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La vie est faite de morceaux, qui ne se joignent pas

Visite surprise du démon de Miss Brown dans les commentaires généreusement déposés, ces dernières semaines, par Michel. Profitant d’une certaine vacance du pouvoir (politiquement, on en rêve un peu, de la vacance du pouvoir), il a semé de ci de là des pistes à suivre, dont une, présentée comme mineure, qui me remet à l’oreille une dès boucles les plus puissantes, un des mèmes les plus efficaces que la musique pop française ait produite, bien que son succès semble relever davantage de l’estime que des records de vente. Dans sa chanson Modern Style, qu’on trouve sur l’album Affaire classée avec fracas et pertes, j’en ai trop vu des mûres et des pas vertes, Jean Bart (qui est assez coutumier de ce genre d’inversion dans les expressions toutes faites) utilisait comme boucle musicale une réplique d’un film de Truffaut (Les deux anglaises et le continent), affirmant que « la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas, mademoiselle Brown« . Transformée en ritournelle un brin entêtante, la boucle devenait une sorte de maxime leitmotivante, un chorus sous les mots susurés par Jean Bart, d’une voix qu’on n’ose plus utiliser dans les productions actuelles, au plus proche de l’oreille. Je me souviens qu’à l’époque j’écoutais le plus souvent la musique sur un walkman qui permettait, à l’écoute de ce Modern Style, d’avoir l’impression que Jean Bart prononçait ces étranges paroles directement dans le pavillon de l’oreille. A l’époque, je crois me souvenir qu’aucun homme ne m’avait encore envoyé de si près de tels mots.

La chanson n’a pas de clip attitré. Jean Bart n’a peut être pas eu la couverture médiatique qu’il méritait. J’ai néanmoins trouvé une mise en images intéressante, parce que liée à un autre morceau qui émet dans ma mémoire à peu près le même genre d’échos que ce Modern Style.

Quatre ans plus tôt, une voix du même genre avait eu la chance de voir les mots qu’elle prononçait mis en image par un Michel Gondry en grande forme. A vrai dire, si les clips typographiés prennent souvent comme référence le Sign O the times de Prince, pour moi, la véritable réussite vidéographique de ce style réside davantage dans cette Tour de Pise (je classe tout à fait à part the Child, d’Alex Gopher, mis en scène par le collectif H5, parce que tout simplement, c’est totalement hors concours), que les chanceux bénéficiant des quelques années de diffusion de TV6 ont pu découvrir sur leur écran, chantée par un Jean-François Coen dont la voix persistera ensuite longtemps dans les mémoires, car si le clip est une grosse réussite, la chanson vole aussi très bien de ses propres ailes. Avec le recul, je saisis aussi pourquoi ce clip m’a à l’époque connecté avec certains propos de Godard sur le cinéma, et je me souviens que ce fut là le point de départ d’une histoire suivie, et pas encore achevée, avec les productions de Gondry, parce que je m’étais dit à l’époque que quelqu’un qui avait su à ce point saisir les éléments graphiques qui portent un certain nombre de nos sentiments, les néons la nuit, les enseignes désuètes, les messages adressés à tout le monde mais qui semblent nous dire quelque chose à titre personnel, les errances dans les clignotements signalétiques, devrait par la suite régulièrement nous cueillir au détour de nos rapports secrets aux images.

Inutile de dire qu’entre Jean Bart et Jean-François Coen on tient là deux de ceux qui auront permis, en parvenant à faire de la chanson pop française ce style particulier qui ne se réduit pas à l’adaptation de racines anglo-saxonnes (et même si ces temps ci, on a des groupes hexagonaux qui excellent dans ce domaine), à faire apparaître, deux décennies plus tard les petites boites à musique enchanteresse des Arnaud Fleurent Didier, Florent Marchet ou des Bertrand Belin et Betsch.

Un dernier mot sur la mise en image de Jean Bart. Je ne suis pas certain qu’elle corresponde exactement aux sentiments qui accompagnent pour moi l’écoute de cette chanson, je me suis fait depuis longtemps mes clips mentaux de pas mal de titres qui n’ont pas connu ce genre de promotion, mais j’ai vu dans son style typographique une sorte d’acquiescement céleste aux connexions que mon cerveau tissait entre ces deux morceaux. La vie est peut être faite de morceaux qui ne se joignent pas, mais la mémoire semble consister à joindre les éléments distants pour en faire une histoire, qu’on oublierait si des mémoires plus fiables ne revenaient pas de temps en temps retisser les filaments de souvenirs retrouvés épars, tels que la vie les sème.

Merci donc pour la nostalgie, matière dont ces chansons sont majoritairement constitués.

12 Replies to “La vie est faite de morceaux, qui ne se joignent pas”

  1. Jean Bart est suisse, pas français. Quant à la version de Françoise Hardy, que je n’aime pas, j’ai découvert avec horreur (et un cliché, un !) qu’une des voix qu’on entend (oui, oui, celle qui est pleine de suffisance et d’incompréhension radicale de la chanson) est celle d’Alain Delon. Et après ça on s’étonne de la daube que c’est, tiens !

  2. Et puis avant Truffaut il y Henri-Pierre Roché, auteur des deux anglaises et le continent et de Jules et Jim, lui-même étant Jules, à moins que ce ne soit Jim, l’autre étant le père de Stéphane Hessel, Jos Hessel.

  3. Ah oui, je savais en fait pour la suissitude de Jean Bart, mais ça m’était sorti de l’esprit.

    Quant au père de Stéphane Hessel, je pensais que c’était Franz, son prénom. Cela dit, c’est amusant que tu y fasses référence sous cet angle (et non sous celui de l’indignation, mais je reviendrai à cela prochainement), parce que l’ayant vu hier soir à la télé, ce qui m’a le plus frappé dans le personnage, ce n’est pas son antisarkozysme (là dessus, Jamel Debouse semblait en accord), mais son discours sur l’initiation à l’amour (Jamel Debouse ne s’est pas prononcé très clairement sur cette question !). Il y a là quelque chose qui m’a donné envie de le lire davantage.

  4. A vrai dire, je dois confesser que je ne connaissais ni l’un, ni l’autre, c’est en faisant une petite recherche sur le net à partir de tes indications, que je suis tombé sur les détails de cette histoire, assez étonnante d’ailleurs.

    Et raccorder l’histoire de Jules et Jim à l’épisode actuel concernant Stéphane Hessel, ça confirme que la vie est faite de morceaux disjoints, tout en ne le confirmant en quelque sorte pas du tout. Ou plutôt, ici, les morceaux sont joints, mais on n’arrive pas à les voir unis.

    Mais il faut dire que sur des existences de déjà 93 ans,qui ont traversé presque de part en part le 20è siècle, il y avait matière à vivre plusieurs vies successivement.

  5. Dans Les Lettres françaises, le supplément mensuel et culturel de l’Humanité d’aujourd’hui, plusieurs pages consacrées à Nietzsche et pas sur le registre de l’éreintement. Vais finir par acheter Le Fig’ mag moi si ça continue…

  6. Je ne sais pas trop ce que le Figaro pourrait écrire sur Nietzsche. Sans doute tenteraient ils d’en faire un truc un peu « Prout ma chère » (j’avais écrit par erreur « Proust ma chère »), ou une évidence de plus.

    Ca me semblerait constituer une stratégie efficace si on voulait ôter à sa pensée la plus grande part de ses forces. L’éreinter, en revanche, le rend plus fort tant qu’on ne le tue pas, c’est lui même qui le dit.

    Derrière toute cette réticence envers Nietzsche je sens de plus en plus un malaise avec le désir. Je ne saurais encore justifier cette intuition, mais j’y travaille sans trop en parler encore. Cette heure viendra.

  7. Finalement en y réfléchissant un peu, je crois que mes premiers titres favoris en matière d’easy listening, c’était deux chansons de Pierre Vassiliu : Film (Cherche encore une fille qui voudrait bien de moi ce soir un quart d’heure) et En vadrouille à Montpellier. J’ai réécouté, ce n’est pas si mal.

  8. Hey !

    Te voila de retour.

    Sans trop m’inquiéter, je dois admettre que je regardais les images de mouvements de foule tunisiens, puis égyptiens, en tentant de t’y discerner, me disant que tu devais être en train d’y soulever la population (qui a l’air de se soulever toute seule, finalement).

    Je connais peu Vassiliu, juste quelques titres exotiques qui ne doivent pas témoigner du rester. J’irai jeter une oreille de ce côté !

  9. En bon léniniste, je suis pour le droit des peuples à s’autodéterminer ! Et d’ailleurs, all together now : Mélenchon présidons, Mélenchon présidons, Mélenchon présidons !

  10. Euh, faut pas exagérer quand même : c’est un ancien socialiste ! Remarque, il a été trotskiste avant c’est vrai. Mais vu que c’était à la grande époque de l’OCI j’ai des copains qui disent qu’il a toujours été socialiste.
    Comme c’était le congrès de la Gauche unitaire ce week end et que cette glorieuse organisation l’a quasiment adoubé comme candidat, on est prié de s’éclaircir la voix et de crier Mélenchon présidons. Moi j’aimerais mieux crier Sarkozy dégage…

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