Archives pour la catégorie PROTEIFORM

Material Girl

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 1 commentaire »10 octobre 2011

Billet rédigé devant le troisième débat entre les prétendants à l’investiture socialiste, alors que trainait, sur la table basse, le volume 30 des Oeuvres de Lénine (on a les table books qu’on peut !).

Aussi étrange que ça puisse paraître, Lénine, auquel on prête bon nombre de prophéties, avait prévu qu’un jour, Ségolène Royal briguerait l’investiture socialiste pour l’élection présidentielle.

Oui oui.

On trouve cette prophétie dans le n° 249, daté du 6 Novembre 1919, du journal la Pravda. L’article est intitulé Le Pouvoir des soviets et la condition de la femme. En soi, c’est déjà tout un programme. Bon, comme souvent, on commence par un constat, qu’on ne pourrait plus effectuer tel quel aujourd’hui, les choses ayant un peu évolué entre temps, une égalité de principe ayant été instaurée entre hommes et femmes.

« En fait, les femmes, la moitié du genre humain, n’ont reçu nulle part, dans aucune république bourgeoise même la plus avancée, l’égalité juridique avec les hommes, nulle part elles n’ont été affranchies de la tutelle et du joug des hommes ».

Bon, l’égalité de principe arrange tout le monde, sauf les femmes elles mêmes. On se paie de mots, on fait de belles déclarations, la main sur le cœur. Mais d’égalité de fait, on n’y est pas encore tout à fait, ni face aux salaires, ni face à la retraite, ni même en terme de valorisation.

Allez, on peut quand même décerner à Mme Royal la palme du discours en surventilation artificielle, qui résonne d’autant mieux qu’il sonne comme sonnent les cloches : une grosse masse presque inerte qui vibre autour d’un grand vide. Grands mots, concepts XXL, professions de foi et adhésion aux valeurs évidentes. Tout y est.

C’est exactement ce que discerne Lénine dans cet article. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’il imagine déjà, en 1919, le genre de discours qu’il nous faut,, aujourd’hui, supporter :

« La démocratie bourgeoise est la démocratie des phrases pompeuses, des mots solennels, des promesses grandiloquentes, des belles devises de liberté et d’égalité. Toutes ces phrases dissimulent l’asservissement et l’inégalité de la femme, l’asservissement et l’inégalité des travailleurs et des exploités. »

Mais il est probable que Lénine ait eu en tête, au-delà de Ségolène Royal, l’ensemble des candidats à la primaire, qui se sont eux-mêmes désignés, dans le débat de ce 5 Octobre, comme « notables » quand il poursuivait :

« La démocratie soviétique ou socialiste fait litière des phrases pompeuses mais mensongères ; elle déclare une guerre implacable à l’hypocrisie des « démocrates », des grands propriétaires fonciers, des capitalistes, des paysans repus qui s’engraissent en vendant aux prix du marché noir leurs excédents de blé aux ouvriers affamés.
A bas cet ignoble mensonge ! Il ne peut y avoir, il n’y a et il n’y aura pas d’« égalité » entre les opprimés et les oppresseurs, les exploités et les exploiteurs. Il ne peut y avoir, il n’y a et il n’y aura pas de véritable « liberté » tant que la femme ne se sera pas libérée des privilèges que la loi accorde à l’homme, tant que l’ouvrier ne se sera pas libéré du joug du capital, tant que les paysans travailleurs ne se seront pas libérés du joug du capitaliste, du propriétaire foncier et du gros marchand. »

Note du moine copiste : Certes, on dirait un peu un portrait de la brochette de candidats socialistes à l’investiture ; mais pour être honnête, on remarquera aussi qu’à droite, ce sont des personnages bien pires encore qui constituent les têtes de gondole de la proposition électorale. Comment, pour autant, résister aux promesses idéalistes de candidats en général, et d’une candidate en particulier ? En revenant, tout simplement, au réel :

« Nous disons aux ouvriers et aux paysans : arrachez le masque à ces menteurs, ouvrez les yeux à ces aveugles. Demandez-leur :

- L’égalité de quel sexe avec quel autre sexe ?
- De quelle nation avec quelle autre nation ?
- De quelle classe avec quelle autre classe ? [ Note du moine copiste : écoutons les candidats à l’investiture PS s’accorder sur leur principal point commun : ils sont tous des notables]
- La liberté par rapport à quel joug ou au joug de quelle classe ? La liberté pour quelle classe ?

Qui parle de politique, de démocratie, de liberté, d’égalité, de socialisme, sans soulever ces questions, sans les mettre au premier plan, sans lutter contre les tentatives de les cacher, les dissimuler, les estomper, est le pire ennemi des travailleurs, un loup déguisé en mouton, le plus féroce adversaire des ouvriers et des paysans, le valet des grands propriétaires fonciers, des tsars, des capitalistes [note du moine copiste : en même temps, le tri est désormais complexe, ce midi, un brave type affirmait sur je ne sais plus quelle chaine de télé qu’il ne voterait pas pour les primaires, parce qu’il ne voulait pas être représenté par un bourgeois (pourquoi pas), avant de préciser que lui-même n’avait que 400€ de revenus mensuels, et qu’il avait perdu pas mal d’argent ces derniers jours, puisqu’il était détenteurs… d’actions Dexia…]

(…) A bas ce masque ! A bas les menteurs qui parlent de liberté et d’égalité pour tous, alors qu’il y a encore un sexe opprimé, des classes qui oppriment, alors qu’existe encore la propriété privée du capital et des actions, alors qu’il y a encore des repus qui, par leurs excédents de blé, asservissent les pauvres. Non pas la liberté pour tous, ni l’égalité pour tous, mais la lutte contre les oppresseurs et les exploiteurs, la suppression de toute possibilité d’opprimer et d’exploiter. Tel est notre mot d’ordre !

(…) Tel est notre cri de guerre, telle est notre vérité prolétarienne, la vérité de la lutte contre le capital, vérité que nous jetons à la face du monde capitaliste avec ses phrases doucereuses, hypocrites, ronflantes sur la liberté et l’égalité en général, sur la liberté et l’égalité pour tous ».
V. Lénine, Oeuvres, vol. 30; p. 116 sq, editions sociales, Paris, 1964

Encore une fois, il serait bon que la gauche, de manière générale, revienne au matérialisme qui est censé l’inspirer et oriente son regard davantage vers ce qui est susceptible d’initier un mouvement, plutôt que vers les objectifs idéaux, donc hors de portée, qu’on brandit pour sembler plus pur. A regarder les autres propositions de gauche, à écouter les conversations dans les couloirs des établissements, durant les heures de vie syndicale, le PS n’est pas vraiment le seul à devoir échapper aux tentacules des grandes idées et des motifs célestes : il y a peu, un éminent militant CGT, dans mon entourage, clamait qu’il fallait réclamer une rémunération identique pour certifiés et agrégés, en prenant comme base le revenu de ces derniers évidemment ; autant dire que de tels projets ne coûtent rien puisqu’on est certain que ça n’arrivera pas, et qu’ils sont même contre productifs puisqu’ils incitent les naïfs à s’épuiser dans des combats qui seront nécessairement déçus (accessoirement, cela consisterait à valider pour de bon la capitalisation du savoir (parce que, finalement, l’agrégation, qu’est-ce d’autre ?). Il est peut être temps qu’à gauche, et pas seulement au PS, on revienne vers la construction de situations dans lesquelles se trouveront les véritables ferments d’un changement réel, et qu’on sorte de l’art de faire en sorte que les conditions actuelles du bien être des uns et du mal être des autres demeure juste assez supportable pour qu’on persiste à s’en satisfaire, tout en faisant mine d’en être indigné.

Partager cet article :

Hors saison – L’été en respiration artificielle – 1

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, Scopitones, SCREENS 9 commentaires »3 septembre 2011

Même chargée, même prélude d’une année qu’on devine remplie à ras bord, sans doute ponctuée de zones de turbulence, de coups de barre aussi, la rentrée n’y pourra rien; dans la tête, c’est l’été, indéfectiblement.

Image de prévisualisation YouTube

Partager cet article :

Waterloo

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS 9 commentaires »19 mai 2011

Soyons sérieux un instant, et considérons les affaires européennes dans ce qu’elles ont de plus crucial.

Samedi soir, pour la énième fois, la France s’est vautrée sur le paillasson de la gloire européenne, en finissant quinzième d’un concours où il semblait possible de finir en bonne place sans avoir l’air bien fut’ fut’. Et pourtant, nous partîmes sous le vent arrière des bookmakers, qui jouaient pour l’occasion le rôle d’augures, totalement à côté de la plaque pour une fois.

Il faut dire qu’il s’est passé quelque chose d’étrange dans la prophétie des organisateurs de paris : la France était donnée, et de loin, gagnante. C’est l’avantage d’internet : on peut découvrir les chansons avant de les voir exécutées (et Dieu sait si ce terme est adapté à la prestation française corse de Samedi dernier) sur la scène où l’élite musicale européenne se confronte dans un déluge d’effets vidéo, de chorégraphie (si vous voulez avoir l’air à la mode en boite, sachez que LA tendance de l’année, c’est les danseurs alignés les uns derrière les autres qui font genre « c’est pas mes bras qui dépassent, c’est ceux du type qui est devant nous », je pense avoir dénombré au moins cinq candidats dont les agités du global ont exécuté cette figure shivaïque en cours de chorégraphie), de violons (of course) et de tenues improbables (mention spéciale à la robe de la dernière candidate, qui était un défi à la couture (et au bon goût)), et mention particulière aux bonnets des moldaves, dont on doute qu’ils passent les portiques des aéroports (dans un monde parfait, les moldaves auraient gagné, mais craignant sans doute que les vedettes nationales soient contraintes de cheminer dans une charrette tirée par un âne jusqu’au chapiteau de cirque qui fait office de palais des congrès national, les votants, ont massivement voté pour l’Azerbaïdjan, juste pour découvrir où ça peut bien se situer sur une carte, et aussi (motif inavouable) pour foutre en l’air la balance commerciale de ce pays en le contraignant à organiser à grands frais la prochaine fête de la musique européenne) leur chef d’oeuvre censé rendre compte de la recherche musicale contemporaine dans chacun des pays autorisés à participer à la fête transnationale (à défaut d’être transgenre, Dana International n’ayant pas été sélectionnée pour la finale, ce qui explique peut être la victoire de l’Azerbaïdjan (j’ai une théorie là dessus, que je réserve pour plus loin dans l’article).

Si on regardait, sur Youtube le clip de la chanson française, il y avait moyen d’être appâté par le piège : petit cabriolet italien (une Alfa Spider en état de marche, ça frise le manque de respect pour le manque total de fiabilité des Alfa qui fait leur légende, on frôle l’insulte à la mémoire italienne, mais bref), cheveux dans le vent, lunettes de soleil, chant euh.. correct, modestie linguistique (on ne met même pas le français en avant, sans pour autant chanter en anglais, on fait une place à une langue régionale (enfin, « régionale »… pour ma part, je me suis résolu à ne retourner en Corse que lorsqu’il faudra un passeport pour s’y rendre), grand hôtel pas trop grand (on lui ouvre le coffre, mais il ouvre lui même sa portière (sans doute le personnel a t il des consignes avec les Alfa, afin de ne pas se retrouver bêtement avec la poignée de la porte dans la main, soudainement désolidarisée de la carrosserie fine italienne), on est dans ce que le grand public européen doit plus ou moins fantasmer sur la vie bourgeoise européenne. On touche un peu au sublime quand le chanteur s’isole, dans sa chambre d’hôtel, tout d’abord, auprès de sa cheminée (il y a ambiguïté sur la saison durant laquelle se passent les scènes du clip). On dirait un peu Springfellow Hawk quand il retourne dans son chalet de montagne, loin de la civilisation et des sous hommes, tel un Zarathoustra pilote d’hélicoptère (et pourquoi pas, hein ?) pour jouer du violoncelle sur la terrasse, face aux sommets enneigés. Ben là, Amaury Vassili, c’est un peu pareil, mais dans un chambre d’hôtel. Ce qui ne l’empêche pas d’aller néanmoins hurler sa chanson face aux éléments, en haut des falaises (on croirait presque avoir brusquement zappé sur une des publicités pour la moutarde Maille, même coupe de cheveux, même regard vers l’horizon, même léger manque de modestie (je toise l’univers, et il a intérêt à baisser le regard devant moi), même cambrure de toréador devant le soleil couchant. Bref, tout ça sent son romantique de pacotille à plein nez, on sent les âmes de Richard Clayderman et d’André Rieu planer au dessus du petit chevelu qui s’égosille dans la pampa. On flaire l’arnaque, mais comme on fait partie du pays qui l’organise, on se répète la fameuse formule de Cocteau : « Puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les organisateurs ». On rajoutera la maxime noir désiresque (paix à leur âme) : « N’ayons l’air de rien », le crétin européen pourrait bien voter pour ce genre de chose, et il est entendu que pour gagner, il faut avoir bu toute sa honte, et la pisser ensuite sur le public. C’était apparemment la stratégie choisie Samedi soir.

Mais patatras. Entre temps, tout s’est passé comme si on avait décidé de rendre le piège inefficace en mettant à jour tous ses mécanisme sous le regard du public. Finie la modestie : c’était Napoléon en personne qui venait chanter son hymne guerrier à la face de l’Europe. Peut être le conseiller des grands, Guéant, avait il soufflé en douce à la délégation européenne, « allez y les gars, il y a en Europe une solide nostalgie de l’Empire ». Mais il semble y avoir eu maldonne : si nostalgie il y a, elle ne consiste peut être pas exactement en un désir de se faire piétiner par un corse trop petit pour ne pas être nerveux sur un cheval, trop imbu de sa personne pour ne pas faire tout ce bordel pour de strictes raisons pulsionnelles.

Ajoutons quelques coups fourrés de la concurrence, en particulier, on semble avoir drogué le coiffeur d’Amaury, qui lui a collé sur la tête une permanente telle qu’on en n’avait plus vu depuis la dernière intervention à la télé de Jean-Michel Jarre (je dis ça parce que 1, c’est la même coupe de cheveux, et 2, je l’ai vu récemment dans Turbo, qui faisait mine de reconnaître à l’oreille les sons des moteurs Jaguar, Ferrari et Lamborghini, tout ça pour faire la promotion de sa tournée, et on se disait en voyant ça que, finalement, se retrouver menotté, et projeté comme sur un pilori sur tous les écrans plats du monde, ce n’était pas si humiliant que ça). Autant dire qu’en entendant Catherine Lara commenter la soirée, on réalisait soudain que le candidat français, fils caché de la violoniste déglingos (l’héritage capillaire ne ment jamais) avait été pistonné par le lobby des garçons coiffeurs. Second terroriste qui s’est acharné sur notre champion : l’ingénieur du son qui semble être allé se chercher un sandwich et une bière pendant la prestation, oubliant de brancher les oreillettes du ténor, le laissant se démerder tout seul pour trouver, au pif, le ton sur lequel pousser sa chansonnette. Autant dire que, puisqu’on était déguisé en Napoléon, la prestation a ressemblé à une partie de bataille navale : tâtonnant, c’est-à-dire tentant des tons, au hasard, en espérant tomber sur celui de la bande orchestre qui, cruelle, demeurait figée sur sa propre ligne d’harmonie, insensible aux tentatives du chanteur pour se rapprocher d’elle. Pendant ce qu’on a eu du mal à identifier comme un couplet, puis un refrain, ce fut « B7. A l’eau. D6. A l’eau. A4 alors ? A l’eau aussi… » Variant de ce que l’oreille percevait comme des quarts de ton, ces écarts qui n’existent pas dans la musique occidentale classique, on entendait très nettement que ça chantait tout simplement complètement faux. Et ça, même avec une coupe de cheveux qui sera peut être, après tout, à la mode dans cinquante ans, et même avec une veste qui semble taillée exprès pour partir déclarer la guerre à l’ensemble du territoire européen (et attention, l’Europe, le jour de l’Eurovision, ça s’étend jusqu’à Israel en intégrant la Turquie sans demander de reconnaissance de quelque génocide que ce soit, comme ça, gratos, du moment qu’ils chantent et dansent dans des costumes en papier crépon), ça n’est tout simplement pas possible, surtout quand on a décidé de faire de sa gorge une sorte de caisse de résonnance équivalente aux grottes de Lascaux dont on aurait intégralement recouvert les murs de carrelage, histoire de les doter d’une reverb’ digne d’une salle de bains.

Bref, attaquer toute l’Europe d’un coup, déguisé en Napoléon d’opérette, au son d’un hymne guerrier chanté en Corse, certes, mais carrément faux, voila qui n’est peut être pas exactement la meilleure manière de convaincre les télespectateurs de ces pays dans lesquels on pense, en écoutant de la musique que nous désignerions comme « disco », être « à la page », de voter pour la France. Ajouter au dispositif musical (pour peu que ce mot soit approprié ici) un décor constitué par un ciel qui, peu à peu, devient aussi rougeoyant que s’il dominait un territoire mis à feu et à sang par une bataille qui se refléterait dans ses nuages rougis, et on parvient sans doute à convaincre tout le territoire participant au concours que les français ont sombré dans la folie, et qu’ils s’apprêtent à envahir tout l’espace disponible, comme ça, juste parce qu’un corse leur en veut de ne pas avoir correctement réglé ses retours pour l’aider à accorder ses violons avec sa voix.

Pourtant, l’histoire des chansons ayant gagné le concours de l’Eurovision. Parmi les titres les plus célèbres qu’a produit ce télé crochet, on trouve le fameux succès de Abba, Waterloo. Sans faire une explication de texte intégrale de cette chanson, on peut s’arrêter deux secondes sur cette prophétie :

The history book on the shelf
Is always repeating itself

Si le livre de l’histoire est censé s’écrire en mode ‘repeat”, alors nous aurions du nous souvenir qu’à emprunter le thème napoléonien sur un terrain frappé par la mémoire de Waterloo, on propulserait notre héros national chevelu directement vers la défaite, ce que le livre de l’histoire, effectivement, vérifia.

Ah, dernière chose, pourquoi l’absence de Dana International pouvait elle favoriser la victoire de l’Azerbaïdjan ? Parce que le casting de ce pays était simplement idéal, puisqu’il s’agissait d’un de ces couples dont on devine aisément que la partie masculine n’est pas particulièrement attirée par la moitié féminine (pas la peine d’avoir un gaydar particulièrement aiguisé pour discerner chez le chanteur (dont la voix, d’ailleurs, n’est pas totalement inintéressante) ce qu’on appelle discrètement un garçon sensible, pas du tout dans la follitude de certains autres candidats (il y avait des jumeaux, par exemple, d’on ne sait quelle nationalité, sorte de zébulons montés sur ressort, habillés comme l’as de pique, faisant vaguement parler au duo eighties Bros (qui à force de chanter « When will I, will I be famous ? » a réussi à être totalement oublié de tous), qui avaient vraiment l’air de folles perdues, presque touchants dans leur égarement tous azimuts, le candidat d’Azerbaïdjan avait, lui, l’air simplement cette manière qu’ont certains chanteurs pop d’être en même temps totalement superficiels dans leur attitude, mais d’une superficialité dont on devine qu’elle est une surface qui cache quelque chose, qui ne se dit pas ; même sa voix était l’antithèse de celle du Napoléon français, qui tentait, lui, de tout passer en force quand la fragilité de celui qui, finalement, sera vainqueur, s’appuyait davantage sur les nuances (j’en parle comme si c’était une performance vocale, ce que ce n’était pas, tout l’intérêt, même ; c’est que précisément, ça ne se donnait pas comme tel))). Si on imagine un tout petit peu la sociologie des téléspectateurs de l’Eurovision, on devine que ce casting est assez pertinent, permettant de recueillir les précieux votes nécessaires pour remporter cette si importante victoire. Nul doute que la présence de la flamboyante chanteuse israélienne aurait permis de diviser ces troupes là, et de glisser notre Napoléon d’opérette dans la faille. Au lieu de cela, il faut admettre qu’on l’a simplement propulsé, tout droit, dans le mur du son, où il s’est joyeusement fracassé. Ce Sognu fut saignant, ce fut aussi une morne plainte.

Un dernier détail, pour la route : les bookmakers se sont bien plantés en nous annonçant grands vainqueurs de cette édition, et la France semble y avoir cru un instant. On ferait peut être bien de méditer cette leçon que la Grande Histoire veut bien nous donner ici : parfois, les sondages d’avant match se trompent. Parfois, même, ils peuvent inciter à persister dans l’erreur. On pouvait, avant même le soir de l’Eurovision, examiner un peu la proposition « Amaury Vassili » et se demander si raisonnablement, elle pouvait remporter les suffrages européens, et si on pouvait envisager ça comme une bonne chose. Je propose un exercice sain : il est peut être encore temps de se poser les mêmes questions à propos d’un certain François Hollande.

Partager cet article :

Sir Sourire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 5 commentaires »16 mai 2011

Nous voici donc parvenus au point où notre vie commune, c’est à dire la politique, se voit réduite en gros à quelque chose qui ressemblerait à un épisode parmi d’autres d’une série qui serait à mi-chemin de 24h Chrono et des Experts N.Y. Au delà du fait que la réalité, depuis ce matin, se voit propulsée bien plus loin que ce que pourrait se permettre une fiction, ce qui marque encore une fois, c’est la manière dont nous donnerions cher pour échanger un débat démocratique, autour de véritables alternatives politiques, contre un épisode supplémentaire d’excitation face au barnum mediatique qui transforme de plus en plus le monde, la réalité, en plus grand chapiteau du monde.

On se retrouve dans une situation un peu pénible, où, tout en sachant bien que ce type n’était pas une véritable alternative (il va le devenir pour de bon, maintenant qu’il est hors jeu : ce sera, pendant des années, le plan B, l’univers parallèle à partir duquel on jugera de l’action politique, sur le thème « Ah… si DSK n’avait pas été condamné à 25 ans de prison…), on ne parvient pas tout à fait à se dire « bien bien, un de moins, au suivant ». Maintenant qu’il est mort (tout le monde semble en parler à l’imparfait, en balayant les chaines info, on voit des quasi nécrologies, sans doute déjà montées, au cas où, diffusées presque telles qu’elles « il parlait couramment allemand et espagnol », « il aimait les femmes » (en effet…), « il était l’espoir de la gauche » (dans une vision unilatéralisée du monde, oui, peut être)), il semble avoir été, de son vivant, pétri des qualités qu’on aura eu un peu plus de mal à discerner quand on pouvait observer, au présent, son action. On ira demander, par exemple, au peuple grec s’il considère, pour sa part, que la mésaventure du jour le prive d’un avenir socialiste. Mais bien qu’on ne soit pas dupe de ce que, sur l’essentiel, une opposition Strauss-Kahn/Sarkozy n’aurait eu d’opposition que le nom, les fondamentaux économiques demeurant semblables, la classe à laquelle les deux hommes appartiennent étant exactement la même, la sortie de route du potentiel candidat PS révèle cependant que la politique ne peut pas se réduire à la seule question des options économiques : on ne nous prive pas seulement d’un faux débat économique, on empêche en fait de choisir entre un capitalisme qui s’accompagne d’un total mépris pour ceux qui n’en sont pas les principaux bénéficiaires, et un autre qui, tout en profitant des avantages matériels que permet le capitalisme à ceux qui y occupent une bonne place, se soucie néanmoins de ne pas humilier frontalement ceux qui pâtissent de ce genre de système économique. Accessoirement, on prive aussi les citoyens de choisir entre une politique française qui s’articule de plus en plus autour de ce qui prend, de plus en plus, la forme d’un pur et simple racisme, et une autre politique qui se refuse encore à sacrifier à ce point là les plus fragiles d’entre nous.

Alors, évidemment, le choix existe toujours. Il y aura un candidat PS, il y a d’autres candidats à gauche, avec des propositions se démarquant bien plus nettement, économiquement. Mais ce qui disparait, c’est la perspective d’un candidat susceptible de gagner. Parce que si on voit émerger la thèse d’un complot contre DSK, il y en a un autre qui semble prendre Hollande pour cible, les sondeurs semblant être payé par ‘ »quelqu’un » pour lui faire croire qu’il peut être, un jour, président de la république française. Ce qui se passe en ce moment ne sert que l’alternative frontiste, qui est de moins en moins une alternative, puisque l’UMP est de plus en plus contrainte de se laisser dicter son programme et son discours par les ondes FN. Le choix existe donc, et les français seraient bien inspirés de s’y intéresser de plus près, mais chacun sait bien que si on veut être réaliste, on doit admettre que la perspective d’une alternance, déjà un peu fantasmée dans le cas d’une victoire DSK (le visage souriant du socialisme sur les gros sabots capitalistes), devient simplement utopique avec sa disparition du jeu politique : encore au moins 5 ans à se donner bonne conscience en défilant contre la disparition de tout ce qui disparaitra quand même, ce qui demeure une manière confortable de cumuler deux bourgeoisies : celle du fric (après tout, les bonnes âmes de gauche qui ont les moyens n’y perdront pas tant que ça), et celle de l’âme (j’aurais bien voulu qu’il en fût autrement, mais un mélange de femme de chambre (qui est à la femme de ménage ce que le technicien de surface est au balayeur, un fantasme embourgeoisé par le langage) et de pulsions lubriques en a décidé autrement)

Autrement dit, et quoiqu’on puisse en penser en temps normal, on s’en serait un peu branlé, que DSK roule en Panamera, j’y reviendrai peut être un jour (la bagnole comme sinthome, c’est un angle qui me plait bien) ou que ses costards coûtent deux ou trois ans de salaire normal (le costard au prix d’une grosse bagnole, la bagnole au prix d’un appartement, les appartements au prix d’on ne saurait trop dire quoi, on est dans les décalages honoraires qui impressionnent suffisamment pour qu’on puisse, comme on le fait dans les medias de droite, douter du socialisme de DSK (on attend avec impatience qu’il en déduisent ce qui suit nécessairement : aucun candidat de droite ne peut servir les intérêts du peuple, surtout depuis qu’on a délocalisé la consommation)), on s’en serait un peu branlé, donc, qu’il roule en Maybach ou en Bugatti si il avait simplement pu nous débarrasser de la clique actuellement au pouvoir, juste pour mettre fin à ce mouvement par lequel on nous conduit peu à peu à se haïr les uns les autres, et à ne plus pouvoir discerner où se situent les véritables nuisances. Sans être dupes, on peut encore préférer la mise en scène d’une cohésion sociale fictive à l’instauration consciencieuse d’une guerre sociale entre citoyens qui, en fait, ont sans le savoir les mêmes intérêts. Le socialisme peut tout à fait jouer, lui aussi, le rôle d’opium du peuple, d’âme d’un monde sans coeur. Dans ses commentaires éclairants (bien que réclamant parfois quelques recherches dans les méandres de la mémoire des groupuscules de gauche avant d’être pleinement saisis), Michel racontait il y a quelques jours sa soirée du 10 Mai 1981, dont le maître de cérémonie semblait être DJ Janus en personne, tant le moment devait être conçu comme à cheval entre deux mondes pour qu’on puisse y adhérer, cesser le feu dont tout le monde avait conscience qu’il était provisoire, que les masques tomberaient un jour ou l’autre et que l’union de la gauche, joyeusement bicéphale ce soir là, perdrait tôt ou tard l’un de ses deux visages et, par la même occasion, la face. Ce soir là, la foi en quelque chose qu’on pourrait considérer comme la fraternité injectait, comme par intraveineuse, l’Esprit à tous ceux qui n’étaient pas en train de remplir le coffre de la 505 avec leurs biens les plus précieux, jouant à se faire peur à l’idée de l’arrivée des chars de l’armée rouge sur les places des villages dès le lendemain. Trêve des électeurs pour une soirée et quelques jours, mine de rien, les années 80 réussirent l’exploit, sur la base de cette fiction d’un soir, de permettre aux plus riches de le devenir encore plus, sans pour autant que la fraternité ressentie soit vraiment mise à mal. Et à défaut d’égalité véritable, on peut admettre que le rôle du politique puisse se réduire au fait de rendre l’inégalité un peu moins insupportable. On voit bien à quel point nos dirigeants actuels ont compris qu’on pouvait fonder son pouvoir sur incitation des classes les plus puissantes à humilier sans cesse ceux qu’ils spolient. C’est là tout le sens de la fameuse décomplexion.

Ce qui en dit long depuis hier, c’est la vitesse à laquelle apparaissent, puis se diffusent, les soupçons de manipulation, voire de complot. Ca dit à quel point on est désormais facilement convaincu que le pouvoir est confisqué au peuple, et que les élections ne doivent en aucun cas offrir de quelconques alternatives aux électeurs. Ce qui est amusant, dans l’histoire, c’est qu’on repère ce principe dans l’interdiction qui est faite à DSK de participer à l’élection présidentielle, alors que le fait qu’il y participe était, bien plus encore, un signe de cette impossibilité de l’alternative, en plaçant l’électeur devant un choix étrange : votre capitalisme, vous le préférez faux cul ? ou décomplexé ? Jusqu’à preuve du contraire, il ne s’agissait pas d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques. Impossible de discerner quels effets à long terme aura cette impression de s’être fait voler une fausse alternative. A priori, comme ça, à vue de nez, toutes les conditions sont en place pour que le socialisme puisse encore se fantasmer pendant quelques décennies.

Maintenant, à moins de s’offrir le temps de lire, ou relire, le Bûcher des vanités de Tom Wolfe, auquel fait furieusement penser l’épisode du jour, on peut se faire une idée de la paranoïa ambiante en suivant les micro enquêtes effectuées par ceux qui trouvent quelques étrangetés dans la manière dont certaines informations ont été révélées dans un sens qui défie les lois de la chronologie, par des gens qui étaient déjà aux commandes des révélations sur la Panamera et les costards en peau de zob. On y apprend surtout que, contre toute attente (et contre toute vraisemblance sociologique), les jeunes populaires de l’UMP (saviez vous, au fait, qu’on a été à deux doigts de voir la Suède remporter l’Eurovision avec une chanson intitulée Popular, qui semblait être un hymne écrit en dédicace aux jeunesses actives de l’UMP, chanté par un des leurs, une étrange créature qui ressemblerait un peu à Tom Cruise déguisé en Justin Bieber, dans une chorégraphie édifiante où on casse les murs de verre d’une prison hypothétique (c’est en gros le sentiment que se donne un jeune libéral aujourd’hui, en « osant » être de droite : briser une barrière qui n’existait que dans sa tête)) ont, parmi leurs connaissances, des femmes de chambre.

En même temps, chacun se doute bien que si on veut avoir des indics quelque part, il n’est pas absurde d’en placer un ou deux dans un hôtel dans lequel le gratin de la politique et du mondanisme mondialiste a ses habitudes. Et une femme de chambre, par définition, c’est quelqu’un qui a le double avantage d’avoir accès à l’intimité tout en étant invisible. Enfin bref, bientôt, Jonathan Pinet nous diffusera les dernières infos fournies par la dame pipi du tribunal de Harlem, puis de la lingère de Sing Sing, autant de membres, sans doute, de la bande à Pinet sur sa page Facebook. Ces gens là sont partout, ils ont regardé Fight-Club et ils en ont tiré tout un tas de leçons qu’ils appliquent sur nous. Et Internet est le système de surveillance universel qui instaure la règle selon laquelle c’est le premier qui a twitté qui a raison, fabriquant simultanément ce qui fera office de version officielle, ainsi que le fantasme en négatif qui l’accompagne.

Illustrations extraites des campagnes de promo pour la chaine « Maid Café », d’origine japonaise, mais ouvrant à droite à gauche dans le monde des franchises. C’est un peu comme le Starbuck, mais on note un soin particulier dans le déguisement des serveuses, qui font tout leur possible pour ressembler à des soubrettes de films porno, tout en demeurant suffisamment inaccessibles pour éviter au patron des poursuites pour proxénétisme. On comprend que la clientèle, après avoir pris son café en se voyant refuser la jouissance promise par la mise en scène de la prostitution se lâche un peu sur tout ce qui peut porter un tablier. Cette promesse de jouissance que, simultanément, on interdit, ou qu’on reporte, ça aussi, c’est une belle image du monde tel qu’on nous le propose. Au passage, maid signifie tout aussi bien, et en vrac : femme de chambre, ou pucelle. C’est sans doute l’une des questions que DSK se verra poser, sous les douches, par les autres prisonniers de Sing Sing « Alors, Ophelia, elle était bonne ? » Quoi qu’il en soit de sa culpabilité, la réponse donnée par la langue est affirmative.

Partager cet article :

L’âge de faire

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS Laisser un commentaire »7 mai 2011

Tiens,

Puisque le post précédent m’a mis le mot « épique » en tête, je livre un des clips qui m’a le plus semblé, récemment, réveiller ce terme dans mes neurones. Cet Iron, de Woodkid (dans la vraie vie, Yohann Lemoine, graphiste et vidéaste capable, parfois, comme le montrent certains des plans de ce clip, d’images tout à fait saisissantes), je l’imagine tout à fait comme ce truc que William Sheller et Antony Hegarty se passent en boucle, allanguis dans leur manoir.

Partager cet article :

Mucha Gratia plena

Par Youri Kane Catégorie : CHOSES VUES, MIND STORM, PAGES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »7 mai 2011

A force de voir l’islam faire l’objet d’attaques incessantes, jusque dans les moindres recoins de notre vie commune (oserait on ainsi comptabiliser le nombre de juifs parmi les joueurs de l’équipe de France de football ?), on pourrait presque soupçonner qu’un complot est mené, en douce, par une autre religion, moins à l’aise en matière de communication, et qui souffrirait plutôt d’un excédent de lieux de cultes, ce qui pourrait la rendre jalouse de voir les musulmans s’entasser dans la rue pour prier quand elle même place ses rares prêtres face à ce qui a de plus en plus de mal à porter sans prêter à rire le nom d’ »assemblée » (une solution à la pénurie des lieux de cultes pour les musulmans pourrait d’ailleurs tout à fait consister à leur ouvrir les portes des églises, qui sont conçues pour faciliter la prière, et qui souffrent d’uns sous emploi chronique. D’ailleurs, c’est peut être là un des problèmes majeurs du christianisme, il a peu à peu déserté les bancs et prie-dieu de ses propres églises pour occuper des sièges politiques, et si on devait s’inquiéter de l’influence néfaste d’une religion sur les affaires politiques de notre pays, sur l’impossibilité pour les femmes de voir pleinement leurs droits reconnus, sur l’interdiction faite aux homosexuels d’accéder à une pleine égalité avec leurs frères hétérosexuels, c’est jusqu’à présent beaucoup plus du côté du catholicisme qu’il faut en chercher les causes que du côté de l’islam, celui ci n’étant pas politiquement représenté (le Coran ne fut jamais brandi par un député à l’Assemblée nationale, quand la Bible le fût)).
Il n’est pas exclu que parmi les raisons de l’acceptation plus aisée de la main mise des cathos sur notre vie morale, au delà de leur légendaire gentillesse (et il ne faudrait pas entendre le terme de manière excessivement positive, ici), on puisse mentionner le fait que les textes fondamentaux du christianisme ont pu faire l’objet, grâce à leur absence de sacralité, de multiples récupérations, détournements, illustrations, allant de la commande officielle de l’Eglise à l’initiative personnelle d’artistes, constituant autant de relectures, parfois de la part d’hommes ou de femmes dont on n’aurait pas imaginé qu’ils puissent avoir ce genre de projets en tête. Dernièrement, lorsque Crumb s’attaqua à la Genèse, offrant une lecture linéaire d’autant plus forte qu’elle était débarrassée des outrances attendues, c’était un peu comme si enfin ce texte était arraché à ceux qui se le sont, depuis des siècles, appropriés, pour être réinstallé dans l’espace public, universel (et quel plaisir de voir, enfin ! le serpent dans sa version pré-punition divine, chose qu’on ne voit, à ma connaissance, nulle part ailleurs, ce qui signale tout simplement que la plupart des illustrations bibliques ont simplement fait l’impasse sur la lecture un tant soit peu attentive du texte, se fiant aux images qu’on en a déjà.

Parmi les outsiders de l’illustration catholique, Alfonse Mucha n’est pas le moins surprenant : connu pour son travail d’affichiste, sans doute déprécié aux yeux de la culture officielle pour cette seule raison, on le cantonne volontiers dans la sub-catégorie des illustrateurs (on devine que certains n’abordent cette frange des arts plastiques qu’équipés d’un masque à gaz), il a ses adeptes, mais on ne peut pas dire qu’on lui consacre une place considérable dans l’histoire des arts. Pourtant, si on veut bien prêter attention à son travail, on y discerne des ambitions qui vont au-delà du simple travail de graphiste auquel on aime le réduire. D’une part, tout amateur de mangas discerne rapidement à quel point Mucha constitue, un siècle à l’avance, un défricheur de ce graphisme qui aujourd’hui s’est répandu tant dans la bande dessinée que dans l’animation. Les poses, le physique des femmes qui sont ses modèles, les tenues, l’invasion graphique des motifs végétaux fondus au corps de ses top models, ce sont autant de schèmes qui ont creusé un sillon aujourd’hui quotidiennement labouré par la mode, la B.D., la publicité, le cinéma, le clip.

Quand on parcourt l’espace modeste que constitue le musée Mucha de Prague, parmi les affiches des pièces jouées par Sarah Bernard et les fresques à la gloire d’une féminité qui va ensuite déferler sur l’Europe, puis le reste du monde, on peut s’arrêter un instant sur quelques planches d’un projet étrange, qui s’imposa manifestement à Mucha avec une force suffisante pour qu’il le considère, malgré la difficulté à l’intégrer au reste de son oeuvre, comme une oeuvre majeure : son Pater. L’idée du projet est simple : mettre en images, c’est à dire en espace, le Notre Père, prière fondamentale mais suffisamment naïve pour avoir été, somme toute, dédaignée par l’art, qui se contentera le plus souvent de la mettre en musique de manière, disons, aimable (Rimski Korsakov trouvera là sans doute son « tube » le plus joué, mais il faut admettre que cela relève d’une recherche musicale plutôt légère). Quand Mucha s’en empare, il en fait quelque chose qui est en même temps ‘pop’ (franchement, on placerait volontiers chez ces représentants de l’Art Nouveau, les véritables racines du pop’art, et ce d’autant plus qu’à la différence d’un Warhol, ils ne consacraient pas la majeure partie de leur temps à faire les malins (franchement, Warhol me semble finalement n’être intéressant que comme cinéaste. Le reste sent tellement le truc calibré pour être une réponse assomante d’intelligence et de conceptualisation sur ce qu’est, ou n’est pas, une oeuvre d’art, que ça en devient à peu près aussi passionnant qu’une dissertation d’étudiante en prépa lettres qui aurait en elle le secret regret de ne pas avoir osé faire les Beaux-Arts)), avce les déferlantes habituelles d’enluminures gracieuses, mais il développe aussi un style graphique qui devrait « parler quelque part » à ceux qui réservent au Grand Pouvoir du Chninkel, de Rosinski, une place tout particulière sur l’étagère « Bande dessinée » de leur bibliothèque personnelle. Le Notre-Père devient épique sans faire l’objet d’une déconstruction conceptuelle, et conservant les traits de l’illustration classique, ici simplement renforcée, comme dopée, par les forces vitales, l’énergie créatrice qui traverse le style de Mucha.

Je suis sorti du musée Mucha en regrettant de n’avoir vu de l’oeuvre que quelques planches, curieux d’en voir davantage. L’ouvrage existe, on le trouve sur le marché de l’occasion, à presque 200€ le volume, tarif qui excède, si ce n’est mon intérêt, du moins mon pouvoir d’achat. Heureusement, internet est mon ami, et quelques autres passionnés ont entrepris de collecter les planches de ce Pater, mais aussi les esquisses préparatoires. Comme elles semblent peu diffusées, je les livres ci-dessous. Ca ne restitue sans doute pas l’oeuvre originelle, qui mériterait d’être rééditée, mais ça permet de s’en faire une idée, et d’entrevoir la manière dont Alfonse Mucha travaillait. Il me semble aussi qu’on voit transpirer ici la manière dont ce qu’on appelle aujourd’hui en musique la « pop » trouve toujours ses racines dans cette manière presque naïve de s’attaquer à des projets taillés un poil trop grand, mixant l’esprit de sérieux et la gravité du propos à une forme facile d’accès, accessible et suffisamment épique pour provoquer une espèce de mouvement dont on pourrait dire qu’il est, déjà, une élévation. On est tenté de voir les racines profondes de ce courant dans les vitraux des églises et cathédrales, et on ne s’étonnera pas, dès lors, d’apprendre que dans la cathédrale St-Guy de Prague, se trouve un vitrail particulièrement saisissant, dont l’auteur n’est autre qu’Alfonse Mucha lui même.

Voici dont ce Pater, de Mucha. Rassurez vous, on ne vas pas se donner la main pour le prononcer tous en choeur :

Partager cet article :

Nightshift

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES 4 commentaires »5 mai 2011

Seule la musique parvient à me donner l’impression que les heures passées à corriger des copies ne sont pas tout simplement perdues. Lorsque je travaillais en tri postal, à accrocher des sacs de colis aux rails qui les distribuais automatiquement, j’avais compris que mon seul compagnon serait mon walkman (oui, c’est au 20è siècle que je me musclais dans cet emploi, alors que le MP3 n’existait pas (je crois que c’est même à une époque où on n’avait encore aucune idée de la future existence d’Internet, pauvres choses que nous étions)). Alors j’en écoute au kilomètre, et c’est plutôt un bon exercice car, concentrée sur autre chose, la conscience n’émerge vraiment que lorsque le flot sonore se concentre en une forme repérable, dans ces moments où soudainement l’oeil quitte le texte à lire, le stylo rouge (pure image : je corrige en noir) s’immobilise et la musique prend le pas sur tout le reste, interdisant de se consacrer à autre chose qu’au laisser aller; avec un peu de chances, elle m’enlèvera pour de bon de mon bureau.

Je pourrais presque faire un article par jour des découvertes effectuées dans ces longues traversées effectuées à toutes heures du jour et de la nuit, accompagné des constructions sonores que d’autres ont produites sans savoir qu’elles seraient pour quelques travailleurs de bureau quelque chose qui se situe entre le ronronnement du V8 dans une grosse cylindrée filant à vitesse de croisière sur quelque nationale transversale transcontinentale, et la dose de caféine nécessaire pour contraindre les neurones à ne pas lâcher la chaine de correction.

Aujourd’hui, c’est un album que j’ai en stock depuis un bon moment, mais que je n’avais pas encore soumis au media player, ni à mes oreilles. Si on reconnaît la valeur de la musique au fait qu’elle réduit à néant la valeur de ce qui environne son auditeur, alors Jamie Woon doit être placé parmi les musiciens qui ont quelque valeur. Sans être révolutionnaires, et même, au contraire, alors que les titres qu’il signe sur son album Mirrorwriting ont une certaine tendance à rappeler quelque chose (on ne saurait dire quoi, mais c’est bourré d’éléments qui semblent provenir des titres pop un peu dépressifs des années 80, sans constituer une copie ni même singer les leitmotivs ou les sons de l’époque). Un léger lyrisme soul dans la voix, des ambiances sonores citadines, nocturnes, des harmonies vocales qui font penser aux quelques moments un peu sensibles qu’a pu, en son temps, provoquer un Lionel Ritchie, une production qui joue avec les attendus, les déjoue souvent sans les frustrer, une légère réverbération qui laisserait volontiers croire que ces sonorités sont comme l’écho ou la remémoration d’écoutes anciennes, et oubliées. Ca surfe avec les motifs de satisfaction sans se vautrer dans la complaisance. En somme, ça a des vertus rares, et ça sonne tout compte fait assez inactuel. Mine de rien, ça ressemble à un album qu’on pourrait ressortir dans des années pour l’écouter comme on le fait aujourd’hui.

Et pour couronner le tout, le clip qui accompagne l’un des plus beaux titres de l’album (Nightair) est juste joli comme il faut.

Partager cet article :

Here comes the sun

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »3 mai 2011

Plus vraiment habitué à se lever par 7° dehors, presque regrettant d’avoir coupé le chauffage dans la maison, je me retrouve au petit matin en quête de substitut au préambule de l’été qu’on connaissait jusque là. Se poser sous le soleil, même exactement, ne suffit plus à réchauffer l’atmosphère, l’ensoleillement gainsbourgeois sent l’huile solaire rance, les plages publiques surpeuplées, les plages privées telles qu’il ne devrait pas en exister, les matériaux désagréables dans lesquels on s’obstine à concevoir les tenues de bain, le sable dans la vaseline.

On préfèrerait une danse du soleil plus libératrice, quelque chose qui transpire les phéromones, un chant des sirènes qui aurait saisi qu’il n’a pas besoin d’aguicher, qu’il peut aller chercher des prises plus profondes dans le corps et dans l’esprit, quelque chose qui aurait davantage à voir avec le désir qu’avec la séduction, qu’il suffit d’appuyer sur l’interrupteur de ce mouvement secret, puissant, qui nous travaille au couple, comme une pulsion de grosse cylindrée hibernant dans les tréfonds de l’âme. Il en faut peu pour réveiller ça et nous propulser vers l’été. Mais il en faut peu, aussi, pour éteindre ces braises comme on pisse sur le feu avant de lever le camp.

Quelqu’un, quelque part, sait s’y prendre pour attiser la flamme. C’est en tout cas l’impression immédiate qu’on a quand on découvre le clip « spontané » (dit il) que Guillaume Paraniello a conçu autour du titre Hydraviolet, d’Electric Electric, qui est un peu comme l’étincelle qui vient révéler au gaz innocent tout son potentiel ignoré, comme Eve hissant Adam à la vie en foutant le feu au paradis originel, quelques millénaires avant de brûler, dans un brusque mouvement retour, son soutien-gorge. Si le titre d’Electric Electric est, livré à lui même, du genre puissant, rappelant qu’un instrumental bien mené peut tout à fait soulever son monde sans avoir à faire payer le voyage au prix d’un flot de paroles ineptes, s’il pourrait se suffire à lui même, Paraniello intervient sur cette musique pour lui faire transpirer tout ce qu’elle a de testostérone sous une forme bien plus essentielle que le « rentre-dedans » un peu primal sous lequel elle se présente. Tout passe dans les effleurements, un coude à la portière qui prend le soleil, un débardeur qui flotte au vent, des shorts juste amples comme il faut, le B.A. BA de l’érotisme en somme, boosté par ce qui transforme la pulsion érotique en véritable désir : le saut dans le vide. On n’arrive pas à discerner si ça relève chez le réalisateur d’une intention consciente ou d’un mouvement intime secret, mais la manière dont la pause, côte à côte, à laquelle on pourrait imaginer mille suites, se prolonge dans la joie partagée de se jeter dans le vide, offerts au soleil brûlant et à l’eau qui accueille et rafraichit, en dit juste assez pour que le mystère des intentions demeure, et fasse partie de cette exacte mesure qui fait naître en soi le mouvement; juste assez d’appel d’air pour qu’on sente le souffle du désir et qu’en soi, ça aspire à quelque chose.

Pour voir davantage de travaux de Guillaume Paraniello, c’est par ici : http://www.guillaumepanariello.com/ (sa page est scandaleusement bien faite)

Pour en entendre davantage du groupe Electric Electric, c’est par là : http://electricelectric.fr/ (c’est un peu en construction)

Partager cet article :

Collatéral

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES Laisser un commentaire »21 avril 2011

Long silence radio, on sait. Manque de temps, conséquence entre autres d’une charge de travail de plus en plus importante, conséquence sans doute de la fameuse mesure phare de notre gouvernance actuelle, ne remplacer qu’un départ sur deux dans la fonction publique, ce genre de choses qui font que, si on veut que le même service soit rendu au « public », il sera bien nécessaire qu’un même travailleur effectue davantage de boulot. Manque de pensée, aussi. J’ai l’impression qu’avoir moins de temps pour réfléchir ne me conduit pas du tout à aller à l’essentiel. Au contraire, l’énergie se perd dans tout un tas de chemins qui ne mènent nulle part. Non pas que, d’habitude, la réflexion permette de parvenir à des conclusions, mais elle permet au moins de dire quelque chose. Là, ça fait des semaines que rien de communicable ne se construit, toutes les pistes s’avérant stériles, ou déjà piétinées. Parfois, le terrain de sa propre pensée ressemble un peu trop à ces lieux de rencontre nocturne que les promeneurs découvrent au matin, les herbes piétinées, la terre rendue boueuse par les allées et venues, les buissons couverts de fleurs de kleenex, quand il ne s’agit pas de fruits plus explicites sur les pratiques locales. Déjà vu, stérile.

Mais c’est aussi que si parfois, ici, on rebondit sur l’actualité pour générer quelques articles, tentant de lire quelque chose à travers ce qui semble se présenter comme évènement, on ne parvient ces derniers temps qu’à grand peine à y déchiffrer quoi que ce soit. Ca vient sans doute du cerveau qui les scrute, mais ça vient aussi sans doute de la nature même des faits, qui semblent ces temps ci dépasser le sens commun. Mais c’est peut être là ce qui distingue le fait divers de l’évènement : celui là est totalement soluble dans le bon sens quand celui ci lui échappe.

Enfin, accessoirement, entre deux tâches professionnelles s’apparentant à du simple secrétariat, on lit quelques articles, par ci par là, qui font preuve d’une telle agilité qu’on ne se sent même plus légitime à écrire.

Cependant, les hasards des rencontres musicales, cinématographiques et philosophiques produisent encore quelques interpolations qui, bien qu’aléatoires, donnent parfois le sentiment qu’il est possible, dans le désordre ambiant, de repérer quelques lignes de structure.

Deux exemples tout à fait superficiels et musicaux, pour illustrer cela.

Alors que planait sur nous un nuage dont on nous aura successivement dit que sa radioactivité était si négligeable qu’elle ne pouvait pas être mesurée (version officielle), puis qu’elle avait été quantifiée par les instruments de mesure (version indépendante), on semblait avoir le choix, en matière de bande son de l’apocalypse nucléaire : Kraftwerk semblait conseillé, mais faisait un peu ton sur ton dans un esprit conscient des dangers et un peu trop contraste pour qui aurait pris pour argent comptant les messages rassurant de notre gouvernance. Une autre option consistait à se noyer dans une musique a priori anodine. La sortie d’un truc comme Yelle l’aurait assez aisément permis (on l’a compris : Yelle, c’est bien plus le retour de Dorothée que Dorothée elle même, Dorothée étant une chanteuse morte qui chante (dérision du sens des mots) pour des adultes qui n’ont pas fait le deuil de leur enfance, en somme pour des enfants morts quand Yelle s’adresse précisément à ceux qui, passée la barre de la trentaine, n’en ont toujours pas fini avec leur infantilité. En gros, Yelle est une Karen Cheryl post moderne, donc branchouille (mais Karen Cheryl croyait, elle aussi, être branchée).

Une alternative subsistait : mixer la pop insouciante et la focalisation vers un Japon une nouvelle fois déplacé, comme voué à être coupé, à intervalles réguliers, de ses racines, désynchronisé de quelques mètres des repères à partir desquels les satellites GPS le cherchent. Ici, une précision méthodologique s’impose : il faut se fier au nom des groupes qu’on découvre. Après tout, les musiciens comme beaucoup d’artistes se nomment eux mêmes. On peut deviner que s’ils ratent cette étape somme toute décisive, il y a alors un motif à s’inquiéter pour la qualité de leur oeuvre même. Aussi, quand Toph Taylor, chanteur et producteur aux racines éparpillées sur les deux hémisphères, monte un projet musical qu’il nomme Trouble over Tokyo, on sent qu’on tient peut être la bande originale qu’il nous fallait à nous autres qui sommes témoins de la catastrophe sans avoir à en subir les conséquences, mal à l’aise dans nos positions de spectateurs désengagés.

Précisons, tout de même, qu’il ne s’agit absolument pas d’une sortie récente : Cet album, intitulé Pyramid, n’est pas exactement récent, puisqu’il est sorti en 2008, une éternité dans le monde en perpétuelle mue de la production musicale. Peu importe cependant, puisque précisément, ce renouvellement permanent permet de découvrir tout ce à côté de quoi on est passé comme si ça venait de sortir. On pourrait prendre le temps de décrire cette musique, rappeler que certains critiques y ont vu croisées les plus profondes angoisses existentielles de Tom Yorke et les élans sensuels d’un Justin Timberlake, mais le mieux est sans doute d’écouter la manière dont le premier titre de cet album déjoue les attentes, brouille les structures qu’il met en place, construit sur des fondations souples, prêtes à subir les assauts de structures concurrentes avec lesquelles elles parviennent finalement à composer (et qu’est ce que la musique est, si elle n’est pas une manière de faire coexister des structures sonores, de les faire dialoguer, puis chanter ensemble ?). D’une certaine manière, si je voulais faire comme si il y avait une structure dans cet article, je dirais volontiers que ce titre montre comment même dans une musique qu’on peut qualifier de « pop », il s’agit de parvenir à faire émerger un évènement, une tension qui sera l’énergie créatrice de ce qui suivra. Je laisse donc le passant à l’écoute de ce Start making noise, qui est une démonstration de plus que la musique est bel et bien du bruit qui pense.

Autre piste d’accompagnement sonore, pour un autre théâtre d’opérations, ici encore appuyé sur le seul nom de l’auteur de la bande son : Tragedy Khadafi. Autant dire qu’on a un peu du mal, en France, avec l’épisode libyen, parce qu’étant donné le passé plus que confus que nos gouvernants ont en commun avec le guide de la révolution, puisqu’on était censés être réconciliés, par l’intermédiaire de notre propre président, aux petits soins pour le folklorique Colonel Moutarde, pour des raisons que la saison 2018 de « Rendez-vous avec X » devraient élucider. Je suis tombé tout à fait par hasard sur ce rappeur, originaire du Queensbridge, ce quartier new-yorkais dont, avant que Tradedy Khadafi ne produise ses premiers titres, on n’entendait parler qu’à propos du trafic quasi industriel de crack qui avait pris place au sein de la plus grosse unité de HLM que connaissaient alors les USA. Ici encore, il ne s’agit pas exactement d’une découverte récente, puisque c’est dans les années 80 que Percy Chapman choisira la voie du rap, sous ce pseudonyme dont la justification demeure mystérieuse, plutôt que celle de la délinquance, à la suite de la découverte, en prison, de la lecture. Pour ceux à qui le style « Côte Est » parle plus (en gros, les vieux et les intellos), c’est une pièce plutôt intéressante, tout particulièrement l’album sans doute le plus personnel, Against all odds sorti, lui, en 2001, après la mort de sa mère, et amplement appuyé sur ce drame, archétype de ce que, depuis, le rap devient quand il cesse un peu de mettre en scène la vie selon les trafics et la violence pour se concentrer sur les dégâts collatéraux de cette vie. Ce Permanently scarred fait penser, dans la découverte par un fils du corps sans vie de sa propre mère, ici à la suite d’une vie toxicomane, à James Ellroy et à ce qu’il a pu tirer d’un drame semblable. Aucun rapport avec la Lybie, donc, et cette fois, mais peu importe, les fils tendus entre les expériences ne sont pas nécessairement logiques ou pertinents; ils sont; et du point de vue de l’expérience, cela suffit parfois.

Partager cet article :

Hibakusha

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES 4 commentaires »14 mars 2011

Le hasard croise parfois étrangement les choses. Alors qu’on assiste aux drames terrestres avec toujours davantage d’acuité, dans une quasi immédiateté, avec donc une indécence qu’on a du mal à s’interdire, sous les prétextes vaguement recevables qu’il faut bien s’informer et qu’on est apte à s’inquiéter et à se soucier, y compris pour des inconnus, alors donc que nos moyens de communication, internet en particulier, donnent enfin son véritable sens au mot « télévision », alors qu’on s’apprêtait à se souvenir qu’il y a vingt ans, Tchernobyl pétait à la gueule de l’Europe en réussissant l’exploit de produire un nuage exactement conformé sur les frontières de la France, dont le gouvernement n’avait déjà pas intérêt à ce que l’énergie nucléaire soit remise en question, et n’a manifestement toujours pas intérêt à voir ce regard critique se développer, à en juger par l’incroyable marathon médiatique, aujourd’hui même, de Mme Kosciusco-Morizet et de M. Besson, sur toutes les chaines, absolument toutes, venus nier en bloc tout danger équivalent en France (alors qu’en fait on ne les accusait même pas vraiment, mais on sait ce qu’on pense, en psychanalyse, de ce genre de déni) et que simultanément, les centrales nucléaires japonaises squattent les premières lignes de Google Info, mettant la planète en suspens, ajoutant une couche de poisse à un pays dont le peuple semble avoir été créé pour qu’on teste sur ses personnes les pires souffrances,alors donc qu’on est spectateur de ces drames empilés les uns sur les autres, je tombe sur l’interview d’un des survivants d’Hiroshima, un médecin qu’on pourrait croire miraculé si les radiations n’avaient pas provoqué des dégâts sournoisement planqués au plus profond des structures intimes de son corps et ne s’étaient pas chargées de le rappeler à l’ordre, un peu comme la mort dans les « Destination finale », poursuit leur vie durant ceux qui lui ont échappé.

Shuntato Hida a aujourd’hui 63 ans [note de la conscience parfois endormie de l'auteur : oui oui, lecteur attentif, tu vois juste : à en croire l'auteur, Shuntaho Hida était médecin quasiment dès sa naissance; heureusement, les lecteurs ont une calculatrice dans la tête : ce survivant à en fait aujourd'hui 91 ans, comme l'a noté en commentaire Etienne; je ne modifie pas l'article, pour ne pas rendre son commentaire absurde, et je le remercie au passage !]. Par un de ces concours de circonstances qui pourrait pousser, si on était impressionnable, à aller mettre des cierges dans grottes béarnaises ou à tenir des propos définitifs sur l’existence de Dieu, il n’était pas exactement sous ce second soleil qui brilla dans le ciel d’Hiroshima, ce 6 Aout 1945. Mais en tant que médecin, il pensa qu’il devait, une fois la vague de chaleur passée, retourner en ville pour y sauver ce qui pouvait encore l’être. S’il ne fut pas brûlé par l’explosion, si son corps put tout d’abord se croire sain et sauf, il découvrit plus tard dans sa vie que deux foyers de fièvre avaient été allumés par Little boy au delà de la barrière de l’épiderme, l’un dans ses os prématurément vieillis, l’autre dans son esprit. Les créatures qu’il croisa dans les décombres juste après l’explosion, mais aussi tous ceux qu’il soigna dans les années qui suivirent hantent encore souvent ses nuits, cauchemar au carré.

Alors que dans l’est japonais, on imagine sans la ressentir l’angoisse diffuse des habitants qui doivent scruter l’atmosphère, tentant d’y discerner cette vibration spéciale dont on leur dit qu’elle anime désormais les atomes alentours, jusqu’à imprimer dans ceux qui composent leur corps une danse de Saint Guy un peu trop incontrôlée pour être vraiment festive, il me semblait intéressant de relayer ici cette interview, puisqu’elle témoigne d’une violence nucléaire que partagent les survivants de la bombe A avec les cobayes involontaires des accidents du nucléaire civil : une vie entière pourrie par un compte à rebours flou, imprimant aux années qui restent à vivre un faux rythme obsédant, une absence de perspective d’autant plus étrange qu’elle n’est, en fait, qu’une lucidité accrue face à l’échéance commune de la mort, à ceci près que les autres hommes ont le relatif avantage de pouvoir vivre comme si de rien n’était, oublieux de l’échéance et assurés de pouvoir vivre le temps qu’il reste sans être déjà habités par la mort. Ceux qui ont croisé de plus près les trajectoires désordonnées des particules en furie seront, en revanche, les porteurs conscients de passagers clandestins qui travailleront, leur vie durant, à les faire mourir, à petit feu.

L’interview, parlante, se trouve sur Vice Magazine, ici : http://www.viceland.com/fr/v2n11/htdocs/old-doctor-survived-hiroshima-114.php

Shuntaro Hida a aussi écrit un livre à propos de son expérience post-atomique, Little Boy, Récits des jours d’Hiroshima (1984). Alors que Fukushima Daichi, Onagawa et Tokai sont les nouveaux noms de la sainte Trinity, il me semblait intéressant d’observer un témoignage de cette communion entre les deux formes de l’atome, militaire et civile. On trouve un large extrait de ce livre sur ce lien : http://www.dissident-media.org/infonucleaire/temoig_hida.html

Quels meilleurs jours, aussi, pour lire ou relire Gunther Anders, qui avait saisi, à sa racine, la démesure des projets nucléaires humains ? On conseillera tout particulièrement Hiroshima est partout (1995 en allemand, 2008 en français), un livre qui suit la correspondance entre Anders et le pilote qui était aux commandes de l’avion pilote qui accompagnait l’Enola Gay, Claude Eatherly; mais il semble important de lire aussi La Menace nucléaire, considérations radicales sur l’âge atomique (1981 en all., 2006 pour la traduction). Mais la question du nucléaire est aussi présente dans le fameux Nous, fils d’Eichmann (all.: 1988, fr.; 1999), comme signe d’un processus d’aliénation technique qui n’est certainement pas achevé.

Comment, aussi, en regardant ces villes devenues plaines sur NHK, ne pas penser à certains des premiers clichés effectués sur une Hiroshima comme piétinée par les dieux ? Comment, dès lors, ne pas penser à Yamahata Yosuke, qui fut involontairement le premier photographe des ruines, le premier à poser un regard partageable sur les victimes ? J’ai ressorti de la bibliothèque le livre de Philippe Forest, Sarinagara, dont le sixième chapitre se pose sur Yosuke (à moins que ce ne soit, plutôt, l’inverse), avant que le septième, comme un jour de repos pervers, ne se penche sur le destin de la ville de Kôbe.

Dans ce dernier chapitre, on trouve les lignes qui suivent :

« Partout, toujours, la terre tremble. Ici ou là, une faille se fait, avalant l’un ou l’autre. Et il faut que cette faille soit assez large et engloutisse d’un coup cinq mille vivants pour qu’on se dise que quelque chose vient peut-être de troubler l’ordre ordinaire du monde. Depuis Kôbe, il y a eu d’autres tremblements de terre sur tel ou tel point de la planète et parfois et parfois ils ont été bien plus meurtriers. Je n’en ai pas tenu le compte. En vérité, je leur ai à peine prêté attention : des décombres, le spectacle d’un interminable chantier, des hommes qui se pressent sur des gravats, la pioche à la main, des bulldozers, des chiens qui fouillent entre des pierres, parfois un rescapé au visage anéanti et qu’on arrache à la terre avant de l’exhiber face à la caméra, des camps de toile un peu partout dressés parmi les ruines. De la poussière, des plâtras, des corps couleur de cendre, et c’est tout. L’histoire des hommes est un long séisme à peine interrompu. Entre deux secousses, l’accalmie peut durer des décennies ou des siècles. Mais le moment du désastre vient toujours. L’univers est un vaste vertige. Tout appui se dérobe pour finir. La terre ferme n’offre qu’un répit entre deux catastrophes. Il y a ce grand mouvement de toupie et de balancier qui emporte la planète et qui met tout à terre. Il faudrait pouvoir se représenter l’apparente fixité des choses pour ce qu’elle est : une illusion, l’image arrêtée un instant de la fuite du temps qui porte tout vers le néant. D’ailleurs, il n’y a rien à tirer d’une telle évidence, aucune philosophie à déduire de cette vérité vaine que chaque vie à son tour vérifie. On redresse ce qui est tombé, on enterre les morts et on soigne les blessés, on reconstruit ce qui a été détruit et sur le lieu même de la catastrophe on fait grandir en guise de monuments d’autres bâtiments voués à s’écrouler à leur tour, un jour ou l’autre. On oublie. Aucune place n’est faite dans la mémoire des hommes pour de semblables souvenirs. Ils sont sans emploi. Les victimes des crimes, des guerres, des génocides, tous ceux qui ont souffert de la main de l’homme peuvent instruire le procès de leurs bourreaux et c’est ce procès, lui seul, qui conserve vivant le souvenir de leur souffrance. Mais quel procès intenter à l’ordre cruel et carnassier des choses, à la mécanique nue du monde, au travail du temps ? A qui s’en prendraient les rescapés d’un tremblement de terre ? Autant en vouloir à la mort elle-même. « 

Philippe Forest – Sarinagara, 2004

On ne saurait trop conseiller de lire le reste.

Partager cet article :

Copyright © 2012 Ubris | Créé avec Wordpress 3.0.4 - Thème par miloIIIIVII | Connexion