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Sarkface

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Argentic/Numeric, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM 6 commentaires »9 novembre 2010

Avant hier, c’était Villepin qui lançait dans la sphère médiatique (sphère qui semble avoir en gros les qualités mécaniques des bulles de savon que font les enfants : minuscules, elles croient refléter le monde entier sur leur surface lisse et brillante; en mouvement permanent, elles ne savent pas où elles vont et parce qu’elles sont soumises aux lois de la physique, le liquide qui les compose coule inexorablement vers le bas, dégouline littéralement pour les amener progressivement à s’effondrer sur elles mêmes; médiatiques, les bulles explosent comme les autres, financières, informatiques ou un jour, souhaitons le (oui, c’est fini, on ne souhaite plus le bien des gens, du moins pas de ceux là), immobilière) sa petite salve qui allait faire grand bruit le lendemain tout en lui permettant de compter ses troupes : Sarkozy serait pour la France un problème qu’il faudrait régler en fermant cette parenthèse politique à ses yeux trop sombre pour pouvoir durer (c’est que Villepin préfère le capitalisme quand il se drape dans l’orgueil et les éblouissements lyriques, et sur ce point il a raison : pour un peuple lettré, cette version là du capitalisme passe mieux. Mais on sait où on en est, côté culture par chez nous…

Mais si Villepin se lançait dans une telle attaque, de manière aussi frontale, c’est parce qu’il avait constaté que les paysans avaient devant ses augustes pas déjà foulé le terrain de leurs lourds sabots : Mélenchon (décidément de tous les bons coups ces temps ci), racontait déjà chez Drucker (pinçons nous) comment il avait conçu des autocollants « Casse toi pauv’con » qui ont grand succès tout en respectant la loi (une mention « C’est lui qui le dit » a été rajoutée histoire de se prémunir contre toute attaque pénale). Les manifestations qui ont parcouru la France depuis plus d’un mois ont été une sorte de concours à ceux qui avaient le plus d’imagination sur le terrain de l’impertinence envers ce président qui n’en est plus un aux yeux de la rue (une invention parmi mille autres, vue sur l’arrêt de bus devant Paris 1, une inscription qui disait cela : Sarkozy veut renvoyer les voleurs de poule « chez eux », lui qui a volé la poule de Jacques Martin » (au passage, à la lecture d’une telle littérature de rue, on se dit que finalement, l’identité française n’a pas besoin d’être cherchée bien loin, et que son encéphalogramme n’est peut être pas encore tout à fait plat). Dans le même temps, en gros depuis Septembre, ce sont les hebdomadaires qui rivalisent de dramaturgie pour nous présenter Sarkozy comme un motif d’inquiétude à part entière, allant jusqu’à soupçonner qu’il soit fou, dangereux, ou voyou, montrant d’ailleurs par là même que les journaux ne sont pas inféodés au pouvoir mais au marché, ce qui pendant un temps constituait une seule et même chose, et ce qui n’est finalement pas mieux.

Bien entendu, les voix s’élèvent à droite pour ramener tout le monde à la raison : porter de telles accusations serait irrespectueux, mensonger, et créerait le véritable risque politique de brosser le poil du peuple dans un sens qui lui sied même quand il n’y a objectivement pas de danger. Ainsi, Sarkozy serait, quand on le présente comme névropathe ou malfaisant, victime d’une manipulation médiatique visant sa politique à travers sa personne.

Mais les défenseurs oublient, intentionnellement, quelques détails.

D’abord, s’attaquer à la personne du président ou à sa politique, c’est une seule et même chose, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il a toujours mis en avant que ce qui importait en politique, c’était l’action menée de manière personnelle, ce qu’il nommait « volonté »; à tel point que peu à peu sa politique est devenue purement performative, n’ayant comme force que celle de sa propre voix et des mises en scènes au milieu desquelles celle ci s’exprimait (roulements d’épaules, démarche chaloupée, t-shirt « NY police dpt », Ray Ban pilot, femme trophée, etc.). La seconde, c’est que tout compte fait, il n’a pas de programme politique (ce qui n’est pas une surprise : l’ultra libéralisme n’est pas un programme, mais une mécanique, ce qui est un poil différent), et dès lors il peut faire à peu près tout et n’importe quoi, comme toucher à des retraites auxquelles il avait promis de ne pas toucher. Dès lors, on ne peut plus s’attaquer à sa politique, puisque de politique il n’y a pas; reste l’homme, omniprésent tant que le vent de la renommée souffle dans le bon sens, toujours présent même si c’est sous forme ultra protégée quand les temps sont plus durs, envahissant même, quand on constate à quel point il occupe son monde et lui fait perdre son temps en le dépensant en pure perte et en accaparant l’attention, jour après jour, de « journalistes » et « commentateurs » qui sont trop contents d’avoir une marionnette des Guignols en chair et en os qui leur mâche le travail en leur refilant presque quotidiennement les reportages et analyses tout ficelés qu’ils n’auront plus ensuite qu’à diffuser tels quels en prenant des mines « lucides » pour mieux faire semblant d’éclairer le bon peuple.

Ensuite, l’image de voyou, elle ne vient pas de nulle part. A vrai dire, même si les députés de droite, tels qu’Alain Gest par exemple, trouvent que le mot est injurieux pour ce président, on doit convenir qu’il est au contraire plutôt gentillet. Le voyou n’est pas nécessairement dans l’illégalité. Le terme désigne quelqu’un de mal élevé (Sarkozy a fait la preuve d’un certain manque de retenue et de contrôle de soi), qui traine dans les rues (les images fondatrices du personnage sarkozyen sont issues de la rue : Sarko sortant de l’école où il a « négocié » la libération d’un enfant lors d’une prise d’otages à Neuilly, Sarko affirmant en pleine rue vouloir karcheriser les banlieues, Sarko insultant un visiteur du salon de l’agriculture, ou provoquant physiquement un docker, bien au chaud derrière ses gardes du corps, voila ce qui fonde le personnage médiatique), et dont les moyens d’existence sont peu recommandables (en somme, pour tous ceux qui pensent que la répartition des richesses proposée par le capitalisme est inégalitaire, le capitalisme est un système prôné et maintenu par des voyous, fussent ils dans la légalité, puisque ce sont eux qui font les lois).

Mieux, l’image du voyou, elle est non seulement justifiée, mais on peut même prétendre qu’elle est tout à fait maîtrisée. D’abord parce qu’elle permet de s’attirer la sympathie d’une frange non négligeable de la population, celle auprès de qui on peut pousser le curseur du populisme le plus loin, puisqu’elle aime qu’on la domine, et elle prend plaisir à voir la France menée par une espèce de petite frappe qui roule des mécaniques sans avoir les moyens physiques de ses prétentions. Il y a une part de la population, la plus faible, à tous points de vue, qui jouit des gesticulations et pantomimes présidentielles. Ceux qui sont eux mêmes frustrés de tout pouvoir, mais qui aiment bien afficher les signes extérieurs de puissance aiment voir au sommet de l’Etat un impuissant jouer les nains puissants, parce qu’ils voient là confirmer que leur pimp-roll de petite frappe imaginaire a un pouvoir concret sur les choses, et permet de « réussir ».

Un signe de l’efficacité d’une telle campagne médiatique un peu décalée par rapport à l’image, d’ailleurs habilement maîtrisée, du portrait présidentiel officiel, devant une bibliothèque dont les ouvrages seront à leur tour insultés par Sarkozy quelques mois plus tard quand il prétendra que lire la Princesse de Clèves relève de l’inutile : Redoine Faïd, braqueur lui même situé à mi chemin entre la réalité et la fiction, puisqu’il admet avoir conçu ses braquages en s’inspirant du film de Michael Mann, Heat (lui même très très inspiré du Bullitt de Peter Yates), Michael Mann étant à son tour cité sur la couverture du livre de Faïd Braqueur, des cités au grand banditisme, affirmant à son propos « Ce type est incroyable… » (ce que pourrait tout à fait dire une Morano à propos de Sarkozy), consacre un passage à notre chef d’Etat, affirmant ceci (je prends les propos tels qu’il les a énoncés au Grand Journal, questionné par Denisot, « Dans la société d’aujourd’hui, ils [les bandits] naviguent comme des poissons dans l’eau. Ils sont d’ailleurs sarkozystes. Pour eux, Sarkozy c’est un boss capable de dire ‘Casse toi pauvre con’. Il est blindé, il a une Rolex et sort avec un mannequin. Quand tu discutes avec eux, ils te disent ‘Ce mec, il en a, c’est un taulier’ (…) Ils disent ‘C’est un mac’ ». Personne sur le plateau, sur lequel trônait pourtant Jean-Louis Debré, qui buvait du petit lait, n’a trouvé la description scandaleuse (allez, pour la petite histoire, ce soir là, en seconde partie d’émission, Carole Bouquet et Julie Depardieu venaient présenter un film intitulé, ça ne s’invente pas, Libre échange. Quand on vous dit que dans cette émission, tout doit sembler finalement anodin…

Mais puisqu’il s’agit d’images, le mieux est de se fier, justement, aux images. Depuis la campagne présidentielle, un temps considérable semble être consacré à la construction d’une image dont on peut dire qu’elle est méticuleusement maîtrisée. Casting de petites personnes faisant paraître le président plus grand, public exclusivement composé de militants UMP suffisamment cons pour clamer haut et fort leur encartement au parti au premier journaliste du Petit Journal venu, sélection de vaillants ouvriers d’origine étrangère, femme taillée sur mesure, fringues constituant la panoplie parfaitement adaptée au rôle choisi, loisirs édifiants, tout est mis en scène de manière à construire un véritable personnage dont la vie nous est racontée en détails parce qu’on a compris que ces images avaient un impact sur l’esprit des plus faibles, qui sont aussi les plus nombreux.

Pourtant, des failles semblent apparaître dans la propagande des images : certaines images semblent échapper au contrôle. Dernier exemple en date, la couverture digne des portraits anthropométriques de la police, proposée en Octobre par le Nouvel Obs’. Il ne manque plus que les repères d’échelle derrière lui et la plaque d’identification pour être convaincu de tenir le portrait d’un descendant d’Al Capone. Evidemment, la photo est manipulée. Sur ce site (http://culturevisuelle.org/icones/1083), on découvre la genèse et les procédés de fabrication de l’image obtenue, barrée du doute au sujet du président : serait il dangereux ? Ben, évidemment, une fois passé en noir et blanc, et après avoir augmenté le contraste, Sarkozy devient un tout petit peu plus inquiétant qu’au naturel, et il est soudainement marqué par un je-ne-sais-quoi de truandesque qui ne lui ferait pas donner le bon dieu sans confession préalable. Sur culture visuelle, on pense que c’est le traitement effectué pour la couverture du Nouvel Obs’ qui produit cet effet, et on a en partie raison. Mais on sait que l’original de cette photographie a été pris par le photographe Jean-François Robert, et qu’il fait partie d’une série, publiée sous forme de livre, intitulée Face/Public, dans laquelle on retrouve le gratin de la politique française, portraitisé selon le même cadrage et le même effet grand angle, qui dramatise forcément un peu les visages.

La série peut être vue sur le site du photographe lui- même : http://www.jean-francoisrobert.com/page3.html et en faisant glisser le curseur pour faire défiler les portraits, on découvre que Sarkozy n’est pas le seul à sembler un tout petit peu illuminé par le dispositif. Ségolène Royal prend, comme d’habitude, toute la place dans le cadre, Frédéric Mitterrand, comme d’habitude, fait le malin, Kouchner, comme d’hab’, prend des airs concernés, genre « le monde devient fou et j’aime être observé pendant que j’observe cela », tout le monde a finalement l’air un peu étrange, et c’est bien cette familiarité déconcertante que vise Jean-François Robert dans cette série. Mais il faut admettre que le portrait de Sarkozy a quelque chose de plus particulier, car il semble, au contraire des autres, n’avoir nécessité aucun dispositif technique. En ce sens, c’est le plus réussi, parce que ce dispositif disparaît pour se fondre complètement dans le portrait. Il n’a pas l’air d’être psychopathe, mais on le dirait tout droit sorti d’une nuit enfiévrée passée dans quelque boite interlope à consommer des substances exotiques aux côtés de créatures propres à s’ouvrir pour créer dans l’univers des perspectives nouvelles. Essayez de vous prendre en photo vous même, vous verrez, cette manière de poser le regard un poil trop haut, c’est la manière la moins naturelle de se faire tirer le portrait (bien que ce soit, admettons le, le regard de ceux qui sont un peu petits et regardent vers le haut (c’est aussi le regard des hypnotisés, mais n’extrapolons pas trop)). C’est donc avec talent que Sarkozy apparaît ici mal rasé, mais pleinement engagé dans le rapport à l’objectif. De tous les portraits, il n’y a que le sien qui donne à ce point l’impression que sans faire le cirque de Mitterrand, il dévore sa propre image et celui qui la regarde avec. Or, pour poser de cette manière là, avec tout le respect qu’on doit au président, on a envie de dire qu’il ne faut pas être bien, qu’il doit falloir être un peu dérangé, au sens où il s’agit ici de se faire passer pour autre chose que ce qu’on est (mais ça, c’est valable pour en gros tous les personnages publics), mais aussi pour autre chose que ce qu’est censé être un homme politique. Là, on a l’impression d’être devant un fan de Sinatra qui ferait le malin devant l’objectif.

Vous pensez que j’exagère ? Alors jetez un coup d’oeil à ces portraits commandés par la présidence aux photographes Seb&Enzo. On en trouve un ce mois ci en couverture de Technikart, et il y en a un autre dans le même numéro, tous deux sont tout à fait « parlants ». Tout d’abord, le choix de ces photographes est intéressant : tout à fait décalé par rapport à ce qu’est censé être un portrait politique, puisque Seb&Enzo sont photographes de mode, et de stars, leur travail, très graphique, peut être vu sur leur site, http://www.sebetenzo.com/, site sur lequel on retrouve évidemment, le portrait de notre bien aimé chef. En somme, Sarkozy en choisissant cet objectif là plutôt qu’un autre se place résolument du côté des peoples. Mais ça, ce n’est pas exactement une surprise. Ce qui est plus intéressant, c’est la tête que s’est faite Sarkozy entre les mains de ces deux photographes, car pour le coup, il n’a pas été nécessaire qu’une équipe d’infographistes mandatée par une rédaction avide de faire du fric intervienne pour donner à notre président une tête d’allumé notoire. Si le portrait de Jean-François Robert fait penser à Patrick Bateman, ceux de Seb&Enzo installent le nom d’Hubert S. Thompson dans les esprits. On regarde les clichés, et on se dit « Mais que prend ce type ? » Vous vous souvenez peut être qu’il y a déjà longtemps on avait pu se demander si Sarkozy n’abusait pas de telle ou telle substance, et depuis, cette idée demeure un sous entendu récurent, le prototype même du tabou médiatique, ce qui ne se dit pas tout en se sous entendant régulièrement. Mais quand c’est la personne visée elle même qui met en scène le propos a priori calomnieux, c’est qu’on n’est plus dans la calomnie, mais dans la construction du mythe. Or, on le sait, les mythes sont destinés en premier lieu à ceux qui y croient et que ça fascine, les moins armés face aux images choc. Ainsi, ici, on a un président qui paie des photographes pour avoir l’air d’un truand drogué. La classe. J’ai fouillé dans l’iconographie pourtant fournie de Berlusconi, il n’y a pas d’équivalent. Idem chez Poutine (et pourtant…). A ma connaissance, notre président est le seul dont on ait de tels clichés mis en scène.

Dès lors, il va sans doute falloir se méfier des accusations consistant à voir en Sarkozy un fou, un toxicomane ou un malfaiteur, parce qu’avoir recours à cette image, ce n’est pas faire une découverte, mais reprendre au vol quelque chose que le président lui même envoie en l’air pour qu’on la saisisse au vol comme font les chiens avec les freesbees. Tant qu’on s’amuse avec ça, on ne s’intéresse pas à la politique. Or, la scène jouée entre Villepin et Sarkozy est un peu trop théâtrale pour être sincère, elle aussi. Dans la mise en place d’un libéralisme durable qui n’a plus besoin que le PS vienne passer de la pommade tous les cinq ans en alternance avec la droite, Villepin est l’assurance que le pouvoir restera aux mains des mêmes si jamais soudainement le peuple se met à avoir des cas de conscience. Pour le moment, quand Sarkozy sur-joue le côté voyou, il produit encore un effet relativement positif auprès d’une frange de la population qui voit la politique comme un cirque, et qui aime voir jouer Scarface sur son petit écran au JT de 20h. On pourrait objecter qu’il y a là une prise de risque, que c’est très segmentant comme stratégie, mais dans la logique de l’UMP, peu importe, puisque l’antidote est prêt, là, à prendre le relais en cas de revirement de l’opinion. Ainsi, le libéralisme montre à quel point il n’est décidément pas un programme politique, puisqu’à bord du navire UMP (je propose qu’on dise dorénavant « Paquebot », maintenant que le FN s’est débarrassé du sien, et que la fraternité entre un Sarko déviant et une Marine édulcorée semble à l’avance nécessaire), on trouve en gros tout et n’importe quoi.

Méfiance donc avec les discours critiques qui correspondent finalement point par point à l’image que le pouvoir souhaite donner de lui même. Tout cela demeure orchestré, et il n’y a dans ces eaux là aucune pensée politique, ni d’une part, ni de l’autre. Il ne s’agit que de saisir des opportunités, et de se comporter comme les premières infections opportunistes venues tout en faisant le show, ce qui est toujours plus payant, dans les opinions, que les analyses et les projets réclamant des efforts de compréhension et d’action. Il est donc probable qu’on voit fleurir l’imagerie mafieuse autour de notre président. Il est probable que ça provoque chez lui quelques poussées d’hormones qui pourraient le faire aller encore un peu plus loin dans son personnage, tant et si bien qu’à force, il pourrait nous faire penser à Serge Lama jouant Napoléon, dans une sorte de confusion des rôles un peu flippante. En attendant, on a toujours à la tête du pays un type qui en gros joue à la dinette avec nos moyens, un gars qui s’amuse avec ses panoplies tout en exigeant du pays tout entier qu’il se mette au boulot pour servir ses potes. Il sera bon de se rappeler que les truands, ce sont à la base ceux qui désobéissent aux lois, et que pour le moment, ce n’est pas ce à quoi nous assistons : si Sarkozy joue les gangsters d’opérette, c’est pour mieux cacher son entourage qui s’emploie, lui, à modeler les lois de telle sorte qu’ils puissent parvenir à leurs fins sans se trouver hors la loi. Et à force de regarder les portraits de notre président en train de se mettre en scène façon Actor Studio, nous ne voyons pas que peu à peu, c’est nous autres qui, pensant ce qu’on pense, disant ce qu’on dit, faisant ce qu’on fait, passons lentement de l’autre côté d’une loi qui sera à terme écrite à l’envers, contre ceux qui auront cru la défendre.

NB : dans l’ordre, les portraits sont 1 – le fameux portrait de Jean-François Robert transformé par le Nouvel Obs, 2 – l’original de Jean-François Robert 3 – Un des portraits réalisés par Seb&Enzo, et 4 – un autre de ces portraits utilisé par Technikart pour sa couverture du mois de Novembre.

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L’insoutenable légèreté de l’être

Par Youri Kane Catégorie : Argentic/Numeric, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PROTEIFORM Laisser un commentaire »27 décembre 2009

shao_18Récemment, grâce au magazine Polka, qui n’est pas si mauvais que ça, j’ai découvert un photographe dont, immédiatement le travail a provoqué cet effet particulier qu’on ressent, parfois, face à certaines oeuvres. La trentaine (mais peu importe), Polonais, Tomasz Gudzowaty voyage et rencontre, sur ses dernières séries, des sportifs. Problème : le mot « sport » est devenu tellement marchand qu’on voit mal désormais comment on peut le concevoir en dehors des circuits habituels de la consommation et de la communication publicitaire. Pourtant, Gudzowaty réussit à revenir, via le sport à ce qu’on pourrait appeler une discipline du corps. Et si on évite de découper l’homme en deux, avec d’un côté le corps, et de l’autre, l’âme, chacun dans sa chambre froide, on pourra nommer ces pratiques « discipline de soi ». Souvent, il s’agit pour ceux qui les pratiquent, de gagner en maîtrise de la pesanteur. C’est en tous cas souvent sous cet angle là que ce photographe fige leur mouvement. Mais à aucun moment l’apesanteur n’est feinte, ni simulée. La photographie permet, simplement, de fixer ce moment d’élévation.

Il se trouve que Nietzsche est un de ces auteurs qui médite sur cette élévation personnelle. Sinon, le concept de « surhomme » ne serait qu’une saloperie pour sous-idéologie. Et en ces temps où le travail est dur, et rare, il n’est pas inutile de se confronter à des textes qui mettent le travail à sa juste place : au niveau du sol, c’est à dire en dessous d’autres pratiques, parfois vaines, parfois touchées par la grâce. C’est cette rencontre entre un écrivain en quête d’éternel retour, et un photographe qui permet cet éternel retour par l’arrêt du temps sur les mélanges argentique que j’essaie d’organiser ici : En un clic, vous allez vous dématérialiser là où vous êtes pour vous rematérialiser ailleurs, théoriquement là où je le décide si je me mélange pas trop les pinceaux dans le copier/coller du lien.

Pour découvrir davantage le travail de Gudzowaty, c’est à son adresse : http://www.gudzowaty.com et à celle de son galeriste : http://www.yoursgallery.pl/artist.php?action=details&artist_id=5

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Greenfields

Par Youri Kane Catégorie : FLICKR, MIND STORM, PLATINES, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »26 juin 2008

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P1040377, première mise en ligne par yourikane.

Profitons du moment.

On est débarassés de Roland Garros, pas encore tannés par le Tour de France, le bac a l’air achevé puisque les élèves ne travaillent plus (les copies se corrigent toutes seules ou presque, puisque, comme on le sait, tout ceci est une vaste roulette russe, au cours de laquelle les correcteurs lancent les oeuvres dont ils sont responsables dans le grand escalier du hasard et se contentent de repérer sur quelles marches atterrissent les candidats, on y reviendra).

En somme, c’est encore un peu le printemps. Plus vraiment depuis la fête de la musique, certes, mais ça ne sent pas encore tout à fait l’été. Le calendrier aura beau faire, on veut notre printemps, on l’aura.

Si l’expression n’avait pas été déjà utilisée par une mourante en mal de formule, on serait tenté de prendre ses pataugas, d’aller gambader dans les bois en se disant « laissez verdure »; mais ce serait prendre le risque de tomber raide au pied d’un chêne, qui démontrerait là une fois de plus l’insolente supériorité des arbres sur les humains dans leur quête de longévité (preuve que, quand même, nos ancêtres grecs avaient le nez creux quand ils pensaient que la constance et l’ataraxie avaient quelque chose à voir avec le bonheur), et de contribuer qui plus est à son alimentation annuelle en se transformant, lentement mais sûrement en bête humus.

bref, c’est le printemps, le temps premier et on a comme l’impression que nos cellules reçoivent un codage nouveau, un update tout frais qui va nous permettre de non seulement passer l’été sans laisser la peau à la première canicule venue, mais aussi d’être irrésistibles sur les plages, beaux à croquer comme des fruits juste à point, prêts à être cueillis et consommés, voire même consommés sur la branche, comme ça, à cru.

En même temps, comme on ne se refait pas, dès que ça va bien, en même temps, ça va pas, parce qu’on sait que ce n’est qu’une saison parmi trois autres, qu’elle est déjà officiellement achevée alors qu’elle semble ne pas avoir été inaugurée, et tout ça a déjà un parfum d’automne (c’est peut être ça, le secret des arbres : ils sont entièrement à ce qu’ils font : ils voient leurs feuilles apparaître comme si c’était une naissance première, sans mémoire des précédentes venues au monde, et des précédentes petites morts que constitue chaque automne, sans pré-science de la prochaine chute; le chêne est dans un présent permanent, sans mémoire et sans inquiétude, il peut acquiescer à la vie sans réserve, là est peut être le secret (oui, certes, c’est aussi le secret de cette forme d’innocence qu’on peut, aussi bien, appeler le crétinisme)).

Peu importe, notre manière à nous autres, humains, de parvenir à la sérénité sylvestre, à cette veille d’inauguration perpétuelle, c’est une certaine tendance que nous avons à regarder les choses passer, et à parvenir à ne plus y résister. C’est pourquoi notre printemps est nostalgique, par anticipation. Mais ça permet aussi de ne pas tout à fait mourir à l’automne, et de passer l’hiver.

Verte nostalgie, ça m’a fait penser à une bonne vieille chanson du patrimoine quasi public américain, une chanson intitulée « Greenfields », aux paroles totalement nostalgiques, et à la mélodie néanmoins sereine. Pas la sérénité telle qu’on peut l’imaginer, niaiseuse comme on sait le faire par chez nous. Non, plutôt une quiétude des grands espaces, avec des voix sobrement posées, qui n’en imposent pas par le boulot apparent, ni par la virtuosité, mais qui sont, simplement, (et c’est ce qu’on demande à une voix, non ?), présentes.

Une chanson inondée de verdure, et qui ne tombait pas dans le bucolisme, c’était exactement l’impression que m’avait laissée Greenfields, chanson maintes fois reprise, mais que je connaissais interprétée par un quatuor de frères, originalement nommé les brothers four. Un peu comme des compagnons de la chanson, mais américains, moins pathétiques, mais peut être un poil trop lisses quand même. Et pourtant déjà, on éprouvait à leur écoute ce sentiment de passage lent et irrémédiable du temps, et des choses qui le peuplent.

Une chanson de perte de l’essentiel, quelque chose que Blaise Pascal aurait pu écrire s’il avait été gardien de moutons, au sommet de la montagne Brokeback, quand l’univers lui aurait semblé avoir été déserté du seul regard qui vaille, de la seule présence comblante, alors qu’il essayait vainement de combler une faille béante dans un univers désormais insensé, sourd, aveugle. Absurde. Et il n’y avait guère que des chanteurs de quasi country, de total folk pour parvenir à demeurer si sereins face à ces immensités vides, à ces déserts où nous ne pouvons plus qu’errer. Et c’était ça, Greenfields. Une immensité un peu froide, désertée de toute présence humaine, désincarnée.

Puis vint le printemps de cette chanson pourtant si automnale (tellement automnale qu’on avait l’impression que l’automne était devenu l’unique saison, comme si les champs ne pouvaient plus être verts que dans nos mémoires), quand David Kosten la reprit en mains, et demanda à Michael Stipe de venir coucher sa voix sur le matelas de mousse sonore qu’il lui avait préparé. Ce ne sont plus les parfaites harmonies du quatuor qui nous sont offertes, mais la justesse d’une de ces voix qui sont aussi des regards, une introspection retournée vers l’extérieur, une résonnance. Une voix, quoi. Soudainement, sans être davantage sensée, la solitude et l’abandon devenaient une histoire, il y avait quelqu’un dans ces paysages vides, une âme qui vive, fût-ce péniblement.

Finalement, c’est peut être ça, notre printemps à nous autres, humains (quand nous n’oublions pas de l’être, ou qu’on ne croit pas l’être de fait alors qu’il s’agirait plutôt de l’être en acte) : la résonnance dans les autres d’une voix dans laquelle on aimerait reconnaître la sienne.

 

NB : Le titre repris par Michael Stipe se trouve sur l’album « Your love means everything », de Faultline (l’identité sous laquelle David Kosten publie ses petits chefs d’oeuvre), qu’on ne saurait trop conseiller, en toutes saisons, parce que ce disque a la permanence des choses qui commencent à toucher à un peu d’éternité (bon, contentons nous de permanence et d’un peu de durabilité, ça demeurera davantage humain.

Quant aux Brothers four, pour les amateurs, il existe une compilation de leurs meilleurs titres. Mais Greenfields me semble demeurer au dessus du lot, comme si ça les dépassait eux mêmes.

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