Archives pour la catégorie « J’avance masqué »

Merleau-Ponty sur le dancefloor

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", 25 FPS, HYBRID, MIND STORM, SCREENS, Scopitones Laisser un commentaire »16 juin 2010

Entre deux nuages de cendres nous parviennent d’Islande des échos, des voix, qui témoignent que si règne là comme ailleurs l’inquiétude économique, une chose est certaine cependant : une âme demeure, qui ne semble pas être à vendre, et elle s’exprime à travers des chants qui parviennent à être singuliers sans être folkloriques. C’est d’ailleurs sans doute là un signe distinctif des cultures encore vivantes : elles n’ont pas besoin d’enfermer leurs particularisme dans le chloroforme; elles laissent faire et les germes poussent d’eux mêmes.

FM Belfast, c’est un peu ça. Originaire de Reykjavik, ce groupe produit une musique électronique, mais incarnée, vivante, respirant fort, sans doute pour mieux combattre les effets du froid, énergique et légèrement nostalgique; pop, en somme.

Musicalement, comme on dit, ça se laisse écouter. Mais le groupe devient plus intéressant quand il s’associe au duo de Daniels (Daniel Scheinert et Dan Kwan), pour produire un clip tout en jeux de mouvements sur le titre Underwear. Que ce titre n’éveille pas dans le lecteur lubrique qui sommeille en tout lecteur des pulsions qui penseraient s’assouvir dans ces quelques minutes de vidéo : d’assouvissement de ce genre il n’y a point dans ce clip, même si la fin en justifie le titre. Il s’agit plutôt d’un travail sur les mouvements relatifs des corps et des regards portés sur eux, le point de vue étant sans cesse posé quelque part, on ne saurait trop dire où, entre le point de vue objectif sur des êtres qui dansent et l’accompagnement de ces corps en mouvement selon leurs propres trajectoires. Ce travail prend toute sa consistance lorsqu’une période d’accalmie permet à l’une des danseuses de regarder son propre mouvement dans le miroir, mais décalé, insaisissable mais pas tout à fait circonscrit au seul instant présent.

On pense à Merleau-Ponty, parce que ces danseurs semblent faire, au sens où lui en parle, l’expérience de la chair. On y pense aussi parce qu’adoptant, par l’intermédiaire des réalisateurs, ce point de vue flottant, on ne voit pas ces danseurs comme des objets, mais plutôt comme des projections de nos mouvements internes, à moins qu’ils ne projettent sur nous leur propre énergie motrice. Si la chair est ce qui de moi déborde du corps sensible pour éclabousser, repeindre le monde, mais si c’est aussi ce qui en moi est touché par le monde, alors il n’y a pas de regard porté sur ces danseurs, mais une participation incarnée à leur propre mouvement. On pense aussi à Rousseau et à sa manière de concevoir l’art débarrassé de toute représentation pour devenir une présence pure. On pense à David Delachapelle filmant le krump dans Rise. On pense enfin à l’art brut, dans la manière qu’ont ces artistes de ne même pas glisser entre eux et le monde l’épaisseur de l’art, dont ils n’ont que faire, parvenant ainsi sans même le chercher à devenir pures projections, et écrans sur lesquels projeter.

L’automobile, fille de joie

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM Laisser un commentaire »15 décembre 2009

Dans le blog de l’outrespace, un petit article sans véritable approfondissement, incitant juste à aller lire Le Tigre (le curieux magazine curieux) de ce mois ci, ne serait ce que pour son article mettant en parallèle la publicité BMW sur la joie et la pensée de Spinoza, pour qui la joie est un concept central. D’un certain point de vue, ce n’est rien. Et en même temps, ça en dit long. C’est par ici que ça se passe : Joyride

Le travail : bibliographie & filmographie reloaded

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, TRANSMISSION Laisser un commentaire »7 décembre 2009

Work in progress par excellence, voici la version complétée de la liste de ressources utile à ceux qui souhaiteraient creuser un peu intellectuellement ce à quoi ils consacrent tant de temps. Des sources incontournables ont été ajoutées, tant parmi les livres que parmi nos amis les films. Ca se passe là : C’est pas du travail (mise à jour).

Foucault : Crapule !

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 26 commentaires »4 novembre 2009

Comme dans les commentaires de l’article précédent, on faisait un peu la fine bouche sur Foucault, et comme les archives permettent de surveiller, et  pubénir quand il est légitime de le faire, on va citer un court texte, étonnant et montrant à quel point Michel Foucault savait très bien qui il était, et où il se situait. Rappelons la situation : en 1969 est créée par Edgar Faure l’université de Vincennes, Paris 8 (depuis transférée à Saint-Denis) université née des demandes de mai 68, portée sur les michel-foucault-profil_1213343707fonds baptismaux sous l’étrange appellation « Centre expérimental de Vincennes ». Rapidement dénoncée par la presse et la bien-pensance de droite comme un repère de gauchistes, Michel Foucault s’y trouve néanmoins désigné comme membre du noyau cooptant, et nommé à la chaire de philosophie.

On sait que la naissance de cette université sera pour le moins houleuse : entre les critiques politiques, les remises en question des principes de validation des U.V., de la valeur même des titres distribués et les mouvements générés par les étudiants que l’ouverture de cette université nouvelle n’ont pas anesthésiés (autant dire qu’on n’était pas exactement au genre de moment où la simple annonce d’un report d’un an de la réforme du lycée pouvait calmer son monde…), les cours ont parfois lieu, parfois pas, et on scrute qui, parmi les professeurs, participe, ou pas, aux actions de lutte et de revendication. Foucault, aussi inattendu que cela puisse paraître, semblera pour commencer relativement à l’aise avec cette ambiance insurrectionnelle permanente :

« (il) évolue avec une certaine aisance dans cette contestation ultra-gauchiste et paraît, à l’occasion, s’en donner à coeur joie dans les manifestations diverses qu’elle invente chaque jour. Au début, en tous cas. Car il semble aussi  qu’il se soit fatigué rapidement. Certains pensent même qu’il a été assez traumatisé par son expérience vincennoise, par les mises en cause permanentes dont les enseignants faisaient l’objet. Bien sûr, on l’a vu la barre de fer à la main, prêt à en découdre avec les militants communistes, bien sûr, on l’a vu lancer des cailloux sur les policiers… Mais le climat de Vincennes n’était pas fait pour lui plaire durablement. (…) Foucault est resté deux années à Vincennes. Deux années mouvementées, qui seront essentielles dans sa vie, dans sa carrière, dans son oeuvre. Car c’est là qu’il revient vraiment à la politique, qu’il rencontre l’histoire, » comme un scaphandre déposé au fond de la mer et que la tempête soulève soudain jusqu’au rivage », selon l’image qu’il a lui-même employée(…). Une remontée à la surface, une entrée en politique qui doit sans doute beaucoup à Daniel Defert, qui évolue dans la mouvance maoïste. Et qui a été recruté comme assistant de sociologie à Vincennes. En fait, c’est un tout autre Foucault qui va naître en ce moment crucial. »
Didier Eribon – Michel Foucault, p. 221

On devine Foucault impliqué et distant, engagé et dégagé simultanément. On pourrait prendre ça pour de la tiédeur, il n’est pas certain que ce ne soit que cela. En réalité, Foucault sait simplement qui il est dans ce processus : un professeur. Et c’est en tant que tel qu’il s’adressera aux étudiants, dans cette intervention un peu sidérante, dont on peinerait aujourd’hui à imaginer qu’elle puisse être prononcée par un universitaire :

« Messieurs,

Je ne peux vous appeler Camarades, étant moi-même une crapule. Je dois dire que tous les professeurs sont des ordures. Ils sont toujours en retard et font profession de cultiver le retard. Le mouvement réel qui supprime les conditions existantes sera leur mort, c’est pourquoi ils travaillent au maintien de ce qui existe.

La marchandise que nous fabriquons, c’est le mensonge savant, c’est ce pourquoi l’ETAT NOUS PAYE, et c’est ce que nos singes savants d’étudiants sont avides d’acquérir, pour pouvoir devenir les praticiens du mensonge dans tous les partis et groupuscules bureaucratiques, qui veulent moderniser le capitalisme.

Nous sommes des penseurs garantis par l’Etat, mais je dois  dire que notre activité bénévole la plus méritoire a été depuis cinquante ans d’essayer de cacher aux jeunes générations  ce que fut l’histoire réelle du mouvement ouvrier, ses manifestations les plus grandioses : Cronstadt, Turin 1920, la Commune de Spartakus, et enfin Barcelone 1936-1937.

J’ai honte, mais cette honte ne fera pas de moi un révolutionnaire;

Messieurs, je vous salue.  »
Michel Foucault

Si Foucault en arrive à ces formulations, c’est qu’il sait, tout simplement, qu’il est professeur, et qu’à ce titre, en tant que désigné par le pouvoir politique, il a une place qui ne peut pas le mettre à hauteur d’étudiant, sauf à jouer un rôle qui sera, nécessairement, perçu par les plus lucides, comme un mensonge. Car certains compte rendus d’AG en témoignent : on ne se leurre pas vraiment sur les profs sympathisants :

« Une nuit à BEAUJON ne suffira jamais à transformer un prof ou un bureaucrate en révolutionnaire ! Jamais ces profs « gauchistes » n’ont remis en question le rapport féodal dirigeant/dirigé ni leur rôle de flics grassement payés par l’état pour transmettre sous la forme de savoir-marchandise l’idéologie dominante à leurs subalternes, les étudiants, pacifiés et passifs. Pour l’essentiel, l’ordre gauchiste n’est pas différent de l’ordre bourgeois: les enseignants enseignent, les dirigeants dirigent, etc. Judith Miller a été virée par l’état pour avoir déclaré : « J’emploierai mon énergie à faire fonctionner l’université de plus en plus mal » et elle a refusé de jouer le rôle d’exterminateur, de flic. Or, les profs qui se sont « solidarisés » avec elles se gardent d’en faire autant ; ils tiennent à leur rôle de chien de garde, de flic intellectuel, de sujet supposé savoir et ils font fonctionner plus ou moins normalement l’institution universitaire capitaliste. Qu’ils soient de droite ou de gauche le résultat est le même. Ce sont de bons fonctionnaires, de bons flics humanistes.
Quand les étudiants esclaves en prendront ils conscience et les traiteront-ils comme tels ? Quand les esclaves se révolteront ils contre les bureaucrates, les flics et les profs de gauche ? Ricoeur a reçu une poubelle sur la gueule, profs vous recevrez de la merde chaque fois que vous exercerez votre fonction de flic de contrôleur et d’obstacle.
Ca va saigner.  »
C’est signé : Comité de base quand c’est insupportable on ne supporte plus.

Au moins Foucault ne joue t-il manifestement pas à se donner bonne conscience, ni à sembler, même pas à ses propres yeux, « pur ». Et je persiste à penser que nous avons un certain problème avec cette nécessité de la pureté, en politique. A force, au beau milieu des luttes matérialistes, ça fait comme une grosse tâche d’idéalisme. D’ailleurs, le même tract s’en prend, pour commencer, aux état-majors politiques qui se posent « en propriétaires de la « vérité » révolutionnaire et réduisent les autres à un rôle d’exécutant après leur avoir fait subir des cours magistraux sur la « ligne juste »". On imagine assez aisément l’ambiance.

Mais au-delà du regard porté sur Foucault, je relis ce tract, publié par ce comité rassemblant des étudiants qui ont toutes leurs chances, grâce à l’allongement de l’espérance de vie rendu possible par un système économique florissant, dégageant les marges nécessaires à faire progresser la médecine (soyons cyniques, un peu), ont toutes les chances d’être encore vivants.
« Quand c’est insupportable on ne supporte plus », écrivaient ils.

Il semblerait qu’aujourd’hui on supporte bien plus lourd encore.

Finalement, tout le monde s’est fait à la position de l’esclave, de la crapule, de l’ordure.

Source principale : Jean-Michel Djian – Vincennes, une aventure de la pensée critique; 2009 – formidable collecte de documents, restitués sous leur forme originelle.

On nous aura prévenus 1 – Fermement, l’enfermement.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA 4 commentaires »2 novembre 2009

Puisqu’on arrive à ce moment où pas mal de monde se demande, dans son coin, comment on a pu en arriver, et que même à droite, quelques esprit plus conscients, ou cédant au désir, le soir, de se mettre devant les guignols et Yann Barthès plutôt que devant TF1 (ou même, peut être, tentent d’ouvrir un livre, ou d’aller au cinéma, voire même au théâtre (soyons fous !)), commencent à regarder l’oeuvre politique du candidat en lequel ils avaient placé tant d’espoir en se demandant s’il faut se catastropher ou adopter l’attitude de Néron devant l’incendie de Rome, se disant qu’après tout, c’est beau un pays qui se consume.

Si on pouvait s’en amuser, le plus amusant serait sans doute le fait que manifestement, le pouvoir en place savait que son propre règne ne pourrait durablement tenir les masses dans l’euphorie perpétuelle des lendemains qui chantent : les ficelles se font de plus en plus grossières, et n’ont plus pour objectif que de conserver une base abrutie à laquelle on va servir un débat sur l’identité nationale, des mesures de protection renforcées contre ceux qui pourraient constituer des dangers (en somme, les plus pauvres que soi), les « profiteurs ». Les autres, ceux qui ne tombent tout de même pas dans ces panneaux là, on savait qu’on les perdrait. Peu importe, entre temps ont été mises en place les barrières nécessaires pour contenir, même si c’est partiellement, le flot des consciences soudainement réveillées. Certes, les lois sur les échanges numériques ont pour vitrine la protection des créateurs (qui commencent déjà à se sentir, vis à vis de leurs maisons kagan-72-5d’édition, à peu près dans le même état que la clientèle des restaurant face aux restaurateurs qui se sont empoché la TVA réduite sans rien redistribuer), la survie des piliers de la culture nationale tels que Haliday, Pagny & c°, mais tous ceux qui se sont penchés sur la question savent bien que si Hadopi et Lopsi sont dans le même bateau, c’est parce que leur destination est commune : la maîtrise de ce qui se diffuse dans le seul media qui n’est pas actuellement sous contrôle : le net. Hakim Bey l’avait assez bien cerné dans le désormais mythique T.A.Z. : les Zones d’Autonomie ne sont jamais que Temporaires. Il faut donc par avance s’habituer à voir le net être davantage contrôlé, les contenus de plus en plus maîtrisés, les idées filtrées par des procédures tatillonnes, qui auront toujours comme visage la sécurité, la protection de la veuve et de l’orphelin, masque derrière lequel se trouvent toujours la flatterie envers les crétins, et la gâterie pour les plus faibles, dont on n’aura de cesse de les multiplier, de les affaiblir pour rendre plus nécessaire leur protection, dûment échangée contre leurs voix, se qui permettra, pendant encore longtemps, d’afficher une mine démocratique et républicaine sans tâche. Nos gouvernements feront ainsi de plus en plus le grand écart entre la pureté affichée devant les masses, dont l’accès aux informations sera de plus en plus contrôlé et canalisé, et le parfum mafieux qui caressera les narines de ceux qui par un moyen ou un autre parviendront encore à accéder à quelque information exfiltrée par une poignée de journaliste (on voit bien comment, déjà, ce terme n’a désormais, souvent, plus aucun sens).

Les deux principaux leviers permettant de lever des masses d’électeurs sont depuis longtemps (de mémoire de citoyen vivant du côté capitaliste du monde), le travail (ou son absence) et l’immigration. Faire peser au dessus des têtes de plus en plus nombreuses des travailleurs (tous niveaux confondus) l’épée de Damoclès du chômage, c’est bien faire entrer dans les crânes le fait que le danger guette chacun, que personne n’est à l’abri. Et si on n’a pas bien compris, les seconds couteaux du pouvoir sont là pour le rappeler : ainsi, ce week end, un reportage édifiant, tourné pour le compte de canal+, diffusé dans l’émission dimanche+, montrait comment les collectivités territoriales sont confrontées aujourd’hui à un échelon national qui ne verse plus aux régions leur dû (les associations connaissent cela depuis bien longtemps, et quand, dans les couloirs d’un ministère, un permanent réclame le versement des sommes prévues par les conventions, on entend répondre, par les représentants de l’Etat « Et bien… portez plainte ! »). Dans ce reportage, Jean Arthuis appuyait cette pénurie orchestrée des finances régionales en argumentant sur le thème  »tout le monde connait ça aujourd’hui : la précarité, le risque de ne pas pouvoir financer ses projets, le danger de la banqueroute ». Et il concluait, en poursuivant l’usage de la première personne du pluriel, comme si lui même était concerné :  »Il va falloir se faire à l’idée qu’on va vivre avec davantage d’insécurité, ajoutant ce détail assez réjouissant : « C’est peut être ça la vie après tout ». Il oublie de dire une chose : cette insécurité n’est pas une conséquence d’une situation ponctuellement difficile. Elle est la condition même de la croissance et des gains pour ceux qui gagnent. Pour conserver leurs avantages, il est nécessaire qu’il instaurent un certain type de pouvoir, et celui ci, tant que la volonté générale ne sera pas prête à brader la démocratie contre quelques miettes de pouvoir d’achat, a besoin d’un sentiment d’insécurité suffisamment puissant pour générer certains types de votes, et une soumission à l’ordre des choses, systématiquement présenté comme « naturel ». Une fois mise en place cette « ambiance », l’immigration sera l’aiguillon qui servira à mettre en permanence le peuple entre deux feux : d’un côté la rigueur du pouvoir, de l’autre le sentiment créé de toutes pièces que cette rigueur est due à un danger désormais incarné par les étrangers.

Mais une fois encore, il serait un peu facile de pointer notre gouvernement du doigt en jetant sur lui la responsabilité de ce à quoi nous sommes désormais quotidiennement confrontés, non seulement sous la forme de discours politiques, mais aussi via l’expérience beaucoup plus cruciale de la peur véritablement éprouvée face à certains secteurs de notre propre société, c’est à dire qu’il y a des territoires de France où on ne vivrait pas, des français dont on ne serait pas les voisins, des français à côté desquels on ne voudrait pas être assis dans le bus, avec qui on ne souhaite pas être seuls dans la même rame de métro, etc. La meilleure preuve du fait que le problème vient de plus loin, c’est que cela s’exprime depuis longtemps.

Ainsi, en 1972, Gilles Deleuze et Michel Foucault mènent-ils un entretien intitulé Les Intellectuels et le Pouvoir. J’en diffuse ici un premier extrait, on sera surpris de voir à quel point les processus qui nous ont mené là où nous en sommes tissent leur programme depuis des décennies. Aujourd’hui, ils parviennent simplement au moment où ils peuvent s’énoncer clairement sans que grand monde ne s’élève contre une telle mécanique :

« Si on considère la situation actuelle, le pouvoir a forcément une vision totale ou globale. Je veux dire que toutes les formes de répression actuelles, qui sont multiples, se totalisent facilement du point de vue du pouvoir : la répression raciste contre les immigrés, la répression dans les usines, la répression dans l’enseignement, la répression contre les jeunes en général. Il ne faut pas chercher seulement l’unité de toutes ces formes  dans une réaction à Mai 68, mais beaucoup plus dans une préparation et une organisation concertées de notre avenir prochain. Le capitalisme français a grand besoin d’un « volant » de chômage, et abandonne le masque libéral et paternel du plein emploi. C’est de ce point de vue que trouvent leur unité : la limitation de l’immigration, une fois dit qu’on confiait aux émigrés les travaux les plus durs et ingrats – la répression dans les usines, puisqu’il s’agit de redonner aux français le « goût » d’un travail de plus en plus dur – la lutte contre les jeunes et la répression dans l’enseignement, puisque la répression policière est d’autant plus vive qu’on a moins besoin de jeunes sur le marché du travail. Toutes sortes de catégories professionnelles vont être conviées à exercer des fonctions policières de plus en plus précises : professeurs, psychiatres, éducateurs en tous genres, etc. Il y a là quelque chose que vous annoncez depuis longtemps, et qu’on pensait ne pas pouvoir se produire : le renforcement de toutes les structures d’enfermement. Alors, face à cette politique globale du pouvoir, on fait des ripostes locales, des contre-feux, des défenses actives et parfois préventives. Nous n’aons pas à totaliser ce qui ne se totalise que du côté du pouvoir,  et que nous ne pourrions totaliser de notre côté qu’en restaurant des formes représentatives de centralisme et de hiérarchie. En revanche, ce que nous avons à faire, c’est arriver à instaurer des liaisons latérales, tout un système de réseaux, de bases populaires. Et c’est ça qui est difficile. En tout cas, la réalité pour nous ne passe pas du tout par la politique au sens traditionnel de compétition et de distribution de pouvoir, d’instances dites représentatives à la P.C. ou à la C.G.T. La réalité, c’est ce qui se passe effectivement aujourd’hui dans une usine, dans une école, dans une caserne, dans une prison, dans un commissariat. Si bien que l’action comporte un type d’information d’une nature toute différente des informations de journaux (ansi le type d’information de l’Agence de Presse Libération). »
Deleuze, répondant à Foucault, dans Les intellectuels et le pouvoir, publié dans le n° 49 de L’Arc, et repris dans les Dits et Ecrits de Foucault.

En complément, à propos de cette affirmation étrange selon laquelle le capitalisme aurait besoin du chômage, je relance en ligne cette séquence extraite du documentaire Attention danger travail (Pierre Carles, 2003), au cours de laquelle Loïc Wacquant explique comment fonctionne l’idéologie politique du travail. On y entend comme un écho des propos de Deleuze, trente ans plus tôt :

Sale boulot

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM 3 commentaires »21 octobre 2009

Comme le travail concerne tout le monde, et que dans l’outremonde, j’ai fait une petite bibliographie, et une grosse filmographie sur cette question, à l’usage de mes élèves, je mets le lien ici même, si ça tente quelqu’un.

Ca va du documentaire très connu Attention danger travail à des fictions telles que Ce vieux rêve qui bouge en passant par des projets de tuer son patron, dans Louise Michel. C’est varié, et en même temps, on constate tout de même bien que dès l’instant où une caméra filme le travail, elle en révèle le côté sombre. Ce n’est pas exactement une surprise.

Michel as a scientist in love for Jesus

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", 24 FPS, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PROTEIFORM, SCREENS 1 commentaire »19 octobre 2009

Fallait bien qu’ça arrive.

A force de commenter ici et de rappeler le petit maître des lieux à l’ordre lors de ses phases hérétiques, Michel devait bien faire l’objet d’un titre de post à lui tout seul. Ses propres errances post-chrétiennes, lors de son dernier commentaire, m’ont immédiatement fait penser à l’héroïne du court métrage de Guy Maddin, The Heart of the world, dans lequel, alors que la fin du monde approche (par crise cardiaque), une jeune scientifique gouvernementale s’éprend de deux frères entre lesquel son coeur balance. L’un joue le rôle de Jésus, et semble se prendre un peu les pieds dans le costume de son personnage, tandis que l’autre est croque-mort. Ses amours semblant vouées à être décidément fort compliquées, notre jeune scientifique va voir son triangle amoureux se transformer en quadrilatère lorsqu’un riche banquier va, en pleine partouze apocalyptique, semer le trouble dans des émois pourtant déjà excessivement tumultueux. L’argent n’a certes pas d’odeur, mais il agit parfois comme des phéronomes. La jeune physicienne va momentanément céder à l’appât du gain, et tomber provisoirement dans les bras du tycoon, laissant Jésus et son frère thanatonaute les bras ballants (pour peu qu’on puisse avoir les bras ballants quand on est crucifié). Le croque-mort en sera tellement bouleversé qu’il en viendra à exprimer son amour en construisant un canon en forme de bite (oui oui…). Heureusement, dans une crise cardiaque mondiale, l’univers va rappeler notre soeur laborantine à la raison, ce qui curieusement aura pour effet de la faire revenir vers son personal Jesus et son funèbre frère. Echappant au règne du fric et à son univers bling bling, Anna sauvera le monde en inventant le cinéma (et que ceux qui trouvent ce scenario un peu tordu, et qui n’ont jamais mentalement construit des histoires abracadabrantesques jettent à Guy Maddin la première pierre !). Dernièrement, Michel avait l’air tout aussi perdu que notre jeune Anna l’était entre ses prétendants.

Ce film est pour lui. Et je suis sûr que l’ambiance va lui rappeler des choses, et peut être même lui plaire !

Pour ceux qui voudraient quelque chose d’un peu plus construit sur l’opposition des religions et les voies permettant de conserver quelque espoir, on peut aller poursuivre la réflexion sur ce lien.

Pay Day

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", CHOSES VUES, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, PROPAGANDA, TRANSMISSION Laisser un commentaire »12 octobre 2009

Pour ceux que ça interpellerait un peu « quelque part », cette idée de rémunérer, même collectivement, les élèves pour venir en cours, il y a moyen de creuser la question ici même (et, oui, un autre monde s’ouvre soudain).

gto1On remarquera, pour compléter ce lien, qu’accessoirement, cette mesure dont on n’imagine pas une seconde qu’elle puisse être universalisée (ce qui, compte tenu du fait qu’elle consiste, tout de même, à financer des projets dont l’intérêt est individuel (passer le code, faire un voyage…, en fait une mesure profondément injuste, puisque certains élèves, et pas d’autres, en bénéficieront, qui plus est, les moins méritants, puisqu’il s’agit de ceux qui, si on le paie pas, ne viennent pas; pendant ce temps, d’autres établissements continueront à faire des demandes avortées pour avoir une connexion internet en état de marche, la possibilité de faire des photocopies en quantité suffisante, un surveillant de plus, sans succès), pas plus que les autres (souvenez-vous, les portiques détecteurs d’armes à l’entrée des établissements scolaires, les profs qui auraient le droit de fouiller les cartables, on en passe, et il y en aura certainement des meilleures à venir), a pour principale vertu le fait qu’elle n’est qu’une opération de communication inversée, telle qu’en deviennent spécialistes les ministères dès l’instant où ils ont en charge un secteur qu’ils ont pour objectif de démanteler. En effet, si on traduit la mesure en langage de parents d’élève, on comprend ça : si on en est au point où il faut payer les élèves pour qu’ils aillent en cours, ça en dit long sur le n’importe quoi qui règne sur les lycées publics. Si on peut mettre un peu d’argent de côté, mieux vaudrait le dépenser auprès d’un groupe privé qui accueillera notre enfant dans une toute autre ambiance. A force, cette image que donne de l’enseignement public ceux-même qui en ont la responsabilité constitue, pour les enseignants, un boulet bien plus lourd à tracter que l’absentéisme pourtant effectivement massif des élèves.
Répondre à ce problème galopant de cette manière, c’est s’en tirer à bon compte, puisque ça permet de ne pas poser les véritables problèmes dont l’absentéisme n’est que le symptôme : quelle est la valeur des études dans un monde où tout doit être rentable ? Pourquoi aller à l’école pour prendre des cours de littérature lorsque le Président de la République a lui-même affirmé que pour être caissière, ça ne servait à rien de lire ? Quel métier, d’ailleurs, réclamerait qu’on lise ? Pourquoi aller dans un lieu qu’on a dédié à la préparation à l’emploi si, en fait, d’emploi, il n’y a pas ? L’école a t-elle pour mission de préparer à l’emploi ? Ou bien devrait on plutôt lui reconnaître comme objectif de préparer à ne pas travailler (la proposition est, pour ma part, tout à fait sérieuse, c’est même, il me semble, l’une des plus sérieuses qui puisse être faite) ? Comment contribuer à faire la promotion de la gratuité dans un monde qui ne reconnaît comme valeur que ce qui peut se transformer en marchandise ? Comment faire de l’école un sanctuaire, protégé des règles relatives des religions comme des mécanismes du tout économique ?

Autant de questions qui n’ont plus aucun sens si on paie les élèves, puisqu’elles ont toutes trouvé une réponse dans cette décision démagogique : la plus séduisante qui soit, et elle a bien besoin de séduire, car elle est tout simplement fausse.

gto21Accessoirement, on peut tirer de cela des enseignements sur des dégâts collatéraux. En particulier, puisque la mesure vient d’une des incarnations de l’ouverture du gouvernement (mais tout casting, aujourd’hui, doit être ouvert), Martin Hirsch, dont certains avaient pu penser, il fut un temps, que son coeur portait à gauche, on comprend mieux  le principe selon  lequel des personnalités inattendues peuvent être, en réalité, parfaitement sarko-compatibles : c’est que même le coeur sur la main, elles n’envisagent les relations humaines que sous l’angle de l’économie. Ainsi, tout problème se ramène à une question de rémunération. Outre le fait que c’est la politique la plus coûteuse qui soit, on remarquera que c’est aussi celle qui peut le moins porter le nom de « politique ». Sur la stricte question de l’éducation, cette tendance aura pour simple conséquence de rompre pour de bon le lien de transmission qui peut exister entre une génération et une autre. Et on va apprendre à nos successeur une chose qui n’était jamais venue à l’esprit de quiconque : vendre leur propre avenir. A terme, on peut même imaginer le chantage suivant, effectué à des adultes encore conscients de la nécessité de la transmission : « nous savons que nous devons apprendre de vous tout ce qui permettra de préparer ceux qui nous succéderons à leur prise en charge du monde. Maintenant, si vous voulez que vos petits-enfants soient instruits à leur tour, par nous, il va falloir nous payer. Sinon, on ne suivra pas votre enseignement. Prendre en otage ses propres enfants, voila ce à quoi nous n’avions même pas pensé.

Pourtant, finalement, cette génération ne fera rien de plus qu’accomplir consciemment ce que nous avons fait avec elle de manière obscure : reporter sur la génération suivante les conséquences de ses propres actes. Nous lui donnons simplement l’occasion de se faire, au passage, un peu d’argent de poche. C’est dans la logique des choses.

 

En illustration, pour ceux qui ne connaîtraient pas, deux vignettes extraites de la splendide série de manga intitulée GTO, ce qui signifie, pour les non-initiés, Great Teacher Onizuka. A bien y réfléchir, je me dis que les rapports prof/élèves sont, dans cette fiction, bien que discutables, moins malsains que ce qu’on tente de nous imposer en douce. Plus essentiellement, là, je fais le malin à connaître cette série. Pourtant, si je l’ai rencontrée, c’est parce qu’un de mes élèves, il y a de cela bien longtemps (on s’fait vieux !), me la signala et m’en prêta même des exemplaires. A ma connaissance, il n’était pas payé pour le faire. A ma connaissance, il n’attendait pas de l’être. Il y a des choses qui relèvent de ce type de partage qui ne se calcule pas en division d’un bien en autant de parts qu’il y a de connaisseurs, mais en multiplication magique du bien, et en élévation mutuelle. Il fut un temps, l’enseignement relevait de cette logique. D’un point de vue marchand, cela n’a aucun intérêt. Et pourtant, ceux qui participent à cet échange savent bien qu’il y a là quelque chose qui est au delà de toute valeur mesurable. Et pour ma part, ces moments d’échange me semblent se situer bien au delà de ce pour quoi l’éducation nationale me rétribue. Profitons de cela, ça pourrait ne plus durer.

Double je

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 1 commentaire »27 septembre 2009

Il y a quelques jours, sur l’antenne de i-tele, Eric Zemmour disait au cours de sa conversation avec ses interlocuteurs qu’il n’y avait plus que sur le service public qu’on trouvait, parmi les grandes chaines, des émissions politiques. Puisqu’on sait que la seule qui revendique ce statut, dans la mesure où elle est présentée par Arlette Chabot, constitue, de ce seul fait, une aberration, on pouvait se demander de quelles émissions il pouvait bien parler. Comme pour rire, on supposa qu’il puisse s’agir de « On n’est pas couché« , présentée chaque Samedi soir par Ruquier sur France 2. Et l’hypothèse n’est peut-être pas si stupide, même s’il ne faudrait pas oublier le boulot effectué par Taddéï sur France 3, chaque soir, avec une ligne de conduite qui laisse songeur sur les louvoiements de ceux à qui on pourrait le comparer. Mais j’y reviendrai.

Pourquoi Ruquier serait-il à la barre d’une émission politique ? En fait, principalement, parce qu’il réussit à avoir sur son plateau deux polémistes qui font ce qu’aucun journaliste politique ne peut faire à la télévision : poser des questions, et utiliser son droit de suite, en d’autres termes, questionner, questionner les réponses données, et parfois, dire simplement « non » aux invités. Ajoutons que quoi qu’on puisse penser des thèses développées par les deux polémistes, on peut au moins leur reconnaître une chose : ils sont en quête. Naulleau n’est pas le pire avis qu’on puisse avoir en matière de littérature, et sait ouvrir de temps en temps ses dogmes sans pour autant se trahir, et Zemmour, plus touchant, d’une certaine manière, est inquiet, et se bat avec cette inquiétude. A tout prendre, on peut préférer ça à des discours parfois davantage dans l’air du temps, mais ne s’appuyant que sur l’opportunité d’une fenêtre de tir médiatique pour s’exprimer, parce qu’on sent qu’une niche du marché est prêt à les entendre.

Quoi qu’il en soit, hier soir, était invité Tariq Ramadan, qu’on voit peu sur les plateaux bien qu’on entende assez souvent son nom cité. A vrai dire, il n’y pas de hasard : je ne traque pas vraiment ses passages sur le petit écran, mais la dernière fois que je l’avais vu en mesure de s’exprimer de manière un peu développée, c’était sur le plateau de « Ce soir ou jamais« , chez Taddéï, dans un dialogue avec Abdel wahab Meddeb qui n’eut finalement de dialogue que le nom, et il fallait reconnaître que la faute n’en incombait pas à Ramadan, tant son interlocuteur, qui jouait pourtant a priori le rôle de l’humaniste ouvert sur le monde dans lequel il vit (comprenons, le nôtre, c’est à dire le monde occidentalisé), ne fonctionnait que sur le mode de l’obstruction permanente à toute discussion, refusant la rencontre des pensées, campé sur ses positions avec, comme c’est trop souvent le cas avec ce genre de personnage, comme seul argument, la foi qu’il a dans ses idées. Or, pour les idées, on le sait, la foi ne suffit jamais.

Chez Ruquier, Ramadan était confronté à une opposition ferme mais relativement ouverte, un regard qui, bien qu’opposé, n’était pas hostile, et pour une fois à la télévision, on sentait qu’on allait pouvoir, même si ce serait nécessairement trop court, toucher un peu plus profondément à certains des problèmes auxquels nous sommes confrontés, qu’on veuille les regarder en face ou pas. On débattait donc entre adultes consentants, avec chacun de son côté, en apparence, des arguments. Très vite, on affronta Ramadan sur des prises de positions qui avaient, dans son passé, pour le moins manqué de précision, en particulier sur deux points : les homosexuels et les femmes lapidées.

Evidemment, en préambule, on peut se dire qu’à strictement parler, l’avis de Tariq Ramadan sur ces deux questions, on s’y intéresse à peu près autant qu’à celui de Raël, du pape ou d’autres leaders d’opinion comme Geneviève de Fontenay. Et en effet, nous autres esprits qui tentons d’être affranchis, on n’a pas vraiment besoin de savoir si Tariq Ramadan porte sur nous un regard bienveillant ou pas, dans la mesure où il ne vient pas nous importuner chez nous pour tenter de nous ramener sur le bon art_large_283137chemin. Néanmoins, nous avons tout de même à nous en soucier, car le personnage est influent, et il intervient sur un terrain où on n’est pas systématiquement les champions de l’affranchissement dans la pensée : la religion. Dès lors, peut être que nous, privilégiés, pouvons être des homosexuels et des femmes comme nous l’entendons, sans avoir besoin d’acquiescement ramadanesque, mais on peut avoir, aussi, en tête ceux qui, en France, particulièrement dans les cités, doivent composer avec un entourage très soucieux de ce genre de laisser-passer mental. Ainsi, on peut tout de même le dire, en milieu religieux, quel qu’il soit, pour peu qu’on soit un peu intensément religieux, il ne fait pas bon être gay, ou femme.

Or, sur ces deux questions, Tariq Ramadan pose un préalable systématique à la réflexion : voir ce que les textes en disent. Derrière les textes, il ne faut pas vraiment entendre ce que Simone de Beauvoir ou Didier Eribon ont pu écrire sur ces questions, mais ce qu’un prophète et ses exégètes ont pu en affirmer. On remarquera que du point de vue de ce que certains auraient pu appeler la « majorité » de la pensée, on repassera : si être majeur, c’est penser sans jeter des coups d’oeil au dessus de soi pour vérifier le caractère approbateur du regard céleste, le discours semble être ici, encore, celui d’un enfant. Mais à vrai dire, on ne peut pas vraiment reprocher cela à Tariq Ramadan, car s’il observe les textes, c’est dans son discours parce que ses interlocuteurs les prennent très au sérieux.

Or, voila le noeud du problème, et voila un point sur lequel Ramadan semble très équivoque : quel est son propre attachement aux textes, et que fait il si ces textes condamnent les homosexuels, les femmes ou qui que ce soit d’autres (ce ne sont pas les candidats à la réprobation qui manquent) ? Le coeur du problème, c’est donc l’aptitude de l’homme à se déprendre d’un texte s’il constate que celui ci est une tromperie, ou qu’il n’est pas conforme aux exigences de la raison. Or, pour que cela soit possible, il faut mettre comme préalable à tout jugement, non pas le texte lui même, mais la raison; ce qui impose d’accepter, et d’oser mettre le texte à l’épreuve. Derrière l’argument qui consiste à dire que ses interlocuteurs sont incapables de cela, on ne sait pas si Ramadan lui même en est capable, et dès lors, on ne sait pas s’il penser librement ou dans le cadre strict de ce que les textes autorisent à penser, parce qu’à cette question, il ne répond pas, se posant de manière finalement confortable (intellectuellement parlant, car on peut reconnaître que concrètement, au quotidien, cette position puisse lui valoir quelques inconforts relationnels) en intermédiaires entre des mondes qui ont du mal à s’entendre, ce qui au passage, permet d’avoir le rôle de traducteur, et chacun sait que le traducteur, c’est celui que précisément on ne traduit pas, celui qui parle en dernier, ce qui offre la possibilité de demeurer assez évasif, puisque finalement, on ne sait jamais vraiment qui parle.

Or, tout penseur qui cherche à faire autre chose que relayer une pensée déjà faite, se doit de se poser cette question simple sur la manière dont il pense : est elle affranchie, ou pas ? On peut tout de même affirmer que quiconque, face à une question aussi simple que « les homosexuels, on les laisse vivre ? » ou bien « Les femmes, on les bat ? », devrait pouvoir dire « Je pense ceci », et non pas « Je dois d’abord aller voir ce que le texte en dit », et ce pour deux raisons. D’abord, il en va de la possibilité de vivre ensemble, puisque les gays et les femmes, face à quelqu’un qui subordonne sa propre pensée à leur sujet à quelque texte que ce soit, se trouve en situation d’être l’objet du décret d’autrui, et que celui ci se comporte en irresponsable, au sens où il affirme par avance que son approbation, ou sa désapprobation, ne seront pas son fait, mais celui d’un texte qui le dépasse. Ensuite, et à cause de la raison précédente, il pourra d’autant plus donner libre cours à la violence de cette relation qu’il ne se sentira pas en être l’auteur. Il aura la bonne conscience de celui qui se sent être le bras droit d’un dieu.

En ce sens, dans une civilisation qui, depuis belle lurette, a tenté de faire de la responsabilité l’un des coeurs de sa construction, Ramadan, en posant le préalable systématique de la consultation des livres sacrés, constitue un décalage horaire tel qu’il serait possible de lui demander de régler clairement cette question avant d’intervenir, à quelque titre que ce soit. Evidemment, on pourrait objecter qu’après tout, Zemmour lui aussi a ses propres dogmes, et qu’il ne fait pas toujours preuve de détachement vis à vis des sources de sa propre pensée. Mais on répondra, simplement, que si ces discours sont parfois discutables, on ne le voit jamais se référer à quelque livre sacré que ce soit pour faire porter la responsabilité de ses propos sur un quelconque au-delà inaccessible à l’esprit critique. Et à ce titre, Zemmour se considère, il me semble, comme responsable de ses affirmations. Tariq Ramadan, en envoyant la balle dans les pieds de ses interlocuteurs, lecteurs des livres sacrés, ne peut pas en dire autant.

Pourtant, cette question de la responsabilité du religieux qui agit, et pense, sous la dictée divine a déjà été traitée par le passé. Dans un livre aussi simple que L’Existentialisme est un humanisme, Sartre l’aborde de manière on ne peut plus claire, et on se surprend de voir que ces arguments sont si rarement repris, parce qu’après tout, le respect de la religion d’autrui n’empêche absolument pas de lui faire remarquer qu’il utilise les textes sacrés pour ne pas prendre ses responsabilités, alors même que l’adhésion à ces textes ne peut pas être autre chose qu’un acte responsable, qui l’engage. Et que, contrairement au mouvement qui consiste à dire « vous ne pouvez pas me juger car je me place sous l’autorité des écritures, c’est précisément le fait de se placer sous cette autorité là, et pas sous une autre, qui permet de juger l’homme.

« Vous connaissez l’histoire : Un ange a ordonné à Abraham de sacrifier son fils : tout va bien si c’est vraiment un ange qui est venu et qui a dit : tu es Abraham, tu sacrifieras ton fils. Mais chacun peut se demander, d’abord, est-ce que c’est bien un ange, et est-ce que je suis bien Abraham ? Qu’est ce qui me le prouve ? Il y avait une folle qui avait des hallucinations : on lui parlait par téléphone et on lui donnait des ordres. Le médecin lui demanda : « Mais qui est-ce qui vous parle ? » Elle répondit : « Il dit que c’est Dieu. » Et qu’est-ce qui lui prouvait, en effet, que c’était Dieu ? Si un ange vient à moi, qu’est-ce qui prouve que c’est un ange ? Et si j’entends des voix, qu’est ce qui prouve qu’elles viennent du ciel et non de l’enfer, ou d’un subconscient, ou d’un état pathologique ? Qui prouve qu’elles s’adressent à moi ? abraham1Qui prouve que je suis bien désigné  pour imposer ma conception de l’homme et mon choix à l’humanité ? Je ne trouverai jamais aucune preuve, aucun signe pour m’en convaincre. Si une voix s’adresse à moi, c’est toujours moi qui déciderai que cette voix est la voix de l’ange ; si je considère que tel acte est bon, c’est moi qui choisirai de dire que cet acte est bon plutôt que mauvais. Rien ne me désigne pour être Abraham ».
Jean-Paul Sartre – L’existentialisme est un humanisme; Folio – p. 34-35

Non content de désigner la responsabilité, indépassable, de l’individu vis à vis de ce qu’il accepte ou pas comme message auquel se référer pour s’orienter dans l’existence, il constitue aussi le préalable à toute laïcité possible. On peut comprendre que les religieux l’envisagent comme une sorte de vide qu’il s’agirait de remplir par des préceptes venus de textes présentés par eux comme sacrés. C’est pourtant l’inverse qui est vrai : c’est parce que ces textes échappent à toute saisie, c’est parce qu’ils ne donnent prise à aucune démarche véritablement critique, c’est parce que ce sur quoi ils portent est à strictement parler indécidable qu’il est nécessaire de combler ce vide public par un principe lui même supérieur, la laïcité. Alors, bien sûr, quelqu’un peut parfaitement, dans son coin, décider que ce à quoi il adhère doit constituer le premier principe selon lequel la vie publique devrait être organisée. Mais on l’a vu, seul l’homme décide de ce genre de choses. Et il le fait toujours dans le sens de son intérêt, même quand il croit effectuer un sacrifice. En d’autres termes, la dure vie religieuse, avec tous les renoncements qu’elle implique, n’est choisie par le « fidèle » que parce qu’elle lui convient. Il ne s’agit donc pas de sacrifices, mais d’accomodements, d’une manière d’accepter quelques inconvénients concrets pour obtenir une certaine paix de l’âme. Rien qui ne puisse en fait constituer un argument universel, et rien sur quoi on puisse se mettre d’accord.

L’accord. Voila ce qu’impose la laïcité. Dans son ouvrage Quelle philosophie pour demain ? Marcel Conche discerne la place qui revient à la reliigion au sein d’une société qu’aucune religion particulière ne gouverne :

« J’ai mes propres évidences. Mais je ne prétends pas démontrer. Je dis donc au philosophe chrétien : « J’admets que ce qui n’a pas de sens pour moi en ait un pour vous, que ce qui est pour moi illusoire soit, pour vous, la vérité même, et cela non comme une simple constatation de fait, mais comme la connaissance d’un droit, le vôtre, de philosopher ainsi. » Car un tel « droit » ne pourrait être mis à mal que par une réfutation, laquelle est impossible.
Mais -toujours m’adressant au philosophe chrétien (ou juif, ou islamique…)-, j’ajoute : « Où le désaccord entre nous cessera, c’est, je l’ai dit, sur la morale. Cela signifie que la morale n’est pas une affaire d’opinion : elle peut être fondée, c’est à dire justifiée. Elle ne se fondera pourtant ni sur la religion, puisque je n’en ai pas, ni sur la métaphysique, puisque la vôtre n’est pas la mienne, mais sur le simple fait que vous et moi pouvons dialoguer, et nous reconnaissons par là même comme également capables de vérité et ayant la même dignité d’être raisonnables et libres. Et une telle morale, impliquée dans tout dialogue, différente aussi bien des morales collectives que des éthiques particulières, a bien un caractère universel, puisque le dialogue avec n’importe quel homme est toujours possible, en droit »
Marcel Conche – Quelle philosophie pour demain ?; Puf – p.13

Tariq Ramadan n’est pas dénué de ce souci pédagogique. Ce qu’on peut trouver curieux, c’est de le voir ne le pratiquer qu’avec les pays auxquels il faudrait expliquer, très calmement, que décidément, fouetter les femmes, ou les lapider, il faut qu’on en discute et qu’on se penche ensemble sur les textes avant d’affirmer qu’il faut l’interdire, pendant qu’il faudrait, en revanche presser les démocraties dans lesquelles les femmes peuvent, tout de même, porter plainte si elles sont battues, conduire, h-20-1186405-1209311356voter, vivre seules, aimer leurs semblables, d’accepter séant d’acceuillir non seulement de nouvelles personnes, mais aussi leurs croyances qui impliqueraient qu’on puisse soudainement mettre sur le tapis des questions aussi réglées dans les pays d’accueil que l’égalité entre les hommes et les femmes. Et là encore, de quel droit ? Réponse : parce que ces personnes, qui sont là, prennent au sérieux les textes qui présentent ainsi telle ou telle catégorie d’humains comme inférieure. Or, si on met de côté la possibilité que ces discours soient divins (et nous le mettons de côté, puisque tout simplement, nous ne le croyons pas, et quand bien même y croirions-nous, cela demeure invérifiable, donc non partageable), alors il ne s’agit, encore une fois, que de décisions personnelles, qui n’ont d’autre valeur que celle d’une opinion. Et les lois n’ont pas à se plier au fait accompli des opinions, même quand elles sont partagées par un certain nombre de personnes, parce que ce qui compte, c’est la reconnaissance de la valeur de chacun et chacune, ce qu’aucune conviction religieuse ne peut remettre en question.
Alors, bien sûr, on peut se demander comment il est possible que ce soit ce même Marcel Conche qu’on peut lire défendant ainsiqui écrivit l’incroyable « Heidegger résistant« , qui accomplit justement ce geste incompréhensible qui consiste à sauver le « berger de l’être » manifestement avant tout parce qu’il reconnaît en lui cette autorité qui ne se discute pas, quoi qu’il arrive.
Reste que si on peut mettre Conche devant ses responsabilités dans son adhésion à Heidegger, alors on peut mettre aussi Ramadan devant les siennes quand il fait preuve, pour ceux qui maltraitent, d’une patience et d’une compréhension qu’il a du mal à accorder à ceux qui accueillent (et ce même si, bien sûr, ces derniers ont beaucoup, beaucoup de questions à se poser sur la manière dont se pratique cet accueil (pour peu que le mot « accueil » ne soit pas particulièrement déplacé, ici)). Tout en semblant être ouvert au dialogue, on l’a vu, il pose en préalable au dialogue des conditions qui font que certaines choses sont possibles, et d’autres pas, que certains discours peuvent être tenus, certaines questions peuvent être posées, et d’autre pas. Or, si ces conditions relèvent de sa propre décision, et on a vu que c’était nécessairement le cas, alors elles ne sont tout simplement pas acceptables, pas plus ici, qu’ailleurs.
Et sans doute perd on, dès lors, un interlocuteur intéressant, car érudit, habile, et certainement, en définitive, ouvert. Mais la volonté de rendre justice davantage aux uns qu’aux autres, et à prendre avec ceux là des pincettes qu’il n’utilise pas avec ceux ci empêche le dialogue, et justifie, finalement, malgré les apparences, les accusations de double discours.

Crosses to Bear (dans le dispositif de piège qu’est un article, le titre, c’est l’appât) : C’est la crise, les rasoirs coûtent cher, ne te rase plus, et lis Marx.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", MIND STORM, PAGES 2 commentaires »31 août 2009

Fans de pilosité (et je devine les amateurs éclairés parmi les lecteurs (lecteurs qui, soudainement, comme ça, sans crier gare, sont devenus incroyablement nombreux (c’est pas malin : avant, j’avais une pression identifiée, maintenant, je navigue totalement en aveugle, soumis à une pression généralisée dont je ne sais pas trop si elle va me libérer ou me rendre un peu plus crispé devant l’écran blanc))), voici le moment où vos goûts ursulins vont, enfin, trouver de quoi se satisfaire sur ce blog.

C’est pas trop tôt, dira t-on.

hd_1600x1280_shave01La barbe est de nouveau à la mode. Crises obligent. Crise économique financière, tout d’abord, mais aussi crise de la gauche du PS aidant, Marx est de retour. Ah, je te vois d’ici, lecteur, soudainement pris entre deux feux (et oui, oui, lecteur, malgré la soudaine vague d’une bonne centaine de lecteurs qui surgissent de dieu sait-où, tu vois, je n’oublie pas le lecteur originel (désolé pour les autres qui ne vont rien y comprendre, mais patientez, on y vient). Mais il faut bien un peu de tension pour rédiger ce genre de texte.

Il y a quelque chose d’un peu étrange à parcourir, ces temps-ci, les rayons des supermarchés de la culture, tant la barbe fournie de Karl s’y trouve subitement sur-représentée. D’une certaine manière, on a là une sorte de preuve par l’exemple : ce sont bien les circonstances qui produisent les idées, et non l’inverse. Mais il y a peu, on n’aurait pas misé grand chose sur un tel succès éditorial. Succès amplement partagé, d’ailleurs, parce qu’à côté des Badiou, de ceux qui ont tout de même quelque légitimité à en parler, ou de ceux qui ont pour mission de transmettre et accompagner le pionnier défrichant de nouveaux territoires dans sa propre pensée, j’ai découvert ce matin, bien mis en évidence sur sa tête de gondole à la Fnac, qu’Attali avait, lui aussi, produit son bouquin sur Marx, déplacement subit du public cible oblige (on le savait contortionniste, celui-là, mais là…).

En somme, on lit pas mal sur Marx, mais je ne suis pas certain qu’on le lise, lui, beaucoup.

Il faut dire que la tâche n’est pas très facile. On le sait (enfin, non, je ne crois pas qu’on le sache ; ou plutôt : ceux qui sont censés le savoir le savent, mais ils sont peu nombreux, et il serait bon que ce cercle s’élargisse) : une part non négligeable des écrits de Marx n’était pas éditée quand il est mort. Et ils ne se présentaient que sous la forme de notes qui n’étaient pas tout à fait mises en ordre (mais non, non, on n’a pas trouvé, cousue à l’intérieur de la doublure de son manteau, de quelconque profession de foi ! (je sens que cette parenthèse va me devoir, maintenant, de créer un nouvel article dans la rubrique « la philo pour les gros nuls », afin de la clarifier)). Bilan : aujourd’hui, tenter d’étudier, en classe, L’Idéologie allemande, par exemple, réclame de s’assurer que les élèves aient bien en main une éditon identique, sinon, le pire est à craindre, et ils vont considérer qu’un texte dont ce qui semble être la conclusion dans une édition est inclu dans la première partie dans une autre, doit manquer un peu de cohérence et de solidité.

shave-fullEt pourtant, cette apparence de puzzle est peut être ce qui pouvait arriver de mieux à l’oeuvre de Marx : loin d’être un dogme figé, excessivement attaché à une époque, à une configuration particulière des Etats, du commerce, de la production, de la lutte des classes d’une époque, elle est, en fait, une enquête, une recherche dont ces notes non finalisées sont les indices. Et c’est ainsi qu’il faut lire cette Idéologie allemande, ces Manuscrits de 1844 : comme une plongée dans une pensée qui est, elle même, en train de se construire à la faveur de lectures, de dialogues avec d’autres penseurs (c’est bien tout le caractère génial des Manuscrits de 1844, que d’être en grande partie constitués de prises de notes, voire de retranscription parfois longue des lectures de Marx). Nous sommes loin de l’auteur obscur qui construirait son système dans son coin, comme on aime le présenter parfois pour mieux faire de sa pensée un système subjectif. Au contraire, les écrits de Marx peuvent être lus comme des enquêtes, policières ou scientifiques, au choix (l’image utilisée par Bensaïd pour présenter le Capital me semble assez pertinente : une enquête digne de Without a trace (FBI : portés disparus, en VF (cette insistance des titres français à être explicatifs, comme si un titre était une nomenclature, et non une évocation…)), où le disparu, c’est la plus-value). Ces livres, parfois écrits à quatre mains (à supposer que Marx et Engels aient été ambidextres), préfigurant les techniques d’écriture de Deleuze et Guattari, sont de véritables moteurs de recherche, au sens propre du terme.

Et, bien sûr, au point où nous, nous en sommes, ce qui  importe, ce sont ces moments, proprement magiques, où la mécanique encore virtuelle (au sens de « en puissance ») décrite par Marx devient la description de notre configuration, en acte. Ces clairières dans la pensée de Marx, qui sont autant d’étapes sur lesquelles on peut s’arrêter pour reprendre le trajet effectué, qui a permis d’y parvenir, sont des illuminations dignes de celles que des auteurs illustres ont eues, par le passé, en processant dans les travées de Notre-Dame, au détour d’un pilier obscur… ce sont surtout des illuminations qui peuvent être partagées.

Illustration : ce passage, un des plus mobiles dans les différentes éditions de L’Idéologie allemande, au moment où Marx tire les conséquences de sa nouvelle conception de l’histoire :

 » 1 – Dans le développement des forces productives, on arrive à un stade où naissent des forces productives et des moyens de commerce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs. Ce ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (machinisme et argent) [ ce qu'on trouve exprimé dans Le Capital I, 32, ainsi : le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés" (et ce n'est pas moi qui connais mon Marx sur le bout des doigts, mais juste l'édition dans les intégrales philo qui est assez riche en notes plutôt enrichissantes, que je restitue ici, en bon moine copiste que je suis)]. Il apparait alors une classe qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages. Expulsée de la société, cette classe se trouve reléguée dans une opposition radicale avec toutes les autres classes ; cette classe forme la majorité de tous les membres de la société et fait naître la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, c’est à dire la conscience communiste , celle-ci, naturellement, peut se former aussi parmi les autres classes grâce à l’intuition du rôle de la classe en question.

2 – Les conditions, qui permettent l’emploi de certaines forces productrices, sont celles qu’impose la domination d’une classe déterminée de la société dont la puissance sociale, conséquence de sa propriété, trouve son expression pratique et idéaliste dans le type d’Etat propre à son époque ; c’est pourquoi  toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe jusqu’alors dominante.

3 – Toutes les révolutions passées ont laissé intact le mode d’activité, il ne s’agissait pour elles que d’une autre distribution de ces activités, d’une nouvelle répartition du travail entre d’autres personnes. Au contraire, en s’en prenant au mode traditionnel des activités, la révolution communiste élimine le travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, parce que cette révolution est accomplie par la classe qui, dans la société, n’est plus considérée come une classe, qui n’est plus reconnue comme telle et qui, dès à présent, est l’expression de la dissolution de toutes les classes, de toutes la nationalités, etc., au sein de la société actuelle.

4 – Pour produire massivement cette conscience communiste aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut transformer massivement les hommes, transformation qui ne peut s’accomplir que dans un mouvement pratique, dans une révolution, la révolution est donc nécessaire, non seulement parce qu’il est impossible de renverser autrement la classe dominante, mais encore parce que seule une révolution permet à la classe  qui renverse de balayer la vieille saleté et de devenir capable de fonder la société sur des bases nouvelles. »
Marx – L’Idéologie allemande, ed. Nathan, les integrales de philo, p.62

Suit un fragment, que je me garde pour plus tard, représentatif d’un autre style de l’ouvrage où Bauer, Stirner, Grün & C° sont présentés comme les saints d’une église folklorique dont on va décrire les idées et les comportements de manière tout à fait liturgique, qui indiquera à ceux qui ne la connaissait pas où se trouve la source de ce ton satirique qui constitue une des marques de fabrique des pensées de ce qu’on appelle aujourd’hui encore, la gauche. Suit aussi un programme de recherche qui est encore aujourd’hui à poursuivre, puisque c’est la manière de pratiquer la science historique tout autant que la conception du pouvoir politique qui concernée.

32En poursuivant, on découvrira que ce groupe de personnes qui s’étripent débattent aujourd’hui sur la manière, pour leur groupuscule soi-disant représentatif, de s’accaparer leur tour de pouvoir, parce que leur manège s’est un peu emballé et qu’ils n’arrivent plus à attraper la queue du singe nommé « alternance » pour profiter du tour dont ils pensaient qu’il leur revenait de droit, ce groupe pourra être nommé, ironiquement, le « socialisme vrai« , qui ne tire sa véracité que de l’accaparement qu’il a effectué du titre « socialiste » (en quoi Manuel Valls se trompe quand il ose affirmer, dans Technikart, là, aujourd’hui même, « qu’en ce qui le concerne, le mot « socialiste » est une prison » ; non non copain, c’est pas le mot « socialiste » qui est trop étroit pour toi, c’est juste que t’es tout empêtré dans un pli périphérique du concept, dont tu ne sembles voir qu’une partie (celle qui arrange ta perspective personnelle), que tu essaies de faire prendre pour la totalité, alors que celle-ci t’échappe au delà de ce que tu sembles être apte à imaginer)) (et on se marre bien, d’ailleurs, en regardant Ségolène Royal abuser nettement d’un truc de communication qui consiste à coller derrière les concepts qui lui bien au tein (Justice, Ordre, ce genre de mots), des adjectifs censés être édifiants, en les collant juste après le concept (tout le monde a bien en tête le fameux « L’OOOOrdre Juste » (on aimerait bien savoir quelle différence il y a entre l’Ordre et l’Ordre juste, puisque l’injustice est par définition un désordre), inconsciente que dans la famille à laquelle elle prétend appartenir, cette syntaxe là a justement pour effet de décrédibiliser ce qu’elle désigne).

Alors, sans doute, la lecture de Marx lui même semble d’autant plus nécessaire qu’elle est, somme toute, possible, et que, loin de l’ambiance un peu « pensée qui sent la naphtaline », la nature même de ces écrits, et leur style respire encore, aujourd’hui, et peut être plus que jamais, la vie. Elle s’avère, aussi, nécessaire parce qu’au delà des ennemis naturels que constituent ceux qui, par le mécanisme décrit en 1-, se sont accaparé non seulement le pouvoir mais aussi les vies de ceux qui travaillent à leur service, on saisit au fur et à mesure de ce court cheminement de pensée qu’il ne peut s’agir de remplacer ceux-ci par d’autres, car ce seraient en fait les mêmes avidités qui poserait leur fessier sur le trône. Ainsi, tous ceux qui se présentent comme visant ce pouvoir là, tel qu’il est institué, peuvent être considéré, d’emblée, comme traîtres au combat commun. Et bien sûr, les plus habiles traitres sont ceux qui jouent la proximité et le « popu ». Les ennemis déclarés, eux, ont l’avantage d’être clairement identifiés.

Mais cela n’enlève rien au fait que ce sont des ennemis.

Notes d’illustration : je donne dans l’illustration conceptuelle, aujourd’hui, tout est extrait du fameux court métrage d’un Scorsese débutant mais déjà en possession de tous ses moyens, dans A Big shave (1967)

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