Mekamorphism

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Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.

Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.

Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 – Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.

Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.

Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.

C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :

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