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Jingle Bell du Seigneur

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, D'AUTRES MONDES, Grands espaces, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES, Saveurs du soir Laisser un commentaire »25 mai 2010

On ne devrait rien jeter. Tout peut revivre et parfois même, se voir offrir une seconde vie meilleure que la première, lorsqu’elle celle ci fut un peu ratéee, ce qu’est finalement plus ou moins toute vie, et ce même si il y a des nuances, des gradations dans le foirage existentiel. Ce qui permet ces gradations, c’est que certains, justement, ne font pas dans la nuance au moment de laisser leur trajectoire de life partir en sucette, et réussissent tellement bien à échouer que nous avons tous l’air d’être des vainqueurs à leurs côtés. Prenez Jeanne-Paule Marie Deckers, par exemple, connue de son entourage sous le prénom plus simple de Jeanine (pas de sarcasmes, s’il vous plait, vous allez voir pourquoi), mais plus connue du grand public sous le pseudonyme niaiseux de Soeur Sourire.

Côté face, la religieuse idéale, avec sa guitare en bandoulière. Celle qu’on voit mal écarteler des hérétiques, partir en croisade contre l’infidèle ou abuser d’ouailles pré-pubères. Non, plutôt la nonne telle qu’on la voit dans Y a t-il un pilote dans l’avion, qui chante ses cantiques remixés à la sauce Hugues Aufray en débranchant dans l’allégresse les perfusions de l’enfant qu’elle souhaite ainsi divertir, la bonne cousine que la tradition familiale a envoyée au couvent, quoi. Elle chantait bien, Jeanine, et ses consoeurs appréciaient qu’elle prenne sa guitare, le soir, au coin du feu, pour qu’elle les enchante de sa voix douce entre vêpres et complies. « Oh oui Soeur Sourire, chantez nous de nouveau Plume de radis avant que l’extinction des feux ne nous plonge dans l’obscurité et les turpitudes ». Elle chantait si bien que l’Eglise de Belgique trouva judicieux de la faire sortir du couvent, de l’enfermer en studio afin d’enregistrer quelques album qui eurent pour effet de participer à l’eniaisement des cathos et affiliés, et de remplir substantiellement les caisses du clergé belge (5% sur les ventes) et Philips (95%, un contrat bien négocié en somme). Totalement inconsciente, Soeur Sourire débitait son Dominique nique nique comme d’autres chantaient qu’elles aimaient les sucettes, croyant voir dans le sourire des auditeurs le témoignage d’une humanité fraternelle. La pauvresse.

Le clergé s’enrichissait un peu, Philips, sa maison de disques, engrangeait beaucoup, mais on mettait les impôts au nom de la ravie de la crèche, qui n’ayant rien touché de ce que la Sacem avait versé à d’autres qu’elle, se trouva fort dépourvue lorsque fut venu le temps de payer ses dettes à une nation finalement fort peu reconnaissante de ses dons de joueuse de flutiaux : l’Eglise n’avait plus rien à dire, et plutôt qu’affirmer le contraire, elle vendait ce vide sous forme de galettes de vinyle écervelée, et non seulement on n’y voyait que du feu, mais encore ça rapportait une vraie fortune, et ce bien au delà des frontières belges. Ne pouvant aimer Dieu et l’argent, l’Eglise et Philips dépossédaient Soeur Sourire de ce qui lui revenait, mais n’oublièrent pas de lui envoyer la note des impots. Manque de foi, brusque accès de conscience, moment de lucidité retrouvée derrière quelque pilier de Notre Dame ? Soeur Sourire en vint à se défroquer pour retrouver la vie civile, et c’est sous le pseudonyme de Luc Dominique qu’elle tentera de séduire de nouveau les foules qui auront entre temps trouvé d’autres sources auxquelles remplir leurs carnets de chants du dimanche, au sein desquels se trouvait, et se trouve sans doute encore (tout ceci est tellement figé) un refrain dans lequel Jeanne-Paule Marie Deckers dut se reconnaître : « Je suis une petite cruche », un vase vide, avec de la boue dedans. C’est l’image du Saint, celui qui n’est que ce qu’il est, mais qui attend que le Seigneur le remplisse.

Côté pile, dès lors, la lesbienne junkie. Jeanine, petite cruche dans la cave de Dieu ne fut pas reconnue par l’Eglise, ni par le public comme un millésime méritant d’être conservé. Jetée dans l’oubli elle connut ensuite une trajectoire de boxeur déchu : se découvrant lesbienne, elle tenta de bâtir avec sa compagne un foyer qui fut cependant sans cesse persécuté par les dettes. Tout se paie en ce bas monde et on ne peut pas surfer sur la renommée christique sans souffrir soi même dans sa chair. John Lennon le sait bien. Ainsi le couple ne connut il aucun répit, et ce furent les médicaments et la drogue qui constituèrent la nouvelle divinité, non moins exigeante et jalouse que la précédente. En 1985, tout ceci prit fin, dans un acte final de reprise en main du destin : Jeanine et sa compagne mirent fin à leurs jours, pour solde de tous comptes. Fin de l’histoire.

Mais il existe pour les artistes maudits, ceux qui, pratiquants de l’art brut ont été détournés de leur pureté initiale par quelque avidité prédatrice, cherchant dans ce bas monde un ou deux petits talents à presser, puis engloutir, il existe pour eux un paradis, et il est terrestre. Ainsi, Soeur Sourire retrouve une seconde jeunesse, et une vie au-delà de ce que fut la sienne dans les réverbérations et les filtres d’un musicien répondant au doux pseudonyme de Deru, Benjamin Wynn de son vrai (le pseudonyme est il un faux ?) nom. En ouverture de son nouvel album, intitulé Say goodbye to useless, il transfère les cendres de Soeur Sourire au Panthéon des sons, en récupérant ce qui ressemblait fort, à l’origine, à une aimable et béate comptine, pour en faire une sorte de message spectral, un écho céleste d’une voix qui, en montant au ciel, aurait enfin saisi que ce genre d’ascension n’est pas à prendre à la légère. Jeanine aurait donc appris l’art complexe de l’ascension par gravité, ce genre de pratique qui est interdite à ceux qui croient qu’on monte au ciel en ayant des ailes d’ange. Dans les deux morceaux successifs que sont I would like et I want, dont je propose ici le second (le premier se trouve, en fait, là : clique ici même et la bobinette cherra). Comme le vent quite le créneau pénible du croisement entre Joan Baez, Yves Duteil pour pénétrer les sphères célestes des sons qui veulent plus rien dire, mais disent. En art, une grande partie de l’essentiel tient à ce genre de nuances. Et on réalise alors qu’en musique, tout n’est qu’affaire de traitement du son. D’une certaine manière, on n’apprend rien : intellectuellement parlant, on le savait déjà, mais on l’éprouve finalement si peu… Là où une Céline Dion semble s’ingénier à demeurer sous le vent, Luc Dominique surfe enfin sur les courants ascendants, et telle une montgolfière géante, gonflée par un mélange d’hélium et d’air chaud (pas sûr que ce genre de mélange ne finisse pas dans une remake de l’Hinderburg, mais bon, c’est une image…), elle embarque tout son petit monde avec elle, pendu à ses lèvres vocoderisées.

Alors, enfin, on comprend ces mots, qu’on aime tant haïr à la hauteur de la haine que Nietzsche a pu leur vouer (et là, on va mettre certains devant un choix cornélien) :

« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. »

Pour Jeanne-Paul Marie Deckers,
Amen.

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Amère île

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, Grands espaces, Playlists, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »30 avril 2010

Un des aspects de l’Ubris, qu’on saisir mieux si on l’orthographie Hybris, c’est l’hybridation. Ca faisait longtemps qu’on n’avait pas eu l’occasion de mettre en ligne des mashups, ou mixes entre deux morceaux qui n’ont pas été créés à cette fin copulatoire.

Mais hier, j’ai vu Shutter Island. Pendant les rares moments où ce film relâche son emprise, et laisse l’esprit se reprendre, permettant quelques instants de concentration sur des éléments séparés, je m’étais bien aperçu que Max Richter faisait partie de la bande originale, et c’était déjà une présence bienvenue, étant donné le travail que ce musicien effectue sur la mémoire musicale, sur la nostalgie, sur ce qu’on pourrait qualifier d’identité musicale européenne. Si la tempête, chez Scorcèse, permet l’intempestivité, l’intemporalité, elle est aussi l’occasion d’une plongée dans cette mémoire; au delà des critiques inévitables sur la représentation des camps, une fois de plus, au cinéma, c’est précisément ceci qui fait de ce film autre chose qu’une anecdote à effets de tiroirs, et c’est aussi cet emboitement mémoriel qui fait de la référence historique autre chose qu’un joujou narratif. Même si le film est un évident hommage à Hitchcock, Scorcèse n’a pas recours ici au bon vieux principe du MacGuffin : si dans la Mort aux Trousses, l’objet est l’image, chez Scorcèse, il faudrait plutôt dire que l’objet fait l’image, et qu’il est restitué par elle. Il y a dans ce film un au-delà de l’image qui rend le détour par les camps, bien que toujours problématique, légitime.

Ainsi, dans les ondées musicales qui participent au déluge mi mémoriel, mi hallucinatoire du film, Max Richter constitue t-il un moment réconfortant, comme une ondée qui viendrait nettoyer, autant que faire se peut, le territoire dévasté de l’île balayée des cartes comme du paysage.

Mais pour qui veut bien rester dans la salle pendant le générique, s’offre une réédition du même titre de Richter (On the Nature of Daylight, extrait de l’album The Blue Notebooks(2004)) au sein duquel semble surgir, de nulle part, ou plutôt de Dieu seul pourrait savoir où s’il existait, la voix de Dinah Washington chantant la Terre amère, this Bitter Earth, de cette manière dont le blues sait parler des choses lourdes sans produire une musique pesante. Voici donc la nostalgie du romantisme européen blessé croisé avec les complaintes du blues américain (en d’autres termes, le recours à un mouchoir pourrait être nécessaire).

En quelque sorte, un résumé de Shutter Island, et une lecture nouvelle du film, sa synthèse musicale, entre musiques contemporaines, affranchies des contraintes tonales et mélodiques (l’hommage de Nam Jun Paik à John Cage), romantisme européen (Mahler en tout premier lieu, puisque c’est le seul qui soit explicitement cité par la narration elle-même) et chanson populaire américaine d’après guerre (Johnnie Ray, entre autres), qui permet d’y discerner en souterrain, comme dans une strate de mémoire inaccessible, une histoire de l’Occident lui même. Il n’est pas interdit de voir en ce dernier titre une véritable clé de lecture de Shutter Island.

« This bitter earth
What fruit it bears
What good is love
That no one shares
And if my life is like the dust
That hides the glow of a rose
What good am I
Heaven only knows

This bitter Earth
Can it be so cold
Today you’re young
Too soon your old
But while a voice
Within me cries
I’m sure someone
May answer my call
And this bitter earth
May not be so bitter after all »

1983

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, Playlists Laisser un commentaire »30 avril 2010

Je l’avais dit, que la photo illustrant la pochette de l’album 1983, de Sophie Hunger était l’une des plus frappantes qui soient.

En ce qui concerne la musique, les amateurs de folk et pas mal d’autres sauront que ces genres de musique s’écoutent d’abord live, et il est possible que le soin apporté à la production de l’album atténue un peu la puissance contenue de la chanteuse sur scène. Dès lors, les puristes préfèreront sans doute le disque qu’elle avait enregistré dans son salon, Sketches on sea.

Deux extraits, alors. The Boat is full, dans une exécution backstage on ne peut plus directe, bien plus en tous cas que la version studio, qu’on peut entendre sur l’album Mondays Ghosts, et la reprise de Le Vent nous portera, de Noir Désir, qu’on retrouve dans 1983. Ah, 1983, c’est juste l’année de naissance de Sophie Hunger. Bonne nouvelle, ces années là auront donc produit un certain nombre de bonnes choses.

Escort’ Girl

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, Playlists, SOUNDSCAPES, Saveurs du soir Laisser un commentaire »12 avril 2010

Evacuons le decorum impérial de miss Tolstoï pérégrinant à travers Paris dans son carrosse (un rêve récurent m’enfonce dans un sommeil toujours plus profond, on y voit une Maybach encadrée d’une escorte de motards républicains (abusés, en tant que biens publics) qui, après sa pause réglementaire chez Hediard, file à bon train vers l’hôtel particulier où l’attendent ses hôtes; prise d’un soudain et énième caprice, elle demande, par l’interphone qui la sépare tout autant qu’il la met en contact avec son chauffeur, de piquer une pointe de vitesse sur les quais de Seine, et de couper par le tunnel du pont de l’Alma; à ce moment du rêve, les éléments deviennent confus : 13è pilier, Fiat Uno, décollage parfait de la limousine, toît vitré explosant en pluie fine et acérée sur Alexandra elle même en translation dans l’habitacle, à la vitesse exacte à laquelle la Maybach filait au moment de l’impact, libérée de toute ceinture, projectile blond platine filant droit sur la vitre de séparation, qu’on avait pris soin de choisir blindée, afin d’assurer une surface de contact totalement intacte au moment où la boîte cranienne viendrait y reposer, en paix; en tant normal, je devrais alors me réveiller, mais étrangement, docteur, j’éprouve à ce moment comme un sentiment de retour à la normale, et je prolonge mon roupillon, avec l’impression d’avoir, au volant de ma fiat prolétarienne, accompli ma mission), ne gardons que la bande son, parce qu’elle vaut plus que les spots qu’elle illustre.

Henry Mancini restera sans doute dans l’histoire comme le compositeur de bandes originales inoubliables, telles que, bien sûr The Party, ou la légendaire Panthère Rose. Le titre qu’on partage ici, s’intitule Lujon, et il fut composé pour une série des années 50, Mr Lucky. On le retrouve d’ailleurs dans l’album de Mancini, Mr. Lucky goes latin, dont il constitue une sorte de point culminant. Néanmoins, je le trouve finalement en meilleure compagnie dans la sélection proposée par DJ Cam dans sa compilation Honeymoon selected by DJ Cam. Ici, finie la lutte des classes, tout le monde roule en limousine feutrée, tout n’est que luxe, calme et volupté.

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Lakustre

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, Grands espaces, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »25 février 2010

Pour un amateur de musique, il y a sans doute deux directions selon lesquelles peuvent s’orienter les oreilles, et le système nerveux qui les accompagne : l’une se situe dans un au-delà de soi, vers des territoires encore inexplorés, livré aux aventures de l’écoute, aux sensations nouvelles, aux expériences fascinantes, parce qu’encore inconnues. L’autre prend ses racines dans un passé musical dont on n’a même plus idée, parce qu’il recèle nos premières sollicitations auditives, nos premières expériences de l’harmonie, de la mélodie, des sons, du rythme, des ambiances. Selon la décennie qui a servi de contexte à nos premières écoutes, ces racines peuvent prendre telle ou telle forme, s’être développées selon telle ou telle structure de réseau.

Pour ceux dont les schémas neurologiques liés à l’écoute de sons structurés se sont constitués dans les années 70, le revival actuel de l’Americana a quelque chose de la madeleine proust : taillées pour l’attention aux détails au sein des grands espaces, compagnes idéales des grandes chevauchées en petit comité, ces chansons sont, pour ceux qui furent éveillés à la musique en ces années là, et ceux qui leur ressemblent, la bande originale de films mentaux qui projettent en cinémascope d’amples travellings sur un monde encore à explorer, jusque là quasi inhabité, si ce n’est par quelques pionniers amateurs de solitude, lançant la nuit tombée les braises de leur feu vers le firmament, indiquant aux quelques autres settlers des lointains environs que, oui, il y a du monde par ici. Forcément, ceux qui vivent seuls à ce point, retirés du reste du monde, l’observant de loin à travers les vents de sables qui sont aussi des paravents, et des frontières, quand ils se retrouvent, par hasard ou par nécessité, sur quelque croisement de sentiers, dans quelque bivouac sous les étoiles, s’ils empoignent leurs guitares et chantent leurs aventures intérieures autour du feu, lancent spontanément leurs voix entre terre et ciel selon les harmonies les plus naturelles. Celles qu’ils partagent avec les surfeurs, les garçons vachers, les messagers de dieu et les chroniqueurs des tourments intérieurs.

Dans cette seconde direction, Midlake fait figure de guide, peut être même de prophète. 

Tout le monde parle désormais de Midlake. Ca m’apprendra à faire de la rétention d’informations : je les écoute depuis bien longtemps (avant même que le tube Roscoe n’envahisse nos oreilles, acompagné pour les connaisseurs par les autres petites merveilles disséminées de ci de là dans l’album  The Trials Of Van Occupanther), et souvent j’ai eu envie de partager ça dans cette colonne, et puis le temps a fait son travail de report au lendemain des articles qui peuvent être écrits à peu près n’importe quand. Bilan, c’est la vague du dernier album, The courage of others, qui m’est passée dessus avant même que, tel un bon surfrider, je puisse la prendre pour voguer à ses devants. Me voici donc à la traine, mais peu importe. Un petit tour sur Youtube me donne l’occasion d’évoquer ici ce groupe qui est depuis un moment déjà un de ceux qui tourne le plus dans mon lecteur, que ce soit le soir à la maison, ou en déplacement (particulièrement les jours de pluie).

Un internaute bien intentionné, dont on se contentera de savoir qu’il se fait appeler paulosham1 (et on n’en saura pas plus) a eu la bonne idée de croiser  les plus saisissants des titres du groupe avec des extraits de films qui sont autant d’occasions de rencontres au sommet. L’expression est d’ailleurs particulièrement appropriée lorsqu’il s’agit d’aller chercher dans les altitudes vues par Werner Herzog, l’illustration idéale du titre Fortune, autour de chutes d’eau qui emportent tous les amateurs du cinéaste, irrésistiblement, vers Aguirre. Mais l’association la plus sidérante (et là, vraiment, si le lecteur sait à quel point ce mot tisse ses liens sémantiques avec le désir lui même, qu’il laisse aller les connexions, et que celles ci tracent dans son esprit la toile la plus tentaculaire qu’il lui soit possible d’imaginer) et sans doute celle qui soude de la plus définitive des manières, The Acts of man à l’Aurore, de Murnau. Rencontre en pleine nuit américaine, sous une lune trop contente de reluquer, travellings magiques au bord du lac, à travers champs et saules pleureurs, à la poursuite de l’homme en action, qui parfois ouvrent dans la Terre des trous béants, aussi profonds et noirs que la conscience humaine, que les antres au sein desquels on aimerait tant être invités, et accueillis afin d’avoir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de réconfort, et échapper ainsi au flot du temps qui passe et emporte tout avec lui.

Le sous titre anglais de l’Aurore était « A song of two humans« . On dirait que Paulosham1 le savait, ou bien qu’il en a eu l’intuition pour ainsi croiser Murnau avec Midlake. Autant dire, d’ailleurs, qu’étant donné les projets fomentés par le jeune marié, le nom même du groupe sonne ici comme un lugubre présage. C’est sans doute là toute la saveur de leur musique : se tenant, comme l’homme, à la limite de deux infinis, les pieds dans les marécages, au milieu des roseaux, les voix tendues vers le ciel, lumières sidérales dans l’obscurité terrestre. La nuit des hommes n’est pas sans fin. Guidés par les voix, nous avançons vers l’aube; espérant, et redoutant, l’aurore. 

Et pour voir les autres rencontres organisées par cet internaute, c’est par ici : http://www.youtube.com/user/paulosham1 Et on ne saura trop conseiller l’incroyable mixe entre Rulers, ruling all things et le Stalker de Tarkovsky. Normalement, la séquence devrait donner envie à tous les êtres humains de découvrir l’oeuvre de ce cinéaste, et celle-ci en tout premier lieu.

Et pour compléter la découverte du groupe, au delà de l’écoute des albums, il y a une bonne chronique dans les inrocks de cette semaine (n°743), avec tout plein de groupes cités comme références, et une interview intéressante dans le n°14 de Noise, avec de nouveau pas mal d’autres connexions vers d’autres groupes qui sont autant de sources d’inspiration.

Cruise control

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PROTEIFORM, Playlists, SOUNDSCAPES, Saveurs du soir Laisser un commentaire »6 février 2010

Il y a un moment, dans la fameuse chanson de Sinatra « It was a very good year », alors qu’il revient sur l’année de ses 35 ans, peuplée de jeunes filles de la haute, sang bleu sur le cuir des banquettes de limousines, où on croit entendre dans l’arrangement musical les berlines tracer dans un New-York nocturne et pluvieux. On les voit littéralement passer, depuis le trottoir, col du trench-coat relevé, mains dans les poches, feutre rabattu en avant, sur la cadence de basses devenue cinématographique; travelling panoramique sur Broadway, depuis l’abri relatif de la devanture de quelque grand magasin fermé. « Their chauffeurs would drive ». Provenances et destinations inconnues, seul le flot de la circulation importe. Ervin Drake nous pose, devant une vie lancée sur son propre trajet, traversant gare après gare, sur le trottoir tangent à cette trajectoire. Une limo passe, une parmi les quelques autres, qui déplace telle parcelle de vie d’un point à un autre dans une existence dont les repères seront les femmes rencontrées; vitres fumées en translation noctambule, cellule confinée, fermée aux regards, suspensions pneumatiques, le tapis volant survole l’asphalte trempé. Une vie passe dont on ne connaîtra aucune des extrémités, seulement des travellings au ralenti, ce à quoi se résume une existence.

C’est que ce jazz orchestral présente une véritable disposition à mettre en scène les mégapoles by night. Musique destinée aux happy fews aux reins financiers assez solides pour vivre en ville, et y diner, et y sortir sans avoir à croiser la population banlieusarde, elle sait décrire les avenues quasi désertes des petits matins humides, light show des feux de circulation en reflet sur le bitume miroir, bouches d’égouts fumigènes, bagnoles de luxe en croisière dans les boulevards dépeuplés. Avec de tels gènes, on ne sera pas très surpris d’entendre l’un des plus grands arrangeurs de cette veine du jazz cinémascope urbain, proposer dans un album bâti sur mesure pour le saxophoniste Michael Brecker, sous le titre « Cityscape ». On ne pouvait pas imaginer meilleur titre. A l’exacte frontière de la classe absolue, du costard taillé sur mesure, et de la faute easy listening, Claus Ogerman ouvre la porte de la stretched Cadillac pour une virée, avec les lampadaires pour étoiles filantes. Cruise control enclenché, vitesse synchronisée sur le passage au vert de la suite ininterrompue des carrefours perpendiculaires, et ce jusqu’à l’horizon. Chauffeur, roulez vers l’Est, sunset en ligne de mire, entrevu à travers la vitre fumée séparant le royaume des dieux de la cabine de pilotage, en approche au ras du sol, au beau milieu des gratte-ciel alignés au cordeau, impeccablement orientés de manière à refléter les lueurs dont on ne sait plus si elles viennent du ciel ou du bitume. Peu importe, ici, c’est toujours l’au-delà. Moteur imperceptible, à l’abri de la custode, air conditionné comme bouclier thermique à l’humidité ambiante, totale protection. Cigare, Cognac. Pensées visant les souvenirs défilant à la vitesse et avec le motion-blur des lampes au sodium qui illuminent la cité, telles qu’elles sont vue à travers la fenêtre constellée de gouttes de pluie du toit panoramique. Sous les étoiles, exactement.

bande son signée, donc Claus Ogerman, interprétée par Michael Brecker.

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ELM

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PROTEIFORM, Playlists, SOUNDSCAPES, Saveurs du soir Laisser un commentaire »7 décembre 2009

L’a t-on suffisamment répété ? Le jazz est la musique à venir. Parce que c’est la seule qui soit universelle. C’est aussi la seule qui parvienne à franchir le cap des dichotomies (ouais ouais… ok ok, les plus rapides d’entre les lecteurs auront remarqué que j’avais précédemment publié cet article en écrivant « dichotomie » avec un « y ». Que celui qui n’a jamais fait de faute de ce genre m’envoie le premier Larousse à la gueule, (et, étant donnés les lecteurs que je connais, je risque bien de me prendre une encyclopédie en 24 volumes !)) habituellement évoquées dès lors qu’il s’agit de classer, diviser les courants musicaux : elle déjoue les classes, elle est, dans la musique, la fin de la lutte des richie_beirach1classes, mettant tout le monde d’accord. Il y a deux catégories de musiciens : ceux qui considèrent qu’il y a deux catégories de musiciens et les musiciens de jazz. On y reviendra, mais ce n’est pas un hasard si c’est au sein de ce courant qu’on trouve, liés par bien autre chose que l’intérêt et le commerce, des noms qui semblent provenir des multiples points de fuite de l’horizon. La musique est alors un dialogue, le véritable concert de nations qui ont passé l’âge de se poser la question de leur propre identité.

Ainsi, le jazz est cette musique qui accompagne le repos de ceux qui savent qu’il y a un au-delà de la lutte. Pas étonnant que la plupart de ces musiciens là soient inconnus au bataillon. C’est la musique achevée, et néanmoins en mouvement. Mobile au sein du mobile, Richard Beirach est un de ces soldats du feu sacré.

Né en 1947 à New-York, au confluent de ce que le gros fruit du savoir peut donner de mieux, en matière de liberté, Richard Beirach est un de ces pianistes qui savent transformer un clavier en paysage. Avec des influences qui viennent en partie de ses collaborations (Stan Getz en 1972, Chet Baker en 1990), mais aussi des ambiantistes comme Erik Satie, il chemine sur ses propres plaines, en éclaireur de pianistes contemporains tels que Brad Meldhau (impossible de ne pas imaginer la discothèque de Meldhau sans, au rayon « B », un alignement de CD fréquemment écoutés, de Beirach et de ses collaborateurs).

Sa musique est articulée autour des nuances, tonales, rythmiques aussi, jouant sur les accélérations/décélérations, sur le relativisme du temps. On croirait lire un traité sur les désynchronisations entre temps mesuré et temps perçu, Bergson mis en musique. Pas étonnant dès lors que Beirach provoque, immanquablement, un effet nostalgique sur son auditeur. Son piano semble lancé, à des allures diverses, à la recherche du temps, perdu.

Je ne livre qu’un extrait, ici. ELM, morceau tiré de l’album du même nom, sorti en 1979, aujourd’hui disponible dans une édition japonaise (merci à ce pays d’avoir saisi ce que la mondialisation peut avoir de bon, pendant que nous, de notre côté, semblons nous ingénier à n’en saisir que les effets pervers). L’album, il est utile de le préciser, est édité chez ECM (oui, oui, une filiale de Universal, comme quoi…), ce qui constitue, tout de même une promesse dont ne se demandera même pas si elle est tenue, tant ELM semble simultanément incarner l’esprit de ce label, tout en ne s’y réduisant à aucun moment. Le titre prend toute sa puissance au sein de l’album qui l’accompagne, mais on a tous les éléments de la musique de Beirach. Les résonnances, l’aptitude à installer, immédiatement un décor qui n’est pas une copie d’un quelconque élément du réel, une décalcomanie du monde vécu (on peut aimer ça, parfois, hein, mais là, il ne s’agit pas de ça) : le monde de Beirach est avant tout musical, les pauses, les dentelles de piano superposées sur les errances de la basse et les échos de percussion, au loin, qui tiennent le tout ensemble, miraculeusement, les envolées aussi, moments où la technique disparait pour saisir, simplement, les sens et embarquer pour un autre monde.

Précisément, assez parlé : embarquement immédiat

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