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« Dévorez moi des yeux, mais avec retenue, pour que je m’habitue, peu à peu… »

Deux illustrations, pour compléter le post précédent.

L’une à propos des djeuns qui aiment se prendre pour des adultes, et qui se battent pour une cause qui vaut le coup qu’on se mobilise : le droit de montrer ses jambes (avec un argument imparable : on est faits avec des jambes, c’est pour qu’on les montre. On ne comprend pas très bien pourquoi l’écervelée porte de quelconques vêtements, on ne comprend pas tellement, non plus pourquoi elle ne pousse pas la logique aussi loin en ce qui concerne son cerveau, qui semble amplement inutilisé, alors que la nature l’en a dotée (mais ça, c’est une des grandes lacunes qui semble plomber l’argumentation de ceux qui ont tendance à dire des trucs du genre « on nous a donné ceci, c’est pour que cela ».

Franchement, sans accabler excessivement la jeune rebelle qui se bat pour des droits fondamentaux, tout en étant parfaitement compatible avec la citoyenneté telle qu’elle se définit aujourd’hui, (c’est-à-dire : bats-toi, méprise ceux qui ont quelque chose à t’apprendre, comporte toi comme une unité autonome, ne se souciant que de ses droits, de son bien être, de l’accomplissement de sa propre volonté, quelle qu’elle soit, l’essentiel demeurant plus dans la vérification de l’absence de toute limite (oui oui ma chérie, on te laissera tout faire, on ne te fera jamais obstacle, on sera compréhensifs et ouverts à la moindre inflexion de tes envies livrées à elles-mêmes, rien ne sera conditionné à quoi que ce soit, tout te sera indéfiniment possible, car il ne faut pas, il ne faut surtout pas que tu connaisses la moindre des frustrations) que dans un quelconque projet identifié qui ferait de cette petite unité de consommation, enfin, quelqu’un), tout en participant activement à ce monde tel qu’il est désormais censé être, c’est-à-dire entièrement tourné vers la jouissance, au sens le plus strict qu’on puisse donner à ce terme (c’est-à-dire l’absence d’attente, l’immédiateté, le contact direct avec ce qui satisfait, l’exigence de la satisfaction qui ne saurait supporter le moindre report, parce que je vaux tout de même bien une satisfaction là, maintenant, tout de suite, parce que si j’attendais mon tour, si je renonçais, si je m’accommodais, on pourrait penser de moi que je me satisfait de peu, or ma jouissance, c’est moi, et si je jouis peu, je suis peu aussi ; dès lors, ma jouissance est non négociable, il faudra bien s’y plier : je VEUX montrer mes gambettes, non pas parce que je suis la première salope venue, mais simplement parce qu’on m’a signifié que ça m’était interdit. D’ailleurs, vous voulez vous débarrasser de moi ? Essayez donc de m’interdire de sauter par les fenêtres… Après tout, vous avez bien réussi à vous débarrasser de moi en tant que citoyenne en me demandant de m’intéresser à l’histoire, aux sciences sociales, regardez comme je vous ai bien niqués : maintenant, je crois sincèrement que le port du bermuda ras l’bonbon figure au nombre des droits de l’homme), ce type d’individu (peu importe qu’il s’agisse de jeunes filles, ou de skateurs, ou de teuffeurs, ou de trentenaires bavant d’envie devant une Audi siglée RS-line, ou d’un cinquantenaire voyant dans la croisière un préambule au paradis) peut-il une seule seconde sembler disposer d’une quelconque autonomie de pensée et de comportement ?

Entendons-nous bien : ils font ce qu’ils veulent, ils le disent assez pour qu’on puisse les croire. Mais faire ce qu’on veut ne définit pas la liberté. Tout au plus cela désigne t-il la possibilité d’agir aléatoirement, de manière désordonnée. Qu’ils appellent cela « liberté », grand bien leur fasse. Qu’on doive les suivre dans cette voie, on peut en douter, même si on sent bien qu’on ferait assez « couleur locale » si on limitait ainsi la réflexion. Mais si la jouissance se reconnaît dans l’absence de distance, et si la liberté consiste précisément dans le dépassement de ce qu’on est, alors on pourra se permettre de prétendre que le simple fait de faire ce qui nous passe par la tête et d’obtenir satisfaction ne soit pas exactement suffisant pour pouvoir prétendre être autonome ; au contraire, même, être convaincu d’être ainsi libre, c’est sans doute se mettre en position d’être aliéné.

L’autre montre comment Jean-François Copé conçoit le dialogue. La séquence est tellement caricaturale qu’elle ne nécessite presque aucun commentaire : Pour une fois, le problème ne semble pas venir du montage, mais de l’incapacité de Copé à laisser la parole à la femme voilée à laquelle il est confronté. Elle saura ce que son contradicteur pense, lui ne saura jamais quels sont ses arguments à elle. Apparemment, une femme est censée ne parler que par son visage, sa voix ne transmet rien. Autant dire qu’on ne sait trop comment on fait au téléphone, et que les aveugles doivent se sentir bien seuls. Cependant, cette femme parvient à placer une ou deux répliques au milieu du flot copésien ; on y devine alors qu’elle n’est pas complètement écervelée, et qu’elle ne se promène pas avec des bâtons de dynamite scotchés tout autour d’elle. Cela ne signifie pas que ses arguments vaillent plus que ceux de la lycéenne qui veut porter ses mini-bermudas : qu’on croit s’entendre dicter son accoutrement par le Ciel ou par la Mode, la valeur du message semblera à tous ceux qui ne croient ni en l’un, ni en l’autre, légèrement suspecte. Mais on ne peut pas, non plus, affirmer qu’elle pose plus de problème, dans son expression, que celles qui veulent exhiber leurs jambes en toutes occasions.

En somme, ce que nous privilégions, ce n’est pas la liberté, mais la plus parfaite intégration des automatismes comportementaux permettant de participer à plein régime aux processus de production/consommation qui maintiennent nos économies hors des zones excessivement rouges, et nous maintiennent donc en vie. Ainsi, tout ce qui relève de l’addiction consumériste reçoit a priori une approbation générale, et toute autre influence sur nos comportements est a priori considérée comme aliénante. Peu importe si cela doit nous conduire à développer des logiques parfois étrangement paradoxales (par exemple, à considérer que lors des grèves de transports en commun, les grévistes prennent en otage les passagers, alors que la grève met au contraire en évidence le fait que les véritables preneurs d’otages sont les employeurs, puisque ce sont eux qui considèrent l’absence de l’employé comme inacceptable), puisque seul l’objectif compte : maintenir, envers et contre tout, une consommation au moins égale à ce qu’elle était auparavant. Mais, finalement, au quotidien, peut-on vraiment affirmer que la loi du marché soit plus contraignante que celle des obligations vestimentaires ? Certes, l’une peut s’additionner à l’autre. Mais en dehors de cette situation, on ne peut pas affirmer qu’il y ait d’un côté, la liberté, et de l’autre, l’oppression. Comme pour les autres situations dans lesquelles une influence s’exerce sur les hommes (c’est-à-dire, en gros tout le temps), la liberté ne tient pas à la situation elle-même, mais à l’aptitude qu’on a (ou pas) à se laisser mener par elle. Peu importe dès lors qu’on autorise à porter un voile, ou qu’on interdise de ne pas le porter. La civilisation que nous sommes devrait avoir suffisamment confiance en sa propre identité pour garantir aux personnes qui la composent un droit à prendre elles mêmes position face aux influences qui s’exercent sur elles, par le biais de l’éducation, par le biais de la protection physique, et par le biais d’une émancipation économique qui ne condamne pas les plus jeunes générations à demeurer indéfiniment dans le cercle familial, et qui ne condamnera pas plus tard ces mêmes générations à héberger à la maison leurs propres parents, privés de retraite à l’exacte mesure où ils furent privés d’emploi.

Autant dire, pour poursuivre les pistes tracées dans le précédent article, que tant qu’on n’aura pas considéré l’oppression économique comme bien plus scandaleuse que celle que peuvent exercer quelques excités religieux, on pourra toujours gigoter devant quelques épouvantails, on aura tout au plus détourné l’attention, et c’est la réalité sur laquelle on aura jeté un voile. Comme quoi la dissimulation forcenée peut produire d’intéressants effets de révélation.

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