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Portrait de Robert Bourgi en femme de chambre

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 1 commentaire »13 septembre 2011

On aura eu de multiples occasions de se poser cette question, ces derniers temps :

Faut il croire un menteur ?

Nouvelle occasion, ce soir, dans le Grand Journal (encore ?), avec Robert Bourgi, qui semble avoir regardé, dernièrement, les Repentis de John Woo (dont le titre, en VO, est plus fort en sous entendus (Once a thief)).

Multipliant les déclarations pleines de remord (le sketch sur sa bonne conscience tardive, mystérieusement synchronisée avec l’agenda présidentiel est assez plaisant à regarder) sur le thème « Si j’aurais su j’aurais pas participé », devant un Aphatie qui ne trouve rien à redire, il ne devra répondre, finalement, qu’à une seule question à portée potentiellement critique : d’où vient la légion d’honneur qu’il porte ? Ce n’est pas Aphatie qui la pose, mais Ollivier Pourriol, le philosophe de service (je reviendrai une autre fois sur la nouvelle caution intellectuelle de l’émission).

Bien sûr, Pourriol n’est pas journaliste. Il pose la question juste parce qu’il a vu dans la journée, comme tout le monde, un titre sur sa page ‘google actu’ mentionnant le fait que Sarkozy a remis cette décoration à Bourgi en 2007. Du coup, quand ce dernier lui répond que c’est Chirac, ni lui dont ce n’est pas le métier, ni Aphatie, dont ce serait le métier s’il le pratiquait, ne le reprennent.

Pourtant, c’est bien Sarkozy qui a ainsi décoré le convoyeur de fonds de la droite. Et il est d’autant plus intéressant, dès lors, de le voir mentir frontalement sur ce sujet au moment où il est envoyé en première ligne pour dézinguer toute forme de concurrence au sein de la majorité présidentielle. Il ne faut pas qu’il apparaisse comme le bras droit du président, il faut même qu’il puisse passer pour un proche de Villepin et Chirac, fraichement repenti. Les faits sont même encore plus têtus, puisque non seulement on sait qui l’a décoré, mais on dispose aussi des paroles qu’il a prononcées à cette occasion, puisque Mediapart a eu la bonne idée de publier ce discours.

Double mensonge, de la part de Bourgi, puisque sentant que la pillule réclamait tout de même des gorges sérieusement profondes pour être avalée, il trouva bon de préciser qu’il avait été décoré avant l’accession de Sarkozy au trône, ce qu’on s’explique mal, puisque l’heureux évènement eut lieu le 27 Septembre 2007, et sauf à réécrire vite fait tous les manuels d’histoire, il semble bien que le sombre jour qui vit l’excité parvenir au pouvoir précéda, dans le calendrier, la décoration du financier occulte.

On ne saurait trop conseiller de lire le discours lu à la gloire de Bourgi. Le texte, très habilement écrit, peut être lu à tout un tas de degrés. On dirait presque qu’il a été ironiquement rédigé à l’avance pour servir, plus tard, de message poli exprimant, en gros, les mots muets adressés à leur environnement proche par tous les majeurs qui, dans le monde, se dressent vers le ciel. En voici une illustration qui, j’en suis certain, devrait donner le sourire à tout le monde :

« Je sais, cher Robert, pouvoir continuer à compter sur ta participation à la politique étrangère de la France, avec efficacité et discrétion. Je sais que sur ce terrain de l’efficacité et de la discrétion, tu as eu le meilleur des professeurs et que tu n’es pas homme à oublier les conseils de celui qui te conseillait jadis, de « rester à l’ombre, pour ne pas attraper de coup de soleil ». Sous le chaud soleil africain, ce n’est pas une vaine précaution. Jacques Foccart avait bien raison ». Le texte intégral peut être lu ici :  http://www.mediapart.fr/files/Sarkozy_Bourgi.pdf

Ici comme au Sofitel de New-York, des candidats à la présidentielle se heurtent aux témoignages de ceux dont la crédibilité tient entièrement dans l’impossibilité de prouver quoi que ce soit. Au grand bowling électoral, ce sont les petites mains à l’honneur perdu qui viennent tirer des strikes au beau milieu du jeu politique.

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Petits arrangements avec les forts

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 2 commentaires »11 septembre 2011

Bilan de la semaine :

1 – Jeudi, sur le plateau du Grand Journal, on n’avait pas très très bien compris si Villepin se présentait, ou pas, à l’élection présidentielle. Le bonhomme avait l’air en état étrange, à moitié confus, à moitié vulgaire. A des kilomètres de son personnage de chevalier blanc. A des kilomètres, aussi, de l’idée que pourrait se faire son électroat théorique d’un éventuel président. A vrai dire, c’était compliqué de prendre ses déclarations au sérieux, tant il semblait avoir appris, comme tout le monde, le mot « anosognosie » dans la semaine, et s’être dit que ça lui conviendrait bien, comme laisser aller.

2  - Dimanche, le JDD titre sur les révélations d’un porteur de valises pour… Villepin, donnant une audience plus, disons, populaire aux infomations divulguées par Péan dans son  livre La République des mallettes.

3 – On comprend donc que finalement, Lagardère est bel et bien, toujours, le frère de Sarkozy. Le frère dont on a un peu honte, mais avec lequel on ne pourrait pas rompre, tant les services qu’il est apte à rendre sont précieux. Un peu de honte est vite passée.

4 – Donc,  Villepin est bel est bien candidat. Rien ne garantit cependant qu’il le sera durablement.

5 – Sur Canal toujours, c’est Martine Aubry qui est la cible sur laquelle on s’acharne. Même les Guignols participent au ball trap, dans des séquences dont on cerne mal le ressort comique.

6 – Donc, on dirait que certains disposent de sources un peu plus fiables que les sondages publiés à propos des primaires PS, et qu’on devient nerveux.

7 – Vendredi, l’attitude de Franz Olivier Giesbert, toujours sur le plateau du Grand Journal, oscille entre fébrilité et panique à bord. Illustrant les théories d’Audiard selon lesquelles on reconnaît les cons au fait qu’ils osent tout, il ose tout et n’a honte, lui, de rien.

8 – Il va falloir arrêter de regarder le Grand Journal.

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Sir Sourire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Il voit le mal partout, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 5 commentaires »16 mai 2011

Nous voici donc parvenus au point où notre vie commune, c’est à dire la politique, se voit réduite en gros à quelque chose qui ressemblerait à un épisode parmi d’autres d’une série qui serait à mi-chemin de 24h Chrono et des Experts N.Y. Au delà du fait que la réalité, depuis ce matin, se voit propulsée bien plus loin que ce que pourrait se permettre une fiction, ce qui marque encore une fois, c’est la manière dont nous donnerions cher pour échanger un débat démocratique, autour de véritables alternatives politiques, contre un épisode supplémentaire d’excitation face au barnum mediatique qui transforme de plus en plus le monde, la réalité, en plus grand chapiteau du monde.

On se retrouve dans une situation un peu pénible, où, tout en sachant bien que ce type n’était pas une véritable alternative (il va le devenir pour de bon, maintenant qu’il est hors jeu : ce sera, pendant des années, le plan B, l’univers parallèle à partir duquel on jugera de l’action politique, sur le thème « Ah… si DSK n’avait pas été condamné à 25 ans de prison…), on ne parvient pas tout à fait à se dire « bien bien, un de moins, au suivant ». Maintenant qu’il est mort (tout le monde semble en parler à l’imparfait, en balayant les chaines info, on voit des quasi nécrologies, sans doute déjà montées, au cas où, diffusées presque telles qu’elles « il parlait couramment allemand et espagnol », « il aimait les femmes » (en effet…), « il était l’espoir de la gauche » (dans une vision unilatéralisée du monde, oui, peut être)), il semble avoir été, de son vivant, pétri des qualités qu’on aura eu un peu plus de mal à discerner quand on pouvait observer, au présent, son action. On ira demander, par exemple, au peuple grec s’il considère, pour sa part, que la mésaventure du jour le prive d’un avenir socialiste. Mais bien qu’on ne soit pas dupe de ce que, sur l’essentiel, une opposition Strauss-Kahn/Sarkozy n’aurait eu d’opposition que le nom, les fondamentaux économiques demeurant semblables, la classe à laquelle les deux hommes appartiennent étant exactement la même, la sortie de route du potentiel candidat PS révèle cependant que la politique ne peut pas se réduire à la seule question des options économiques : on ne nous prive pas seulement d’un faux débat économique, on empêche en fait de choisir entre un capitalisme qui s’accompagne d’un total mépris pour ceux qui n’en sont pas les principaux bénéficiaires, et un autre qui, tout en profitant des avantages matériels que permet le capitalisme à ceux qui y occupent une bonne place, se soucie néanmoins de ne pas humilier frontalement ceux qui pâtissent de ce genre de système économique. Accessoirement, on prive aussi les citoyens de choisir entre une politique française qui s’articule de plus en plus autour de ce qui prend, de plus en plus, la forme d’un pur et simple racisme, et une autre politique qui se refuse encore à sacrifier à ce point là les plus fragiles d’entre nous.

Alors, évidemment, le choix existe toujours. Il y aura un candidat PS, il y a d’autres candidats à gauche, avec des propositions se démarquant bien plus nettement, économiquement. Mais ce qui disparait, c’est la perspective d’un candidat susceptible de gagner. Parce que si on voit émerger la thèse d’un complot contre DSK, il y en a un autre qui semble prendre Hollande pour cible, les sondeurs semblant être payé par ‘ »quelqu’un » pour lui faire croire qu’il peut être, un jour, président de la république française. Ce qui se passe en ce moment ne sert que l’alternative frontiste, qui est de moins en moins une alternative, puisque l’UMP est de plus en plus contrainte de se laisser dicter son programme et son discours par les ondes FN. Le choix existe donc, et les français seraient bien inspirés de s’y intéresser de plus près, mais chacun sait bien que si on veut être réaliste, on doit admettre que la perspective d’une alternance, déjà un peu fantasmée dans le cas d’une victoire DSK (le visage souriant du socialisme sur les gros sabots capitalistes), devient simplement utopique avec sa disparition du jeu politique : encore au moins 5 ans à se donner bonne conscience en défilant contre la disparition de tout ce qui disparaitra quand même, ce qui demeure une manière confortable de cumuler deux bourgeoisies : celle du fric (après tout, les bonnes âmes de gauche qui ont les moyens n’y perdront pas tant que ça), et celle de l’âme (j’aurais bien voulu qu’il en fût autrement, mais un mélange de femme de chambre (qui est à la femme de ménage ce que le technicien de surface est au balayeur, un fantasme embourgeoisé par le langage) et de pulsions lubriques en a décidé autrement)

Autrement dit, et quoiqu’on puisse en penser en temps normal, on s’en serait un peu branlé, que DSK roule en Panamera, j’y reviendrai peut être un jour (la bagnole comme sinthome, c’est un angle qui me plait bien) ou que ses costards coûtent deux ou trois ans de salaire normal (le costard au prix d’une grosse bagnole, la bagnole au prix d’un appartement, les appartements au prix d’on ne saurait trop dire quoi, on est dans les décalages honoraires qui impressionnent suffisamment pour qu’on puisse, comme on le fait dans les medias de droite, douter du socialisme de DSK (on attend avec impatience qu’il en déduisent ce qui suit nécessairement : aucun candidat de droite ne peut servir les intérêts du peuple, surtout depuis qu’on a délocalisé la consommation)), on s’en serait un peu branlé, donc, qu’il roule en Maybach ou en Bugatti si il avait simplement pu nous débarrasser de la clique actuellement au pouvoir, juste pour mettre fin à ce mouvement par lequel on nous conduit peu à peu à se haïr les uns les autres, et à ne plus pouvoir discerner où se situent les véritables nuisances. Sans être dupes, on peut encore préférer la mise en scène d’une cohésion sociale fictive à l’instauration consciencieuse d’une guerre sociale entre citoyens qui, en fait, ont sans le savoir les mêmes intérêts. Le socialisme peut tout à fait jouer, lui aussi, le rôle d’opium du peuple, d’âme d’un monde sans coeur. Dans ses commentaires éclairants (bien que réclamant parfois quelques recherches dans les méandres de la mémoire des groupuscules de gauche avant d’être pleinement saisis), Michel racontait il y a quelques jours sa soirée du 10 Mai 1981, dont le maître de cérémonie semblait être DJ Janus en personne, tant le moment devait être conçu comme à cheval entre deux mondes pour qu’on puisse y adhérer, cesser le feu dont tout le monde avait conscience qu’il était provisoire, que les masques tomberaient un jour ou l’autre et que l’union de la gauche, joyeusement bicéphale ce soir là, perdrait tôt ou tard l’un de ses deux visages et, par la même occasion, la face. Ce soir là, la foi en quelque chose qu’on pourrait considérer comme la fraternité injectait, comme par intraveineuse, l’Esprit à tous ceux qui n’étaient pas en train de remplir le coffre de la 505 avec leurs biens les plus précieux, jouant à se faire peur à l’idée de l’arrivée des chars de l’armée rouge sur les places des villages dès le lendemain. Trêve des électeurs pour une soirée et quelques jours, mine de rien, les années 80 réussirent l’exploit, sur la base de cette fiction d’un soir, de permettre aux plus riches de le devenir encore plus, sans pour autant que la fraternité ressentie soit vraiment mise à mal. Et à défaut d’égalité véritable, on peut admettre que le rôle du politique puisse se réduire au fait de rendre l’inégalité un peu moins insupportable. On voit bien à quel point nos dirigeants actuels ont compris qu’on pouvait fonder son pouvoir sur incitation des classes les plus puissantes à humilier sans cesse ceux qu’ils spolient. C’est là tout le sens de la fameuse décomplexion.

Ce qui en dit long depuis hier, c’est la vitesse à laquelle apparaissent, puis se diffusent, les soupçons de manipulation, voire de complot. Ca dit à quel point on est désormais facilement convaincu que le pouvoir est confisqué au peuple, et que les élections ne doivent en aucun cas offrir de quelconques alternatives aux électeurs. Ce qui est amusant, dans l’histoire, c’est qu’on repère ce principe dans l’interdiction qui est faite à DSK de participer à l’élection présidentielle, alors que le fait qu’il y participe était, bien plus encore, un signe de cette impossibilité de l’alternative, en plaçant l’électeur devant un choix étrange : votre capitalisme, vous le préférez faux cul ? ou décomplexé ? Jusqu’à preuve du contraire, il ne s’agissait pas d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques. Impossible de discerner quels effets à long terme aura cette impression de s’être fait voler une fausse alternative. A priori, comme ça, à vue de nez, toutes les conditions sont en place pour que le socialisme puisse encore se fantasmer pendant quelques décennies.

Maintenant, à moins de s’offrir le temps de lire, ou relire, le Bûcher des vanités de Tom Wolfe, auquel fait furieusement penser l’épisode du jour, on peut se faire une idée de la paranoïa ambiante en suivant les micro enquêtes effectuées par ceux qui trouvent quelques étrangetés dans la manière dont certaines informations ont été révélées dans un sens qui défie les lois de la chronologie, par des gens qui étaient déjà aux commandes des révélations sur la Panamera et les costards en peau de zob. On y apprend surtout que, contre toute attente (et contre toute vraisemblance sociologique), les jeunes populaires de l’UMP (saviez vous, au fait, qu’on a été à deux doigts de voir la Suède remporter l’Eurovision avec une chanson intitulée Popular, qui semblait être un hymne écrit en dédicace aux jeunesses actives de l’UMP, chanté par un des leurs, une étrange créature qui ressemblerait un peu à Tom Cruise déguisé en Justin Bieber, dans une chorégraphie édifiante où on casse les murs de verre d’une prison hypothétique (c’est en gros le sentiment que se donne un jeune libéral aujourd’hui, en « osant » être de droite : briser une barrière qui n’existait que dans sa tête)) ont, parmi leurs connaissances, des femmes de chambre.

En même temps, chacun se doute bien que si on veut avoir des indics quelque part, il n’est pas absurde d’en placer un ou deux dans un hôtel dans lequel le gratin de la politique et du mondanisme mondialiste a ses habitudes. Et une femme de chambre, par définition, c’est quelqu’un qui a le double avantage d’avoir accès à l’intimité tout en étant invisible. Enfin bref, bientôt, Jonathan Pinet nous diffusera les dernières infos fournies par la dame pipi du tribunal de Harlem, puis de la lingère de Sing Sing, autant de membres, sans doute, de la bande à Pinet sur sa page Facebook. Ces gens là sont partout, ils ont regardé Fight-Club et ils en ont tiré tout un tas de leçons qu’ils appliquent sur nous. Et Internet est le système de surveillance universel qui instaure la règle selon laquelle c’est le premier qui a twitté qui a raison, fabriquant simultanément ce qui fera office de version officielle, ainsi que le fantasme en négatif qui l’accompagne.

Illustrations extraites des campagnes de promo pour la chaine « Maid Café », d’origine japonaise, mais ouvrant à droite à gauche dans le monde des franchises. C’est un peu comme le Starbuck, mais on note un soin particulier dans le déguisement des serveuses, qui font tout leur possible pour ressembler à des soubrettes de films porno, tout en demeurant suffisamment inaccessibles pour éviter au patron des poursuites pour proxénétisme. On comprend que la clientèle, après avoir pris son café en se voyant refuser la jouissance promise par la mise en scène de la prostitution se lâche un peu sur tout ce qui peut porter un tablier. Cette promesse de jouissance que, simultanément, on interdit, ou qu’on reporte, ça aussi, c’est une belle image du monde tel qu’on nous le propose. Au passage, maid signifie tout aussi bien, et en vrac : femme de chambre, ou pucelle. C’est sans doute l’une des questions que DSK se verra poser, sous les douches, par les autres prisonniers de Sing Sing « Alors, Ophelia, elle était bonne ? » Quoi qu’il en soit de sa culpabilité, la réponse donnée par la langue est affirmative.

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On n’a pas que d’l'amour à vendre, ça non !

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PROPAGANDA 6 commentaires »9 mai 2011

On se souvient peut être qu’au début de ses Réflexions sur la question juive, Sartre propose de sortir l’antisémitisme de la catégorie des opinions pour ne considérer cette position que sous l’angle de la passion.

« Ce mot d’opinion fait rêver… C’est celui qu’emploie la maîtresse de maison pour mettre fin à une discussion qui risque de s’envenimer. Il suggère que tous les avis sont équivalents, il rassure et donne aux pensées une physionomie inoffensive en les assimilant à des goûts. Tous les goûts sont dans la nature, toutes les opinions sont permises ; des goûts, des couleurs, des opinions il ne faut pas discuter. Au nom des institutions démocratiques, au nom de la liberté d’opinion, l’antisémite réclame le droit de prêcher partout la croisade anti-juive. En même temps, habitués que nous sommes depuis la Révolution à envisager chaque objet dans un esprit analytique, c’est-à-dire comme un composé qu’on peut séparer en ses éléments, nous regardons les personnes et les caractères comme des mosaïques dont chaque pierre coexiste avec les autres sans que cette coexistence l’affecte dans sa nature. Ainsi l’opinion antisémite nous apparaît comme une molécule susceptible d’entrer en combinaison sans s’altérer avec d’autres molécules d’ailleurs quelconques. Un homme peut être bon père et bon mari, citoyen zélé, fin lettré, philanthrope et d’autre part antisémite. Il peut aimer la pêche à la ligne et les plaisirs de l’amour, être tolérant en matière de religion, plein d’idées généreuses sur la condition des indigènes d’Afrique centrale et, d’autre part, détester les Juifs. S’il ne les aime pas, dit-on, c’est que son expérience lui a révélé qu’ils étaient mauvais, c’est que les statistiques lui ont appris qu’ils étaient dangereux, c’est que certains facteurs historiques ont influencé son jugement. Ainsi cette opinion semble l’effet de causes extérieures et ceux qui veulent l’étudier négligeront la personne même de l’antisémite pour faire état du pourcentage de Juifs mobilisés en 14, du pourcentage des Juifs banquiers, industriels, médecins, avocats, de l’histoire des juifs en France depuis les origines. Ils parviendront à déceler une situation rigoureusement objective déterminant un certain courant d’opinion également objectif qu’ils nommeront antisémitisme, dont ils pourront dresser la carte ou établir les variations de 1870 à 1944. De la sorte, l’antisémitisme paraît être à la fois un goût subjectif qui entre en composition avec d’autres goûts pour former la personne et un phénomène impersonnel et social qui peut s’exprimer par des chiffres et des moyennes, qui est conditionné par des constantes économiques, historiques et politiques.
Je ne dis pas que ces deux conceptions soient nécessairement contradictoires. Je dis qu’elles sont dangereuses et fausses. J’admettrais à la rigueur qu’on ait une opinion sur la politique vinicole du gouvernement, c’est-à-dire qu’on se décide, sur des raisons, à approuver ou à condamner la libre importation de vins d’Algérie. C’est qu’il s’agit alors de donner son avis sur l’administration des choses. Mais je me refuse à nommer opinion une doctrine qui vise expressément des personnes particulières et qui tend à supprimer leurs droits ou à les exterminer. Le Juif que l’antisémite veut atteindre ce n’est pas un être schématique et défini par sa fonction comme dans le droit administratif ; par sa situation ou par ses actes, comme dans le Code. C’est un Juif, fils de Juifs, reconnaissable à son physique, à la couleur de ses cheveux, à son vêtement peut être et, dit-on, à son caractère. L’antisémitisme ne rentre pas dans la catégorie de pensée que protège le Droit de libre opinion.
D’ailleurs, c’est bien autre chose qu’une pensée. C’est d’abord une passion. Sans doute peut-il se présenter sous forme de proposition théorique. L’antisémite « modéré » est un homme courtois qui vous dira doucement : « Moi je ne déteste pas les Juifs. J’estime simplement préférable, pour telle ou telle raison, qu’ils prennent une part réduite à l’activité de la nation. » Mais, l’instant d’après, si vous avez gagné sa confiance, il ajoutera avec plus d’abandon : « Voyez-vous, il doit y avoir « quelque chose » chez les Juifs : ils me gênent physiquement. » L’argument, que j’ai entendu cent fois, vaut la peine d’être examiné. D’abord il ressortit à la logique passionnelle. Car enfin imaginerait on quelqu’un qui dirait sérieusement « Il doit y avoir quelque chose dans la tomate, puisque j’ai horreur d’en manger. » Mais en outre, il nous montre que l’antisémitisme, sous ses formes les plus tempérées, les plus évoluées reste une totalité syncrétique qui s’exprime par des discours d’allure raisonnable, mais qui peut entrainer jusqu’à des modifications corporelles. Certains hommes sont frappés soudain d’impuissance s’ils apprennent que la femme avec qui ils font l’amour est Juive. Il y a un dégoût du Juif, comme il y a un dégoût du Chinois ou du nègre chez certaines gens. Et ce n’est donc pas du corps que naît cette répulsion physique puisque vous pouvez fort bien aimer une juive si vous ignorez sa race, mais elle vient au corps par l’esprit ; c’est un engagement de l’âme, mais si profond et si total qu’il s’étend au physiologique, comme c’est le cas dans l’hystérie.
Cet engagement n’est pas provoqué par l’expérience. J’ai interroge cent personnes sur des raisons de leur antisémitisme. La plupart se sont bornées à m’énumérer les défauts que la tradition prête aux Juifs. « Je les déteste parce qu’ils sont intéressés, intriguants, collants, visqueux, sans tact, etc. »- « Mais, du moins, en fréquentez vous quelques uns ? » – Ah ! Je m’en garderais bien ! » Un peintre m’a dit : « Je suis hostile aux Juifs parce que, avec leurs habitudes critiques, ils encouragent nos domestiques à l’indiscipline ». Voici des expériences plus précises. Un jeune acteur sans talent prétend que les Juifs l’ont empêché de faire carrière dans le théâtre en le maintenant dans des emplois subalternes. Une jeune femme me dit : « J’ai eu des démélés insupportables avec des fourreurs, ils m’ont volée, ils ont brûlé la fourrure que je leur avais confiée. Eh bien, ils étaient tous juifs. » Mais pourquoi a-t-elle choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ? Pourquoi les Juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur en particulier ? C’est qu’elle portant en elle une prédisposition à l’antisémitisme. Un collègue, au lycée, me dit que les Juifs « l’agacent » à cause des mille injustices que des corps sociaux « enjuivés » commettent en leur faveur. « Un Juif a été reçu à l’agrégation l’année où j’ai été collé et vous ne me ferez pas croire que ce type-là, dont le père venait de Cracovie ou de Lemberg, comprenait mieux que moi un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile . » Mais il avoue, par ailleurs, que c’est « la bouteille à l’encre » et qu’il n’a pas préparé le concours. Il dispose donc, pour expliquer son échec, de deux systèmes d’interprétation, comme ces fous qui, lorsqu’ils se laissent aller à leur délire, prétendent être roi de Hongrie et qui, si on les interroge brusquement, avouent qu’ils sont cordonniers. Sa pensée se meut sur deux plans, sans qu’il en conçoive la moindre gêne. Mieux, il lui arrivera de justifier sa paresse passée en disant qu’on serait vraiment trop bête de préparer un examen où on reçoit les Juifs de préférence aux bons Français.D’ailleurs, il venait vingt-septième sur la liste définitive. Ils étaient vingt-six avant lui, douze reçus et quatorze refusés. Eût-on exclu les juifs du concours, en eût-il été plus avancé ? Et même s’il eût été le premier des non admissibles, même si, en éliminant un des candidats, il eût eu sa chance d’être pris, pourquoi aurait on éliminé le Juif Weil plutôt que le normand Mathieu ou le Breton Arzell ? Pour que mon collègue s’indignât, il fallait qu’il eût adopté par avance une certaine idée du Juif, de sa nature et de son rôle social. Et pour qu’il décidât qu’entre vingt-six concurrents plus heureux que lui, c’était le Juif qui lui volait sa place, il fallait qu’il eut donné a priori, pour la conduite de sa vie, la préférence aux raisonnements passionnels. Loin que l’expérience engendre la notion de Juifs, c’est celle-ci qui éclaire l’expérience au contraire ; si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait. »

Confronter ces lignes, publiées en 1954, aux propos tenus de nos jours donne un peu le vertige, comme si l’histoire, fonçant un peu aveuglément au rythme du renouvellement de nos marchandises/gâteries, avait franchi, façon Tex Avery, l’angle du précipice, et se tenait, immobile dans le vide, tournant son regard vers la caméra, lui adressant un gros sourire crispé, en espérant faire ainsi diversion. Si Sartre prend soin d’illustrer l’antisémitisme par des propos dans lesquels intervient rapidement l’avidité, l’appât de ce qui ne peut être partagé et dont on reproche aux autres d’en être possesseur ou bénéficiaire sans pouvoir admettre que la motivation profonde du propos relève de l’égoïsme et non de la raison, c’est qu’on sait bien que ce type d’expression apparaît d’autant plus facilement qu’on est, ou qu’on pense être en situation de crise et de pénurie.

Ainsi quand traine plus ou moins, chez un certain nombre de nos concitoyens, le sentiment que des ressources limitées sont partagées avec un nombre croissant de personnes, et qu’eux-mêmes souffrent d’un pouvoir d’achat limité (comme s’il pouvait être illimité, et comme s’il existait un quelconque seuil au-delà duquel il pouvait être considéré comme suffisant), il n’est pas étonnant de voir germer, puis fleurir, des discours qui n’ont pas d’autre but que de désigner toutes les catégories d’êtres humains, hors la leur, qui devraient être privées de ce dont ils sont envieux.

A partir du moment où ce programme a été lancé, il n’y a pas grand-chose qui puisse lui faire obstacle, et il ne faut pas s’étonner de le voir s’accomplir dans tous les domaines, y compris ceux qu’on pensait immunisés. Ces derniers jours, voir le monde du football attaqué sur l’aile par un discours recourant à des descriptifs raciaux, c’est inattendu. Mais c’est en même temps logique : désormais, il ne suffira pas de se tenir à l’écart des universités d’été de l’UMP ou des meetings du FN pour être protégé des discours visant à discriminer les uns et les autres sur la base de ce qu’ils sont. Même dans les vestiaires des stades de foot où des gamins de 11 ans se préparent à jouer leurs premières rencontres, l’ambiance sera à la sélection sur des bases raciales. Que l’idée soit mise en œuvre ou pas, peu importe maintenant : l’idée est là et on ne dira jamais à un gamin noir que le quota des garçons de couleur a été atteint dans son équipe, et qu’il ne sera dès lors pas sélectionné ; mais rien ne l’empêchera d’imaginer que ce soit là la véritable raison de sa mise à l’écart. On se souvient de Poutine annonçant qu’il traquerait le terroriste Tchétchène jusque dans les chiottes. Ce qui se passe aujourd’hui dans le foot relève de la même logique : on ira faire chier les immigrés et leurs descendants jusque dans les moindres recoins de leur vie sociale, et particulièrement dans les quelques espaces où, précisément, ils auraient pu se sentir chez eux, et où jusque là on parvenait à les valoriser. En d’autres termes, en raison même de ce qu’ils sont, et non de ce qu’ils ont fait, on ne leur laissera aucune zone de répit. Accessoirement, on notera que la fédération française du foot ne semble pas avoir comme projet d’instaurer une limitation de la proportion de blancs dans sa propre direction. C’est sans doute que l’absence de représentativité de la direction de ce sport, et le déni de démocratie qu’elle constitue ne constitue pas un problème, du moins aux yeux de ces dirigeants, dont on a pu voir à quel point ils rechignaient à abandonner leur mandat.

Mais le football n’est pas le seul terrain sur lequel les logiques passionnelles se sont défoulées ces derniers temps. Lorsqu’il y a quelques semaines, Rudolf Brazda a été nommé officier de la Légion d’honneur, on a pu voir quelques illustrations de la logique passionnelle de certains. Alors même qu’on peut décerner ce genre de décoration à des abrutis notoires sans que cela soulève le moindre commentaire dans les forums des sites d’information, on a peu assister à un déferlement de sarcasmes et de propos scandalisés lors de la remise de cette décoration à M. Brazda. Si on devait résumer les raisons de ce haut le cœur, on pourrait dire que, simplement, certains ne voient pas pourquoi la Légion d’honneur devrait recevoir dans ses rangs des personnes qui se sont contentées d’être victimes. Sur le forum de Rue89, on en a vu certains se contorsionner dans des argumentations tordues, montrant qu’après tout, être déporté parce qu’on est homosexuel ou se trouver dans la trajectoire d’un tsunami, c’est du pareil au même, que les victimes n’ont rien fait pour l’être et qu’elles ne doivent pas faire l’objet d’une reconnaissance nationale. On devrait faire lire ces argumentaires à des élèves qui étudient le texte de Sartre cité plus haut, tant on a là l’illustration parfaite de son propos : si Rudolf Brazda n’était pas homosexuel, la décoration qui lui a été remise ne poserait aucun problème, et ne susciterait aucun commentaire. Dans la France telle qu’elle est aujourd’hui, on trouve donc encore des individus qui souhaitent faire entendre leur voix sur le thème « que les homosexuels existent, pourquoi pas, mais qu’on ne nous demande pas d’accepter qu’ils puissent recevoir les honneurs de la nation comme cela peut arriver à n’importe qui d’autre ». Et bien entendu, ce beau monde se défend d’être homophobe, cernant tout à fait ce qu’il y aurait de gênant à revendiquer une telle appartenance, préférant entretenir leur petite passion autocentrée sur le principe « Bon, je ne suis pas homophobe, mais quand même… ».
Même principe, entrevu avec retard, sur un site mettant en avant son intérêt pour l’éducation de nos jeunes têtes blondes : www.veille-education.org . On se souvient peut être que l’année dernière, une petite polémique avait été provoquée, dans l’éducation nationale, par un film tentant de combattre, chez les enfants, l’homophobie ambiante dont on se disait que, si on ne peut plus faire grand-chose pour l’extraire des esprits des parents, on pouvait peut-être essayer d’en empêcher les germes chez les enfants. On se doute qu’un site qui tente de collecter un grand nombre d’informations sur la question de l’éducation devait à un moment ou un autre, aborder cette question. Mais au lieu de simplement développer des arguments soutenant, ou invalidant cette initiative, le rédacteur des rubriques qui suivaient cette affaire prit sur lui d’écrire le texte suivant, à propos d’un instituteur qui avait soutenu l’initiative d’une éducation visant à ne pas encourager l’homophobie :

« La propagande homosexuelle dès la maternelle ?
[Gaël Pasquier y est favorable et le dit dans Le Monde.]
(…) Un petit garçon ne fera pas nécessairement sa vie d’adulte avec une femme, une petite fille n’est pas tenue d’espérer un prince charmant. Pourtant les histoires racontées en classe envisagent rarement d’autres possibles. Diversifier les représentations que l’on propose aux élèves est donc (…) primordial.
NDLR : Nous croyions qu’il s’agissait uniquement de lutter contre l’homophobie ?
De la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas.
Gaël Pasquier est directeur de l’école maternelle Romain Rolland à Fontenay-sous-Bois (94) dans l’Académie de Créteil. L’homme qui se présente comme “doctorant en sciences de l’éducation” semble très au fait du “cinéma militant” homosexuel (voir cet article paru en 2004 dans un supplément de L’Humanité). Il est aussi un adepte forcené de la théorie du genre. Par exemple, il écrit “jeunes homosexuel-le-s” dans sa tribune du Monde au lieu de “jeunes homosexuels”. Les écoliers de Romain Rolland apprennent-ils qu’en français, au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin ? Ou sont-ils formés à parler comme des militants “gay” ou du NPA ? La question mérite d’être posée.
Quant aux parents des écoliers de Romain Rolland, pas sûr qu’ils sachent qui est le directeur de l’école maternelle de leurs enfants. Faisons confiance aux moteurs de recherche sur Internet pour pallier cette lacune dans les prochains jours… »
http://veille-education.org/2010/02/28/la-propagande-homosexuelle-des-la-maternelle/

Admirez le travail.

1 – Le titre n’est pas du tout dramatisant : on nous parle de propagande, comme si l’homosexualité était une idéologie à laquelle on peut, ou pas, adhérer ; comme si, surtout, un quelconque discours pouvait influer sur l’orientation sexuelle des personnes, et des élèves, ce qui trahit au moins deux présupposés : A – Il serait très grave que des élèves aient pour avenir d’être homosexuels (ce qui, on en conviendra, constitue précisément un discours homophobe ; on comprend bien que le site «veille-education.org » n’apprécie pas les expérimentations visant à combattre l’homophobie, s’il se sent visé par l’expérience. B – Il y aurait une efficacité du discours sur l’orientation sexuelle des enfants, futurs adultes ; la proposition est surprenante, parce qu’on s’explique mal, dès lors, comment ceux qui, finalement, auront connu un destin marqué par l’homosexualité ont pu, jusque là, passer à travers les mailles du filet de la propagande hétérosexuelle jusque là en vigueur dans notre éducation. En somme, veille-education n’a pas de problème particulier avec la propagande, à partir du moment où c’est la sienne qui a voix au chapitre. Les autres discours sont, eux, condamnés, précisément parce qu’ils relèvent de la propagande, mais chacun peut juger du sérieux de cette accusation.

2 – On apprécie aussi la manière dont on ne fait pas du tout peur aux parents : « De la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas ». On a beau retourner le propos dans tous les sens, on ne voit pas comment interpréter le mot « pratique » autrement que sous l’angle du « passage à l’acte ». Dans l’esprit du rédacteur de l’article, lutter contre l’homophobie, ce serait donc forcément être au bord du précipice de la pédophilie, puisque cela consisterait non pas à tenir un discours théorique sur l’homosexualité, mais à en faire un acte, c’est-à-dire à être homosexuel avec les enfants. Et, afin de bien marquer les esprits, on ne fait pas planer une menace théorique sur des enfants abstraits, mais on précise dans l’article qu’un instituteur précis, Gaël Pasquier, dont on cite l’école, pourrait constituer un danger identifié… si les parents d’élèves savaient mieux qui il est. « Pas sûr quils sachent qui est le directeur de l’école maternelle de leurs enfants ». L’appel qui suit à la délation via le net dans les jours qui suivent la publication de cet article trahit assez bien le délire dans lequel se trouve sont rédacteur : se refusant à prendre lui-même le risque de faire justice par lui-même en faisant la vie dure à Gaël Pasquier, il conseille aux parents d’élèves, qui forcément lisent ses articles, de le faire à leur place.

3 – On valorise, aussi, le courage du rédacteur de l’article, qui ne se gène pas pour jeter Gaël Pasquier en pâture à l’homophobie potentielle des parents d’élèves (homophobie qui, dans l’article, n’est pas seulement potentielle, car elle est désirée, puisque ce serait le seul élément susceptible de déclencher une action contre cet instituteur (ici aussi, comme chez l’antisémitisme décrit par Sartre, les arguties (fort limitées, d’ailleurs), ne servent qu’à masquer la haine qui sert de fondation à ce qui veut se faire passer pour une pensée. Le rédacteur, lui, restera bien au chaud, tapi dans son anonymat. On saura juste qu’il a choisi comme pseudonyme « Gustave », que le groupe Facebook de soutien à veille-education.org est tout aussi opaque, le personnage semblant tout autant maîtriser la protection de sa vie privée qu’il est apte à étaler celle des autres, en ne pouvant pas être inconscient des dangers auxquels il les expose, puisqu’il désire manifestement ce danger, sans vouloir en porter la responsabilité.

On ne doute pas que si « Gustave » tombe un jour sur cette colonne (et il est fort possible que cela arrive : on l’imagine assez soucieux de se googler tout seul pour voir quels ondes il produit dans le clapotis des réseaux d’information), il mettra tout en œuvre pour identifier qui peut bien se cacher derrière le pseudonyme « Youri Kane ». On l’informe d’ores et déjà qu’en quelque sorte, on n’attend que ça, qu’il la mène, sa petite enquête de voisinage, qu’il poursuive sa petite activité de milice morale privée et qu’il le dresse son petit rapport pour son gros site plein d’importance, ne serait ce que parce qu’on apprécie toujours de voir la brigade de mœurs adopter si volontiers la position du missionnaire.

Je reviens à Sartre pour boucler. Les dernières lignes de ses Réflexions sur la question juive proposent ceci :

« Il conviendra de représenter à chacun que le destin des Juifs est son destin. Pas un français ne sera libre tant que les Juifs ne jouiront pas de la plénitude de leurs droits. Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie ».

On l’aura sans compris : ce n’est pas dans l’opposition des essences que l’avenir peut s’écrire, du moins si on veut l’écrire ensemble ; et la manière la plus brutale de rendre les différentes composantes d’une société irréconciliables, c’est de les avoir tout d’abord conçues comme inconciliables, organisant par avance la mise en danger des uns pour le bénéfice des autres. Qu’il y ait quelques uns de nos concitoyens qui soient aveugles aux messages que l’histoire du 20ème siècle nous envoie, c’est de plus en plus une évidence. Qu’ils expriment ce qu’ils considèrent comme une pensée n’établit absolument pas que ces propos relèvent d’autre chose que de simples pulsion d’affirmation de soi. Gustave regarde le monde échapper au pouvoir de sa caste, et tente de rattraper au vol les éléments qui s’effilochent, auxquels il s’est tellement identifié qu’il a l’impression de se perdre lui-même dans la marche de l’histoire. Le pire, c’est qu’ilfaudra peut être se démarquer de ce genre d’individu en allant jusqu’à ne même pas leur souhaiter de mal, veillant à considérer, contre leur propre volonté, qu’on doit bel et bien former avec cette engeance, une même humanité. Qu’ils ne croient cependant pas trop hâtivement en une quelconque gentillesse de la part de ceux qu’ils se verraient bien détruire : si on peut leur interdire de juger et gouverner les autres en fonction de ce qu’ils sont, on peut simultanément les juger, et les gouverner, pour ce qu’ils font.

Compléments :

Réflexion sur la question gay, de Didier Eribon, inévitable ici, étant donnés les croisements effectués ci dessus.

www.veille-education.org site fascinant, manifestement très préoccupé par la place de l’enseignement privé en France, survalorisé lorsqu’il est catholique, vilipendé s’il est musulman. A priori, l’homosexualité devrait être le cadet des soucis d’un tel site, mais en fait, la question est régulièrement mise en avant. Aujourd’hui même, on trouve en page d’accueil une magnifique critique du programme socialiste montrant qu’il ne peut pas y avoir d’égalité entre hétéros et homos, puisque le PS ne définit pas ce que c’est que l’égalité. Sinon, théoriquement, la ligne éditoriale, c’est que veille-education s’intéresse à… l’éducation, sauf quand ses obsessions prennent le controle. On serait l’Auguste qui tient la revue de presse, on trouverait une telle obsession un peu suspecte et on conseillerait aux internautes d’enquêter.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/02/13/parler-d-homosexualite-des-l-ecole-maternelle-une-necessite-par-gael-pasquier_1305164_3232.html Le dangereux plaidoyer de Gael Pasquier. On n’est pas forcément tellement d’accord avec tout. On ne pense pas forcément, par exemple, qu’il faille lutter précisément contre telle ou telle discrimination, et qu’on peut éduquer à aimer plutôt qu’à ne pas haïr; et on ne croit pas que les dessins animés avec des animaux et des lunes puissent éduquer à quoi que ce soit. Mais s’il faut choisir son camp entre Gael Pasquier et ceuc qui aimeraient bien envoyer des parents d’élèves lui faire la peau, le choix est tout fait. Tel Bernadette Soubirou, je me fie à l’amour !

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Power to the police

Par Youri Kane Catégorie : MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »26 février 2011

J’y ai fait un instant allusion dans l’article précédent, et ça faisait longtemps que je voulais trouver l’occasion de partager cela, sans trouver d’opportunité pour le faire : la forme a son importance, même en politique. Et si des Machiavel ont pu donner quelques conseils aux souverains (y compris quand c’est le peuple qui est souverain) sur l’art et la manière de pratiquer le pouvoir (ce qui signifie, pour commencer, le conquérir, puis le conserver), il s’est assez peu penché sur les questions de mise en page des tracts, typographie des textes publiés, illustration, quadrichromie, etc.

Heureusement, d’autres le font pour nous. Et ce qui pourrait paraître futile, secondaire, inessentiel est en fait fascinant, et important. Et au passage, si on saisit bien la volonté d’hommes politiques tels que, au hasard, par exemple, Mélenchon, de rompre avec certaines habitudes de communication médiatique, on craint que cela débouche finalement sur une absence de mise en forme du discours, un dédain pour le pouvoir qu’a, depuis l’invention de l’imprimerie, la mise en forme des pensées.

Didier Lestrade fait partie de ceux qui ont l’oeil. Lorsqu’Act Up France rompt avec la typographie traditionnelle de ce mouvement, il le voit tout de suite (http://didierlestrade.fr/politique-sida/act-up/article/stickers), et on comprend bien qu’il ne s’agit pas juste d’avoir un sourire béat devant une composition graphique harmonieuse, mais de prendre en compte le pouvoir esthétique des textes imprimés. Quand il regarde la presse français généraliste (http://didierlestrade.blogspot.com/2010/06/je-deteste-le-monde.html) ou davantage spécialisée (http://didierlestrade.blogspot.com/2010/01/juste-la-beaute.html), le propos ne sépare pas le contenu de la manière dont il apparait, et même si on est habitué à privilégier le fond, même si on sait bien que les idées importent et qu’on doit être capable de les reconnaître quelle que soit le soin avec lequel on les a mises en scène, on ne peut que reconnaître une chose : si visuellement, ça ne claque pas immédiatement comme une évidence, dans le flot des communications, on passera à côté, et on devra attendre patiemment que tout le monde soit arrivé, par la force de ses neurones individuels, à des conclusions harmonisées pour qu’un mouvement s’amorce. Or, précisément, les mouvements ne s’amorcent jamais ainsi.

Aussi, lorsque Didier Lestrade s’intéresse à la communication politique (et finalement, au sens profond, il n’y a que ça qui l’intéresse, même quand il parle de musique ou de porno), on sent qu’il a immédiatement l’oeil sur les interlignes, les polices de caractère, la mise en page, bref, tout ce qu’à gauche, dans une sorte de pureté virginale (mais aussi d’idéalisme crétin, qui oublie que, précisément, les idées sont des formes, et que l’art consiste précisément à inscrire ces idées dans des formes perceptibles), et on finit par partager son agacement face aux errances de communication visuelle qui sont autant de symptomes du manque de clarté des idées elles mêmes.

Ca se lit là (http://didierlestrade.blogspot.com/2010/01/juste-la-beaute.html).

Reprenez le clip illustrant le titre de Flobot dans l’article précédent, il y a là comme une évidence.

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Alien-Nation

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 3 commentaires »26 février 2011

Comme j’adhère à mon corps défendant au principe selon lequel il faut travailler plus (tout en gagnant moins, mais nous sommes au dessus de tout ça n’est ce pas ?), j’ai moins de temps pour alimenter cette colonne de considérations diverses.

Je joue un peu la simplicité en copiant collant un commentaire de j’ai fait sur agoravox à un article sur lequel je suis tombé un peu par hasard, en fouillant les infos concernant Mélenchon (oui, je furète un peu dans son sillage, car il y a là, p’t'etre bien, une piste intéressante).

Paul Villach publie beaucoup, à droite à gauche. Googler son nom conduit à de multiples pistes, gratuites et commerciales (moi je recycle ici une réaction à de ses articles, lui publie sous forme de livre des compilations d’articles publiés sur Agoravox; « on se ressemble », d’une certaine manière).

Il réagissait dernièrement à la réponse que Mélenchon faisait à Demorand, quand celui ci lui demandait pourquoi les pauvres ne votaient pas à gauche, si comme le dit Mélenchon, la politique actuelle ne va pas dans le sens de leur intérêt. Mélenchon, emporté comme il sait l’être, avait pointé les médias comme cause de cet égarement électoral. Paul Villach n’est pas d’accord, et exprime dans son article les causes de son désaccord (c’est étonnant de voir comment ces personnes qui gravitent autour des medias sont atteintes peu à peu de la grippe aphatienne, qui consiste à n’être pris de soubresauts que lorsque leur sphère est visée).

Vous pouvez lire l’article ici : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pourquoi-les-pauvres-votent-ils-a-89310

Je copie colle ci dessous mon modeste commentaire (pas si modeste que ça, sinon, je ne le publierais pas). Je l’accompagne d’un joli montage trouvé en furetant à la recherche de mises en images d’un groupe de rap que j’écoute ces temps ci, Flobot. Un morceau très court, simplement intitulé There’s a war going on for your mind. C’était un peu de circonstance; et son auteur démontre une thèse chère à Didier Lestrade : le contrôle des medias est plus profond qu’on ne pourrait le croire, leur pouvoir se niche jusque dans le choix de la police de caractères :

« Je veux bien qu’on pousse des petits cris effarouchés quand Mélenchon pointe les medias comme cause de l’adhésion de la partie la plus modeste de la population aux propositions de droite, mais il faudrait que l’article qui pousse ces petits soupirs exaspérés évite, lui au moins, de manipuler l’opinion…

D’abord, la référence à Thomas Frank arrive bien tard dans l’article, et ni Demorand, ni vous, ne creusez son filon (le problème, c’est peut être qu’il aurait fallu l’avoir lu ?). Lui montre qu’il y a bien un aspect de manipulation dans le fait qu’on laisse à penser à la majorité que chaque individu peut accéder à un destin qui est par définition minoritaire. En somme, les pauvres votent en fonction d’intérêts qui ne sont pas leurs intérêts présents, mais leurs intérêts futurs, quand ils seront riches. Le « travaillez plus pour gagner plus » correspond assez bien à cette stratégie, puisqu’elle est comprise comme une prédiction concernant la majorité alors qu’elle est nécessairement sélective et qu’elle est d’autant plus efficace qu’elle concerne moins de monde.

Ensuite et surtout, la véritable manipulation ici consiste à faire de la théorie marxiste de l’aliénation une question de main mise du pouvoir dominant sur les medias. Il ne s’agit pas de cela. L’aliénation chez Marx consiste à priver les travailleurs du fruits économique de leur travail, en somme la plus-value. Qu’on ne veuille pas appeler ça « aliénation » pour ne pas provoquer une brusque prise de conscience chez des travailleurs qui sont parmi les plus productifs au monde, et gagnent pourtant souvent si peu, on peut le comprendre : ça pourrait les agacer et provoquer quelques remous peu avantageux pour ceux qui jusque là tirent les marrons du feu. Mais c’est de cela qu’il s’agit et de rien d’autre.

Et pour revenir à Frank, on croise là ses hypothèses : les pauvres votent à droite parce qu’on leur fait croire qu’ils pourront faire partie de la classe des exploitants, et une telle croyance nécessite un luxe de méthodes de communication permettant, par le biais de quelques gâteries, à maintenir cette illusion. L’un des outils est jusque là là consommation qui, par le biais du crédit permet à tous, y compris à cette frange de la population qui n’en a théoriquement pas les moyens, de se faire son petit univers de riche, à grands coups d’écrans plats immenses, de téléphone tactiles à la mode, de bagnoles premium, de séjours touristiques sur nos anciennes colonies, de fringues à la mode, d’intérieurs relookés.

Enfin, on oublie aussi que la culture ouvrière a été démontée par l’avènement de la télévision dans les foyers et l’illusion bourgeoise selon laquelle le bon père de famille est censé rentrer chez lui après le boulot. Il fut un temps où, après le boulot, l’ouvrier demeurait avec ses pairs, discutait, vociférait, débattait avec des interlocuteurs qui faisaient son éducation politique. Les bars étaient remplis, enfumés, bruyants, animés et on ne devait pas encore y supporter la lénifiante ambiance lounge qui s’impose désormais partout où les consciences viennent plus pour s’endormir que s’éveiller. On ne venait pas se lobotomiser devant Nagui ou Sabatier, on ne se posait pas devant le poste pour fantasmer et envier la famille Machin qui vient de gagner son poids en électroménager. On n’était pas non plus en permanence assailli par les prescriptions publicitaires à envier ceux qui ont ce que soi même on n’a pas. On n’était donc pas dressé à être sans cesse ceux qu’on n’est pas, et à se comporter comme si on était quelqu’un d’autre que celui qu’on est (autre définition possible de l’aliénation). Surtout, et cela, Frank le montre aussi, on ne voyait pas la culture systématiquement piétinée par ceux qui ne la maîtrisent pas.

Sans jouer l’air du « c’était mieux avant », on peut voir dans l’adhésion aux fantasmes de droite les effets d’un manque de culture qui n’est pas fortuit, puisqu’il est le résultat d’un dispositif général qui, s’il ne visait peut être pas à l’origine ces objectifs ci, n’a pas été corrigé lorsqu’on en a constaté les conséquences. Dans cette mesure, alors qu’on en connait les effets nocifs (nocifs, puisque menant une majorité à se comporter de manière non conforme à ses intérêts, c’est à dire poussant le peuple à se comporter de manière crétine, quelle que soit l’option républicaine choisie, tant celle qui voit dans l’intérêt général l’axe de la politique, que celle qui voit cet axe dans la somme des intérêts particuliers (mais en réalité, voila, on peut simplement admettre que nos choix politiques sont guidés pour favoriser les avantages personnels d’un petit nombre, chacun espérant intégrer cette frange avantagée)), alors qu’on maîtrise désormais les méthodes par lesquelles on fait se retourner la majeure partie du peuple contre elle même, en jouant de division fictives, ne pas mettre un terme à ces processus, et en faire aujourd’hui des méthodes politiques intentionnelles (qu’est ce que le débat sur l’identité nationale, sinon? Qu’est ce que le débat sur l’islam, sinon ? Qu’est ce que cette manière de sans cesse pointer des catégories de français pour inciter les autres à les lyncher en tant que cause du problème collectif, alors qu’on est soi même la cause première de la tension générale ?), c’est agir de manière non conforme aux intérêts du peuple, collectivement et individuellement, et ce de manière tout à fait consciente.

Voila, il me semble, des causes un peu plus tangibles du vote à droite.

Et, au passage, c’est moins à la question du vote à droite qu’il faut s’attacher désormais qu’à l’adhésion plus large au libéralisme. En d’autres termes, le problème se pose tout autant quand on vote majoritairement pour le PS. Mais il semble évident, là aussi, que pour éviter de vori en Mélenchon une alternative, on préfère jouer du traditionnel clivage gauche/droite en faisant comme si les propositions du PS étaient, substantiellement, de « gauche ». C’est à la limite le point sur lequel on pourrait être en accord avec cet article, s’il poussait un peu plus loin sa réflexion sur la notion de « faveur ». Après tout, qu’est ce que l’option PS, si ce n’est une manière de subventionner les plus pauvres afin qu’ils participent malgré tout à l’illusion bourgeoise de la possession de biens coûteux ? (d’ailleurs, le principe est finalement repris par le commerce, qui nous finance nos téléphones pour qu’on puisse participer au déploiement des réseaux, et en être finalement dépendants).

Et jusqu’à preuve du contraire, l’école est encore un rempart contre cette aliénation. Maintenant, cela relève plus du devoir que peuvent s’adresser les enseignants eux mêmes que de la lettre de mission ministérielle; certes. Mais quelle valeur devrait on accorder aux enseignants s’ils devaient attendre pour être éducateurs qu’un ministre leur demande de l’être ?

Attendre que quelqu’un d’autre nous dise quoi faire pour penser devoir le faire, ça aussi, c’est de l’aliénation. »

Je serais tenté d’ajouter un ou deux conseils de lecture pour compléter la réflexion :

Thomas Frank : Pourquoi les pauvres votent à droite ?
Etienne de la Boetie : le Discours de la servitude volontaire
Noam Chomsky : la Fabrique du consentement
Peter Watkins : Media crisis
Bernard Stiegler : Mécréance et discrédit 1 – mais en gros on peut tout lire de Stiegler.
Christian Salmon : Storytelling

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Le spectacle, par intermittence.

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS Laisser un commentaire »19 janvier 2011

Enième gros sketch d’Aphatie, hier soir, sur le thème « protégeons les journalistes, puisqu’ils sont irréprochables.

La raison de sa colère (oui, on pouvait parler de colère : si son débit s’était encore un peu accéléré il est probable que le standards de Canal+ aurait été submergé d’appels de téléspectateurs pentecotistes convaincus d’avoir vu le chroniqueur basque soudainement habité par le don des langues, celui qui fait parler directement l’Esprit Saint par sa propre bouche (ne souriez pas : sachez plutôt qu’il y a de par le monde des milliers de fidèles du Renouveau charismatique qui croient fermement en cette possibilité), c’était qu’on ait imaginé, ces derniers jours, que les médias français auraient pu manquer à leur devoir d’information à propos de la Tunisie ces dernières années. On a senti que son sang n’avait fait qu’un tour quand le même ami imaginaire que celui qui s’adresse régulièrement à Sarkozy (celui qu’il évoque souvent dans ses discours, qui lui sert d’interlocuteur public inexistant, lui permettant de faire questions et réponses appropriées) lui a glissé à l’oreille qu’on accusait les journalistes français d’avoir été jusque là complaisants avec Ben Ali.

Morbleu. On attaque la confrérie ! Ni une ni deux, Jean-Mich’ pose l’intégrale des éditions des grands journaux de ces 20 dernières années sur le bureau, et découpe patiemment de ses grands ciseaux les articles qui mettent en évidence sa thèse : en fait, la presse dit la vérité depuis des années, mais tout le monde fait comme si de rien n’était, refusant de croire l’oracle, et se comporte ainsi à l’opposé même de ce que les reporters conseillent. Suit alors une avalanche d’exemples tirés d’articles montrant que c’est le lectorat qui est vraiment trop trop con, ne tirant pas tous les enseignements des enquêtes journalistiques qui avaient pourtant tout vu venir de loin. Mais voila, manifestement, aux de Jean-Michel Aphatie, nous n’écoutons pas suffisamment Jean-Michel Aphatie.

La faute pèse évidemment sur les politiques qui, eux, auraient fait preuve de complaisance avec le régime tunisien. Et bien entendu, le soir où Aphatie se jette ainsi à la gorge des politiques, il a sur le plateau le seul qui fasse exception : Hollande. Du moins celui-ci prétendit il avoir toujours dénoncé la manière dont Ben Ali spoliait son propre peuple de ses droits essentiels, et Aphatie ne lui fit sur ce terrain aucune objection. En réalité, n’importe quel homme politique, y compris Alliot-Marie, aurait pu être sur le plateau à ce moment là, et plaider la même virginité, il aurait reçu la même onction du même donneur de leçons.

C’est que les emportements d’Aphatie ont toujours lieu à contre-temps, et visent systématiquement à asseoir dans l’esprit de l’auditoire l’idée que son journalisme et le monde politique sont indépendants l’un de l’autre. Vitupérer ainsi contre la classe politique dans son ensemble, c’est se donner à bon compte des allures de journaliste indépendant.

Le problème, c’est qu’on aimerait voir cette fameuse indépendance en action, lorsque des hommes politiques en responsabilité sont sur le plateau du grand journal. Or, précisément, à chaque visite de ce genre, on est confondu par la complaisance avec laquelle on sait, dans cette émission, recevoir. Ainsi, on se permettra d’être beaucoup plus incisif avec un Mélenchon, à qui on s’adressera sur un ton condescendant et sermonneur, prenant l’invité avec des pincettes, mettant les citoyens en garde (pensez donc, un gauchiste, ma brav’dam »), le soupçonnant de populisme (être proche du peuple est un crime, sur la chaine branchouille premium). Ainsi, a contrario, on accueillera Balkany sans vraiment lui poser de questions, en blaguant avec lui sur ses prétendues aventures avec Bardot, devisant joyeusement d’un air bonhomme comme si de rien n’était.

Et on sait bien pourquoi : pour aller plus loin dans la question, il faudrait avoir des éléments à avancer, un dossier tenu à jour, des éclairages sur la manière dont la politique est pratiquée dans le 92; mais voila, on reçoit Balkany comme un élément de spectacle qui permet de rassembler une bonne grosse quantité de téléspectateurs devant leur écran avant de passer en seconde partie d’émission en mode télé-achat pour gaver les ouailles venues à la messe quotidienne. Les Balkany sont du pain béni pour Canal +, qui se comporte vis à vis de ce genre de « clients » comme un souteneur soigne ses gagneuses. Idem ce soir, en ce moment même, où on joue à parler politique avec Rachida Dati, comme si c’était là son véritable rayon. Et Aphatie, dans sa grande sagesse, et après les leçons qu’il a données hier, se plie gentiment à l’exercice, devisant avec l’intrigante comme si elle avait une quelconque légitimité (alors qu’elle même rappelle qu’elle n’a aucune responsabilité gouvernementale (mais que fait elle là ?)) à répondre à des questions qui engagent le peuple français vis à vis des tunisiens.

Finalement, Aphatie aimerait sans doute avoir plein de questions pertinentes à poser au clan Sarkozy, mais il faudrait pour cela qu’il soit, par exemple, italien. Evidemment, il lui faudrait alors recevoir de temps en temps Berlusconi, et accepter de rire publiquement à ses blagues vaseuses, sans se sentir autorisé à remettre en question une autorité mal acquise, ni à mettre en difficulté son hôte. Il travaille sur la télévision française, alors il se permet tout ce qu’il ne permettrait pas s’il était italien, et il s’interdit tout ce qu’il ne s’interdirait pas dans une autre vie. Pas grave, il a les vies des autres à condamner, c’est plus confortable.

Alors, évidemment, les emportements scandalisés d’Aphatie faisaient déjà sourire hier soir, parce qu’on sait bien quels talents de contortioniste l’animent quand il faut révérencer et génuflexer devant tout ce qui est proche du pouvoir. Il n’attaque que ceux dont il se dit qu’ils ne constitueront jamais un danger pour ses propres avantages, les enfonçant quand même un peu, au cas où. Ils les rangera soigneusement dans ce qu’il considère comme un tableau de chasse, comme les chasseurs du dimanche lâchent des gallinettes cendrées sur la pelouse pour se faire un carton à la 22 long rifle, en posant fièrement les bras croisés devant la CX, avec la mine de ceux qui ont accompli leur devoir.

Montreur d’ours au milieu du barnum pseudo-politique, Aphatie joue le jeu selon les règles que sa caste a instituées pour gagner à tous les coups. Les invités sont dans le coup, ils sont là en terrain conquis; ils se plient au jeu car ils savent que, s’ils ont la carte, il suffira de jeter un coup d’oeil appuyé en direction de Denisot pour que la publicité vienne opportunément les sauver d’une mauvaise passe.

Justement, au moment où on demandait à Dati si Alliot-Marie doit démissionner ou pas, la publicité vient empêcher la réponse. C’est que sur Canal on est tout prêt à dénoncer tous les tyrans que compte la planète, dès lors qu’ils sont suffisamment éloignés pour ne pas pouvoir nuire. Mais il est en revanche hors de question de mettre en difficulté une ministre qui fait de la maltraitance envers les peuples une spécialité française exportable, et qui voit en tout citoyen revendiquant ses droits politiques un dangereux phénomène qu’il faut calmer par la force. C’est qu’on a bien compris, sur ces chaines commerciales, que la valeur première, c’est l’argent. Et en définitive, c’est bel et bien le terrain sur lequel ces gens là pourraient s’entendre à merveille avec les Trabelsi du monde entier.

A l’instant, une mère de famille qui a braqué sa buraliste pour nourrir ses enfants témoigne sur le plateau de Denisot. Rachida Dati fait vraiment tout pour avoir le dernier mot, mais cette maman braque aussi la parole à Mme Dati, et lui souffle le dernier mot, qui consiste simplement à rappeler des promesses de campagne de Sarkozy, évidemment non tenues. C’est sur ce mot que se clôt cette séquence, non sans que Rachida Dati ait exprimé d’un regard expressif à Denisot que, décidément, son émission est fort mal tenue.

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Elle a les yeux revolver

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »19 janvier 2011

Quand on disait que Valérie Pécresse devait avoir une dent contre Stéphane Hessel, de l’avoir si posément et systématiquement remise en place sur le plateau de Ce soir ou jamais, on ne croyait pas si bien dire : L’épisode d’hier, au cours duquel Hessel devait intervenir lors d’une conférence donnée à l’Ecole Normale Supérieure le montre t-il suffisamment clairement ? Le CRIF a réussi à faire interdire cette conférence, qui portait pourtant sur la liberté d’expression (l’humour de la situation étant tout à fait involontaire, on y verra plutôt une forme d’ironie). Que le CRIF tente de faire taire des voix qui ne vont pas dans son sens, on va dire que malheureusement, ça ne surprend plus grand monde, et à la limite, il joue son rôle de lobby. Mais qu’une ministre du gouvernement se fasse le relais des volontés du CRIF, voila qui est un peu plus étonnant, et doit se lire moins comme un soutien à Israël que comme un moyen parmi d’autres d’atteindre la parole du seul tribun véritablement gênant dans le discours de gauche actuel (les socialistes s’anéantissent les uns les autres, et Mélenchon se traine sa réputation populiste, leur cas est, pour l’UMP, réglé) qui pose vraiment problème.

On le disait, tout sera bon pour détruire dans l’opinion publique l’honneur de cet homme là. Et il n’est sans doute pas au bout de ses surprises. On pourra se rassurer en se disant qu’il en a sans doute connu d’autres. On s’inquiètera tout de même en constatant que si le pouvoir peut lâcher les chiens sur ces hommes là et en se demandant qui il pourrait épargner, qui pourrait trouver grâce à ses yeux, en dehors de lui même.

On s’indignerait volontiers si Ferry n’avait pas décidé que c’est inopportun. On comprendra qu’il serait effectivement de bon ton de garder nos mains pures en se gardant de jeter quelque coup d’oeil que ce soit en direction des voix qu’on fait taire. Dans notre politique, c’est manifestement devenu ce qu’on appelle une « méthode ».

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Petit meurtre entre amis

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA Laisser un commentaire »18 janvier 2011

On en conviendra, les occasions sont rares de voir un débat véritablement philosophique s’installer sur la place publique. La sphère médiatique elle-même donne peu de place à l’expression développée d’idées, et la pensée prête à prononcer a envahi la majeure partie de l’espace médiatique, interdisant des problématisations trop ambitieuses, par avance considérées comme pénibles pour un public dont on décide a priori qu’il ne sera pas capable de fournir un quelconque effort pour accompagner le moindre raisonnement.

Dès lors, ces dernières semaines, voir Luc Ferry, dont on s’accordera à dire qu’il fait placer les livres qu’il publie dans le rayon « philosophie » des librairies, intervenir médiatiquement pour remettre l’indignation à sa place, peut être envisagé de deux manières différentes : soit il s’agit d’une exception dans le paysage audiovisuel français (enfin, une analyse philosophique trouve place au milieu du bavardage frénétique), soit il ne s’agit que d’un leurre qui fait passer pour philosophique ce qui ne l’est pas, à un public qu’on juge inapte à faire la différence.

Premier élément de discernement : dans l’idéal, la réflexion philosophique se veut désintéressée et non partisane. Or, le soudain intérêt que manifeste Ferry pour cette question n’est pas tout à fait du au hasard. Personne n’aura pu y échapper, puisque le phénomène éditorial s’est doublé d’une vague médiatique assez importante, la question de l’indignation s’est imposée ces derniers mois par l’intermédiaire d’un opuscule rédigé par Stéphane Hessel, au titre impératif : Indignez-vous ! En à peine 30 pages, Hessel y développe, sans prendre évidemment le temps d’approfondir l’analyse proprement philosophique de son concept, la nécessité qu’il y a pour le peuple à retrouver son aptitude à l’indignation, que l’embourgeoisement et l’avidité pour tout ce que l’augmentation du pouvoir d’achat permet d’acquérir ont peu à peu éteinte, comme on pisse sur les braises résiduelles du feu de camp avant de déguerpir.

Ce petit document, distribué à faible coût par une maison d’édition qui a eu le nez creux ne fait a priori pas tellement le malin : on y lit un propos volontiers un peu moralisateur, globalement altruiste et progressiste, rien de très surprenant, ni sur la forme, ni dans le fond. Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est que ces évidences trouvent un écho dans le public : chiffres de ventes tout à fait inattendus, qu’envieraient pas mal de ceux qui ont pourtant le traitement de texte opportuniste, et dont les écrits en grande partie dictés par les études de marché, calquant leur propos sur les opinions dominantes, n’atteignent pas la cheville des scores de vente de Hessel. De la confiture donnée à des cochons, doivent penser ceux dont la piscine ou la résidence secondaire dépendent de leurs performances éditoriales, puisque Hessel se paie même le luxe de ne pas écrire pour vivre. Du moins pas économiquement.

En fait, ce qui est surprenant, c’est qu’il y ait encore un marché et une clientèle pour les propos de Hessel, et on sent bien que c’est là ce qu’il y a de profondément gênant pour les petits soldats qui sont envoyés depuis quelques semaines pour dézinguer l’aimable, mais gênant, ancien-combattant. Il faut dire que, coup sur coup, au moins deux éléments venaient rassurer ceux qui se sentaient un peu seuls dans le cynisme économique ambiant. Deux succès qui réunissaient un public nombreux autour de ce qu’on pourrait appeler des « valeurs » de gauche, deux discours plaçant le marché sous l’autorité d’une certaine morale : « Le nom des gens » tout d’abord, qui de manière vraiment habile parvient d’abord à mettre en scène une pensée militante sans donner de leçon, parce que précisément cette pensée est présentée comme se dépassant elle-même, ou se sentant dépassée par le cours des choses, mais aussi à réchauffer un peu ceux qui avaient le sentiment de sentir se refroidir leur cœur, au milieu d’un monde sans cœur, et qui avaient besoin d’un peu d’opium pour se remonter le moral. « Indignez-vous » ensuite, qui a balayé en gros le même public d’une bonne grosse « good vibration », ressuscitant au passage des espoirs qu’on avait pourtant tout mis en œuvre, en haut lieu, pour faire taire.

Ainsi donc, les herbicides n’avaient pas tout à fait rempli leur mission, les réalistes n’avaient pas suffisamment arrosé de leur urine les étincelles d’espoir de ceux qui ne pensent pas que le réalisme s’identifie à l’acceptation du fait accompli. Et on ne tarda pas à voir apparaître ceux qu’on chargerait d’allumer les contre-feux.

Sauf qu’en l’occurrence, on sent bien la classe dirigeante un peu embarrassée de s’attaquer à Hessel. Et sans doute l’apparence même du bonhomme freine t elle les soldats qu’on envoie sur ses talons : voir Hessel à la télévision, c’est être confronté au vieil homme tel qu’on n’en croise plus beaucoup dans nos contrées, et physiquement parlant, c’est sans doute bête pour ceux qui se veulent gaullistes dans ce pays, mais le personnage fait immanquablement penser à De Gaulle. Même stature, même genre de phrasé, même discours un peu sentencieux, et surtout, même genre de légitimité. Et ce n’est pas qu’on soit vraiment amateur d’arguments d’autorité, mais bon, voir des hommes de droites contraints à se taire face à un discours qui ne va pas dans leur sens, parce qu’attaquer celui qui le prononce reviendrait à mettre en scène une sorte de parricide, et qu’on n’est pas sûr que l’électorat qu’on rassure en permanence grâce à la référence au Général qui est ici tout à fait réduit au pur et simple rang d’argument d’autorité, ce n’est pas pour nous déplaire.

J’ai pour la première fois remarqué ce court circuit idéologique en voyant Valérie Pécresse confrontée à Stéphane Hessel sur le plateau de « Ce soir ou jamais », sur France3, le 21 Octobre 2O10. Le thème du jour était la confrontation de la rue au « pouvoir », alors même qu’on « sortait » de longues semaines d’opposition rude, au cours desquelles on a (sans le vouloir ?) donné au gouvernement l’occasion de montrer à quel point il serait inflexible et « courageux ». De toute évidence, Valérie Pécresse et ses adjoints (François de Closet, qui est ce genre de type qui est tellement pertinent qu’il joue contre son camp sans s’en rendre compte (enfin, si, Pécresse avait l’air de s’en rendre compte, par moments)) avaient bien prévu leur coup contre leur interlocuteur, Besancenot (ok, terrain déjà exploré, on connaît sa rhétorique par cœur (comme lui, finalement), on sait comment prendre le personnage en tenaille pour le neutraliser), mais n’avaient envisagé l’hypothèse Hessel. Or, tous ceux qui ont déjà vu Valérie Pécresse sur un plateau télé savent qu’elle fonctionne comme Morano : captation de la parole, condescendance envers ses interlocuteurs, affirmations dogmatiques, usage de l’argument qui commence par « de toute façon », reprise en chœur des éléments de langage définis par les pontes de la comm’ et absence totale d’aptitude à entrer dans un quelconque débat, puisque débattre, c’est au moins émettre l’éventualité que l’interlocuteur puisse avoir une certaine valeur, alors même que l’UMP a pour tactique de refuser tout valeur à ceux qui ne rejoignent pas l’UMP. J’allais oublier, le Petit Journal a repéré une option présente chez Pécresse dont n’est pas dotée Morano : le regard « Matou », un peu comme le chat Potté dans Shrek, artifice dont elle usa beaucoup ce soir là, puisqu’elle fut inhabituellement contrainte à de longues plages de silence.

Le problème, dans une émission en direct, pour des gens comme Pécresse, habitués à ce qu’on leur ouvre le micro du début à la fin, et qui persuadent par une sorte de flot de jacasserie, c’est qu’ils ne sont pas habitués à se taire devant les caméras. Dès lors, ce soir là, le réalisateur eut de multiples occasions de faire de longs plans sur Valérie Pécresse sommée d’écouter les tunnels que s’autorisait Hessel, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’humeur n’était pas précisément celle de ceux qui sont reconnaissants envers les anciens combattants pour le courage dont ils firent preuve par le passé. Ce soir là, de toute évidence, la droite se demandait combien de temps il faudrait encore patienter avant que ces dinosaures politiques disparaissent du théâtre des opérations, emportant avec eux leur mémoire parasite, leurs valeurs handicapantes, leur aura néfaste pour la frime gouvernementale. De fait, il y avait deux mondes qui s’affrontaient sur le plateau, voulant mettre l’un et l’autre fin à l’existence de leur adversaire, à ceci près que l’un des deux ne pouvait avouer publiquement ses intentions. Comme on dit, si Hessel n’avait pas tant de succès editorial et médiatique, l’UMP ferait avec lui comme avec le reste des survivants de la résistance : patienter, en se disant qu’une fois qu’on aura défilé avec des fleurs, rien n’empêchera ensuite de venir déposer des gerbes sur leur tombe, avec le regard matou qui va bien, et s’approprier leur mémoire tout en saccageant leurs valeurs.

Pécresse ayant échoué, on dut attendre un peu avant que d’autres fantassins daignent s’attaquer au Général transfiguré. On réquisitionna Ferry, se disant sans doute que c’était sur l’aile philosophique qu’il convenait le mieux d’attaquer l’inattaquable. Il n’est pas le seul, certes, quelques opportunistes s’étant dit qu’ils pourraient se faire un nom en se payant l’ancien résistant (on s’offre les faits d’armes qu’on peut) : Mourad Kiddo, par exemple, qui trouve bon dans les colonnes du Causeur (qui porte assez bien son nom, il faut l’admettre) d’attaquer Hessel en lui reprochant d’avoir inventé « l’holocauste low-coast » (sic : on ne sait pas encore vraiment si après Auschwitz, il est possible de faire de la poésie, mais de toute évidence, pour les jeux de mots, la fête est ouverte). Mais Ferry est sans doute de tous les contradicteurs celui qui permet le mieux au bon lecteur du Figaro de se rassurer en le lisant : il serait possible de flinguer Hessel sans tuer le Père.

Or, le problème de Ferry, c’est qu’il ne peut quand même pas se griller totalement en se portant volontaire pour jouer les sophistes de service. Alors il lui faut un argument fort, quelque chose qui convainque. Il faut admettre que le coup qu’il tente est original, puisqu’il consiste en gros à être simplement gonflé : Hessel donne des leçons de morale avec son indignation ? Alors on affirmera tout simplement que l’indignation n’est pas un sentiment moral. Joli. Ne pouvant pas affirmer cela péremptoirement, Ferry argumente, sur le mode kantien : l’indignation, c’est ce qu’on ressent envers les autres, puisque, selon lui, on n’est jamais indigné par soi même. Dès lors, puisque ce n’est pas un sentiment universalisable, et puisque Kant, depuis longtemps canonisé quand ça l’arrange par l’évêque Ferry, a dit que la loi morale se reconnaissait à ceci que sa maxime peut être érigée en loi universelle, l’indignation se trouve excommuniée, interdite d’entrée dans le paradis des sentiment moraux.

Et hop.

On imagine assez bien, dans les coulisses, Gérard Majax et Ferry tentant d’entrer en communication avec Garcimore pour être sûrs de réussir leur tour de passe-passe. On crut deviner, d’ailleurs, Ferry prononcer en douce les mots « Ublaoup, Barbatruc » juste après avoir joué les orateurs de haut vol.

Il y a juste un petit problème, dans l’argument ferryen, ici. C’est que prendre Kant à témoin, c’est bien beau, mais il faudrait alors le faire jusqu’au bout. D’abord, affirmer que l’indignation ne vaut que pour les autres, c’est aller un peu vite en besogne. Que les politiques de droite n’aient jamais honte de rien et qu’ils soient systématiquement convaincus d’être dans le droit chemin ne permet pas d’accepter l’induction selon laquelle tout le monde serait dénué de cette aptitude. La seule chose qu’on puisse dire, c’est qu’effectivement, si l’indignation ne peut valoir que pour les autres, alors on ne peut pas en faire un sentiment moral. Mais voila, Hessel ne tombe pas dans ce panneau, puisqu’il affirme à plusieurs reprises que sa propre pensée est susceptible d’indigner d’éventuels adversaires politiques.

D’autre part, Kant ne réduit pas le critère moral à la seule universalité. Il montre aussi que la morale réclame la reconnaissance en autrui d’une dignité qu’il définit comme le fait de n’être jamais réductible à un moyen, et à la nécessaire reconnaissance en lui d’un but en soi. Faisons une pause : imaginons une seconde une morale qui aurait la dignité comme point de mire, mais devrait s’interdire de reconnaître les atteintes à la dignité. Si la chose peut se concevoir, on doit admettre qu’il s’agirait d’une morale purement intellectuelle, ne visant à aucun moment l’action (avoir les mains propres tout en étant manchot, comme le reprochait Péguy à Kant). Or, de nouveau, on se trouve là devant une contradiction, puisque précisément, Ferry reproche à Hessel de ne proposer qu’une posture morale ne visant pas l’action. On ne comprend plus très bien, ou plutôt on comprend trop bien la manœuvre : en faisant mine de ne pas voir la possibilité pour l’indignation d’être l’étincelle de l’action, Ferry se pose en activiste de la morale, dont on ne sait dès lors pas très bien comment il oriente son action (ni quelle action il a mise en oeuvre, d’ailleurs, mais on n’est pas du genre à demander des comptes, n’est ce pas ?), puisque la morale kantienne a, grâce à lui, perdu sa boussole.

On objectera, évidemment, que derrière tout ça, l’argument de fond c’est que l’indignation est un sentiment, là où la morale exigerait, pour Ferry, de recourir à la raison. C’est d’ailleurs un aspect de son argumentation quand il regrette le caractère partial, partiel et relatif de l’indignation. Mais, d’une part, il faudrait alors qu’il distingue la raison calculatrice et technique de la raison morale. Et de nouveau on comprend bien pourquoi il ne fait pas cette distinction : cela conduirait à devoir reconnaître que dans le monde asservi à la technique, la raison peut tout à fait anéantir la dignité humaine. Le vingtième siècle en a fourni des exemples tragiques, que Ferry ne peut pas laisser de côté. Et on voit mal quel argument permettrait de condamner l’indignation contre ces épisodes là.

Or jusqu’à preuve du contraire, si on doit distinguer parmi les hommes de ce temps là, on peut quand même trancher entre ceux qui s’accommodent de tout, ne voyant le mal nulle part, et ceux qui sont simplement frappés, comme on le serait par la foudre, par l’impossibilité à trouver un accord avec le fait accompli. Et il parait difficile de nier que tous ceux qui ont agi étaient bel et bien frappés par cette foudre là, si puissante qu’elle permit un instant de fonder une union sacrée entre des combattants que, pour le reste, tout séparait.

Affirmer que l’indignation est aujourd’hui inutile, c’est jouer les gardiens de l’ordre établi en clamant « Circulez, y a rien à voir ». Mais ce n’est pas au pouvoir de décider de cela, c’est à ceux qui détiennent, qu’on le veuille ou non, l’autorité, et jusqu’à présent, n’en déplaise à Mme Alliot-Marie, c’est le peuple qui la détient, de discerner là où il y a quelque chose à voir, et là où on peut fermer les yeux. On entend bien que les amis politiques de Monsieur Ferry aimeraient bien qu’on ne regarde pas les sans papiers, les « roms » ou ceux qui la finance asservit au cycle insensé production/consommation. On comprend que Hessel puisse être conçu comme un rabat-joie, un trouble fête quand il vient dire publiquement qu’on peut regarder ces choses et les considérer comme anormales. On conçoit que ça n’arrange pas les membres du gouvernement, que quelques paires d’yeux, chez quelques citoyens, soient indignées par exemple de voir des ministres venir faire les soldes devant les caméras de télévision, afin de « donner l’exemple ». Toute voix qui vient rappeler qu’on peut ne pas trouver ça normal vient rompre un charme qu’on avait conçu comme définitivement efficace.

Donc, mobilisation générale contre le soldat Hessel, qu’on traitera désormais, malgré tout le respect qu’on prend bien garde de signaler au passage, avant de lui flanquer un grand coup de pelle dans la nuque, d’aimable vieillard un peu passéiste, avec ses combats d’arrière garde et ses valeurs d’antan.

On signalera pour finir que ce gouvernement a tout de même un problème idéologique de fond à mettre au clair (tout en devinant qu’il n’en ait absolument pas l’intention) : ainsi, il ne faudrait considérer comme légitimement moraux que les sentiments susceptibles d’être universalisés. On en déduit donc qu’aujourd’hui, en France, une des seules choses qui vaille d’être combattue, c’est le discours altruiste et vaguement humaniste de Stéphane Hessel. Sinon, Ferry ne se donnerait pas la peine de se fendre d’un article pour dézinguer l’indignation, puisqu’il ne semble se mobiliser que pour les causes universelles. Et si on devait mettre cette cause ci en balance avec le soutien que le peuple tunisien aurait pu attendre de la France (enfin, quelque chose nous dit que le peuple tunisien ne se faisait pas vraiment d’illusions à ce sujet), alors l’universalité du jugement condamnant Hessel justifierait qu’on s’attaque à lui plutôt qu’à Ben Ali. Et il faut admettre qu’entre un Stéphane Hessel s’exprimant publiquement et un Ben Ali qui se serait maintenu au pouvoir, seul le premier des deux pourrait constituer un danger pour le pouvoir en place, qui a bien compris, à l’instar de son ex-homologue, que l’indignation peut parfois pousser tout un peuple à prendre soudainement conscience de l’injustice de sa situation.

Autant dire que tant qu’on le pourra, on fera feu de tout bois pour discréditer, autant que faire se peut, ce potentiel de lucidité. Il faut flinguer le soldat Stéphane.

PS : Je suis tombé sur d’autres détails intéressants dans la rhétorique anti-hesselienne ici : http://malesherbes.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/09/indignation.html

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404 is a joke

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA Laisser un commentaire »17 janvier 2011

En Mars 2003, les plus inattentifs d’entre nous aux nouvelles formes d’expression sur le net découvraient ce qu’est aujourd’hui le blog en lisant les compte rendus, témoignages et analyses de Salam Pax, sur son blog, depuis devenu exemple et fondation, http://dear_raed.blogspot.com/. Le 21 précisément, il écrivait ce qui demeure sans doute comme l’un des posts ayant suscité le plus pesant des suspens dans l’histoire des blogs : « 2 more hours untill the B52′s get to Iraq », laissant ensuite, quatre jours durant, des lecteurs du monde entier dans une étrange situation, inquiets pour un inconnu comme ils auraient pu l’être pour un proche.

Janvier 2011, internet a entre temps fourni à ceux qui veulent, ou se sentent devoir publier sans passer par quelque autorité que ce soit, de nouveaux outils, encore plus directs, encore plus rapides, pour envoyer dans la noosphère des messages ayant le net avantage sur les bouteilles jetées à la mer, d’avoir la quasi garantie d’avoir un jour ou l’autre des récepteurs. Et si Twitter demeure sans doute encore un des meilleurs moyens de satisfaire ce que l’ego d’une majorité exige en matière de rayonnement, ceux qui avaient des messages urgents à envoyer au monde, non pas à propos de leur petite personne, mais à propos du monde lui même, ont su détourner l’outil pour en faire un des moyens de transmission les plus efficaces que l’humanité ait connu.

Ceux qui ont connu l’antiquité des moyens de communications humains ont peut être eu la chance de passer des jours, et des nuits, devant des postes de réception d’ondes courtes, à traquer des voix émises depuis l’autre bout de la planète, selon la temporalité carrément uchronique des heures GMT. Quelqu’un parlait, depuis un ailleurs indéterminé, vers un autre ailleurs tout aussi aléatoire; intentionnalité floue, discours universel transmis à qui veut bien l’entendre. Emergeant des parasites et larsens, tordues par les efforts de syntonisation, des présences humaines me parlaient sans s’adresser à moi, selon des codes qu’il faudrait apprendre à déchiffrer.

Twitter est l’équivalent de cela. Avec un squelch bien réglé, et en focalisant l’antenne sur les bonnes fréquences, on peut laisser tourner Tweetdeck comme un scanner à informations pour saisir les bouteilles lancées à la mer quasiment au moment même où la main qui les envoie les lance vers l’horizon. Instants de vie attrapés au vol, qui peuvent aller des atermoiements d’une fashionista devant les étals soldés à la géolocalisation d’un opposant tunisien « rassurant » ses followers : non, il n’est pas encore mort, il est juste au commissariat du coin.

Ainsi, ces derniers jours, un des feuilletons les plus suivis sur twitter fut la brusque disparition de Slim Amamou, équivalent tunisien et actuel du Salam Pax de Bagdad, dont les messages cessèrent brusquement d’être émis pour laisser place à un silence inquiétant. Blogueur influant, et activiste ayant su très tôt utiliser les astuces permises par la communication numérique, il avait déjà révélé la manière dont le gouvernement tunisien avait réussi à pirater les comptes mail, twitter ou facebook de milliers d’internautes, afin d’empêcher la mise en place d’actions et de décrédibiliser les informations diffusées sur les réseaux sociaux, lorsque ceux ci n’étaient pas purement et simplement censurés par le proxy gouvernemental.

Suivre le compte twitters de Slim Amamou n’est pas de tout repos, mais c’est une prise directe sur les évènements, du point de vue de quelqu’un qui maîtrise les moyens de se tenir au courant, et les techniques permettant de retransmettre l’information. Les derniers jours de son journal de bord sont épiques, entre arrestation, nouvelle coupe de cheveux, contournements de la censure, décensure quasiment site par site, information et désinformation, dénonciation des messages passés sous piratage de son compte, moments de panique provisoire provoqués par l’ouverture d’une session oubliée sur un autre ordinateur, on capte quelque chose comme un James Bond tourné à la manière de Cloverfield, mais dont l’aspect « documentaire sur le vif » n’est pour une fois pas réductible à un simple effet de mode.

Pour ceux qui veulent sauter dans ce train en marche, les messages de Slim Amamou peuvent être suivis sur son compte : http://twitter.com/slim404. Pour ceux qui ont quand même un peu de mal avec la syntaxe Twitter (mais ce ne sont que quelques codes à apprendre, exactement comme on le faisait du temps du radioamateurisme, quand on participait au JOTI, l’équivalent ondulatoire des Jamborees géorestreints), et pour ceux qui apprécient que la pensée puisse se développer au-delà des fameux 140 caractères, on peut suivre les développements plus longs, mais plus épisodiques de Slim Amamou sur http://nomemoryspace.wordpress.com/.

Enfin, pour suivre l’information dans les jours qui viennent, et au delà, tout en diversifiant un peu ses sources, on peut se rendre sur ce blog collectif : http://nawaat.org. Répertoriant les informations issues de sources extrêmement variées, servant d’interface entre l’infowar et le véritable journalisme, on y trouve une synthèse permettant d’aller nettement plus loin que ce que les médias français proposent.

Mais on l’aura compris grâce à l’épisode de l’intervention d’Alliot Marie à l’assemblée nationale, l’attitude de la France du gouvernement français est tout simplement complice des agissements de son ex-homologue tunisien : maintenir un pouvoir en place grâce à une force dont on aura compris qu’on loue internationalement sa compétence, seconder par la police un gouvernement dont on ne sait pas trop quelle culture permet à un ministre de la culture d’affirmer qu’il n’est pas une dictature, simplement parce que ce pouvoir offre quelques avantages (et on sait combien de nos hommes politiques possèdent, dans ces terres, des résidences secondaires, dont on imagine assez bien quelles concessions elles ont réclamé, c’est sans doute parce que BHL a installé au Maroc sa propre retraite qu’il peut se permettre, lui, de préférer révolutionner contre Ben Ali, et laisser Mohammed VI en paix) qu’il s’agit de protéger. Exporter le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, voila enfin un secteur qui pourrait constituer une spécialité maison qu’on aimerait effectivement vendre un peu partout dans le monde. Après tout, ne serait ce qu’en matière de censure du net, les hadopi, loppsi, et loppsi2 déjà dans les tuyaux visent bien à faire taire certaines voix, en les identifiant. Après tout, des amis du pouvoir ont déjà montré comment utiliser le net tout en monopolisant les canaux d’information de manière à, précisément, désinformer. Le département du 92 est plein d’affaires liées aux multiples tentatives du pouvoir en place pour mener ses petites affaires en plaçant opportunément les proches des dirigeants (le propre fils du président, rien de moins), aux postes permettant de diriger « efficacement » une communauté urbaine parmi les plus riches d’Europe. Après tout, Christophe Grébert, le rédacteur du fascinant blog Monputeaux.com ne serait pas tellement plus inquiété dans la Tunisie ancienne version qu’il ne l’est aujourd’hui dans les Hauts de Seine. Que Michèle Alliot-Marie donne l’impression de savoir mieux se tenir qu’une Joelle Ceccaldi-Raynaud ou qu’une Isabelle Balkany ne change pas grand chose à sa dangerosité : elle fait partie de ce clan politique qui voit dans le peuple un ennemi, une masse qu’il faut maintenir sous la botte des soldats pour pouvoir gouverner en paix. On serait assez tenté de la parachuter quelque part au dessus de Sidi Bouzid, histoire de voir comment ce peuple qu’elle souhaitait rappeler à l’ordre l’accueillerait. Et on n’espère même pas qu’elle sache mesurer à quel point elle a de la chance de gouverner une nation qui ne lynche pas ses dirigeants, à moitié par soumission, et à moitié par instruction. Qu’elle n’aille quand même pas jusqu’à imaginer que ce même peuple ne devine pas que le message hostile adressé aux citoyens de Tunisie a en réalité les français pour destinataires, qui doivent bien comprendre qu’il est hors de question de s’opposer au pouvoir en place, et qui savent désormais qu’aucune limite n’est donnée au recours à la force pour lui imposer une volonté politique dont il est maintenant clair qu’elle n’est plus la sienne.

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