui avec qui il s’agit de se complaire, ne tient pas de propos sur ce qu’on lui montre, pour la simple raison qu’il n’en pense rien : il le copie colle sur sa page facebook, pour montrer qu’il en est, qu’il fait partie du cercle de ceux qui ont vu les roux se faire dézinguer à une frontière qu’on n’essaiera même pas d’identifier. Il prend juste son pied à voir des bottes écraser des visages, et c’est pour lui l’image du présent.
Mais, finalement, puisque c’est à Peter Watkins qu’on pense en regardant ces clips, puisqu’on a l’impression de voir en eux une sorte d’ersatz de Punishment Park, sans doute est ce à ses mots à lui qu’on peut juger de ce genre de mise en images. Il se trouve qu’en 2003 le réalisateur publiait Media Crisis, un ensemble de textes qui, en recourant aux concepts d’horloge universelle ou de monoforme, analysent les medias, et la manière dont ils uniformisent la perception du réel. Chez Watkins, l’unité de forme est évidemment facteur d’appauvrissement de compréhension de la réalité. Or, curieusement, bien que Romain Gavras soit certainement convaincu de participer à un discours alternatif. A lire Watkins, on constate à quel point il en est pourtant éloigné :
« (…)je voudrais faire quelques observations préalables qui transcendent l’ensemble de la crise des médias.
Et poser, tout d’abord, concernant la fonction générale de MMAV (Mass Media Audio Visuels, note du moine copiste) – et ce, quel que soit le champ concerné – la question du rôle spécifique des MMAV dans notre société contemporaine.
S’agit-il d’offrir aux citoyens des informations aussi impartiales et objectives que possible ? De donner aux spectateurs le choix d’une forme de divertissement : populaire ou non, simple ou complexe, violente ou calme, mono-linéaire ou pas, brève ou prolongée, agressive ou introspective ? S’agit-il d’être à l’écoute du public (sans même parler de le faire réellement participer) ?
(…)
Ou bien s’agit-il exactement du contraire ? Le rôle des des MMAV est-il d’agresser et de piéger le public par l’uniformisation des programmes sur le plus petit dénominateur commun, c’est à dire sur des bases aussi superficielles et bassement commerciales que possibles ? Est-il d’encourager la violence dans la société ? De soutenir les politiques gouvernementales et de servir les intérêts des lobbys industriels et militaires, tout en entretenant un silence complice sur leurs méthodes et leurs choix ?
La télévision d’aujourd’hui répond globalement à cette deuxième série de propositions. Mais plutôt que d’être reconnus pour ce qu’ils sont – un pouvoir de plus en plus manipulateur, malveillant et destructeur – les MMAV ( de quelque culture ou région du monde que ce soit) sont considérés, par une majorité du public et de nombreux intellectuels, comme un service public aussi indispensable que le réseau de distribution d’eau. Et tout aussi inoffensif. »
Peter Watkins – Media Crisis, 2003
On peut reprendre in extenso la production de Kourtrajmé, il n’y a pas un seul des points cités par Watkins dans la liste des véritables enjeux des médias de masse auxquels leurs réalisations ne correspondent. Ayant simplement saisi qu’il y avait un revenu à tirer de la tension sociale existant, ayant compris qu’il suffisait de capitaliser sur cette ambiance en l’alimentant comme on alimente un feu pour s’y chauffer, ils génèrent des bénéfices sur le dos de ceux qui, naïfs parce que complaisants, croient se voir représentés par ces social-traitres. Et pendant que ce petit monde se fait plaisir à bon compte, en se payant le luxe d’avoir en plus la bonne conscience de ceux qui, tels un Vincent Cassel, ont pu s’acheter leur crédibilité en alignant les rôles autoproclamés sulfureux, et en pratiquant la capoeira (ce type a la panoplie totale de ceux qu’il faudra bien, un jour, convier à débarrasser le terrain, tant il a fait des fossés sociaux, auxquels il participe pleinement, et creuse donc, son fonds de commerce), les problèmes existent pour de bon, mais sur des plans que la communication de masse n’aborde jamais, ce qui permet de ne jamais les attaquer sous le bon angle.
Ainsi, désormais, les banlieues ont Vincent Cassel, et les roux ont M.I.A. Peu à peu, chaque point de crispation sociale aura son parasite attitré, spéculant sur cette source non négligeable d’énergie pour donner à sa communication l’aura que son art ne saurait avoir seul. Peu à peu, aussi, on identifiera la lutte à cette seule forme d’expression, et il y aura toujours une poignée d’excités pour tenter de faire passer au réel la violence mise en scène dans ces productions, dont les auteurs seront toujours, eux, à l’abri, planqués, loin des conséquences; ça leur permettra au moins de venir parader en se posant en visionnaires, ou en prophètes. Autant dire que ceux qui, sur le terrain, se confrontent au quotidien à ces paquets de nerfs, ne peuvent que regarder, eux-mêmes de plus en plus crispés ces petits bourgeois faire en sorte que la guerre civile devienne leur buzz, simplement parce qu’ils ont trouvé là une source de revenus, et qu’ils aiment bien cette ambiance là, comme élément de leur panoplie de nantis non assumés. Autant dire aussi que les mêmes inutiles pompiers vont se sentir de plus en plus dérisoires face à ceux qui, au sens propre comme au sens figuré, gagnent grassement leur vie à jouer avec le feu, alors qu’on excite la population à considérer que les acteurs sociaux sont, eux, excessivement payés pour l’éteindre.
Dernier détail : on découvre, cependant, qu’existe dans nos sociétés un phénomène comparable aux discriminations dont font preuve les albinos ailleurs, orienté chez nous vers les roux. Sans doute les blonds et bruns sont ils aussi ignorant de cela que les blancs méconnaissent et sous évaluent en permanence la maltraitance dont font l’objet ceux qui ne sont pas blancs. Les groupes communautaires se multiplient sur les réseaux sociaux pour choisir son camp. Ici encore, on rassemble le troupeau pour le préparer à se défendre contre ceux qui se constituent comme ennemis et prédateurs potentiels. Il serait sans doute malhonnête de nier que les roux connaissent de véritables problèmes relationnels, particulièrement durant leur enfance et adolescence. On sait comment on est à ces âges là. Il serait néanmoins illusoire de penser changer quoi que ce soit à cette situation en constituant des communautés, réelles ou virtuelles : la logique de la séparation est celle qui génère le problème, et on voit mal comment elle pourrait ensuite le solutionner. Au delà de ce qui semblera anecdotique à ceux qui ne sont pas roux, on constate que même sur un terrain qu’on pourrait considérer à bon compte comme superficiel, ou inessentiel, les tensions semblent se générer d’elles mêmes, comme les remous dans une eau en ébullition. C’est que peu à peu nous avons de plus en plus de mal à supporter l’altérité, et que ce sentiment est une des plus puissantes sources d’énergies sociales, même si elles travaillent contre toute forme de cohésion sociale. Pour tout un tas de raisons, économiques, culturelles, religieuses, sexuelles (difficile à argumenter, mais derrière cette affaire de discrimination envers les roux, il me semble qu’il y a avant tout quelque chose de cet ordre là, ce serait à creuser), nous allons glisser dans ces eaux qui ne font pour le moment que frémir.
On devient curieux de savoir quelles embarcations vont nous permettre de voguer sur de tels océans.
Clips, dans l’ordre :
Born Free, de M.I.A. Stress, de Justice Masta, de Nouvel R
I can see you all, de Koudlam. Extérieur aux dispositifs de la rébellion mainstream de Kourtrajmé, I can see you all est un clip bâti en collaboration avec le plasticien Cyprien Gaillard. Si le matériel est semblable, la mise en scène de cette bagarre entre hooligans est à l’opposé des complaisances de Romain Gavras. Musicalement, le propos est aussi fortement éloigné. Je ne trouve pas le travail de Koudlam plaisant, pas plus que le clip de Gaillard, mais il a ceci d’intéressant qu’il dépasse justement les questions de plaisir pour tirer l’esthétique sur d’autres terrains, moins aisément définissables. Autant dire que chez Kourtrajmé, on est loin de ce genre de démarches, et qu’on voit très bien à quelle clientèle ces petits spots publicitaires idéologiques sont destinés.