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Rester vertical

D’Edouard Salier, on connaissait des clips hallucinants pour Massive Attack, des travellings congelés dans des scènes de destruction massive laissées en pause dans le freezer de l’instant. Et puis on avait en mémoire, aussi, des images terrifiantes de terreur lascive, mettant en scène la pulsion scopique qui nous a tous frappés, un certain 11 septembre. 

On en oublierait presque que chez ces vétérans de l’art et de la manière de mettre en scène la musique, il y a encore une puissance de feu créateur à couper le souffle. Du coup, on se promènerait volontiers sans prendre garde sur leurs territoires, regardant innocemment leurs derniers clips, tel que celui qu’Edouard Salier vient de réaliser pour Justice, sans voir qu’il nous tient en joue, et qu’il va nous tirer à vue, nous attrapant par les oreilles comme un lapin scotché dans le faisceau de la lampe torche. 

Love S.O.S. commence par nous séduire. Un corps à peine croyable, une masse humaine semblant tout droit sortie d’une expérimentation labellisée Monsanto, un minotaure élu produit de l’année par les meilleures usines de production de viande, l’oeuvre des salles de sport les moins regardantes sur les moyens, les yeux rivés sur la fin prochaine. Une collection invraisemblable de muscles se lève pour aller vers la scène, quelque chose qui dépasse et de loin la dose prescrite d’hormones mâles se dresse vers le ciel, pus haut encore qu’elle ne le devrait, parce qu’elle est hissée sur des talons hauts qui, à eux seuls, permettent de conjuguer ce roc au féminin. 

Desmond Morris, dans son étonnant ouvrage d’éthologie appliquée au genre humain, Le Singe nu, explique bien comment ça marche, les talons hauts : en surélevant exclusivement le talon, ils déséquilibrent l’être humain qui se juche sur eux, et l’obligent à retrouver l’équilibre en déplaçant vers l’arrière les parties de son corps qui le peuvent. La nature est bien faite, elle nous a dotés d’une masse qui peut aisément être envoyée en arrière de notre axe d’équilibre, au prix, certes, d’une cambrure prononcée. Sur un corps bodybuildé, les fesses ne sont pas un volume suffisamment important pour permettre un tel rééquilibrage dans une posture, disons, naturelle. Alors la cambrure devra être bien, bien marquée. Là réside toute l »étrangeté de ce corps spectaculaire, exposé comme on le faisait jadis des phénomènes de foire, dans une cage de verre, offert aux regards d’un public blasé, même pas inquiet de se trouver en face d’un être à ce point hybride. C’est un peu comme si Ben Grimm s’adonnait sous nos yeux un peu inquiets, au Pole dance. 

Forcément, on est un peu médusé. Ou bien, pour être plus précis, fasciné. Parce que la fascination est ce mélange d’attirance et d’effroi qu’on éprouve dans ce genre de spectacle qui se situe exactement à l’extrémité du continent humain,, mais aussi parce que le fascinus, en latin, c’est le sexe masculin érigé en un faisceau de fibres, l’emblême même du fascisme. Et il y a quelque chose de profondément étrange à voir cette masse gonflée d’hormones, gainée dans sa propre peau, devoir se plier à la contrainte féminine des talons hauts, qui le fragilisent à l’extrême inverse de son indestructibilité apparente, et l’amènent à se contorsionner sur une barre fièrement dressée dans sa pure verticalité, tellement raide qu’elle semble porter, à elle seule, toute la virilité du monde. 

Et on se tient là, si près et si loin à la fois, la caméra nous situant exactement là où on ne devrait pas être, soldant notre désir voyeur, notre pulsion scopique sans que pour autant on puisse coïncider tout à fait avec cet être singulier, parce que tout le met à distance : sa disproportion,  sa fragilité, qui est fonction de sa propre masse, son ambiguïté de genre, sa force, appliquée à un support en apparence si faible, mais aussi des détails qu’on découvre peu à peu, dont cette effrayante balafre qui traverse la moitié de son visage, de la commissure des lèvres à la tempe, comme si une bête plus féroce encore lui avait envoyé en travers de la gueule ce genre de cicatrice que seules les griffes en adamantium savent dessiner dans les chairs et les cartilages. 

On est, c’est le mot, séduit, au sens où ce corps appartient à cette classe d’êtres qui, dans Crash, de Cronenberg, nous amènent à eux par-delà la répulsion que, simultanément, ils nous infligent. 

Est-on toujours puni par là où on a péché ? Il n’est pas certain qu’on puisse universaliser cette règle, mais ce danseur va faire le nécessaire pour nous remettre en place, déchaînant soudainement une violence proportionnelle à la tentation qu’il a pu, auparavant, constituer. De bête de foire soumise aux regards, il se fait Bullhead, taureau lâché dans la foule, renversant l’ordre spectaculaire des choses. A moins, qu’au contraire, il l’accomplisse. Parce qu’après tout, que cherchons-nous, si ce n’est le sale dérapage, le foirage total, le massacre en règle, le jugement dernier en somme ? Tout se passe alors comme si une hiérarchie cosmique qu’on avait jusque là réussi à nier se révélait dans le défoulement de ses propres forces, comme si cet élan vital absorbé par les pulsions morbides du monde du spectacle venait demander réparation, remboursement de sa puissance dépensée en pure perte. 

Protégé derrière l’écran, le plaisir qu’on prend à voir cette force se venger est à la hauteur de la jouissance qu’on éprouvait en le matant mis en scène comme un contraire de lui-même. Pourtant, il ne rejette pas ce qu’on a fait de lui. Il en fait quelque chose qu’on n’avait pas prévu. Et c’est ce même talon haut qui faisait de lui un objet fabriqué pour être contemplé, comme un castrat qu’on aurait dressé aux sports de combat no limit, gavé à la testostérone, gonflé à la protéine et aux anabolisants, qui lui servira d’expédient punitif. Comme Thor est seul dans l’univers à pouvoir soulever son marteau, ce Cosmo Dancer est seul au monde à pouvoir se soulever lui-même sur de tels talons, seul à pouvoir trouver en eux l’outil de son propre accomplissement. 

A l’heure où les clips sont un territoire sur lequel se mène un travail de fond sur le genre, les représentations des unes et des autres, au moment où on suit, de près, ce que propose le duo The Blaze, sur les écrans plus encore, finalement, que dans nos casques, avec un retour parfois ambigu à une forme de virilité qui se développe sur les terrains meubles du « sud », aussi incertains qu’affirmés, la réalisation d’Edouard Salier a le talent de ne pas aller chercher dans un ailleurs faussement réaliste l’insurrection contre les normes instituées. Il crée un espace de fiction, un lieu à vocation narrative, un autre monde en somme, tangent au nôtre comme le sont les trajectoires des comètes, un univers où peuvent se déployer enfin de telles forces titanesques. Et c’est alors qu’on retrouve, comme aux jours qui ont précédé les premiers jours, la puissance révélatrice de cette forme radicale de prophétie rétrospective, le mythe, qui est, tout compte fait, au récit ce que le talon haut est à la chaussure. Passant de l’ombre à la nuit, demeuré enfoui dans le monde fermé de nos fantasmes, cet être n’est finalement, dans sa faiblesse et sa toute-puissance, rien d’autre qu’un corps caverneux. 

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