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La carte n’est pas le territoire

Envie d’embrasser le paysage de manière un tout petit peu moins technique ?

Persuadé que les rencontres humaines ne se calculent pas, ne s’évaluent pas selon des critères d’efficacité ou de performances ?

Convaincu que ceux qui doivent se rencontrer, eh bien, tout simplement, ils se rencontrent, et que cela se fait ainsi depuis la nuit des temps, depuis que quelque part dans une jungle ou une steppe, un humain a croisé un autre humain et que l’un et l’autre n’ont ressenti, pour une fois, ni peur, ni indifférence, ni haine, ni volonté d’exploitation, mais ont perçu, chez l’un comme chez l’autre, quelque chose à quoi s’attacher, quelque chose qui pourrait même devenir précieux et qu’il faudrait ensuite protéger pour en faire son compagnon de chemin, le plus longtemps possible, une élection. On le sait, ces élections ne se prévoient pas, elles échappent à tout contrôle. Roméo aurait évidemment éjecté toute la famille adverse de ses contacts avant même d’avoir rencontré Juliette. Dès lors, les Meetic, les Grindr ne peuvent que parer au plus pressé et tromper trompeusement les solitudes par une illusion de présence : n’apparaîtront jamais sur l’écran que ceux qui veulent bien jouer à ce jeu là.

Alors, un peu plus de poésie, dans ce monde de rut :

Epic45, si on doit classer ce groupe quelque part, appartient à la catégorie du post-rock (oui, le rock est mort, mais il faut bien faire quelque chose ensuite, et le post-rock est en quelque sorte cet accord plaqué devant le désastre, cette manière de tenir une dernière note dans la désolation des épopées achevées et des batailles ni gagnées, ni perdues, juste vaines; il va falloir relire ce qu’Hegel a pu écrire sur la mort du rock et sa postérité). C’est une musique qui plane haut, qui survole les étendues sinistres sans en être plus que ça affecté, c’est une tentative de détachement, une manière de ne plus être touché par les douleurs, et de ne plus s’emballer pour les plaisirs. C’est une musique sage.

Dès lors, dans les rares paroles, on se trouve aux antipodes des relations humaines telles qu’elles sont décrites dans le rock classique : les transports amoureux se font distants, se dessinant en mouvements amples et réguliers, tranquilles et inquiets, visant la fin sans en avoir peur, affrontant l’adversité sans s’exciter.

Franchement, étant donné le titre de ce morceau, je ne pouvais que difficilement ne pas l’évoquer à la suite de l’article sur Grindr : May your heart be the map. On sait que la carte n’est pas le territoire (merci Korzybski (au fait, Houellebecq a t-il remercié Korzybski ?)). Mais dans un monde déserté, un monde dans lequel on est comme laissé tout seul devant l’empressement de ceux qui se font, de plus en plus, absents, le coeur, qui était pour les grecs le siège même de la pensée et de la volonté, peut être à celui qui veut se diriger ce que le coutelas est à Rahan : une boussole et un guide.

Et comme sur ces territoires balayés par les vents et les sables, on a du mal à entendre les voix qui murmurent, voici une retranscription de ce qu’on a cru deviner :

Wake up, wake up
Everyone’s gone, so silent
You’re left alone with this world
May your heart be the map
Guiding you to a new home
Follow the lights ahead
Now your heart is the map
Go anywhere you are to belong…

On se dit que peut-être, s’il avait vécu au 21è siècle, Pascal aurait écouté Epic45.

3 Replies to “La carte n’est pas le territoire”

  1. N’est ce pas Nietzsche qui a écrit :

    « les gens épouvantés
    fuient le mal qui est en eux
    et quand vous en croisez un
    dans le désert
    il trouve encore moyen
    de détourner les yeux
    car son frère lui fait peur
    il a honte de son frère
    alors il se précipite en pleurant
    dans les bras du premier
    colonel-papa venu
    qui lui promet la guerre
    qui lui jure torture et prison
    pour celui qui a fait à son rejeton
    l’affront
    d’un regard d’amour » ?

  2. Héhé, Nietzsche ? Nietzsche junior, alors, son fils dionysiaque ! 🙂

    Mais il me semble qu’il y a dans la suite « D’alertez les bébés » une phrase qui en dit plus long encore sur ce qu’on fait du désir par chez nous :

    « les rapaces de la mort se sont châtré les ailes et ils traquent leurs petits dans les corridors des cites grises ; des sacs de mensonges a la main ils font la chasse à l’identité eux qui ont égaré la leur dans les basses-fosses de paperasses »

    Après, je me dis à moi même que l’amour peut prendre racine n’importe où, et que même Grindr et consorts peuvent déjouer les buts pragmatiques de ceux qui les utilisent. Et chez Platon comme chez Freud, l’amour nait bel et bien dans la pulsion qui fait qu’on peut se connecter et devenir aussi bien un aigle amputé de ses ailes qu’une proie qui a honte d’elle même. Si l’amour est avant tout une soif ou un manque, alors ces démarches maladroites sont mine de rien le premier pas de l’amour.

  3. Du coup j’ai bien sûr (re)mis le nez dans Fragments d’un discours amoureux et je n’en suis sorti, comme à chaque fois, que pas mal de temps après. Et j’ai renoncé à recopier ici les 472 citations qui allaient très bien !

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