Ajoutons au précédent article cet extrait vidéo d’une émission diffusée sur Arte, consacrée aux Black Panthers, ce mouvement avec lequel Angela Davis combattit les oppressions dont les minorités pouvaient souffrir dans les années 70 aux Etats Unis.
Evidemment, le propos est bien éloigné de la tiédeur des propos de Yannick Noah, et l’action des panthères noires, tout comme leurs intentions, ne ressemblaient pas exactement à un programme de retraite de jeunes communiants (l’Angela revue et corrigée par Noah pourrait tout à fait animer un groupe de catéchèse, et sa chanson pourrait tout à fait clore l’office dominical, pour peu que le curé local soit branché « renouveau charismatique »). Aseptiser les révolutionnaires est une activité dans laquelle le marché excelle. Il aurait tort de se priver : c’est rentable (les révolutionnaires sont généralement photogéniques, prennent souvent des poses sexy, font preuve d’une vitalité séduisante) et politiquement payant (en les intégrant au circuit des marchandises, on leur fait perdre leur virginité commerciale, et on les lie au monde qu’ils tentaient de renverser, pour en faire un pilier supplémentaire.
Nulle surprise, dès lors, dans l’hommage dont Noah est l’auteur.
Voici dont cet extrait vidéo :
Et en bonus, le site sur lequel j’ai croisé ce documentaire rappelle opportunément que les Rolling Stones eurent le grand avantage de soutenir Angela Davis en 1972, alors qu’elle était confrontée à des accusations de meurtre, face à une justice américaine dont elle avait tout à craindre. La chanson s’appelle Sweet Black Angel, titre parfois diminué en Black Angel.
A un moment, Jagger demande « Would ya take her place ? » et cyniquement Noah le fait. Plus loin, nouvelle question « Ain’t someone gona free her ? » et opportunément, Noah en fait une esclave de la marchandise, exactement ce contre quoi elle se bat.
Mais il n’est pas tout à fait anodin que le peuple qui a mis ce président ci à sa tête ait comme personnalité préférée un traitre.
Dans un entretien mené le 8 Novembre 2007 avec Gary Younge, pour le Guardian, Angela Davis évoque l’effet que produit sur elle le fait de voir au début du 21è siècle des jeunes filles arborant fièrement des t-shirts sur lesquels sont imprimés des portraits d’elle même dans les années 70, au moment où son combat aux côtés des black panthers et du parti communiste américain défrayait la chronique. Voir ainsi les images de ces luttes devenir un élément parmi d’autres de la panoplie standard de celui qui se veut « opposant » (T-shirts « Angela » pour les filles, « Che » pour les garçons, dans la colllection « Barbie Activist »), étonnait cette professeur d’université pas tout à fait comme les autres, étonnement que Gary Younge écrit ainsi en début d’article :
‘Angela Davis était intriguée par le nombre de jeunes femmes, au sein du public de ses interventions, qui portaient des images d’elle-même dans les années 70 sur leur t-shirt. Alors, elle leur demanda ce que cette image signifiait pour elles. « Elles répondirent qu’en la portant, elles se sentaient plus fortes et davantage connectées aux autres mouvements », dit-elle. « C’était vraiment assez troublant. Ca n’avait rien à voir avec moi. Elles utilisaient cette image pour exprimer qui elles voudraient être et ce qu’elles voudraient faire. J’ai renoncé à me battre contre la marchandisation de cette forme de respect. C’est une guerre sans fin, et on ne gagne jamais »‘. (traduit par moi même, texte original ici même)
Marchandisation, dans le vocabulaire anglais des études sociales actuelles, ça se dit en l’occurrence, « commodification » : transformation des relations sociales en biens marchands.
Sans doute Angela Davis trouverait-elle alors assez troublant le nouveau produit mis sur le marché par Yannick Noah, puisqu’il aura attendu la cinquantaine pour se comporter comme la première groupie venue de l’Angela Davis des années 70. Dans un clip sidérant de volonté d’identification, accompagnant une de ces chansons qui donnent envie d’obliger les gens du spectacle à payer des droits d’auteur à l’histoire lorsqu’ils puisent dans ses pierres angulaires l’inspiration le prétexte à leur nouvelle production censée toucher le public là où ça lui fait par avance du bien, (ce qui aurait pu nous éviter, par exemple, l’évocation à peu près aussi pertinente de Rosa Parks par Pascal Obispo (si vous ne connaissez pas l’objet, nul doute que sa simple évocation ne pourra que vous faire trembler d’effroi)), Noah se pose en observateur agé (comprendre « sage » (comprendre, en fait : l’Afrique est ce lieu dans lequel les personnes agées sont respectées pour leur expérience là où le reste du monde ne sait plus trop quoi faire de ses vieux (oublions alors que le monde « développé a bien compris quoi en faire : des électeurs majoritaires, et la sagesse des vieux sur la question des retraites, on voit quels votes et quelles orientations politiques ça donne, mais bref)) de la victoire d’Obama, liée dans un raccourci « troublant » aux luttes d’Angela Davis.
La chanson ? Une aberration : après une intro à la Shaft, on part pour un truc qui pourrait rythmiquement ressembler à ce que ferait Patrick Sébastien si, perdant l’inspiration, il faisait un album de reprise de la Compagnie Créole. Les paroles sont à l’avenant : « Angela, my home is your home » faisant croire qu’Angela Davis dort dans les rues (les noirs américains sont tous pauvres, c’est bien connu) pour le refrain, et dans les couplets, une espèce de cours d’histoire pour les gros nuls : « Dix neuf cent soixante huit l’amerique est figee – Un ange proteste les ecrous sont rouilles – Un black and that black le souffle des ghettos (oui, ça ne veut rien dire, mais Yannick Noah a la poésie licencieuse) - Les gants noirs se levent un soir a mexico »; dès les premiers mots, on sent venir le propos se posant comme édifiant, mais n’édifiant que ce qui est déjà édifié (en même temps, commercialement, c’est plus payant, le public de ce genre de choses, sans doute majoritaire, préférant de loin, justement, camper sur ses positions et être brossé dans un sens de poils qu’il imagine revêche et hirsute, là où en réalité les produits lissant ont fait depuis belle lurette leur travail de lustrage. J’allais oublier : le refrain s’achève tout seul, d’une balle dans la tête, par un « Ton nom dans nos vies résonne », avec une bonne vieille relégation du verbe en fin de proposition, même pas relative, comme font les enfants quand ils écrivent un poëme, et qu’ils n’arrivent plus à ficeler leur phrase en faisant en sorte que ça rime (il faut dire que pour une rime aussi riche que l’assonance précieuse entre « home » et « résonne », on serait prêt à pas mal de sacrifices grammaticaux !)
Le clip ? Un bidule assez étrange, avec reconstitution des quartiers « populaires » des années 70, avec un bar à la déco typique (au passage, on remarquera le léger glissement social opéré : le bar dans lequel Noah vient lire sa biographie d’Angela Davis n’est, au regard des standards des seventies, pas très populaire, preuve que pour les très riches, ce qui est simplement middle class se veut « populaire »; passons), et Noah en homme disons, « mûr », venant en costard qu’on croit au départ gris, enchapeauté comme se doit de l’être l’homme élégant qu’il est, lire à sa table habituelle la biographie d’Angela Davis que le patron du bistrot a reçue pour lui. Du coup, léger télescopage, puisqu’on peine à comprendre comment dans l’Amérique des années 70 circulent déjà d’épais volumes dédiés à la vie et à l’oeuvre de la militante de la cause noire (mais le clip tout entier a ceci de particulier qu’il ferait croire à toute personne pas très informées (ce qui doit constituer une part non négligeable du public potentiel d’un tel objet) qu’Angela Davis est morte, ce qu’elle semble tout à fait apte à démentir elle-même, puisqu’elle est bel et bien de ce monde, et qu’elle s’exprime encore, ne serait-ce qu’en tant que professeur. Peu à peu, le paradoxe temporel s’annule, puisqu’au fil des séquences montées à la va comme j’te pousse, on comprends qu’en fait le noir et blanc de l’image était de pure circonstance, c’est bien aujourd’hui que Noah découvre la cause noire américaine d’il y a 40 ans (ce qui ne me rajeunit pas exactement, mais passons aussi), dans un café à la mode, dans un costume so fashion, puisqu’une fois colorisé, le strict ensemble noir s’avère être en réalité rouge vif (oui, l’Afrique, son goût pour les couleurs, etc.), dreadlocks en bataille sous le chapeau classe. Evidemment, comme aux plus beaux jours des clips (c’est à dire comme dans les années 80), on coupe tout ça par des plans de Yannick Noah « en civil », (c’est à dire qu’on le croirait habillé de pied en cap de la ligne de vêtements dont il faisait la promotion il y a quelques années (L’ombre du zèbre, ça s’appelait (oui, l’Afrique, ses animaux rayés, etc.), je ne sais d’ailleurs si c’est encore d’actualité, puisque maintenant, c’est une ligne de cosmétiques que Noah sponsorise)), chantant dans les rues, la bio d’Angela sous le bras, accompagné d’un journal avec Obama en une. A la fin, grand moment, le Yannick Noah « civil » croise le Yannick Noah « fictif », ils se jettent un coup d’oeil entendu, du genre « Hey man, on est dans les mêmes luttes, hein ? ». Au delà du caractère tout à fait naze, on sent le dispositif efficace sur un esprit un tout petit peu simplifié par l’absorption massive de clips sur MCM : la distanciation entre les deux versions de Noah ne peut qu’accréditer le fait que, si celui qui a un costume rouge est fictif, alors celui qui marche en tongs (Oui, l’Afrique et ses pieds nus (Ah, si vous aviez regardé la saison 2010 de la Nouvelle Star, sur M6, vous auriez vu, dans un des tout premiers prime, une passe d’armes courte mais puissante entre une candidate, toute en blackitude et, »donc », venue chanter pieds nus sur scène, et Marco Prince (dont on espère qu’on se souviendra davantage de quelques bons moments avec FFF que de cette participation à ce jury), lui demandant pourquoi elle chante pieds nus, et lui envoyant, alors qu’elle se justifie par ses racines africaines « Ah oui ? On marche pieds nus en Afrique ? Bref, parfois, la télévision soulage) et en t-shirt rouge dans la rue doit être le VRAI Yannick Noah, celui qui est donc vraiment soutien d’Obama, de manière totalement sincère et totalement étrangère à toute question de marketing.
Maintenant, on peut se demander ce qui permet à Noah la petite privauté qui consiste à désigner Angela Davis comme sa « sister » (oui, les paroles osent dire ça : « Angela my sister »). On a beau retourner le clip dans tous les sens, le seul dénominateur commun entre Davis, Noah, et Obama, c’est la couleur de peau (alors même qu’à les regarder avec un peu d’attention, c’est à dire comme on regarde des êtres humains, précisément, ils n’ont pas la même couleur de peau). Sans faire mon Zemmour, j’aimerais bien savoir ce qu’on penserait d’un blanc, qui désignerait quelqu’un d’autre comme son frère uniquement sur la base de la couleur de peau. Et successivement, on aimerait savoir pourquoi, si on identifie ce second cas à du racisme, c’en serait moins dans le premier.
Parce que finalement, de deux choses l’une : soit on considère qu’on est post-raciaux, que la couleur de peau, on s’en fout, qu’on est des êtres humains, et qu’on voit ça avant tout chez l’autre, ce qui est a priori le discours public de quelqu’un comme Noah (humanisme pop, on est tous frères, chantez tous main dans la main à mes concerts, venez en tongs c’est cool), mais dans ce cas, on saisit mal pourquoi le choix précis d’Angela Davis, et particulièrement dans cette mise en scène et dans ces propos (on est frère et soeur, ma maison est ta maison (hey, franchement, la maison réservée par préférence aux semblables, ça rappelle rien, ça ?)). Soit ça fait bel et bien une différence, la couleur de la peau, mais alors on se cale pas bien au chaud dans la case commerciale de la musique ouverte sur le monde, et on soutient pas Ségolène Royal; politiquement, on rejoint plutôt Dieudonné dans son étrange combat, moins mainstream, moins commercial sans doute, mais finalement plus clair.
On objectera, je le sens, que ce n’est pas la noiritude d’Angela Davis à laquelle s’associe Noah; qu’en fait, c’est son combat politique qui est au coeur de sa commodification. Douteux, pour deux raisons : D’une part, on se garde bien, tant dans la chanson que dans le clip, de faire référence au fait que Davis soit une militante communiste, par deux fois investie par son parti pour se présenter aux élections présidentielles américaines (vous imagineriez, vous, qu’ayant mené un tel combat, on n’en dise pas un mot dans un « hommage » qui vous serait fait ?). D’autre part, l’association avec Obama relève dès lors de la véritable manipulation : elle fait croire que le prétexte de la couleur de peau est un lien que rien ne peut venir casser, pas même l’opposition politique. Pourtant, Angela Davis s’exprime sur Obama (c’est un des avantages liés au fait d’être vivant : on peut s’exprimer soi même, et on n’a pas besoin d’opportunistes pour faire à sa place), et si elle salue son élection, c’est plus pour ce qu’elle dit de l’Amérique actuelle que pour le projet politique qu’il mène. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il est noir qu’elle le soutient. Dit autrement, elle n’exprime pas de préférence pour les gens noirs. Pour mettre les points sur les i, elle n’est donc pas raciste. Pire, elle voit bien comment la position post-raciale d’Obama peut jouer contre les classes sociales défavorisées américaines (majoritairement composée de gens de couleur, mais elle voit d’abord en eux des pauvres, pas des noirs) :
« Il (Barrack Obama) est vendu comme l’incarnation de l’indifférence à la couleur de peau. C’est l’idée qu’on est passé en deçà du racisme en ne prenant même plus en compte la question de la race. C’est ce qui fait de lui, dans la tête des gens, un candidat crédible pour la présidence américaine. Dans cette période, il est devenu le symbole de la diversité, et ce qui est notable dans sa campagne, c’est qu’il n’ait pas cherché à s’engager sur la question raciale, au-delà de ce qui a déjà été déjà fait.
L’administration républicaine est déjà celle qui, dans l’histoire, fait le plus preuve de diversité. Mais si l’inclusion de noirs dans la machine de l’oppression a comme projet l’augmentation de l’efficacité de la machine, c’est tout sauf un progrès. Il y a plus de noirs que jamais à des postes de pouvoir, et à des places visibles. Mais il y a aussi bien plus de noirs encore qui ont été repoussés tout en bas de l’échelle sociale. Si les gens réclament la diversité dans un objectif de justice et d’égalité, c’est bien. Mais il y a aussi un modèle de diversité qui serait la différence qui ne fait pas de différence, le changement qui ne change rien. » (The Guardian – 30 Janvier 2008)
En somme, et on comprend bien la logique de classe économique qui pousse Noah à se tenir dans cette position, faire référence à une communauté noire, c’est se permettre d’être aveugle à la considérable diversité économique qui existe parmi les personnes dont la couleur de peau est ressemblante. Et de nouveau Angela Davis tient un propos beaucoup plus net, que Noah ne reprend évidemment pas :
« On s’est habitués à penser qu’il y avait une communauté noire. Elle a toujours été hétérogène, mais on était toujours apte à se sentir comme faisant partie de cette communauté. J’irais jusqu’à dire le racisme d’une bonne part de la classe moyenne noire, envers la classe ouvrière noire n’a rien à envier au racisme des blancs envers les criminels noirs. Le jeune noir en baggy qui traine dans les rues apparait tout autant comme une menace aux yeux des noirs de la middle class. Dès lors, la mobilisation des communauté noire n’est plus possible comme l’était dans le passé » (The Guardian, 8 Novembre 2007).
Cette distance, cette fracture sociale (réelle, celle-ci, car elle a brisé ce qui fit preuve d’unité), c’est évidemment celle que tait Noah dans son clip, parce qu’il faudrait mettre alors les pieds dans ce qui est moins télégénique et fédérateur, particulièrement en période de crise, et qu’il vaut mieux créer une unité fictive entre gens qui semblent se ressembler, que mettre le doigt sur ce qui sépare vraiment, afin d’ébaucher des bribes de solutions politiques. Et on imagine qu’il y a, dans pas mal de bars branchouilles, à la déco datée, avec des portraits d’Angela Davis réduite en simple hairdo, pur élément de style of life, un certain nombre de personnes, colorées ou pas, finalement davantage liées par leur aisance économique que par leur couleur de peau, qui se font plaisir en relisant quelque vieux volumes sur les luttes passées, histoire de mieux fermer les yeux sur les combats actuels.
Parmi eux, certains sont mêmes capables de vendre cette nostalgie aveuglante. On comprend mieux pourquoi ils auraient du mal à voir en Angela Davis davantage une camarade communiste qu’une soeur noire.
Sur la point des pieds, Plan B quitte les kiosques tandis que dans la plus grande tonitruance, Plan B débarque sur les ondes, et on doute que celui-ci console les amateurs de celui-là. Côté papier, on ne saura pas trop sur quoi se rabattre. Backchich n’est pas si mal mais n’occupe pas exactement le même créneau, tout en ne négligeant pas de taper, y compris là où ça fait mal. Il faudra s’en contenter. Quant à ce She said qui inonde littéralement nos ondes, le message est clair : on va en bouffer tout autant qu’on aura ingurgité, l’année dernière, du Charlie Winston. On imagine la démarche tout aussi sincère : Plan B, c’est un peu comme si subitement on apprenait qu’Eminem avait fait partie des Petits chanteurs à la croix de bois, et écrivait la B.O. des Choristes 2. Le type chante à la perfection (à un point tel que les prestations live donnent justement la forte impression de ne pas être en live), tout ceci est très bien fait et on sent que ça ratisse carrément le plus large possible (je ne peux pas écouter ces titres sans penser à ce fantastique rateau géant dont nous sommes les heureux propriétaires, et qui nous sert à ramasser les feuilles mortes à l’automne; Plan B c’est un peu la musique qui ratisse les oreilles mortes à l’automne de la vie, le André Rieu de la Street Music), on se demande évidemment comment le gars parvient à avoir non pas une voix pareille, mais deux voix aussi différentes l’une de l’autre, mais ce qu’on imagine sans peine, ce sont les réunions d’état major à la maison de disques pour définir le plan produit.
Alors, cette année, on nous fait le coup du gars qui a le physique de l’emploi qu’on lui a donné; Bad boy tel que l’Angleterre sait les fabriquer, un peu crétin sur les bords, mais c’est pas grave, ça donne une popu credibility, le bon sens près d’chez vous, profil « petite frappe locale déguisée en Pim’s, croquant à l’extérieur, tout fondant à l’intérieur, même peut être un poil trop fondant ».
On nous avait fait revivre le personnage du roots convivial avec Charlie Winston l’année dernière, et le chapeau déchiré faisait déjà un peu trop panoplie pour être honnête : on aurait cru que Charlot avait fait une brusque cure de botox et qu’il était revenu parmi les hommes, transfiguré, touché par le dieu du groove, pour disséminer gratos la bonne parole sur Terre, aux rennes de sa cariole tirée par deux percherons. Finalement, Charlie continue son bonhomme de chemin et aura au moins réussi à mettre en lumière que la spontanéité à la Christophe Maé n’est qu’une part de marché comme une autr : aujourd’hui, le même Charlie fait la promotion de la nouvelle Audi A1, une sorte d’ersatz de la Mini, mais pour ceux qui ont envie d’acheter la même voiture que tous ceux qui ne voudront pas acheter la même voiture coûteuse que tout le monde. On le voyait en roulotte, on le découvre au volant d’une de ces petites merdes sur roue qui polluent les centre ville de leur arrogance, semblant diffuser, aussi discrètement que peut le faire le cirque Zavatta débarquant en ville et annonçant que les lions et les girafes seront visibles, pour les enfants, à partir de 16 heures, un message on ne peut plus clair à la populace qui ose encore fouler de ses pieds trop mal chaussés les trottoirs des beaux quartiers « Oui, cette voiture est une petite voiture, mais elle est néanmoins tout à fait hors de prix, hors du prix que vous y mettriez vous mêmes, non pas que vous ne le vouliez pas, mais tout simplement parce que vous faites partie de ces gens qui veulent en avoir pour leur argent, alors que moi, regardez, j’ai claqué ce que vous ne paieriez même pas pour une grande routière dans un truc de 2,50 de long, sans coffre, mais avec de splendides arches de toit en aluminium (pour faire léger, sans doute, et donc économiser de l’essence, mais hey, tu sais ce que ça coûte en énergie, la production de l’aluminium ?), des leds qui n’éclairent rien, mais aiguillent le regard des badauds vers ta petite personne, le coude à la portière, les lunettes du duo de motards de Chips sur le nez, attentif à être indifférent, au delà des regards envieux, détaché, loin de tout ça, au-delà de tout affichage. Méprisant en somme. Tout de suite, quand Charlie Winston sort de son Audi A1, l’autoradio calé sur son Like a Hobbo qui fait du coup carrément un peu « pute » dans un tel environnement de démonstration de pouvoir d’achat, il a l’air un poil moins convivial, et c’est un peu comme quand dans L’Arnaqueur, le joueur amateur se révèle être surtout bon comédien. Comme disait Dubuffet, en matière artistique comme en jeu de cartes et en amour, les professionnels sont tous des traitres.
Plan B papier faisait volontiers ce boulot de repérage des arnaqueurs. Il faut croire qu’à force, on a dû être peu à peu formés : quand on écoute The Defamation Of Strickland Bank, le nouvel album de Plan B, on flaire tout de suite que ce qu’on écoute, c’est avant tout un plan com’.
On ne devrait rien jeter. Tout peut revivre et parfois même, se voir offrir une seconde vie meilleure que la première, lorsqu’elle celle ci fut un peu ratéee, ce qu’est finalement plus ou moins toute vie, et ce même si il y a des nuances, des gradations dans le foirage existentiel. Ce qui permet ces gradations, c’est que certains, justement, ne font pas dans la nuance au moment de laisser leur trajectoire de life partir en sucette, et réussissent tellement bien à échouer que nous avons tous l’air d’être des vainqueurs à leurs côtés. Prenez Jeanne-Paule Marie Deckers, par exemple, connue de son entourage sous le prénom plus simple de Jeanine (pas de sarcasmes, s’il vous plait, vous allez voir pourquoi), mais plus connue du grand public sous le pseudonyme niaiseux de Soeur Sourire.
Côté face, la religieuse idéale, avec sa guitare en bandoulière. Celle qu’on voit mal écarteler des hérétiques, partir en croisade contre l’infidèle ou abuser d’ouailles pré-pubères. Non, plutôt la nonne telle qu’on la voit dans Y a t-il un pilote dans l’avion, qui chante ses cantiques remixés à la sauce Hugues Aufray en débranchant dans l’allégresse les perfusions de l’enfant qu’elle souhaite ainsi divertir, la bonne cousine que la tradition familiale a envoyée au couvent, quoi. Elle chantait bien, Jeanine, et ses consoeurs appréciaient qu’elle prenne sa guitare, le soir, au coin du feu, pour qu’elle les enchante de sa voix douce entre vêpres et complies. « Oh oui Soeur Sourire, chantez nous de nouveau Plume de radis avant que l’extinction des feux ne nous plonge dans l’obscurité et les turpitudes ». Elle chantait si bien que l’Eglise de Belgique trouva judicieux de la faire sortir du couvent, de l’enfermer en studio afin d’enregistrer quelques album qui eurent pour effet de participer à l’eniaisement des cathos et affiliés, et de remplir substantiellement les caisses du clergé belge (5% sur les ventes) et Philips (95%, un contrat bien négocié en somme). Totalement inconsciente, Soeur Sourire débitait son Dominique nique nique comme d’autres chantaient qu’elles aimaient les sucettes, croyant voir dans le sourire des auditeurs le témoignage d’une humanité fraternelle. La pauvresse.
Le clergé s’enrichissait un peu, Philips, sa maison de disques, engrangeait beaucoup, mais on mettait les impôts au nom de la ravie de la crèche, qui n’ayant rien touché de ce que la Sacem avait versé à d’autres qu’elle, se trouva fort dépourvue lorsque fut venu le temps de payer ses dettes à une nation finalement fort peu reconnaissante de ses dons de joueuse de flutiaux : l’Eglise n’avait plus rien à dire, et plutôt qu’affirmer le contraire, elle vendait ce vide sous forme de galettes de vinyle écervelée, et non seulement on n’y voyait que du feu, mais encore ça rapportait une vraie fortune, et ce bien au delà des frontières belges. Ne pouvant aimer Dieu et l’argent, l’Eglise et Philips dépossédaient Soeur Sourire de ce qui lui revenait, mais n’oublièrent pas de lui envoyer la note des impots. Manque de foi, brusque accès de conscience, moment de lucidité retrouvée derrière quelque pilier de Notre Dame ? Soeur Sourire en vint à se défroquer pour retrouver la vie civile, et c’est sous le pseudonyme de Luc Dominique qu’elle tentera de séduire de nouveau les foules qui auront entre temps trouvé d’autres sources auxquelles remplir leurs carnets de chants du dimanche, au sein desquels se trouvait, et se trouve sans doute encore (tout ceci est tellement figé) un refrain dans lequel Jeanne-Paule Marie Deckers dut se reconnaître : « Je suis une petite cruche », un vase vide, avec de la boue dedans. C’est l’image du Saint, celui qui n’est que ce qu’il est, mais qui attend que le Seigneur le remplisse.
Côté pile, dès lors, la lesbienne junkie. Jeanine, petite cruche dans la cave de Dieu ne fut pas reconnue par l’Eglise, ni par le public comme un millésime méritant d’être conservé. Jetée dans l’oubli elle connut ensuite une trajectoire de boxeur déchu : se découvrant lesbienne, elle tenta de bâtir avec sa compagne un foyer qui fut cependant sans cesse persécuté par les dettes. Tout se paie en ce bas monde et on ne peut pas surfer sur la renommée christique sans souffrir soi même dans sa chair. John Lennon le sait bien. Ainsi le couple ne connut il aucun répit, et ce furent les médicaments et la drogue qui constituèrent la nouvelle divinité, non moins exigeante et jalouse que la précédente. En 1985, tout ceci prit fin, dans un acte final de reprise en main du destin : Jeanine et sa compagne mirent fin à leurs jours, pour solde de tous comptes. Fin de l’histoire.
Mais il existe pour les artistes maudits, ceux qui, pratiquants de l’art brut ont été détournés de leur pureté initiale par quelque avidité prédatrice, cherchant dans ce bas monde un ou deux petits talents à presser, puis engloutir, il existe pour eux un paradis, et il est terrestre. Ainsi, Soeur Sourire retrouve une seconde jeunesse, et une vie au-delà de ce que fut la sienne dans les réverbérations et les filtres d’un musicien répondant au doux pseudonyme de Deru, Benjamin Wynn de son vrai (le pseudonyme est il un faux ?) nom. En ouverture de son nouvel album, intitulé Say goodbye to useless, il transfère les cendres de Soeur Sourire au Panthéon des sons, en récupérant ce qui ressemblait fort, à l’origine, à une aimable et béate comptine, pour en faire une sorte de message spectral, un écho céleste d’une voix qui, en montant au ciel, aurait enfin saisi que ce genre d’ascension n’est pas à prendre à la légère. Jeanine aurait donc appris l’art complexe de l’ascension par gravité, ce genre de pratique qui est interdite à ceux qui croient qu’on monte au ciel en ayant des ailes d’ange. Dans les deux morceaux successifs que sont I would like et I want, dont je propose ici le second (le premier se trouve, en fait, là : clique ici même et la bobinette cherra). Comme le vent quite le créneau pénible du croisement entre Joan Baez, Yves Duteil pour pénétrer les sphères célestes des sons qui veulent plus rien dire, mais disent. En art, une grande partie de l’essentiel tient à ce genre de nuances. Et on réalise alors qu’en musique, tout n’est qu’affaire de traitement du son. D’une certaine manière, on n’apprend rien : intellectuellement parlant, on le savait déjà, mais on l’éprouve finalement si peu… Là où une Céline Dion semble s’ingénier à demeurer sous le vent, Luc Dominique surfe enfin sur les courants ascendants, et telle une montgolfière géante, gonflée par un mélange d’hélium et d’air chaud (pas sûr que ce genre de mélange ne finisse pas dans une remake de l’Hinderburg, mais bon, c’est une image…), elle embarque tout son petit monde avec elle, pendu à ses lèvres vocoderisées.
Alors, enfin, on comprend ces mots, qu’on aime tant haïr à la hauteur de la haine que Nietzsche a pu leur vouer (et là, on va mettre certains devant un choix cornélien) :
« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. »
Un des aspects de l’Ubris, qu’on saisir mieux si on l’orthographie Hybris, c’est l’hybridation. Ca faisait longtemps qu’on n’avait pas eu l’occasion de mettre en ligne des mashups, ou mixes entre deux morceaux qui n’ont pas été créés à cette fin copulatoire.
Mais hier, j’ai vu Shutter Island. Pendant les rares moments où ce film relâche son emprise, et laisse l’esprit se reprendre, permettant quelques instants de concentration sur des éléments séparés, je m’étais bien aperçu que Max Richter faisait partie de la bande originale, et c’était déjà une présence bienvenue, étant donné le travail que ce musicien effectue sur la mémoire musicale, sur la nostalgie, sur ce qu’on pourrait qualifier d’identité musicale européenne. Si la tempête, chez Scorcèse, permet l’intempestivité, l’intemporalité, elle est aussi l’occasion d’une plongée dans cette mémoire; au delà des critiques inévitables sur la représentation des camps, une fois de plus, au cinéma, c’est précisément ceci qui fait de ce film autre chose qu’une anecdote à effets de tiroirs, et c’est aussi cet emboitement mémoriel qui fait de la référence historique autre chose qu’un joujou narratif. Même si le film est un évident hommage à Hitchcock, Scorcèse n’a pas recours ici au bon vieux principe du MacGuffin : si dans la Mort aux Trousses, l’objet est l’image, chez Scorcèse, il faudrait plutôt dire que l’objet fait l’image, et qu’il est restitué par elle. Il y a dans ce film un au-delà de l’image qui rend le détour par les camps, bien que toujours problématique, légitime.
Ainsi, dans les ondées musicales qui participent au déluge mi mémoriel, mi hallucinatoire du film, Max Richter constitue t-il un moment réconfortant, comme une ondée qui viendrait nettoyer, autant que faire se peut, le territoire dévasté de l’île balayée des cartes comme du paysage.
Mais pour qui veut bien rester dans la salle pendant le générique, s’offre une réédition du même titre de Richter (On the Nature of Daylight, extrait de l’album The Blue Notebooks(2004)) au sein duquel semble surgir, de nulle part, ou plutôt de Dieu seul pourrait savoir où s’il existait, la voix de Dinah Washington chantant la Terre amère, this Bitter Earth, de cette manière dont le blues sait parler des choses lourdes sans produire une musique pesante. Voici donc la nostalgie du romantisme européen blessé croisé avec les complaintes du blues américain (en d’autres termes, le recours à un mouchoir pourrait être nécessaire).
En quelque sorte, un résumé de Shutter Island, et une lecture nouvelle du film, sa synthèse musicale, entre musiques contemporaines, affranchies des contraintes tonales et mélodiques (l’hommage de Nam Jun Paik à John Cage), romantisme européen (Mahler en tout premier lieu, puisque c’est le seul qui soit explicitement cité par la narration elle-même) et chanson populaire américaine d’après guerre (Johnnie Ray, entre autres), qui permet d’y discerner en souterrain, comme dans une strate de mémoire inaccessible, une histoire de l’Occident lui même. Il n’est pas interdit de voir en ce dernier titre une véritable clé de lecture de Shutter Island.
« This bitter earth
What fruit it bears
What good is love
That no one shares
And if my life is like the dust
That hides the glow of a rose
What good am I
Heaven only knows
This bitter Earth
Can it be so cold
Today you’re young
Too soon your old
But while a voice
Within me cries
I’m sure someone
May answer my call
And this bitter earth
May not be so bitter after all »
Je l’avais dit, que la photo illustrant la pochette de l’album 1983, de Sophie Hunger était l’une des plus frappantes qui soient.
En ce qui concerne la musique, les amateurs de folk et pas mal d’autres sauront que ces genres de musique s’écoutent d’abord live, et il est possible que le soin apporté à la production de l’album atténue un peu la puissance contenue de la chanteuse sur scène. Dès lors, les puristes préfèreront sans doute le disque qu’elle avait enregistré dans son salon, Sketches on sea.
Deux extraits, alors. The Boat is full, dans une exécution backstage on ne peut plus directe, bien plus en tous cas que la version studio, qu’on peut entendre sur l’album Mondays Ghosts, et la reprise de Le Vent nous portera, de Noir Désir, qu’on retrouve dans 1983. Ah, 1983, c’est juste l’année de naissance de Sophie Hunger. Bonne nouvelle, ces années là auront donc produit un certain nombre de bonnes choses.
Le problème avec les évidences, c’est qu’elles peuvent devenir ennuyeuses. C’est comme le désir : il n’y a que la première fois qui compte, et contrairement à ce que disait assez malignement Corneille, ce n’est pas quand le désir s’accroit, mais quand ça ne se renouvelle plus, que l’effet se recule.
C’est exactement ce qui commence à se passer avec Gorillaz : c’est la même ardeur qui nous brûle, les mêmes effets déjà utilisés, les mêmes sons orchestrés en gros de la même manière, et le désir, dès lors, se met en berne. Parce que la perspective dans laquelle Damon Albarn nous a introduits, ce n’est précisément pas celle de la répétition, de la redite, mais celle de la découverte, de la non satisfaction dans la complaisante resucée de vieilles recettes.
Dès lors, ce Stylo laisse un curieux goût en bouche : dans vingt ans, on ne saura plus à quel album il appartient, tant ses rythmiques sont exactement celles qu’on pourrait attendre des précédents albums, si on ne les connaissait pas déjà par coeur. Et à l’heure où sort un nouveau Bomb the Bass, on se surprend même à regretter les Buggys dans lesquels les uns et les autres avaient empilé leurs auditeurs, pour des virées pas piquées des hanetons dans les dunes et sur les routes défoncées des paysages numériques.
Ajoutons une couche de slade shading sur les personnages en carton pixel de Gorillaz : Stylo, en tant que clip, n’est pas la première évocation vidéomusicale de Vanishing Point, de Safarian (1971). Outre la réincarnation par Eastwood lui même du conducteur prototype Kowalski dans Gran Torino, le groupe Audioslave avait déjà fait siennes les dérapages contrôlés de la Dodge Challenger RT pour le clip de Show me how to live (2002). Le groupe tout entier prenait la place de Kowalski dans le coupé pour une virée habilement montée partir des images même du film. Illusion inverse de celle de Gorillaz : des personnes réelles dans un monde fictif, là où 2D, Noodle, Murdoc Nicalls et Russel Hobbs sont artificiellement plongés dans une réelle Chevrolet Camaro, poursuivie par un tout aussi réel pick-up El Camino (de chez Chevrolet), au volant duquel les canarde un Bruce Willis tout en chair et en os. Comme souvent, on joue un peu sur l’amnésie collective pour refourguer d’efficaces sensations certes, toutefois déjà rencontrées auparavant. Le fait que Gorillaz soit ici bien plus performant, car nettement plus spectaculaire ne doit pas forcément être pris pour un progrès : on le sait, ce n’est qu’affaire de budget. Et la débauche de technique nécessitée par les personnages animés fait un peu trop numériquement propre dans un univers auto qui doit sentir l’huile cramée des V8, les fuites de carburant, l’odeur rance du skai brûlant. On est finalement loin de l’hommage que Tarantino rendait à cette veine cinématographique dans Death Proof.
Tout de même, les deux clips alignés, en se gardant le premier pour la fin :
Et je glisse en douce un lien vers l’outremonde, dans lequel j’ai déjà, par le passé, chroniqué Vanishing Point, en le mettant en parallèle avec la philosophie, [ici]
Evacuons le decorum impérial de miss Tolstoï pérégrinant à travers Paris dans son carrosse (un rêve récurent m’enfonce dans un sommeil toujours plus profond, on y voit une Maybach encadrée d’une escorte de motards républicains (abusés, en tant que biens publics) qui, après sa pause réglementaire chez Hediard, file à bon train vers l’hôtel particulier où l’attendent ses hôtes; prise d’un soudain et énième caprice, elle demande, par l’interphone qui la sépare tout autant qu’il la met en contact avec son chauffeur, de piquer une pointe de vitesse sur les quais de Seine, et de couper par le tunnel du pont de l’Alma; à ce moment du rêve, les éléments deviennent confus : 13è pilier, Fiat Uno, décollage parfait de la limousine, toît vitré explosant en pluie fine et acérée sur Alexandra elle même en translation dans l’habitacle, à la vitesse exacte à laquelle la Maybach filait au moment de l’impact, libérée de toute ceinture, projectile blond platine filant droit sur la vitre de séparation, qu’on avait pris soin de choisir blindée, afin d’assurer une surface de contact totalement intacte au moment où la boîte cranienne viendrait y reposer, en paix; en tant normal, je devrais alors me réveiller, mais étrangement, docteur, j’éprouve à ce moment comme un sentiment de retour à la normale, et je prolonge mon roupillon, avec l’impression d’avoir, au volant de ma fiat prolétarienne, accompli ma mission), ne gardons que la bande son, parce qu’elle vaut plus que les spots qu’elle illustre.
Henry Mancini restera sans doute dans l’histoire comme le compositeur de bandes originales inoubliables, telles que, bien sûr The Party, ou la légendaire Panthère Rose. Le titre qu’on partage ici, s’intitule Lujon, et il fut composé pour une série des années 50, Mr Lucky. On le retrouve d’ailleurs dans l’album de Mancini, Mr. Lucky goes latin, dont il constitue une sorte de point culminant. Néanmoins, je le trouve finalement en meilleure compagnie dans la sélection proposée par DJ Cam dans sa compilation Honeymoon selected by DJ Cam. Ici, finie la lutte des classes, tout le monde roule en limousine feutrée, tout n’est que luxe, calme et volupté.
Quand on pense que certains, par le passé, ont pu voir dans le rock une des formes que prendrait un jour la décadence, on se demande comment ceux-là vivent la lente mais certaine putréfaction de ce courant musical dans la marchandisation la plus éhontée : retour à la normale (C’est à dire alignement impeccable des rockers sur leur tête de gondole, avant qu’ils rejoignent le classement par ordre alphabétique d’auteurs, dans l’assemblage de d’éléments Benno de ceux qui sont conjointement clients de l’agitateur d’idées et du democratic design : H comme Halliday, I comme Izia, D comme Domique A (ou bien A comme Dominique A ? Cruel dilemne…) chacun à égalité, puisque tous dans la même catégorie) ? Ou bien confirmation de la condamnation de ce mouvement, qui fut perçu de ses débuts comme dérangeant, trop dionysiaque, trop mal peigné, trop brutal, trop décadent, justement ?
Une troisième voie est possible : ce qui peut être dénaturé n’est pas par nature dénaturant, il est aussi une autre nature. Si le principe de corruption peut être lui même corrompu, c’est qu’il n’y a pas d’un côté les belles choses qu’il s’agirait de protéger, et de l’autre le principe destructeur qui ne vise qu’à les mettre en danger. Ici comme ailleurs, les choses sont un peu plus dialectiques qu’elles n’en ont l’air. Or, on le sait, le rock a été, comme tout le reste, transformé en pâtée pour animaux mangeurs de pâtée, en forme d’énergie aussi contenue, et aussi franchement subsersive que peut l’être une dose de 33cl de Red Bull light, ou une lampée de Canada Dry.
Ainsi, à quelques jours d’intervalle, on put voir Izia intronisée reine du rock’n'roll français (entre une séquence de remerciements de Johnny Halliday pour sa victoire de la plus belle tournée, et une performance de Shakaponk dont on retiendra surtout le fait que le singe est décidément le meilleur ami du graphiste video (on imagine tout à fait les mots « ça l’fait » prononcés au moment où on a soumis l’idée de ce visuel décoratif au groupe, qui a l’air de ne pas être à un cliché près)), et Saez (lui même auteur de happenings totalement rébellisants lors de précédentes victoires de la musique) devenu héros autoproclamé de la critique de la société de consommation.
Le cas de Saez est un peu dérangeant, parce qu’on ne sait pas trop si les pincettes avec lesquelles on doit le prendre sont dues au fait que ses textes semblent avoir été écrits par un adolescent contemporain qui aurait découvert avant hier Léo Ferré, et n’en aurait retenu que les aspects les moins subtils (on a envie de noter, dans la marge de ses dissertations « grandiloquent »), au cynisme accompli du monde musical qui a fait de ce genre d’indignation envers la marchandisation… une marchandise (mais on peut reconnaître à Saez le fait qu’il n’est pas tant médiatisé que ça, quoique…), ce qui rend l’objet Saez tout à fait compréhensible en termes de positionnement marketing (le bonnet qui va bien quand il faut avoir le bonnet qui va bien, le cheveux gras et pas trop structuré (mais pas trop structuré exactement comme il faut), le gros gilet tricoté par Dieu sait qui, la barbe de quelques jours (réglage 5 sur la tondeuse à barbe qui fait très bien les barbes ayant l’air pas rasées), la feuille pliée en 4 dans la poche arrière du jean, sur laquelle on a griffonné quelques lignes de rébellion trentenaire, où les mots affectés semblent se battre avec les traces de doigts encore pleins de Clearasyl, qu’on déclamera, plutôt que de céder à la tentation de l’énervement (ça évitera d’ailleurs de dépenser de l’énergie à s’énerver, mieux vaut dire qu’on pourrait le faire, qu’on en a même envie, mais qu’on préfère pas) avant de quitter le plateau, sur un coup de tête dont l’animateur dira immédiatement, pour rassurer les autres invités, que c’était « prévu comme ça »; mis en scène quoi, packagé), ou bien au fait que même s’il était sincère (ce dont on ne sait rien : il y a un seuil au delà duquel la panoplie de la sincérité devient suspecte, quand même), l’état actuel des choses rendrait de toutes façons l’opération équivoque, toute initiative étant désormais noyée dans la mer agitée du clapotis ambiant dont chacun a bien compris que n’émerge que l’écume, qui a l’avantage de passer au zapping, alors il faut faire impression.
Faire impression, c’est en gros le projet que semble s’être donné la fameuse affiche interdite. On peut dire mille choses à ce sujet. On peut penser tout ce qu’on veut du cynisme de la RATP qui ne souhaite pas voir les pubs Aubade placardées à côté d’une affiche qui rend le procédé de la femme-objet obsolète (on peut penser aussi, comme Saez, que ces espaces pourraient être consacrés à l’exposition d’oeuvres, et c’est sans doute une sacrément bonne idée, si on a envie de voir le prix du ticket augmenter encore un peu beaucoup; au moins, on aura des beaux murs, et on sera une poignée de privilégiés, sans doute très cultivés, et très esthètes, à les contempler dans les couloirs d’un métropolitains enfin débarrassé de ces salauds de pauvres). On peut se dire, aussi, qu’on est quand même dans un monde bizarre, qui refuse de voir une femme exposée là où on trouve tout à fait normal qu’on ait installé un siège enfant (parce que, franchement, quitte à faire du décodage sauvage d’images, c’est quoi le siège pour enfants dans les chariots de supermarché, si ce n’est une manière de mettre l’enfant au milieu des marchandises, de l’acclimater au supermarché, de l’intégrer lui même au cycle de ce qui se vend, s’épuise, et s’abandonne ? (hein ? quoi ? c’est juste « pratique » ? C’est PRATIQUE de mettre les gosses dans le caddie quand on fait les courses ?!)). On peut se dire que l’image est belle, et que c’est quand même bizarre qu’on la trouve belle, étant donné ce qu’elle montre, mais que finalement, c’est peut être pas si étrange que ça, parce que finalement, on a déjà vu ça mille fois, qu’on y est déjà acclimaté, et qu’en définitive, l’affiche de Saez constitue moins une dénonciation qu’une complaisance (et ce d’autant plus que ça fait quand même un moment qu’on se complait à dénoncer ce qui nous fait baver, et qu’on est pour de bon accoutumés à l’idée que la dénonciation soit vaine, comme les « J’accuse »).
On peut enfin se dire que Saez n’en est pas à son coup d’essai côté marketing viral, et qu’il fait même partie des maîtres dans la sphère V.I.P. de ceux qui apprécient d’utiliser les medias en leur crachant dessus (et ça tombe plutôt bien : les medias savent qu’il y a pas mal de parts de marchés à gagner à se faire cracher à la gueule, ils sont même prêts à tendre l’autre joue). On en connait beaucoup, des chanteurs qui, méprisant à ce point le « système » de vente de la musique, ont pris grand soin de ne surtout jamais louper une occasion de participer aux Victoires de la Musique (en gros, à chaque fois qu’ils ont été nominés ?), sachant à cette occasion être là sans avoir l’air d’y être, faire mine de ne pas y toucher, prétendre détourner le système de l’intérieur, mais surfer néanmoins sur les émotions en vogue, mixant tout ce qui peut toucher, des ritournelles Eminémisées de Dido (bonnet savamment enfoncé sur le crâne, comme le petit maître du moment, le j’m'enfoutisme en moins, avant de l’enlever pour une séquence plus inspirée de Taxi Girl, les suicidental tendencies en moins) aux phrasé noir désireux, la voix d’un Raphael qui aurait largué son conseiller marketing et changerait subitement de coeur de cible, pour cause d’overdose de mièvrerie ? Au moins, quand Noir Désir vient mettre les pendules à l’heure sur la même scène, ils le font rapide, ils disent les choses telles qu’elles se présentent, ils ne prennent pas la pause de ceux qui ne sont pas distribués, ou de ceux qui ne vendent pas de disques (Paris, le dernier Saez, est disque d’or), et au passage, ils disent merci. Pas de ça chez Saez, et on ne saura pas si c’est parce qu’il est comme ça, vraiment, ou si c’est parce que ça rentre pas dans la ligne éditoriale du personnage. Sans doute est ce d’ailleurs, en fait, désormais indiscernable.
Là, à entendre Delarue, à la fin de la prestation saezienne de 2001, demander ironiquement « Alors, qui c’est qui a dit que le rock était mort ? », on se dit que la seule réponse qu’on puisse donner, c’est : « Ceux qui prétendent encore le chanter ».
Du coup, on mettrait bien Izia en garde à vue.
Bien sûr, bien sûr, appartenir au clan Higelin apporte une Stage-credibility plaquée or. Bien entendu, elle a une voix. Le problème, c’est qu’elle n’a rien à dire. Décrivant sa musique sur le plateau du Grand Journal, elle se placera dans la lignée de Janis Joplin, mais en plus Youpi ! Consternation. En gros, on a l’impression d’une erreur d’état civil : en fait, c’est Janis Jospin qui se trouve sur scène, en marionette de Valery Zeitoun, petite fille toute excitée d’être comme ça le centre des attentions, petite fille gâtée, à qui on ne refuse rien, et vu comment elle braille, on devine pourquoi. Marionnette d’un public qui ne s’y trompe pas, et qui ne respecte rien, pas même ses idoles : ainsi, dans la boite à questions, quand on lui demande, opportunément, de faire sa Joplin, elle s’exécute, et pousse une beuglante de plus, ayant compris qu’elle assumerait d’autant plus d’être « la fille de » en s’inventant une mère vocale.
Mais soudain, le disque se grippe : dans la semaine qui suit la double victoire d’Izia sur la musique, qu’en retient la presse ? Technikart, p.2 Izia en maillot de corps Petit Bateau, coiffure copyright Bruce Dickinson 1984. Inrocks p.17, de nouveau, Izia en gamine qui empoche, du haut de ses 231 mois, le magot de la vente d’une image toute fraiche, qui ne lui appartient, donc, déjà plus (on l’imagine bien blindé, le contrat avec Petit Bateau, en matière d’hygiène de vie : rock’n'roll, d’accord mais maintenant, hors de question de faire des frasques qui vont au delà de beugler, comme une gamine, et de dire des gros mots (idem), et pas question de s’approcher de Coeur de Pirate sur la scène des Victoires de la musique : ses tatouages sont clivants, et elle colporte une image de l’enfance devenue adulte qui n’est pas corporate, elle brouille le message).
Bref, au moment où on demande qui a tué le rock’n'roll, Izia passe dans le champ de la caméra de surveillance, au pieds du malade, un flingue dans les mains, et un plan furtif nous montre Valery Zeitoun, lunettes de commanditaire sur le nez, observant de loin l’exécution des instructions. Mais que fait la police ?!
Alors, ok. On dira qu’Iggy Pop fait lui aussi de la pub. Ok. Mais l’aurait-on imaginé en faire à 19 ans ? On dira qu’on ne lui aurait certainement pas proposé d’en faire. Mais c’est bien le fait qu’on propose à Izia d’en faire qui constitue un symptôme tout de même « parlant » : Parce que dire « Putain » trois fois de suite, et de manière très, euh… préparée et très hmmmm… mal jouée, ce n’est pas avoir une atttitude rock, c’est seulement se comporter comme des enfants tels que la publicité aime se les représenter (et la marque Petit bateau, en particulier). Si Izia était aussi libérée que son plan marketing veut bien donner l’impression qu’elle est, elle devrait être tout à fait infréquentable, et les actionnaires de quelque marque que ce soit devraient interdire ab so lu ment qu’on lui propose d’être l’ambassadrice d’une quelconque enseigne (à part, peut être, telle ou telle marque d’alcool, mais c’est déjà tellement fait, ou d’armes, peut être. Izia, tête d’affiche pour Alliant techsystem, pourquoi pas, ou égérie de Blackwater, tiens oui. Mais Petit Bateau (et qu’on ne nous fasse pas le coup du décalage, ni de l’ironie, ça fait longtemps que ces méthodes ont toutes été avalées par l’ogre Propagande))… … Si cette fille faisait son job correctement, elle devrait avoir l’interdiction de s’approcher à moins de 200m des écoles.
On ne sait pas trop ce que ça fit, à Dominique A, de se retrouver dans cette cour de récréation là, au milieu des gamines qui crient « PUTAAAIIIIIIIN !! ».
Et de perdre contre ce clan là, confronté à cette incroyable information : les professionnels de la profession, s’ils devaient le classer quelque part, le caseraient bien au chaud dans la catégorie « rock ». Et dans cette catégorie, ces même pros le trouvent quand même moins fort qu’Izia. Et pour couronner le tout, Nagui prendra soin de le préciser, remuant le couteau dans la plaie : c’est bien sous la triple casquette d’auteur, de compositeur et d’interprète qu’elle le bat. Génial. Et comme elle n’écoute que du rock de 40 ans d’age, elle n’aura aucun mot pour ses adversaires d’un jour. Mais il est vrai que du point de vue du positionnement médiatique, se réclamer de Led Zepelin, c’est aujourd’hui moins clivant que de féliciter Dominique A. On comprend bien que tel un Obispo déguisé en Captain je n’sais quoi, la damoizelle doive respecter les codes de l’univers qu’elle s’est soigneusement confectionné sur scène.
Là dessus, Selif Keita venait nous conter, sur des rythmiques qui seront l’un des rares moments d’envolée de la soirée, des choses incroyables : « La vie sera belle, chacun à son tour aura son amour »
Suprême courage de la naïveté la plus nue, élégance totale de cette Afrique qui débarque et donne une claque à tout le monde, allumant la lumière là où ils auront été si nombreux ce soir là, comme tous les autres soirs, et le jour aussi, à tenter d’assombrir le tableau. Impossible pour les labelisés du rock de porter de tels discours, impossible d’être à ce point ouverts, parce qu’ils se découvriraient vulnérables, impossible de lâcher prise à ce point, juste parce que le rock est devenu, aux mains de ceux qui tirent les royalties de la franchise wock’n'woll, un petit animal de foire crispé sur ses gimmicks, n’osant plus mettre un pied hors de son territoire.
Ce soir là, pourtant, on avait plutôt envie de décerner la Victoire du rock à la radieuse douceur triste de Salif Keita. Mais voila bien ce que le rock n’oserait plus. Ca brouillerait l’image.
Hier soir, l’expression Victoire de la musique semblait trouver enfin un sens, après des heures d’errances livrées aux aléas des artistes quasi oubliés que leur maison de disques comptait rappeler aux bons souvenirs de consommateurs qui ne sauraient plus quel best of consommer, de satisfécits décernés à la chanson française par un Aznavour tout content de voir des Renan Luce, des Vincent Delerm et toute la fameuse scène française de la chanson dite réaliste, et reconnu ce soir là comme Grand Sage de la musique française, malgré son mépris évident pour ce que cette musique française peut avoir de plus passionnant, justement.
Après une reconnaissance plutôt justifiée, tout de même, d’un Benjamin Biolay qui, bien qu’assagi, fit sentir un court instant que l’institution que sont ces Victoires tentait peut être bien de faire la promotion d’autre chose que la musique en plaçant sur un pied d’égalité les niaiseries d’une Coeur de Pirate, les élucubrations d’un Helmut Fritz et les constructions malignes et indéterminables dont il est lui même l’auteur, decernant au passage ses propres victoires aux artistes que lui même admire, intervint cette catégorie fourre-tout qui concerne les musiques électroniques et dance. On notera au passage qu’il est tout de même génial de reléguer en fin de soirée, et dans un ensemble vague dans lequel on retrouvera aussi bien David Guetta et Wax Taylor, des musiciens qui sont précisément, n’en déplaise à Charles Aznavour, ceux qui exportent un savoir-faire national qu’on semble reconnaître assez largement dans le monde.
Mais peu importe l’audience et la reconnaissance, argument qu’on laissera à Muse, dans sa petite guerre médiatique avec les Inrocks, en cette fin de soirée, il se passait autre chose, de plus intéressant.
Victorieux de cette catégorie « Musiques électroniques et dance », sans doute parce qu’ils en constituaient la seule synthèse possible, les Birdy Nam Nam achevaient leurs remerciements en conseillant de télécharger leur propre musique, ainsi que toute celle que l’auditeur pourrait souhaiter écouter. On imagine assez l’entourage de Johnny Hallyday, confortablement installé devant son écran aussi large que mince, dans quelque confortable canapé de la rue du faubourg Saint-Honoré, considérant à quel point ces jeunes artistes soigneusement lookés peuvent vite cracher dans la soupe que les maisons de disques, et le public, veulent bien leur servir. Le conseil délivré par un Little Mike à la mèche pourtant toute néo-libérale ne fut contré par aucun message nous rappelant qu’on était en train de priver Johnny et consorts d’une énième villa dieu seul sait où quelque part dans quelque gated community, personne ne vint se plaindre. Ni Hadopi, ni Loppsi, ni Acta ne furent convoqués, même le ministre de la culture s’en tint à un exercice un peu puéril et peu inspiré, qui consistait à broder maladroitement un compliment à Charles Aznavour sur la base des titres des chansons de celui-ci, signalant à qui voulait bien le voir que Frédéric Mitterrand n’est pas très habile à ce petit jeu du Mix, et qu’il devrait considérer avec un peu plus d’égards (en fondant des lois qui les protège, par exemple), ceux qui, eux, excellent dans cet art.
Peu à peu, il semble qu’on reconnaisse qu’on passe à autre chose. Mais à quoi ?
La prestation, courte, des Birdy Nam Nam en fournissait les indices. S’ils jouent sur ce que beaucoup n’oseraient pas appeler des « instruments », c’est que cette musique issue du turntablism est l’une de celle qui, avec le jazz, le dub en particulier et les soundsystems en général, le rap, les blatvois et donc, un certain courant des musiques électroniques, trouve son sens dans sa réalisation collective, dans le dialogue entre ceux qui l’exécutent et ceux qui en jouissent, dans l’acte musical lui même, et non plus dans le monologue auquel ‘un hypothétique artiste, le plus souvent lui même auto-décrété, se livre devant un groupe de personnes identifiées comme étant « le public ».
On mesurait cette nouveauté, hier, dans la distance qui dessinait un abyme entre Coeur de Pirate, remerciant les ex qui l’ont larguée, permettant l’écriture de multiples chansons racontant ces abandons successifs, dans lesquelles un public on s’en doute souvent féminin vient se complaire à partager une impression de déjà vu (on les entend dire, après coup « Ah ouais, c’est trop ça »), à la manière d’une Vitaa, et le quatuor de Djs, qui focalise son attention sur la musique et sur la scène, et qui devait trouver tout de même très très étrange, ce public enraciné sur son siège (qui n’osa même pas lever son cul pour la performance pourtant bien plus convenue de M, c’est dire si c’était peut-être, éventuellement, la Victoire de la musique, mais ce n’était certainement pas sa fête…). Birdy Nam Nam devenait soudainement un canal de diffusion, alors qu’ils sont d’habitude plutôt des composants dans une alchimie qui met l’auditeur dans le bain de l’expérience musicale.
Eh bien, vous savez quoi ? Jacques Attali permet de comprendre ce qui se passe là. Je ne doute pas que c’est là une information qui va en inquiéter quelques uns, et moi même, je suis pris d’un certain vertige à cette idée. Mais ne faisons pas la fine bouche, le bonhomme est un malin, il a un certain talent pour l’identification des schémas (je le vois parfois comme une sorte de Cayce Pollard (et il me semble être une incarnation assez crédible, quoiqu’inattendue, de l’univers de William Gibson)), et un sens de la correspondance qui permet de générer de la pensée, et c’est quelque chose que je cherche, y compris chez ceux dont le style me semble être un motif suffisant de soupçon.
En 1977, Jacques Attali publiait un ouvrage de réflexion sur la musique, intitulé Bruits – Essais sur l’économie politique de la musique. L’essai fut quasiment intégralement remanié pour être publié de nouveau en 2001, adaptant ses intuitions précoces à l’univers de la musique telle qu’elle se dématérialisait déjà. On peut être très agacé par le personnage, sans doute à la mesure de l’agacement que le monde tel qu’il se traine provoque chez lui. Néanmoins, la manière dont Attali observe les formes successives de la musique à travers son histoire, associant chacune d’entre elles au monde politique qu’elle annonçait. Il trace ainsi trois grands principes dans la dynamique musicale : Le sacrifice qu’accompagne la musique liturgique, la représentation qui sera la bande son de la bourgeoisie, la répétition qui est la forme de la musique consommée sous forme de marchandise, dont on sait qu’elle est aujourd’hui en crise.
Ainsi, l’intérêt du livre d’Attali, au delà de l’érudition dont les chapitres précédents font preuve, réside principalement dans sa dernière partie, intitulée « Composer », car elle étudie la manière dont peu à peu la musique, et ce bien avant que les moyens technique le permettent, va se réaliser avant tout comme expérience commune, dans laquelle chacun est une composante de l’oeuvre, soit parce que le musicien puise son énergie dans le feed-back du public, qui devient alors partie prenante d’une réalisation commune, soit parce que la musique se constitue selon les principes de l’open source, adoptant autant de géométries qu’il y a d’interprètes, les machines électroniques et la musique numérique permettant à chacun de participer au processus, pour peu qu’il « se sente » d’y prendre part. La musique de Birdy Nam Nam puise ses influences et ses principes à cette source là, et le quatuor semble être assez au fait du caractère finalement accessoire et accidentel du disque et de sa distribution dans l’économie nouvelle dont cette musique annonce les schémas. Renouvelant les réflexions sur le don, le partage, elle est l’image même de créateurs qui se soucient de l’oeuvre commune créée en compagnie de tous ceux qui participent aux performances, pour des raisons qui ne se réduisent pas à la somme d’argent qu’ils ont dépensée pour y assister.
En somme, on est passé, entre Coeur de Pirate, produit déjà consommé, passé à la moulinette du marketing, de la logique de la minette packagée afin d’être exposée à une audience, et Birdy Nam Nam, collectif remixant les sons d’autrui pour autrui, de la logique des assistants à celles des composants. De l’assistance à la composition.
En février 1977, dans le n° 121 du magazine littéraire, Jacques Attali était interviewé, sur presque quatre pages, par Agathe Malet-Buisson. Il n’était pas encore confronté aux phénomènes liés aux musiques électroniques, ni au piratage tel qu’on peut l’observer maintenant. Néanmoins, on y discerne tout de même une vision qui permet, déjà, si ce n’est de comprendre, tout du moins de penser le devenir de la musique. Et on l’aura compris, il y a là un ensemble de principes qui commandent, en fait, des domaines bien plus vastes que le seul partage des sons. Voici ces quatre pages :