C’est toujours agréable pour la haute opinion qu’on a de soi, comme ça, d’avoir l’impression d’être la vedette du jour. Il y a de cela quelques matins, chez moi, quelque part entre le bureau et la salle de bain, on me dit soudainement que Luc Chatel parle de moi. Enfin, « de moi », pas tout à fait; il parle en fait de l’enseignement de la philosophie. Mais je me sens facilement visé. Non seulement on parle de moi, mais aussi, on me valorise : la philosophie serait au centre de tout, pourrait être associée à n’importe quelle autre discipline, constituerait ce savoir, cette discipline dont on se demande soudain comment on a pu être cruel au point d’en priver les élèves de seconde.
On se demande, en effet.
A vrai dire, on se demande surtout pourquoi Luc Chatel n’y a pas pensé plus tôt. La philosophie n’a que peu à voir avec les révélations. A part un marcheur qui entendait les rochers lui parler, un provocateur public dont une pythie a affirmé qu’il était le plus sage des hommes et un illuminé qui cousait des prières sur la doublure de ses vestes, de manière générale, on conseille peu, en philosophie, de se laisser aller à la première idée qui nous passe en tête. Et sans être paranoïaque, on se demande aussi pourquoi soudain notre ministre semble nous trouver quelque valeur, alors qu’il est bien entendu que son rôle soit de démanteler ce dont il a la responsabilité afin de changer les usagers du service public en clients de structures privées, comme pour tout ce secteur dont les amis du pouvoir réclament de pouvoir en faire une source de bénéfices.
Alors, la valorisation subite, on est fondé à s’en méfier un peu, surtout quand on devine que les sondages d’opinion ont du montrer que Sarkozy balançant la Princesse de Clèves dans les poubelles déjà bien pleines de tout ce qu’on peut considérer comme non rentable, cela avait eu un effet déplorable sur l’image du Président (que voulez vous, on s’est habitué à des chefs d’Etat qui lisent Montaigne, on n’arrive pas à se faire à l’idée que notre président puisse apprécier Didier Barbelivien), image qu’il s’agit de faire briller d’ici 2012.
Bref, pour ceux que le dispositif intéresse, j’en ai touché deux mots dans l’outremonde, qu’on retrouvera en suivant ce lien. Je rajouterai qu’évidemment, on n’imagine pas de projet sans moyens mis en œuvre pour le mener à bien. Ici, proposer des cours à beaucoup plus d’élèves, ça suppose a priori de recruter des professeurs pour les prendre en charge. Malheureusement, aucune trace dans le nombre de postes mis au concours d’une telle volonté de recrutement. Dès lors, ça ne coûte pas grand-chose de proposer de diffuser plus largement la culture si cela ne correspond qu’à un discours dont il faut admettre que ceux qui y sont sensibles n’iront pas vérifier s’il sera mis en œuvre.
Et même si le projet est mis en œuvre, cela ne signifie pas que le travail supplémentaire réclamé sera payé. Après tout, les ciné-clubs dont le gouvernement quasiment au complet a fait la promotion fin septembre, insistant sur les moyens mis en œuvre pour financer la mise à disposition de la culture cinématographique aux élèves. Fort bien, le dispositif ciné-lycée existe bel et bien, mais il doit être pris en charge par des enseignants qui le feront bénévolement. Et au passage, on leur confiera une nouvelle tâche, qui fera d’eux les référents culturels de leur lycée, en charge des sorties et initiatives extra scolaires, gratuitement, comme si ce n’était pas du travail.
Evidemment, on pourrait discuter du principe de ce genre de bénévolat dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler la « vie scolaire », et ce d’autant plus que le projet ciné-lycée propose aux élèves de prendre peu à peu en charge eux-mêmes la sélection des films projetés, l’organisation des séances, la présentation des films, bref, de devenir acteurs de leur propre culture. Très bien. Mais que le mot « bénévolat » soit clairement prononcé par ceux qui décident que des professeurs auront, sur leur lieu de travail, un investissement de type associatif. Tant que ce genre de détail n’est pas clarifié, on fait croire qu’il y a de l’investissement d’Etat là où en réalité ce sont les fonctionnaires qu’on ne cesse de dénigrer qui s’investissent eux-mêmes.
Une fois encore, la logique n’est pas, dans le fond, que les citoyens eux-mêmes voient leurs conditions de vie s’améliorer. Il ne s’agit pas de dire que sous prétexte que ces déclarations sont faites, tout ira plus mal, il s’agit plutôt de considérer que là n’est pas leur but premier, ce ne sera qu’un effet collatéral. Le premier bénéficiaire, c’est celui qui fait mine de considérer la culture comme une valeur à part entière, une valeur au dessus des valeurs marchandes.
Mais si c’était le cas, on attendrait bien d’autres initiatives, au premier rang desquelles une vraie politique favorisant la création artistique tous azimuts, en particulier en permettant à ceux qui créent de voir leurs œuvres diffusées librement sans passer par des intermédiaires qui ne voient dans leur activité qu’une source de revenus. Ainsi, des processus type « licence globale » devraient être étudiés en méprisant les intérêts particuliers des stars proches du pouvoir. Les établissements scolaires devraient être des sanctuaires économiques au sein desquels la culture serait absolument gratuite. On devrait pouvoir écouter de la musique, y voir des films, y lire de la littérature et des ouvrages de sciences humaines sans qu’une quelconque notion de budget puisse interdire d’accéder à tel ou tel ouvrage. Tout ceci, la numérisation le permet amplement. Ne pas le mettre en place, c’est considérer que l’intérêt particulier de quelques rentiers de la société du spectacle vaut plus que le principe même de la transmission de la culture. En gros, parce que Florent Pagny veut à tout prix gagner son petit pourcentage sur chaque louche de soupe mise sur le marché, on va interdire à tous les lycéens d’accéder gratuitement (dans un cadre réglementé, nous sommes d’accord là-dessus) au dernier Eric Truffaz. Or, Pagny lui-même le sait bien, si ses ventes sont sans commune mesure avec celles de Truffaz, c’est juste parce qu’il squatte les ondes et les espaces de diffusion de telle sorte que sa musique soit la seule connue de la plupart des consommateurs potentiels (peu importe qu’il partage le gâteau avec ses proches, Obispo ou Grégoire, c’est toujours la même musique, selon les mêmes codes, arrangée de la même manière, pour le même marché qu’on maintient le moins ouvert possible à d’autres sons), ce qui implique, le plus possible, de faire barrage médiatique contre tous ceux qui ont quelque chose d’un peu plus subtil à proposer.
Malgré les effets d’annonce, il n’y a donc pas de véritable politique culturelle dans ce pays. Tout juste peut on se faufiler encore dans les interstices de la structure qui protège ceux qui ont déjà bien plus que le nécessaire tout en ne fournissant même pas le minimum syndical en matière de création. Tout juste peut on profiter des concessions que doit bien faire cette structure pour ne pas avoir l’air totalement égoïste. Cela n’enlève rien au fait qu’elle ne fonctionne que pour elle-même, et que le monde de l’éducation doit se contenter de ce qu’on veut bien lui laisser. Impossible par exemple, en dehors du dispositif Lycéens au cinéma, de proposer aux élèves de voir des films récents.
On ne sait pas trop, dès lors, comment ne pas voir quelque chose comme un espoir lorsqu’on voit des élèves s’échanger des dvd dont on voit bien qu’ils les ont gravés eux même, ou quand on constate qu’ils sont obligés de trier dans les dizaines de gigaoctets de leurs lecteurs mp3 déjà remplis, alors qu’il est clair qu’ils n’ont pas les moyens économiques de payer ces masses de données. Plus ils échangent, plus ils multiplient les chances de croiser des formes nouvelles, et plus ils s’instruisent. On regrette juste que cette culture soit en permanence la chasse gardée du marché, parce qu’il ne vise que la standardisation des goûts. L’école devrait pouvoir accompagner ces échanges, les orienter, les éclairer parfois tout en les laissant libres de cheminer parfois par des sentiers de traverse. Pour le moment, la seule ouverture à ce genre de stratégie, c’est Ciné-Lycée, que votre serviteur commence à expérimenter, et dont il donnera des nouvelles dès qu’il sera en mesure d’en tirer quelque enseignement.
Mais de toute évidence, c’est toujours dans la marge des projets gouvernementaux qu’une éducation véritable peut trouver des espaces pour se réaliser avec un peu d’ambition. Même si ce sont de véritables opportunités, le fait qu’il faille les saisir comme autant de zones d’autonomie dont on sent la fragilité et le caractère temporaire ne fait que mettre en évidence à quel point ce qui se situe en deçà de cette marge se trouve loin d’une véritable volonté de transmission de culture et de valeurs.
En illustration le Philosophe faisant lecture du système planétaire, de Joseph Wright (1776)
Tiens, juste une grosse citation de Didier Lestrade, qui entre deux tailles de rosiers, deux récoltes de graines à partager, met en ligne un matériel, issu de ses travaux, qui constituera, j’en suis sûr, pour peu qu’on prenne soin de le maintenir hébergé, protégé, et disponible, un témoignage précieux sur la vie de ceux auxquels pourraient s’appliquer le beau titre du beau livre de James Agee et Walker Evans « Louons maintenant les grands hommes« . Quel que soit l’angle sous lequel on regarde ces documents, on ne peut qu’y voir un héritage, du genre de ceux qui rappellent une dette que, pour ma part, je ne saurais même pas payer.
Récemment, il republiait la préface de son livre, Cheikh, et on y trouve les lignes suivantes :
« Pour ma part, j’ai appris que nous étions tombés dans un cul de sac culturel et social avec les premiers mois du XXIème siècle. J’ai réalisé que je gagnais trop d’argent. Je sais qu’en ces temps de précarité sociale, c’est un aveu difficile à faire, mais telle est la réalité. Sans les chercher, les propositions d’articles se faisaient plus nombreuses, la bulle Internet entraînait des collaborations incessantes. Je voyais bien que chaque année ma déclaration d’impôt augmentait sans effort. Je me trouvais à encaisser quatre salaires différents et le dernier en date, pour le site Internet de Samsung, me posait des problèmes de conscience. Toutes les semaines, j’écrivais en effet une chronique musicale qui n’était même pas relayée sur le site. Personne ne la lisait parce qu’elle était invisible. Ce travail trop facile était rémunéré généreusement, et je n’avais aucun contact avec les personnes qui m’employaient. Ce qui n’était pas sans me surprendre. Ma vie ayant été assez écartée de la richesse, je trouvais étrange une telle proximité avec le gâchis. Si une entreprise était assez folle pour me demander des textes qui ne seraient jamais lus, c’était son problème et, de toute façon, je ne participais qu’à la toute dernière étape d’une longue chaîne de gaspillage. Pourtant, un an plus tard, quand la récession survint, je l’accueillis avec soulagement. Écrire pour des lecteurs virtuels me rendait triste, je n’avais aucune envie de plaire. Il se trouve aussi que, parallèlement, j’ai failli perdre mon emploi à Têtu à cause d’une dispute interne sur le bareback. Je m’étais en effet révolté contre une interview de Guillaume Dustan dans le magazine que j’avais créé ; si bien que pendant six mois, mon nom fut absent de l’ours. Ma collaboration était entre parenthèses. Il est donc devenu évident que mon métier de journaliste, plutôt protégé auparavant, serait l’un des premiers menacés par la crise sociale. Entre les déclarations d’impôts précédentes et mes nouveaux revenus, je constatais la nette dégringolade. J’ai alors commencé à me dire que cette situation nouvelle nécessitait une adaptation rapide.
J’ai vite réalisé que je trouvais du plaisir à ne plus dépenser mon argent pour acquérir les choses obligées qu’un citadin se doit d’avoir. Étrangement, j’éprouvais même une certaine fierté à ne rien dépenser pendant un mois, voire plus. Ce qui était nouveau, l’économie m’ayant toujours été imposée, ayant toujours couru après des dettes impayées d’imprimeurs, des retards de loyer, des vacances difficiles à boucler. Finalement, j’ai décidé de gagner moins d’argent. Et en l’espace de quatre ans, de gré ou de force, je suis parvenu à réduire mes revenus et à payer moins d’impôts. L’autarcie me tentait. Vivre avec le minimum, tout en chassant de mon esprit la frustration de ne pas avoir ce que les autres possèdent, quelle idée intéressante. Pour un individualiste citadin qui avait passé les vingt-cinq dernières années à Paris, la liberté n’était pas le pouvoir de dépenser plus, mais l’autosuffisance préméditée. Alors, je suis parti de la capitale vivre dans un minuscule village de Normandie, sachant que cet isolement serait à la fois une parade face aux attaques que je recevrais, forcément, en raison de mon engagement militant sur le sida, la prévention, la sexualité des gays en général, mais aussi un moyen de réduire encore plus mes sources de revenus parce que la vie à la campagne ne facilite pas les interviews et les reportages. Heureusement, on dépense moins dans un petit village qu’à la ville. Je refusais des propositions d’articles trop alimentaires. Pour être complètement libre d’exprimer ce que je voulais dire, il fallait que j’apprécie en outre la solitude sentimentale qui m’était imposée. Cette liberté, je le comprends aujourd’hui, est la base de mon expression car, à quarante-huit ans, je pense être parvenu à me protéger de toutes les pressions, politiques ou financières. Personne ne me regarde vivre. J’ai réalisé mon rêve : travailler moins pour me consacrer à une passion un peu incomprise, sûrement incongrue, la nature.
Il y a un an, je suis parvenu à un niveau plancher de mon imposition fiscale : 138 euros par mois. J’avais réussi, j’étais content, mais je n’ai pas osé en parler autour de moi. Avec toutes ces personnes se disant précaires, il n’est pas malin de claironner qu’on est arrivé à réduire ses revenus. J’ai fini par le mentionner, plusieurs mois plus tard, à un ami. Je lui disais que c’était sûrement grâce à cette maison, dont le loyer est le tiers de ce celui que je payais à Paris pour une surface deux fois plus grande. C’est alors qu’il s’est exclamé : « C’est formidable, tu vis comme Henry David Thoreau ! ». Je n’ai pas eu honte de répondre : « Henry qui ? ». Il s’est moqué de moi : « Mais c’est un des écrivains américains les plus importants du XIXème siècle ! ». Deux jours plus tard, je recevais « Walden ». Je n’ai toutefois pas pu lire cet ouvrage tout de suite. Il me suffisait, en effet, d’en feuilleter les pages pour ressentir une stimulation mêlée d’une méfiance presque angoissante : ce livre était trop fort, il reflétait d’une manière trop parfaite ce que je vivais depuis mon départ, sans le savoir. » (Ddier Lestrade, Cheikh; préface, le texte intégral peut être lu ici : http://didierlestrade.fr/about-me/livres/cheikh-journal-de-campagne/article/preface-de-cheikh)
Au train où vont les choses, on peut présumer que d’ici quelques temps (les choses vont si vite qu’on n’ose plus écrire « d’ici quelques années »), de tels propos seront considérés comme terroristes : affirmer ainsi qu’on puisse revenir à une certaine forme de simplicité dans la consommation, qu’un mois puisse être vécu sans dépenser d’argent, oser rappeler, comme il le fait ici qu’un téléphone portable n’est pas une prothèse remplaçant un quelconque organe naturel absent ou déficient chez l’homme, et qu’on peut donc fort bien s’en passer, voila qui pourrait inciter les citoyens à développer des comportements qui ne favoriseraient pas le dieu Croyance, et mettraient en péril l’équilibre de nos comptes communs (sans qu’on sache vraiment si c’est parce que les belles activités commerciales alimentent la communauté, ou si c’est que leurs pertes sont en fait systématiquement épongées par la collectivité, leur permettant finalement d’investir sans risque).
Et de fait, on ne peut qu’admettre les liens patiemment tissés entre nos addictions consuméristes et le financement du bien commun. Pour dire les choses crûment : comportons nous tous comme Didier Lestrade le fait dans cet extrait, tirons nous cultiver notre jardin, ne nous soucions plus de gagner un fric désormais inutile, oublions d’aller acheter des trucs, rien qu’un mois, et c’est toute l’économie qui s’effondre, avec en otages premiers, tous ceux qui bénéficient de la solidarité nationale, c’est à dire avant tout ceux qui en ont besoin, puisque ce sont les financeurs qui sont aussi les décideurs, et qu’au moment de choisir entre leurs pieds, et ceux des autres pour y tirer une balle, ils se souviennent qu’être riche, ça doit permettre, pour commencer, de ne pas souffrir (les pauvres, eux, sont habitués).
Publier ce qu’écrit Didier Lestrade ici, si ça devait convaincre ne serait ce qu’une minorité des consommateurs actuels, remettrait tellement de choses en question (les rapports de force employeurs/employés, les rapports de force employés/chômeurs, l’immobilier urbain, la grande distribution, etc.) qu’on pourrait y voir une menace majeure pour tous ceux qui ont quelque chose à gagner dans les choses telles qu’elles sont déjà, et qui n’auraient qu’à perdre à toute forme de changement. Désigner ces propos et ces idées comme terroristes, c’était déjà, finalement, le sens caché des inquiétudes faites à l’auteur supposé et à l’éditeur avéré de « L’insurrection qui vient » : inciter à prendre du recul vis à vis de à quoi nous devons, sans réserves, adhérer, et remettre ainsi en question des intérêts bien compris.
Lestrade et les adeptes de la vie simple manquent ils de réalisme ? Selon les structures économiques qui sont les nôtres, il n’y aurait aucun doute à ce sujet. Mais il est aussi possible d’émettre l’hypothèse selon laquelle ce sont les structures qui alimentent le bien commun qui sont irréalistes, dans la mesure même où elles rendent nécessaire une consommation déraisonnable, et s’accompagne d’une répartition des « bénéfices » de cette frénésie qui, de toute évidence, sont conçus pour être injustes.
C’est finalement bon signe : il suffirait que ceux qui commencent à saisir l’inanité de nos comportements commerciaux (et je sais à quels sarcasmes je m’expose en écrivant de telles choses !) tout en étant conscients de la nécessité de financer le bien commun et le progrès sous toutes ses formes pour que de nouvelles formes véritablement politiques apparaissent. Et mine de rien, plus je le lis, plus il me semble que peu à peu, c’est le genre de rencontre qui se pratique, tranquillement, discrètement mais efficacement sur www.minorites.org . Je ne saurais trop conseiller de s’y rendre, d’y lire, et d’y écrire (et de nouveau, il y en a qui, s’ils lisent ça un jour, pourront déverser sur moi des bacs à compost entiers de sarcasmes !)
Ah ! La préface de Cheikh se conclue sur Thoreau. Ca trace quand même comme une perspective, non ?
Work in progress par excellence, voici la version complétée de la liste de ressources utile à ceux qui souhaiteraient creuser un peu intellectuellement ce à quoi ils consacrent tant de temps. Des sources incontournables ont été ajoutées, tant parmi les livres que parmi nos amis les films. Ca se passe là : C’est pas du travail (mise à jour).
Pour ceux que ça interpellerait un peu « quelque part », cette idée de rémunérer, même collectivement, les élèves pour venir en cours, il y a moyen de creuser la question ici même (et, oui, un autre monde s’ouvre soudain).
On remarquera, pour compléter ce lien, qu’accessoirement, cette mesure dont on n’imagine pas une seconde qu’elle puisse être universalisée (ce qui, compte tenu du fait qu’elle consiste, tout de même, à financer des projets dont l’intérêt est individuel (passer le code, faire un voyage…, en fait une mesure profondément injuste, puisque certains élèves, et pas d’autres, en bénéficieront, qui plus est, les moins méritants, puisqu’il s’agit de ceux qui, si on le paie pas, ne viennent pas; pendant ce temps, d’autres établissements continueront à faire des demandes avortées pour avoir une connexion internet en état de marche, la possibilité de faire des photocopies en quantité suffisante, un surveillant de plus, sans succès), pas plus que les autres (souvenez-vous, les portiques détecteurs d’armes à l’entrée des établissements scolaires, les profs qui auraient le droit de fouiller les cartables, on en passe, et il y en aura certainement des meilleures à venir), a pour principale vertu le fait qu’elle n’est qu’une opération de communication inversée, telle qu’en deviennent spécialistes les ministères dès l’instant où ils ont en charge un secteur qu’ils ont pour objectif de démanteler. En effet, si on traduit la mesure en langage de parents d’élève, on comprend ça : si on en est au point où il faut payer les élèves pour qu’ils aillent en cours, ça en dit long sur le n’importe quoi qui règne sur les lycées publics. Si on peut mettre un peu d’argent de côté, mieux vaudrait le dépenser auprès d’un groupe privé qui accueillera notre enfant dans une toute autre ambiance. A force, cette image que donne de l’enseignement public ceux-même qui en ont la responsabilité constitue, pour les enseignants, un boulet bien plus lourd à tracter que l’absentéisme pourtant effectivement massif des élèves.
Répondre à ce problème galopant de cette manière, c’est s’en tirer à bon compte, puisque ça permet de ne pas poser les véritables problèmes dont l’absentéisme n’est que le symptôme : quelle est la valeur des études dans un monde où tout doit être rentable ? Pourquoi aller à l’école pour prendre des cours de littérature lorsque le Président de la République a lui-même affirmé que pour être caissière, ça ne servait à rien de lire ? Quel métier, d’ailleurs, réclamerait qu’on lise ? Pourquoi aller dans un lieu qu’on a dédié à la préparation à l’emploi si, en fait, d’emploi, il n’y a pas ? L’école a t-elle pour mission de préparer à l’emploi ? Ou bien devrait on plutôt lui reconnaître comme objectif de préparer à ne pas travailler (la proposition est, pour ma part, tout à fait sérieuse, c’est même, il me semble, l’une des plus sérieuses qui puisse être faite) ? Comment contribuer à faire la promotion de la gratuité dans un monde qui ne reconnaît comme valeur que ce qui peut se transformer en marchandise ? Comment faire de l’école un sanctuaire, protégé des règles relatives des religions comme des mécanismes du tout économique ?
Autant de questions qui n’ont plus aucun sens si on paie les élèves, puisqu’elles ont toutes trouvé une réponse dans cette décision démagogique : la plus séduisante qui soit, et elle a bien besoin de séduire, car elle est tout simplement fausse.
Accessoirement, on peut tirer de cela des enseignements sur des dégâts collatéraux. En particulier, puisque la mesure vient d’une des incarnations de l’ouverture du gouvernement (mais tout casting, aujourd’hui, doit être ouvert), Martin Hirsch, dont certains avaient pu penser, il fut un temps, que son coeur portait à gauche, on comprend mieux le principe selon lequel des personnalités inattendues peuvent être, en réalité, parfaitement sarko-compatibles : c’est que même le coeur sur la main, elles n’envisagent les relations humaines que sous l’angle de l’économie. Ainsi, tout problème se ramène à une question de rémunération. Outre le fait que c’est la politique la plus coûteuse qui soit, on remarquera que c’est aussi celle qui peut le moins porter le nom de « politique ». Sur la stricte question de l’éducation, cette tendance aura pour simple conséquence de rompre pour de bon le lien de transmission qui peut exister entre une génération et une autre. Et on va apprendre à nos successeur une chose qui n’était jamais venue à l’esprit de quiconque : vendre leur propre avenir. A terme, on peut même imaginer le chantage suivant, effectué à des adultes encore conscients de la nécessité de la transmission : « nous savons que nous devons apprendre de vous tout ce qui permettra de préparer ceux qui nous succéderons à leur prise en charge du monde. Maintenant, si vous voulez que vos petits-enfants soient instruits à leur tour, par nous, il va falloir nous payer. Sinon, on ne suivra pas votre enseignement. Prendre en otage ses propres enfants, voila ce à quoi nous n’avions même pas pensé.
Pourtant, finalement, cette génération ne fera rien de plus qu’accomplir consciemment ce que nous avons fait avec elle de manière obscure : reporter sur la génération suivante les conséquences de ses propres actes. Nous lui donnons simplement l’occasion de se faire, au passage, un peu d’argent de poche. C’est dans la logique des choses.
En illustration, pour ceux qui ne connaîtraient pas, deux vignettes extraites de la splendide série de manga intitulée GTO, ce qui signifie, pour les non-initiés, Great Teacher Onizuka. A bien y réfléchir, je me dis que les rapports prof/élèves sont, dans cette fiction, bien que discutables, moins malsains que ce qu’on tente de nous imposer en douce. Plus essentiellement, là, je fais le malin à connaître cette série. Pourtant, si je l’ai rencontrée, c’est parce qu’un de mes élèves, il y a de cela bien longtemps (on s’fait vieux !), me la signala et m’en prêta même des exemplaires. A ma connaissance, il n’était pas payé pour le faire. A ma connaissance, il n’attendait pas de l’être. Il y a des choses qui relèvent de ce type de partage qui ne se calcule pas en division d’un bien en autant de parts qu’il y a de connaisseurs, mais en multiplication magique du bien, et en élévation mutuelle. Il fut un temps, l’enseignement relevait de cette logique. D’un point de vue marchand, cela n’a aucun intérêt. Et pourtant, ceux qui participent à cet échange savent bien qu’il y a là quelque chose qui est au delà de toute valeur mesurable. Et pour ma part, ces moments d’échange me semblent se situer bien au delà de ce pour quoi l’éducation nationale me rétribue. Profitons de cela, ça pourrait ne plus durer.
Tiens, toi, élève qui a ce texte de Bergson à commenter, puisqu’il est souvent confié aux bons soins des lycéens, copie colle donc ce qui suit, ça devrait intéresser ton prof. Puisque maintenant on ne peut pas donner un boulot à faire à des élèves sans qu’une proportion non négligeable aille copier à droite à gauche des commentaires déjà fait, autant jouer du phénomène et tenter un retour de l’exercice à l’envoyeur, histoire de faire bouger les lignes (c’est la mode semble t-il) du commentaire là où la pensée prétend se faire. Et je ne pouvais pas trouver mieux, pour inaugurer cette rubrique nouvelle, qu’un texte sur le machinisme, parce que les plus inconscients des utilisateurs de cette section du blog seront eux-mêmes passablement mécanisés et cette section a pour but avoué d’agir elle même comme une machine.
« Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l’accuse d’abord de réduire l’ouvrier à l’état de machine, ensuite d’aboutir à une uniformité de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l’ouvrier un plus grand nombre d’heures de repos, et si l’ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu’aux prétendus amusements qu’un industrialisme mal dirigé à mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu’il aura choisi, au lieu de s’en tenir à celui que lui imposerait, dans des limites toujours restreintes, le retour (d’ailleurs impossible) à l’outil, après suppression de la machine. Pour ce qui est de l’uniformité du produit, l’inconvénient en serait négligeable si l’économie de temps et travail, réalisée ainsi par l’ensemble de la nation, permettait de pousser plus loin la culture intellectuelle et de développer les vraies originalités. »
Bergson. « Les deux sources de la morale et de la religion« , chapitre IV, page 327 (1932)
Si le partage du travail a toujours fait l’objet d’un débat complexe au sein de l’humanité, l’avènement de la société industrielle a encore changé les éléments du problème, en proposant en apparence de faire bénéficier à tous de ce que l’industrialisme sait faire de mieux : des produits. A la différence de l’esclave qui demeure étranger aux biens qu’il produit, puisqu’il ne peut pas les consommer lui même, l’ouvrier est censé pouvoir participer à la société de consommation qu’il sert. Ce que le travailleur a gagné entre temps, c’est la possibilité d’intégrer pleinement le cycle production/consommation dont il était auparavant exclu. Sa vie semble dès lors ne plus s’arrêter à la porte de la manufacture, puisque sorti de l’usine, il peut se rendre dans les centres commerciaux où les biens qu’il a produits sont à sa disposition. D’ailleurs, c’est sur le front de ses insuffisances qu’on attaque d’habitude le machinisme, car il aliénerait encore trop les hommes et il uniformiserait excessivement la production. C’est pourtant pour ses bienfaits que Bergson va jeter sur la production assistée par les machines un regard critique, car contrairement aux apparences, il ne libérerait le temps du travailleur qu’en surface, le contraignant en fait en profondeur, et de manière d’autant plus insidieuse que cela se fait sous le voile du plaisir. C’est donc à une certaine logique du travail que s’attaque ici Bergson. L’étude du texte réclame donc qu’on analyse plus précisément la valeur qu’il reconnait au travail, et les perspectives qu’il trace ici face à l’être humain.
La première qualité de ce texte est la manière dont il nuance lui même son propos. Ainsi, les thèses auxquelles il se confronte trouvent au sein de ce court passage la place d’être nettement évoquées, suffisamment pour qu’on en comprenne les mécanismes et les insuffisances. Ainsi, le premier mouvement du texte est il consacré aux critiques classiques du machinisme, que Bergson va exposer, non sans avoir d’emblée précisé qu’elles ne visent pas l’essentiel du problème. Car, après tout, que reproche t-on à la production machinique ? Deux choses : elle transformerait l’homme en machine, et elle injurierait le sens esthétique en uniformisant sa production. Ces deux attaques sont, on va le voir, simultanément justes et pourtant inessentielles.
Tout d’abord, la machine transformerait l’homme en machine. Quiconque a déjà vu les Temps modernes saisit de quoi il s’agit : Implanté au sein de la chaine de montage, l’ouvrier n’est plus qu’un rouage parmi d’autres, dont la fonction ne lui est réservée que pour deux raisons : soit parce qu’on n’a pas encore réussi à faire effectuer sa tâche à une machine, ce qui ne saurait tarder, soit parce qu’en tant qu’ouvrier il coûte moins que son équivalent machinique (plus les salaires baissent, et moins il y a de machines dans les usines, leur rôle étant alors avant tout de maintenir un certain rythme de production en contraignant mécaniquement l’ensemble de la chaine, humain y compris (et avant tout : que contraindre d’autre ?). A un niveau plus élevé, on notera cependant un autre phénomène se déployant à plus large échelle et dépassant la zone d’influence de la seule usine : la machine correspond à une certaine logique, qui est celle qui se développe en occident à partir du dix-septième siècle. Le prophète de cette logique, c’est Descartes qui, fasciné par les automates, annonce un homme devenu « comme maître et possesseur de la nature », libéré du labeur par les machines travaillant à sa place. Le monde s’est depuis découvert technophile, et la machine est la meilleure incarnation de l’esprit de ce temps : rationalisation optimisée, rendement maximal, efficacité instaurée comme premier critère d’évaluation, total pragmatisme, tel est le portrait que trace, par exemple, Heidegger, d’une technique qui dévoile le monde comme matériau mis à disposition pour nos actions, mais en camoufle le caractère énigmatique (c’est bien beau de savoir qu’on peut fabriquer des ailes de twingo qui vont résister aux chocs grâce à des matériaux synthétiques très ingénieux, mais le véritable sujet de sidération ne serait il pas dans le simple fait qu’il y a de la matière à transformer ? Pourquoi y a t il quelque chose plutôt que rien ? Voila bien une question qui ne relève pas de la technique, et à laquelle, malgré tout, il pourrait être intéressant de s’arrêter quelques temps. Question essentielle, et pourtant délaissée, précisément parce qu’elle n’entre pas dans le circuit fermé de la rentabilité, on pourrait même craindre que, posée trop sérieusement, elle le ralentisse. Devenu essentiellement calculateur, l’homme vise désormais les mêmes objectifs que la machine, en laquelle il rêve de se transformer : performances, rapidité, aptitude au gain, puissance, force, compétences, ce seront les critères sur lesquels on évaluera les choses et les hommes, à partir du moment où le progrès sera le leitmotiv de l’humanité unie sous la bannière mondialisée de la croissance. Gunther Anders demeure l’un de ceux qui aura le mieux décrit ce mouvement par lequel l’homme devient peu à peu, de manière consentie, machine (et si tu n’es pas tout à fait devenu une machine, lycéen en mal de commentaire tout fait, tu devrais piger tout seul qu’il n’est peut être pas tout à fait judicieux de recopier tel quel toute la citation qui suit… ni cette parenthèse, d’ailleurs. Tu peux en revanche le lire, même si tu ne trouves pas ça très efficace ou rentable. De toutes façons, tu as été attiré ici par l’efficacité machinique des moteurs de recherche, on va juste te rappeler qu’une machine peut être un piège, et ce blog est de plus en plus conçu comme une machine. A toi de voir si tu poursuis ta copie…) :
« Ce que je veux désigner – je sais que cette thèse peut paraître aventureuse – Notre monde actuel, dans son ensemble, se transforme en machine, qu’il est en passe de devenir machine.
Pourquoi sommes nous en droit d’avancer cette thèse exagérée ?
Pas simplement parce qu’il y a aujourd’hui tant d’appareils et de machines (politiques, administratifs, commerciaux ou techniques), ou parce qu’ils jouent un rôle tellement puissant dans notre monde. Cela ne justifierait pas cette désignation. Ce qui est décisif, c’est quelque chose de plus fondamental, lié au principe de la machine – et c’est sur ce principe-là qu’il nous faut revenir maintenant. Car il contient déjà les conditions dans lesquelles le monde entier devient machine. Quel est le principe des machines ? Performance maximale. Et c’est pourquoi nous ne devons pas nous représenter les machines comme des objets insulaires, isolés, par exemple selon le modèle des pierres qui ne sont que là où elles sont et demeurent donc encloses dans leurs limites physiques, chosales. Comme la raison d’être des machines réside dans la performance maximale, elles ont besoin, toutes autant qu’elles sont, d’environnements qui garantissent ce maximum. Et ce dont elles ont besoin, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire « impérialiste », chacune se crée son propre empire colonial de services (composé de transporteurs, d’équipes de fonctionnement, de consommateurs, etc.). Et des ces « empires coloniaux » elles exigent qu’ils se transforment à leur image (celle des machines) ; qu’ils « fassent leur jeu » en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu’elles ; bref qu’ils deviennent, bien que localisés à l’extérieur de la « terre maternelle » – notez ce terme, il deviendra pour nous un concept-clé – co-machiniques. La machine originelle s’élargit donc, elle devient « mégamachine » ; et cela non pas seulement par accident ni seulement de temps en temps ; inversement, si elle faiblissait à cet égard, elle cesserait de compter encore au royaume des machines. A cela vient s’ajouter le fait qu’aucune ne saurait se rassasier définitivement en s’incorporant dans un domaine de services, nécessairement toujours limité, si grand soit-il. S’applique bien plutôt à la « mégamachine » ce qui s’était appliqué à la machine initiale : elle aussi nécessite un monde extérieur, un « empire colonial » qui se soumet à elle et « fait son jeu » de manière optimale, avec une précision égale à celle avec laquelle elle même fait son travail ; elle se crée cet « empire colonial » et se l’assimile si bien que celui-ci à son tour devient machine – bref : aucune limite ne s’impose à l’auto-expansion ; la soif d’accumulation des machines est inextinguible. Dire que, ce faisant, elles repoussent à la marge, comme des éléments nuls et sans valeur, tous les morceaux de monde qui ne se soumettent pas à la co-machinisation exigée par elles ; ou qu’elles expulsent et anéantissent comme des déchets ceux qui, inaptes au service ou rebelles au travail, ne songent qu’à musarder, menaçant par là de saboter l’extension du domaine de la machine -dire cela, donc, peut paraître une banalité, mais c’est précisément la raison pour laquelle nous devons le souligner. car il n’est rien de plus funeste, rien qui soit plus sûrement susceptible de garantir l’absence de conscience du principe machinique, que la banalisation déjà effective de cette absence de conscience : ce qui passe pour une banalité, on n’y prête pas attention : et ce qui ne retient pas l’attention est accepté sans contestation.
Naturellement, ce processus de co-machinisation ne se déroule pas seulement comme le combat des machines contre le monde, mais toujours, à la fois, comme leur combat pour le monde, donc comme une lutte concurrentielle que les machines avides de butin mènent les unes contre les autres. Toutefois, qu’elles mènent leur combat constamment sur deux fronts ne diminue en rien la clarté de l’objectif final. Dès le début, cet objectif final s’appelle « conquête totale » et continuera de s’appeler ainsi. Ce que souhaitaient les machines, c’est un état où il n’y aurait plus rien qui ne soit à leur service, plus rien qui ne soit « co-machinique » : ni « nature », ni « valeurs supérieures » et (puisque nous ne serions plus pour elles que des équipes de service ou de consommation) ni nous non plus, les humains.
Ni elles non plus, même elles. Et j’en viens ainsi à l’essentiel, au concept de « machine mondiale ». Que veux-je dire par là ?
Supposez par exemple que les machines aient réellement réussi à conquérir intégralement le monde, aussi intégralement que, à une échelle moindre, la machine d’Hitler avait conquis l’Allemagne : donc de telle sorte qu’il ne resterait plus rien qu’elles et leurs semblables, rien qu’un gigantesque parc à machines intégralement « mises au pas ». Qu’adviendrait il, dans ces conditions, de ces différents exemplaires de machines ?
Nous devons considérer deux choses :
1) que sans auxiliaire, aucun de ces exemplaires ne pourrait fonctionner, car se mettre en branle d’elle même ou se nourrir de soi-même, aucune machine n’en est capable, si élevé que soit son niveau d’automatisation;
2) que parmi les auxiliaires qui seraient à la disposition de ces exemplaires, il n’en subsisterait aucun qui ne soit déjà lui-même machine – bref : ils seraient tous dépendants les uns des autres, ils seraient de bout en bout contraints d’avoir recours à leurs semblables : tandis que chacun, vice versa, devrait essayer d’aider ses semblables à fonctionner le mieux possible.
Mais à quoi consisterait cette réciprocité ?
A quelque chose d’extraordinairement surprenant : en effet, comme tous fonctionneraient en un parfait engrenage, les exemplaires particuliers ne seraient plus des machines. Mais quoi ? Des pièces de machines. – A savoir, les pièces mécaniques d’une seule et même gigantesque « machine totale » dans laquelle ils auraient fusionné.
Et à quoi cela conduirait-il encore ? Que serait cette « machine totale » ?
Réfléchissons encore : des pièces qui ne lui soient pas intégrées, il n’en existerait plus. Des restes qui se soient maintenus en dehors, il n’y en aurait plus. Donc, cette machine totale ce serait – le monde.
Et nous voici maintenant près du but. Pour y arriver, nous n’avons guère qu’un pas à faire; il suffit d’inverser la phrase : « Les machines deviennent le monde ». Inversée, elle donne : « Le monde devient une machine« . »
Gunther Anders – Nous, fils d’Eichmann; rivages, P.91 sq.
Il y aurait donc bel et bien pour l’homme un mouvement de mécanisation qui le conduit à devenir lui même, et en profondeur, machine. Et cela concernerait tous les êtres humains, et non les seuls ouvriers amenés à travailler sur les chaines de montage. Si dans l’exposition d’Anders cela semble prendre la forme d’une guerre, nous verrons plus loin que Bergson voit ce processus de manière beaucoup plus plaisante, et donc plus insidieuse.
Mais un second reproche est fait au machinisme, c’est le caractère uniforme de ses productions, qui heurterait notre sens esthétique. Remarquons tout d’abord la logique qui permet une telle affirmation, au delà de l’observation (qui serait ici encore trompeuse) : les machines sont mises au service d’une production en chaine. Celle-ci ne peut pas avoir la souplesse de la production artisanale; aussi doit-elle viser la production en série d’objets identiques, et ce en grandes quantités. La règle du jeu était donnée dès les premiers tours de chaine de montage : Ford vendait sa model T en ironisant : on pouvait la choisir de n’importe quelle couleur, pourvu que ce fut le noir, seule teinte proposée sur le nuancier de l’optimisation industrielle. On voit là la première raison de l’uniformité de la production machinique. La seconde est due au fait que cette production doit être écoulée. Or, si la production est massive, il est nécessaire que les ventes le soient aussi. Dès lors, avant tout lancement industriel, il faut être certain que ce qu’on va produire trouvera preneur. Le mieux est dès lors de produire ce qui a déjà un public, en jouant soit sur le prix de vente, soit sur le fait que le marché n’est pas encore saturé, soit sur le « plus » qui va permettre de convaincre des acheteurs déjà conquis par un autre produit à succès, qui vont simplement trouver là une raison supplémentaire d’acheter. On comprend dès lors que c’est le marketing qui, dès la conception des objets, décide des formes et des caractéristiques essentielles, qui tendent donc à se ressembler fortement. Enfin, plus fortement encore, si la diffusion doit être massive pour être rentable (et il s’agit bien de ne pas se contenter de la seule rentabilité, mais de viser la plus grande rentabilité possible), alors les goûts doivent être, eux aussi uniformisés. C’est ainsi qu’à tous points de vue, (esthétique visuelle, gastronomie, design sonore, etc.) on doit faire passer une différenciation minimale pour un exotisme radical, tout en interdisant les formes qui pourraient ne pas plaire universellement. Cela passe par une éducation parallèle à l’école, qui emploie des moyens plus massifs et beaucoup plus efficaces que celle-ci, et qui ne se prive pas, le cas échéant, de dénigrer le milieu scolaire comme étant celui dans lequel on n’apprend que des choses qui ne servent à rien. Le principe est désormais suffisamment efficace pour qu’il se soit subordonné les services de chefs d’Etat eux mêmes, et qu’ils obtiennent d’eux des programmes politiques qui servent les intérêts de la seule industrie. Désormais, les goûts seront d’autant plus planétaires qu’on encouragera des nationalismes de plus en plus abstraits, puisque tout le monde veut en fait les mêmes écouteurs blancs, les mêmes voitures allemandes, la même viande de boeuf entre deux tranches de même pain, des boissons gazeuses identiques, des jeans similaires (des jeans, en somme), et la même musique lounge, qui semble persuadée d’etre partout aussi dépaysante.
C’est dans ces deux critiques que tiennent les principaux arguments de ceux qui s’opposent à l’industrialisme. On a vu qu’ils sont valables, au sens où ils concordent avec certains aspects de la réalité. Mais il faut aussi s’en méfier : l’industrialisme pourrait tout à fait leur donner réponse sans changer d’un iota sa propre perspective de fond. Par exemple, on pourrait imaginer enlever totalement les hommes des chaines de montage, pour ne plus les soumettre au rythme déshumanisant des cadences élevées. C’est bien ce que la grande distribution va faire en éradiquant l’emploi de caissières d’hôtesses de caisse. De la même manière, les grandes marques peuvent se payer le luxe d’une adaptation superficielle aux particularismes locaux. C’est ainsi qu’on voit apparaître, de manière épisodique, des déclinaisons pittoresques des hamburgers, version raclette par exemple, dont on peut parier qu’elle est au menu aussi, à l’autre bout du monde, dans une recette identique, mais sous un nom plus autochtone. Si les réponses peuvent être à ce point superficielles, c’est que les objections le sont elles aussi excessivement. Il est donc nécessaire d’opposer à l’industrialisme une critique plus profonde, qui vise davantage l’essentiel.
C’est ce que Bergson se donne comme programme lorsqu’il reprend la main sur la réflexion. Et cette partie commence par une remarque importante : la production industrielle procure aux travailleurs un plus grand nombre d’heures de repos. Revenons aux espoirs que le père fondateur de l’industrialisme fondait sur la technique : il prévoit « l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent ». Si on comprend bien que derrière le mot « peine », c’est du travail qu’il s’agit, Descartes pronostique tout simplement la disparition du travail. En d’autres termes, depuis le 17ème siècle, on sait que le progrès technique permettra de voir le travail disparaitre. Voila un beau moyen de prendre le contrôle des populations, pour peu qu’on prépare un peu le terrain, matériellement et idéologiquement. En d’autres termes, plus les machines prendront en charge de tâches, et plus on sacralisera ces fameuses tâches afin de culpabiliser ceux qui ne les effectuent plus. Le principe est connu : le pouvoir, quand il est illégitime, passe le plus souvent par le fait de priver le plus grand nombre de quelque chose pour le monnayer ensuite sous la forme d’un chantage. C’est ainsi que c’est la même classe sociale qui n’eut de cesse pendant tout la phase d’industrialisation, de mettre en place les processus par lesquels on pourrait se passer des travailleurs, et qui décida ensuite de faire du même travail LE critère d’évaluation de l’humanité de chaque homme. Evidemment, un tel tour de passe passe serait impossible s’il ne s’appuyait pas sur un principe qui a l’air de tout, sauf d’une contrainte : la consommation et l’augmentation constante des besoins pressants. Car, finalement, qu’est ce qu’un « industrialisme mal dirigé » ? C’est une industrie qui est politiquement dirigée vers un objectif qui s’alimente lui même, et qui fait de la consommation une fin en soi. En d’autres termes, le travailleur est un peu moins qu’avant sur son lieu de travail, mais en contrepartie, il se trouve plus longtemps qu’avant au sein du circuit production/consommation.
Rappelons le principe de la production industrielle : elle se veut massive, et économiquement rentable (et si la production est industrielle, les profits doivent l’être aussi). Mais pour que cette production ait un sens, il faut que la consommation soit, elle aussi, massive. Ainsi, la participation du travailleur au cycle du profit de ceux qui l’emploient passe t-elle pas un temps de soi-disant repos qui est, de manière contrainte, amplement consacré à la consommation des biens produits. On le voit dans les périodes de crise que nous connaissons : le pire qui puisse arriver, c’est une baisse de la consommation. C’est pourquoi on prend grand soin de ne pas désespérer Billancourt, qu’on mesure l’indice de moral des ménages, et qu’on soigne l’aptitude à l’achat de manière à ce que cela ne détériore pas les profits, autrement dit en jouant sur les crédits. Dès lors, le repos promis n’en est pas vraiment un puisqu’une majeure part de ce temps doit être consacrée à la consommation de la masse des objets produits, ou à l’étude des stratégies qu’on mettra en oeuvre pour les consommer (lecture de comparatifs de voiture, recherche sur le net des prix les plus bas, consultation de forums pour être absolument certain d’être à la pointe de l’information concernant les sorties de nouveaux modèles…).
certes, nous envisageons ce temps de la consommation comme un temps de loisir. Pourtant, Bergson l’appelle « prétendus amusements ». C’est que si on peut nous contraindre au travail, il semble plus délicat de forcer à consommer. Pourtant, ce second temps de la vie des produits est tout autant nécessaire que celui de la production : dans la mesure où c’est tout notre édifice de civilisation qui semble tenir sur cet acte de consommation (qui n’est rien d’autre, rappelons le, qu’un acte de destruction), il est simplement hors de question que l’on cesse de consommer (on peut trouver étonnant, d’ailleurs, que l’incitation à l’arrêt pur et simple de la consommation ne soit pas aujourd’hui considéré comme le pire acte de terrorisme qu’on puisse imaginer; un tel acte serait pourtant l’un des plus destructeurs qu’on puisse aujourd’hui imaginer). En d’autres termes, il faut qu’on nous convainque de le faire, et ce dans une mesure qui est tout sauf naturelle, et ce sans que cela passe pour une contrainte, pour que le temps passé au travail soit orienté vers un point de fuite qui ressemble autant que cela se peut à la liberté. Ainsi, il faut que la consommation passe pour un amusement. Mais Bergson lève immédiatement le voile sur la nature de cet amusement : il est fictif. Pour comprendre ce passage, il faut se demander ce qu’est l’amusement. A proprement parler, s’amuser, c’est rester le museau en l’air, en somme, ne pas se préoccuper des affaires de ce monde, être insouciant. Dans l’amusement, il y a la légèreté des actes gratuits, effectués sans intention, pour la simple joie qu’il y a à les effectuer. En somme, l’amusement est par définition l’acte libre. La consommation n’appartient pas à cette catégorie. Elle n’est pas insouciante (elle constitue au contraire un souci puisqu’elle n’est jamais suffisante, et commercialement, elle doit être décevante pour qu’on doive continuer à consommer), elle n’est pas gratuite (elle est toujours d’ordre marchand) et elle ne procure pas la joie. En somme, il faut déguiser la consommation en jeu pour qu’on daigne y participer. En revanche, le déguisement est si efficace qu’on finit par l’oublier totalement. On ne voit plus le déguisement de caissière d’hôtesse de caisse quand on paie le contenu de son chariot, on ne voit plus le déguisement d’employé d’équipier dans le restaurant McDo dans lequel on s’alimente. Mieux encore, puisque la principale inquiétude, dans l’achat, c’est de voir son pouvoir d’achat diminuer, on va avant tout transformer la banque en cour de récréation. Ainsi, dans les publicités, la banque de crédit est un lieu où on chante, où on danse, en somme un lieu où on s’amuse. Tous ceux qui ont besoin d’argent savent pourtant bien que la banque est le dernier lieu dans lequel ils ont envie d’aller, et plutôt que l’humiliation de la quête, ils noteront le numéro vert indiqué dans telle encart publicitaire, dans telle revue destinée à ces gens là, souvent un journal de programmes télé, comme par hasard, qui leur permettra d’obtenir le crédit voulu, sans autre intermédiaire qu’une voix enregistrée et la touche * de leur téléphone. Comme dans un jeu.
Ainsi, le temps libre est un leurre puisqu’il doit être consacré à la face nord de la production des objets : leur destruction. Et comme, économiquement, on ne peut pas nous payer pour cela, on donne de la valeur à ce que nous détruisons en y mettant un prix, et cela nous amuse. Présenté ainsi, l’industrialisme perd beaucoup de son sens : il n’est plus au service de l’humanité, mais c’est l’humanité qui est à son service; il n’est plus un élément de la civilisation humaine, il est la civilisation à laquelle les hommes doivent parvenir à s’intégrer. C’est pour cette raison qu’il est désigné comme un « industrialisme mal dirigé ». En fait, il n’est pas dirigé du tout. Le profit réel de quelques uns et le profit espéré par tous les autres est évidemment à la racine de ce fonctionnement, mais ce premier moteur est lui même noyé dans le cycle de la marchandise, puisque l’argent ne sert qu’à se procurer autre chose, et il n’échappe à ce cycle qu’en s’achetant lui même, dans un beau larsen économique. Rares sont ceux qui ont comme projet de ruiner les autres, chacun ne veut finalement que son propre bien. Mais ce bien est finalement défini par avance comme un pouvoir de destruction jamais assouvi, et donc toujours plus massif. Amplement pulsionnel, ce mouvement pourrait assez bien être décrit par la psychanalyse comme pervers quand il est conscient, ou névrotique quand il ne l’est plus. Dans un cas comme dans l’autre, cette frénésie de production/consommation-destruction de la matière marchandisée ne fait l’objet d’aucun contrôle, et comme c’est cette fièvre qui est l’essence même de l’industrialisme tel qu’il est pratiqué, on peut le considérer comme « mal dirigé ».
Pour autant, était ce mieux avant, y a t-il un sens à retourner en arrière dans le monde pré-machinique ? Bergson coupe rapidement court à cette interprétation de son texte comme expression d’une sorte de nostalgie de l’artisanat ou de la manufacture. Ce retour est tout d’abord impossible (car l’apparition de la machine fait partie d’un certain ordre des choses, contre lequel on ne peut pas lutter, mais auquel il faut donner sens), mais il serait d’autre part inefficace, car ce qui est en jeu, c’est moins le recours aux machines que l’usage du temps qu’elles sont censées libérer qui est en cause. Ainsi, ce qu’il faut changer radicalement, pour Bergson, c’est cet usage, c’est à dire la manière dont le temps, or du monde de la production, est investi. Mais pour cela, il faut se détourner des « prétendus amusements ». S’il ne s’agit pas de travailler, mais s’il ne s’agit pas non plus de s’amuser faussement, c’est qu’il faut être dans le véritable amusement, c’est à dire ce que l’antiquité appelait le « loisir », ce temps libre de toute nécessité de production et de consommation, qu’on peut consacrer à autre chose qu’à ce cycle, cet « otium » qu’auncun neg-otium, même correctement déguisé en amusement, ne peut approcher. Quel emploi donner au temps libre ? Voila la question que pose l’industrialisme. Or la question n’est pas de trouver des occupations, mais de faire véritablement quelque chose qui permette d’échappe au cycle de la marchandise. Un acte libre qui ne se pulvérise pas dans la consommation de l’objet produit; on n’en devine que deux : aimer, et oeuvrer; c’est dans l’autonomie de la démarche créatrice que l’intelligence peut enfin pleinement se réaliser, parce que le geste est enfin libéré des deux formes de contraintes que l’on trouve dans le domaine de l’emploi : la nécessité d’une production dont le travailleur est dépossédé, et la nécessité de consommer ce qu’on détruira ensuite (ce qu’on détruit dès qu’on le consomme, en fait), et ce toujours plus, car cet ensemble n’est stable que dans la croissance. La seule perspective pour le travailleur, c’est de sortir totalement de ce cycle, et de s’éloigner de tout ce qui peut ressembler à de la marchandise.
Il s’agit donc avant tout de remettre les choses à leur juste place, plutôt que de céder à la tentation d’un abandon pur et simple de la production machinique. Après tout, celle ci a au moins deux avantages. Le premier est purement matériel, et Bergson l’évoque dans la dernière phrase de cet extrait : l’uniformité du produit, on peut s’y faire. On peut même considérer que pour ce qui est des produits dont la raison d’être est de satisfaire un besoin, l’uniformité ne pose pas de problème, puisqu’elle revient à enlever du produit tout ce qui en fait un fétiche. Après tout, serait il grave que nous nous brossions les dents avec le même dentifrice, que nous ayons un modèle de vélo pour tous, des couverts semblables, des cahiers, des stylos identiques ? Il y a sans doute un grand nombre de domaines où nous pourrions sans contrainte passer à une production générique; peut être même pourrait on y voir une forme de libération. Le monde en deviendrait il pour autant plus uniforme ? Certainement pas, nous allons le voir. Le second avantage, c’est que la machine libère du temps. Et si on cessait de produire pour détruire, elle nous en ferait gagner encore beaucoup plus. Même controversées, les thèses sur la croissance zéro, telles qu’elles ont été développées par le Club de Rome dans les années 70 demeurent sur ce point tout simplement logiques : une grande partie du temps de travail consenti sert à produire ce que nous nous devons de consommer ensuite, non pas parce que nous en avons besoin, mais parce que cette consommation justifie le temps que nous passons au travail. Certes, cela produit au passage un profit, puisqu’aucune vente ne se fait sans bénéfice, mais on sait bien que ce profit n’est pas partagé, et que la disparition des structures publiques fera qu’il le sera de moins en moins. La libération passe donc nécessairement par une redistribution de l’énergie vitale qui nous anime, pour l’appliquer davantage là où l’intelligence et la volonté est au pouvoir. Puisque les « vraies originalités » ne sont jamais du côté de la marchandise, il est nécessaire de cultiver un temps qui soit réservé au développement de cette intelligence. Un temps tel que celui que Rancière étudie dans sa Nuit des prolétaires, un temps que la classe ouvrière a su, à une époque, conserver, entretenir et préserver, sans doute avant que la bourgeoisie saisisse qu’elle devait se déguiser en classe moyenne pour tendre la main au monde ouvrier et l’inviter à son tour au salon de l’auto, chez les cuisinistes, les jardineries, les magasins de sport et les fabricants de pavillons de banlieue. Cette culture là, quasi disparue, est cette sphère de protection au sein de laquelle se cache ce qu’il reste encore de l’humain, si on veut bien penser que l’homme se trouve plus dans cette faculté que dans l’acte de production/consommation.
L’intérêt du texte de Bergson est donc d’ouvrir des perspectives dont il ne savait pas, en l’écrivant, qu’elles seraient quelques décennies plus tard, amplement occultées par le cholestérol économique. Pour autant, le texte demeure pertinent dans sa manière de cerner la colonisation du temps par une logique productiviste qui envisage tout ce qui n’entre pas dans son système comme un ennemi à abattre, le plus simple étant de le transformer en produit, en quinzaine commerciale, il n’y a désormais plus rien qui ne se vende. Même le black bloc fait recette en termes de look vestimentaire, rien ne sera épargné, tout passera au recyclage, tout sera finalement transformé en déchet. Mais en même temps, Bergson pointe ici l’échec qu’on espère provisoire de l’humanité face à ce qui devrait constituer ses véritables défis. Le développement de l’intelligence s’accorde mal avec une vie qui se consacrerait uniquement à la destruction plus ou moins consciente du monde dans lequel nous vivons. Le développement de l’esprit n’est pas possible si on ne lui accorde pas du temps, et si on lui demande d’être rentable, efficace et performant. Puisque nous sommes allés suffisamment loin dans le développement d’un style de vie qui se caractérise par l’absence de direction, la lecture de Bergson, ou la simple réflexion honnête, nous rappelle que nous ne sommes pas nécessairement des fêtards perdus dans un monde absurde. Il y a un progrès envisageable pour l’humanité, mais il faut en retrouver le sens; et cela prend du temps.
En prime, voici quelques lignes de l’introduction que Jacques Rancière écrit pour son livre « La nuit des prolétaires« . Ca devrait donner envie de lire la suite.
« Quels sont-ils ? Quelques dizaines, quelques centaines de prolétaires qui ont eu vingt ans aux alentours de 1830 et qui ont, en ce temps, décidé, chacun pour son compte, de ne plus supporter l’insupportable : non pas exactement la misère, les bas salaires, les logements inconfortables ou la faim toujours proche, mais plus fondamentalement la douleur du temps volé chaque jour à travailler le bois ou le fer, à coudre des habits ou à piquer des chaussures sans autre but que d’entretenir indéfiniment les forces de la servitude avec celles de la domination; l’humiliante absurdité d’avoir à quémander, jour après jour, ce travail où la vie se perd ; le poids des autres aussi, ceux de l’atelier avec leur gloriole d’hercules de cabaret ou leur obséquiosité de travailleurs consciencieux, ceux du dehors, attendant une place qu’on leur céderait si volontiers, ceux enfin qui passent en calèche et jettent un regard de dédain sur cette humanité flétrie.
En finir avec cela, savoir pourquoi on n’en a pas encore fini, changer la vie… Le renversement du monde commence à cette heure où les travailleurs normaux devraient goûter le sommeil paisible de ceux que leur métier n’oblige point à penser; par exemple, ce soir d’octobre 1839 : à huit heures très exactement, on se retrouvera chez le tailleur Martin Rose pour fonder un journal des ouvriers. Le fabricant de mesures Vinçard, qui compose des chansons pour la goguette, a invité le menuisier Gauny dont l’humeur taciturne s’exprime plutôt en distiques vengeurs. Le vidangeur Ponty, poète lui aussi, n’y sera sans doute pas. Ce bohème a choisi de travailler la nuit. Mais le menuisier pourra l’informer des résultats dans une de ces lettres qu’il recopie vers minuit, après plusieurs brouillons, pour lui parler de leurs enfances saccagées et de leurs vies perdues, des fièvres plébéiennes et de ces autres existences, par-delà la mort, qui peut être commencent en ce moment même : dans l’effort pour retarder jusqu’à la limite extrême l’entrée dans ce sommeil qui répare les forces de la machine servile. »
En illustration, quelque chose qui dépasse le simple traitement du texte de Bergson, et en constitue la forme cinématographique parfaite. En 1972, Louis Malle se rend dans les usines Citroen dans lesquelles on fabrique à la chaine la GS. Il trouve là la matière d’un long métrage, intitulé Humain, trop humain, dans lequel il prend le temps de filmer les ouvriers de près, suffisamment pour qu’on puisse cotoyer leurs gestes, la répétition des mêmes tâches. Mais, au lieu de se contenter d’une suite d’images prises dans l’usine, le film bifurque brusquement au salon de l’auto, où les clients jaugent les voitures, si semblables aux ouvriers, et si distants pourtant dans leur envie de les consommer, ces bagnoles. On passe ainsi un long moment à écouter les commentaires des uns et des autres sur les voitures avant qu’une hotesse, sur son stand, dans un baillement à se décrocher la machoire, exprime la lassitude d’être, elle aussi, au travail. Elle fait ainsi la transition vers le retour à l’usine, où on va retrouver les ouvriers au travail, cette fois ci avec, en mémoire, l’image du produit. On a envie, ensuite, de dire « tout ça pour ça ». Mais on a là la synthèse des deux versants de nous mêmes, tels qu’on ne pouvait pas tellement déjà en avoir conscience dans les années 70 : on croit alors qu’on est un temps producteur, et un temps consommateur. Nous savons aujourd’hui que bien qu’alternant entre ces deux postes, nous ne sommes qu’un seul et même agent du marché. Dans sa structure et dans ces visages, Humain trop humain en est, déjà, l’image.
Comme plein d’autres classiques, connus de nom ou lus par procuration, l’Oeuvre de Madame de La Fayette demeure l’un de ces livres que je n’ai pas lus, et qui ne sont pas précisément en haut de ma pile de lectures à venir.
En fait, on commence à avoir un sérieux problème de transmission. Depuis qu’on s’est décidé à concevoir l’humanité comme incarnée dans chaque individu de manière spécifique, on a multiplié les expressions de l’humanité. Parmi ces manifestations, beaucoup sont minables, inabouties. Remercions-les, ça fera ça de moins à transmettre. Mais beaucoup sont exactement ce qu’elles doivent être, tout à fait singulières et néanmoins universelles, sorties de nulle part, détachées le plus souvent de toute volonté de se faire voir, simplement provoquées par la nécessité d’être; celles ci sont autant d’incarnations de l’humain, qui dessinent ce monde subjectif que beaucoup vont appeler « modernité ».
Alors, on peut avoir peu de goût pour la préciosité un peu affectée de l’écriture de Madame de La Fayette; on peut considérer qu’à plein de points de vue, ça n’est pas trop « notre truc », on peut personnellement placer son oeuvre, dans la pile de lectures, en dessous de Capote, ou de Pouy, parce qu’on a nos urgences, mais vouloir l’évincer de toute liste de lecture, on l’imagine difficilement. Or, si on veut que les livres soient lus, il faut que certains prennent la responsabilité de les faire lire. Ceux dont c’est le métier s’appellent « professeurs ». Parce qu’un prof, finalement, c’est quoi, si ce n’est quelqu’un qui a déjà exploré une partie de ce monde, y a trouvé quelques moyens de s’y repérer, une ou deux sources d’eau potable, quelques arbres fruitiers, une ou deux prairies où paissent des bêtes attaquables et comestibles, et qui se tient là, sur le territoire, au beau milieu du théâtre des opérations humaines, pour y servir de borne, de boussole, d’indicateur. Le prof est un éclaireur, payé pour passer son temps « libre » à explorer; et il revient pour faire le point avec la génération suivante, dresser des cartes du territoire. Là comme ailleurs, ces éclaireurs n’ont jamais eux même gagné une quelconque bataille, ni produit directement le moindre profit. Si on avait la vue basse, on pourrait croire qu’ils sont inutiles, puisque leur rôle se limite à empêcher l’aveuglement total de l’humanité. Soyons cyniques : finalement les profs sont ceux qui nous permettent, à nous autres ignorants, de ne pas lire La Princesse de Clèves, tout en nous offrant la possibilité transmise à chaque nouvelle génération, de la lire. En d’autres termes, je peux dormir tranquille, chaque soir, bien que je ne l’aie pas lue, puisque je sais que d’autres l’ont fait, et l’ont même étudiée de manière approfondie; mon inculture n’est donc pas une perte pour l’humanité, j’en suis la seule victime.
Dès lors, les attaques réitérées de notre président contre ce roman ne sont pas uniquement des private jokes dont il semble se dire (au rire qu’il partage avec lui-même dans d’atroces grands moments de solitude heureusement atténués par la présence, toujours proche, de sa clique qui est aussi sa claque et qui fait mine de rigoler elle aussi, pour ne pas tomber dans ces disgrâces qui sont sans doute cet aspect de la politique que cet homme manie avec le plus de dextérité (le mot « délicatesse » aurait été ici un brin déplacé, semble t-il)) que décidément, quand il en aura fini avec ce job de cinq (dix ?) ans, il faudrait qu’il écrive quelques textes pour son ami Bigard. D’abord, il met en question la nécessité de transmettre le patrimoine à la génération suivante, et ce faisant il offre une piste d’économies considérables pour l’université, mais ce faisant, par inculture (et ça, on peut le savoir sans avoir lu l’oeuvre), il s’attaque précisément à un de ces quelques romans qui font entrer la littérature dans ce nouveau monde qu’on va appeler « modernité ». Je sais que le concept est un peu flou, puisque pour la plupart, il signifie simplement « contemporain » et souvent « cool ». On voit assez bien Sarkozy trouver « moderne » de pouvoir faire son jogging en écoutant « comme si de rien n’était » l’album de sa partenaire de boulot de scène sur son ipod, ne réalisant pas que ce qu’il y a là de moderne, ça n’est pas l’ipod, mais la possibilité qui est offerte, à lui comme sa collègue, de pouvoir s’inventer en ce qu’ils ne sont pas, (au-delà même de toute vraisemblance, d’ailleurs). En d’autres termes, la modernité, c’est l’apparition dans le monde du sujet raisonnant. En d’autres termes, les individus ne sont plus posés là comme des pièces d’un mécanisme qui les dépasse, ils sont co-producteurs de leur existence, et ce qui les en rend capables, c’est cette faculté universelle qu’est la raison. Ca commence dans les arts avec la Renaissance, ça cristallise en philo avec Descartes, ça fermente jusqu’au vingtième siècle et ça se sert en plat réchauffé encore aujourd’hui. D’une certaine manière, Sarkozy est l’une des incarnations possibles de la modernité (hmmm… disons plutôt qu’il est peut être un de ces échos que la modernité peut produire aujourd’hui, ça semble assez bien fonctionner comme idée, ça me vient à l’esprit comme ça, mais c’est à creuser), mais comme sa manière de faire, c’est de prendre ce que d’autres ont posé là, sans dire merci, il prend la modernité, mais souhaite voir disparaître ceux qui l’ont inventée. Habile. Il appelle ça « ouverture », d’autres appellent ça récup’. En l’occurrence, c’est tellement bien intégré au personnage et à sa politique que ça semble tout à fait inconscient. Du coup, ne sachant même pas que dans notre pays, quoi qu’on en pense, la fonction présidentielle est éminemment romanesque, il fait du roman présidentiel un épisode parmi d’autres de la série Arlequin; et il est content d’écrire, à sa manière, une page d’histoire.
Alors, maintenant, on peut espérer que la magnificence et la galanterie n’auront jamais paru en France avec autant d’éclat que dans les dernière années du règne de Sarkozy, le premier (on a déjà du la faire, celle-là). On voit mal comment ça pourrait arriver, mais on ne sait jamais. Parmi les résistants, voici une initiative finaude, astucieuse, intelligente. Pas la peine d’en dire plus, l’explication est dans la vidéo elle même.
Ce que vous allez lire à été écrit en 1988, et revient sur une idée qui trottait déjà dans le cerveau de son auteur depuis quelques temps.
Frank Zappa, c’est ce personnage qui est pris par beaucoup pour un énergumène produisant une musique indéfinissable et néanmoins prolifique (il fut une époque où on aurait dit qu’il avait l’ambition de remplir la totalité des rayons des disquaires, contraignant ceux ci à toujours décaler vers la gauche le début de la zone « Z » de leurs rayonnages), et qui est reconnu par quelques autres comme une des pierres de voutes de l’histoire de la musique contemporaine, pierre d’autant plus nécessaire qu’elle se trouve à la croisée de plusieurs arcs majeurs, qui pourraient aller de la musique de cirque au rock en passant par toutes les sous formes du jazz ou la musique sérielle est dodécaphonique contemporaine.
Bref, une sorte de potache intello, capable de stimuler la curiosité de tous les publics, et de les décevoir presqu’immédiatement. Un artiste quoi, qui n’en donne jamais pour son argent parce qu’il joue sur des terrains toujours inattendus.
En 1988, il publie son autobiographie « Zappa par Zappa ». Le livre est très ludique, très graphique aussi, héritier des expérimentations freak des publications des années 60/70. Mais il est aussi (au dela de conneries monumentales), un terreau d’idées visionnaires, dont… l’usage que fera le Net de la musique.
Frank Zappa, inventeur de la licence globale ? L’idée est pour le moins intéressante quand on lit par ailleurs dans le même livre, les récits des enregistrements de ses oeuvres par des orchestres symphoniques dont il connait le coût. Bien sûr, un disque de Goldman, de Diam’s, de Bruel ou des BB Brunes (Haha, voila en quelle compagnie on les retrouve, ceux là, au moment même où leur soit disant âme est marchandisée sur un plateau présenté par Olivier Min; Hey, Manoeuvre, c’est donc ça le rock’n roll actuel ?!!) doit coûter moins cher à produire, ça doit utiliser le sampling à tour de bras (pour ceux qui ne saisissent pas, il faut lire le reste du livre de Zappa, qui explique bien le principe sur la base de son propre usage du Synclavier, et pour ceux qui n’auraient vraiment pas saisi, il leur suffira de regarder Goldman plaquer ses riffs de gratte… sur un clavier dans le clip de la chanson des restos du coeur, on saisira combien ça coûte de produire ce genre de choses), et pourtant tout ce ptit monde se solidarise autour des projets de flicage du net, pour assurer la survie de ces auteurs, qui semblent ne pas avoir encore suffisamment gagné (mais c’est bien connu que, si on laisse faire les gens, ils ont l’impression de ne jamais en gagner assez). Zappa, lui, dès 88 (et dieu sait qu’à cette époque, on n’avait encore jamais entendu parler du net !), saisissait à quel point le numérique allait bouleverser la diffusion de la musique, et cernait bien en quoi les maisons de disque allaient perdre de leur influence… à moins bien sûr qu’elles n’installent aux bons endroits les bonnes personnes pour protéger leurs intérêts dont seule notre actuelle ministre de la culture (Hey !! franchement, si la culture demeure quelque chose qui est partagée par tous, ça fait pas un peu rire, ce titre, pour une personne qui a de tels projets ?) peut tenter de nous faire gober qu’il s’agit d’intérêts vraiment collectifs (parce que bon, sincèrement, si Hallyday arrêtait de sortir des disques, ça provoquerait quoi ? Si jamais certains se taillaient les veines à cause de ça, faudrait y voir une très grande perte ?). Mais bon, personne n’en est surpris, et il est probable que la culture véritable soit ce qu’on est prêt à sacrifier pour bénéficier de cette fameuse augmentation de pouvoir d’achat, et ce que deviendra l’éducation nationale le montrera certainement, dans l’indifférence et la hausse des taux de satisfaction généralisées.
Voila donc ce texte, que vous pourrez retrouver dans l’avant dernier chapître de ce livre « Zappa par Zappa », qui vous ravira, vous verrez.
« Le commerce classique des disques phonographiques tel qu’il existe aujourd’hui relève d’une circuit aberrant qui consiste pour l’essentiel à déplacer des pièces de vinyle, enveloppées dans des pochettes en carton, d’un endroit à un autre.
Le volume de ces objets est très important, et leur expédition est coûteuse. Le procédé de fabrication est complexe et archaïque. Les contrôles-qualité de pressage des disques sont des opérations vaines. Les clients mécontents retournent régulièrement des exemplaires rayés inutilisables.
La nouvelle technologie numérique est de nature à régler le problème des rayures et à offrir aux auditeurs une qualités d’écoute supérieure sous forme de compact-discs [CD]. Plus petits, ils permettent aussi de stocker plus de musique et réduisent en toute hypothèse les coûts d’expédition [...], mais se révèlent plus chers à l’achat ainsi qu’à la fabrication. Pour les écouter, le consommateur devra acquérir un équipement numérique à la place de sa vieille hi-fi (de l’ordre de 700 dollars).
La majeure partie des efforts promotionnels consentis par les producteurs de disques porte, aujourd’hui, sur les NOUVEAUTES, les derniers nés, les plus beaux, que ces renifleurs de cocaïne épilés ont décidé d’infliger au public cette semaine-là.
Bien souvent, de telles « décisions d’esthètes » finissent sous forme de montagnes de vinyle/pochettes invendables et sont retournés direction la décharge ou le recyclage. Des erreurs qui coûtent cher.
Ne parlons pas, pour le moment, des méthodes classiques de commercialisation, et considérons plutôt tout ce gachis d’articles de fond de catalogue, soustrait du marché par suite du manque de place dans les bacs des disquaires et de l’intarissable obsession des représentants des maisons de disques, rivés sur leurs quotas : remplir le petit espace réservé aux nouveautés de la semaine, et lui seul.
Tous les grands éditeurs ont leurs caves bourrées d’enregistrements éminents d’artistes majeurs (et de droits inaliénables qui vont avec) dans tous les styles de musiques imaginables, susceptibles de procurer de l’agrément au public, pour peu que ces disques soient distribués sous une forme commode. LES CONSOMMATEURS DE MUSIQUE CONSOMMENT DE LA MUSIQUE ET PAS SPECIALEMENT DES ARTICLES EN VINYLE DANS DES POCHETTES EN CARTON. Notre proposition : tirer avantage des aspects positifs d’une tendance négative qui frappe aujourd’hui l’industrie du disque : le piratage domestique sur cassettes de la production sur vinyle.
Prenons conscience, avant tout, que les enregistrements de cassettes à partir d’albums ne sont pas nécessairement motivés par la « radinerie » des consommateurs. Si l’on enregistre une cassette à partir d’un disque, la copie rendra nécessairement un son de meilleure qualité que celle d’une cassette commerciale dupliquée à haute vitesse, produite à bon droit par l’éditeur.
Nous proposons d’acheter les droits de reproduction numérique des MEILLEURES OEUVRES de fond de catalogue que les maisons de disques peinent à écouler, de les centraliser sur un serveur, puis de les connecter par le téléphone ou le câble directement au magnétophone de l’utilisateur. Lequel utilisateur aurait le choix entre un transfert direct numérique sur F-1 (le DAT de Sony), sur Beta Hi-Fi, ou sur un autre support analogique ordinaire (avec installation d’un convertisseur numérique/analogique dans le téléphone [...], opération rentable, puisque la puce ne coûte qu’une douzaine de dollars).
Le décompte du paiement des royalties, la facturation à l’acheteur, etc., seraient automatiquement assurées par la gestion informatisée du système.
Le client s’abonne à une famille thématique ou davantage et se voit facturé mensuellement, QUEL QUE SOIT LE VOLUME DE MUSIQUE QU’IL SOUHAITE ENREGISTRER. Proposer un tel volume de catalogue à prix réduit ne peut que faire chuter la tendance à la copie et au stockage, puisque l’offre est permanente, de jour comme de nuit.
L’envoi des catalogues mensuels actualisés réduirait d’autant la consultation en ligne du serveur. Tous les services seraient accessibles par téléphone, même la réception locale passe par le cable télé.
Avantage : dans la mesure où ces chaines cablées (au nombre d’environ soixante-dix à L.A.)ne multiplient guère les happenings, un affichage du graphisme de la pochette, des textes des chansons, des notes techniques, etc., serait couplé au téléchargement. Ce qui contribuerait à redonner aux albums, sous des dehors électroniques, leur statut initial d’ »albums » tels qu’ils sont aujourd’hui proposés dans les différents points de vente, tant il est vrai que bon nombre de consommateurs aiment carresser les pochettes, objets de fétichisation, quand ils écoutent de la musique.
Dès lors, le potentiel tactile fétichiste [PTF] est préservé, réduit du coût de distribution du cartonnage.
Au moment où vous lisez ces lignes, la quasi totalité de l’équipement requis est disponible dans les magasins; il ne vous reste plus qu’à brancher le tout et mettre ainsi fin au marché discographique sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. »
« Zappa par Zappa » – Frank Zappa; 1989 – extrait du chapître « De l’échec« .
Dans un grand élan de subite honnêteté, Stephane Cola se retire da la liste UMP (dont la figure de proue est Pierre Lellouche) candidate aux élections municipale pour le huitième arrondissement parisien. On admirera au passage l’allure un peu victimaire de ce retrait, puisque le jeune entrepreneur précise qu’en tant que candidat de neuvième rang, il pouvait espérer un poste de conseiller d’arrondissement. Nul doute que ce retrait va beaucoup lui coûter, en effet, et on espère tous qu’il trouvera ailleurs d’autres ressources.
Il précise aussi que le cofondateur de note2be.com, Anne-François de Lastic (qu’il semble convenir d’appeler, en fait, Anne-François de Lastic de Sieujac, marquis de Lastic, si on veut être complet), ne partage pas du tout ses opinions politiques, qu’il serait même de tendance gauchiste. Loin de nous l’idée de soumettre un tel patronyme à un déterminisme idéologique trop rigoureux, mais, quand même, ça sent le château en héritage, et les écoles privées (ce que confirme une petite virée sur les sites répertoriant le patrimoine chatelain français et une petite visite à copainsdavant). Bref, une univers de gauche, effectivement. Mais il semblerait que cette gauche là, on y ait déjà goûté, et qu’on ait trouvé son goût trop proche de celui d’un vieux caviar, glissant vers l’arrière goût de vieille moule et et les effluves d’algues délaissées par une marée trop abondamment hydrocarburée.
Peu importe à la limite que le marquis de Lastic soit de gauche, c’est à la limite son droit de se fantasmer ambidextre contrarié. Mais on doit alors constater que ses actes ne suivent pas ses beaux idéaux. Note2be.com est dans la droite ligne de ce que propose l’UMP pour l’éducation nationale. Tout en s’adressant théoriquement à tous les élèves, son coeur de cible est bien évidemment l’élève type du lycée public tel qu’on peut l’imaginer, et tel qu’il existe effectivement; précisément cette école dont on peut juger, quand on a le front bas et la pensée calculatoire, qu’elle est coûteuse, et ce à divers titres : d’abord parce qu’elle pèse sur les finances de l’Etat, contraignant en partie ce fameux « pouvoir » d’achat tant attendu; ensuite parce que chaque élève issu des classes moyennes qui est inscrit dans le public est un client de moins pour l’école privée, dont il est peut être bon de rappeler qu’elle se situe avant tout dans le secteur marchand, qu’elle réalise des bénéfices, qu’elle finance des personnes privées, comme une clinique en somme. En terme strictement comptable, on peut considérer que l’école publique fait une concurrence déloyale à l’école privée, et qu’il est souhaitable pour ceux qui y ont intérêt, que l’offre publique soit la plus dégradée possible (et il en va de même pour la santé, lisez les articles de Pelloux dans Charlie Hebdo, vous serez édifié). Croyez vous vraiment que ceux qui ont de tels intérêts qu’ils ne mettraient pas en oeuvre les moyens nécessaires à un tel projet ?
Bref, Stéphane Cola renonce à être élu. Etant donné la manière dont il accepte de gagner de l’argent et la démagogie dont il est capable, il est probable que Paris n’y perde pas grand chose. Reste que la satisfaction n’est toujours pas totale, car demeurent deux obstacles dont on peut difficilement imaginer qu’ils soient abattus : le premier est la ligne directrice de l’UMP, dont on a là un bel exemplaire. Peu importe finalement que ce site soit une émanation consciente de ce parti; il dit tout haut ce que ses dirigeants, militants et électeurs pensent tout bas pour les uns, et ce qu’ils sont prêts à accepter pour les autres. Le second est le site lui même, qui continue à être une cours de récréation perverse. Entendons nous bien : que les élèves balancent sur les profs, c’est dans l’ordre des choses. Il paraît naturel que, exerçant une autorité sur les élèves, les profs soient, une fois loin de ceux ci, caricaturés, moqués, imités, ridiculisés dans des discussions parfois au bord de l’irrespect. Ce qui l’est moins, c’est que des adultes viennent les exciter à le faire. Ca, c’est ce qu’on peut appeler, de la part d’un adulte, un comportement pervers (et, d’ailleurs, ça laisse songeur sur le type de rapport qu’un adulte pareil pense devoir installer avec des enfants et des jeunes, quand il fait tout pour se mettre à leur niveau, et non pour les hisser au sien. Forcément, c’est plus facile à faire que ce que tentent de réaliser, au quotidien et sur le terrain, les enseignants). Le site existe donc toujours, il semble avoir un bon rendement. En terme de comm’, qu’il soit condamné ou pas importe peu, il aura sans doute réalisé ses objectifs. En particulier, il aura enfoncé un clou idéologique, en légitimant un rapport de pouvoir orienté des élèves vers les professeurs, là où précisément la responsabilité politique implique de préserver le rapport inverse.
En ce sens, la bataille est pour ainsi dire déjà perdue d’avance. Une fois que Stéphane Cola et le marquis de Lastic ont lancé leur petite mine anti-personnel de l’éducation nationale, les dégâts sont faits. Le président du même parti peut les jours suivants faire de belles tirades sur la mission sacrée du professeur des écoles, maillon nécessaire de civilité. Peu importe, il restera toujours des écoles privées dans lesquelles ceux pour qui cette civilité est importante pourront venir l’apprendre, contre rétribution évidemment.
La seule chose qu’on puisse faire, c’est tirer notre chapeau au binôme supposément apolitique (mais quel projet de ce type peut vraiment prétendre l’être ?). Mais on peut le faire bruyamment, et le couvrir d’un feu médiatique aussi nourri que celui sous lequel il attaque les enseignants eux mêmes. Ensuite, élèves, parents d’élèves et politiques pourront simplement choisir leur camp. Il est probable que dans les luttes telles qu’elles se font désormais, ce soit de plus en plus selon ces modalités qu’il faudra apprendre à se battre.
Parmi les choses qui sont dans l’air du temps, le site note2be.com se pose comme un symptome (ou une métastase ?). Principe simple : on propose aux jeunes têtes blondes de noter leur prof. Le site mélange un peu les styles. D’un côté, son créateur affirme vouloir favoriser le dialogue entre profs et élèves. De l’autre, la publicité conseille aux élèves : « prends le pouvoir ».
Le pouvoir, c’était donc de cela qu’il s’agissait, mais peut être pas là où on le croirait.
En effet, renseignements pris, Note2be.com est un site dont le créateur a un certain pedigree.Stéphane Cola (puisque c’est son nom) a travaillé au sein du cabinet de Philippe Séguin quand celui-ci était Président de l’Assemblée nationale, il fut successivement chef de cabinet de Margie Sudre, Secrétaire d’Etat à la Francophonie, directeur de cabinet du Député-Maire d’Epinal, directeur de cabinet du Député-Maire d’Argenteuil, chargé de mission à la Fédération des Maires de Villes Moyennes (FMVM)” et dirige actuellement la campagne de M. Lellouche pour l’élection municipale dans le 8è arrondissement parisien.
Bref, on peut quand même dire que l’auteur de cette généreuse entreprise est un peu « coloré ». On sent « un peu » le mélange des genres et la convergence des intérêts. En tant que membre de l’UMP, Monsieur Cola soutient un gouvernement dont on devinait quelles pouvaient être ses intentions vis à vis de l’éducation nationale. Sur ce plan, on n’est d’ailleurs pas déçus. Les établissements scolaires reçoivent ces jours ci leur dotation horaire pour l’année prochaine et la situation pourrait tout à fait être désignée comme catastrophique. Bon, bien sûr, on va se satisfaire à bon compte en se disant que le profs feront quelques heures supplémentaires, et que les cours seront dès lors assurés. Démagogiquement, c’est effectivement satisfaisant. Certes.
Mais on se demande, dès lors, pourquoi Monsieur Cola a eu l’idée étrange de proposer parmi les critères d’évaluation des enseignants leur disponibilité. Parce que si on donne plus d’heures de cours aux profs, on leur donne aussi davantage de classes, et donc d’élèves. Autant dire que leur disponibilité ne va pas s’améliorer, et qu’ils vont encore se manger des sales notes, sans pouvoir y faire grand chose. Finalement, ce site est simplement le baromètre de l’efficacité gouvernementale : plus les professeurs seront mal notés, et plus l’action gouvernementale pourra être jugée efficace, puisque l’objectif permanent, derrière le masque de la revalorisation des enseignants, semble bel et bien être de montrer leur incapacité généralisée, leur haine des élèves, leur dédain, leur médiocrité générale. Les bonnes moyennes affichées sur le site n’y changent pas grand chose : le projet a avant tout pour mission de faire s’exciter les plus faibles, scolairement et humainement, et d’installer l’idée que l’élève a tous les droits, qu’il peut évaluer ses profs, jeter dans le domaine public des informations personnelles telles que leur nom, l’adresse de leur lieu de travail, la manière dont certains de leurs élèves les considèrent, et le fait qu’ils ne sont pas respectés (ce qui doit, bien sûr signifier pour l’auteur du site qu’ils ne sont pas, non plus, respectables).
On a donc là une des nouvelles manières de faire de la politique. La nouveauté est toute relative, les méthodes de propagandes existent depuis longtemps, et ne font que trouver là une efficacité décuplée. Ce qui est nouveau, en terme d’efficacité, c’est de faire participer les victimes à la destruction de la seule chose qui puisse les sauver. Admirez la technique : 1 vous sapez un service public, faisant en sorte que la situation dans les classes devienne impossible à gérer. Pour cela, vous favorisez systématiquement le passage en classe supérieure, que l’élève y soit prêt ou pas; vous augmentez le nombre d’élèves par classe; vous asphyxiez les profs sous un déluge d’heures supplémentaires (qu’ils vont accepter, parce que vous avez pris soin de fixer leur salaire un peu trop bas, pour qu’ils aient économiquement besoin de ces heures supplémentaires); et vous notez les chefs d’établissement de manière plus valorisante quand ils ont peu de problèmes, ce qui signifie qu’ils organisent peu de conseils de discipline, renvoient peu d’élèves, ce qui désarme totalement les profs, et les rend peu à peu un peu nerveux, comme les élèves finalement. 2 Une fois que vous avez obtenu cette belle tension, que tout le monde est sur les nerfs, que les élèves se sentent en permanente impunité, que les profs se sentent impuissants, hop ! Vous glissez discrètement aux élèves que, hey, dis donc, ça te plairait pas, toi, de noter tes profs ? Après tout, ils te notent bien, eux, non ? Alors vas y « reprends le pouvoir », venge toi; nous on va juste enrober le tout dans un bel emballage sérieux, pour montrer que c’est pas juste de la vengeance. 3 Le tour est joué, et en plus vous avez encore attisé le feu qui couve. Vous avez rendu la situation en classe encore un peu plus pourrie.
Depuis quelques jours, certains de mes collègues vont travailler le matin en sachant qu’ils ont quelque chose comme 2/20 de moyenne sur ce site. Ils entrent dans la salle des profs en sachant que les collègues ont vu cette note. Peu importe que ce soit justifié ou pas, vous aurez toujours une ou deux âmes charitables, sûres d’elles et pas encore évaluées, qui soutiendront que « naturellement, il n’y a pas de fumée sans feu ». Ils vont entrer en classe, en cherchant lesquels parmi leur 150 élèves ont balancé sur le net de telles notes. Ils vont essayer de se souvenir quelles remontrances ils ont effectuées ces dernières semaines, quels élèves peuvent leur en vouloir, et à chaque incivilité, ils vont y réfléchir à deux fois avant de remettre tout ça en ordre, parce que ça pourrait leur coûter encore un peu.
Tout enseignant est déjà, dans son boulot, en permanence sous le regard et sous le jugement d’une audience qui n’est pas particulièrement complaisante. Pour beaucoup, c’est quelque chose qui est très difficile à gérer. En rajouter une couche avec une telle démagogie ne relève pas de l’erreur. C’est, au sens propre, du harcèlement.
Venant de quelqu’un qui est manifestement aussi performant et compétent que monsieur Cola, on peut malheureusement craindre que tous ces effets soient conscients, connus, et donc voulus. On ne saurait mieux lire quelles sont les intentions de notre gouvernement concernant ces professeurs qu’on avait annoncé vouloir revaloriser (mais qui y a vraiment cru ?). Quant aux manières de le faire, on a là une ébauche intéressante.
Juste comme ça, parce que c’est presque trop beau.
Un collègue me signale aujourd’hui même en salle des professeurs qu’on distribue dans les écoles, en ce moment même, des brochures ayant pour objectif de faire la propagande (car c’est bien de cela qu’il s’agit, non ?) en faveur de la mondialisation.
Jetez y un coup d’oeil, vous allez voir, c’est parlant. Comme les choses sont bien faites, on a droit à la brochure pour élève de primaire (oui oui, vous lisez bien…), la brochure pour collégiens, et la brochure pour les enseignants qui trouveraient ça un peu… hmmm… comment dire ?… Un peu gonflé disons.
Autant dire qu’après une telle distribution, les profs n’ont pas fini de se demander si une pratique saine de leur métier ne doit pas, finalement, consister à être avant tout en résistance à leur propre employeur.