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Faire masse

Les choses étant ce qu’elles sont, et se déroulant comme elles se déroulent, ça fait quelques jours que je regarde « ce qui se passe » en essayant de ne pas trop trop me dire que je l’avais bien dit. En fait, je ne l’avais pas dit. Ou je l’avais mal dit, ce qui revient au même. D’une part parce que je n’ai convaincu personne, et que je me suis même fâché avec certains, devenant peu à peu insupportable aux yeux de ceux qui ont mieux à faire que se préoccuper, principalement, du sort politique qui est le nôtre. D’autre part parce qu’en fait, je n’avais pas prévu tout ça. Pas prévu que la débâcle irait jusque là. Ce week-end, il fallait se retenir pour ne pas être pris par le vertige de la vengeance en voyant absolument chaque pas effectué par ce gouvernement être anéanti aussitôt esquissé. Désormais, la nomination de Castaner à l’intérieur se situe au croisement de l’Avenue de la Franche Rigolade et du boulevard du Malaise, le petit exercice de style de la Garde des Sceaux au tribunal de Paris flambant neuf, clamant que la réponse du gouvernement, ce serait une main de fer tombant sur l’épaule des « factieux » (à vos souhaits), avait des petits airs de préciosité ridicule, et la virée de Macron sur les boulevards au petit matin, venu se faire applaudir par ses premiers de cordée, ses véritables électeurs finalement – et les seuls – encore tout abasourdis par les péripéties qu’ils avaient fait vivre, la veille, aux gérants de leurs commerces, aura permis à tous de le voir se faire copieusement huer par les gilets jaunes qui traînaient par là, l’obligeant à quitter la rue pour aller se réfugier dans telle ou telle boutique onéreuse et néanmoins ravagée, à battre en retraite dans son milieu naturel. Et son biotope, c’est pas vraiment la rue, on l’a bien compris. 

 

Reste que la politique, ce n’est pas la vengeance, quand bien même elle prend l’apparence d’un Mister Freeze en forme de matraque. Un bon gros retour de bâton, quand bien même il tombe bien comme il faut en travers des tibias, ne tient lieu ni de programme, ni de véritable prise du pouvoir. Il va donc falloir voir plus loin, au-delà des ronds-points, par-delà les bretelles d’autoroutes, derrières les Champs-Elysées, après l’Arc de Triomphe, construire quelque chose, organiser le pouvoir, distribuer des responsabilité, des moyens, des budgets, des places dans une hiérarchie, parce qu’il y a toujours un lendemain, et qu’on a toujours intérêt à surveiller un peu ceux qui tirent les marrons du feu. A la fin, quand on est des dizaines de millions, il est illusoire de supposer que le pouvoir sera réparti de façon égalitaire. Notre gouvernement actuel le sait bien, lui qui se sait minoritaire, mais détient un pouvoir qu’il imagine pouvoir conserver encore quatre ans : à la fin, quoiqu’il arrive, c’est toujours quelques uns contre tous les autres. 

Photo de Lucas Barioulet

Justement, en ce moment, les incroyables chiffres mesurant le soutien qu’a, dans l’opinion, le mouvement des gilets jaunes, la présence, courageuse et insistante, de ces insoumis (le mot désigne quelques autres, mais il n’a pas été privatisé, pas plus que « républicain » ou « randonneur »), pourrait faire croire que le caractère massif de ce mouvement, la foule incroyable de ceux qui ne vivent leur vie en ne gagnant que 850€ par mois (ils sont plus de 5 millions dans notre beau pays), suffirait à eux seuls à plier l’affaire, à écraser toute forme de résistance sur son passage. 

Il n’en est rien. 

Tout le monde est tombé sur le dos de Jean-Michel Aphatie aujourd’hui, parce qu’il pointait le caractère hétéroclite de ce soulèvement, et des demandes qui vont avec. Mais il n’a pas complètement tort. A un moment, ça va poser un problème. L’ouvrier qui veut que son salaire soit augmenté n’a pas les mêmes intérêts que le petit patron qui considère qu’il paie trop de taxes. Il n’a pas tort, mais il n’ pas raison ici, et maintenant, ni absolument. Dans le flot de la lutte, les intérêts particuliers peuvent disparaître pour laisser place à l’expression d’un même raz-le-bol, quand bien même il a chez les uns et chez les autres des causes différentes. Et dans la réflexion politique, il sera nécessaire de trouver un mode d’existence commune qui satisfasse les intérêts des uns, et des autres. Ce sera le temps de la négociation, du donnant-donnant, du rapport de force aussi, un peu, qui n’aura de sens politique que dans la recherche d’un accord final qui ne suscite pas, à son tour, de rancoeurs. Alors, la masse n’existe plus, elle se parcellise pour ne plus se reconnaître comme un tout unifié, comme un seul et même bras, une seule et même force tendant vers le même but. C’est alors que les petits malins peuvent venir piller les acquis, et réinstaller un pouvoir qui avait perdu, le temps que la vague passe, pied. 

Simone Weil, qui en a connu des combats, personnels et collectifs, qui en a vu, des peuples lutter pour la justice, et contre l’infamie, a eu l’occasion de voir comment ça se passe, avant, pendant, et après la lutte. Elle a su, aussi, analyser quelle est la force de la masse, et en quoi elle est, aussi, sa faiblesse. Ce qui suit est tiré d’un texte écrit en hiver 1937, intitulé Méditation sur l’obéissance et la liberté. Et il a peut-être quelque chose à voir avec ce qui se passe, pour le meilleur et pour la suite : 

« Puisque le grand nombre obéit, et obéit jusqu’à se laisser imposer la souffrance et la mort, alors que le petit nombre commande, c’est qu’il n’est pas vrai que le nombre soit une force. Le nombre, quoi que l’imagination nous porte à croire, est une faiblesse. La faiblesse est du côté où on a faim, où on s’épuise, où on supplie, où on tremble, non du côté où on vit bien, où on accorde des grâces, où on menace. Le peuple n’est pas soumis bien qu’il soit le nombre, mais parce qu’il est le nombre. Si dans la rue un homme se bat contre vingt, il sera sans doute laissé pour mort sur le pavé. Mais sur un signe d’un homme blanc, vingt coolies annamites peuvent être frappés a coups de chicotte, l’un après l’autre, par un ou deux chefs d’équipe.

La contradiction n’est peut-être qu’apparente. Sans doute, en toute occasion, ceux qui ordonnent sont moins nombreux que ceux qui obéissent. Mais précisément parce qu’ils sont peu nombreux, ils forment un ensemble. Les autres, précisément parce qu’ils sont trop nombreux, sont un plus un plus un, et ainsi de suite. Ainsi la puissance d’une infime minorité repose malgré tout sur la force du nombre. Cette minorité l’emporte de beaucoup en nombre sur chacun de ceux qui composent le troupeau de la majorité. Il ne faut pas en conclure que l’organisation des masses renverserait le rapport ; car elle est impossible. On ne peut établir de cohésion qu’entre une petite quantité d’hommes. Au-delà, il n’y a plus que juxtaposition d’individus, c’est-à-dire faiblesse.

Il y a cependant des moments où il n’en est pas ainsi. À certains moments de l’histoire, un grand souffle passe sur les masses ; leurs respirations, leurs paroles, leurs mouvements se confondent. Alors rien ne leur résiste. Les puissants connaissent à leur tour, enfin, ce que c’est que de se sentir seul et désarmé ; et ils tremblent. Tacite, dans quelques pages immortelles qui décrivent une sédition militaire, a su parfaitement analyser la chose. « Le principal signe d’un mouvement profond, impossible à apaiser, c’est qu’ils n’étaient pas disséminés ou manœuvrés par quelques-uns, mais ensemble ils prenaient feu, ensemble ils se taisaient, avec une telle unanimité et une telle fermeté qu’on aurait cru qu’ils agissaient au commandement. » Nous avons assisté à un miracle de ce genre en juin 1936, et l’impression ne s’en est pas encore effacée.

De pareils moments ne durent pas, bien que les malheureux souhaitent ardemment les voir durer toujours. Ils ne peuvent pas durer, parce que cette unanimité, qui se produit dans le feu d’une émotion vive et générale, n’est compatible avec aucune action méthodique. Elle a toujours pour effet de suspendre toute action, et d’arrêter le cours quotidien de la vie. Ce temps d’arrêt ne peut se prolonger ; le cours de la vie quotidienne doit reprendre, les besognes de chaque jour s’accomplir. La masse se dissout de nouveau en individus, le souvenir de sa victoire s’estompe ; la situation primitive, ou une situation équivalente, se rétablit peu à peu ; et bien que dans l’intervalle les maîtres aient pu changer, ce sont toujours les mêmes qui obéissent.

Les puissants n’ont pas d’intérêt plus vital que d’empêcher cette cristallisation des foules soumises, ou du moins, car ils ne peuvent pas toujours l’empêcher, de la rendre le plus rare possible. Qu’une même émotion agite en même temps un grand nombre de malheureux, c’est ce qui arrive très souvent par le cours naturel des choses ; mais d’ordinaire cette émotion, à peine éveillée, est réprimée par le sentiment d’une impuissance irrémédiable. Entretenir ce sentiment d’impuissance, c’est le premier article d’une politique habile de la part des maîtres. »

Photo de Lucas Barioulet

Les photos saisies sur le vif dans les rues de Paris, lors des manifestations des gilets jaunes ont pour auteur Lucas Barioulet, dont je suis le travail autant que je peux, parce qu’il est souvent là où il faut, et qu’il sait capter les actes, les gestes, la présence. Et il prend, souvent, des photos saisissantes la nuit. On peut, entre autres, suivre son travail sur son site : https://www.lucasbarioulet.com/

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