Je n’ai pas lu la Princesse de Clèves

In "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, TRANSMISSION
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Comme plein d’autres classiques, connus de nom ou lus par procuration, l’Oeuvre de Madame de La Fayette demeure l’un de ces livres que je n’ai pas lus, et qui ne sont pas précisément en haut de ma pile de lectures à venir.

En fait, on commence à avoir un sérieux problème de transmission. Depuis qu’on s’est décidé à concevoir l’humanité comme incarnée dans chaque individu de manière spécifique, on a multiplié les expressions de l’humanité. Parmi ces manifestations, beaucoup sont minables, inabouties. Remercions-les, ça fera ça de moins à transmettre. Mais beaucoup sont exactement ce qu’elles doivent être, tout à fait singulières et néanmoins universelles, sorties de nulle part, détachées le plus souvent de toute volonté de se faire voir, simplement provoquées par la nécessité d’être; celles ci sont autant d’incarnations de l’humain, qui dessinent ce monde subjectif que beaucoup vont appeler « modernité ».

Alors, on peut avoir peu de goût pour la préciosité un peu affectée de l’écriture de Madame de La Fayette; on peut considérer qu’à plein de points de vue, ça n’est pas trop « notre truc », on peut personnellement placer son oeuvre, dans la pile de lectures, en dessous de Capote, ou de Pouy, parce qu’on a nos urgences, mais vouloir l’évincer de toute liste de lecture, on l’imagine difficilement. Or, si on veut que les livres soient lus, il faut que certains prennent la responsabilité de les faire lire. Ceux dont c’est le métier s’appellent « professeurs ». Parce qu’un prof, finalement, c’est quoi, si ce n’est quelqu’un qui a déjà exploré une partie de ce monde, y a trouvé quelques moyens de s’y repérer, une ou deux sources d’eau potable, quelques arbres fruitiers, une ou deux prairies où paissent des bêtes attaquables et comestibles, et qui se tient là, sur le territoire, au beau milieu du théâtre des opérations humaines, pour y servir de borne, de boussole, d’indicateur. Le prof est un éclaireur, payé pour passer son temps « libre » à explorer; et il revient pour faire le point avec la génération suivante, dresser des cartes du territoire. Là comme ailleurs, ces éclaireurs n’ont jamais eux même gagné une quelconque bataille, ni produit directement le moindre profit. Si on avait la vue basse, on pourrait croire qu’ils sont inutiles, puisque leur rôle se limite à empêcher l’aveuglement total de l’humanité. Soyons cyniques : finalement les profs sont ceux qui nous permettent, à nous autres ignorants, de ne pas lire La Princesse de Clèves, tout en nous offrant la possibilité transmise à chaque nouvelle génération, de la lire. En d’autres termes, je peux dormir tranquille, chaque soir, bien que je ne l’aie pas lue, puisque je sais que d’autres l’ont fait, et l’ont même étudiée de manière approfondie; mon inculture n’est donc pas une perte pour l’humanité, j’en suis la seule victime.

Dès lors, les attaques réitérées de notre président contre ce roman ne sont pas uniquement des private jokes dont il semble se dire (au rire qu’il partage avec lui-même dans d’atroces grands moments de solitude heureusement atténués par la présence, toujours proche, de sa clique qui est aussi sa claque et qui fait mine de rigoler elle aussi, pour ne pas tomber dans ces disgrâces qui sont sans doute cet aspect de la politique que cet homme manie avec le plus de dextérité (le mot « délicatesse » aurait été ici un brin déplacé, semble t-il)) que décidément, quand il en aura fini avec ce job de cinq (dix ?) ans, il faudrait qu’il écrive quelques textes pour son ami Bigard. D’abord, il met en question la nécessité de transmettre le patrimoine à la génération suivante, et ce faisant il offre une piste d’économies considérables pour l’université, mais ce faisant, par inculture (et ça, on peut le savoir sans avoir lu l’oeuvre), il s’attaque précisément à un de ces quelques romans qui font entrer la littérature dans ce nouveau monde qu’on va appeler « modernité ». Je sais que le concept est un peu flou, puisque pour la plupart, il signifie simplement « contemporain » et souvent « cool ». On voit assez bien Sarkozy trouver « moderne » de pouvoir faire son jogging en écoutant « comme si de rien n’était » l’album de sa partenaire de boulot de scène sur son ipod, ne réalisant pas que ce qu’il y a là de moderne, ça n’est pas l’ipod, mais la possibilité qui est offerte, à lui comme sa collègue, de pouvoir s’inventer en ce qu’ils ne sont pas, (au-delà même de toute vraisemblance, d’ailleurs). En d’autres termes, la modernité, c’est l’apparition dans le monde du sujet raisonnant. En d’autres termes, les individus ne sont plus posés là comme des pièces d’un mécanisme qui les dépasse, ils sont co-producteurs de leur existence, et ce qui les en rend capables, c’est cette faculté universelle qu’est la raison. Ca commence dans les arts avec la Renaissance, ça cristallise en philo avec Descartes, ça fermente jusqu’au vingtième siècle et ça se sert en plat réchauffé encore aujourd’hui. D’une certaine manière, Sarkozy est l’une des incarnations possibles de la modernité (hmmm… disons plutôt qu’il est peut être un de ces échos que la modernité peut produire aujourd’hui, ça semble assez bien fonctionner comme idée, ça me vient à l’esprit comme ça, mais c’est à creuser), mais comme sa manière de faire, c’est de prendre ce que d’autres ont posé là, sans dire merci, il prend la modernité, mais souhaite voir disparaître ceux qui l’ont inventée. Habile. Il appelle ça « ouverture », d’autres appellent ça récup’. En l’occurrence, c’est tellement bien intégré au personnage et à sa politique que ça semble tout à fait inconscient. Du coup, ne sachant même pas que dans notre pays, quoi qu’on en pense, la fonction présidentielle est éminemment romanesque, il fait du roman présidentiel un épisode parmi d’autres de la série Arlequin; et il est content d’écrire, à sa manière, une page d’histoire.

Alors, maintenant, on peut espérer que la magnificence et la galanterie n’auront jamais paru en France avec autant d’éclat que dans les dernière années du règne de Sarkozy, le premier (on a déjà du la faire, celle-là). On voit mal comment ça pourrait arriver, mais on ne sait jamais. Parmi les résistants, voici une initiative finaude, astucieuse, intelligente. Pas la peine d’en dire plus, l’explication est dans la vidéo elle même.

4 Comments

  1. « Dans un certain sens, une telle « société » [note du copiste: de l’information et de la communication, modernité transitée par le biais des « NTIC »] devient une société mondiale, non pas parce que les échanges auraient lieu dans un même « village planétaire », mais parce que chacun deviendrait à lui-même son propre monde. Voilà peut être le sens le plus approprié qu’il faut donner aujourd’hui à la notion de mondialisation. » P. Breton dans « A propos du « monde solaire » d’Asimov: les technologies de l’information dans le contexte du nouvel individualisme ».

  2. La grande bourgeoisie est cultivée. Au-delà du clinquant qu’elle affiche avec son époux, Madame Sarkozy est une femme qui a des lettres. Un comportement détestable certes, une poufferie de mauvais aloi aussi, des fréquentations détestables, je n’en disconviens pas. Pour autant elle est cultivée.

    Ce n’est pas le même chose avec Monsieur Sarkozy. Il est inculte, capable de stratégie, mais incapable de réflexion. Et « victime » d’un fort sentiment d’infériorité envers la grande bourgeoisie que j’évoquais tout à l’heure. Et je me demande si ses attaques réitérées et ridicules contre « La princesse de Clèves » ne participent pas de ce sentiment d’infériorité : il ne sera jamais du sérail. Il peut s’afficher avec les Bouygues, les Bolloré (famille dans laquelle il y a malgré tout des gens de culture), il n’y retrouve finalement que sa « gens » (au sens latin) intellectuelle : celle des Bigard, des Barbelivien ou des Muriel Robin. En clair, il voit à travers « La princesse de Clèves » des mondes dont il ne fara jamais partie : celle de la grande bourgeoisie dont il ne fera jamais partie, et celle des intellectuels (voire des présidents intellectuels et de grande culture comme MM. Mitterrand ou Pompidou), et du haut mètre et de ses soixantes et quelques centimètre, ça l’énerve, mais ça l’énerve…

  3. En remplacement de mon commentaire précédent qui n’était pas destiné à être expédié (tu peux le virer jkrsb ?)

    La grande bourgeoisie est cultivée. Au-delà du clinquant qu’elle affiche avec son époux, Madame Sarkozy est une femme qui a des lettres. Un comportement détestable certes, une poufferie de mauvais aloi aussi, des fréquentations détestables, je n’en disconviens pas. Pour autant elle est cultivée.

    Ce n’est pas le même chose avec Monsieur Sarkozy. Il est inculte, capable de stratégie, mais incapable de réflexion. Et “victime” d’un fort sentiment d’infériorité envers la grande bourgeoisie que j’évoquais tout à l’heure. Et je me demande si ses attaques réitérées et ridicules contre “La princesse de Clèves” ne participent pas de ce sentiment d’infériorité : il ne sera jamais du sérail.

    Il peut s’afficher avec les Bouygues, les Bolloré (famille dans laquelle il y a malgré tout des gens de culture), il n’y retrouve finalement que sa “gens” (au sens latin) intellectuelle : celle des Bigard, des Barbelivien ou des Muriel Robin. En clair, il voit à travers “La princesse de Clèves” des mondes dont il ne fera jamais partie : celui de la grande bourgeoisie qui l’utilise mais le méprise, et celui des intellectuels (voire des présidents intellectuels et de grande culture comme MM. Mitterrand ou Pompidou) dont la sphère lui est impénétrable, et du haut de son mètre et de ses soixantes et quelques centimètre, ça l’énerve, mais ça l’énerve…

    Heureusement, il lui reste Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut. J’imagine que ça le console…

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