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L’étoffe des rêves

« Nous sommes de cette étoffe sur laquelle naissent les rêves,
et notre petite vie est entourée de sommeil. »
William Shakespeare; la Tempête

Alors que je fouillais un peu le net pour retrouver des portraits de Jean-Louis Bory, parce que j’avais découvert une chronique écrite par lui, lors de la visite de l’exposition Antonioni à la Cinémathèque, parce que ça m’avait remis en mémoire la lecture, à l’époque salvatrice, de Ma Moitié d’orange, parce que j’y ai redécouvert un véritable regard et un vrai style, et parce que du coup, je m’étais mis en tête de l’évoquer dans l’outre-monde, ce que j’ai fait, ici, pour toutes ces raisons donc, je suis tombé sur ce portrait, pris en 1977, par Bruno de Mones, photographe réputé, dont on a tous vu bon nombre de clichés.

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1977, ça nous place deux ans avant qu’il n’en finisse avec cette difficulté à être qu’il a souvent discernée et évoquée dans les films qui le marquèrent sans doute le plus.

On dispose de quelques mots de Bruno de Mones, décrivant les circonstances de cette prise de vue :

 » Jean-Louis Bory me reçoit dans son deux pièces de la rue Séguier. Il me demande comment je veux le photographier. Pour le provoquer, je lui réponds: « Tout nu, si vous êtes d’accord ». Bory se déshabille sur le champ devant moi et m’amène dans sa chambre où son compagnon semblait nous attendre, assis sur le lit. Bory rentre dans son lit, juste à ses côtés. La prise de vues peut commencer. Cette photo, qui a notamment été exposée dans la vitrine de la librairie la Hune à Paris, a fait beaucoup de bruit à l’époque. « 

Parce que Bruno de Mones est méticuleux, et sans doute parce qu’il accorde de la valeur aux choses, on dispose aussi de l’autographe que Jean-Louis Bory a écrit à propos de cette photographie; et ces mots semblent témoigner de l’apaisement qu’il avait trouvé alors. Rien ne laisse deviner ce mal-à-être qui l’emportera en 1979 :

 » Je ne joue pas la provocation. J’installe paisiblement dans le désordre des étoffes l’image d’un bonheur possible. Nos regards vous fixent, tranquilles. Ils n’attendent rien que votre sympathie complice. Nos mains se dénouent, elles se délassent hors de tout jeu. Nos bouches, entre sourire et moue, se scellent sur le silence. C’est pour laisser mieux résonner l’écho des bruissements que la forêt murmure, là, debout, derrière, sur le mur de la chambre, et qui berceront peut-être nos sommeils. « 

C’est sans doute là le talent de ceux qui savent vraiment écrire : avoir dit l’essentiel, l’air de rien. Et après coup, apprendre à lire à ceux qui découvrent, à travers ces mots qui comme à la noce célèbrent la vie, une épitaphe.

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