Archives pour la catégorie SOUNDSCAPES

Nightshift

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES 4 commentaires »5 mai 2011

Seule la musique parvient à me donner l’impression que les heures passées à corriger des copies ne sont pas tout simplement perdues. Lorsque je travaillais en tri postal, à accrocher des sacs de colis aux rails qui les distribuais automatiquement, j’avais compris que mon seul compagnon serait mon walkman (oui, c’est au 20è siècle que je me musclais dans cet emploi, alors que le MP3 n’existait pas (je crois que c’est même à une époque où on n’avait encore aucune idée de la future existence d’Internet, pauvres choses que nous étions)). Alors j’en écoute au kilomètre, et c’est plutôt un bon exercice car, concentrée sur autre chose, la conscience n’émerge vraiment que lorsque le flot sonore se concentre en une forme repérable, dans ces moments où soudainement l’oeil quitte le texte à lire, le stylo rouge (pure image : je corrige en noir) s’immobilise et la musique prend le pas sur tout le reste, interdisant de se consacrer à autre chose qu’au laisser aller; avec un peu de chances, elle m’enlèvera pour de bon de mon bureau.

Je pourrais presque faire un article par jour des découvertes effectuées dans ces longues traversées effectuées à toutes heures du jour et de la nuit, accompagné des constructions sonores que d’autres ont produites sans savoir qu’elles seraient pour quelques travailleurs de bureau quelque chose qui se situe entre le ronronnement du V8 dans une grosse cylindrée filant à vitesse de croisière sur quelque nationale transversale transcontinentale, et la dose de caféine nécessaire pour contraindre les neurones à ne pas lâcher la chaine de correction.

Aujourd’hui, c’est un album que j’ai en stock depuis un bon moment, mais que je n’avais pas encore soumis au media player, ni à mes oreilles. Si on reconnaît la valeur de la musique au fait qu’elle réduit à néant la valeur de ce qui environne son auditeur, alors Jamie Woon doit être placé parmi les musiciens qui ont quelque valeur. Sans être révolutionnaires, et même, au contraire, alors que les titres qu’il signe sur son album Mirrorwriting ont une certaine tendance à rappeler quelque chose (on ne saurait dire quoi, mais c’est bourré d’éléments qui semblent provenir des titres pop un peu dépressifs des années 80, sans constituer une copie ni même singer les leitmotivs ou les sons de l’époque). Un léger lyrisme soul dans la voix, des ambiances sonores citadines, nocturnes, des harmonies vocales qui font penser aux quelques moments un peu sensibles qu’a pu, en son temps, provoquer un Lionel Ritchie, une production qui joue avec les attendus, les déjoue souvent sans les frustrer, une légère réverbération qui laisserait volontiers croire que ces sonorités sont comme l’écho ou la remémoration d’écoutes anciennes, et oubliées. Ca surfe avec les motifs de satisfaction sans se vautrer dans la complaisance. En somme, ça a des vertus rares, et ça sonne tout compte fait assez inactuel. Mine de rien, ça ressemble à un album qu’on pourrait ressortir dans des années pour l’écouter comme on le fait aujourd’hui.

Et pour couronner le tout, le clip qui accompagne l’un des plus beaux titres de l’album (Nightair) est juste joli comme il faut.

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Here comes the sun

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »3 mai 2011

Plus vraiment habitué à se lever par 7° dehors, presque regrettant d’avoir coupé le chauffage dans la maison, je me retrouve au petit matin en quête de substitut au préambule de l’été qu’on connaissait jusque là. Se poser sous le soleil, même exactement, ne suffit plus à réchauffer l’atmosphère, l’ensoleillement gainsbourgeois sent l’huile solaire rance, les plages publiques surpeuplées, les plages privées telles qu’il ne devrait pas en exister, les matériaux désagréables dans lesquels on s’obstine à concevoir les tenues de bain, le sable dans la vaseline.

On préfèrerait une danse du soleil plus libératrice, quelque chose qui transpire les phéromones, un chant des sirènes qui aurait saisi qu’il n’a pas besoin d’aguicher, qu’il peut aller chercher des prises plus profondes dans le corps et dans l’esprit, quelque chose qui aurait davantage à voir avec le désir qu’avec la séduction, qu’il suffit d’appuyer sur l’interrupteur de ce mouvement secret, puissant, qui nous travaille au couple, comme une pulsion de grosse cylindrée hibernant dans les tréfonds de l’âme. Il en faut peu pour réveiller ça et nous propulser vers l’été. Mais il en faut peu, aussi, pour éteindre ces braises comme on pisse sur le feu avant de lever le camp.

Quelqu’un, quelque part, sait s’y prendre pour attiser la flamme. C’est en tout cas l’impression immédiate qu’on a quand on découvre le clip « spontané » (dit il) que Guillaume Paraniello a conçu autour du titre Hydraviolet, d’Electric Electric, qui est un peu comme l’étincelle qui vient révéler au gaz innocent tout son potentiel ignoré, comme Eve hissant Adam à la vie en foutant le feu au paradis originel, quelques millénaires avant de brûler, dans un brusque mouvement retour, son soutien-gorge. Si le titre d’Electric Electric est, livré à lui même, du genre puissant, rappelant qu’un instrumental bien mené peut tout à fait soulever son monde sans avoir à faire payer le voyage au prix d’un flot de paroles ineptes, s’il pourrait se suffire à lui même, Paraniello intervient sur cette musique pour lui faire transpirer tout ce qu’elle a de testostérone sous une forme bien plus essentielle que le « rentre-dedans » un peu primal sous lequel elle se présente. Tout passe dans les effleurements, un coude à la portière qui prend le soleil, un débardeur qui flotte au vent, des shorts juste amples comme il faut, le B.A. BA de l’érotisme en somme, boosté par ce qui transforme la pulsion érotique en véritable désir : le saut dans le vide. On n’arrive pas à discerner si ça relève chez le réalisateur d’une intention consciente ou d’un mouvement intime secret, mais la manière dont la pause, côte à côte, à laquelle on pourrait imaginer mille suites, se prolonge dans la joie partagée de se jeter dans le vide, offerts au soleil brûlant et à l’eau qui accueille et rafraichit, en dit juste assez pour que le mystère des intentions demeure, et fasse partie de cette exacte mesure qui fait naître en soi le mouvement; juste assez d’appel d’air pour qu’on sente le souffle du désir et qu’en soi, ça aspire à quelque chose.

Pour voir davantage de travaux de Guillaume Paraniello, c’est par ici : http://www.guillaumepanariello.com/ (sa page est scandaleusement bien faite)

Pour en entendre davantage du groupe Electric Electric, c’est par là : http://electricelectric.fr/ (c’est un peu en construction)

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Thunder Dom’

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, Grands espaces, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »10 janvier 2011

Quand le corps embarque dans les marges, il ne faut pas s’étonner de voir certains emprunter les chemins de traverses pour vagabonder sur des trajectoires qu’ils parcourront seuls, croisant de temps en temps d’autres travées, parfois autoroutières, parfois vicinales.

Il suffisait de voir apparaître la silhouette épurée de Dominique Dalcan, au début des années 90, pour deviner que celui ci devait se balader depuis longtemps avec la nécessité d’assumer la voie particulière qu’avait emprunté son propre corps. C’était un peu comme si son physique fascinant constituait une prémonition de la musique qu’il composerait, et des voies buissonnières médiatiques qu’il choisirait. Ainsi, quand après des albums de pop classieux mais encore relativement classiques dans le paysage d’une chanson française soigneusement entretenu, à l’époque, par des Art Mengo ou des Alain Chamfort on put glisser les quelques titres de Cheval de Troie dans nos lecteurs, nous sûmes qu’un visage aussi lisse pouvait dissimuler des reliefs d’une complexité inattendue, et que l’allure énigmatique du personnage accompagnait une musique qui ne l’était pas moins. Cela n’avait plus rien à voir avec ce que la musique pop proposait encore en 1996. Mise en scène cinémascope, plans panoramiques embrassant l’histoire au delà même de ce que les récits en divulguent, focalisation au plus près des détails, jusqu’à placer l’auditeur dans l’intimité des héros; on avait vraiment rarement entendu ça jusqu’alors.

Alors quand le corps déjà presque abstrait de Dominique Dalcan disparut derrière le pseudonyme Snooze, on ne s’en étonna pas vraiment : physiquement, c’était un peu déjà comme si Dalcan avait intégré l’idée selon laquelle la spécificité pouvait passer par l’effacement des traits distinctifs. Que le premier album de Snooze ait pour titre The Man in the shadow devait pouvait être compris comme le manifeste de celui qui avait choisi d’exister dans l’ombre des édifices de sa propre musique, qui s’étendait désormais sur des territoires sans limites, à la mesure des trajets dans lesquels elle embarquait ceux qui y prêtaient oreille. Goingmobile et Americana révèleraient que l’ombre n’était pas un refuge planqué dans quelque arrière monde, mais plutôt cette silhouette, reproduction de son propre moyen de translation long courrier, que le passager d’un avion peut voir courir sur le monde au fur et à mesure de sa propre progression, projection en croix, fuselage et ailes croisées sur le monde en réduction. Cette impression de translation en vue plongeante, avec escales à long terme dans les zones d’ombre des radars de l’évidence, c’était à peu près celle que donnait cette musique mise en scène en forme d’installation pour oreilles et cerveau.

Puis ? Silence radio. Une attaque cardiaque, et une escale sans doute un peu plus longue que prévu, et une extinction du son laissaient craindre de ne plus pouvoir entendre de nouveau titre de Dalcan, jusqu’à ce qu’en furetant un peu au hasard dans des blogs tenus par des oreilles avisées, je crus deviner de nouveau dans le ciel, flottant tel un ballon dirigeable, le style versatile de l’homme de l’ombre. Mieux vaut en effet se tourner vers les cieux pour écouter cette nouvelle chanson, puisqu’elle est intitulée Paratonnerre. Si Dalcan y revient vers ses premières amours, la chanson, dans un format plus classique que les expériences tentées sous le nom de Snooze, ce n’est pas pour regagner des pénates auxquelles il semble ne s’être jamais arrêté. mais plutôt pour en faire une escale supplémentaire dans un paysage sonore global, débarrassé de tout exotisme facile, et de tout jetlag.

Voici donc ce paratonerre discrètement érigé au dessus de nos têtes :

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Veuillez rendre l’âme à qui elle appartient

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, Grands espaces, SCREENS, SOUNDSCAPES 4 commentaires »29 novembre 2010

Non, il ne s’agit pas du split définitif de Noir Désir, qui est peut être ce qui devait arriver de mieux, étant donnée la qualité des side-projects de Teyssot-Gay, étant donnée aussi l’urgence qu’il y a à faire fusionner dans ses forges les pôles les plus nerveux de la musique actuelle; urgence musicale qui n’est que l’écho, la trace parallèle de l’urgence sociale, dont elle est la bande son.

Bande son et traces parallèles, voile en revanche de quoi il s’agit.

On ne sait toujours pas si les robots rêvent de moutons numériques, en revanche, ça fait un bail que nous autres rêvons de motards numérisés. Trajectoires impeccables tracées dans la nuit noire digitale, noire comme l’absence de charge électrique dans un composant au fin fond de l’ordinateur, rapide comme l’électron spermophorme qui poursuit sa course assez vite pour dépasser sa propre image, laissant celle-ci loin derrière lui, comme un écho de lui-même. Si dans les mondes numériques les objets en avaient une, ils iraient au sens strict plus vite que leur ombre. Mais ici la seule mesure est la vitesse de la lumière, puisque tout n’est que particules en mouvement.

Two lane blacktop passé du cinéma underground aux évidences Disney, Tron avait réussi à sa sortie à constituer un univers à part entière, quelque chose qui tenait du miracle, puisque la firme souvent navrante aux oreilles de Mickey saisissait d’un coup les caractères essentiels du numérique , en ne se donnant plus pour but de représenter ce qu’on a pris l’habitude d’appeler le « réel ». Si on ne se trompe pas, ces moments là sont toujours des tournants essentiels dans l’histoire de l’art, et même si ça pourrait bien faire se dresser quelques cheveux sur la tête de quelques uns, à bien des égards, Tron me semble respecter à la lettre les préceptes de Bresson, tels qu’il les énonce dans ses Notes sur le cinématographe. Il est probable que les réalisateurs eux-mêmes n’y ont pas immédiatement pensé.

Alors, voir déjà la caravane de la pré-promo du Tron nouveau passer sur nos fenêtres-écrans, c’est forcément mettre à l’avance, en balance, d’un côté nos rêves de poursuites géométriques, selon des abscisses et ordonnées nécessairement devenues parfaites, puisque parfaitement idéales, absolument mentales, et de l’autre les images en mouvement les plus glacées que les meilleurs écrans, dans les salles numériques les plus aptes à proposer une performance spectaculaire totale auront sans doute jamais proposé. A gauche le vacarme des motos filant dans le silence infini des espaces effrayants, souvenirs combinés sur base de pellicule, constructions humaines, après tout. De l’autre l’armada d’effets directement envoyée depuis Silicon Valley, avec ses boucliers frappés des armoiries « dual core inside », visible uniquement pour les porteurs de lunettes polarisantes, celles qui contraignent à bien garder les yeux braqués sur l’écran, car tout regard jeté à son voisin transforme immédiatement l’expérience en film comique.

Sur l’écran, on craint déjà la grosse chute de tension, tant on a voulu se faire les héritiers de ce qui ne peut avoir d’héritage : les premières fois ne peuvent être que trahies, et il n’y a que deux manières de trahir : ou bien en sachant qu’on le fait, et en assumant ce sale rôle de fils ingrat, ou bien en faisant mine de respecter l’origine tout en l’accaparant, en jouant les gardiens du temples, détenteurs de références dont on a soi même décidé qu’elles le seraient, et validées par le bon peuple sur la seule base de la force de frappe de l’argument d’autorité. Les créateurs d’un côté, et les vendus, ou les marchands du temple, ce qui revient au même, de l’autre.

Dans les oreilles, par contre, on n’a plus à craindre, puisqu’on sait déjà. Il nous reste donc à pleurer. On avait pourtant fait mine d’y croire : Daft Punk / Tron, association telle qu’on n’en rêve même pas. Le consortium des encasqués, ça sonnait à l’avance plutôt bien dans les neurones. Virtualisation à tous les étages, on sentait venir la bande son des âges numériques ; et on se retrouve avec l’impression d’entendre jouer du Hans Zimmer sur un casio.

J’exagère. En fait, le son est terrible. Mais à vrai dire, si on voulait du son terrible, on se pointait le 5 Décembre 1837 à l’Eglise des Invalides, où pour la première fois les escadrons de la mort commandés par Berlioz, secondé par l’adjudant Habeneck, inventaient la Blietzkrieg sonore. Rien de nouveau sous le firmament donc. Plus récemment, le maître du genre est Hans Zimmer. Christopher Nolan ne s’y est pas trompé, en l’intégrant à ses propres soundtrack-patrols. Zimmer est l’as du pillonage en règle des tympans. Ou plutôt il fait partie de ceux qui ont pigé que, des salles de cinéma contemporaines au moindre intérieur doté d’un home theater même basique, on trouve des systèmes aptes à reproduire des basses suffisamment tectoniques pour que soudainement, les montagnes rêvées d’Inception se retrouvent directement là, au beau milieu du salon, sans avoir même besoin d’écran 3D. La musique de Zimmer, c’est la troisième dimension requise par l’ampleur visée par le cinéma contemporain, lorsqu’il vise des dimensions jusque là inconnue des humains qui n’ont jamais quitté l’atmosphère terrestre, majoritaires jusque là. Tout chez Hans Zimmer participe de l’application méthodique de ce que les musiciens, depuis toujours, ont collecté en matière d’effets physiques sur l’auditeur, des pieds aux oreilles, en passant par le cul, les entrailles et le sternum. C’est une chance que Nolan soit bon, parce que sinon, il se laisserait rapidement déborder par les Walkyries galopantes de son artificier sonore. D’autres se seraient laissés écrabouiller par ces déferlantes. Roland Emmerich, par exemple, se garde bien de confronter ses spectacles pyrotechniques au souffle Zimmerien, de peur de voir ses étincelles subitement éteintes.

A t-on fait le tour des références pillées par les deux encapsulés du bulbe ? Non. L’incontournable n’est pas contourné respectueusement, il est percuté à angle droit. Dans sa combinaison jaune, moto assortie, Vangelis vient faire une queue de poisson aux Daft Punk pour leur faire réaliser un crash test dont la bande annonce du fil donne une petite idée. A trop vouloir aller sur les plate bandes de Blade Runner (d’accord), et des Chariots de feu (référence un peu absurde, ici), le binôme se prend le pieds dans le fil du casque, et se vautre aux pieds de l’idole, ce qui ne sied pas tellement à des supposés prêtres.

Bref, la référence en matière de paysages outre-dimensionnels, on l’a déjà, et jusque là, cette musique semble, depuis qu’elle a été adoptée par Nolan, avoir été écrite pour des mondes filmés en lents panoramiques, en survols patients, comme des drônes divins envoyés pour scruter les hommes selon une échelle temporelle à eux inaccessible. Les différentiels temporels de la seconde partie d’Inception sont l’exacte correspondance visuelle de ces mises en place sonores, à moins que ce soit l’inverse. C’est comme si soudainement l’univers était une horloge dont les mécanismes emboités pouvaient être envisagés simultanément, percevant précisément chaque oscillation, chaque battement de ressort, chaque pulsation du quartz. Les mécaniques temporelles de Nolan, qui n’embarquent pas le spectateur dans un autre monde, mais plonge au plus profond de ce qu’on nous appelons communément « réalité » sont exactement ce qu’il faut aux pulsations zimmeriennes, que celui-ci semble avoir d’ailleurs créées pour celui là.

Dès lors, quand Daft Punk reprend le truc, autant dire qu’à écouter la bande originale du film avant de l’avoir vu, on devine à l’avance les scènes qu’elles accompagnent. Non pas que la musique soit capable de produire une quelconque vision, mais plutôt qu’on voit très bien à quel genre de scène de cinéma déjà vue cela se rapporte. Et on devine que Tron Legacy ne sera qu’une adaptation à l’esthétique du film de 1982 des incontournables du film spectaculaire premium d’aujourd’hui (oui, on peut adapter les concepts marketing des objets de consommation aux objets culturels, et il y a une catégorie de films d’action qui s’adresse à un public qui veut des choses soignées, des détails chiadés, une esthétique efficace, le tout enrobant un vide total, peu importe puisque ce qui compte, c’est d’en avoir pour son argent, et que l’écran plat du salon puisse de temps en temps diffuser des jolies images. A l’écoute de la BO de Tron Legacy, on devine déjà ça. Le table book fait film, le truc qui devra tourner en boucle dans le salon pour faire « genre ». Le film écran de veille, en somme.

Bien sûr, plus on avance dans l’écoute de la bande originale, plus on se demande « pourquoi Daft Punk » ? Pourquoi avoir obtenu du duo de s’être à ce point pliés aux codes des autres, et d’avoir si peu mis d’eux-mêmes dans le projet ? Si les questions économiques ne sont certainement pas étrangères au phénomène, il y a peut être aussi là quelque chose de révélateur de la manière dont les Daft Punk travaillent, et de la manière dont on les écoute.

Après tout, depuis Homework, que fait Daft Punk si ce n’est explorer des univers qui ne sont pas les leurs pour aller y choper les clichés en faisant mine d’avoir découvert des trésors ? Quand ils découvrent le rock, ça se réduit au gimmicks d’ACDC ou aux exercices de prestidigitation d’Eddie Van Halen. Quand ils explorent les univers imaginaires des années 80, c’est entièrement référencé à Albator . Bon, finalement, que propose ce groupe si ce n’est la mise en musique d’une étude de marché effectuée sur les urbains trentenaires aptes à acheter leurs disques ? Ces trentenaires se tenant aujourd’hui au bord du précipice de la quarantaine, on les sent épris de grandieuseries, on leur distribue alors du gigantisme musical glaçant un univers constitué de giga octets de données visuelles, en haute définition et 3D pour leur fournir une expérience planante, un dépaysement obligatoire dans un univers qui sera pourtant simultanément visité par des millions de touristes culturels. Comme on a subi l’invasion de l’univers matrixien, on déguisera nos vies en style tronique pour quelques mois avant de passer à autre chose. Daft Punk a juste produit la musique qui va bien pour qu’on puisse faire ça en ayant l’air sérieux.

Quand on écoute ce que Trent Reznor a fait pour le Social Network de Fincher, on mesure à quel point il ne faudrait peut être pas trop trop miser sur la french touch pour se trouver à bon compte une identité nationale. Il va falloir qu’on se le grave profondément dans les neurones : n’ont d’identité que ceux qui n’en ont pas. Mais on dirait que l’existentialisme ne soit pas prophète en son pays. Le fait qu’il implique l’athéisme n’y est peut être pas pour rien. Le moindre succès conduit le premier venu à se comporter en prêtre qui croit pouvoir consacrer tout ce qu’il touche de sa grâce divine. Autant dire que seuls les plus naïfs peuvent encore s’agenouiller lors de la grand-messe daft-punkienne.

Malheureusement, on comprend le dilemme de Daft Punk : Homework consistait à ne pas faire les choses comme il faut. C’était le titre le plus mensonger de l’histoire des titres d’albums, mais c’était aussi le plus annonciateur de la suite de la carrière des encasqués : Daft Punk fait son space opéra, Daft Punk fait son film arty, et aujourd’hui Daft Punk fait sa BO de film spectaculaire, comme on fait, les uns après les autres, son devoir de philo, puis ses exercices de maths avant de réviser l’histoire géo. Ils font aujourd’hui leurs devoirs quand on attendait d’eux qu’ils fassent les choses pas comme il faut. Autant dire que se payer les Daft Punk, pour Disney, c’était une manière de plus de s’approprier une créativité pour ne rien en faire, juste la tuer.

Il se trouve juste qu’en l’occurrence, elle était peut être déjà morte. La souris n’est finalement qu’un charognard. Et Daft Punk, en bons rentiers de leur seul vrai coup de génie, accepte de se laisser bouffer.

Avec la musique qu’ils nous pondent, nul doute qu’ils doivent se prendre pour Prométhée enchainé se faisant bouffer le foie au ralenti par un aigle immense. Enlevons la bande son en forme d’aigle noir hypertrophié, d’albatros rêvant d’altitudes, il ne reste que deux Calimeros, coquille solidement vissée sur leur crâne d’œuf, plantés sur une pyramide depuis laquelle ils diffusent, pour tout le poulailler sautillant, la carricature d’eux mêmes qu’est Derezzed, confondant l’anonymat et l’absence de personnalité.

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Nostalgeek

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, POP MUSIC, SOUNDSCAPES 4 commentaires »12 novembre 2010

Il est suffisamment rare de voir coïncider son attirance naturelle pour la musique régressive et l’exigence de connaître quelque expérience nouvelle quand on s’envoie des sons dans les neurones.

C’est qu’après avoir vu ce qu’on a vu dans le post précédent, on avait besoin de se laver un peu les neurones.

Ca fait quelques jours que l’album Narcissus, de Pacific!, dont c’est la deuxième production, tourne sur ma platine et dans mon lecteur MP3, et ce titre en particulier a l’étrange pouvoir de faire croire qu’on est en train de surfer sur un nuage en compagnie de Dragonball. On s’attend presque à entendre débarquer la voix de Dorothée, avec ses effets de manège à sensation.

Paul Klee nous avait prévenus : « Le monde, sous sa forme actuelle, n’est pas le seul monde possible ».

On peut donc toujours regarder notre monde et se dire « Il aurait pu en être autrement ». Et l’art est cette tentative pour percer ce qu’on appelle la « réalité » pour, à travers ces fenêtres nouvelles, apercevoir ces autres dimensions potentielles.

Sur l’ensemble de l’album, on a à de nombreuses reprises cette impression de se retrouver dans le flux des images animées qui ont accompagné l’enfance des actuels quarantenaires, réinjectant dans les mémoires des pans entiers d’environnements sonores semblant sortis tout droit des Mystérieuses Cités d’Or sans pour autant singer ces univers, ni nous y ramener comme on reviendrait en arrière. Il n’y a pas ici de nostalgie mais une manière de jouer avec la mémoire des sons, d’y puiser des bribes, des structures, pour en faire les fondations pour de nouveaux édifices sonores. Dès lors, que cela puisse rappeler ce que fit, par exemple, Tangerine Dream pour le générique de Tonnerre mécanique ne permet pas de rendre compte des effets produits par cet album. S’il s’agit de nostalgie, c’est de manière paradoxale, puisque c’est au souvenir de la musique de l’avenir qu’on est confronté, comme si on était mis devant notre propre présent, tel qu’il aurait pu être si nous ne nous en étions pas éloignés.

Il faut dire que si ces compositions peuvent sembler regarder tout droit dans la mémoire de la musique pop des décennies précédentes, c’est que Narcissus est un album de commande, une musique qui doit constituer la bande son d’un ballet de danse contemporaine qu’on devrait pouvoir découvrir dans quelques semaines à Göteborg. S’il s’agit de ce personnage mythique qui se complaisait dans sa propre image, le paysage sonore devait lui même jeter un regard sur sa propre image, et apparaître comme une forme d’écho.

Bienvenue donc dans notre propre monde qui nous regarde de loin, sur sa trajectoire parallèle.

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Ecoutez les nos voix qui montent des open spaces

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, C'est la lutte finale, CHOSES VUES, MIND STORM, Playlists, POP MUSIC 8 commentaires »8 novembre 2010

Intermède musical, puisque Michel nous a fourni sa pseudo citation nietzschéenne de la semaine, en collant sous le nez d’une pauvre Dominique Grange, qui n’en demandait sans doute pas tant, une maousse moustache. Nouveau chant des partisans, donc, au programme de ce post, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore. Ca fait partie de ces hymnes dont on ne saurait trop dire de quelle époque ils datent; ça provoque un effet assez proche de ce qu’on ressent lors de la visite d’un écomusée ou, peut être, du Puy du Fou : on sait bien quand on est, on sait bien qui on est, mais l’espace d’un instant, c’est un peu comme si les repères temporels étaient brouillés. Il y a quelques jours, une collègue, enseignant l’histoire, communiste, arranguait les foules en salle de profs pour tenter de convaincre les récalcitrants de rejoindre la lutte, en comparant notre situation à nous autres, professeurs de 2010, à celle des mineurs confrontés à la poigne de fer de Miss Thatcher. En période de tension sociale, écouter Dominique Grange, c’est un peu perdre de la même manière ses repères temporels. Aussi, mieux vaut-il replacer la chanson qui suit dans son contexte.

Le concept de lutte des classes passe pour être aujourd’hui désuet. Un comble lorsqu’on observe à quel point la vie de la plupart est mise au service de quelques uns, soit en les utilisant au moindre coût, soit en faisant en sorte de les délaisser suffisamment pour que leur survie, toujours remise en question, coûte le moins possible. Mais comme on a gâté un peu tout le monde, et que même ceux qui sont asservis ont leur téléphone portable dernier cri en poche, une connexion illimitée aux réseaux sur lesquels ils partagent avec le monde entier tout ce qui est susceptible de provoquer le moindre buzz, qu’on découvrira ensuite, dans un intérieur décoré par Ikea et Valérie Damido, sur un grand écran qui ne diffuse pas grand chose qui justifie sa taille, ni sa haute définition (en gros, on a des engins qui diffusent l’image en hd, mais on y regarde le JT décalé d’Itélé, qui ne propose que des vidéos pixélisées tirées du net d’il y a 10 ans, quand on ne se diffuse pas des divx sur une diagonale telle que la compression et les fautes d’orthographe des sous titreurs amateurs sont finalement bien plus visibles que l’intrigue et le jeux des acteurs eux mêmes), mais est planté là, au beau milieu du salon, pour témoigner d’un fait capital : on échappe au monde des miséreux, puisque un tube cathodique en Europe est en gros un signe équivalent à celui des lunettes des années 70 ou des dentitions ravagées aux USA. Alors, évidemment, les gâteries, ça donne la forte impression d’avoir bénéficié d’un partage des richesses qui permet de se donner l’illusion de la disparition des classes, ainsi que des luttes qui les oppose; et ce d’autant plus qu’une partie de ces cadeaux accordés permet de se maintenir soigneusement à l’écart des plus pauvres, de sorte qu’on puisse vivre en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Dès lors, évoquer dans une chanson la lutte des classes, c’est prendre le risque d’avoir l’air un peu daté.

Il faut dire que la chanson fut écrite par Dominique Grange à la fin des années 60, alors qu’engagée dans le mouvement des Etablis, expérience consistant à envoyer des artistes et intellectuels sur les postes de travail des ouvriers, afin de ne pas creuser de fossés entre ceux qui sont du côté de l’otium, et ceux qui en sont professionnellement exclus, elle travaille près de Nice dans une entreprise de conditionnement alimentaire. La chanson vient aussi de ces expériences là, qui sont encore liées aux conditions de production des années 60/70. Que les conditions de travail aient changé, c’est une évidence. Qu’elles soient physiquement plus confortables, c’est possible. Mais ça n’enlève rien au fait que les profits, bien plus considérables eux aussi, demeurent captés par ceux qui ne produisent pas.
Néanmoins, ne pas actualiser les chants révolutionnaires, c’est les condamner à sembler désuets. Et c’est quand même embêtant de donner à la révolution une allure désuète. Ca donne vaguement l’impression que les révolutionnaires en question sont seulement nostalgiques d’un temps où on portait des casquettes en tweed genre Gavroche, des vestes aux coudes à rustines, où on buvait un coup sur le zinc, où on n’avait ni internet ni téléphone portable, où on pouvait grimper dans les bus par l’arrière, où on allait bavarder entre potes le soir au bar du coin pour dire du mal du patron. Problème : ça ne parle pas vraiment à ceux qui travaillent dans les conditions actuelles, qui ne partagent pas les mêmes fantasmes de coexistence populaire que ceux qui à l’aube des années 70 écrivaient et chantaient de telles chansons. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de souffrances dans les conditions actuelles de travail, mais que ces souffrances sont spécifiques à notre temps, et qu’elles ne ressemblent pas aux conséquences des modes de production déjà anciens évoqués dans ces chants.

Pire, ou mieux, c’est selon, les victimes de la captation de la valeur ajoutée (en gros, l’objet même de l’enquête marxienne), font désormais partie des collabos que dénonce le nouveau chant des partisans, et on peut parier que tous ceux qui le chantent collaborent eux-mêmes, puisque la mondialisation permet de faire partie de ceux qui plus ou moins consciemment exploitent les travailleurs qui, ailleurs sur la planète, fabriquent à bas coût ce que les plus modestes par chez nous consomment. Ainsi, on peut par chez nous défiler en chantant ce genre d’appel à la révolution, puis rejoindre le parking où on a garé le monospace ou le minibus qu’on paie à crédit, ce qui avec le paiement du logement nous fait déjà deux crédits en cours, qui alimentent copieusement les exploiteurs qu’on a dénoncé quelques heures plus tôt, avec qui, donc, on collabore.

Doit-on en déduire qu’il faut renoncer à toute forme de volonté révolutionnaire ? Pas forcément. Mais cette volonté doit gagner en conscience de ce qu’elle dénonce, et de ce qu’elle réclame. Car se croire du côté des opprimés sous prétexte qu’on entonne les chants qui dénoncent les exploiteurs est peut être un peu facile. D’abord, il serait nécessaire d’écrire de nouveaux chants, adaptés aux open spaces et aux plateformes de télémarketing, des hymnes combattant le travail à temps partiel des femmes et les plans dits « sociaux », luttant contre le chômage des plus âgés et l’exploitation des jeunes travailleurs, des textes se soulevant devant l’invasion des domiciles par le télétravail. Ensuite, il faudra établir des énoncés propres à réunir tous ceux qui de par le monde pensent se reconnaître dans le statut de prolétaire, tant ceux qui se pensent ainsi parce que ça participe d’un certain folklore un peu bourgeois gitan, que ceux qui de manière beaucoup plus brutale sont soumis aux conditions de production rendues nécessaires par ceux qui, à l’autre bout du monde, veulent des objets de consommation pas chers pour pouvoir conserver les moyens de se payer leur abonnement MK2, permettant d’aller voir les films dénonçant les conditions de travail dont, finalement, ils tirent eux aussi profit.

Autant dire que les paroles des nouveaux chants révolutionnaires vont réclamer tellement de nuances qu’elles risquent d’être tout à fait incompréhensibles. Pourtant, nous n’en sommes plus au moment où les propos pouvaient être tranchants et tranchés comme ceux de Dominique Grange, parce que réclamer aujourd’hui que les mêmes têtes tombent, c’est mettre soi même la tête sous la guillotine. Et ne pas s’en rendre compte, c’est avoir déjà perdu la tête.

Maintenant : chanson !

Les nouveaux partisans

Parole et musique: Dominique
Grange

Écoutez les nos voix qui montent des usines
Nos voix de prolétaires qui disent y en a marre
Marre de se lever tous les jours à cinq heures
Pour prendre un car un train parqués comme du bétail
Marre de la machine qui nous saoule la tête
Marre du chefaillon, du chrono qui nous crève
Marre de la vie d’esclave, de la vie de misère

Écoutez les nos voix elles annoncent la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Regardez l’exploité quand il rentre le soir
Et regardez les femmes qui triment toute leur vie
Vous qui bavez sur nous, qui dites qu’on s’embourgeoise
Descendez dans la mine à 600 mètres de fonds
C’est pas sur vos tapis qu’on meurt de silicose
Vous comptez vos profits, on compte nos mutilés
Regardez nous vieillir au rythme des cadences
Patrons regardez nous, c’est la guerre qui commence

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Et vous les gardes-chiourmes de la classe ouvrière
Vous sucrer sur not’e dos, ça ne vous gêne pas
Vos permanents larbins nous conseillent la belote
Et parlent en notre nom au bureau du patron
Votez, manipulez, recommencez Grenelle
Vous ne nous tromperez pas, maintenant ça marche plus
Il n’y a que deux camps, vous n’êtes plus du nôtre
À tous les collabos, nous on fera la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

Baladez-vous un peu dans les foyers putrides
Où on dort par roulement quand on fait les trois huit
La révolte qui gronde au foyer noir d’Ivry
Annonce la vengeance des morts d’Aubervilliers
C’est la révolte aussi au cœur des bidonvilles
Où la misère s’entasse avec la maladie
Mais tous les travailleurs immigrés sont nos frères
Tous unis avec eux ont vous déclare la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

La violence est partout, vous nous l’avez apprise
Patrons qui exploitez et flics qui matraquez
Mais à votre oppression nous crions résistance
Vous expulsez Kader, Mohamed se dresse
Car on n’expulse pas la révolte du peuple
Peuple qui se prépare à reprendre les armes
Que des traîtres lui ont volé en 45
Oui bourgeois contre vous, le peuple veut la guerre

Nous sommes les nouveaux partisans
Francs-tireurs de la guerre de classe
Le camp de peuple est notre camp
Nous sommes les nouveaux partisans

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La carte n’est pas le territoire

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, MIND STORM, SOUNDSCAPES 3 commentaires »28 octobre 2010

Envie d’embrasser le paysage de manière un tout petit peu moins technique ?

Persuadé que les rencontres humaines ne se calculent pas, ne s’évaluent pas selon des critères d’efficacité ou de performances ?

Convaincu que ceux qui doivent se rencontrer, eh bien, tout simplement, ils se rencontrent, et que cela se fait ainsi depuis la nuit des temps, depuis que quelque part dans une jungle ou une steppe, un humain a croisé un autre humain et que l’un et l’autre n’ont ressenti, pour une fois, ni peur, ni indifférence, ni haine, ni volonté d’exploitation, mais ont perçu, chez l’un comme chez l’autre, quelque chose à quoi s’attacher, quelque chose qui pourrait même devenir précieux et qu’il faudrait ensuite protéger pour en faire son compagnon de chemin, le plus longtemps possible, une élection. On le sait, ces élections ne se prévoient pas, elles échappent à tout contrôle. Roméo aurait évidemment éjecté toute la famille adverse de ses contacts avant même d’avoir rencontré Juliette. Dès lors, les Meetic, les Grindr ne peuvent que parer au plus pressé et tromper trompeusement les solitudes par une illusion de présence : n’apparaîtront jamais sur l’écran que ceux qui veulent bien jouer à ce jeu là.

Alors, un peu plus de poésie, dans ce monde de rut :

Epic45, si on doit classer ce groupe quelque part, appartient à la catégorie du post-rock (oui, le rock est mort, mais il faut bien faire quelque chose ensuite, et le post-rock est en quelque sorte cet accord plaqué devant le désastre, cette manière de tenir une dernière note dans la désolation des épopées achevées et des batailles ni gagnées, ni perdues, juste vaines; il va falloir relire ce qu’Hegel a pu écrire sur la mort du rock et sa postérité). C’est une musique qui plane haut, qui survole les étendues sinistres sans en être plus que ça affecté, c’est une tentative de détachement, une manière de ne plus être touché par les douleurs, et de ne plus s’emballer pour les plaisirs. C’est une musique sage.

Dès lors, dans les rares paroles, on se trouve aux antipodes des relations humaines telles qu’elles sont décrites dans le rock classique : les transports amoureux se font distants, se dessinant en mouvements amples et réguliers, tranquilles et inquiets, visant la fin sans en avoir peur, affrontant l’adversité sans s’exciter.

Franchement, étant donné le titre de ce morceau, je ne pouvais que difficilement ne pas l’évoquer à la suite de l’article sur Grindr : May your heart be the map. On sait que la carte n’est pas le territoire (merci Korzybski (au fait, Houellebecq a t-il remercié Korzybski ?)). Mais dans un monde déserté, un monde dans lequel on est comme laissé tout seul devant l’empressement de ceux qui se font, de plus en plus, absents, le coeur, qui était pour les grecs le siège même de la pensée et de la volonté, peut être à celui qui veut se diriger ce que le coutelas est à Rahan : une boussole et un guide.

Et comme sur ces territoires balayés par les vents et les sables, on a du mal à entendre les voix qui murmurent, voici une retranscription de ce qu’on a cru deviner :

Wake up, wake up
Everyone’s gone, so silent
You’re left alone with this world
May your heart be the map
Guiding you to a new home
Follow the lights ahead
Now your heart is the map
Go anywhere you are to belong…

On se dit que peut-être, s’il avait vécu au 21è siècle, Pascal aurait écouté Epic45.

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Under my skin

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, C'est la lutte finale, MIND STORM, PLATINES, Playlists, PROTEIFORM Laisser un commentaire »24 octobre 2010

Ok, les regards en arrière font un peu l’effet d’une descente après un trop long moment de trip. Et d’accord, on doit bien admettre que ces temps ci, on solde les comptes, on nous met devant les faits accomplis et on nous prépare à un sevrage dont les organisateurs n’ont pas le droit eux-mêmes de l’appeler « rigueur », ce qui rend probable qu’on ne soit pas autorisé à dire qu’il sera violent.

Mais certains mouvements de retrospective peuvent être lucides sans être ni réjouis, ni vains.

Illustration avec le groupe Bruit qui court, qui ne fait médiatiquement pas grand bruit justement, mais qui réussit, à la croisée de styles aussi étrangers les uns aux autres que le slam, le rock, le rap, la chanson militante, ou la chanson réaliste, à cibler des sentiments diffus, des impressions dont on sait qu’elles sont intimes tout en espérant quelles puissent être partagées par d’autres, à mettre des mots sur ces paysages flous que sont nos mémoires collectives délavées par les acides de la propagande, et à moitié effacées par les mots d’ordre réclamant qu’on ne regarde que droit devant. A l’écoute, on devine qu’on rencontre là des complices potentiels, et ce n’est pas si courant dans le paysage musical français du moment.

Sous mon blouson est sans doute ce que le groupe a fait, jusque là, de plus net dans cette direction. Mais on conseillera l’écoute de l’album dans sa totalité. Il s’intitule Tuez le flic en vous. Et bien sûr, ce titre fait sur vous l’effet qu’il doit faire aux esprits encore animés d’un soupçon de reste de vie. Un, on le trouve bien trouvé. Deux, on découvre qu’il y a effectivement un flic qui se planque en soi.

Pire. Chez moi j’en ai découvert deux. Et au moins l’un des deux doit être abattu. J’essaie. Mais il résiste.

Ca vaut le coup de suivre le groupe BQC d’un peu plus près. Tant dans leurs textes que dans leurs participations et engagements, ils sont généralement du bon côté et on les croise sur les chemins qui sont susceptibles de mener quelque part. Leur myspace est là : http://www.myspace.com/bruitquicourt
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Voyage au bout du vol de nuit

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, MIND STORM, PLATINES, Playlists, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »4 octobre 2010

Il fait pas bon être voyageur ces temps ci. Il semble que cela entre dans les critères permettant à un Eric Besson de définir ceux qui ne sont pas de « bons français ». Institué prosélyte à temps plein de la sédentarité, jusque dans le détail de nos vies professionnelles (vous resterez plus longtemps les pieds plongés dans le béton de votre emploi, quitte à ce que votre employeur lui même vous plonge, lesté de votre socle, tels des culbutos, à l’océan de la recherche d’emploi, en pleine nuit pour brouiller les statistiques), l’Etat se charge de faire bouger encore un peu plus ceux qui ont pourtant le déplacement dans leurs absences de racines géographiques. Les sans liens seront dès lors des sans droits, ce qui permettra au moins de se dire qu’avoir des droits est conditionné au fait de se laisser lier les mains, mais montre aussi qu’on peut se voir menotter sans pour autant avoir des droits.

Quand l’identité nationale commence à sentir un peu trop le renfermé, quand à l’intérieur du crâne, à l’intérieur de son propre crâne, au sein de ses propres pensées, on commence à laisser les circonvolutions du cerveau se replier sur elles-mêmes, au chaud dans leur propre routine, marinant dans leurs petites idées étriquées, il est conseillé de changer les draps, d’ouvrir la pièce aux quelques souffles de vent pas encore captés par les éoliennes de la propagande, d’aller puiser hors de la nationalité confite des ressources aptes à produire encore quelques déplacements qui ne se réduiraient pas à une simple réaction contre ce qui en nous s’en va. Car non seulement, il faut retenir ce peu de vie qui nous reste malgré l’hémorragie ambiante, mais encore faut-il faire plus que sauver ce qui n’est que vital : malgré la volonté de réduire la vie au seul maintien de la force de chercher du travail, et de l’exécuter le cas échéant, nous sommes aussi censés exister. Rien moins. La belle affaire, semble t-on se dire en haut lieu, quand on peut demander au peuple de faire un effort de 2.5% de ses années d’espérance de vie, offertes aux cotisations, alors que ceux qui tirent parti de la force générale du travail n’envisagent absolument pas d’injecter un quelconque pourcentage, même minime, des revenus produits collectivement, pour financer une retraite qui se veut, elle, solidaire.

Voyager est une bonne manière de prendre l’air. Mais voila : coincés que nous sommes au boulot, pas assez argentés pour se tirer régulièrement là où l’info et l’inquiétude économique ne pourraient pas nous suivre, il parait peu probable qu’on puisse comme ça, sans prévenir, jouer les filles de l’air. En revanche, félicitons nous de vivre au-delà du XXè siècle, rendons grâce aux inventeurs de la musique transformée en objet de consommation de masse, parce que dans l’ensemble de ce qui est produit, on parvient à tomber, toujours miraculeusement certes, sur des lignes aériennes long courrier, en first class, sans devoir subir la fouille au corps du passage de la frontière : ici, comme chez Mermet, l’embarquement se fait par les oreilles.

Et qui d’autre qu’un musicien venant de l’Est, pour servir de derviche tour-operator ? Qui d’autre qu’un guitariste hongrois, immigrant aux Etats Unis en 56, pourrait nous proposer de larguer les amares pour une chevauchée avec le soleil filant à l’horizon pour seul guide ? Qui d’autre qu’un prestidigitateur ayant 6 cordes pour toute scène, pétri de la culture musicale tzigane, pour conduire son véhicule à travers le monde, à travers les paysages sans cesse renouvelé, les profils multiples, les langues inconnues ?

Gabor Szabo est de ces guitaristes qui, s’ils puisent dans le jazz tzigane une bonne part de leur technique et de leurs gènes musicaux, ne peuvent pourtant à aucun moment limiter leur territoire à celui dans lequel plongent leurs lointaines racines. Nomade par essence, Szabo passa sa carrière à fertiliser ses racines déterritorialisées par de savants croisements avec les autres veines de la musique, mais à la différence de ce que devient souvent la world music, on a plus ici le sentiment d’être dans un estuaire que dans un confluent.

Evidemment, les stéréotypes spontanés font que si on installe Szabo sur des fondations tziganes, on l’imagine déjà en train d’atteler sa caravane derrière une berline, allemande comme doivent l’être les gros diesels quand ils ont pour tâche de mettre en branle une deux essieux, et qu’elles ont pour tâche d’être pour la caravane ce que l’annexe est au voilier. Grossière erreur. Szabo ne circulait pas en Merco aux passages de roues chromés, et il ne se serait pas tapé des boeufs avec San Severino ou le fiston Dutronc. Ecouter sa musique, c’est saisir à quel point son nomadisme n’est même plus terrestre, mais atmosphérique. Et sans doute est ce dans son album Nightflight que cette hauteur de vol apparaît le plus nettement. S’ouvrant sur un titre comme on les aime : sans esbroufe, vent dans les cheveux, debout sur le nez du jet, on se mettrait bien les bras en croix si l’image de Céline Dion prenant la pose ne nous retenait pas au bord du ridicule, on préfèrera s’enfoncer un peu plus dans le fauteuil première classe, abaisser un peu plus le dossier, élever juste ce qu’il faut le repose pieds, pousser de la pointe du pied chaque chaussure au talon pour libérer les orteils, s’allonger presque comme pour se rendre plus aérodynamique.

Le rom qui nous intéresse ne prend pas les charters des caprices immigratoires de la politique française. Il ne respecte pas les images qu’on voudrait donner de lui, et voyage en Concorde. Les nostalgiques du « bon hongrois » en seront pour leurs frais. Ceux qui aimeraient bien, aussi, mettre un hongrois en particulier dans un charter pour un aller simple vers, en gros, n’importe quelle destination, pourvu qu’elle soit lointaine, se rappelleront qu’on doit assurer la pleine et entière nationalité à tout citoyen, y compris à ceux qu’on n’aime pas, et y compris à ceux qui souhaitent remettre en question la citoyenneté des autres. Pour se consoler, on leur conseille ce Concorde, de Gabor Szabo. Un verre d’alcool, des glaçons, un bon fauteuil, et on est prêt à tracer de chouettes paraboles à mach 2, en parfaite tranquillité. Et on ne peut réprimer un sourire à l’idée que dans cet appareil, le pilote est un rom’.

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Source : Nighflight, de Gabor Szabo (1976)

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Jingle Bell du Seigneur

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, D'AUTRES MONDES, Grands espaces, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, Saveurs du soir, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 mai 2010

On ne devrait rien jeter. Tout peut revivre et parfois même, se voir offrir une seconde vie meilleure que la première, lorsqu’elle celle ci fut un peu ratéee, ce qu’est finalement plus ou moins toute vie, et ce même si il y a des nuances, des gradations dans le foirage existentiel. Ce qui permet ces gradations, c’est que certains, justement, ne font pas dans la nuance au moment de laisser leur trajectoire de life partir en sucette, et réussissent tellement bien à échouer que nous avons tous l’air d’être des vainqueurs à leurs côtés. Prenez Jeanne-Paule Marie Deckers, par exemple, connue de son entourage sous le prénom plus simple de Jeanine (pas de sarcasmes, s’il vous plait, vous allez voir pourquoi), mais plus connue du grand public sous le pseudonyme niaiseux de Soeur Sourire.

Côté face, la religieuse idéale, avec sa guitare en bandoulière. Celle qu’on voit mal écarteler des hérétiques, partir en croisade contre l’infidèle ou abuser d’ouailles pré-pubères. Non, plutôt la nonne telle qu’on la voit dans Y a t-il un pilote dans l’avion, qui chante ses cantiques remixés à la sauce Hugues Aufray en débranchant dans l’allégresse les perfusions de l’enfant qu’elle souhaite ainsi divertir, la bonne cousine que la tradition familiale a envoyée au couvent, quoi. Elle chantait bien, Jeanine, et ses consoeurs appréciaient qu’elle prenne sa guitare, le soir, au coin du feu, pour qu’elle les enchante de sa voix douce entre vêpres et complies. « Oh oui Soeur Sourire, chantez nous de nouveau Plume de radis avant que l’extinction des feux ne nous plonge dans l’obscurité et les turpitudes ». Elle chantait si bien que l’Eglise de Belgique trouva judicieux de la faire sortir du couvent, de l’enfermer en studio afin d’enregistrer quelques album qui eurent pour effet de participer à l’eniaisement des cathos et affiliés, et de remplir substantiellement les caisses du clergé belge (5% sur les ventes) et Philips (95%, un contrat bien négocié en somme). Totalement inconsciente, Soeur Sourire débitait son Dominique nique nique comme d’autres chantaient qu’elles aimaient les sucettes, croyant voir dans le sourire des auditeurs le témoignage d’une humanité fraternelle. La pauvresse.

Le clergé s’enrichissait un peu, Philips, sa maison de disques, engrangeait beaucoup, mais on mettait les impôts au nom de la ravie de la crèche, qui n’ayant rien touché de ce que la Sacem avait versé à d’autres qu’elle, se trouva fort dépourvue lorsque fut venu le temps de payer ses dettes à une nation finalement fort peu reconnaissante de ses dons de joueuse de flutiaux : l’Eglise n’avait plus rien à dire, et plutôt qu’affirmer le contraire, elle vendait ce vide sous forme de galettes de vinyle écervelée, et non seulement on n’y voyait que du feu, mais encore ça rapportait une vraie fortune, et ce bien au delà des frontières belges. Ne pouvant aimer Dieu et l’argent, l’Eglise et Philips dépossédaient Soeur Sourire de ce qui lui revenait, mais n’oublièrent pas de lui envoyer la note des impots. Manque de foi, brusque accès de conscience, moment de lucidité retrouvée derrière quelque pilier de Notre Dame ? Soeur Sourire en vint à se défroquer pour retrouver la vie civile, et c’est sous le pseudonyme de Luc Dominique qu’elle tentera de séduire de nouveau les foules qui auront entre temps trouvé d’autres sources auxquelles remplir leurs carnets de chants du dimanche, au sein desquels se trouvait, et se trouve sans doute encore (tout ceci est tellement figé) un refrain dans lequel Jeanne-Paule Marie Deckers dut se reconnaître : « Je suis une petite cruche », un vase vide, avec de la boue dedans. C’est l’image du Saint, celui qui n’est que ce qu’il est, mais qui attend que le Seigneur le remplisse.

Côté pile, dès lors, la lesbienne junkie. Jeanine, petite cruche dans la cave de Dieu ne fut pas reconnue par l’Eglise, ni par le public comme un millésime méritant d’être conservé. Jetée dans l’oubli elle connut ensuite une trajectoire de boxeur déchu : se découvrant lesbienne, elle tenta de bâtir avec sa compagne un foyer qui fut cependant sans cesse persécuté par les dettes. Tout se paie en ce bas monde et on ne peut pas surfer sur la renommée christique sans souffrir soi même dans sa chair. John Lennon le sait bien. Ainsi le couple ne connut il aucun répit, et ce furent les médicaments et la drogue qui constituèrent la nouvelle divinité, non moins exigeante et jalouse que la précédente. En 1985, tout ceci prit fin, dans un acte final de reprise en main du destin : Jeanine et sa compagne mirent fin à leurs jours, pour solde de tous comptes. Fin de l’histoire.

Mais il existe pour les artistes maudits, ceux qui, pratiquants de l’art brut ont été détournés de leur pureté initiale par quelque avidité prédatrice, cherchant dans ce bas monde un ou deux petits talents à presser, puis engloutir, il existe pour eux un paradis, et il est terrestre. Ainsi, Soeur Sourire retrouve une seconde jeunesse, et une vie au-delà de ce que fut la sienne dans les réverbérations et les filtres d’un musicien répondant au doux pseudonyme de Deru, Benjamin Wynn de son vrai (le pseudonyme est il un faux ?) nom. En ouverture de son nouvel album, intitulé Say goodbye to useless, il transfère les cendres de Soeur Sourire au Panthéon des sons, en récupérant ce qui ressemblait fort, à l’origine, à une aimable et béate comptine, pour en faire une sorte de message spectral, un écho céleste d’une voix qui, en montant au ciel, aurait enfin saisi que ce genre d’ascension n’est pas à prendre à la légère. Jeanine aurait donc appris l’art complexe de l’ascension par gravité, ce genre de pratique qui est interdite à ceux qui croient qu’on monte au ciel en ayant des ailes d’ange. Dans les deux morceaux successifs que sont I would like et I want, dont je propose ici le second (le premier se trouve, en fait, là : clique ici même et la bobinette cherra). Comme le vent quite le créneau pénible du croisement entre Joan Baez, Yves Duteil pour pénétrer les sphères célestes des sons qui veulent plus rien dire, mais disent. En art, une grande partie de l’essentiel tient à ce genre de nuances. Et on réalise alors qu’en musique, tout n’est qu’affaire de traitement du son. D’une certaine manière, on n’apprend rien : intellectuellement parlant, on le savait déjà, mais on l’éprouve finalement si peu… Là où une Céline Dion semble s’ingénier à demeurer sous le vent, Luc Dominique surfe enfin sur les courants ascendants, et telle une montgolfière géante, gonflée par un mélange d’hélium et d’air chaud (pas sûr que ce genre de mélange ne finisse pas dans une remake de l’Hinderburg, mais bon, c’est une image…), elle embarque tout son petit monde avec elle, pendu à ses lèvres vocoderisées.

Alors, enfin, on comprend ces mots, qu’on aime tant haïr à la hauteur de la haine que Nietzsche a pu leur vouer (et là, on va mettre certains devant un choix cornélien) :

« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. »

Pour Jeanne-Paul Marie Deckers,
Amen.

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