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Collatéral

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, MIND STORM, PLATINES Laisser un commentaire »21 avril 2011

Long silence radio, on sait. Manque de temps, conséquence entre autres d’une charge de travail de plus en plus importante, conséquence sans doute de la fameuse mesure phare de notre gouvernance actuelle, ne remplacer qu’un départ sur deux dans la fonction publique, ce genre de choses qui font que, si on veut que le même service soit rendu au « public », il sera bien nécessaire qu’un même travailleur effectue davantage de boulot. Manque de pensée, aussi. J’ai l’impression qu’avoir moins de temps pour réfléchir ne me conduit pas du tout à aller à l’essentiel. Au contraire, l’énergie se perd dans tout un tas de chemins qui ne mènent nulle part. Non pas que, d’habitude, la réflexion permette de parvenir à des conclusions, mais elle permet au moins de dire quelque chose. Là, ça fait des semaines que rien de communicable ne se construit, toutes les pistes s’avérant stériles, ou déjà piétinées. Parfois, le terrain de sa propre pensée ressemble un peu trop à ces lieux de rencontre nocturne que les promeneurs découvrent au matin, les herbes piétinées, la terre rendue boueuse par les allées et venues, les buissons couverts de fleurs de kleenex, quand il ne s’agit pas de fruits plus explicites sur les pratiques locales. Déjà vu, stérile.

Mais c’est aussi que si parfois, ici, on rebondit sur l’actualité pour générer quelques articles, tentant de lire quelque chose à travers ce qui semble se présenter comme évènement, on ne parvient ces derniers temps qu’à grand peine à y déchiffrer quoi que ce soit. Ca vient sans doute du cerveau qui les scrute, mais ça vient aussi sans doute de la nature même des faits, qui semblent ces temps ci dépasser le sens commun. Mais c’est peut être là ce qui distingue le fait divers de l’évènement : celui là est totalement soluble dans le bon sens quand celui ci lui échappe.

Enfin, accessoirement, entre deux tâches professionnelles s’apparentant à du simple secrétariat, on lit quelques articles, par ci par là, qui font preuve d’une telle agilité qu’on ne se sent même plus légitime à écrire.

Cependant, les hasards des rencontres musicales, cinématographiques et philosophiques produisent encore quelques interpolations qui, bien qu’aléatoires, donnent parfois le sentiment qu’il est possible, dans le désordre ambiant, de repérer quelques lignes de structure.

Deux exemples tout à fait superficiels et musicaux, pour illustrer cela.

Alors que planait sur nous un nuage dont on nous aura successivement dit que sa radioactivité était si négligeable qu’elle ne pouvait pas être mesurée (version officielle), puis qu’elle avait été quantifiée par les instruments de mesure (version indépendante), on semblait avoir le choix, en matière de bande son de l’apocalypse nucléaire : Kraftwerk semblait conseillé, mais faisait un peu ton sur ton dans un esprit conscient des dangers et un peu trop contraste pour qui aurait pris pour argent comptant les messages rassurant de notre gouvernance. Une autre option consistait à se noyer dans une musique a priori anodine. La sortie d’un truc comme Yelle l’aurait assez aisément permis (on l’a compris : Yelle, c’est bien plus le retour de Dorothée que Dorothée elle même, Dorothée étant une chanteuse morte qui chante (dérision du sens des mots) pour des adultes qui n’ont pas fait le deuil de leur enfance, en somme pour des enfants morts quand Yelle s’adresse précisément à ceux qui, passée la barre de la trentaine, n’en ont toujours pas fini avec leur infantilité. En gros, Yelle est une Karen Cheryl post moderne, donc branchouille (mais Karen Cheryl croyait, elle aussi, être branchée).

Une alternative subsistait : mixer la pop insouciante et la focalisation vers un Japon une nouvelle fois déplacé, comme voué à être coupé, à intervalles réguliers, de ses racines, désynchronisé de quelques mètres des repères à partir desquels les satellites GPS le cherchent. Ici, une précision méthodologique s’impose : il faut se fier au nom des groupes qu’on découvre. Après tout, les musiciens comme beaucoup d’artistes se nomment eux mêmes. On peut deviner que s’ils ratent cette étape somme toute décisive, il y a alors un motif à s’inquiéter pour la qualité de leur oeuvre même. Aussi, quand Toph Taylor, chanteur et producteur aux racines éparpillées sur les deux hémisphères, monte un projet musical qu’il nomme Trouble over Tokyo, on sent qu’on tient peut être la bande originale qu’il nous fallait à nous autres qui sommes témoins de la catastrophe sans avoir à en subir les conséquences, mal à l’aise dans nos positions de spectateurs désengagés.

Précisons, tout de même, qu’il ne s’agit absolument pas d’une sortie récente : Cet album, intitulé Pyramid, n’est pas exactement récent, puisqu’il est sorti en 2008, une éternité dans le monde en perpétuelle mue de la production musicale. Peu importe cependant, puisque précisément, ce renouvellement permanent permet de découvrir tout ce à côté de quoi on est passé comme si ça venait de sortir. On pourrait prendre le temps de décrire cette musique, rappeler que certains critiques y ont vu croisées les plus profondes angoisses existentielles de Tom Yorke et les élans sensuels d’un Justin Timberlake, mais le mieux est sans doute d’écouter la manière dont le premier titre de cet album déjoue les attentes, brouille les structures qu’il met en place, construit sur des fondations souples, prêtes à subir les assauts de structures concurrentes avec lesquelles elles parviennent finalement à composer (et qu’est ce que la musique est, si elle n’est pas une manière de faire coexister des structures sonores, de les faire dialoguer, puis chanter ensemble ?). D’une certaine manière, si je voulais faire comme si il y avait une structure dans cet article, je dirais volontiers que ce titre montre comment même dans une musique qu’on peut qualifier de « pop », il s’agit de parvenir à faire émerger un évènement, une tension qui sera l’énergie créatrice de ce qui suivra. Je laisse donc le passant à l’écoute de ce Start making noise, qui est une démonstration de plus que la musique est bel et bien du bruit qui pense.

Autre piste d’accompagnement sonore, pour un autre théâtre d’opérations, ici encore appuyé sur le seul nom de l’auteur de la bande son : Tragedy Khadafi. Autant dire qu’on a un peu du mal, en France, avec l’épisode libyen, parce qu’étant donné le passé plus que confus que nos gouvernants ont en commun avec le guide de la révolution, puisqu’on était censés être réconciliés, par l’intermédiaire de notre propre président, aux petits soins pour le folklorique Colonel Moutarde, pour des raisons que la saison 2018 de « Rendez-vous avec X » devraient élucider. Je suis tombé tout à fait par hasard sur ce rappeur, originaire du Queensbridge, ce quartier new-yorkais dont, avant que Tradedy Khadafi ne produise ses premiers titres, on n’entendait parler qu’à propos du trafic quasi industriel de crack qui avait pris place au sein de la plus grosse unité de HLM que connaissaient alors les USA. Ici encore, il ne s’agit pas exactement d’une découverte récente, puisque c’est dans les années 80 que Percy Chapman choisira la voie du rap, sous ce pseudonyme dont la justification demeure mystérieuse, plutôt que celle de la délinquance, à la suite de la découverte, en prison, de la lecture. Pour ceux à qui le style « Côte Est » parle plus (en gros, les vieux et les intellos), c’est une pièce plutôt intéressante, tout particulièrement l’album sans doute le plus personnel, Against all odds sorti, lui, en 2001, après la mort de sa mère, et amplement appuyé sur ce drame, archétype de ce que, depuis, le rap devient quand il cesse un peu de mettre en scène la vie selon les trafics et la violence pour se concentrer sur les dégâts collatéraux de cette vie. Ce Permanently scarred fait penser, dans la découverte par un fils du corps sans vie de sa propre mère, ici à la suite d’une vie toxicomane, à James Ellroy et à ce qu’il a pu tirer d’un drame semblable. Aucun rapport avec la Lybie, donc, et cette fois, mais peu importe, les fils tendus entre les expériences ne sont pas nécessairement logiques ou pertinents; ils sont; et du point de vue de l’expérience, cela suffit parfois.

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Alphabeat Street

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC Laisser un commentaire »13 janvier 2011

J’évoquais dans l’article précédent le rôle que jouent les guides qui ont exploré avant nous les coins et recoins d’une parcelle de l’univers sonore qui s’ouvre à nos oreilles, en me demandant comment de jeunes oreilles d’aujourd’hui pouvaient se repérer dans l’océan de sons sur lequel ils sont agités de bien des façons par les causes extérieures et, pareils aux flots de la mer agités par des vents contraires, flottent, inconscients de leur sort et de leur destin (J’use du copier/coller, puisque PPDA semble avoir en ce domaine institué une licence littéraire).

Comme le diraient des enquêteurs, en ce domaine comme en d’autres, j’ai mes sources, et il s’agit tout autant d’indics postés à des croisements de routes stratégiques que de lieux secrets au creux desquels je sais qu’une eau attend patiemment que le pélerin sans but vienne la boire pour se donner des ressources pour la route, et des orientations à suivre. Mais si il fut un temps (au 20è siècle, c’est dire si nous parlons d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent désormais pour de bon pas connaître) où ces sources n’existaient qu’en petit nombre, réservées par quelques initiés qui les entretenaient à quelques disciples qui s’y entretenaient eux mêmes. Quelques émissions nomades sur une bande FM encore parcourue par des vaisseaux corsaires, quelques journaux aux titres fleurant bon l’outre-atlantique, ou l’outre-manche, on ne savait parfois pas faire la différence, l’outre-monde de toute façon, quelques livres empruntés à la bibliothèque de quartier, qui renvoyaient à des 33t que la médiathèque permettrait, après des mois d’attente, de découvrir enfin. On ne connaissait certains disques que par l’intermédiaire de critiques lues dans telle revue, on les écoutait à travers les oreilles de ceux qui les avaient entendus pour nous. Pire encore, parfois, nous ne connaissions les chroniqueurs qu’avec des années de retard, et en n’ayant lu que les articles d’autres journalistes qui révélaient à nos yeux franchouillards qu’une vie culturelle pleine de secret semblait se développer comme un écosystème indépendant ailleurs, sur d’autres continents.

Des années s’écoulèrent entre le premier regard étonné que je posais sur la pochette du volume IV des Led Zeppelin, affichée en format poster dans la chambre d’un de mes cousins, plus libre que la moyenne, musicien lui même, donc prescripteur sans le savoir pour mes futures oreilles, et le jour où je pus enfin trouver la fameuse galette et découvrir en musique ces titres que je connaissais par coeur pour avoir lu, et relu, des dizaines d’articles les analysant sous toutes les coutures, de reportages sur les tournées du groupe, d’interviews de Plant et de son petit Page, sans l’avoir jamais entendu. Pour d’autres albums, le délai fut si long qu’entre temps, on était passés du vinyle au compact disc. C’est dire.

La mise à disposition immédiate de la discographie mondiale aurait pu rendre inutile la référence à ceux dont c’est le métier que d’écouter des disques pour ensuite écrire à leur sujet. Après tout, pas besoin de guides si les réseaux nous offrent le don d’ubiquité, la possibilité d’écouter tout, tout le temps, n’importe où. A ceci près que c’est bien beau de pouvoir rebondir de blog en blog, de page d’autopromotion au profil mis livré en pâture à l’audimat planétaire, mais encore faudrait il qu’on soit capable de s’orienter dans cet océan de sons, face à l’Himalaya de musique à écouter, pour y discerner ce qui vaut le coup qu’on y prête oreille, tympan et neurones.

Jamais, donc, les intercesseurs n’auront été aussi nécessaires. Mes bouées de sauvetage sont d’ordinaire les chroniqueurs de Chronicart, de Noize, Fluctuat, certains commentateurs de cette colonne qui me rappellent les éléments essentiels du bon goût lorsque je m’égare et que je perds le sens commun (en même temps, aller au cinéma ou écouter de la musique sans perdre la raison, quel intérêt ?). Discgogs et Lastfm m’épaulent, connaissant mes habitudes, et guident mes pas vers des criques dans les eaux desquelles mes oreilles n’ont pas encore pataugé. Mais on demeure là dans l’ordre normal des choses, bien au chaud à l’intérieur de l’espace Schengen de mes propres habitudes musicales.

Au-delà des satisfactions de routine desquelles a peu de chance d’émerger grand chose de spécifique, ailleurs que dans ces cafés dans lesquels j’ai mes habitudes et quelques bouteilles à mon nom, trop rares sont ces moments où ne nouvelle source, charriant un nouveau breuvage, jaillit au détour d’une errance vaguement vigilante. C’est pourtant ce qui m’est tombé dessus cette année quand j’ai découvert vraiment par hasard l’abcdaire du son. Gisement à ciel ouvert, riche en filons qu’on peut passer de longs moments à suivre et exploiter, ce site est spécialisé dans ce qu’on pourrait appeler « musiques urbaines » si on présidait le jury des Victoires de la musique, ou plus simplement, le rap, n’en déplaise à ceux qui, parmi les lecteurs de cette colonne, sont peu habitués à ce courant, et s’en méfient même, peut être.

Si quelqu’un voulait se faire une idée de la clarté des cartographies générées par l’abcdaire, il est possible de se rendre sur la page des bilans de l’année 2010. Passage un peu obligé de tout site prescripteur, l’exercice est ici réalisé de main de maître, tant sur le fond (les choix font preuve d’une étonnante diversité, les courtes présentations témoignent, elles, d’une lucidité sans borne) que sur la forme (on échappe aux listes de références). On y découvre que si le rap est capable de satisfaire autant les besoins primaires de hits et punchlines efficaces que des aspirations plus élevées, parfois dans la révolte la plus lucide, parfois dans le recueillement aussi, c’est tout simplement parce qu’il forme ce qu’on peut enfin appeler, désormais, une culture. Il y a là de quoi passer une bonne demi journée à errer de titre en titre, et on se prend vite à intégrer les éléments de base de cette culture, comme une croisière dans des eaux sur lesquelles on pourrait encore croiser aussi bien des sirènes que des corsaires. Les gars qui tiennent ce site constituent, pour ce genre de traversées, des skippers de choix.

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Correspondances

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »11 janvier 2011

Enchainant dans les derniers articles les madeleines Coen, Bart, ces morceaux qui, sans être des chefs d’oeuvre intemporels sont tout de même capables d’accompagner au long cours ceux qui les ont un jour croisés au détour d’une radio ou d’un clip, ces éléments qui, sans en constituer le thème principal, s’intégreront discrètement, en passagers clandestins, dans la bande originale d’une vie (je remarque, d’ailleurs, que pour ma part, la plupart pourraient aisément être diffusés à mon enterrement, si jamais enterrement il y a un jour, avec des gens pour s’occuper des détails du genre « playlist de circonstance »), je réalisais que la plupart d’entre ceux qui m’accompagnent ont été croisés à une époque où ma culture musicale abordait une sorte de phase critique, après avoir subi les conséquences successives des bancs d’églises (pour ceux que ça concerne ou intéresse, il y a des pages assez fidèles à ce genre d’expériences dans le livre de Philippe Nemo, Un Chemin de musique, dans le premier chapitre où Nemo aborde l’influence des chants scouts et des musiques de messe), du scoutisme, de la radio qui diffusait à la maison des titres que mon oreille encore gamine captait, y attrapant généralement ce qui se chantait le plus possible dans les aigus, les Polnareff, Supertramp, Bee Gees, tout ce qui pouvait se brailler à tue tête dans la salle de bains, avec une réverb’ qui, si elle avait été un poil plus puissante, aurait permis d’inventer les jeux que Fred Mercury organisait avec les échos de sa propre voix, d’un midi particulier dont je me souviens comme si j’y étais où on parlait, toujours à la radio, du nouvel album de Bowie, dont la présentatrice semblait dire que c’était un évènement, et qui me permit de découvrir deux choses : 1 – La musique entendue à la radio avait donc une histoire, les morceaux n’avaient pas toujours existé, il en apparaissait de nouveaux, et 2 – (mais ça, je le saurai plus tard), ce dont on parle aux heures de grande écoute n’est que rarement ce qui se fait de mieux (ainsi, je resterai persuadé trop longtemps que le meilleur album de Bowie était ce Let’s dance, dont je mettrai des années à découvrir qu’il était peut être l’un des maillons les plus faibles de la discographie du Thin white duke (mais cette conscience tardivement acquise, de la nécessaire méfiance envers les prescriptions médiatiques n’empêche absolument pas qu’aujourd’hui encore, entendre les basses et les à coups de cuivres synthétiques de Let’s Dance me plonge dans des rêveries flashback dont je ne m’extrais qu’à grand peine, et les titres un peu prostitués de cette période de Bowie sont encore capables de générer en moi des moments de totale nostalgie (je crois que la seule chose qui me sauve du naufrage musical, c’est l’attachement encore plus puissant que j’ai pour le titre This is not America, dont je ne saurais absolument pas dire si je lui suis attaché parce qu’il est une collaboration avec le Pat Metheny Group, ou si c’est qu’il tournait en boucle dans mon walkman Sony, sur un bord de mer anglais, en voyage scolaire, alors qu’un « temps libre » m’avait fait délaisser les salles de jeux sur pilotis pour entamer seul et innocent ou presque l’exploration de cabanons à moitié abandonnés dont je ressortirais un peu en retard sur l’heure de rendez vous, un peu moins seul, et plus du tout innocent, a little piece of me, a little piece of you, will die, je relançais la bande magnétique, les mots de Bowie m’accompagnaient, je parfaisais mon anglais, et peu m’importe depuis que This is not America fasse partie du panthéon des fans de Ziggy Stardust))), l’influence aussi des échanges de disques avec les copains, croisant ainsi dans un melting pot un peu improbable Jean Michel Jarre ou Yes, les émissions de Francis Zegut ouvrant grandes les portes du Hard-rock, et enfin la lecture des Rock’n’ Folk, des Best, et surtout, surtout, même si ça n’avait plus rien à voir, d’Actuel (je ne connaissais pas encore Magazine, qui achevèrent de me former et de me rendre plus ou moins apte à naviguer dans les méandres de la musique qui, on commençait à le deviner, deviendrait à ce point omniprésente qu’il faudrait être capable, à rebours, de redevenir sensible au silence (mais Simon et Garfunkel aideraient sur ce point).

Les morceaux qu’on remet sur la platine lorsqu’il s’agit de se recentrer, ou de se laisser aller un instant à revenir vers soi même ne sont pas ceux que la culture officielle reconnaitrait comme valables. Et pourtant ce ne sont pas non plus des titres strictement individuels qu’on aimerait seul dans son coin. J’ai volontiers l’impression que ce sont ces chansons dont on aimerait qu’elles soient comme des phares permettant d’unir tous ceux qui y sont sensibles, parce qu’on sent bien qu’elles sont le dénominateur commun qui révèle tout ce qu’il peut y avoir de commun au delà, et qui ne saurait se dire.

Je me dis aussi qu’à l’heure où la musique est non plus un accompagnement, mais une invasion, il doit être bien difficile pour ceux dont la culture musicale, et la bande sonore qui les accompagne, de repérer ces titres qui leur seront fidèles, ces partenaires aussi impalpables que le sont les animaux démons chez Philip Pullman.

Pourtant, parfois, je croise encore presque au hasard des morceaux qui génèrent cette espèce de vibration étrange, à la frontière de l’important et du futile, de l’absolument intime et du partagé. Dernière onde paradoxale de ce genre en tombant sur le morceau de C.Sen, Anti-Héros, qui joue son petit piano ritournelle, cède aux gimmicks sempiternels du rap tout en parvenant presque par miracle à ne pas sombrer dans sa propre naïveté, pourtant bien présente, ni dans sa volonté de « réalisme », à laquelle il n’échappe pourtant pas.

Et si je cherche les gènes que je partage avec ces titres, je me rends compte que finalement, il ne s’agit que d’une seule chose : ne pas être dévoré par ses propres défauts, tout en ne leur échappant jamais tout à fait. Et tout en tentant de ne pas se noyer dans la complaisance, il n’est pas impossible qu’une part de la musique qui nous accompagne constitue un continent de débris flottant à la surface de l’eau, à l’exacte rencontre des eaux dans lesquelles on patauge un peu minables, et des horizons auxquels on aspire. Bouées de sauvetage pour ces périodes où on se sent un peu trop naufragés pour crawler seuls comme des grands au milieu des vagues. Anti-héros, ça nous va plutôt bien dans ces moments où la musique est le camp de fortune dans lequel on se replie.

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Thunder Dom’

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, Grands espaces, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »10 janvier 2011

Quand le corps embarque dans les marges, il ne faut pas s’étonner de voir certains emprunter les chemins de traverses pour vagabonder sur des trajectoires qu’ils parcourront seuls, croisant de temps en temps d’autres travées, parfois autoroutières, parfois vicinales.

Il suffisait de voir apparaître la silhouette épurée de Dominique Dalcan, au début des années 90, pour deviner que celui ci devait se balader depuis longtemps avec la nécessité d’assumer la voie particulière qu’avait emprunté son propre corps. C’était un peu comme si son physique fascinant constituait une prémonition de la musique qu’il composerait, et des voies buissonnières médiatiques qu’il choisirait. Ainsi, quand après des albums de pop classieux mais encore relativement classiques dans le paysage d’une chanson française soigneusement entretenu, à l’époque, par des Art Mengo ou des Alain Chamfort on put glisser les quelques titres de Cheval de Troie dans nos lecteurs, nous sûmes qu’un visage aussi lisse pouvait dissimuler des reliefs d’une complexité inattendue, et que l’allure énigmatique du personnage accompagnait une musique qui ne l’était pas moins. Cela n’avait plus rien à voir avec ce que la musique pop proposait encore en 1996. Mise en scène cinémascope, plans panoramiques embrassant l’histoire au delà même de ce que les récits en divulguent, focalisation au plus près des détails, jusqu’à placer l’auditeur dans l’intimité des héros; on avait vraiment rarement entendu ça jusqu’alors.

Alors quand le corps déjà presque abstrait de Dominique Dalcan disparut derrière le pseudonyme Snooze, on ne s’en étonna pas vraiment : physiquement, c’était un peu déjà comme si Dalcan avait intégré l’idée selon laquelle la spécificité pouvait passer par l’effacement des traits distinctifs. Que le premier album de Snooze ait pour titre The Man in the shadow devait pouvait être compris comme le manifeste de celui qui avait choisi d’exister dans l’ombre des édifices de sa propre musique, qui s’étendait désormais sur des territoires sans limites, à la mesure des trajets dans lesquels elle embarquait ceux qui y prêtaient oreille. Goingmobile et Americana révèleraient que l’ombre n’était pas un refuge planqué dans quelque arrière monde, mais plutôt cette silhouette, reproduction de son propre moyen de translation long courrier, que le passager d’un avion peut voir courir sur le monde au fur et à mesure de sa propre progression, projection en croix, fuselage et ailes croisées sur le monde en réduction. Cette impression de translation en vue plongeante, avec escales à long terme dans les zones d’ombre des radars de l’évidence, c’était à peu près celle que donnait cette musique mise en scène en forme d’installation pour oreilles et cerveau.

Puis ? Silence radio. Une attaque cardiaque, et une escale sans doute un peu plus longue que prévu, et une extinction du son laissaient craindre de ne plus pouvoir entendre de nouveau titre de Dalcan, jusqu’à ce qu’en furetant un peu au hasard dans des blogs tenus par des oreilles avisées, je crus deviner de nouveau dans le ciel, flottant tel un ballon dirigeable, le style versatile de l’homme de l’ombre. Mieux vaut en effet se tourner vers les cieux pour écouter cette nouvelle chanson, puisqu’elle est intitulée Paratonnerre. Si Dalcan y revient vers ses premières amours, la chanson, dans un format plus classique que les expériences tentées sous le nom de Snooze, ce n’est pas pour regagner des pénates auxquelles il semble ne s’être jamais arrêté. mais plutôt pour en faire une escale supplémentaire dans un paysage sonore global, débarrassé de tout exotisme facile, et de tout jetlag.

Voici donc ce paratonerre discrètement érigé au dessus de nos têtes :

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Under my skin

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, C'est la lutte finale, MIND STORM, PLATINES, Playlists, PROTEIFORM Laisser un commentaire »24 octobre 2010

Ok, les regards en arrière font un peu l’effet d’une descente après un trop long moment de trip. Et d’accord, on doit bien admettre que ces temps ci, on solde les comptes, on nous met devant les faits accomplis et on nous prépare à un sevrage dont les organisateurs n’ont pas le droit eux-mêmes de l’appeler « rigueur », ce qui rend probable qu’on ne soit pas autorisé à dire qu’il sera violent.

Mais certains mouvements de retrospective peuvent être lucides sans être ni réjouis, ni vains.

Illustration avec le groupe Bruit qui court, qui ne fait médiatiquement pas grand bruit justement, mais qui réussit, à la croisée de styles aussi étrangers les uns aux autres que le slam, le rock, le rap, la chanson militante, ou la chanson réaliste, à cibler des sentiments diffus, des impressions dont on sait qu’elles sont intimes tout en espérant quelles puissent être partagées par d’autres, à mettre des mots sur ces paysages flous que sont nos mémoires collectives délavées par les acides de la propagande, et à moitié effacées par les mots d’ordre réclamant qu’on ne regarde que droit devant. A l’écoute, on devine qu’on rencontre là des complices potentiels, et ce n’est pas si courant dans le paysage musical français du moment.

Sous mon blouson est sans doute ce que le groupe a fait, jusque là, de plus net dans cette direction. Mais on conseillera l’écoute de l’album dans sa totalité. Il s’intitule Tuez le flic en vous. Et bien sûr, ce titre fait sur vous l’effet qu’il doit faire aux esprits encore animés d’un soupçon de reste de vie. Un, on le trouve bien trouvé. Deux, on découvre qu’il y a effectivement un flic qui se planque en soi.

Pire. Chez moi j’en ai découvert deux. Et au moins l’un des deux doit être abattu. J’essaie. Mais il résiste.

Ca vaut le coup de suivre le groupe BQC d’un peu plus près. Tant dans leurs textes que dans leurs participations et engagements, ils sont généralement du bon côté et on les croise sur les chemins qui sont susceptibles de mener quelque part. Leur myspace est là : http://www.myspace.com/bruitquicourt
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Voyage au bout du vol de nuit

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, MIND STORM, PLATINES, Playlists, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »4 octobre 2010

Il fait pas bon être voyageur ces temps ci. Il semble que cela entre dans les critères permettant à un Eric Besson de définir ceux qui ne sont pas de « bons français ». Institué prosélyte à temps plein de la sédentarité, jusque dans le détail de nos vies professionnelles (vous resterez plus longtemps les pieds plongés dans le béton de votre emploi, quitte à ce que votre employeur lui même vous plonge, lesté de votre socle, tels des culbutos, à l’océan de la recherche d’emploi, en pleine nuit pour brouiller les statistiques), l’Etat se charge de faire bouger encore un peu plus ceux qui ont pourtant le déplacement dans leurs absences de racines géographiques. Les sans liens seront dès lors des sans droits, ce qui permettra au moins de se dire qu’avoir des droits est conditionné au fait de se laisser lier les mains, mais montre aussi qu’on peut se voir menotter sans pour autant avoir des droits.

Quand l’identité nationale commence à sentir un peu trop le renfermé, quand à l’intérieur du crâne, à l’intérieur de son propre crâne, au sein de ses propres pensées, on commence à laisser les circonvolutions du cerveau se replier sur elles-mêmes, au chaud dans leur propre routine, marinant dans leurs petites idées étriquées, il est conseillé de changer les draps, d’ouvrir la pièce aux quelques souffles de vent pas encore captés par les éoliennes de la propagande, d’aller puiser hors de la nationalité confite des ressources aptes à produire encore quelques déplacements qui ne se réduiraient pas à une simple réaction contre ce qui en nous s’en va. Car non seulement, il faut retenir ce peu de vie qui nous reste malgré l’hémorragie ambiante, mais encore faut-il faire plus que sauver ce qui n’est que vital : malgré la volonté de réduire la vie au seul maintien de la force de chercher du travail, et de l’exécuter le cas échéant, nous sommes aussi censés exister. Rien moins. La belle affaire, semble t-on se dire en haut lieu, quand on peut demander au peuple de faire un effort de 2.5% de ses années d’espérance de vie, offertes aux cotisations, alors que ceux qui tirent parti de la force générale du travail n’envisagent absolument pas d’injecter un quelconque pourcentage, même minime, des revenus produits collectivement, pour financer une retraite qui se veut, elle, solidaire.

Voyager est une bonne manière de prendre l’air. Mais voila : coincés que nous sommes au boulot, pas assez argentés pour se tirer régulièrement là où l’info et l’inquiétude économique ne pourraient pas nous suivre, il parait peu probable qu’on puisse comme ça, sans prévenir, jouer les filles de l’air. En revanche, félicitons nous de vivre au-delà du XXè siècle, rendons grâce aux inventeurs de la musique transformée en objet de consommation de masse, parce que dans l’ensemble de ce qui est produit, on parvient à tomber, toujours miraculeusement certes, sur des lignes aériennes long courrier, en first class, sans devoir subir la fouille au corps du passage de la frontière : ici, comme chez Mermet, l’embarquement se fait par les oreilles.

Et qui d’autre qu’un musicien venant de l’Est, pour servir de derviche tour-operator ? Qui d’autre qu’un guitariste hongrois, immigrant aux Etats Unis en 56, pourrait nous proposer de larguer les amares pour une chevauchée avec le soleil filant à l’horizon pour seul guide ? Qui d’autre qu’un prestidigitateur ayant 6 cordes pour toute scène, pétri de la culture musicale tzigane, pour conduire son véhicule à travers le monde, à travers les paysages sans cesse renouvelé, les profils multiples, les langues inconnues ?

Gabor Szabo est de ces guitaristes qui, s’ils puisent dans le jazz tzigane une bonne part de leur technique et de leurs gènes musicaux, ne peuvent pourtant à aucun moment limiter leur territoire à celui dans lequel plongent leurs lointaines racines. Nomade par essence, Szabo passa sa carrière à fertiliser ses racines déterritorialisées par de savants croisements avec les autres veines de la musique, mais à la différence de ce que devient souvent la world music, on a plus ici le sentiment d’être dans un estuaire que dans un confluent.

Evidemment, les stéréotypes spontanés font que si on installe Szabo sur des fondations tziganes, on l’imagine déjà en train d’atteler sa caravane derrière une berline, allemande comme doivent l’être les gros diesels quand ils ont pour tâche de mettre en branle une deux essieux, et qu’elles ont pour tâche d’être pour la caravane ce que l’annexe est au voilier. Grossière erreur. Szabo ne circulait pas en Merco aux passages de roues chromés, et il ne se serait pas tapé des boeufs avec San Severino ou le fiston Dutronc. Ecouter sa musique, c’est saisir à quel point son nomadisme n’est même plus terrestre, mais atmosphérique. Et sans doute est ce dans son album Nightflight que cette hauteur de vol apparaît le plus nettement. S’ouvrant sur un titre comme on les aime : sans esbroufe, vent dans les cheveux, debout sur le nez du jet, on se mettrait bien les bras en croix si l’image de Céline Dion prenant la pose ne nous retenait pas au bord du ridicule, on préfèrera s’enfoncer un peu plus dans le fauteuil première classe, abaisser un peu plus le dossier, élever juste ce qu’il faut le repose pieds, pousser de la pointe du pied chaque chaussure au talon pour libérer les orteils, s’allonger presque comme pour se rendre plus aérodynamique.

Le rom qui nous intéresse ne prend pas les charters des caprices immigratoires de la politique française. Il ne respecte pas les images qu’on voudrait donner de lui, et voyage en Concorde. Les nostalgiques du « bon hongrois » en seront pour leurs frais. Ceux qui aimeraient bien, aussi, mettre un hongrois en particulier dans un charter pour un aller simple vers, en gros, n’importe quelle destination, pourvu qu’elle soit lointaine, se rappelleront qu’on doit assurer la pleine et entière nationalité à tout citoyen, y compris à ceux qu’on n’aime pas, et y compris à ceux qui souhaitent remettre en question la citoyenneté des autres. Pour se consoler, on leur conseille ce Concorde, de Gabor Szabo. Un verre d’alcool, des glaçons, un bon fauteuil, et on est prêt à tracer de chouettes paraboles à mach 2, en parfaite tranquillité. Et on ne peut réprimer un sourire à l’idée que dans cet appareil, le pilote est un rom’.

Get the Flash Player to see the wordTube Media Player.

Source : Nighflight, de Gabor Szabo (1976)

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Running up that hill

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, 25 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »28 septembre 2010

« Si seulement je pouvais, je passerais un contrat avec Dieu, et j’obtiendrais de lui qu’il échange nos places ».

Dans les exercices de croisement qu’on rencontre de temps en temps sur le net, c’est le deal que semblent avoir passé ensemble morceaux de musique, paroles, extraits de films quand on a le sentiment qu’ils étaient faits pour endosser le sens des uns par la forme des autres comme si, bien que suivant des lignes de création divergentes, ils étaient en fait soutenus par des ondes porteuses communes.

Ainsi, il y a quelques jours, je tombais sur une mise en image d’un titre de CFCF, You hear colours, dont les sonorités évoluent peu à peu vers ce qui pour mes oreilles évoque le Running up that hill de Kate Bush. On sait la puissance esthétique que peuvent avoir les rencontres entre la musique et les scènes extraites de films, lorsque les entremetteurs savent s’y prendre. En l’occurrence, c’était la Solitude du coureur de fond, de Tony Richardson qui servait de support sur lequel venaient se poser les lignes électroniques de CFCF. Je ne sais si les informations ont circulé selon les mêmes schémas à travers les synapses de celui qui est à l’origine de cette association d’idées, et à travers les miennes, mais il se trouve que lorsque j’avais vu ces scènes de course à travers les collines, j’avais en tête le titre de Kate Bush, par pure association du titre et de l’image. Ce n’est pas, d’ailleurs, qu’il y ait une quelconque méthode de lecture de ces partenariats, mais plutôt que les mashups entre musique et films jouent en fait sur tous les tableaux, et donc, aussi, sur les titres. Effacer les collines en courant au travers, trébucher dans les pentes feuillues de l’automne. Tirer tout droit à travers les obstacles, fuir on ne sait quoi vers on ne sait pas davantage quoi, ne voir que ce point de fuite vers quoi on est tendu, ne rien considérer d’autre, parce que la course ne peut pas être partagée; on court. Seul.

Ce sont les mots de la chanson de Kate Bush, ce qui rendrait tentante l’idée d’un Dieu permettant l’échange des places afin de rompre avec la solitude de celui qui court à travers la vie. Ce sont les images de Richardson, l’isolement de celui qui, inquiet, ne se pose jamais en sédentaire.

Ce sont aussi les mots de Jean-Louis Bory à propos du film de Richardson :

« Le beau titre. Comme tous les beaux titres, il satisfait d’abord à son harmonie propre. Satisfaction qui relève du « charme » poétique. Puis viennent les interprétations. Elles sont au moins deux comme pour toute poésie. Au premier degré nous demeurons sur le plan des apparences, de la réalité pure et simple : il s’agit bien d’un coureur de fond qui, tout le long de sa course épuisante, se trouve seul, livré à ses seules ressources physiques et morales. […] Au deuxième degré, sur le plan du symbole : tout au long de sa vie, assimilée à une épreuve sportive, tout homme est ce coureur solitaire, surtout quand il a choisi la révolte. Tout le film de Richardson se bâtit sur l’étroit enlacement de deux suites de scènes en accord avec cette double interprétation ;[…] La réussite de ce film tient beaucoup à l’étonnante présence de Tom Courtenay. D’un physique plutôt ingrat — qui évoque l’oiseau tombé du nid, le petit animal frileux — il joue avec une étonnante variété. […] Excellente bande sonore où la musique, loin de faire double emploi avec l’image, joue en contraste grinçant (les cantiques sur une des images de passage à tabac) ou indique le sentiment suggéré par le mouvement de la caméra (jazz, par exemple, pour souligner la joie ou le burlesque) ; habilité du montage greffant l’une sur l’autre les deux suites d’images d’une façon dépouillée arbitraire. […] Mais la caméra travaille à suggérer par son mouvement les mouvements sur lesquels l’histoire se déroule. […] Elle s’efforce, court, souffle, halète, s’éblouit en accord avec Smith, ou s’immobilise (plan général) pour mieux s’étendre sur les paysages lorsque les quatre jeunes chiens, au bord de la mer, gesticulent à la limite de l’horizon ou que le coureur s’élance dans la vaste fraîcheur de l’aube. »
Jean-Louis Bory – Des yeux pour voir. (Je précise que le texte de Bory est ici cité tel qu’on le trouve sur la page Wikipédia du film, je vous le proposerai en intégralité sous peu).

Voici ce montage, tel que je l’ai trouvé complètement par hasard sur la page Viméo d’un certain Tommy Boy, dont les autres propositions sont tout autant intéressantes :

CFCF – You Hear Colours from tommy boy on Vimeo.

On conseillera, aussi, l’album de CFCF, Continent, qui parvient souvent, comme ce You hear colours, à rappeler quelque chose sans jamais constituer une simple, ni pâle copie; et parmi les choses qui nous rappellent un peu trop les années 80, celle-ci a l’avantage de ne pas provoquer la nausée, ce qui constitue déjà un exploit.

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Lennon-Ono-Davis, un couple à trois en forme de mariage blanc

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, PLATINES, PROPAGANDA, PROTEIFORM 18 commentaires »4 août 2010

Puisque Michel, qui est un peu notre Huggy les bons tuyaux à nous, mentionne cet autre titre consacré à Angela Davis, par Yoko & John, partageons le aussi, ça bouclera notre tour du monde des hommages.

Ca aura au moins une vertu : confirmer que je suis décidément davantage Rolling Stones que Beatles. Certes, ces derniers auraient difficilement pu soutenir tous ensemble Angela Davis en 1972, puisqu’ à cette date, ils étaient séparés depuis deux ans. Mais effectivement, comme le rappelle Michel, Lennon et Ono insérèrent dans leur album « engagé » Some time in New-York, entre une indignation suscitée par le fonctionnement des prisons et une prise de position sur le conflit irlandais, cette chanson dont Angela Davis est l’héroïne, sobrement intitulée « Angela« .

Vous vous dites que c’est à peu près le titre qu’on donnerait à une chanson dont Mme Davis serait le personnage principal si on n’avait pas d’inspiration au moment de lui donner un titre ? Rassurez vous, il en va de même des paroles, qui s’en tiennent au strict minimum descriptif : on a emprisonné Angela, elle fait partie des millions de prisonniers politiques dans le monde, les choses changent (Dylan l’avait déjà dit), il y a des millions de races dans le monde mais un seul futur à partager (Miss Monde doit tenir ce genre de propos aussi). Bref, la chanson fait un peu trop exercice contraint, et on passe son temps, en l’écoutant, à regretter le manque de coeur de l’ensemble (mais que Yoko Ono ait un coeur, voila quelque chose qui relève de l’hypothèse non vérifiée) et d’engagement (le comble, pour un double album qui mise toute sa première galette sur le militantisme politique, se souvenant subitement pour le second volume que c’est de la musique qu’on est censé faire dans un disque, et propose des sessions live, dont une expérimentation plutôt réjouissante avec Zappa et ses Mothers of Invention); tout se passe en somme comme si Lennon avait compris que pour vendre de la musique, il fallait l’emballer dans un air du temps, devançant les chanteurs qui croient qu’il suffit d’avoir l’air « concernés » et de brandir les causes comme autant de panoplies de circonstance pour, tout en touchant d’impérieuses royalties, et accumuler des fortunes semblant toujours insuffisantes, se mettre hors de cause; les Zazie et les Calogero, les Cali et les Renaud ont bien compris que l’étendard de l’indignation était un bon cache sexe, brandi devant le paquet pourtant déjà classé TTBM de leurs revenus. Et on sait ce que Yoko Onno pensait des revenus de son cher, tendre et fortuné mari.

Finalement, on ne peut qu’être d’accord avec Michel : c’est Pierre Perret qui, parmi les français, propose dans Lily de Perret le meilleur portrait d’Angela Davis, même s’il est succint. Au moins, on échappe aux poses sentencieuses, on demeure dans une simple fraternité humaine, comme seuls ces rares chanteurs sans ego sont capables, et l’évocation d’Angela Davis, si elle n’est pas politique, ne prend néanmoins pas la forme d’un détournement la mettant au service de ce qu’il faut bien appeler le capital. Ce sera sans doute un des très rares parallèles qu’on pourra tisser entre les Stones et Pierre Perret, mais il en va des musiques qu’on écoute comme des amis, on les sait souvent incompatibles entre eux, mais on peut tenter parfois de les faire se rencontrer.

Quant à Lennon, je ne sais si c’est être mauvaise langue que de considérer les 10 minutes de silence à sa mémoire, filmées par Depardon le lendemain de son assassinat, dans un Central Park noir d’un monde blanc comme ce que mes oreilles supportent, de sa part, le mieux.


Du coup, je regarde de nouveau ce plan séquence de dix minutes, qui me laisse soudain sceptique. Pour paraphraser Perret, qui a ces mots à propos de l’Amérique découverte par sa Lily (« Elle aurait pas cru sans le voir, que la couleur du désespoir, là-bas aussi ce fut le noir »), on pourrait s’étonner de voir que pour un homme qui avait ainsi chanté à la gloire d’Angela Davis, dans Central Park ce jour là, la couleur du chagrin, c’était le blanc. Soit le message était mal passé, soit Lennon ne chantait en fait jamais qu’à sa propre gloire.

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Les oreilles en vacances – 1 : Asher Roth

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM Laisser un commentaire »4 août 2010

Si Blanche Neige était une folle perdue au fond des bois, il est probable que la pomme présentée par la sorcière marâtre aurait pris les traits de la bonne bouille d’Asher Roth. Pensez donc, un savant mélange de Dustin Hoffmann période « dites donc, Miss Robinson, c’est votre fils qui bronze au bord de votre piscine ? », d’un Bruce Springsteen millésimé « Dancer in the dark » (euphorie générale chez tous ceux qui sont réceptifs aux phéromones mâles), et bien entendu, d’Eminem, profitant du fait que le petit prince en personne s’en soit allé soigner ses addictions chez Sir Elton John (qui vire bon père de famille, ce qui semble constituer une conclusion finalement logique, après avoir été l’oncle farceur du monde du spectacle). Même 7 nains ausi doués que Désiré Bastareaud ne pourraient pas lutter, alors, contre la tentation du rappeur redneck.

A vrai dire, si Asher Roth était français, on le fuirait à toutes jambes, le vent porteur drainant vers nos narines aiguisées les effluves du produit calibré. Mais voila, ce produit est américain, et dans un pays dans lequel être un produit de sa culture ou être un produit tout court est indiscernable, on peut voir dans ce personnage déjà panoplisé (Asher Roth bien propre sur lui, Asher Roth énervé, Asher Roth déguisé en Mark Hollis (ère Such a Shame), Asher Roth écrivain contrarié composant sur son laptop sur la cuvette des chiottes, Asher Roth à poil (le même que le précédent, en fait), Asher Roth zen, et tout plein d’autres encore, soigneusement rangés dans leur blister glacé, à conserver intacts et à collectionner sur le rebord de la cheminée) une sorte d’accomplissement, un climax.

Parce que voila, le jeune homme est aux confluents de tout ce que les musiques populaires américaines savent bien faire : du rap, mais aussi des mélodies, des humeurs, de la joie de vivre, une satisfaction manifeste (bien que par moment surjouée, ce qui jette forcément un doute), de l’énergie et au bilan des morceaux qui le plus souvent font leur boulot un peu au-delà de ce à quoi on pourrait s’attendre : derrière la présentation confectionnée par des experts en marketerie se trouve le supplément d’âme qu’on ne pensait même pas croiser, ou qu’on aurait pu croire étouffé sous les exigences de la production manifestement millimétrée, à tel point que quelques grandes pointures, en matière d’âme, viennent en voisins rendre visite à Asher Roth, histoire de venir décoller en sa compagnie sur les compositions simples mais aptes à accompagner les étés plus ensoleillés que celui qu’on traverse en ce moment. Parmi les fées qui sont venues se pencher sur le berceau, on retiendra tout particulièrement Cee-Lo (et on se dit que s’il se déplace, c’est peut être que ça en valait le coup, et ça vaut toutes les lettres de recommandation du monde), Busta Rhymes, Chester French (on va y revenir), ou Keri Hilson.

De la bonne compagnie en somme, et des entremetteurs de choix pour un album auquel on aime s’attacher autant pour le son dont il est porteur que pour la manière dont il ne respecte absolument pas les règles qui veulent d’habitude décerner tel rôle à tel type de musicien. Ici, comme chez Eminem, mais en moins sombre et torturé, parce que moins introspectif, moins théatral aussi, mais plus adolescemment festif, plus ensoleillé sans tomber dans les simplifications, le rap (qui est plutôt une question de samplification) devient universel, et c’est sans doute le meilleur avantage qu’il puisse trouver à être devenu commercial, sans forcément s’être vendu, dans la mesure où la forme actuellement la moins sincère de musique rap consiste précisément à mimer avec une telle précision les personnages et les formules du passé, avec tous les détails si typiques des banlieues américaines telles que ce courant musical nous a appris à les imaginer, qu’il s’agit davantage d’un positionnement personnel sur une scène à laquelle on a envie d’appartenir, au milieu de regards qu’on souhaite reconnaissants des efforts effectués pour les séduire que d’une démarche sincèrement musicale. Au moins, Asher Roth échappe à ces schémas attendus, ce qui permet de se concentrer sur le plaisir à écouter des flots de mots jouer sur les beats, sans volonté de sembler être quoi que ce soit de déjà répertorié.

Et maintenant, lecteur, vois-tu, je pense à toi et à ton éventuel manque de familiarité avec le rap. Alors je ne mets pas en écoute un extrait de l’album, parce que le plaisir ne serait peut être pas au rendez vous. Comme les musiques vivantes, celle ci réclame sans doute qu’on la regarde en train de se faire. Alors, rien de tel qu’une improvisation pour se faire une idée du charme singulier dont Asher Roth est capable. Ca a l’air matinal, ça n’a rien à voir avec la frime à laquelle le rap nous a habitués, ça semble juste naturel, et qu’un rouquin ait adopté à ce point les codes musicaux de ce courant est comme une promesse d’avenir. Les choses changent, et tout espoir n’est peut être pas interdit :


Bien entendu, on n’est pas du tout d’actualité avec cette chronique : trop tard pour l’actuel album, (Asleep in the bread Aisle), sorti en 2009, trop tôt pour le prochain, (The Spaghetti tree), qui sortira d’ici la fin 2010. Je suis pas dans le rythme, je sais.

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« Il n’y a pas de plan B »

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROPAGANDA 2 commentaires »26 mai 2010

Sur la point des pieds, Plan B quitte les kiosques tandis que dans la plus grande tonitruance, Plan B débarque sur les ondes, et on doute que celui-ci console les amateurs de celui-là. Côté papier, on ne saura pas trop sur quoi se rabattre. Backchich n’est pas si mal mais n’occupe pas exactement le même créneau, tout en ne négligeant pas de taper, y compris là où ça fait mal. Il faudra s’en contenter. Quant à ce She said qui inonde littéralement nos ondes, le message est clair : on va en bouffer tout autant qu’on aura ingurgité, l’année dernière, du Charlie Winston. On imagine la démarche tout aussi sincère : Plan B, c’est un peu comme si subitement on apprenait qu’Eminem avait fait partie des Petits chanteurs à la croix de bois, et écrivait la B.O. des Choristes 2. Le type chante à la perfection (à un point tel que les prestations live donnent justement la forte impression de ne pas être en live), tout ceci est très bien fait et on sent que ça ratisse carrément le plus large possible (je ne peux pas écouter ces titres sans penser à ce fantastique rateau géant dont nous sommes les heureux propriétaires, et qui nous sert à ramasser les feuilles mortes à l’automne; Plan B c’est un peu la musique qui ratisse les oreilles mortes à l’automne de la vie, le André Rieu de la Street Music), on se demande évidemment comment le gars parvient à avoir non pas une voix pareille, mais deux voix aussi différentes l’une de l’autre, mais ce qu’on imagine sans peine, ce sont les réunions d’état major à la maison de disques pour définir le plan produit.

Alors, cette année, on nous fait le coup du gars qui a le physique de l’emploi qu’on lui a donné; Bad boy tel que l’Angleterre sait les fabriquer, un peu crétin sur les bords, mais c’est pas grave, ça donne une popu credibility, le bon sens près d’chez vous, profil « petite frappe locale déguisée en Pim’s, croquant à l’extérieur, tout fondant à l’intérieur, même peut être un poil trop fondant ».

On nous avait fait revivre le personnage du roots convivial avec Charlie Winston l’année dernière, et le chapeau déchiré faisait déjà un peu trop panoplie pour être honnête : on aurait cru que Charlot avait fait une brusque cure de botox et qu’il était revenu parmi les hommes, transfiguré, touché par le dieu du groove, pour disséminer gratos la bonne parole sur Terre, aux rennes de sa cariole tirée par deux percherons. Finalement, Charlie continue son bonhomme de chemin et aura au moins réussi à mettre en lumière que la spontanéité à la Christophe Maé n’est qu’une part de marché comme une autr : aujourd’hui, le même Charlie fait la promotion de la nouvelle Audi A1, une sorte d’ersatz de la Mini, mais pour ceux qui ont envie d’acheter la même voiture que tous ceux qui ne voudront pas acheter la même voiture coûteuse que tout le monde. On le voyait en roulotte, on le découvre au volant d’une de ces petites merdes sur roue qui polluent les centre ville de leur arrogance, semblant diffuser, aussi discrètement que peut le faire le cirque Zavatta débarquant en ville et annonçant que les lions et les girafes seront visibles, pour les enfants, à partir de 16 heures, un message on ne peut plus clair à la populace qui ose encore fouler de ses pieds trop mal chaussés les trottoirs des beaux quartiers « Oui, cette voiture est une petite voiture, mais elle est néanmoins tout à fait hors de prix, hors du prix que vous y mettriez vous mêmes, non pas que vous ne le vouliez pas, mais tout simplement parce que vous faites partie de ces gens qui veulent en avoir pour leur argent, alors que moi, regardez, j’ai claqué ce que vous ne paieriez même pas pour une grande routière dans un truc de 2,50 de long, sans coffre, mais avec de splendides arches de toit en aluminium (pour faire léger, sans doute, et donc économiser de l’essence, mais hey, tu sais ce que ça coûte en énergie, la production de l’aluminium ?), des leds qui n’éclairent rien, mais aiguillent le regard des badauds vers ta petite personne, le coude à la portière, les lunettes du duo de motards de Chips sur le nez, attentif à être indifférent, au delà des regards envieux, détaché, loin de tout ça, au-delà de tout affichage. Méprisant en somme. Tout de suite, quand Charlie Winston sort de son Audi A1, l’autoradio calé sur son Like a Hobbo qui fait du coup carrément un peu « pute » dans un tel environnement de démonstration de pouvoir d’achat, il a l’air un poil moins convivial, et c’est un peu comme quand dans L’Arnaqueur, le joueur amateur se révèle être surtout bon comédien. Comme disait Dubuffet, en matière artistique comme en jeu de cartes et en amour, les professionnels sont tous des traitres.

Plan B papier faisait volontiers ce boulot de repérage des arnaqueurs. Il faut croire qu’à force, on a dû être peu à peu formés : quand on écoute The Defamation Of Strickland Bank, le nouvel album de Plan B, on flaire tout de suite que ce qu’on écoute, c’est avant tout un plan com’.

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