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Entretiens avec un vampire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »24 novembre 2010

Evidemment, comme on pouvait trouver les crises d’hystéries collectives devant les cadeaux de Miss Winfrey pas vraiment passionnants, je crains le pire avec ce qui suit.

Mais je pris l’honorable audience de bien vouloir me prêter des intentions pas si anecdotiques que ça : qu’on nous transforme en gobeur de marchandise n’est pas anodin. Et dans ce qui suit, qu’on fasse de nous des êtres indifférents à l’humanité même ne l’est pas plus.

Evidemment, on pourrait s’intéresser davantage aux réformes de la retraite, aux plans de rigueur qui vont nous pleuvoir dessus, à l’apparition de phrases qui nous éclairent un peu la voie pour les années qui viennent (je sais pas, moi, par exemple, Eric Zemmour regrettant, Samedi soir dernier, que les chômeurs ne crèvent pas de faim, parce qu’au moins, comme ça, ils ne pourraient pas refuser les « offres » qu’on leur propose), ou Anne Sinclair venant faire la campagne de son associé en vantant le courage du peuple grec qui accepte les conditions de vie que la « communauté internationale » lui impose (si ça n’éclaire pas notre lanterne, ça…).

Mais j’ai la faiblesse de penser qu’entre ces dispositifs, ces plans, ces mégastructures politiques et des moments très cons où on offre des cadeaux à des gens sur un plateau télé, ou bien ce dont il va s’agir dans ce qui suit, il y a un tout. Ce ne sont pas des éléments séparés les uns des autres. Ils ne sont pas nécessairement orchestrés, mais ils appartiennent à une même logique qui consiste à asservir en abrutissant.

Et ça m’intéresse, y compris dans les détails, parce que je trouve ça soigné, la manière dont on s’occupe de nous.

Alors, aujourd’hui, accroche toi lecteur intransigeant, parce que ça va aller encore un peu plus loin dans l’anecdotique.

Avez-vous eu l’honneur d’être présenté à Anne-Solenne Hatte ? Si vous l’avez déjà entrevue et que ce genre de personne vous attire, il est probable que vous ayez envie, mais il est aussi probable que cette envie soit déçue.

Car à voir ce qu’on en voit sur itele, Anne-Solenne Hatte n’est pas le genre d’être auquel on puisse être présenté. Bien entendu, nous ne parlons que du personnage fabriqué par la chaine qui le met en scène, itélé. De l’actrice éventuellement cachée derrière cette marionnette, nous ne savons rien, même si quelque chose nous dit que la surface visible doit être étonnamment proche de l’objet qu’elle recouvre. L’émission dans laquelle apparaît cette personne s’intitule le JT décalé. Evidemment, il faudra s’entendre sur le fait qu’ici, le mot « émission » désignera le simple fait d’envoyer un signal vers un récepteur ; quand les antennes d’itélé diffusent l’image d’Anne-Solenne Hatte, c’est un peu comme si la chaine était prise en flagrant délit d’émissions nocturnes, éclaboussant le visage de l’audimat de cartes de France soulageant la chaine de quelques minutes diffusées à bon compte, et délestant le public d’une part de ses tensions nerveuses.

Tous ceux qui ont entrevu ne serait ce que quelques secondes de ces minutes de vide que constitue ce JT décalé ont pu constater que la manière dont ce programme est filmé est très particulière, caractérisée par un détail étrange, qu’on retrouve dans d’autres productions télévisuelles : le montage multiplie les plans de coupe cadrant Anne-Solenne Hatte de profil, ou de trois quart, parfois même en trois quart arrière tandis qu’elle pousuit son propos, comme si de rien n’était.

A vrai dire, l’impression exacte que cela donne, c’est qu’on croirait la regarder à son insu.

Comme si on n’était pas là.

Et à vrai dire comme si elle n’était pas là non plus.

Un objet regardé par des absents. La vierge mise à nu par ses prétendants.

Un porno, en somme, puisque c’est typiquement ce dispositif qui est mis en œuvre : regarder comme si on y était, mais sans y être, ce qu’on ne devrait théoriquement pas voir, et faire ainsi de ceux qu’on regarde des objets. Anne-Solenne Hatte est bien là comme corps, mais elle se réduit à cela, et le dispositif de caméras qui le plus souvent ne visent pas le regard, mais attrapent cette figure parlante de biais, en douce, sans qu’elle s’aperçoive, accomplit totalement la dépersonnalisation, mettant l’objet à portée de vue, lui enlevant la possibilité de faire barrière de son regard à notre propre vue.

Mieux. Elle parle, mais ne dit rien. Au contraire, elle prend grand soin de mettre en évidence le fait qu’elle lise un prompteur, dont toute la mise en scène signifie qu’elle ne l’a pas écrit. Peu importe d’ailleurs, puisqu’en fait, ce qu’elle dit n’a strictement aucun intérêt, et ce qu’elle montre n’a aucune valeur. Tout est anecdotique, il n’y a rien à voir et tout est concentré sur le fait de voir cette absence d’objet.

C’est peut être horrible à dire, mais même en tant qu’objet, Anne-Solenne Hatte est déceptive. On la voit, certes, mais on n’a pas tellement envie de la regarder, puisqu’elle donne peu à voir. Aucune intention, ni dans le regard ni dans la voix, aucune présence, aucune exposition physique. Itélé a réussi à caster le néant en personne, ce qui n’était pas forcément facile dans une époque où le premier venu transpire par tous les pores la volonté d’imposer aux autres sa présence. A ce titre, Anne-Solenne Hatte, c’est un peu le loft-story du pauvre, ou l’accomplissement terminal des dispositifs de surveillance voyeuristes. Le Big Brother introduit aux forceps en moi is watching her, et elle fait comme si elle ne le savait parce qu’en réalité, elle peut se permettre d’être totalement insouciante, puisqu’elle n’a strictement rien à cacher : ce qu’elle diffuse n’a absolument aucun intérêt, et elle se contente de faire la promotion du vide, afin d’en remplir les cerveaux disponibles. Elle est l’image même de cette disponibilité, de cette attention méticuleuse (écoutez la manière précise dont elle est se croit obligée de décrire avec précision les scènes qui vont être diffusées, alors que de toute évidence, même les plus faiblement pourvus en neurones pourraient se débrouiller tout seuls avec les images, mais non, il faut montrer qu’on va s’arrêter sur le rien, qu’on peut même le raconter, le décrire comme quelque chose qui vaut qu’on s’y arrête) au rien. La preuve, la séquence porte tout de même le titre « JT ».

Le risque, c’est de se contenter d’être atterré devant le vide de ces émissions. Mais là n’est pas vraiment la nouveauté du propos. Que la télé soit le plus souvent vide, on s’y est fait (on conseillera les soirées avancées d’NRJ12, d’ailleurs, qui sont édifiantes, mais je bosse actuellement sur un projet de récit intégral et factuel d’une journée d’une de ces chaines là, pour mieux mettre le doigt sur ce qu’on propose à « la jeunesse »), et l’objet est fascinant précisément pour ça : tout ça pour ça. Toutes ces technologies accumulées pour rien. De la diagonale géante pour avoir une tête d’Arthur d’un mètre cinquante de large qui débite des conneries sur des émissions connes du passé. Bientôt, Cauet sera en 3D dans notre salon, et il a sans doute été nécessaire d’emmerder tous les petits vieux pour qu’ils puissent regarder les chiffres et les lettres en numérique. Mais tout ça, on s’y fait. Et à strictement parler, ce n’est pas une télé plus intelligente qui aiderait à vendre davantage de technologie.

En revanche, le « JT décalé » est de bout en bout la mise en scène de l’objectivation de l’humain. Et on n’en est même plus à se soucier du fait qu’il s’agisse d’une femme. Le problème n’est plus là puisque l’empire de domination et de réduction de l’humain à ce qui est moins qu’humain touche tout le monde. Il s’agit peu à peu, à travers les séquences les plus anodines, présentées comme quelque chose d’intéressant, de nous habituer à regarder l’homme comme ça, y compris quand il se sait regardé. En somme, bien plus que n’importe quel film porno, Anne-Solenne Hatte initie au manque total de pudeur, elle nous apprend à ne plus détourner le regard, elle se donne comme pleinement objet posé devant nous, privé de tout regard, puisque non seulement elle ne voit pas à quel point les images qu’elle propose sont ineptes, mais elle doit les raconter, comme si elle ne les voyait pas.

Aussi curieux que ça puisse paraître, le JT décalé est une émission de télévision pour aveugles, et pour rendre aveugles ceux qui ne le sont pas déjà.

En somme, le JT décalé d’Itélé réussit cet exploit paradoxal, à la télévision, d’abolir toute forme de regard, transformant l’acte de voir en pure présence autiste d’humains posés les uns à côté des autres, ne communiquant plus qu’au sens où les relais s’assurent les uns les autres de leur proximité et de leur présence sans jamais pouvoir cerner exactement où ils se trouvent. Que les relais s’en foutent, c’est dans la nature des choses. Qu’on obtienne cette même indifférence des humains entre eux, voila qui relève d’une culture que ces émissions, et quelques autres installent en nous.

Allez,

Avoue

Tu te demandes pourquoi un tel titre ? A strictement parler, devant un tel vide cet article ne devrait même pas avoir de titre. Il aurait fallu le publier sans même l’écrire. Mais comme il fallait bien le titrer, je me suis juste appuyé sur un détail de la biographie de notre hotesse du jour. En effet, Anne-Solenne Hatte est aussi comédienne de théâtre et elle joua dans une pièce intitulée Dialogues avec l’ange.

Je me suis dit que d’une certaine manière, ça ne pouvait pas s’inventer.

Je le disais en préambule, le monde est un tout. On est mis devant le fait accompli.

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Cruise Control (sex over the phone)

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 1 commentaire »28 octobre 2010

Attention, si vous êtes simultanément propriétaire d’un iphone, hétérosexuel et sexuellement un peu frustré, ce qui suit pourrait vous faire balancer votre bel et onéreux (beau, parce qu’onéreux, en partie, d’ailleurs) objet par la fenêtre. Avant tout geste irréparable, tentez de vous souvenir que ce n’est, à la base, qu’un téléphone, et que le détruire vous couperait encore un peu plus du monde, et on sait que les contacts tiennent parfois à peu de choses…

Pour peu qu’on passe parfois par des phases de franche prédation, on peut certains jours regretter que les humains ne soient pas dotés d’un flair un peu plus puissant en matière de phéromones sexuelles. Quand, coincés dans un métro bondé, certains se mettent à penser que dans la rame dans laquelle ils viennent de s’entasser, il doit bien y avoir une poignée de personnes qui seraient tout à fait partantes pour faire connaissance de plus près, sans savoir lesquelles, et sans pouvoir faire un sondage, covoiturier par covoiturier, pour distinguer lesquels seraient consentants, ils se disentt qu’il y a des occasions qui se perdent, et que la teneur de cette vie en sensualité pourrait soudainement s’accroître pour peu que quelque chose puisse venir leur indiquer quelles sont ces perles rares qui gravitent 24h/24 autour d’eux, incognito, tandis qu’elles ignorent elles aussi qu’il y a aux alentours des candidats à la rencontre fortuite. Parce que ce qui est valable dans le métro l’est aussi dans la rue, dans un concert, dans une réunion de parents d’élèves, à la messe, à la mosquée, dans une manif’, dans la salle d’attente du médecin, partout. Nous croisons chaque jour des dizaines de personnes qui voudraient bien, mais faute de pouvoir les discerner du tout venant, nous naviguons un peu autistes, incapables de capter les signaux de détresse lancés par la libido de nos semblables.

Pour ceux qui souffrent de cette ultra moderne solitude, l’iphone peut devenir une sorte de sixième sens suffisamment aiguisé pour offrir à leur vie cette chaleur humaine qui leur manquait jusque là. Le principe est simple, et on se demande comment personne n’y avait pensé jusque là (à vrai dire, d’autres y avaient déjà pensé, mais apple se décide un peu tardivement à ouvrir la frontière de ses apps’ à des propositions qui pourraient ne concerner que les adultes consentants. Et mine de rien, voila qui va sans doute provoquer des vagues d’effrois parmi les utilisateurs d’iphones qui jusque là semblent naviguer dans un monde d’applications que Oui-Oui lui même pourrait utiliser sans avoir de problèmes de conscience. Mais la concurrence, elle, ne s’embarrasse pas de questions éthiques, et de toute évidence, les applications de ce genre seront demain monnaie courante (on imagine d’ailleurs mal qu’elles soient à l’avenir toutes gratuites, puisque s’il y a bien quelque chose pour quoi les êtres humains sont capables de payer, c’est cette ressource gratuite mais répondant elle aussi à sa manière aux lois de l’offre et de la demande qu’est le sexe). Alors Apple préfère devancer que poursuivre et autorise donc cette nouvelle application :

Grindr

Si on résume, c’est un radar pour cibles consentantes.

Le principe est simple : inscription, description (de manière évidemment avantageuse), indiquer en gros ce qui est cherché comme type de partenaire et d’activités, et ensuite, comme l’iphone est en permanence géolocalisé et que ceux des autres utilisateurs le sont aussi, apparaissent sur la carte, sur l’écran, là, dans la main, tous ceux qui sont susceptibles d’être partants pour passer un moment avec vous. En gros, Grindr, ça permet de transformer un iphone en tour de contrôle repérant des kilomètres à la ronde la moindre pulsion compatible avec les siennes propres. Ensuite, il n’y a plus qu’à jouer les contrôleurs aériens de son propre désir. Et autant dire que les catastrophes aériennes sont fréquentes dans ce genre d »espaces aériens.

Ca y est, tu es en train de comprendre ce que peut être la réalité augmentée : ton quartier n’est soudainement plus un quartier, il vient de devenir un vivier de partenaires potentiels. Enfin ! Tu ne vas plus croiser des copains de jeux déguisés en piéton lambda, puisque tu sauras à l’avance que lui, là-bas, qui se promène dans ce parc, que lui par ici qui se tient accroché à cette barre dans le troisième wagon du métro, et lui, cible localisée sur l’écran de l’iphone en mode carte, qui se déplace à 300km/h entre Paris et Lyon, et se trouve donc dans le même TGV que toi, tous ces inconnus ne sont pas n’importe qui, ce sont des personnes qui veulent bien, qui ont maintenant, là, tout de suite, la même envie que toi, et surtout, qui t’ont vu, toi aussi, sur leur propre écran, proie consentante qui s’est posée là, avec son gros panneau indicateur au dessus de la tête, « avis aux amateurs ». Il sait, tu sais, les présentations sont faites, et le bon vieux fantasme (un inconnu s’approche et dis juste « Bonjours, je crois qu’on s’est compris ? ») peut enfin se réaliser, au prix d’un tout petit trucage pour lequel tout le monde est consentant.

Magique, n’est ce pas ?

Ou pas.

Parce que bien entendu, une fois localisé par la terre entière comme « consentant », mais aussi une fois repéré par les autres comme faisant partie des « voyants », ceux qui sont autorisés à voir dans la rue ceux qui font partie du cercle fermé des initiés, si, en mode grossissement maximal sur la carte tu vois les symboles qui s’approchent du tien changer brusquement de trottoir, alors tu sauras que là comme ailleurs, être consentant et repérable dans l’espace ne suffit pas pour rendre tout le monde désireux de partager ce consentement.

Pire encore : si ce service peut effectivement permettre à des personnes qui souffrent de solitude (et bien entendu, le fait qu’il s’adresse pour le moment uniquement à la « communauté » gay (qui, si elle était vraiment une communauté, n’aurait pas besoin de ce genre de gadget), plaide dans le sens de ce genre d’utilité sociale), il peut aussi en faire de jolie cibles, et à voir comment les gens sont déjà bien naïfs avec Facebook, on ne peut que craindre ceux qui vont se poser au beau milieu d’un stade, un soir de match, et vont lancer l’appli pour voir s’il n’y a pas quelque part dans les tribunes, un partenaire potentiel. En terme d’affichage, ce sera exactement comme si ils dépliaient au dessus d’eux une immense pancarte, visible depuis la lune, indiquant au monde entier « Je suis gay, et mes chargeurs sont pleins, venez les vider SVP ! »,

On le sait depuis Foucault, les processus de contrôle se présentent de moins en moins comme des dispositifs contraignants, inquisiteurs et violents. Nous ne leur obéirions pas et il faudrait dépenser une énergie folle à les déployer. En revanche, ces mêmes dispositifs deviennent redoutables dès l’instant où ils se contentent de faire du stop devant le véhicule de rêve que constituent nos désirs. Inutile de dire que Grindr fait évidemment partie de cette gamme de techniques qui font bien mieux parler qu’une séance de torture, et qu’on n’imaginerait pas, en Iran par exemple, pouvoir convaincre les gays de se faire badger et géolocaliser 24h/24 (ou uniquement quand ils ont envie de tirer un coup, ce qui est tout compte fait encore plus fort !).

Ainsi, les techniques permettent de rejouer sans cesse la grande scène de la reconnaissance pour les populations stigmatisées : d’un côté, la technique n’existe que parce que ces personnes là ne peuvent pas être ce qu’elles sont au grand jour, et qu’on les oblige à se camoufler, de l’autre, on leur donne les objets techniques qui peuvent leur permettre de se reconnaître entre eux (et il faut reconnaître qu’être gay est un stigmate particulier, puisqu’il est invisible, y compris pour les principaux concernés), mais qui permettent aussi d’apposer sur eux cette marque qui permettra peut être plus tard de les stigmatiser davantage encore.

Reste maintenant à offrir ce moyen de repérage aux hétéros aussi. Ca donnera ça : d’abord, les classiques, en particulier la nécessité d’offrir le service aux femmes et de le vendre aux hommes, car dans tous les produits de ce genre, la marchandise, ce sont les femmes. Mais le plus intéressant sera de jeter en pâture les quelques femmes un peu aventureuses ou simplement libérées non seulement aux hommes suffisamment prédateurs pour dépenser du fric pour voir apparaître sur leur écran de portable une poignée de sigles désignant des femmes « qui veulent bien », mais aussi à celles des femmes qui ne s’inscriront que pour mieux confondre ces trainées qui ne se refusent ni aux hommes, ni à leurs propres désirs. On comprend mieux dès lors pourquoi ces dispositifs sont tout d’abord réservés à la population gay : ils ne mettent alors en évidence que la possibilité de révéler une population encore souvent cachée, et de lui donner une visibilité qui peut être recherchée pour de multiples raisons, parfois tout à fait opposées. Le passage au monde straight de ces techniques révèle quelque chose de tout à fait différent, puisqu’il dévoile les inégalités qui demeurent au sein même de la classe dominante, dans l’économie du désir. On le devine aisément, femmes et hommes n’utiliseront pas Grindr à égalité avec les hommes, à tel point qu’on devine aisément que le service devra mettre en place un système leur garantissant un minimum de protection, à tel point même que les hésitations à proposer ce service aux hétérosexuels tient sûrement à une prudence juridique qui veille à ne pas se mettre en situation d’être accusé d’avoir mis des femmes en danger.

On imagine bien que nombreux sont ceux qui, hommes ou femmes attirés les uns par les autres, aimeraient pouvoir repérer tel ou telle partenaire pour partager quelques attouchements, ou plus si affinités. On peut simplement craindre que les cartes du désir ne soient pas exactement conformes au territoire lui-même, ne serait ce que parce qu’avec grindr, on fait partie de la carte tout comme on est position de la scruter. Mais repérer du ciel sa proie n’est un jeu du désir que si on se sait soi même aussi repéré par les balises et les satellites mis au service de ceux qui peuvent nous viser dans la rue comme un gibier potentiel. Grindr rejoue en ce sens l’expérience qu’avait permise à ses débuts internet : devenir l’objet d’un autre, se laisser viser comme objet et construire ainsi sa propre subjectivité, en faisant la part en soi de ce qui est sujet, et de ce qui ne l’est pas, pour ensuite synthétiser le tout et pouvoir dire « c’est moi », à cette nuance près que le mouvement est exactement inverse : internet nous délocalise totalement, diluant notre présence dans ce qu’on pour une fois nommer avec pertinence le « cyberspace ». Grindr au contraire relocalise le désir qui d’habitude est dilué et anonyme dans l’espace qui fait les hommes distants. Il n’est pas certain que cette inversion du processus soit un mal en soi; on peut en revanche penser qu’avoir conscience de cette inversion soit nécessaire pour jouer de ce service sans en être soi même le jouet.

Alors, pour ceux qui aimeraient se fondre sous la forme d’un POI parmi d’autres dans le décor des googlemaps, voici l’adresse dématérialisée qui permettra de les repérer dans le monde tout à fait physique : www.grindr.com

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Peeping Tom

Par Youri Kane Catégorie : INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 3 commentaires »20 octobre 2010

Comme tout tenancier de bar doit bien, de temps en temps, se demander ce que ses clients viennent chercher dans son rade, le tenancier de blog ne peut pas s’empêcher de jeter un coup d’oeil sur les raisons qui amènent ses lecteurs à venir le lire.

On en connait évidemment qui viennent juste pour trouver des bonnes raisons de s’énerver (on le remercie); on en connait aussi qui viennent dès qu’ils ne se donnent pas pour défi d’effectuer en un week-end des travaux universitaires qui demanderaient à un homme normalement constitué une année de travail (et on le remercie aussi); on en connait qui viennent quasiment à jour et heure fixe de lastfm pour venir jeter un coup d’oeil (et on le remercie aussi); on a repéré quelques anciens élèves, quelques auteurs d’autres blogs, quelques partenaires de pensée (et on remercie tout ce petit monde qui constitue la petite trentaine de visiteurs quotidien de ce bar suffisamment peu peuplé pour que chaque client puisse y avoir sa bouteille personnelle).

Mais en dehors des habitués, comment les autres atterrissent ils dans les parages ? En faisant des recherches sur Google.

Et là, on découvre avec un certain effroi que la plupart des visiteurs de ce blog sont en réalité des naufragés, et qu’ils ne doivent pas tellement y trouver ce qu’ils cherchaient. Ainsi, si une écrasante majorité ont surfé sur une requête simple, rédigées sous la forme « ubris » (que cherchaient ils ? Aucune idée ! Ils ne laissent pas de commentaire du genre « Ah parfait, je cherchais la définition de l’ubris, et je suis tombé sur un tract de la gauche unitaire, merci beaucoup ! »), en seconde position, on trouve une recherche bien plus précise, qui porte sur la transformation de Buck Angel, acteur transgenre de porno. Est ce que les autres recherches sont plus politiques, ou philosophiques ? Pas vraiment quand on se rend compte qu’un très vieil article qui évoque Arlette Chabot attire d’obscurs individus qui cherchent, une main sur la souris, l’autre dans le caleçon, les mots « Arlette Chabot + »petite tenue »" sur le net (oui oui, le monde est une merveille de diversité).

Bref, on le devine, le tag d’article parfait est celui qui tisse un filet apte à capturer des nageurs qui naviguent en eaux troubles, et si ces eaux manquent un peu de clarté, on le sait depuis que Renaud nous l’a appris, c’est que les poissons y baisent dedans. Bref, le sexe demeure la première raison d’être d’internet, et il est assez réjouissant de se dire que même les plus sérieuses pages sont en fait souvent visitées par des types qui sont en fait à la recherche d’un petit supplément d’âme dans leurs activités de remplissage de corps caverneux.

Dès lors, « letagparfait« , c’était le nom idéal pour un site qui, justement, se donnerait comme mission de s’intéresser sans être simplement complaisant, à cette frange un peu particulière du film qu’est le porno. J’ai bien une vague rubrique « intelligent porno » qui traine dans un coin des catégories, mais elle est pour le moins délaissée (j’ai quelques idées pour la remplir, à vrai dire, mais ce n’est pas ma priorité). Là, le blog d’Agnès Giard, les 400 culs, trouve son fucking buddy occasionnel, puisqu’une équipe de rédacteur s’attaque à cet embranchement un peu honteux du cinéma, celui qu’on met un peu à part dans les repas de mariages, le X. Pas seulement la vidéo, d’ailleurs, mais plutôt tout ce à quoi le sexe peut s’attacher, c’est à dire, en gros, tout.

D’ailleurs, à la réflexion, les présocratiques, s’ils n’avaient pas été un tout petit peu lobotomisés par une manière légèrement contraignante de pratiquer le sexe de manière finalement surtout pédagogique, auraient peut être eu l’idée, au moment de chercher ce qui pouvait constituer l’élément fondamental de la nature, le cinquième élément, qui ne serait ni l’eau, ni la terre, ni le feu, ni l’air, mais qui les constituerait tous, la quintessence de l’univers, d’identifier le sexe. Dans le conte pour enfants de Besson, tout le monde a d’ailleurs bien compris l’image subliminale des sortes de parpaings antiques qui ont des petites bites qui se dressent vers le ciel pour la jouissance cosmique, non ? Bref, si les physiciens de Millet avaient connu la règle 34 de l’internet ( « If it exists, there is porn of it. No Exceptions« , ce qu’Héraclite aurait traduit par « Rien de ce qui est n’est sans être accompagné de sa version sexuelle, sans exception »), alors l’histoire de la philosophie aurait été radicalement différente, et Socrate aurait pu se contenter de se laisser séduire par les jeunes gens alentours sans nécessairement avoir comme méthode de drague de faire mine de vouloir leur tirer les vers intelligibles du nez.

Mais revenons au tagparfait.

Au premier abord, c’est très agaçant, parce que c’est intelligemment fait, et qu’on aimerait bien avoir fait soi même les choses intelligemment faites. Le ton est complice, ça pense sans prendre de postures réfléchies, ça n’oublie pas ce dont ça parle, ça revient le plus souvent sur sa cinquième patte après avoir effectué des paraboles autour de l’obscur objet du désir. Ca ne se prive pas non plus de regarder droit dans les yeux du lecteur, aussi bien dans les meilleurs moments que dans les petites phases d’auto humiliation; comme dans les pornos, justement. C’est, en somme, contemporain, au sens où ça sait très bien ce qu’on peut chercher dans ce genre de production, et dès lors, ça se permet de voir, à travers les expériences évoquées, comment le spectateur, c’est à dire, nous tous, peut être envisagé globalement à partir de ses pratiques intimes. Et c’est finalement bel et bien d’anthropologie qu’il s’agit, puisqu’on y découvre l’homme tel qu’il ne se connaît pas officiellement lui-même, un peu comme si on se mettait à écrire un guide du routard de sa propre libido à l’écart des circuits touristiques déjà mille fois parcourus.

Comme porte d’entrée, je conseillerais assez volontiers les articles écrits par l’auteur Gonzo, c’est toujours bien vu et il y a quasiment une idée rédactionnelle par phrase. Du coup, l’écriture est particulièrement adaptée à son objet, laissant de côté toutes les scènes d’exposition (en gros, c’est l’inverse de ce qui se passe ici, où on ne coupe rien, si vous en avez marre de ce style, je vous conseille d’aller faire une cure d’écriture qui va à l’essentiel sur letagparfait), toutes les transitions, pour aller directement à l’os qu’on a envie de ronger, l’expérience elle-même. Alors, évidemment, puisqu’il s’agit de sexe, on pourrait craindre que ça soit rapidement vulgaire, mais l’écrit sauve tout : même allant à l’essentiel, et même attentif à la manière dont le sexe est vécu, il s’agit de parler du cul, de le mettre en mot, et donc de s’élever au dessus de la chose. Pour autant, ça ne fait pas de chichis, ça ne se perd pas en métaphores, mais ça parle. Et depuis Platon et son Banquet, on sait que c’est dans la parole que réside le véritable érotisme et l’envol, aussi bien de la chair, quel que soit son calibre, que de l’âme (qui n’a pas de taille, ce qui lui évite de devoir être à tout prix TTBM pour atteindre le septième ciel; bonne nouvelle dès lors, tout le monde a sa chance !). Le tagparfait, qui établit patiemment une cartographie des pratiques solitaires, est alors un moment dialectique du transport amoureux.

Et si on devait fournir une preuve du caractère finalement spirituel de l’entreprise lancée par ces explorateurs du runing tag, c’est que la page « à propos » de leur site dit la chose suivante : « Un tag parfait, les quinze minutes de recherche avant ta petite mort. » La petite mort d’un côté, la pensée comme apprentissage de la mort de l’autre. On est toujours dans les passages, dans les coins sombres juste illuminés à la faible lueur du désir.

« Tu ne seras plus seul« , ce sont les derniers mots de cette présentation. On a l’impression de deviner enfin qui est ce « on » qui vient libérer le prisonnier décrit par Platon au fond de sa caverne.

On n’a plus qu’à se laisser prendre par la main, et plus si affinités.

Illustration tirée du travail de Bronwen Hyde, qu’on peut retrouver ici : http://www.bronwenhyde.com

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Au village global, sans prétention, j’ai mauvaise réputation

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 5 commentaires »13 octobre 2009

Ainsi va la vie :

Jeudi 8 Octobre, 20h. : Frédéric Mitterrand, lauréat du casting organisé par la Présidence afin de trouver de nouveaux talents (à croire que la majorité en détient fort peu !), doit se défendre des accusations de pédophilie lancées à demi-mots (ou plutôt à double-mots, puisqu’on en rajoute à ceux que le ministre à lui même écrits, mais 091bc5440296cc0e41dd60ce22fbaf88-1en même temps, il faut avouer qu’il écrit à demi-mots précisément pour n’en pas dire assez, alors…) par une militante FN qui semble persuadée d’avoir, dans ses veines, un sang, un pur, abreuvant les sillons de son opportunisme, une digne fille de son père. Face à une Laurence Ferrari qui semblait assez embarassée de voir débarquer sur son plateau de JT un invité venu raconter sa souffrance d’homme mondain homo, menant une vie tellement douloureuse que seule la compagnie de jeunes éphèbes de 4O ans (éphèbe ? 40 ans ? En Thaïlande ?… …) pouvait le consoler. Elle n’osa pas lui dire qu’au moins, il avait les moyens d’aller se payer un peu de dépaysement à l’autre bout du monde. On se demande comment ils font, les homos pauvres, pour survivre en ce bas monde. Accessoirement, Dimanche, questionné sur le sort des jeunes afghans renvoyés dans leur pays, le même Frédéric Mitterrand répondait que c’était une question difficile et douloureuse. Décidément, cet homme souffre beaucoup, mais semble peu enclin à relativiser sa propre souffrance à la vue de celle des autres : il profite de la misère des autres parce qu’il souffre, et le retour peut être fatal des clandestins dans leur pays d’origine ne provoque pas d’autre réaction que le retour à la douleur morale que le gouvernement auquel il participe lui occasionne. On ne sait pas si le fait de consommer des amours tarifées constitue une perversion (enfin, on a une idée sur la question, tout de même), mais l’égocentrisme en constitue bien une, beaucoup plus répandue, certes, mais rarement poussée à ce point.
logo_marcdorcelBref, tout de même, résumons : Jeudi, F. Mitterrand se défend devant la France quasi entière, de graves accusations de pédophilie.
Vendredi soir, c’était pourtant de manière très décomplexée et non coupable que se fêtaient les 30 ans de carrière du producteur de films X, Marc Dorcel. Dans une ambiance que tous les participants trouvèrent bon enfant, on fêta comme il se doit l’évènement, achevant les collisions de trajectoires festives dans les tentes montées de ci de là autour du lieu de la fête, histoire sans doute de reconstituer à quelques uns les scènes les plus fameuses de la filmographie de Marc Dorcel. Détail intéressant : le dresscode, pour ces demoiselles, réclamait qu’elles se déguisent en écolières.
Comme on dit, nous y voila !
Autre détail amusant : Pierre Sarkozy, oui, le fils, pas le futur président de l’Epad, qui ne pourra se permettre cela qu’une fois accompli tout le brillant trajet que son père semble lui avoir écrit à l’avance, mais l’autre, le producteur, se trouvait à la fête, et il avait pour l’occasion revêtu une panoplie complète de gangsta rappeur, sans doute un hommage aux soutiens que son grand frère reçoit sur le secteur de Levallois…

Toujours est il qu’Alain Finkielkraut trouvera là de l’eau pour faire tourner son petit moulin médiatique: Vendredi matin, sur France Inter, devant des journalistes qui n’en attendaient pas tant, il affirmait que la partenaire de jeux de Polanski, droguée et contrainte à quelques pratiques peu fréquentes à l’âge de 13 ans n’était ni une fillette, ni une petite fille, ni une enfant. De ceci, il concluait que Polanski n’est pas pédophile. Belle argumentation, dont on aurait aimé qu’il en fît profiter l’humanité avant qu’il s’agisse de soutenir une célébrité. On est curieux de savoir, tout de même, s’il prétend vouloir faire descendre la majorité sexuelle à 12 ans pour tout le monde, ou si cela doit être réservé aux cas particuliers dans lesquels se rencontrent deux adultes, dont l’un est cinéaste célèbre, et l’autre une femme de 13 ans appréciant la sodomie lorsqu’elle est droguée. Accessoirement, on ne sait pas trop ce qu’est un être humain de 13 ans, Finkielkraut n’ayant pas jugé bon de pousser son analyse jusqu’à ce genre de précision.
Finalement, Polanski semble ne rien perdre de son pouvoir de destruction. On reste même pantois devant une telle aptitude à faire dire n’importe quoi à tous ceux qui tentent de prendre sa défense. On serait lui, on se tiendrait à distance de ses avocats, l’affaire semblant loin d’être gagnée.
Mais l’actualité est, tout compte fait ce qui, ces derniers jours, provoque des télescopages si violents qu’ils s’apparentent de plus en plus à des crash-tests. Et comme dirait Christine Boutin, il est probable que cela laisse quelques traces. Il est probable que cela constitue tout autant l’expression de ses aptitudes à la divination que de son secret espoir.

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Decaydance

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, INTELLIGENT PORNO, POP MUSIC 2 commentaires »3 novembre 2008

Il y a, quelque part au nord de ce pays, un vrai spécialiste de ces choses là qui aurait pu, s’il avait poursuivi son blog, écrire cette chose là bien mieux que je ne le puis. Mais bon, comme il est occupé et que c’est une bonne chose qu’il le soit, tapons nous le boulot…

Il faut un jour que les grands esprits se rencontrent. Il était donc écrit qu’un jour ou l’autre, les Pet Shop Boys signeraient chez Kompakt.

Evidemment, pour la majorité des êtres humains peuplant cette planète, ça ne signifie pas grand chose, mais en gros, c’est comme si Maurice Ravel (un peu âgé) avait rencontré Pierre Schaeffer (encore très jeune) pour lui faire part de son intention d’intégrer l’Ircam (30 ans avant l’ouverture de cette structure, certes…). En gros, ce qui se fait de mieux en pop (oui, ce qui se fait de mieux, parce qu’il n’y a aucun autre groupe qui parvienne à synthétiser aussi puissamment ce qui constitua de tous temps la musique populaire : la détresse existentielle, la puissance d’expression et le détachement festif; je prétends que les Pet Shop Boys sont l’incarnation moderne de la tragédie grecque; Nietzsche aurait adoré) vient signer dans un des labels les plus pointus en matière de musique contemporaine. Autant dire que l’association était inespérée, mais qu’elle vient signer l’exigence du duo anglais et le sens du repérage du label allemand.

Collaboration au long terme, ou simple coup sans lendemain ? On le verra quand l’album du duo sortira en début d’année prochaine. Mais pour un coup d’essai, c’est un coup réussi : reprise d’un titre méconnu d’un groupe des années 80, the Passions : « I’m in love with a german film star », jusque là repris par les Foo Fighters. , collaboration avec la photographe, vidéaste Sam Taylor-Wood, qui a déjà été choriste pour les Pet Shop Boys, mais chante ici en première ligne, et une avalanche de remix, tous produits par la crème de chez Kompakt : Gui Boratto avant tout). Bref, « best of both worlds » une fois encore, pour un résultat totalement maîtrisé : pas d’approximations de production, réorchestration cohérente et prenante, et pour achever le tout, un clip tellement minimaliste qu’il en devient ce genre d’objet qui comble au delà des attentes.

D’ailleurs, le clip est en totale cohérence avec le travail vidéo de Sam Taylor-Wood, qui joue souvent avec les habitudes de notre sensibilité sollicitée en permanence par de multiples stimuli. Elle a tendance pour sa part à priver nos sens de certaines de leurs sources pour mieux focaliser l’attention sur d’autres, même si il faut pour cela susciter une certaine frustration. Ici, c’est notre habitude du mouvement qui sera frustrée, car le clip est quasi totalement statique. Une expérience proche avait été tentée par cette même artiste, quand le projet vidéo « Destricted » l’avait contactée pour réaliser l’un des courts métrages qui allaient ensuite former une proposition pornographique alternative. « Death Valley » est un court métrage mettant en scène un onanisme tout relatif, car s’il n’engage qu’un seul être humain, il branche néanmoins celui ci sur la planète toute entière dans ce point le plus bas que connaissent les Etats Unis, au creux de la terre pour ainsi dire, dans un ensemencement qui a tout de primal.

Evidemment, vous ne verrez ci dessus que l’introduction de ce court métrage, la suite ne serait pas diffusable sans un avis préalable à la population qui éloignerait les utilisateurs d’internet qui se trouveraient être mineurs. Mais peu importe, l’essentiel est déjà là dans cette introduction : minimalisme, réduction de la narration à rien, détournement des codes habituels du genre, sensibilité tellurique; Sam Taylor-Wood montrait alors dans quel univers décalé elle gravitait. Voila que des galaxies lointaines entrent en collision les unes avec les autres. On sait que c’est comme ça que naissent des mondes.

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C’est la guerre (qui est aussi le titre d’un très bon bouquin de Calaferte, que nos cerveaux innocemment enfants devraient peut être lire).

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", INTELLIGENT PORNO, MIND STORM Laisser un commentaire »15 septembre 2008

Get the Flash Player to see the wordTube Media Player.

Puisqu’on a quand même failli se foutre joyeusement sur la gueule avec les russes (ce qui est bien, au moins, c’est qu’on arrive a écrire et lire des phrases dignes des plus antisoviétiques des épisodes de James Bond tout en ayant l’air tout à fait sérieux: il y a trois mois, celui qui aurait écrit des choses pareilles aurait eu l’air d’un abruti, ou d’Hibernatus, ce qui montre bien à quel point faibles sont les choses humaines (à se demander si il ne vaudrait pas mieux s’en remettre à des choses plus éternelles, et peut être bien que la visite de B16 (on dirait le nom d’un bombardier (d’ailleurs, c’EST le nom d’un bombardier !) n’aurait pas un peu pour but de nous faire saisir qu’il va être temps de s’en remettre à autre chose qu’à la réalité (mais on y reviendra)), puisqu’on en est au point où il faut remercier Oppenheimer et sa bande de joyeux bricoleurs de nous avoir mis en main ce qui, simultanément, nous retient de déclarer la guerre, et permet à d’autres de profiter de l’impossibilité de déclarer la guerre, il est peut être temps de se faire de nouveau à la guerre.

Le problème, c’est qu’on y est tellement habitués sur les écrans, que finalement, on ne suppose même plus que la guerre puisse être, aussi, une réalité de terrain (on en est au point où il faut emmener les familles des militaires sur le théâtre des opérations pour qu’ils puissent y croire. Autant dire que si on avait fait ça lors de la première guerre mondiale, les tour operators auraient trouvé là un filon à exploiter et on aurait vu fleurir autour des tranchées des chaînes hôtelières aptes à accueillir toutes les familles venir vérifier de leurs yeux que oui oui, la guerre tue, et c’est pour ça qu’on y envoie nos fistons.

Complètement par hasard, je suis tombé sur cette oeuvre de l’artiste contemporaine Orlan intitulé, (comme il se doit) « L’origine de la guerre ». J’étais plus habitué à son travail effectué sur elle même, qui n’est pas sans intérêt, qui est même au delà de ces petites préoccupations mesquines qui nous animent (sera-ce bientôt la guerre ? Pourquoi sent on cette espèce de fébrilité et ces tremblements de doigt sur la gâchette ? Ne serait ce pas là une certaine solution à nos petits problèmes de croissance (la seule solution connue, en fait, je crois)? etc.), mais cette oeuvre ci, bien qu’un peu « facile » dans son détournement, m’a semblé correspondre à ce qu’on est en train de vivre : mélange de survie (mine de rien, il en va de notre énergie, et en être privés, ou voir son prix augmenter pourrait nous nuire) et de testostérone, notre potentiel destructeur est là, à la croisée des chemins désignée par ce pylone dressé au beau milieu de notre paysage. Orlan voit, derrière la petite provoc’, assez juste finalement.

Et du coup, tout ça m’a fait penser à l’énergie dansante des années 80′, où des groupes tels que Frankie Goes to Hollywood lançaient sur les ondes des appels radio au crashtest des civilisations. « I’m working for the black gas », disaient ils tranquillement tandis qu’en arrière plan les basses jouaient les orgues de Staline et les boites à rythme pilonnaient dans une énergie toute sexuelle le territoire.

When two tribes go to war, voila (avec, bien sûr, notre spiritualité naissante (et dont on va bien avoir besoin (à défaut de pouvoir d’achat, de l’opium gratos, c’est pas mal aussi)) et l’incontournable progéniture datienne) notre prochaine story. Et pour une fois, il est fort possible que celle ci rejoigne l’Histoire. Halleluiah !

Switch off your shield.

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Unknown territories

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, HYBRID, INTELLIGENT PORNO 2 commentaires »3 septembre 2008

Un été (un été ? Quel été ? Il semblerait qu’il faille fissa changer la définition de ce mot, tant sa description laroussienne (du dictionnaire Larousse, et non de la chanteuse Larusso) semble éloignée du laps de temps vaguement situé entre Juin et Septembre : météorologiquement, autant dire que la dose de soleil semble réduite à sa portion congrue, et pour ce qui concerne les congés payés, il semblerait que quelques détails économiques les remettent en question (ce qui constitue, après tout, une assez bonne opportunité de les remettre en question dans le droit du travail aussi (hypothèse non crédible ? On parie ?))) et un déménagement plus loin, voici les affaires qui reprennent, et le blog qui va être arrosé de nouveau. L’absence fait autant de bien que l’alimentation régulière de cette colonne, et permet de prendre un peu de recul, et ce d’autant plus que l’ »été » nous aura montré que nos questionnements politiques ne sont finalement pas si actuels que ça, puisque la configuration globale du monde semble bel et bien, finalement, toujours fondée sur l’idée qu’il y a un mur entre des blocs dont les intérêts semblent devoir irrémédiablement diverger. Contrant toutes les promesses menaces de la mondialisation, nos affaires communes semblent être toujours barrées de deux grands traits, le premier séparant classiquement l’Est et l’Ouest, comme on s’y est habitués, le second le Sud et le Nord, comme on s’y habitue tout autant. Une grande croix est donc tracée sur Terre, et on ne sait trop si cela doit être interprêté comme une élection venue de l’au delà, ou comme une décision collective et humainement autonome de nous rayer nous mêmes de la carte.

Voila qui rend le polichinelle du tiroir datien bien anecdotique, voila qui rend les « comme si de rien n’était » parfaitement superficiels, (bien que stratégiques, mais ça montre bien à quel niveau se déploie la stratégie politique française, alors que nous en serions presque à remercier les pères créateurs de la bombe atomique pour leurs bonnes oeuvres, parce que, mine de rien, si on n’était pas armés jusqu’aux dents de bombes dont on peine à imaginer leurs effets, sans doute la troisième guerre mondiale aurait elle été déclarée cet « été » (et vu comment nous avons du mal à supporter la mort de dix soldats (bien sûr, quand un des arguments du départ en Afghanistan fut sans doute le fait que cette mission permettrait de payer la Laguna coupé qui va bien, le retour les pieds devant doit « un peu » faire regretter de ne pas avoir coché la case « assurance » de l’emprunt qu’on comptait rembourser grâce à cette période de service à l’étranger, parce que là comme ailleurs, nous en sommes là, n’est ce pas ?), il semblerait que nous soyons devenus singulièrement inaptes à la guerre))). Plaise aux muses que cela permette à ce blog de trouver une inspiration un peu plus élevée qu’elle ne le fut la saison dernière. Mieux vaudrait explorer de nouveaux territoires, puisque, quoi qu’il arrive, il semblerait bien que nos paysages doivent changer radicalement, tôt ou tard.

Et pour commencer l’année d’un bon pied, quel meilleur territoire explorer que celui du corps des autres ? J’avais un peu exploré de nouveau les fragments du discours amoureux de Barthes, et je suis tombé tout récemment sur ce clip de Fatboy Slim, accompagné de Dizzee Rascal, tous deux encadrant de manière énergique la voix de David Byrne (ah, voila qui est parfait, les occasions de fusion et d’effusion se font rares ces temps ci, et on a l’impression de bénéficier du « best of both worlds », sentiment pas si fréquent que ça. Ajoutons que le clip est juste parfait. Sans doute à cause de mes lectures, les signes accompagnant les corps m’ont tout de suite reconnecté à Barthes. Je ne suis pas sûr de ne pas plaquer sur le mini film des intentions qui n’y sont pas du tout. Peu importe. Le morceau est déjà une hybridation joyeuse, rien n’empêche de pousser le mélange encore plus loin.

Et puisque le clip met en scène le corps des autres, accompagné des signes qui servent à le cacher au moment même où on le montre, j’envoie le lecteur vers quelques lignes barthiennes, soit « le corps de l’autre » dans les fragments d’un discours amoureux :

« Parfois une idée me prend : je me mets à scruter longuement le corps aimé (tel le narrateur devant le sommeil d’Albertine). Scruter veut dire fouiller : je fouille le corps de l’autre, comme si je voulais voir ce qu’il y a dedans, comme si la cause mécanique de mon désir était dans le corps adverse (je suis semblable à ces gosses qui démontent un réveil pour savoir ce qu’est le temps). Cette opération se conduit d’une façon froide et étonnée; je suis calme, attentif, comme si j’étais devant un insecte étrange, dont brusquement je n’ai plus peur. Certaines parties du corps sont particulièrement propres à cette observation : les cils, les ongles, la naissance des cheveux, des objets très partiels. Il est évident que je suis alors en train de fétichiser un mort. La preuve en est que, si le corps que je scrute sort de son inertie, s’il se met à faire quelque chose, mon désir change; si par exemple, je vois l’autre penser, mon désir cesse d’être pervers, il redevient imaginaire, je retourne à une Image, à un Tout: de nouveau, j’aime. »

Je relis ces lignes, et je me dis soudainement que cela pourrait tout aussi bien parler de fist fucking, traçant le territoire de ces stratégies d’exploration de l’autre, et leurs frontières, aussi. Du coup, il me semble que l’ordonnance sera davantage complète en jetant un coup d’oeil au passage que Barthes consacre au strip tease dans ses mythologies.

Dévoilements incomplets, entretien du désir (non pas fixé sur soi, mais du désir, dans ce qu’il a toujours d’ »au-delà »), voila un bon programme pour la rentrée d’un blog. Les affaires reprennent.

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Cette non-femme est l’avenir de l’homme.

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, HYBRID, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM, SCREENS 2 commentaires »8 septembre 2007

Il y a des faits d’armes qui rendent ceux qui en sont les auteurs comme définitivement intouchables, comme sacrés. Ceux qui ont donné de leur personne pour libérer leurs plus ou moins semblables font partie de cette catégorie d’être humains auprès desquels nous autres, pauvres mortels trop préoccupés par nos propres petites affaires, paraissons un petit peu modestes, un peu comme si on n’était pas fabriqués à la même échelle. Normalement, être nous mêmes si petits, et en savoir certains autres si grands devrait nous pousser à demeurer modestes, à ne pas trop nous la ramener. Normalement.

Je devais placer cette petite intro, là, parce que je vais être en désaccord avec Didier Lestrade, dans les lignes qui viennent. Et ça m’embête un peu d’être en désaccord avec lui, parce que ça devient un truc un peu à la mode ces derniers mois, et que je trouve la manière dont on lui tombe dessus pas très « reconnaissante ».

Mais là aussi, on a bien appris sa leçon, et on a la mémoire courte.

Alors, c’est avec toutes les précautions d’usage que je vais, un peu, être en désaccord avec lui.

Tout d’abord, je vais le dire : il faut lire Didier Lestrade. Dans un paysage littéraire où l’homosexualité est encore souvent portraitisée d’une manière digne de l’exposition des monstres dans les foires au début du 20eme siecle, ou alors comme une sorte de force obscure engageant ceux qui en sont porteurs dans une destinée nécessairement ombrageuse, ses livres ont le talent de proposer une vision légère de l’homosexualité, (non pas que la situation de l’homosexuel ne soit pas problématique, mais on ne peut pas non plus affirmer que par essence, il soit définitivement condamné à une quelconque malédiction) tout en parvenant à garder la mémoire sur un parcours qui a du traverser pas mal de dangers, tant politiques que sanitaires. Et quoi qu’on puisse penser de son tout dernier livre, Act Up, une histoire demeure pour moi un véritable livre de témoignage, assorti d’une vraie réflexion sur la politique, au sens noble, et les titres suivants constituent une voix rare dans le « milieu », une voix soucieuse de transmettre, de constituer une filiation, un héritage, de passer un relais culturel. Cherchez bien, par les temps qui courent, c’est plutôt rare.

buckangel0206_01.jpgEt pourtant, pardois, Didier Lestrade se trompe. Mais peut être pas pour les raisons pour lesquelles on l’attaque. Ainsi, dans son dernier livre, Cheik – Journal de campagne, écrit il à propos du film Cirque noir : « Le pire qui me fut donné de voir, c’est cet atroce film de Titan, Cirque noir, où des mecs baraqués commencent une scène de sexe, bientôt rejoints par un autre mec baraqué qui, pour une raison étrange, garde son pantalon -ce qui est assez rare dans la pornographie. Plus tard il finit par se déshabiller et on découvre, horreur, que ce mec viril a un vagin. Quand j’ai vu ça l’effet a été tellement débandant que je n’ai pas pu me branler pendant trois jours. » Pour ce qui est de la description, rien à redire. Pour ce qui est du jugement en revanche, on peut le discuter.

Parce que finalement, c’est quoi le problème ? C’est celui de la déception. Un film porno est fait pour satisfaire une attente, qui peut être plus ou moins complexe. En ce sens, le film X fonctionne sur celui qui en est amateur exactement comme Taxi 4 le fait sur l’amateur de poursuites beaufs en bagnole customisée : on sait ce qu’on vient voir, et théoriquement le film est fait pour mettre fin à cette attente. Le rendez vous est donc balisé, le scenario de la rencontre est fixé d’avance. Dans le film Cirque noir, la donne est un peu bouleversée quand, sur la fin, le personnage décrit par Lestrade apparait pour ce qu’il est : un transexuel F2M, une femme qui a entamé un bouleversement suffisamment profond de son corps pour qu’en fait, on ne se soit pas douté une seule seconde que c’était une femme qui était à l’écran. Sauf que même sur ce terrain, on reste en quelque sorte sur sa faim, car la transformation n’est pas achevée : l’acteur(rice) est un homme avec des organes sexuels féminins. Et à moins d’appuyer sur la touche « stop » de la télécommande, il va bien falloir s’y faire.

Mesdames, Messieurs, let me introduce you to Buck Angel, être humain qui ne rentre pas facilement dans nos catégories habituelles : ni homme mi femme, n’ayant pas l’intention de pousser plus loin la transformation déjà bien avancée, en d’autant plus parfaite possession de ses moyens qu’elle les a pleinement choisis, constitués, mis en place, batis. Face à nous autres, qui nous sommes résignés à nous contenter de ce que notre corps a comme atouts, et à « faire avec », Buck Angel a pris les choses en mains et s’est construit un corps sur mesure, parfaitement ajusté à la place qu’elle prend dans le monde. Bon, le problème, c’est que c’est pour nous autres tellement sidérant qu’on a un peu l’impression qu’il(elle) est nulle part, ou ailleurs. Et si on suit bien Lestrade, on dirait bien qu’il n’avait pas vraiment pris ce rendez vous sur son écran.

main.gifEn fait, il y a deux malentendus, l’un est lié au porno lui même, l’autre est lié au cheminement que prend l’humanité. Le porno, tout d’abord, peut, comme tout type de film, être réduit au contentement qu’il est censé produire : sur n’importe quel site vendant ce genre de produit, les films sont classés selon le contenu des scènes. Ainsi, le spectateur sait qu’il aime voir tel ou tel type d’acte, dans tel ou tel type de décor, avec tel ou tel type d’acteurs. Ca va même assez loin dans le détail, et le paramétrage efficace du moteur de recherche doit théoriquement amener à la satisfaction. C’est efficace, mais ça ne correspond pas tout à fait à la manière dont fonctionne le désir : quand tout est prévu d’avance, il s’agit plutôt de simple manque et de consommation. Rien de plus. Le désir a une part de déséquilibre, d’imprévu, de danger, de remise en question, de « pas voulu » qui flirte dès lors avec la déception : le désir est l’expression de ce qui, en nous, en veut davantage, et même plus encore : c’est ce qui en nous veut obtenir ce qu’on ne sait même pas vouloir, ce qui veut découvrir en nous mêmes des sources insoupçonnées de satisfaction. Un seul ciel ne suffit pas à étancher la soif du désir, et si le septième ciel lui est promis, un huitième sera alors nécessaire pour l’animer. L’irruption de Buck Angel est une des rares choses qui permettent au porno de remplir encore en de rares moments d’exception ce rôle de détournement de plaisir, et ça se paie évidemment au prix d’un léger inconfort, d’un certain malaise, exactement comme, parfois, on peut être embarqué dans un truc pas prévu, qu’on y va quand même, sans trop savoir si on est consentant, en se disant « Oh merde », mais on y va quand même parce que la fascination est plus forte que tout.

Le second malentendu, il se trouve peut être sur l’être humain lui même et sur la manière dont on le conçoit. Evidemment, Buck Angel explose littéralement toute conception admise de ce qu’est un homme. Evidemment, il(elle) s’apparente facilement à un hybride tel qu’on est à la frontière de l’inhumain. Tod Browning serait encore de ce monde, il appellerait Buck pour lui offrir un rôle de premier plan dans Freaks. Autant dire que Cirque noir lorgne d’ailleurs allègrement vers l’ambiance circatienne du film de Browning, sans parvenir pendant sa majeure partie à lui arriver à la cheville. Ce n’est que dans cette dernière scène, scabreuse à souhait, que le trouble peut toucher le spectateur. Mais de la même manière que Freaks va, en éclaireur, définir sur de nouvelles bases ce que c’est qu’un être humain, et élargir le champ des possibles en la matière, Cirque Noir éclaire pour nous un aspect de l’humanité que nous ne connaissions pas encore, et ouvre à l’humanité des perspectives insoupçonnées.

buckangel0206_05.jpgNous sommes donc, y compris les meilleurs d’entre nous, attachés aux choses telles que nous les connaissons. L’Autre, dans toute sa différence, nous effraie et nous l’évitons. Pour autant, cet Autre est là, et plus on l’évite, plus il s’impose à nous, par provocation semble t il. Mais c’est dans notre refus, dans notre attitude braquée que se situe la véritable source de la provocation. Alors Didier Lestrade, sans doute parce qu’il nous aime, s’inquiète de voir la génération suivante partir sur des tracés qui n’avaient été, jusque là, parcourus. On ne peut nier le caractère dangereux de ces trajectoires vierges. Mais de la même manière que l’humanité a toujours envoyé des éclaireurs sur des territoires inconnus, au delà des mers, en orbite autour de la Terre, sur la Lune, Buck Angel est pour nous un éclaireur envoyé dans notre futur, dans ce que nous ne sommes pas encore. Le rejet est compréhensible, car on ne peut que s’inquiéter quand nous investissons un territoire qui jusque là n’existait pas, si ce n’est en tant que fantasme, ou comme cauchemar. Mais peut être devons nous une certaine reconnaissance envers ceux qui nous devancent, qui ont le courage (parce que, quand même, il faut se lancer…) de mettre les pieds là où nous n’avons pas osé nous rendre, oubliant ainsi de satisfaire les désirs déjà répertoriés.

Finalement, nous avons là entre ces deux extrêmes que sont Lestrade et Angel, les deux pôles entre lesquels nous sommes en tension, et qui nous constituent : un passé dont nous avons tout motif d’être fiers, et pour lequel nous pourrions avoir un minimum de reconnaissance, et un à-venir qui est notre nouvelle perspective et notre future fierté, qu’on ne peut dès lors pas déjà rejeter, qu’on se doit même d’accueillir, car il pourrait être notre héritier dans la famille des mal-aimés. Nos élites ont finalement ceci d’insidieux qu’elles peuvent nous écarteler, et dans une certaine mesure, cette déchirure est aussi une expression de notre désir.

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