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Entretiens avec un vampire

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »24 novembre 2010

Evidemment, comme on pouvait trouver les crises d’hystéries collectives devant les cadeaux de Miss Winfrey pas vraiment passionnants, je crains le pire avec ce qui suit.

Mais je pris l’honorable audience de bien vouloir me prêter des intentions pas si anecdotiques que ça : qu’on nous transforme en gobeur de marchandise n’est pas anodin. Et dans ce qui suit, qu’on fasse de nous des êtres indifférents à l’humanité même ne l’est pas plus.

Evidemment, on pourrait s’intéresser davantage aux réformes de la retraite, aux plans de rigueur qui vont nous pleuvoir dessus, à l’apparition de phrases qui nous éclairent un peu la voie pour les années qui viennent (je sais pas, moi, par exemple, Eric Zemmour regrettant, Samedi soir dernier, que les chômeurs ne crèvent pas de faim, parce qu’au moins, comme ça, ils ne pourraient pas refuser les « offres » qu’on leur propose), ou Anne Sinclair venant faire la campagne de son associé en vantant le courage du peuple grec qui accepte les conditions de vie que la « communauté internationale » lui impose (si ça n’éclaire pas notre lanterne, ça…).

Mais j’ai la faiblesse de penser qu’entre ces dispositifs, ces plans, ces mégastructures politiques et des moments très cons où on offre des cadeaux à des gens sur un plateau télé, ou bien ce dont il va s’agir dans ce qui suit, il y a un tout. Ce ne sont pas des éléments séparés les uns des autres. Ils ne sont pas nécessairement orchestrés, mais ils appartiennent à une même logique qui consiste à asservir en abrutissant.

Et ça m’intéresse, y compris dans les détails, parce que je trouve ça soigné, la manière dont on s’occupe de nous.

Alors, aujourd’hui, accroche toi lecteur intransigeant, parce que ça va aller encore un peu plus loin dans l’anecdotique.

Avez-vous eu l’honneur d’être présenté à Anne-Solenne Hatte ? Si vous l’avez déjà entrevue et que ce genre de personne vous attire, il est probable que vous ayez envie, mais il est aussi probable que cette envie soit déçue.

Car à voir ce qu’on en voit sur itele, Anne-Solenne Hatte n’est pas le genre d’être auquel on puisse être présenté. Bien entendu, nous ne parlons que du personnage fabriqué par la chaine qui le met en scène, itélé. De l’actrice éventuellement cachée derrière cette marionnette, nous ne savons rien, même si quelque chose nous dit que la surface visible doit être étonnamment proche de l’objet qu’elle recouvre. L’émission dans laquelle apparaît cette personne s’intitule le JT décalé. Evidemment, il faudra s’entendre sur le fait qu’ici, le mot « émission » désignera le simple fait d’envoyer un signal vers un récepteur ; quand les antennes d’itélé diffusent l’image d’Anne-Solenne Hatte, c’est un peu comme si la chaine était prise en flagrant délit d’émissions nocturnes, éclaboussant le visage de l’audimat de cartes de France soulageant la chaine de quelques minutes diffusées à bon compte, et délestant le public d’une part de ses tensions nerveuses.

Tous ceux qui ont entrevu ne serait ce que quelques secondes de ces minutes de vide que constitue ce JT décalé ont pu constater que la manière dont ce programme est filmé est très particulière, caractérisée par un détail étrange, qu’on retrouve dans d’autres productions télévisuelles : le montage multiplie les plans de coupe cadrant Anne-Solenne Hatte de profil, ou de trois quart, parfois même en trois quart arrière tandis qu’elle pousuit son propos, comme si de rien n’était.

A vrai dire, l’impression exacte que cela donne, c’est qu’on croirait la regarder à son insu.

Comme si on n’était pas là.

Et à vrai dire comme si elle n’était pas là non plus.

Un objet regardé par des absents. La vierge mise à nu par ses prétendants.

Un porno, en somme, puisque c’est typiquement ce dispositif qui est mis en œuvre : regarder comme si on y était, mais sans y être, ce qu’on ne devrait théoriquement pas voir, et faire ainsi de ceux qu’on regarde des objets. Anne-Solenne Hatte est bien là comme corps, mais elle se réduit à cela, et le dispositif de caméras qui le plus souvent ne visent pas le regard, mais attrapent cette figure parlante de biais, en douce, sans qu’elle s’aperçoive, accomplit totalement la dépersonnalisation, mettant l’objet à portée de vue, lui enlevant la possibilité de faire barrière de son regard à notre propre vue.

Mieux. Elle parle, mais ne dit rien. Au contraire, elle prend grand soin de mettre en évidence le fait qu’elle lise un prompteur, dont toute la mise en scène signifie qu’elle ne l’a pas écrit. Peu importe d’ailleurs, puisqu’en fait, ce qu’elle dit n’a strictement aucun intérêt, et ce qu’elle montre n’a aucune valeur. Tout est anecdotique, il n’y a rien à voir et tout est concentré sur le fait de voir cette absence d’objet.

C’est peut être horrible à dire, mais même en tant qu’objet, Anne-Solenne Hatte est déceptive. On la voit, certes, mais on n’a pas tellement envie de la regarder, puisqu’elle donne peu à voir. Aucune intention, ni dans le regard ni dans la voix, aucune présence, aucune exposition physique. Itélé a réussi à caster le néant en personne, ce qui n’était pas forcément facile dans une époque où le premier venu transpire par tous les pores la volonté d’imposer aux autres sa présence. A ce titre, Anne-Solenne Hatte, c’est un peu le loft-story du pauvre, ou l’accomplissement terminal des dispositifs de surveillance voyeuristes. Le Big Brother introduit aux forceps en moi is watching her, et elle fait comme si elle ne le savait parce qu’en réalité, elle peut se permettre d’être totalement insouciante, puisqu’elle n’a strictement rien à cacher : ce qu’elle diffuse n’a absolument aucun intérêt, et elle se contente de faire la promotion du vide, afin d’en remplir les cerveaux disponibles. Elle est l’image même de cette disponibilité, de cette attention méticuleuse (écoutez la manière précise dont elle est se croit obligée de décrire avec précision les scènes qui vont être diffusées, alors que de toute évidence, même les plus faiblement pourvus en neurones pourraient se débrouiller tout seuls avec les images, mais non, il faut montrer qu’on va s’arrêter sur le rien, qu’on peut même le raconter, le décrire comme quelque chose qui vaut qu’on s’y arrête) au rien. La preuve, la séquence porte tout de même le titre « JT ».

Le risque, c’est de se contenter d’être atterré devant le vide de ces émissions. Mais là n’est pas vraiment la nouveauté du propos. Que la télé soit le plus souvent vide, on s’y est fait (on conseillera les soirées avancées d’NRJ12, d’ailleurs, qui sont édifiantes, mais je bosse actuellement sur un projet de récit intégral et factuel d’une journée d’une de ces chaines là, pour mieux mettre le doigt sur ce qu’on propose à « la jeunesse »), et l’objet est fascinant précisément pour ça : tout ça pour ça. Toutes ces technologies accumulées pour rien. De la diagonale géante pour avoir une tête d’Arthur d’un mètre cinquante de large qui débite des conneries sur des émissions connes du passé. Bientôt, Cauet sera en 3D dans notre salon, et il a sans doute été nécessaire d’emmerder tous les petits vieux pour qu’ils puissent regarder les chiffres et les lettres en numérique. Mais tout ça, on s’y fait. Et à strictement parler, ce n’est pas une télé plus intelligente qui aiderait à vendre davantage de technologie.

En revanche, le « JT décalé » est de bout en bout la mise en scène de l’objectivation de l’humain. Et on n’en est même plus à se soucier du fait qu’il s’agisse d’une femme. Le problème n’est plus là puisque l’empire de domination et de réduction de l’humain à ce qui est moins qu’humain touche tout le monde. Il s’agit peu à peu, à travers les séquences les plus anodines, présentées comme quelque chose d’intéressant, de nous habituer à regarder l’homme comme ça, y compris quand il se sait regardé. En somme, bien plus que n’importe quel film porno, Anne-Solenne Hatte initie au manque total de pudeur, elle nous apprend à ne plus détourner le regard, elle se donne comme pleinement objet posé devant nous, privé de tout regard, puisque non seulement elle ne voit pas à quel point les images qu’elle propose sont ineptes, mais elle doit les raconter, comme si elle ne les voyait pas.

Aussi curieux que ça puisse paraître, le JT décalé est une émission de télévision pour aveugles, et pour rendre aveugles ceux qui ne le sont pas déjà.

En somme, le JT décalé d’Itélé réussit cet exploit paradoxal, à la télévision, d’abolir toute forme de regard, transformant l’acte de voir en pure présence autiste d’humains posés les uns à côté des autres, ne communiquant plus qu’au sens où les relais s’assurent les uns les autres de leur proximité et de leur présence sans jamais pouvoir cerner exactement où ils se trouvent. Que les relais s’en foutent, c’est dans la nature des choses. Qu’on obtienne cette même indifférence des humains entre eux, voila qui relève d’une culture que ces émissions, et quelques autres installent en nous.

Allez,

Avoue

Tu te demandes pourquoi un tel titre ? A strictement parler, devant un tel vide cet article ne devrait même pas avoir de titre. Il aurait fallu le publier sans même l’écrire. Mais comme il fallait bien le titrer, je me suis juste appuyé sur un détail de la biographie de notre hotesse du jour. En effet, Anne-Solenne Hatte est aussi comédienne de théâtre et elle joua dans une pièce intitulée Dialogues avec l’ange.

Je me suis dit que d’une certaine manière, ça ne pouvait pas s’inventer.

Je le disais en préambule, le monde est un tout. On est mis devant le fait accompli.

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Cultiver dans les interstices

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, TRANSMISSION Laisser un commentaire »24 novembre 2010

C’est toujours agréable pour la haute opinion qu’on a de soi, comme ça, d’avoir l’impression d’être la vedette du jour. Il y a de cela quelques matins, chez moi, quelque part entre le bureau et la salle de bain, on me dit soudainement que Luc Chatel parle de moi. Enfin, « de moi », pas tout à fait; il parle en fait de l’enseignement de la philosophie. Mais je me sens facilement visé. Non seulement on parle de moi, mais aussi, on me valorise : la philosophie serait au centre de tout, pourrait être associée à n’importe quelle autre discipline, constituerait ce savoir, cette discipline dont on se demande soudain comment on a pu être cruel au point d’en priver les élèves de seconde.

On se demande, en effet.

A vrai dire, on se demande surtout pourquoi Luc Chatel n’y a pas pensé plus tôt. La philosophie n’a que peu à voir avec les révélations. A part un marcheur qui entendait les rochers lui parler, un provocateur public dont une pythie a affirmé qu’il était le plus sage des hommes et un illuminé qui cousait des prières sur la doublure de ses vestes, de manière générale, on conseille peu, en philosophie, de se laisser aller à la première idée qui nous passe en tête. Et sans être paranoïaque, on se demande aussi pourquoi soudain notre ministre semble nous trouver quelque valeur, alors qu’il est bien entendu que son rôle soit de démanteler ce dont il a la responsabilité afin de changer les usagers du service public en clients de structures privées, comme pour tout ce secteur dont les amis du pouvoir réclament de pouvoir en faire une source de bénéfices.

Alors, la valorisation subite, on est fondé à s’en méfier un peu, surtout quand on devine que les sondages d’opinion ont du montrer que Sarkozy balançant la Princesse de Clèves dans les poubelles déjà bien pleines de tout ce qu’on peut considérer comme non rentable, cela avait eu un effet déplorable sur l’image du Président (que voulez vous, on s’est habitué à des chefs d’Etat qui lisent Montaigne, on n’arrive pas à se faire à l’idée que notre président puisse apprécier Didier Barbelivien), image qu’il s’agit de faire briller d’ici 2012.

Bref, pour ceux que le dispositif intéresse, j’en ai touché deux mots dans l’outremonde, qu’on retrouvera en suivant ce lien. Je rajouterai qu’évidemment, on n’imagine pas de projet sans moyens mis en œuvre pour le mener à bien. Ici, proposer des cours à beaucoup plus d’élèves, ça suppose a priori de recruter des professeurs pour les prendre en charge. Malheureusement, aucune trace dans le nombre de postes mis au concours d’une telle volonté de recrutement. Dès lors, ça ne coûte pas grand-chose de proposer de diffuser plus largement la culture si cela ne correspond qu’à un discours dont il faut admettre que ceux qui y sont sensibles n’iront pas vérifier s’il sera mis en œuvre.

Et même si le projet est mis en œuvre, cela ne signifie pas que le travail supplémentaire réclamé sera payé. Après tout, les ciné-clubs dont le gouvernement quasiment au complet a fait la promotion fin septembre, insistant sur les moyens mis en œuvre pour financer la mise à disposition de la culture cinématographique aux élèves. Fort bien, le dispositif ciné-lycée existe bel et bien, mais il doit être pris en charge par des enseignants qui le feront bénévolement. Et au passage, on leur confiera une nouvelle tâche, qui fera d’eux les référents culturels de leur lycée, en charge des sorties et initiatives extra scolaires, gratuitement, comme si ce n’était pas du travail.

Evidemment, on pourrait discuter du principe de ce genre de bénévolat dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler la « vie scolaire », et ce d’autant plus que le projet ciné-lycée propose aux élèves de prendre peu à peu en charge eux-mêmes la sélection des films projetés, l’organisation des séances, la présentation des films, bref, de devenir acteurs de leur propre culture. Très bien. Mais que le mot « bénévolat » soit clairement prononcé par ceux qui décident que des professeurs auront, sur leur lieu de travail, un investissement de type associatif. Tant que ce genre de détail n’est pas clarifié, on fait croire qu’il y a de l’investissement d’Etat là où en réalité ce sont les fonctionnaires qu’on ne cesse de dénigrer qui s’investissent eux-mêmes.

Une fois encore, la logique n’est pas, dans le fond, que les citoyens eux-mêmes voient leurs conditions de vie s’améliorer. Il ne s’agit pas de dire que sous prétexte que ces déclarations sont faites, tout ira plus mal, il s’agit plutôt de considérer que là n’est pas leur but premier, ce ne sera qu’un effet collatéral. Le premier bénéficiaire, c’est celui qui fait mine de considérer la culture comme une valeur à part entière, une valeur au dessus des valeurs marchandes.

Mais si c’était le cas, on attendrait bien d’autres initiatives, au premier rang desquelles une vraie politique favorisant la création artistique tous azimuts, en particulier en permettant à ceux qui créent de voir leurs œuvres diffusées librement sans passer par des intermédiaires qui ne voient dans leur activité qu’une source de revenus. Ainsi, des processus type « licence globale » devraient être étudiés en méprisant les intérêts particuliers des stars proches du pouvoir. Les établissements scolaires devraient être des sanctuaires économiques au sein desquels la culture serait absolument gratuite. On devrait pouvoir écouter de la musique, y voir des films, y lire de la littérature et des ouvrages de sciences humaines sans qu’une quelconque notion de budget puisse interdire d’accéder à tel ou tel ouvrage. Tout ceci, la numérisation le permet amplement. Ne pas le mettre en place, c’est considérer que l’intérêt particulier de quelques rentiers de la société du spectacle vaut plus que le principe même de la transmission de la culture. En gros, parce que Florent Pagny veut à tout prix gagner son petit pourcentage sur chaque louche de soupe mise sur le marché, on va interdire à tous les lycéens d’accéder gratuitement (dans un cadre réglementé, nous sommes d’accord là-dessus) au dernier Eric Truffaz. Or, Pagny lui-même le sait bien, si ses ventes sont sans commune mesure avec celles de Truffaz, c’est juste parce qu’il squatte les ondes et les espaces de diffusion de telle sorte que sa musique soit la seule connue de la plupart des consommateurs potentiels (peu importe qu’il partage le gâteau avec ses proches, Obispo ou Grégoire, c’est toujours la même musique, selon les mêmes codes, arrangée de la même manière, pour le même marché qu’on maintient le moins ouvert possible à d’autres sons), ce qui implique, le plus possible, de faire barrage médiatique contre tous ceux qui ont quelque chose d’un peu plus subtil à proposer.

Malgré les effets d’annonce, il n’y a donc pas de véritable politique culturelle dans ce pays. Tout juste peut on se faufiler encore dans les interstices de la structure qui protège ceux qui ont déjà bien plus que le nécessaire tout en ne fournissant même pas le minimum syndical en matière de création. Tout juste peut on profiter des concessions que doit bien faire cette structure pour ne pas avoir l’air totalement égoïste. Cela n’enlève rien au fait qu’elle ne fonctionne que pour elle-même, et que le monde de l’éducation doit se contenter de ce qu’on veut bien lui laisser. Impossible par exemple, en dehors du dispositif Lycéens au cinéma, de proposer aux élèves de voir des films récents.

On ne sait pas trop, dès lors, comment ne pas voir quelque chose comme un espoir lorsqu’on voit des élèves s’échanger des dvd dont on voit bien qu’ils les ont gravés eux même, ou quand on constate qu’ils sont obligés de trier dans les dizaines de gigaoctets de leurs lecteurs mp3 déjà remplis, alors qu’il est clair qu’ils n’ont pas les moyens économiques de payer ces masses de données. Plus ils échangent, plus ils multiplient les chances de croiser des formes nouvelles, et plus ils s’instruisent. On regrette juste que cette culture soit en permanence la chasse gardée du marché, parce qu’il ne vise que la standardisation des goûts. L’école devrait pouvoir accompagner ces échanges, les orienter, les éclairer parfois tout en les laissant libres de cheminer parfois par des sentiers de traverse. Pour le moment, la seule ouverture à ce genre de stratégie, c’est Ciné-Lycée, que votre serviteur commence à expérimenter, et dont il donnera des nouvelles dès qu’il sera en mesure d’en tirer quelque enseignement.

Mais de toute évidence, c’est toujours dans la marge des projets gouvernementaux qu’une éducation véritable peut trouver des espaces pour se réaliser avec un peu d’ambition. Même si ce sont de véritables opportunités, le fait qu’il faille les saisir comme autant de zones d’autonomie dont on sent la fragilité et le caractère temporaire ne fait que mettre en évidence à quel point ce qui se situe en deçà de cette marge se trouve loin d’une véritable volonté de transmission de culture et de valeurs.

En illustration le Philosophe faisant lecture du système planétaire, de Joseph Wright (1776)

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Jésus, que ma joie demeure

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, Joie d'offrir, MIND STORM, plaisir de recevoir, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »22 novembre 2010

Il y a quelques jours, Denisot, se croyant encore aux commandes de son vaisseau à l’inertie pachydermique, depuis bien longtemps en pilote automatique, alors qu’il était en train de présenter le coffret DVD de son collègue Ardisson a été pris d’une soudaine clairvoyance, dont il sembla lui même tout étonné : alors qu’il faisait l’article de ce dont il était chargé de faire la publicité, il fut pris d’un brusque élan d’authenticité, et affirma soudain comme si c’était une révélation, qu’il se transformait en Pierre Bellemare surpris en flagrant délit de présentation de télé-achat. A se demander si Denisot réalise encore bien ce qu’il fait quand il présente chaque soir de nouveaux produits en interdisant à lui et à son équipe le moindre regard critique sur ce qui se présente, ce qui lui fait parfois dire des trucs étranges, comme quand il annonce que le live (« live » est un grand mot quand la musique est une bande musicale sur laquelle la chanteuse dont le nom suit gémit péniblement son texte, heureusement soutenue par un bataillon d’effets numériques qui viennent donner un semblant d’ampleur à ce qui reste un beuglement) de Rihanna est le meilleur qu’ait connu le Grand Journal. Wow, c’est Prince qui a du être content de se voir battu par la nouvelle couleur de cheveux de Rihanna. Mais on se souvient que le live de Prince avait eu le mauvais goût d’entrer en complète collision avec l’une des pages de pub qui traversent de manière un peu tonitruante l’émission en clair de Canal, mettant en évidence que sur cette chaine qui se veut différente des autres, si on aime la musique, on préfère quand même les revenus de la pub. Et Denisot, qu’on le mette ainsi en scène sous forme de roi nu, on dirait qu’il aime pas ça.

Mais même les rois ont un maître, et Denisot a sa maitresse : Oprah Winfrey.

Jingle bells, jingle bells, jingles all the way

Concomitants sont les tintements des clochettes de noël et le tintinnabulement de la monnaie en circulation sur le vaste marché de noël, à tel point qu’on ne saurait plus distinguer ce qui appartient à la naïveté joviale des échanges familiaux, et ce qui s’est réduit à la mise en scène de la recherche du profit tous azimuts, parvenant même à ce réjouissant exploit : transformer une fête païenne, libre manifestation du désir qu’ont les hommes d’échanger dévoyée en célébration religieuse réservée à une poignée de croyants, eux contre les autres ne croyant pas assez pour mériter une messe. Peu à peu oublié de la fête, l’enfant qui en était le centre et qui devait conseiller quelques années plus tard de demeurer dans une saine pauvreté, se vautre sans doute malgré lui aujourd’hui au milieu des chocolats, des jouets et gadgets multimédias, écoutant les flux des transactions bancaires, les tergiversations des clients pestant contre les exigences de ceux qui leur ont remis leur liste de desideratas, bien trop coûteuse évidemment, et interdisant à l’avance que l’échange des choses puisse être, à quelque moment que ce soit, un don de soi et un accueil d’autrui.

A tel point qu’à strictement parler, on ne puisse plus parler de « marché de noël », mais plutôt de Noël, le marché, Noël, prototype et fantasme de ce que le marché voudrait être, en permanence.

Alors, que deux mois à l’avance on mette en rayon pour des clients qui ont, dès lors peur, deux mois avant l’échéance que les mêmes rayons soient déjà vides, cela ne témoigne que de la volonté de faire de la vie entière un noël permanent, une débauche sans fin de marchandises et de bouffe, une foire interminable.
Si on en voulait une illustration, et on en veut une illustration, même si on sait bien qu’on abuse peut être un peu complaisamment de ces illustrations, on pourrait la trouver dans le show spécial que donne Oprah Winfrey, chaque année dans la période des achats de noël, au cours duquel elle offre au public présent ce jour là les objets qu’elle a considérés comme particulièrement alléchants pendant les douze mois qui ont précédé pour lesquels elle a signé un contrat de promotion. Personne ne sait à l’avance quelle sera la date de cette émission spéciale, chacun tente un peu au p’tit bonheur la chance de tomber sur le bon jour, et pour ceux qui ont eu le nez creux, c’est à peu près comme si la main de Dieu en personne, sur le plafond de la chapelle Sixtine, tendait à Adam une American Express avec un crédit illimité, sans remboursement. Vas-y, empiffre toi, c’est cadeau de la vie.

Chaque année, donc, aux deux tiers de Novembre, une bande d’excités vient s’entasser dans un studio avec le secret espoir que ce soit le jour J, LE jour où on rase gratis. Et pour se donner du cœur à l’ouvrage, il semblerait que personne ne lésine sur la surexcitation, chacun conservant à l’intérieur de soi toute l’excitation qu’il subit à cause de l’attente, faisant mine d’écouter l’interview du jour comme si de rien n’était, comme si cela avait une quelconque raison de l’intéresser, se transformant peu à peu en véritable cocote minute, débordant par tous les orifices (et il faut y intégrer chaque pore, ce qui en fait quelques uns) du manque de ce dont il n’a pas idée, peu importe d’ailleurs, puisqu’il s’agit de marchandise, ce dont il manque depuis qu’on l’a programmé pour manquer, et ça fait un bail que ça dure, à voir les gesticulation nerveuses qui animent tout le public.

Si Dieu n’existait pas, la foi serait créée par les spectateurs d’ Oprah Winfrey aux alentours du 20 Novembre, chaque année réitérant une nouvelle fois le miracle de la nativité. Parce que chacun dans la salle sait que les années précédentes ont déjà permis à d’autres de repartir comblés, parce que chacun a en mémoire le noël avant l’heure de 2001, qui permit aux 300 spectateurs de repartir avec une Pontiac G6 flambant neuve, qui attendait sur le parking, enrubannée comme il se doit, que le nouveau propriétaire, heureux comme un divin enfant visité par les rois mages, vienne dégueuler sa joie d’être un peu plus propriétaire de biens matériels qu’il ne l’était en venant au volant de ce qui deviendrait son ancienne voiture, parce que chacun est conscient que subitement les objets de la pub vont atterrir là, directement dans ses mains, chacun vient au studio comme on viendrait à la messe à quelques jours de la venue de Dieu parmi les hommes, sans savoir exactement quel jour cela pourrait bien être.

Si Noël est finalement devenu le rêve accompli du marché, les Favorite gifts d’Oprah Winfrey sont eux-mêmes le rêve d’une télévision qui serait devenue de part en part commerciale, totalement. Des produits comme s’il en pleuvait, des bouches grandes ouvertes, bien plus grand que dans Deep Throat, franchement, pour les y glisser, des hurlements de jouissance, des trépignements de surexcitation, des embrassades, des pleurs, des crises qui auraient valu, il y a un siècle, d’être accueilli par Charcot à la Salpêtrière, des merci jetés à la face de Dieu, comme s’il pouvait y être pour quelque chose, tout est là pour bâtir un monde où on n’attend que ça, de se voir rempli par la marchandise ; d’être comblé ; d’atteindre une telle pléniture rectale qu’on n’a qu’une hâte : aller chier tout ça pour pouvoir être gavé de nouveau.

Alors, comme à la télé rien ne se perd, voici le moment de libération, parce qu’on est ainsi faits qu’on peut quasiment jouir autant que ceux qui reçoivent en les regardant recevoir. Et ça aussi, ça en dit plutôt long sur nous :

Et comme la télé américaine est toujours bigger than life, et que son slogan est ‘There’s more to come », sachez que cette émission très généreuse en cadeaux de tous ordres fit la surprise au public de l’émission suivante de remettre le couvert pour eux, qui croyaient avoir râté de si peu le paradis des gâtés. Alors, après ce court amuse gueule, voici la version longue des mêmes specimens soumis à la même expérience, devant les mêmes caméras, profitez bien de la robe cachée, des effets de pose devant les cadeaux, de l’apparition finale du bateau gonflable sur lequel aura lieu la croisière (qu’on imagine très reposante, étant donné qu’elle devrait réunir les agités du bocal qu’on voit là; autant dire qu’il faut s’attendre à des meurtres dès les eaux internatioales auront été atteintes) :

Et pour ceux qui ne savent pas encore quoi offrir à noël, voici les listes de cadeau qu’Oprag Winfrey offre avec la main sur le coeur :

http://www.oprah.com/packages/oprahs-ultimate-favorite-things.html

Dernier détail : ne réservez pas de billet d’avion pour les USA en Novembre 2011, jusqu’à preuve du contraire, cette saison de l’Oprah Show est la dernière. Vous vous déplaceriez pour rien, puisque rien ne tomberait plus du ciel. On prédit dès lors une brusque perte de la foi pour des millions de téléspectateurs.

NB : L’illustration du haut vient des Favorite Gifts d’été. Ben oui, y a pas de petit profit, Oprah Winfrey, grande prêtresse du télé-achat, grande bénéficiaire de la publicité qu’elle fait pour ces produits tout en faisant mine de les offrir elle même, ne peut plus attendre noël, alors voyant venir l’été et le désoeuvrement qui guette ses ouailles, elle les gave de produits pour qu’ils trompent leur ennui avant de retourner bosser. C’est si charitable.

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Murder on the dancefloor

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, MIND STORM, POP MUSIC, PROPAGANDA 3 commentaires »11 novembre 2010

Rassurons tout le monde, il ne s’agira pas de Sophie Ellis Bextor.

Non.

Il s’agit juste de passer cette chanson de Dominique A, qu’on a déjà évoquée, en l’accompagnant d’images qui rappellent que si on n’a pas le droit de tuer les gens, il semblerait que la République ait déjà été flinguée, et qu’elle ne soit pas tout à fait à l’épreuve des balles.

Donc, voici :

Musique : Dominique A (Il ne faut pas souhaiter la mort des gens est tiré de l’album La mémoire neuve, qu’on ne sautait trop conseiller)
Images : Vous savez qui en est le personnage principal, incarnant ici ce qu’on pourrait appeler la Décadanse, si l’expression n’avait pas été utilisée pour une chanson géniale (elle illustrait d’ailleurs le tout premier article de ce blog, il y a de cela des années (si si, allez-y, vous verrez !))

Détails supplémentaires, pour ceux qui voudraient creuser en eux leur propre envie de meurtre, sans forcément passer à l’acte (il y a toujours une voie pour détourner ce qui ne vaudrait, à terme, que des ennuis, sauf à être particulièrement doué, organisé, méthodique, bon viseur, artificier expérimenté, empoisonneur occasionnel, auteur de crimes parfaits, autant de qualités qui se perdent, de nos jours, ou simplemen chanceux, ou martyr), on peut toujours sublimer la pulsion (on notera à quel point nos gouvernants ont une confiance peut être un peu aveugle en cette aptitude que nous aurions à toujours dépenser la tension meurtrière en nous en la déplaçant dans des activités qui ne constituent, pour eux, aucun danger; on cerne mal, d’ailleurs, jusqu’où ils vont réussir à se foutre de notre gueule, en s’appuyant sur ce genre de postulats) en allant lire Nicholson Baker, qui émettait l’hypothèse d’un présidenticide dans son roman Contrecoup (2005). La même hypothèse était abordée dans Dead Zone, de Cronenberg (1983). On ne cite pas les textes politiques qui pourraient vous inciter à passer à l’acte. En revanche, peut être serions nous bien inspirés de relire Tocqueville, afin de mieux cerner en quoi une démocratie peut devenir l’ombre d’elle même, ainsi que le Discours de la Servitude volontaire, de La Boétie, qui pourrait encore en dire long, ailleurs, sur les révolutions en cours, et ici, sur nos propres inerties.

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Sarkface

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", Argentic/Numeric, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM 6 commentaires »9 novembre 2010

Avant hier, c’était Villepin qui lançait dans la sphère médiatique (sphère qui semble avoir en gros les qualités mécaniques des bulles de savon que font les enfants : minuscules, elles croient refléter le monde entier sur leur surface lisse et brillante; en mouvement permanent, elles ne savent pas où elles vont et parce qu’elles sont soumises aux lois de la physique, le liquide qui les compose coule inexorablement vers le bas, dégouline littéralement pour les amener progressivement à s’effondrer sur elles mêmes; médiatiques, les bulles explosent comme les autres, financières, informatiques ou un jour, souhaitons le (oui, c’est fini, on ne souhaite plus le bien des gens, du moins pas de ceux là), immobilière) sa petite salve qui allait faire grand bruit le lendemain tout en lui permettant de compter ses troupes : Sarkozy serait pour la France un problème qu’il faudrait régler en fermant cette parenthèse politique à ses yeux trop sombre pour pouvoir durer (c’est que Villepin préfère le capitalisme quand il se drape dans l’orgueil et les éblouissements lyriques, et sur ce point il a raison : pour un peuple lettré, cette version là du capitalisme passe mieux. Mais on sait où on en est, côté culture par chez nous…

Mais si Villepin se lançait dans une telle attaque, de manière aussi frontale, c’est parce qu’il avait constaté que les paysans avaient devant ses augustes pas déjà foulé le terrain de leurs lourds sabots : Mélenchon (décidément de tous les bons coups ces temps ci), racontait déjà chez Drucker (pinçons nous) comment il avait conçu des autocollants « Casse toi pauv’con » qui ont grand succès tout en respectant la loi (une mention « C’est lui qui le dit » a été rajoutée histoire de se prémunir contre toute attaque pénale). Les manifestations qui ont parcouru la France depuis plus d’un mois ont été une sorte de concours à ceux qui avaient le plus d’imagination sur le terrain de l’impertinence envers ce président qui n’en est plus un aux yeux de la rue (une invention parmi mille autres, vue sur l’arrêt de bus devant Paris 1, une inscription qui disait cela : Sarkozy veut renvoyer les voleurs de poule « chez eux », lui qui a volé la poule de Jacques Martin » (au passage, à la lecture d’une telle littérature de rue, on se dit que finalement, l’identité française n’a pas besoin d’être cherchée bien loin, et que son encéphalogramme n’est peut être pas encore tout à fait plat). Dans le même temps, en gros depuis Septembre, ce sont les hebdomadaires qui rivalisent de dramaturgie pour nous présenter Sarkozy comme un motif d’inquiétude à part entière, allant jusqu’à soupçonner qu’il soit fou, dangereux, ou voyou, montrant d’ailleurs par là même que les journaux ne sont pas inféodés au pouvoir mais au marché, ce qui pendant un temps constituait une seule et même chose, et ce qui n’est finalement pas mieux.

Bien entendu, les voix s’élèvent à droite pour ramener tout le monde à la raison : porter de telles accusations serait irrespectueux, mensonger, et créerait le véritable risque politique de brosser le poil du peuple dans un sens qui lui sied même quand il n’y a objectivement pas de danger. Ainsi, Sarkozy serait, quand on le présente comme névropathe ou malfaisant, victime d’une manipulation médiatique visant sa politique à travers sa personne.

Mais les défenseurs oublient, intentionnellement, quelques détails.

D’abord, s’attaquer à la personne du président ou à sa politique, c’est une seule et même chose, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il a toujours mis en avant que ce qui importait en politique, c’était l’action menée de manière personnelle, ce qu’il nommait « volonté »; à tel point que peu à peu sa politique est devenue purement performative, n’ayant comme force que celle de sa propre voix et des mises en scènes au milieu desquelles celle ci s’exprimait (roulements d’épaules, démarche chaloupée, t-shirt « NY police dpt », Ray Ban pilot, femme trophée, etc.). La seconde, c’est que tout compte fait, il n’a pas de programme politique (ce qui n’est pas une surprise : l’ultra libéralisme n’est pas un programme, mais une mécanique, ce qui est un poil différent), et dès lors il peut faire à peu près tout et n’importe quoi, comme toucher à des retraites auxquelles il avait promis de ne pas toucher. Dès lors, on ne peut plus s’attaquer à sa politique, puisque de politique il n’y a pas; reste l’homme, omniprésent tant que le vent de la renommée souffle dans le bon sens, toujours présent même si c’est sous forme ultra protégée quand les temps sont plus durs, envahissant même, quand on constate à quel point il occupe son monde et lui fait perdre son temps en le dépensant en pure perte et en accaparant l’attention, jour après jour, de « journalistes » et « commentateurs » qui sont trop contents d’avoir une marionnette des Guignols en chair et en os qui leur mâche le travail en leur refilant presque quotidiennement les reportages et analyses tout ficelés qu’ils n’auront plus ensuite qu’à diffuser tels quels en prenant des mines « lucides » pour mieux faire semblant d’éclairer le bon peuple.

Ensuite, l’image de voyou, elle ne vient pas de nulle part. A vrai dire, même si les députés de droite, tels qu’Alain Gest par exemple, trouvent que le mot est injurieux pour ce président, on doit convenir qu’il est au contraire plutôt gentillet. Le voyou n’est pas nécessairement dans l’illégalité. Le terme désigne quelqu’un de mal élevé (Sarkozy a fait la preuve d’un certain manque de retenue et de contrôle de soi), qui traine dans les rues (les images fondatrices du personnage sarkozyen sont issues de la rue : Sarko sortant de l’école où il a « négocié » la libération d’un enfant lors d’une prise d’otages à Neuilly, Sarko affirmant en pleine rue vouloir karcheriser les banlieues, Sarko insultant un visiteur du salon de l’agriculture, ou provoquant physiquement un docker, bien au chaud derrière ses gardes du corps, voila ce qui fonde le personnage médiatique), et dont les moyens d’existence sont peu recommandables (en somme, pour tous ceux qui pensent que la répartition des richesses proposée par le capitalisme est inégalitaire, le capitalisme est un système prôné et maintenu par des voyous, fussent ils dans la légalité, puisque ce sont eux qui font les lois).

Mieux, l’image du voyou, elle est non seulement justifiée, mais on peut même prétendre qu’elle est tout à fait maîtrisée. D’abord parce qu’elle permet de s’attirer la sympathie d’une frange non négligeable de la population, celle auprès de qui on peut pousser le curseur du populisme le plus loin, puisqu’elle aime qu’on la domine, et elle prend plaisir à voir la France menée par une espèce de petite frappe qui roule des mécaniques sans avoir les moyens physiques de ses prétentions. Il y a une part de la population, la plus faible, à tous points de vue, qui jouit des gesticulations et pantomimes présidentielles. Ceux qui sont eux mêmes frustrés de tout pouvoir, mais qui aiment bien afficher les signes extérieurs de puissance aiment voir au sommet de l’Etat un impuissant jouer les nains puissants, parce qu’ils voient là confirmer que leur pimp-roll de petite frappe imaginaire a un pouvoir concret sur les choses, et permet de « réussir ».

Un signe de l’efficacité d’une telle campagne médiatique un peu décalée par rapport à l’image, d’ailleurs habilement maîtrisée, du portrait présidentiel officiel, devant une bibliothèque dont les ouvrages seront à leur tour insultés par Sarkozy quelques mois plus tard quand il prétendra que lire la Princesse de Clèves relève de l’inutile : Redoine Faïd, braqueur lui même situé à mi chemin entre la réalité et la fiction, puisqu’il admet avoir conçu ses braquages en s’inspirant du film de Michael Mann, Heat (lui même très très inspiré du Bullitt de Peter Yates), Michael Mann étant à son tour cité sur la couverture du livre de Faïd Braqueur, des cités au grand banditisme, affirmant à son propos « Ce type est incroyable… » (ce que pourrait tout à fait dire une Morano à propos de Sarkozy), consacre un passage à notre chef d’Etat, affirmant ceci (je prends les propos tels qu’il les a énoncés au Grand Journal, questionné par Denisot, « Dans la société d’aujourd’hui, ils [les bandits] naviguent comme des poissons dans l’eau. Ils sont d’ailleurs sarkozystes. Pour eux, Sarkozy c’est un boss capable de dire ‘Casse toi pauvre con’. Il est blindé, il a une Rolex et sort avec un mannequin. Quand tu discutes avec eux, ils te disent ‘Ce mec, il en a, c’est un taulier’ (…) Ils disent ‘C’est un mac’ ». Personne sur le plateau, sur lequel trônait pourtant Jean-Louis Debré, qui buvait du petit lait, n’a trouvé la description scandaleuse (allez, pour la petite histoire, ce soir là, en seconde partie d’émission, Carole Bouquet et Julie Depardieu venaient présenter un film intitulé, ça ne s’invente pas, Libre échange. Quand on vous dit que dans cette émission, tout doit sembler finalement anodin…

Mais puisqu’il s’agit d’images, le mieux est de se fier, justement, aux images. Depuis la campagne présidentielle, un temps considérable semble être consacré à la construction d’une image dont on peut dire qu’elle est méticuleusement maîtrisée. Casting de petites personnes faisant paraître le président plus grand, public exclusivement composé de militants UMP suffisamment cons pour clamer haut et fort leur encartement au parti au premier journaliste du Petit Journal venu, sélection de vaillants ouvriers d’origine étrangère, femme taillée sur mesure, fringues constituant la panoplie parfaitement adaptée au rôle choisi, loisirs édifiants, tout est mis en scène de manière à construire un véritable personnage dont la vie nous est racontée en détails parce qu’on a compris que ces images avaient un impact sur l’esprit des plus faibles, qui sont aussi les plus nombreux.

Pourtant, des failles semblent apparaître dans la propagande des images : certaines images semblent échapper au contrôle. Dernier exemple en date, la couverture digne des portraits anthropométriques de la police, proposée en Octobre par le Nouvel Obs’. Il ne manque plus que les repères d’échelle derrière lui et la plaque d’identification pour être convaincu de tenir le portrait d’un descendant d’Al Capone. Evidemment, la photo est manipulée. Sur ce site (http://culturevisuelle.org/icones/1083), on découvre la genèse et les procédés de fabrication de l’image obtenue, barrée du doute au sujet du président : serait il dangereux ? Ben, évidemment, une fois passé en noir et blanc, et après avoir augmenté le contraste, Sarkozy devient un tout petit peu plus inquiétant qu’au naturel, et il est soudainement marqué par un je-ne-sais-quoi de truandesque qui ne lui ferait pas donner le bon dieu sans confession préalable. Sur culture visuelle, on pense que c’est le traitement effectué pour la couverture du Nouvel Obs’ qui produit cet effet, et on a en partie raison. Mais on sait que l’original de cette photographie a été pris par le photographe Jean-François Robert, et qu’il fait partie d’une série, publiée sous forme de livre, intitulée Face/Public, dans laquelle on retrouve le gratin de la politique française, portraitisé selon le même cadrage et le même effet grand angle, qui dramatise forcément un peu les visages.

La série peut être vue sur le site du photographe lui- même : http://www.jean-francoisrobert.com/page3.html et en faisant glisser le curseur pour faire défiler les portraits, on découvre que Sarkozy n’est pas le seul à sembler un tout petit peu illuminé par le dispositif. Ségolène Royal prend, comme d’habitude, toute la place dans le cadre, Frédéric Mitterrand, comme d’habitude, fait le malin, Kouchner, comme d’hab’, prend des airs concernés, genre « le monde devient fou et j’aime être observé pendant que j’observe cela », tout le monde a finalement l’air un peu étrange, et c’est bien cette familiarité déconcertante que vise Jean-François Robert dans cette série. Mais il faut admettre que le portrait de Sarkozy a quelque chose de plus particulier, car il semble, au contraire des autres, n’avoir nécessité aucun dispositif technique. En ce sens, c’est le plus réussi, parce que ce dispositif disparaît pour se fondre complètement dans le portrait. Il n’a pas l’air d’être psychopathe, mais on le dirait tout droit sorti d’une nuit enfiévrée passée dans quelque boite interlope à consommer des substances exotiques aux côtés de créatures propres à s’ouvrir pour créer dans l’univers des perspectives nouvelles. Essayez de vous prendre en photo vous même, vous verrez, cette manière de poser le regard un poil trop haut, c’est la manière la moins naturelle de se faire tirer le portrait (bien que ce soit, admettons le, le regard de ceux qui sont un peu petits et regardent vers le haut (c’est aussi le regard des hypnotisés, mais n’extrapolons pas trop)). C’est donc avec talent que Sarkozy apparaît ici mal rasé, mais pleinement engagé dans le rapport à l’objectif. De tous les portraits, il n’y a que le sien qui donne à ce point l’impression que sans faire le cirque de Mitterrand, il dévore sa propre image et celui qui la regarde avec. Or, pour poser de cette manière là, avec tout le respect qu’on doit au président, on a envie de dire qu’il ne faut pas être bien, qu’il doit falloir être un peu dérangé, au sens où il s’agit ici de se faire passer pour autre chose que ce qu’on est (mais ça, c’est valable pour en gros tous les personnages publics), mais aussi pour autre chose que ce qu’est censé être un homme politique. Là, on a l’impression d’être devant un fan de Sinatra qui ferait le malin devant l’objectif.

Vous pensez que j’exagère ? Alors jetez un coup d’oeil à ces portraits commandés par la présidence aux photographes Seb&Enzo. On en trouve un ce mois ci en couverture de Technikart, et il y en a un autre dans le même numéro, tous deux sont tout à fait « parlants ». Tout d’abord, le choix de ces photographes est intéressant : tout à fait décalé par rapport à ce qu’est censé être un portrait politique, puisque Seb&Enzo sont photographes de mode, et de stars, leur travail, très graphique, peut être vu sur leur site, http://www.sebetenzo.com/, site sur lequel on retrouve évidemment, le portrait de notre bien aimé chef. En somme, Sarkozy en choisissant cet objectif là plutôt qu’un autre se place résolument du côté des peoples. Mais ça, ce n’est pas exactement une surprise. Ce qui est plus intéressant, c’est la tête que s’est faite Sarkozy entre les mains de ces deux photographes, car pour le coup, il n’a pas été nécessaire qu’une équipe d’infographistes mandatée par une rédaction avide de faire du fric intervienne pour donner à notre président une tête d’allumé notoire. Si le portrait de Jean-François Robert fait penser à Patrick Bateman, ceux de Seb&Enzo installent le nom d’Hubert S. Thompson dans les esprits. On regarde les clichés, et on se dit « Mais que prend ce type ? » Vous vous souvenez peut être qu’il y a déjà longtemps on avait pu se demander si Sarkozy n’abusait pas de telle ou telle substance, et depuis, cette idée demeure un sous entendu récurent, le prototype même du tabou médiatique, ce qui ne se dit pas tout en se sous entendant régulièrement. Mais quand c’est la personne visée elle même qui met en scène le propos a priori calomnieux, c’est qu’on n’est plus dans la calomnie, mais dans la construction du mythe. Or, on le sait, les mythes sont destinés en premier lieu à ceux qui y croient et que ça fascine, les moins armés face aux images choc. Ainsi, ici, on a un président qui paie des photographes pour avoir l’air d’un truand drogué. La classe. J’ai fouillé dans l’iconographie pourtant fournie de Berlusconi, il n’y a pas d’équivalent. Idem chez Poutine (et pourtant…). A ma connaissance, notre président est le seul dont on ait de tels clichés mis en scène.

Dès lors, il va sans doute falloir se méfier des accusations consistant à voir en Sarkozy un fou, un toxicomane ou un malfaiteur, parce qu’avoir recours à cette image, ce n’est pas faire une découverte, mais reprendre au vol quelque chose que le président lui même envoie en l’air pour qu’on la saisisse au vol comme font les chiens avec les freesbees. Tant qu’on s’amuse avec ça, on ne s’intéresse pas à la politique. Or, la scène jouée entre Villepin et Sarkozy est un peu trop théâtrale pour être sincère, elle aussi. Dans la mise en place d’un libéralisme durable qui n’a plus besoin que le PS vienne passer de la pommade tous les cinq ans en alternance avec la droite, Villepin est l’assurance que le pouvoir restera aux mains des mêmes si jamais soudainement le peuple se met à avoir des cas de conscience. Pour le moment, quand Sarkozy sur-joue le côté voyou, il produit encore un effet relativement positif auprès d’une frange de la population qui voit la politique comme un cirque, et qui aime voir jouer Scarface sur son petit écran au JT de 20h. On pourrait objecter qu’il y a là une prise de risque, que c’est très segmentant comme stratégie, mais dans la logique de l’UMP, peu importe, puisque l’antidote est prêt, là, à prendre le relais en cas de revirement de l’opinion. Ainsi, le libéralisme montre à quel point il n’est décidément pas un programme politique, puisqu’à bord du navire UMP (je propose qu’on dise dorénavant « Paquebot », maintenant que le FN s’est débarrassé du sien, et que la fraternité entre un Sarko déviant et une Marine édulcorée semble à l’avance nécessaire), on trouve en gros tout et n’importe quoi.

Méfiance donc avec les discours critiques qui correspondent finalement point par point à l’image que le pouvoir souhaite donner de lui même. Tout cela demeure orchestré, et il n’y a dans ces eaux là aucune pensée politique, ni d’une part, ni de l’autre. Il ne s’agit que de saisir des opportunités, et de se comporter comme les premières infections opportunistes venues tout en faisant le show, ce qui est toujours plus payant, dans les opinions, que les analyses et les projets réclamant des efforts de compréhension et d’action. Il est donc probable qu’on voit fleurir l’imagerie mafieuse autour de notre président. Il est probable que ça provoque chez lui quelques poussées d’hormones qui pourraient le faire aller encore un peu plus loin dans son personnage, tant et si bien qu’à force, il pourrait nous faire penser à Serge Lama jouant Napoléon, dans une sorte de confusion des rôles un peu flippante. En attendant, on a toujours à la tête du pays un type qui en gros joue à la dinette avec nos moyens, un gars qui s’amuse avec ses panoplies tout en exigeant du pays tout entier qu’il se mette au boulot pour servir ses potes. Il sera bon de se rappeler que les truands, ce sont à la base ceux qui désobéissent aux lois, et que pour le moment, ce n’est pas ce à quoi nous assistons : si Sarkozy joue les gangsters d’opérette, c’est pour mieux cacher son entourage qui s’emploie, lui, à modeler les lois de telle sorte qu’ils puissent parvenir à leurs fins sans se trouver hors la loi. Et à force de regarder les portraits de notre président en train de se mettre en scène façon Actor Studio, nous ne voyons pas que peu à peu, c’est nous autres qui, pensant ce qu’on pense, disant ce qu’on dit, faisant ce qu’on fait, passons lentement de l’autre côté d’une loi qui sera à terme écrite à l’envers, contre ceux qui auront cru la défendre.

NB : dans l’ordre, les portraits sont 1 – le fameux portrait de Jean-François Robert transformé par le Nouvel Obs, 2 – l’original de Jean-François Robert 3 – Un des portraits réalisés par Seb&Enzo, et 4 – un autre de ces portraits utilisé par Technikart pour sa couverture du mois de Novembre.

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Champs-Elysées, Dark City

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS 3 commentaires »7 novembre 2010

On dirait qu’on n’aurait pas vécu ces trente dernières années.

On ferait comme si rien ne se serait passé, comme si on n’aurait été bosser pour rien, qu’on n’aurait rien produit de nouveau, rien construit collectivement, comme si les choses auraient été subitement givrées dans le sucre glace des drogues de ces années là, histoire (enfin « histoire », si on peut dire, puisque finalement on semble s’ingénier à empêcher toute forme de repérage historique, préférant instaurer un temps sans durée et sans fin, un retour permanent du même, mêmes têtes, mêmes rêves déjà répertoriés comme hors d’atteinte pour les uns, comme inaptes à rendre heureux pour les autres qui eurent la chance, très relative, de les réaliser, mêmes décors, même éléments de langage, mêmes mots d’ordre, mêmes objectifs hors d’atteinte, même manière de s’oublier, soi et ses insuffisances, mêmes personnages construits comme des héros de pacotille posés là pour donner des espoirs que les personnes réelles qui les incarnent ne cesseront de se réserver à eux-mêmes, parce que c’est les espoirs, quand ils se réduisent à des perspectives économiques, se divsent, ne se multiplient pas ; bref, d’ « histoire » il n’y a pas quand il s’agit d’effacer des mémoires le chemin parcouru jadis ensemble, de raser jusqu’aux fondations les architectures publiques, de saper jusque dans les idéaux qui les ont fait naître les institutions partagées, d’ « histoire » il n’y a plus quand c’est O’Brien qui préside à la gestion des contenus mémoriels), histoire donc de rayer des mémoires tout ce qui fait qu’on a pu jusqu’ici vivre ensemble malgré tout ce qui sépare, histoire (mêmes réserves) de rendre impossible cette vie commune parce que les peuples unis sont ingouvernables (ils se dirigent d’eux-mêmes), histoire enfin de faire du monde un fait accompli auquel il faudra bien se faire puisque paraîtrait il, il n’y aurait aucune alternative.

Donc, nous serions trente ans plus tôt pile poil, et comment mettre mieux en place le décor qu’en recourant à ces panneaux d’affichage permanents que sont les télévisions (de plus en plus grandes, elles ne sont plus des lucarnes branchées sur le monde, mais des éléments du décor intérieur à part entière, des éléments centraux de l’architecture, malléables à volonté pour ceux qui ont pour ambition de dessiner les espaces qui constitueront nos vies) ? Ceux qui ont éprouvé une impression de « déjà vu » quand ils ont vu apparaître sur leurs écrans Sabatier et Sardou lancés avec délice et autosatisfaction dans un remake plan par plan du Jeu de la vérité tel qu’on ne le regrettait pourtant pas particulièrement, vont sans doute se demander s’ils ne souffrent pas d’hypermnésie quand ils vont se poser devant le programme du Samedi soir prochain sur la télévision publique : Drucker (qui partage avec notre président ce goût populaire (mais quand les gens de la haute adoptent des goûts populaires, on sait qu’on parle alors de populisme, mais bref) pour le cyclisme (enfin, « populaire » n’est pas exactement le mot quand on voit le prix de ces vélos qu’il semble falloir acquérir pour fournir ce genre d’effort (ou produire ce genre d’image) propose de nouveau, tel quel, comme au « bon vieux temps » (quoiqu’identifier le « bon vieux temps » aux années 80, pourquoi pas, mais peut être pas en situant la scène principale sur les petits écrans du prime-time du samedi soir), son émission emblématique « Champs Elysées ». Comme si la téléportation était soudainement possible, comme si le voyage dans le temps était à la portée de tous.

La téléportation, c’est l’abolition des distances. Se téléporter dans le passé, c’est abolir la durée qui nous en sépare. Or ce qui nous sépare du passé, c’est la mémoire (désolé pour ceux qui sont convaincus que la mémoire est ce qui nous lie au passé, puisque justement, c’est l’inverse). Ainsi, en se transformant tous les samedis soirs en agence de voyage pour nostalgiques d’un bon vieux temps qui n’était déjà en fait qu’un épisode « bien de son temps » et un appel à demeurer « contemporains » d’un temps qui devait s’arrêter, et avec lequel on devait bien vivre, l’Etat organise ni plus ni moins que l’amnésie, c’est-à-dire l’oubli du temps, la perte du temps qui sépare du passé, ce qui permet d’y retourner et de le regarder, comme si on y était.
Alors, on serait dans le passé, et on n’y verrait que du feu. Corps liftés, visages botoxés, mémoires cryogénisées par des maîtres qui doivent ressembler, dans leurs interventions, à ceux qu’on entrevoit dans Dark City au moment où le temps s’arrête pour modeler les mémoires, en les effaçant.

Dorénavant, il semblerait que le présent doive être conçu comme un désormais permanent, une image mise en pause que sa laideur interdira de contempler, mais qu’il faudra concevoir comme un mouvement, malgré tout.

On peut aussi ne pas la regarder.

Malgré tout, en post scriptum marrant, on imaginera en ce dimanche perpétuellement animé pour la maison de retraite nationale par le même Drucker, qu’un spectateur inhabituel, commentateur patient et régulier de cette colonne qui, elle aussi, comme tous les blogs, se déroule comme un présent permanent, se trouve devant un écran (il n’en possède certes pas, mais semble vivre le plus souvent dans des hôtels qui en sont pourvus), puisqu’aujourd’hui le Michel cycliste et ami des stars invite Mélenchon, sans doute pour lui faire jouer les biscuits dans son salon de thé perpétuel.

Qui mangera l’autre ? Pour une fois, la question peut se poser.

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White Spirit

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 1 commentaire »19 octobre 2010

En complément de l’article précédent :

Une chronique d’un abonné du monde, Christian T., paysan, qui s’intéresse à la manière dont le PS tremblerait devant la perspective d’une dissolution aboutissant à une cohabitation. Ce n’est pas tout à fait mon angle, mais j’aime bien quand des perspectives politiques divergentes se croisent.

Un post d’un blogueur qui envisage la même hypothèse, et se pose une question qui ne m’avait même pas commencé à mettre le petit doigt de pied dans les méandres encombrés de mon cerveau : Où sont, sur la question des retraites, les intellectuels d’habitudes si prompts à encombrer les plateaux télé pour donner leur avis ? Les zones de débats médiatiques sont si désertes que Kad Mérad y a l’air bien seul (et bien con, aussi), quand au détour d’une promo (il est tout le temps en promo, c’est à se demander quand il tourne les films qu’il vend (en fait, on ne se le demande plus dès qu’on les voit, ces produits), on lui demande si il est pour la grève générale, qu’il prend bien 4 ou 5 secondes pour y « réfléchir » (encore faudrait il se mettre d’accord sur le sens qu’on donne à ce mot…) avant de répondre « La grève générale ? Non, je suis contre ». Raphaël Jornet relaie aussi ses articles sur Mediapart. Des fois, je me dis que je ne suis pas du tout habile pour diffuser les miens. Mais je prends déjà pas la parole an AG d’établissement, alors sur Mediapart…

et

Un communiqué de la gauche unitaire tirant les conclusions qui s’imposent de la situation politique qui est la nôtre aujourd’hui.

Un élément de rhétorique, tout de même, qui me semble intéressant. Autant j’adhère à l’idée selon laquelle la logique voudrait qu’on dissolve l’assemblée, autant je doute que le résultat d’un tel vote donne mandat à une majorité radicalement différente pour mener à bien des réformes nécessaires sans soumission au marché. Mieux, le tract de la gauche unitaire affirme qu’une gauche unitaire n’hésitera pas à gouverner contre les banques, le patronat et le FMI. Evidemment, on devine qui est visé, mais écrire une telle phrase ne peut vouloir dire que deux choses. Soit qu’on gouvernera sans moyens (« contre les banques », ça veut dire « sans les banques », et on discerne mal quels moyens sont mis au service de cette politique; on peut aussi dire « nous n’hésiterons pas à faire la guerre contre l’armée »), soit qu’on ne gouvernera pas du tout, c’est à dire qu’en fait, on n’affirme ce qu’on affirme que parce qu’en fait, on n’a aucune intention d’être élu.

Pour autant, partager des analyses, c’est déjà un début non négligeable. C’est même l’essentiel.

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Solvent Green

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA 1 commentaire »18 octobre 2010

A bien y réfléchir, on en est peut être au point où la pire menace contre l’expression du peuple, c’est la démocratie elle-même.

Hier soir, je me disais que si les manifestants actuels étaient cohérents, ils réclameraient la dissolution de l’assemblée nationale, et non le retrait de la réforme de la retraite, puisqu’on ne peut pas espérer que les députés actuels votent une autre réforme que celle qu’ils tentent de mettre en place. Ils n’ont en tous cas pas été élus pour autre chose que ce qu’ils font.

Dès lors, si on veut que les députés votent autre chose, il faut d’autres députés.

Alors, dissolution.

Ouais, marrons nous et payons au pays une bonne vieille psychanalyse sauvage. Mettons tout le monde devant les contradictions internes de ce pays (et du monde, maintenant que le marché impose partout son mode de fonctionnement), et faisons exploser la gauche en lui offrant tout de suite le pouvoir.

En somme, gagnons dix ans : au lieu de devoir subir un revival eighties jusque dans le domaine politique (déjà qu’on doit se taper le retour de Sabatier…), condensons en un an et demi cette phase inévitable ; on remplacera alors Mireille Matthieu et Faudel par Yannick Noah et Zazie, et on comprendra mieux pourquoi on préfère que cette séquence ne dure que quelques mois.

Mélenchon devra alors admettre qu’il est dans l’opposition (mais au moins, la gauche, en tant que fiction politique, disparaitra avant les élections présidentielles, ce qui ne peut faire que le plus grand bien à tout le monde), et tout le monde au PS se fera des politesses pour laisser les autres être premier ministre, puisqu’on sait bien que Matignon, c’est le couloir de la mort pour celui qui veut être président ; or à gauche, « devenir président », c’est en gros la réponse qu’on donne à la question « à quoi peut bien servir la France ? », mais comme dans le village des schtroumpfs, il n’y a qu’une seule place pour être le porteur du bonnet rouge, il faut s’attendre à voir de la purée bleue inonder le monde politique, et ce n’est que justice, que de se dire que le sang qui coulera des luttes intestines du PS sera de couleur UMP ; les féministes, eux, devront se faire à l’idée que même la schtroumpfette elle-même veut porter la culotte rouge, et on leur conseillera de ne jamais oublier que la schtroumpfette, c’est la créature de Gargamel.

Fiction, évidemment.

A ceci près que, de part et d’autre de la bagarre des retraites, qui est de plus en plus, de part et d’autre, un prétexte plutôt qu’un projet politique, cela semble constituer la seule porte de sortie possible. Pour tout le monde.

Ca évitera aux grévistes de devoir admettre (hypothèse 1) leur défaite, ou (hypothèse 2) une victoire absurde (« Houraaa !!! Il n’y a plus aucun projet pour les retraites !!! On a bien niqué les plus jeunes !!!!! », ou bien, variante, « Ouaiiiiiis !!!!! On attend avec impatience que le PS version Aubry/DSK soit élu pour mettre en œuvre son programme de retraite à 60 ans avec décôte démentielle (ou accessible seulement aux plus riches ou à ceux qui auraient mis de côté du fric, un peu comme hmmmm… disons… une retraite par capitalisation…) »).

Ca évitera aussi au gouvernement de devoir admettre leur défaite, puisque le résultat même d’une nouvelle élection législative condamnerait l’actuelle opposition à faire le sale boulot à la place de l’actuelle majorité, puisque tout derrière l’apparente opposition de deux camps ennemis se cache en fait la même soumission au marché. Cela constituerait aussi la seule manière d’avoir encore une chance de gagner les élections présidentielles (enfin, à vrai dire, non, ce n’est pas la seule : le PS est tellement nul que même dans une situation aussi désastreuse que celle que connaît aujourd’hui notre gouvernement, il serait capable de s’ouvrir le bide, d’y glisser des explosifs un peu comme on voit faire dans « Démineurs », et de se faire sauter tout seul comme un grand, dans un magnifique suicide sacrificiel (ne souriez pas bêtement, cette bombe existe, elle s’appelle « Primaires », ou bien, à la fête de la rose, Arnaud pourrait inviter angéliquement Ségolène pour lui mettre en douce de la mort aux rats dans son gratin dauphinois, ou bien encore, Manuel serait capable d’utiliser le même nuance de régécolor que François pour séduire sa nouvelle copine, ce ne sont pas les méthodes de suicide qui manquent). On imagine assez aisément ce qui resterait de la gauche après une période de gouvernement commençant en Novembre 2010 et s’achevant au printemps 2012. En fait, à prendre en compte cette éventualité, on se dit qu’il faudrait certainement inventer un nouveau mot pour désigner ce qui n’est pas officiellement appelé « droite ».

Ainsi, en temps normal, dissoudre l’assemblée serait une manière républicaine de revenir vers ce qu’on pourrait appeler la « démocratie ». Mais ce temps qui est le nôtre pose le problème de telle manière que les paradoxes de ce que nous appelons « démocratie » sont aujourd’hui criants : élire une assemblée ne serait plus une manière de redonner sa voix au peuple, mais de mettre en évidence l’ineptie de ce qu’il a à dire. Et si ça en dit long sur la manière dont nous sommes gouvernés, c’est aussi riche d’enseignements sur la manière dont nous-mêmes, en tant que peuple, nous manquons du plus élémentaire sens de l’orientation, car une telle dissolution qui devrait permettre à ceux qui aujourd’hui manifestent de faire parvenir leurs idées jusqu’au pouvoir, serait aussi très exactement ce que ces mêmes manifestants refuseraient, au simple motif qu’ils sauraient ce scrutin perdu d’avance. Ca en dit assez long sur nous.

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AGitation

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA 11 commentaires »17 octobre 2010

Demain matin, énième AG dans mon établissement.

Si l’histoire était réglée comme du papier à musique, on serait dans un mouvement de type « ritournelle », à ceci près que les instruments jouent de manière de plus en plus nerveuse. En salle des professeurs, les positions se radicalisent, ceux qui sont déjà en grève n’envisagent plus de perdre (mais perdre quoi ? Comment ne pas poser la question alors même qu’on ne sait pas très bien ce qu’on pourrait appeler une « victoire » ?). Chaque jour, ceux qui ne font pas grève (dont je suis), se retrouvent dans un lycée vide, à écouter les clameurs de jeunes bloqueurs, et à un moment ou à un autre, on reçoit la visite de grévistes qui viennent constater avec satisfaction que plus aucun cours n’est donné dans l’établissement, et que le « mouvement » avance.

Passons sur le fait que « mouvement » n’est peut être pas le terme le plus approprié pour des revendications qui se résument de plus en plus au mot « retrait ». Ne soyons pas cyniques, parce que le danger, c’est de pratiquer le divorce entre français que tente de susciter notre gouvernement. Pour autant, on est en droit de se poser quelques questions.

Or, à écouter la dialectique de mes collègues, ce qui serait en jeu, c’est la sauvegarde de la retraite telle que nous la connaissons. Ok. Alors, soyons pragmatiques : pour que quelque chose soit sauvé, il faut 1- un sauveur, et 2- que ce sauveur ait les moyens matériels de parvenir à ce salut. Or, de sauveur, on ne voit point : il n’y a personne qui soit doté de force politique (c’est à dire d’une légitimité à agir, et du pouvoir de le faire) pour sauver la retraite actuelle au sens où les revendications actuelles l’entendent. L’alternative, c’est ou bien Sarkozy, dont on a compris quelles étaient ses intentions, ou bien Aubry dont on aura compris cette semaine qu’elle était liée à DSK. Or le FMI approuve la réforme de l’UMP; donc, de sauveur élligible, il n’y en a pas. Et donc, d’union de la gauche, non plus. A vrai dire, même l’union du PS semble être, si elle arrive, un mensonge (mais toute union de la gauche est un mensonge, de toutes façons).

Allons plus loin, même : ce mouvement n’a en réalité aucun relai politique véritable. On l’a vu, aucun parti elligible ne propose autre chose que ce qui est en train d’être mis en place. Ni le parlement, ni le sénat ne sont constitués de telle manière qu’une majorité permettrait de parvenir à un changement d’orientation. Pire encore, les syndicats tirent une légitimité inespérée du mouvement actuel, mais ils n’en sont ni les organisateurs, ni les dirigeants. C’est certes très romantique de voir dans un mouvement « populaire » une reprise en main par les citoyens eux mêmes de leur destinée politique. Mais c’est un leure : personne ne défile pour suprimer leur mandat à ceux dont ils pensent qu’ils ne les représentent plus. A strictement parler, si ces militants étaient cohérents, ils défileraient pour la dissolution de l’assemblée. Mais on s’en gardera bien, parce qu’on sait bien qu’un tel scrutin reproduirait en gros les équilibres actuels : écrasante majorité favorable au marché, et donc aux réformes actuelles. Dans une certaine mesure, ce mouvement est un déni de démocratie. Pourquoi pas d’ailleurs, mais il ne se présente pas comme tel.

Parce qu’en réalité, l’alternative est là : soit on fait confiance au marché, et on arrive aux conclusions suivantes : les lois qui régissent ce qu’on gagne à travailler ne sont plus que très partiellement décidées nationalement. L’apparition récente des agences de notation, le rôle que joue le FMI dans les orientations économiques le montrent clairement : on peut certes choisir, en France, de fonctionner autrement, ça n’y changera rien, parce que tout choix non conforme au marché est puni par le marché lui même, et comme ce n’est alors qu’une question de temps, c’est un conflit de génération qui ne dit pas son nom. Soit on ne fait pas confiance au marché. Pourquoi pas. Mais alors, il ne faut pas non plus en accepter les fruits, et on conseillera alors aux fonctionnaires, dont je suis, de refuser leur salaire, de renoncer à tout crédit, à toute capitalisation immobilière, à toute participation à ce marché soudainement tant diabolisé. La réalité politique, et démocratique, est plus triste qu’on le voudrait : de Grand Refus marcusien, il n’est pas question. On accepte le marché tant qu’on en profite, et on ne défile actuellement que pour profiter un peu plus, un peu plus tôt, des bienfaits du marché, au mépris des règles d’icelui.

Les meneurs du mouvement peuvent faire semblant de croire que tout le monde est prêt à renoncer à la soumission au marché. Mais on se paie de mots, et on se fait plaisir à bon compte. On peut imaginer quel plaisir il y a à être quelques millions dans les rues du pays à clamer son désaccord avec cette politique. Cela n’enlève rien au fait qu’elle a été élue, et qu’elle a de grandes chances de l’être de nouveau.

Mieux. Pendant qu’on s’excite dans les rues sur des retraites perdues d’avance, on laisse passer d’autres changements qui, eux, permettent à certains de tirer du marché des fruits d’autant plus juteux qu’ils ne sont pas partagés. Personne ne s’oppose au fait de pouvoir acheter de l’électricité à bas coût à des fournisseurs qui obligent EDF à leur vendre cette énergie au prix de production. En somme, des intérêts privés font de la plus value à partir d’un outil de production payé par la collectivité. Personne ne défile non plus pour mettre par terre la meilleure manière de faire de la retraite par capitalisation, qu’est l’immobilier. Et on ne parle plus de ce qui est autrement plus scandaleux dans ce gouvernement : la manière dont il nous habitue peu à peu à maintenir nos avantages acquis en sacrifiant ceux qui n’y ont droit que tant qu’on les y autorise : les étrangers. Le pire qui puisse arriver, finalement, c’est que cette réforme avorte, puisqu’aux yeux de beaucoup, cela contribuerait à rendre le sarkozysme supportable.

A la limite, ces jours de mouvement sont comme un nouvel épisode du storytelling national. On nous occupe, et on croit même être les auteurs de cette occupation. Reste que, pourtant, on offre à ce gouvernement une victoire d’autant plus glorieuse qu’elle aura gagné contre un mouvement de forte ampleur. Comme on dit dans ce milieu là, c’est tout bénéf’.

Demain, donc, AG de nouveau, et de nouveau le sentiment que tout ce petit monde est orphelin, mais ne le sait pas. Et dans mon coin, je me demanderai si mon scepticisme consiste, ou pas, à préférer à ma manière une fin effroyable à un effroi sans fin. C’est ma grande question du moment.

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Old-up

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA 2 commentaires »13 octobre 2010

Parce qu’on regarde le mouvement du moment avec une certaine ironie.

Parce qu’on est bien content d’entendre en salle des profs des collègues à deux ans de l’âge actuel de la retraite souhaiter que les lycéens se mobilisent parce que, tout de même, c’est pour eux, hein, qu’on se bat (ben tiens).

Parce qu’on est bien content d’en entendre d’autres qui, propriétaires de leur logement, sont contre la retraite par capitalisation, mais espèrent quand même que le marché de l’immobilier ne s’écroulera pas, et même, connaîtra une croissance encore importantearce que leur retraite, elle est dans la pierre, parce qu’on aime entendre des agrégés d’histoire comparer la « lutte » actuelle à celle des mineurs face à Thatcher.

Parce qu’on apprécie au plus haut point de voir tout ce petit monde, qui votera sans doute PS aux prochaines élections, tenir des positions soudainement hostiles à la loi du marché, inconscient apparemment de la parfaite adhésion de leur futur candidat présidentiel à ce même marché (il est même probable que ce candidat soit l’un des animateurs les plus éminents de ce marché).

Parce que les mêmes qui espèrent que le PS gagne (et que, donc DSK soit leur candidat de « gauche ») n’ont qu’un mot à la bouche pour désigner Melenchon : « démago ».

Parce qu’ on aime l’idée que ces combattants d’opérette donnent des leçons à tout le monde du haut de leurs journées de salaire perdues tout en n’ayant pas encore compris que ceux pour qui ils votent les berneront à leur tour, ne serait ce que parce que les vrais décideurs, ce sont les agences de notation, auxquelles tout parti potentiellement éligible voue allégeance.

Parce que j’aime me faire traiter de consumériste par quelqu’un qui est propriétaire de son lieu d’habitation.

Pour toutes ces raisons, dont on préfère rire pour ne pas trop s’inquiéter, et pour ne pas voir dans son propre miroir un traître qui essaierait de se donner bonne conscience (mais je sais à quoi je suis prêt, et je mets mon embourgeoisement à sa juste place au milieu de groupuscules qui aiment se payer de mots, de ceux qui n’assument pas d’êtres des petits profs, plutôt mieux payés que la moyenne, plutôt les coudées franches par rapport à leurs patrons, plutôt la conscience tranquille, plutôt encore bénéficiaires de ce « loisir » dont nos ancêtres avaient fait un art de vivre, et n’en profitant pourtant que fort peu, intellectuellement, pour aller défricher des terres que leurs neurones n’ont pas déjà parcourues de long en large mille fois (oui, je suis un poil exaspéré ces jours ci)), je livre en pâture cet article sorti tout droit de l’enfer paru hier dans le Figaro, alors même que les manifestations se gonflaient de lycéens et lycéennes en fleur, porteurs de tous les espoirs naïfs qu’on peut avoir à cet âge là, très naïfs même parfois quand ils prenaient la figure de cette adolescente entrevue hier sur itélé, qui clamait à qui voulait l’entendre qu’elle se voyait mal bosser à 60 ans; sans doute emportée par son élan soudainement militant, elle paraissait défiler pour le droit de partir en retraite à 55 ans, et on se disait en la voyant qu’elle serait sans doute exaucée malgré elle : de travail, à 60 ans, elle n’aura probablement pas, pas plus qu’elle n’en aura à 28. Elle n’aura finalement pas toutes les anuitées nécessaires à valider une retraite complète, elle ne coûtera finalement pas tant que ça aux caisses de retraite, et les quelques emplois qu’elle aura occupés auront été payés une misère, car elle ne l’a pas compris, mais la véritable ambition de cette réforme, c’est de faire baisser salaires et pensions. Et bien sûr, c’est exactement ce contre tout le monde se lève quand il s’agit de toucher sa paie, mais c’est ce pour quoi tout le monde vote au moment de consommer, puisque des emplois mal payés, ça augmente mon pouvoir d’achat quand je peux m’offrir plein de fringues pas chères à H&M. Bref, on va regarder encore une semaine et demi les collègues s’énerver que ça ne bouge pas plus. Puis ils partiront comme tout le monde en vacances, en râlant contre la SNCF qui pourrait quand même les laisser rejoindre la famille en province, et tout rentrera dans l’ordre : le gouvernement n’aura pas cédé (tout le monde a compris qu’il ne pouvait pas céder, puisque l’objectif de cette réforme n’est pas d’assurer une quelconque pérennité au système actuel de retraites, mais de faire une réforme, peu importe laquelle, du moment qu’on puisse dire pendant l’année qui vient que oui oui, comme promis, on a réformé); les syndicats auront surfé sur la vague de mobilisation qu’ils n’ont ni suscitée, ni maîtrisée, ni même vraiment encouragée (on sent bien que ça ne faisait pas partie du scénario arrangé avec l’Etat); ceux qui aiment se voir en militants auront les mains propres. Au mieux, une concession pour les femmes à enfants et un arrangement avec les handicapés rendront la vie en Sarkozie supportable, et permettront de se dire qu’après tout, revoter pour le même, c’est une idée.

Un article du Figaro d’hier, donc, qui de manière tout à fait décomplexée, nous affirme sur l’air de « le travail, c’est la santé » que partir trop tôt en retraite, c’est prendre le risque de tomber prématurément malade. Ceux qui vivent de leurs placements prendront sans doute peur à cette simple idée, et on appréciera qu’une enquête approfondie ait été menée pour faire comprendre que travailler plus longtemps, c’était un gage de longévité. La fin de l’article signe d’ailleurs son méfait en regrettant qu’on n’ait pas mené l’investigation encore un peu plus loin, pour voir si ceux qui ne s’arrêtent jamais de travailler ne deviendraient pas, par hasard, tricentenaires.

Je copie/colle le texte, parce que je ne sais pas si Le Figaro assumera éternellement d’avoir publié un tel article.

« Partir plus tôt en retraite peut nuire à la santé

Une étude publiée récemment montre que les ouvriers profitant de mesures de retraite anticipée ont plus de chance de mourir avant 67 ans.

Partir plus tôt en retraite ne permet pas forcément aux ouvriers d’en profiter plus longtemps. Au contraire, un rapport publié par l’Institut allemand pour l’étude du travail, montre que cela augmente les chances de mourir prématurément.

Les auteurs , Andreas Kuhn, Jean-Philippe Wuellrich et Josef Zweimüller, tous trois issus de l’Université de Zurich, se sont servis d’un changement de politique de départ à la retraite en Autriche pour analyser les effets d’un départ anticipé sur la santé. A la fin des années 1980, la crise de l’acier a contraint le gouvernement autrichien à mettre en place un dispositif permettant aux ouvriers, dans certaines régions, de partir à la retraite à 55 ans au lieu de 58 pour les hommes, et à 50 ans au lieu de 55 pour les femmes.

En comparant la mortalité dans les régions concernées par cette réforme et celle qui ne l’étaient pas, les chercheurs ont conclu que pour les hommes, partir à la retraite un an plus tôt augmente de 13,4% les chances de mourir avant 67 ans. Un pourcentage qui, pour les auteurs de l’étude, est «non seulement statistiquement significatif, mais aussi quantitativement important». Pour les femmes, en revanche, un départ à la retraite anticipé n’a aucun effet sur l’âge du décès.

La fin de la routine

Les trois universitaires se sont penchés sur les causes possibles d’une telle hécatombe. Ils ont éliminé le problème d’accès au soin pour les retraités, puisque l’Autriche dispose d’une couverture maladie universelle à laquelle les retraités ont accès au même titre que les salariés. Ce n’est pas non plus un problème d’argent. Les pertes de revenus liées à une anticipation de la retraite ne sont pas significatives.

Finalement, en étudiant les causes de décès des ouvriers masculins, ils ont découverts que 65% d’entres eux mourraient de maladies cardio-vasculaires ou de cancers. Ils en déduisent que la fin de la routine du travail et de l’activité physique quotidienne entraîne une mort prématurée, d’autant plus si l’ouvrier a été forcé par son employeur à prendre sa retraite anticipée. A l’inactivité s’ajoute alors la dépression.

Les femmes «s’adaptent mieux à la retraite et qui, à cause de la répartition traditionnelle des rôles, sont plus actives car plus impliquées dans les tâches ménagères». Elles peuvent partir plus tôt à la retraite sans craindre de voir celle-ci écourtée par la maladie ou la mort.

On l’aura donc compris, une retraite précoce peut entraîner, pour les hommes ouvriers, une mort toute aussi précoce. Ce que l’étude ne dit pas, en revanche, c’est si travailler au-delà de l’âge légal permet de vivre plus longtemps.

Par Laurence Desjoyaux

Ci-jointe, l’adresse de la page sur laquelle cet article est publié, ce qui permet d’accéder aux commentaires, ce qui, sur le site du Figaro, est toujours un plaisir… http://www.lefigaro.fr/retraite/2010/10/12/05004-20101012ARTFIG00450-partir-plus-tot-en-retraite-peut-nuire-a-la-sante.php

Evidemment, Mme Desjoyaux ne se donne surtout pas la peine d’émettre des hypothèses sur les raisons d’une telle tendance à développer des maladies dans les cas de retraite anticipée. Evidemment, on verra un simple hasard dans le fait qu’un certain nombre de « jeunes » retraités ne tiennent même pas le coup jusqu’à 67 ans, âge où d’autres commenceront à peine leur retraite, et on regardera ce choix cornélien avec circonspection : Vivre plus longtemps, certes, mais en dépassant allègrement l’âge au delà duquel les chances de demeurer en bonne santé s’amoindrissent énormément. On se souhaite par avance bon courage ?

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