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Flibustière

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, Réclames 6 commentaires »19 mars 2013

« Je suis la fille du corsaire
On m’appelle la flibustière »

Eric Rohmer – Conte d’été

On a pris l’habitude de considérer qu’en fait, la publicité dit la vérité. Il est passé le temps où la promotion relevait de l’ordre du spectacle, et où l’essentiel du dispositif consistait à nous faire croire des choses (la lessive qui lave plus blanc, les lendemains qui chantent des airs d’opéras vantant les mérites d’une lessive, les citroen qui se prennent pour des avions de chasse sortant de la bouche béante de Grace Jones…); désormais, la réclame ne joue plus sur la représentation du produit, mais sur la présentation des conditions réelles dans lesquelles nous nous trouvons. Elle ne déplace plus les objets à convoiter dans un univers parallèle dans lequel nous les pourrions les posséder et en jouir, elle acte plutôt le fait que nous ne les possédons pas (on se souvient du « Si vous n’avez pas un iphone… eh bien… vous n’avez pas un iphone… »), et qu’ils ne sont, en définitive pas du même monde que nous (on reviendra un jour sur une publicité particulière mettant en scène ceux qui ne possèdent pas une volkswagen sous la forme d’êtres mesquins, timides et méprisables). Elle reconnaît, ce faisant, que ce n’est pas du produit dont on jouit, mais de sa possession, et mieux encore, de l’impossibilité dans laquelle sont les autres de l’acquérir. Et comme le nerf de cette guerre de tous contre tous, comme des autres, est l’argent, il est naturel que celui ci prenne de plus en plus de place au sein des campagnes publicitaires (qui ne s’appellent pas ainsi pour rien), prenant parfois, même, la place de tout le reste.


Ainsi va la vie pour Bforbank, cette banque qui n’en est en définitive pas une, puisque son message principal consiste à admettre qu’en fait, dans son univers, le client est son propre banquier (tiens oui, si on demandait au client de faire lui même le sale boulot (cette tâche de gestion qu’en d’autres temps on confiait aux esclaves)), que donc on lui vend du vent, ou plus précisément la jouissance de tirer profit par soi même, et sans intermédiaire (c’est bien là le propre de la jouissance que de ne connaître aucun médiation) d’un argent qui n’est en fait pas vraiment le sien, puisque paradoxalement (mais ça belle lurette qu’on s’est fait à se tour de passe-passe), on l’achète. Mais attendez : si on est maître d’un argent qui ne nous appartient pas, c’est que tout cela relève tout de même, dans le fond, d’un jeu de dînette qu’il s’agirait simplement de prendre tellement au sérieux qu’on y croirait pour de bon, abolissant la frontière qui règne d’habitude entre désir et réalité.

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La première salve dont on se souvienne, la première bataille perdue contre cette banque imaginaire mettait en scène une femme dont, doublement, il s’agissait de faire comprendre qu’elle était maîtresse d’un argent qu’elle ne se donnait pas la peine de gagner, puisqu’on nous présentait son divorce récent comme une retraite dorée, ce qui en disait long sur la manière dont on conçoit encore, dans l’imaginaire de certaines femmes, le mariage. Bref, récemment libérée de son métier de prostituée conjugale, ayant touché ses primes de précarité, ou si on veut dire les choses autrement, ayant déjoué les règles habituelles du gain d’argent auprès d’un homme dont on devine, à la hauteur des sommes versées à son ex, qu’il ne doit pas lui même tirer principalement son revenu de son labeur, cette femme était aussi présentée comme libérée de cet autre poids qui pèse sur ceux qui ne sont pas maîtres de leur propre destin : son banquier. Pourquoi pas. Du coup, la voila relookée en une sorte d’Antoine en jupons, partie naviguer en solitaire sur les océans, loin de tout; libre quoi. Libre mais rancunière quand même : en bonne capitaliste post-moderne, elle a bien compris les messages du genre « si les autres n’ont pas ce que vous avez… eh bien… ils n’ont pas ce que vous avez !« , et elle jouit de savoir qu’elle énerve les deux hommes dont elle s’est débarrassée (mais qui financent quand même son bateau et cette lèvre supérieure reconstruite qui lui permet d’arborer cette petite moue satisfaite de la fille à laquelle on ne la fait pas) : ses ex, c’est à dire son mari et son banquier, qui dans la dialectique de la publicité, ne font qu’un seul et même homme (c’est ça, ce fameux mariage qu’on nous vante tant, et nous ne brodons pas, en 2009, la version masculine de la même publicité affirmait, de la bouche même du mari « Mon banquier connait aussi très bien ma femme« …).  On l’a donc compris, le but dans la vie, c’est de se pisser dessus de plaisir en imaginant la tête que font ceux à qui on a pris l’argent grâce auquel désormais, on vit. En somme, ce n’est pas une publicité pour une banque, c’est une publicité pour le capitalisme décomplexé, celui qui a pigé que la règle du gagnant ne peut valoir pour tous, celui qui s’en cache même plus, et admet que c’est là la véritable réussite : avoir les autres à ses pieds.

En somme, une marchandise sur son porte containers se prend soudainement pour la maîtresse du monde entier parce qu’elle tient la barre pendant que le capitaine cuve sa dernière cuite.

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Les autres versions de la même publicité concordent : sur un sempiternel fond de faux Satie (qui est un vrai Gonzales). Les femmes n’en peuvent plus du fric dont elles sont pétées  et du pouvoir que ça leur donne sur le monde : maisons de campagne, TGV en première classe, chaussures qui sont celles qu’il faut avoir, it-bag du moment, regards envieux des hommes du même rang, assis dans la même classe (les autres, soit on les voit pas, soit ils sont à son service (le chauffeur de taxi, le chef de gare qui n’attend qu’elle) mais dans le sens inverse de la marche, parce qu’elle, elle va dans le sens de l’histoire, elle a la mâchoire inférieure un peu en avant quand elle soupire d’autosatisfaction, juste assez prognate pour avoir l’air volontaire (alors qu’elle ne veut rien, puisqu’elle a déjà).

Il était « naturel » alors (ou plutôt, on aimerait bien nous faire entrer dans le crâne que c’est cela, la nature, que c’est incontournable) que ce soit l’argent lui même qui prenne la lumière et cesse de s’incarner à travers une poupée un peu trop bien faîte pour ne pas être artificielle (or l’artifice peine à incarner la nature). On se retrouve alors avec cette lecture de notre temps, qui semble avoir été conçue pour répondre à la question d’Aragon : « Est ce ainsi que les hommes vivent ? ».  Sur des esprits affaiblis (or la plage de publicité n’a pas vraiment pour but d’affermir les esprits, voyez-vous), on imagine à quel point cette association d’images et de texte peut être efficace.

Ce qui suit n’est pas une parodie.

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Si vous n’êtes pas encore à genoux, il est encore temps d’adopter cette posture, ne serait-ce que pour prendre l’habitude.

Comme on a déjà essayé de le montrer, le principe, c’est de montrer qu’on reste extérieur à ce à quoi d’autres ont accès.

Le moment crucial, c’est l’alimentation; ce n’est pas un hasard si on commence par installer cette peur première. Il ne faut pas se faire d’illusions : si il y a autant d’émissions de cuisine à la télé, c’est pour entretenir l’angoisse primordiale qui est celle de ne pas avoir assez pour vivre. La télé ne nous montre que ce que nous ne mangerons jamais, ou des êtres humains tombant dans les pires bassesses pour pouvoir s’alimenter, ou bien s’éliminant les uns les autres autour de questions de bouffe trop ou pas assez cuite, ou mal servie. Chez Bforbank, quand on évoque le lien de cause à effet qu’il y a entre le fric et la bouffe, on nous montre une femme accompagnée de son enfant (finie la libération des femmes, là, hein, mais en fait on ne parle pas de la même femme), regardant de l’extérieur un poissonnier installer ses poissons dans la vitrine de sa boutique, mais n’y entrant pas. Le plan est rapide, mais incroyablement bien construit : l’enfant ouvre la bouche comme il pourrait le faire devant les vitrines de Noel des grands magasins; la femme, elle, contemple l’objet du désir, on se demande un instant quelle est cette précieuse marchandise devant laquelle une mère et son fils peuvent rester ainsi contemplatifs. A aucun moment cette femme n’entrera dans la poissonnerie. Au contraire, on prendra soin de nous offrir un plan de face, insistant à l’excès sur les reflets dans la vitrine, pour que le cerveau saisisse bien à quel point cette femme est plus proche de la petite fille aux allumettes, malgré son bel imperméable et son allure impeccable, que de la flibustière des publicités antécédentes. Qu’elle se rassure. La rentière, sur son bateau, passe la serpillère sur le pont, parce qu’elle s’est un peu oubliée en imaginant précisément ce genre de scènes au cours desquelles d’autres qu’elle n’accèdent pas à ce sur quoi, elle, navigue, qu’elle peut pêcher à tout instant. En quelques secondes, notre cerveau nous glisse à l’oreille « ça pourrait vous arriver ».

Mais avoir un toit sous lequel se mettre à l’abri, ça fait partie des choses auxquelles les honnêtes gens pourraient trouver légitime de prétendre. Tt tt… L’argent décide aussi de cela. Le couple penché dans sa voiture, observant une maison à vendre, on craint le pire pour lui. D’abord, il roule en Volvo. Je sais, on ne voit pas la voiture, mais on sait encore reconnaître les appuie-tête d’une volvo des années 80. Y a t-il plus flippant qu’un jeune couple stationnant dans un break Volvo devant une maison à vendre ? Il n’y a pas de hasard dans l’imaginaire automobile : Louise Wimmer dort dans un break Volvo. Tous ceux qui en sont à passer leur nuit dans leur bagnole se disent que ce qu’il leur faudrait, c’est un break Volvo (un citroen, ce serait bien aussi, mais bon… quand on n’a pas les moyens, la fiabilité, c’est un critère à prendre en compte). En fait, les trois quarts des gens qui errent un peu par la force des choses, au cinéma et dans les clips, le font au volant de breaks suédois. C’est bien simple, quand j’ai fait une compilation de clips mettant en scène des bagnoles, je me suis demandé un moment si je n’allais pas ouvrir une rubrique spécifique pour ceux dont l’héroïne automobile est une Volvo 240. Bref, je ne suis pas absolument certain que ce couple soit en mesure d’acheter cette maison à vendre. Dans mes pronostics les plus optimistes, ils rêvent juste devant ce à quoi ils n’accéderont pas. Dans mes interprétations les plus sombres, toute honte bue, ils passent devant  la maison que la banque leur a repris, puisqu’ils n’ont pas réussi à la payer. Bref, cette incertitude n’est pas un hasard dans un microfilm dans lequel chaque plan a été minutieusement choisi. Si on peut se poser la question, c’est qu’on veut qu’on se la pose. Ici encore, le cerveau nous susurre qu’on est un SDF en puissance.

Le coup de la blague, étape suivante dans l’édification des consciences, serait risible s’il n’était à ce point cynique, puisque la blague, en l’occurrence, consiste à retirer à quelqu’un ce qu’il allait saisir. Pile poil ce que font ces publicités : Tu l’as vu ce téléphone ? Ben tu l’auras pas. Tu aimes les Audi ? C’est con, parce que c’est pas pour toi. Tu la vois cette femme avec son bateau ? T’as cru qu’on allait te promettre de devenir ce qu’elle est ? T’as pas encore compris ? C’est fini. Elle a quelque chose de plus que toi. On s’en va promettre ça aux marchés émergents parce qu’en ce qui te concerne, on a fini de te raconter des histoires : tu ne vaux pas cette vie là, c’est trop cher pour toi, t’as pas les moyens. Désolé ! Chouette blague hein ? C’est un peu comme ces gens qui tendent la main vers vous juste assez longtemps pour que vous puissiez tendre la vôtre, et attendant justement ce moment précis où l’espoir est né en vous pour retirer la leur en faisant mine de se recoiffer, tout contents de leur effet. La publicité fait ça, c’est son principe nouveau, et elle le montre, sans vergogne, clairement, pour qu’on se soumette à ces mains tendues qui se retireront désormais chaque fois qu’on se tournera vers elles. Tiens, cerveau disponible, prends toi cette dose d’inquiétude supplémentaire et intègre la bien profond dans tes synapses : tu pourrais bien être le dindon de la farce.

Mince alors.

Et si jamais on n’est pas encore assez angoissé, par de problème, le message fait son propre service après vente et ratisse les esprits récalcitrants : l’humeur est incarnée par ce type qu’on reconnait tous, qui passe la paperasse en revue, se disant que ce n’est pas possible, traquant l’erreur de calcul et ne la trouvant pas, jetant les feuilles qui ne lui disent pas ce qu’il voudrait entendre. Ce moment flippant où on commence à ne plus ouvrir le courrier, à ne même plus aller jusqu’à la boite aux lettres, où on filtre les appels, on débranche la sonnette parce qu’on sait déjà qu’il n’y a plus que de mauvaises nouvelles à attendre. Celui qui n’a jamais connu cela sait qu’il fait partie d’une classe privilégiée, qu’il le veuille ou non. Et la masse énorme de ceux qui savent à quel point glisser une clé dans la serrure d’une boite aux lettres peut réclamer de courage seront nécessairement touché par ce moment où on rappelle à ceux qui pensaient que la publicité et les banquiers, c’était fait pour l’oublier, que l’argent décide effectivement de notre humeur.

On peut alors passer à une seconde phase, plus ambiguë et plus insidieuse, et montrer ce que permet vraiment l’argent, pour ce qui en ont : aller vers ce qui ne peut pas être atteint. Maintenant qu’on a compris qu’on serait maintenu à l’écart du nécessaire, on va nous montrer ceux qui dépensent pour s’approprier ce qui ne peut pas être saisi, donc ceux qui dépendent en pure perte. Et à vrai dire, ce « quelque chose » que l’argent permettrait d’attraper, c’est le temps :

L’âge tout d’abord, dont on comprend immédiatement qu’on ne saisira que son faux-semblant qu’est la jeunesse simulée. L’inutile replâtrage du visage, la vaine tension appliquée à la peau, comme si on bordait davantage les voiles du navire dans l’espoir de le ralentir, le miroir aux alouettes de l’apparence juvénile qui ne témoigne que du manque intérieur de maturité. Le fric dépensé en pure perte en somme, c’est le prix de la misère des autres.

Le temps à consacrer aux enfants ensuite, dont la publicité ne se donne même pas la peine de faire croire qu’il corresponde à quoi que ce soit de réel, parce que l’argent ne sert pas les intérêts des autres, pas même ceux des enfants. Ca fait un moment que le capitalisme a réglé son compte à l’idée qu’une civilisation pouvait au moins constituer un bien commun qu’on ne consommerait pas soi même, et qu’on confierait à d’autres. Nous sommes à des lieux de telles préoccupations, et c’est sans doute le point que nous n’assumons pas encore. Ce sera donc la seule véritable fiction de la réclame. Cette femme demeurant le soir dans son bureau, seule, et n’accédant pas à ce temps libre qu’elle pourrait consacrer à ses enfants semble mal placée dans la publicité, puisqu’elle devrait se trouver dans la première partie : pas assez payée pour pouvoir accéder à ce à quoi elle aspire. Mais si elle se trouve dans ce second versant, c’est que le discours assume totalement l’idée selon laquelle les enfants eux mêmes sont un « autre que soi » qui ne sert qu’en tant que faire-valoir, comme prétexte quand on n’est pas encore suffisamment décomplexé pour affirmer qu’on ne vit que pour soi. Cette femme, au mieux, n’existe pas (les bureaux des grandes entreprises ne sont pas prévus pour qu’on y reste la nuit : les lumières se coupent, les accès se verrouillent, vous ne pouvez plus badger pour rejoindre votre plateau si vous l’avez quitté pour aller aux toilettes, les lumières et le chauffage se coupent; et paradoxalement, pourtant, vous ne serez jamais seul dans un quartier d’affaire dont toutes les lumières sont éteintes), et au pire ne reste au boulot si tard que parce qu’elle n’a aucun désir réel de rentrer. Ce qui peut se comprendre : les autres, dans ce monde, ne sont que ces entités dont on doit par tous les moyens se débarrasser. On voit mal pourquoi les enfants échapperaient à cette règle. Ce passage sera donc le seul qui soit constitué d’une pure mise en scène. Il faudra sans doute attendre quelques temps pour qu’on ose dire à propos des enfants ce que ces publicités disent actuellement des conjoints. (en fait, ça a déjà commencé, on y reviendra peut être un de ces jours)

La virilité, elle, a forcément un statut particulier, parce qu’à strictement parler, elle ne coûte rien. Les milieux les plus modestes l’ont bien compris, et on y capitalise pas mal sur cette « valeur ». Ne nous faisons pas trop d’illusions : si aujourd’hui, on attaque des trains en bande, on braque des bijouteries, on deale mille et une choses, c’est tout autant pour le gain que cela peut procurer que pour entretenir cette valeur qui n’a, à strictement parler, pas d’autre prix que l’énergie qu’on y injecte : la virilité, qui étymologiquement ne signifie rien d’autre que la simple puissance. A t-on bien compris qu’être puissant de son argent, c’est en fait reconnaître sa propre impuissance ? Qu’on ne peut pas en même temps se prévaloir de l’une des puissances, et de l’autre ? Le message publicitaire pourrait paraître ici désabusé, et confus. Ce type qui quitte son roadster Mercedes semble être au bout du rouleau. Et pourtant il est dans un environnement hyper sécurisé (qui laisserait une Mercedes stationner grande ouverte, alors que chacun sait qu’il suffit de presser un bouton pour la clore de façon spectaculaire ?), il n’a rien à craindre. Parking privé, résidence sécurisée, vie sans danger. Pas d’enfants, en bien des enfants peut être, mais il vit comme s’il n’en avait pas, ce qui revient au même. A strictement parler, si ce n’est sa voiture, si on veut bien lui faire jouer ce rôle, aucune trace de véritable virilité, c’est à dire aucune trace de puissance d’action. Un certain pouvoir d’achat, c’est indéniable, une aptitude certaine à consommer. Mais consommer, ce n’est jamais rien d’autre que mettre les choses ensemble, accumuler, faire l’addition. Con-sommer. Faire la somme de ce qu’on a amassé. Ce n’est pas agir sur les choses, les transformer, les prendre à bras le corps pour les travailler, autant de gestes qui pourraient, eux, relever d’une certaine compréhension de la virilité (une compréhension qui ne serait pas réservée aux mâles). La virilité qui s’achète, celle qui coûte de l’argent, c’est celle qui est inoffensive, du moins directement, c’est celle qui se contente de signes extérieurs de virilité, quand on devine qu’évidemment, il doit y avoir quelque chose de direct, d’immédiatement jouissif dans la virilité véritable. On comprend mieux dès lors pourquoi cet homme est à ce point protégé : dehors, au delà du vigile, se tiennent ceux qui ont un rapport beaucoup plus immédiat à la puissance, et il doit s’en protéger tout autant qu’on doit l’en protéger : mieux vaut qu’il s’attache aux signes, précisément parce que, comme on l’a dit, ils sont inoffensifs, et qu’il ne s’agit pas de faire de l’homme un être qui pourrait agir sur le réel, le transformer. Au contraire, la virilité sera désormais identifiée comme l’aptitude à se conformer à ce qui est anodin. De façon générale, on l’aura compris, la mise en avant de femmes castratrices indique que l’homme est la part de l’humanité qui ne rentre pas de façon satisfaisante dans les cadres qu’on souhaite instaurer. Inspirer la revanche contre celui ci, le castrer sans le dire participe d’une stratégie qui vise, tout simplement, à affaiblir tout le monde. Le temps dont il s’agit ici, est donc celui de la disparition d’un certain type d’hommes.

D’ailleurs, pour la dernière image qui celle de ce rapport intime au temps que sont les souvenirs, l’homme est absent. Ce sont des femmes qui se tiennent sur le pont de ce voilier. On peut certes imaginer que c’est un homme qui les regarde, mais lui est absent de l’image. Passons sur le fait que les souvenirs, ce soit bon pour ceux qui ont les moyens de s’offrir un voilier et une virée en famille à l’autre bout du monde. Nous serions là dans quelque chose d’assez courant dans le monde publicitaire, si on nous faisait la promotion des croisières touristiques. Mais il n’en est rien : on ne nous fait pas la promotion de la vie qu’on pourrait avoir, mais de la vie des autres, qu’on n’aura pas. Et cette vie est une vie dont les hommes ont été évincés, dont toute virilité a été réduite à néant par une société de femmes (de « filles », même, puisque c’est ainsi que cette parvenue se désigne dans la formule « Qu’est ce qu’elle a de plus que moi cette fille, avec son bateau ? » (bonne question, d’ailleurs)) qui naviguent seules, oublieuses des hommes, oublieuses aussi de la source de cet argent qui les rend si puissantes. Encore une fois, ce n’est pas d’un discours sur les genres qu’il s’agit. On ne peut même pas diagnostiquer ici de véritable misandrie. Ce dont il s’agit en fait, c’est du mépris et de l’oubli envers les forces de production de la valeur. Il s’agit de vivre comme si ces forces, cette virilité, n’existaient pas. Comme si le monde pouvait devenir, pour peu qu’on s’éloigne suffisamment des plus pauvres que soi, un domaine de pure jouissance, un jardin d’Eden dont on jouirait d’autant plus qu’il demeurerait inaccessible au plus grand nombre. Le mâle demeurera cette figure entraperçue, rangeant quelque chose sur le pont, seul. Un visage finalement anonyme, puisqu’à moitié coupé par le cadrage, une présence nécessaire, un vague souvenir, figure de sable que les vagues bientôt effaceront.

Alors, de cet argent, qui décide ? Bonne nouvelle, selon le discours antérieur de cette marque, c’est nous, puisque nous sommes nos propres banquiers dans ce marché qu’on nous présente comme un immense jeu. Seul problème, pour tous ceux qu’on a montré dans la première moitié du spot : eux ne décident de rien du tout, et sont mis devant le fait accompli de la consommation des autres, et de la jouissance que les autres éprouvent à ne pas partager leur propre condition de nécessiteux, ou de gagne petit. Dès lors, si le banquier, c’est moi, si c’est moi qui consomme, alors si je ne consomme pas, et si je n’ai pas cette puissance de décision économique, c’est que je ne suis pas moi.

On ne saurait trouver meilleure vérification expérimentale aux théories selon lesquelles l’argent aliénerait l’homme. Si on peut trouver des signes de cette aliénation jusque chez ceux qui bénéficient de la présence de l’argent, il est évident que chez ceux qui en manquent, l’aliénation est, dans le monde rêvé des riches, totale, puisque n’être pas banquier, c’est n’être personne.

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Unis vers l’uni

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 24 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, MIND STORM, PAGES, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS 7 commentaires »11 mars 2013

There’s a party goin’ on right here
A celebration to last throughout the years
So bring your good times
And your laughter too
We gonna celebrate your party with you

Cool & the Gang – Celebration

1 – Circonstances atténuantes 

On le sentait venir : la gauche atteint le pouvoir et on n’a plus rien à dire.

Quoi qu’on aurait pas mal à dire sur cette gauche là, sur le thème du réel et de son double, des virtualités non réalisées, du pape Cac40, des équilibres qui déséquilibrent tout. Des renonciations. Des illusions qu’on n’avait même pas et qu’on arrive à perdre quand même. Remâchons ces sentiments, on écrira davantage.

En fait, ce n’est pas par absence de sujet qu’on n’a pas publié. On n’a pas publié parce qu’on se serait répandu en jérémiades monomaniaques focalisées sur les débats dont on eut le sentiment, des semaines durant, d’être l’objet principal. Or il est délicat d’être simultanément l’objet et le sujet du jugement quand on écrit sur un blog qui, par sa nature même, peut facilement tomber dans l’épanchement  de simili-vie.

Pourtant, parfois, l’actualité rattrape la pensée, quand bien même celle-ci tenterait de mettre le turbo pour y échapper. Comme dans ces rêves dans lesquels on ralentit devant ses poursuivants à mesure qu’on tente de leur échapper, le mariage
spring-breakers-1pour tous eut une certaine tendance à débarquer par la fenêtre alors même qu’on l’avait mis à la porte, s’immisçant par tous les interstices de l’esprit pour se poser peinard dans le salon, pieds posés sur la table basse, une main sur la télécommande, décidant du programme, l’autre calée au chaud dans le calbut, l’ayant déjà choisi, elle, son programme. Parlez moi d’moi, y a qu’ça qui m’intéresse. D’habitude, c’est pas si faux que ça, mais d’habitude, on ne s’entend pas insulter sur tous les medias, des semaines durant. Passe encore pour ceux qui peuvent vivre tels qu’ils sont et qui ont du recul sur ce qu’ils entendent, mais on a une pensée pour ceux qui, d’habitude, se planquent, et qui ont soudainement découvert que les autorités de ce pays, sous la forme de maires, de députés, de polémistes professionnels, tenaient à leur sujet des propos pour le moins alarmants, les accusant de n’être rien moins que des dangers pour la civilisation. Rien que ça.

2 – la Nausée

On savait à l’avance  que ces débats seraient comme ces corbeilles de fruits dans lesquelles il suffit qu’une minuscule surface de peau de pêche commence à être couverte de poussière vert de gris pour que subitement tout le panier pourrisse et baigne dans son jus. Cette prémonition n’a pas été déçue, et les attaques de ceux qui organisent des « manifs pour tous » ne lésinèrent pas sur les coups bas, laissant pour seule satisfaction la joie qu’il y avait à voir des catholiques se choisir, enfin, une papesse en la personne de Frigide Barjot (mais la frigidité, dans la course à la sainteté, ne doit-elle pas être considérée comme une forme de dopage ?(en ce qui concerne la simplicité d’esprit, le sermont sur le mont des oliviers a déjà répondu à cette question)). On reviendra, comme on mange la viande froide le surlendemain des banquets, sur certains d’entre eux prochainement, parce qu’il y a des déclarations qui valent le coup  qu’on s’en souvienne, ne serait ce que pour qu’on attache durablement certains propos à certains noms, que google indexe durablement tout cela pour que ça leur colle aux basques, surtout quand ces noms sont portés par ceux qui siègent et s’expriment à l’Assemblée Nationale.

On nous aurait dit, il y a encore quelques mois, qu’on penserait un jour à ce point au mariage, on aurait été secoué de rire. Là dessus, Girard avait raison quand il affirmait que le désir est triangulaire : ce sont les autres qui désignent ce qui est désirable, parfois en nous en privant. Et c’est parce qu’il y avait quelque chose de petit bourgeois à réclamer à accéder à une telle institution qu’on s’est abstenu de rien publier à ce sujet (on reconnait d’autant moins la petite bourgeoisie qu’on a les pieds en plein dedans, hein ?). La question m’est pourtant revenue en boomerang, récemment, lors d’un oral auquel j’assistais en simple observateur, dans mon établissement. Questionnée sur quelques institutions, la candidate s’est vue demander par un des membres du jury ce que le mariage pouvait apporter de plus qu’un pacs amélioré. Alors que l’élève s’embourbait dans des éléments de réponse tous plus administratifs les uns que les autres, je me posais intérieurement la même question.

3 – C’est la fête au village

On serait tenté de répondre que le mariage est un symbole, là où le pacs est une formalité administrative. Mais à ce compte là, franchement, étant donné ce dont le mariage est le symbole (au mieux, une espèce de conformisme niais; au pire, le passage du relais de l’autorité entre un père et son beau-fils), on pourrait se demander si cela vaut bien toute la peine qu’on y met et les insultes qu’on reçoit. La réponse aurait été un peu meilleure que l’évocation des apports en terme de revenus, sans pour autant parvenir à me convaincre, elle non plus. J’étais à deux doigts de considérer que, décidément, comme certains me le confiaient ces derniers temps, tout ceci était un combat vain, une lutte vide de sens, une recherche de normalisation qui allait nous conduire à faire le deuil d’une homosexualité libertaire, (que certains se plaisent à voir comme « sombre ») à laquelle on doit bien pourtant bien plus, en terme de libertés actuelles, quand soudain, m’est apparu cet aspect du mariage qui est évident, et que pourtant jamais on n’évoque :

Le mariage est une fête. Et c’est peut être décisif.

On sent le lecteur sceptique, là.

D’abord, le concept de « fête » ne semble pas forcément, au premier abord, primordial. D’autre part, même s’il l’était (ou même si on le reconnaît comme faisant partie de ces choses qui sont « sympa »), on voit mal en quoi l’Etat devrait en inscrire le droit dans la loi, et ce pour tous.

Et pourtant, nous avons les moyens de soutenir l’idée selon laquelle la fête est plus importante qu’elle n’en a l’air, et de lier ce concept à celui de république. Oui. Et à vrai dire, on n’a même pas besoin d’inventer quoi que ce soit pour y parvenir. Il suffit d’aller piocher dans la bonne tradition de pensée.

On sait que Rousseau a été conduit à opposer à la notion de « spectacle » celle de « fête ». Ca suffirait d’ailleurs presque à en faire une sorte d’ancêtre des situationnistes. S’il en vient à opérer une telle distinction, c’est qu’il cerne assez bien la dimension mensongère et inégalitaire du spectacle. Dans le spectacle, ce qui se donne à voir est un simulacre qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas, et le public en est aussi séparé que possible. Le spectacle est la sphère de la distinction et de la séparation. Aussi, lorsqu’il s’agit de construire à Genève un théâtre, Rousseau se fend d’une lettre adressée à d’Alembert pour tenter de plaider en défaveur d’un tel projet, dont il cerne qu’il sera clivant, tant du point de vue de l’économie (tout le monde n’accède pas à de tels spectacles) que de la citoyenneté.

C’est sur la fin de ce document qu’on peut lire les lignes les plus célèbres de ce texte, auxquelles on ne porte peut être pas une attention suffisante. Corrigeons cela et reprenons de ce pas le costume qui nous va le mieux, celui de moine copiste :

« Quoi ! ne faut-il donc aucun spectacle dans une République ? Au contraire, il en faut beaucoup. C’est dans les Républiques qu’ils sont nés, c’est dans leur sein qu’on les voit briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il mieux de s’assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu’à ceux qui ont tant de raisons de s’aimer et de rester à jamais unis ? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques ; ayons-en davantage encore, Vanessa Hudgenss and Selena Gomez filming Spring Breakers (HQ)-15je n’en serai que plus charmé. Mais n’adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur ; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence et l’inaction ; qui n’offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu’affligeantes images de la servitude et de l’inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes ! C’est en plein air, c’est sous le ciel qu’il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur [Note du moine copiste : sur la base de ce paragraphe, le cinéma semble condamné avant même d'avoir été créé. Mais il ne faut pas s'en tenir à la seule évocation des salles obscures. D'abord, le cinéma existe aussi dans une version projetée à l'air libre, mais surtout, certaines oeuvres cinématographiques ont ce pouvoir d'ouvrir la salle à des dimensions qu'elle ne peut pourtant pas contenir, et de tisser entre les spectateurs présents un lien qui les met en présence les uns des autres (Amour de Haneke, a ce don de pousser chacun à jeter un coup d'oeil à ses voisins, surtout parmi ces couples plus âgés qui traversent ce film main dans la main, accrochés l'un à l'autre, pour veiller un instant sur eux)]

Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l’intérêt ne les empoisonne, qu’ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles ; vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu’il puisse éclairer. [Note du moine copiste : pourquoi ce refus des plaisirs efféminés ? On peut émettre deux hypothèses : l'une consiste à comprendre qu'il faut que ces plaisirs soient vifs, entiers, bruts, sans artifices.
Mais en fait, l'éffémination n'est qu'un des deux extrêmes qui bordent le propos de Rousseau : ces plaisirs ne doivent être ni efféminés, ni mercenaires. Deux artifices contraires, aux deux versants de la représentation humaine : l'artifice féminin qu'on devine calculé puisqu'il est séducteur en diable (il est donc intéressé et contraint), et l'artifice masculin, qui met sa force au service du plus offrant, qui se met au service du plus possédant, donc du plus injuste (il est donc lui aussi intéressé et contraint). On croise ici la prémonition de ce qui va suivre : dans la fête, le spectacle s'abolit puisqu'il n'y a plus de distinction entre ce qui est vécu et ce qui se donne à voir. La fête est pure présence ici et maintenant avec les autres. Peut -on pour autant taire que l'effémination est, aussi, perçue comme négative en raison même du caractère "passif et faible" que revêt pour lui la féminité dans son ensemble ? Les lecteurs de l'Emile savent que malheureusement, c'est une des composantes du sens de ce passage... ] 
Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles ? Qu’y montrera t-on ? Rien, si l’on veut. Avec la liberté, partout où règne l’affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. Je n’ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs : il en est de plus modernes, il en est d’existants encore, et je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des revues; des prix publics ; des rois de l’arquebuse, du canon, de la navigation. On n peut trop multiplier des établissements si utiles et si agréables ; on ne peut trop avoir de semblables rois [NdMC : on ne peut avoir de meilleurs rois que nos semblables]. Pourquoi ne ferions-nous pas, pour nous rendre dispos et robustes, ce que nous faisons pour nous exercer aux armes ? La République a t-elle moins besoin d’ouvriers que de soldats ? »

Rousseau décrit alors quel visage donne à voir le peuple genévois lors de ces fêtes au cours desquelles il oublie d’être « rangé » et accroché à « ses règles économiques » :

« Ce’ n’est plus ce long raisonneur qui pèse tout à la balance du jugement, jusqu’à la plaisanterie. Il est vif, gai, carressant ; son coeur est alors dans ses yeux, comme il est toujours sur ses lèvres ; il cherche à communiquer sa joie et ses plaisirs ; il invite, il presse, il force, il se dispute les survenants. Toutes les sociétés n’en font qu’une, tout devient commun à tous. Il est presque indifférent à quelle table on se mette : ce serait l’image de celles de Lacédémone [NdMC : Spartes, en somme], s’il n’y régnait un peu plus de profusion ; mais cette profusion même est alors bien placée, et l’aspect de l’abondance rend plus touchant celui de la liberté qui l’a produit. »

Bien, donc la fête est républicaine, en tant que, si la république est bien la somme des « choses communes », de ce qui l’ »affaire de tous » (il faudrait entendre ici le mot « affaire » au sens qu’on lui donne quand on dit « Touche pas à mes affaires », à ceci près que, justement, en République, ces affaires sont ce à quoi on accède librement), alors la fête est un moment par excellence républicain, puisqu’elle n’a de sens que si elle est égalitairement partagée, et débarrassée des distinctions de classe. Que ceux qui se figurent mal la chose s’intéressent à la manière dont, à Dunkerque par exemple, on conçoit le carnaval. Ils comprendront alors ce qu’est la fête, et identifieront le même phénomène à Venise ou à Nice comme ce que le spectacle peut avoir de plus méprisable.

Mais le mariage ne serait, lui-même républicain qu’en tant qu’il serait une fête. On pourrait donc objecter qu’après tout, pour peu qu’on ait tous le droit de faire la fête, le mariage deviendrait, aux yeux de la république, un droit secondaire. Il n’en est pourtant rien, car mariage et fête sont intimement liés. Il suffit de poursuivre la lecture de la Lettre à d’Alembert sur les spectacles. Je n’ai même pas besoin de sauter une seule phrase pour tomber sur les propos suivants :

« L’hiver, temps consacré au commerce privé des amis, convient moins aux fêtes publiques. Il en est pourtant une espèce dont je voudrais bien qu’on se fit moins de scrupules, savoir les bals entre de jeunes personnes à marier. Je n’ai jamais bien connu pourquoi on s’effarouche si fort de la danse et des assemblées qu’elle occasionne : comme si’il y avait plus de mal à danser qu’à chanter ; que l’un et l’autre de ces amusements ne fût pas également une inspiration de la Nature [NdMC : évidemment, le mot "Nature" n'est jamais à réduire, comme le firent si souvent les opposants au mariage pour tous, à la simple biologie, ni à ce à quoi il faudrait revenir]; et que ce fut un crime à ceux qui sont destinés à s’unir de s’égayer en commun par une honnête récréation. L’homme et la femme ont été formés l’un pour l’autre. Dieu veut qu’ils suivent leur destination, et certainement le premier et le plus saint de tous les liens de la société est le mariage [NdMC : oui, bon, on trouve les alliés qu'on peut. Que pensiez vous ? Que Rousseau allait nous offrir le mariage gay sur un plateau ? Ne rêvons pas. En revanche, on peut lui faire quelques enfants dans le dos (pour l'attention qu'il leur portait...) : si le mariage est la fête qui consacre l'union libre de ceux qui se sentent, par nature, devoir se rejoindre, et si la fête est ce lieu où on se rend tel qu'on est, sans faux semblant, alors peu importe que l'union soit hétérosexuée ou pas, puisque si elle devait être hétéronormée, elle réclamerait à certains de simuler cette hétérosexualité à laquelle pourtant ils ne participent pas. On sait bien que des Christine Boutin ou des Eric Zemmour sont assez satisfaits de l'argument selon lequel les homosexuels peuvent comme tout le monde se marier, pour peu que ce soit avec une personne du sexe opposé. Sans doute sont-ils persuadés de défendre et protéger ainsi la "nature" du mariage. Rousseau a quelques mots à leur dire, à eux aussi : ]. Toutes les fausses religions combattent la Nature ; la nôtre seule, qui la suit et la règle, annonce une institution divine et convenable à l’homme. Elle ne doit point ajouter sur le mariage, aux embarras de l’ordre civil, des difficultés que l’Evangile ne prescrit pas et que tout bon gouvernement condamne ; mais qu’on me dise où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût l’une pour l’autre, et de se voir avec plus de décence et de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public incessamment ouverts sur elles les forcent à la réserve, à la modestie, à s’observer avec le plus grand soin ? En quoi Dieu est il offensé par un exercice agréable, salutaire, propre à la vivacité des jeunes gens, qui consiste à se présenter l’un à l’autre avec grâce et bienséance, et auquel le spectateur impose une gravité dont on n’oserait sortir un instant ? Peut-on imaginer un moyen plus honnête de ne point tromper autrui, du moins quant à la figure, et de se montrer avec les agréments et les défauts qu’on peut avoir aux gens qui ont intérêt de bien nous connaître avant de s’obliger à nous aimer ? Le devoir de se chérir réciproquement n’emporte t-il pas celui de se plaire, et n’est pas un soin digne de deux personnes vertueuses et chrétiennes qui cherchent à s’unir, de préparer ainsi leurs coeurs à l’amour mutuel que Dieu leur impose ? « 

4 – Sans frivoles, la fête est plus folle

L’honnêteté impose de reconnaître que le paragraphe suivant serait un peu plus gênant à citer, parce qu’il propose d’élire, lors des bals populaires, la jeune fille la plus plaisante, à en faire la reine du bal, qu’on raccompagnera en cortège jusque chez ses parents afin que la foule puisse les féliciter « d’avoir une fille si bien née et de l’élever si bien ». On est alors pris d’une certaine gène devant une telle conception de la féminité. Reconnaissons cependant que les gender studies était encore balbutiantes au 18è siècle, et que si Rousseau parvient à concevoir de faire tomber les barrières des classes sociales et des statuts, il butte contre la barrière des genres. Rien ne nous interdit de la faire tomber à son tour, afin de rendre la fête plus égalitaire encore, puisque c’est là son rôle. Homme, femme, peu importe, pas plus que l’orientation, pour peu qu’on y vienne comme on est. Alors pourront s’établir, ensemble, ces relations qui sous leurs multiples géométrie, assureront le tissu social qui est, bien plus que les lois et la police, le garant de la paix.

En somme, pour en revenir à cette question posée à cette candidate lors de cet oral : ce que le mariage apporte de plus que le pacs, c’est qu’il est une fête, et que la fête est par essence républicaine, pour peu qu’on s’y débarrasse de toute contrainte et qu’elle soit la célébration de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, ce qu’elle semble devoir être par essence.

Et comme un cadeau ne vient jamais seul, voici un petit complément. Récemment, les Nouveaux chemins de la connaissance ont consacré à la fête une série d’émission dont la deuxième s’intéressait en particulier à la fête populaire telle que Rousseau la conçoit. Voici cette émission :

Ajoutons qu’on a illustré cet article avec deux photogrammes extraits du film dernièrement sorti, Spring breakers, d’Harmony Korine, parce que contre toute attente, c’est de cela qu’il s’agit dans ce film : de fête populaire, d’égalité, de dépassement des genres, et de mariage. Nous y voila.

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A bout de souffle

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »19 octobre 2012

Dans un moment de faiblesse, la complaisance est une option.

Parfois, on aime ce qu’on aurait honte de faire, à tel point qu’on est à deux doigts d’avoir honte de l’aimer. Une diction qui n’en peut plus, un débit qui ne laisse plus le temps de placer ce qui se dit quelque part sur l’échelle du n’importe quoi, une inspiration qui vient comme elle vient, qui coule comme se vide le cumulus quand on ouvre grand le robinet ; ou la chasse. Post Vacuum, animal triste.

Un moment de fatigue, une zone de turbulences, un faux mouvement dans le grand bain et un geste réflexe, attraper la première perche tendue, et tant pis si elle est aux mains d’un agité ; on ne sait plus très bien distinguer entre l’agilité et l’agitation. Peut-être que dans les moments d’égarements, on préfère que quelque chose d’autre que soi même témoigne de sa propre errance convulsive, de ses propres atermoiements compulsifs. Tant qu’à être largué, autant demander sa route à ceux qui déversent un flot de parole ininterrompu, qui navigue à vue, fonce dans le brouillard ; après tout, peu importe.

Quelques bornes auxquelles se raccrocher quand même, histoire de se rassurer, de se dire qu’on ne sombre pas dans le n’importe quoi. Une virée dans Paris, la nuit, et une tonalité générale qui, bien que manquant totalement d’apaisement (mais il y a parfois plus d’apaisement à voir que d’autres sont encore plus affolés que soi par la quête de quiétude, que dans l’apaisement lui-même), rappelle un Jean-François Cohen perché tout en haut de sa Tour de Pise, une diction qui rappelle la voix qui chez , Jean Bart, mettait en boucle les mots chipés chez Truffaut «la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas ». Au-delà, c’est Saez, en deçà, c’est Raphael. Charybde et Scylla. Une réminiscence d’un temps où on n’avait aucune réticence à suivre les excès tous azimuts de Taxi Girl chiant sur Paris, crachant son sang sur le public dans un désespoir de pacotille (mais c’était les années 80, et pacotille contre pacotille, monnaie de singe politique, prenant-prenant, on n’était pas bien vieux, mais il n’y a pas plus doué que l’adolescence pour discerner les hypocrisies, les arrangements ;  et les exaltés enragés de ces années là vomissaient à l’avance notre présent. Mais entre temps, on s’y est fait, au goût de la bile), parce qu’il y a des âges où on ne se regarde pas encore faire ; et malgré les conseils qu’on donne à longueur de journées, c’est peut-être tout un art, brut, d’y parvenir.

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Pour la petite histoire, de Fauve, on semble n’avoir que des apparitions fugitives. Mais ainsi sont les fauves. Au compteur, un album déjà, Clocks’n'clouds, en 2011. Et des clips à droite à gauche sur la toile, illustrant des chansons parfois plus apaisées, mais aussi essouflées que celle qui est partagée ici.

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Mayflower

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, AUDIO, MIND STORM, Scopitones, SCREENS 12 commentaires »14 mai 2012

Alternons espérance naïve et lucidité, demeurons légers et confiants, puisque de toute façon, tôt ou tard, et sans doute pas « maintenant », puisque pour le moment, on en est à éviter la logique des pires, quelque chose se passera.

Et si l’histoire doit se répéter sous forme de farce, parions qu’il n’est plus temps de rire, et regardons de loin les années 80 se bidonner devant tout ce qu’elles n’auront pas résolu. La troisième mi-temps est peut être en route.

Bref, les mois de mai se suivent, et peuvent s’inspirer les uns les autres sans se ressembler. Pour que tout change, il faut que tout demeure identique à soi même, assez longtemps pour que l’anchylose gagne, et qu’il faille changer de position,  qu’un sang neuf  circule dans les veines, et qu’un élan vital mieux orienté nous anime.

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Instant fragile

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, AUDIO, MIND STORM, PROPAGANDA, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »7 mai 2012

Faisons les désinvoltes, et n’ayons l’air de rien,

« Comme si de rien n’était », comme dirait l’autre.

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Lundi bleu marine

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 1 commentaire »23 avril 2012

Il se dit que la musique peut être une  consolation.

Alors…

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Meritocrazy

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS 1 commentaire »22 avril 2012

S’il y a bien un lieu où les choses passent sans créer ne serait ce qu’une ride sur la surface glacée des choses, c’est bien le plateau givré du Grand Journal, qui semble de plus en plus se comporter comme un immense trou noir aspirant tout ce qui passe à sa portée pour l’anéantir, l’aliéner en en faisant l’exact opposé de ce qu’il était censé constituer à l’origine (qu’on se rassure, la plupart du temps, le Grand Journal s’attaque au néant, qui a le grand avantage de ne pas pouvoir être transformé en son contraire).

Pourtant  une jolie  passe d’armes a eu lieu sur le plateau du Grand Journal, ces derniers jours.

Que tout ça se crispe un peu n’a rien de bien étonnant : là où grandit le péril de la défaite pour les uns, grandit le péril tout court pour les autres, parce que dans la logique de droite, ce qui sauve les uns est le péril des autres. Quand l’un dit à ses ouailles « N’ayez pas peur, ils ne gagneront pas », cela signifie que les autres doivent craindre, et plutôt deux fois qu’une : craindre que lui, gagne, et craindre ce que lui fera pour gagner. Alors, sur les plateaux télés aussi, ça se crispe, et ça se braque, y compris contre ce qui ne présente aucun danger. Peut être même surtout contre ce qui est inoffensif, parce qu’on est prudent, et qu’on ne sait jamais…

http://www.dailymotion.com/video/xq4e4e

Ainsi, Dupont-Aignant aurait dû réflechir à deux fois avant de chercher les présentateurs du Grand Journal sur leur rémunération. Comme personne, pas même lui, ne sait très bien où il se situe politiquement, Dupont-Aignant est ce candidat qui peut en gros dire à peu près n’importe quoi. Dernièrement, il s’attaquait aux nantis, à ceux qui s’en mettent « plein les poches ». Dans cette belle croisade, il aurait pu en gros s’attaquer à n’importe qui, mais non, il a fallu qu’il s’en prenne aux stars de Canal+, demandant à Denisot et Aphatie de révéler publiquement leur salaire.

Ce fut un grand moment. Aphatie a déjà l’habitude de croire qu’il est lui-même l’interlocuteur principal de ses propres interviews, mais là, le candidat de Debout la France a réussi à le faire se lever de son tabouret, et on l’entendit beugler en mode repeat qu’il MERITE ce fameux salaire qu’on lui reproche, et dont on ne sait rien.

Voila ce qu’aura été cette fameuse méritocratie qu’on nous promettait : la prise du pouvoir par ceux qui pensent le mériter et disposent des moyens de faire valoir ce qu’ils considèrent comme un droit.

Evidemment, la scène est comique. Comique de répétition, d’abord, puisqu’Aphatie ne sort de sa léthargie que lorsqu’il est personnellement attaqué (se considérant comme journaliste, il prend pour lui tout ce qui peut se dire à propos de sa « profession », ce qui lui donne souvent l’occasion de s’énerver à bon compte). Comique de situation aussi, et surtout car, ceux qui suivent régulièrement le Grand Journal le savent bien, Aphatie est ce genre de type qui ne cesse d’interpeler les dirigeants et candidats politiques sur les dépenses insensées que la France effectue pour financer son « modèle social », il passe le plus clair de son temps médiatique à remettre en cause ce « modèle », préparant la part de marché de l’opinion publique qui l’écoute à l’idée selon laquelle on pourrait adopter un modèle « non social », sacrifiant à bon compte (c’est-à-dire selon un compte qui arrange ceux qui ont avantage à cet abandon) ce qui permet à tous de vivre correctement, au profit des quelques uns qui ambitionnent de vivre fastueusement.

En gros, donc, Aphatie fait partie de ces quelques uns qui s’indignent qu’un sacrifice collectif ne soit pas effectué pour rétablir les comptes. Et c’est bien la raison pour laquelle, face à Dupont-Aignant, il refuse de dire combien il gagne, car apparaitrait aussitôt que, comme on le sait, les conseilleurs ne sont pas les payeurs : le sacrifice collectif auquel il appelle ses auditeurs, est pour lui une aubaine. Ca relativise la valeur et le sens de son conseil. Mais quand il clame le mérite qu’il a à gagner son salaire, il fait comme si la notion de « mérite » ne relevait que de l’économie, et non de la morale. Si c’était le cas, il aurait raison : l’audience qu’il génère est telle que ce que lui paient ses employeurs demeure moindre que ce qu’il leur permet de gagner. Dès lors, ses salaires sont sans doute économiquement justifiés. Ca ne veut pas dire qu’il soit politiquement pertinent dans l’éclairage qu’il peut donner à l’électeur sur la chose politique, mais plutôt qu’il sert correctement les intérêts de ses employeurs, dont on peut deviner qu’ils ne sont pas mieux servis si l’électeur comprend mieux ce qui se passe. Aphatie occulte les questions gênantes pour la classe dirigeante (au sens le plus large, non restreint aux hommes politiques actuellement au pouvoir, mais élargie à ceux qu’ils servent), et met le doigt sur les incohérences du peuple français. Bref, il fait le job. Mais le « mérite » n’est pas une catégorie économique, c’est une catégorie morale. Elle n’indique pas quelle est la valeur économique d’un travail sur le marché. Elle indique la valeur morale qu’on reconnaît à celui ou celle qui l’auteur de tel ou tel acte. Le mérite est ce qu’on reconnaît à celui qui en est digne. Et à moins de considérer que seuls sont dignes ceux qui sont rentables, on ne peut pas en faire une réalité purement salariale Mais on comprend bien l’intérêt qu’ont ceux qui gagnent beaucoup à faire croire que ce qui justifie un tel revenu est un mérite, autrement dit une supériorité morale, qui légitimerait non seulement leur supériorité en terme de pouvoir d’achat, mais aussi leur supériorité politique.

Le propos d’Aphatie devient évidemment intéressant lorsqu’on le synthétise : lui mérite son salaire. Ok. Mais alors, ceux qui sont en temps partiel, ceux qui ne reçoivent que le salaire minimal autorisé par la loi, ceux qui demeurent en dessous du seuil de pauvreté malgré le fait qu’ils travaillent à temps plein, et puis même, tiens, ceux qui ne travaillent pas parce que d’autres ont décidé de travailler le plus possible, ou qu’on a mis d’autres en situation de devoir travailler le plus possible pour atteindre un salaire décent, tous ceux là méritent aussi leur revenu, ce qui revient à dire qu’ils ne méritent pas de gagner davantage.

Donc, Aphatie est un type qui clame le fait qu’il mérite son salaire, tout en proclamant une bonne parole selon laquelle les français, dans leur majorité, ne méritent pas d’être soignés quand ils sont malades, ou alors « dans une certaine limite » que son salaire « mérité » lui permet de franchir (donc, il mérite plus que les autres d’être en bonne santé ) ; leurs enfants ne méritent pas d’être correctement instruits et éduqués, ou alors dans cette limite que dépasseront ses propres enfants qui, eux, méritent d’être mieux éduqués que la moyenne parce que leur père mérite son revenu ; ils ne mériteront pas de vivre dans des logements décents, parfois, ils ne mériteront pas d’avoir un logement dans lequel s’abriter, pas plus qu’ils ne mériteront de vivre dans des quartiers sécurisés, ou alors dans une certaine limite que les beaux quartiers que mérite Aphatie dépassent, en concentrant dans leurs rues les forces de police dont on a dépossédé les zones non méritantes, en se payant s’il le faut une protection privée bien méritée ; ils ne mériteront évidemment pas d’accéder à la culture, qui ne leur est pas destinée puisque tout doit être livré à la loi du marché, qui arrange toujours bien ceux qui en bénéficient le plus.

L’indécence, finalement, ne consiste pas tant dans la sidérante disproportion des revenus. Que le phénomène s’accentue n’étonne pas vraiment, dans la mesure où on devine bien que plus on gagne d’argent, et plus on désire en gagner davantage : personne ne se fixe soi même de limite, sauf à faire preuve d’une sagesse qu’on ne peut imaginer universellement partagée. L’indécence consiste finalement dans la volonté de faire passer cette disproportion pour une conséquence morale du mérite des uns et des autres. Mais c’est finalement plutôt bon signe : il ne peut s’agir là que d’un argument d’une profonde mauvaise foi ; c’est donc que ceux qui en sont les auteurs savent bien qu’il n’y a en réalité aucune justification à cela, si ce n’est l’entourloupe dont les autres sont victimes, et qu’il faut faire passer pour une incompréhensible forme de justice. Et c’est une bonne chose, que des types comme Aphatie soient conscients, qu’ils ne soient pas seulement des exaltés ayant perdu tout sens commun, parce que c’est exactement ce type de discours, qui nie la dignité de ceux qui ne gagnent pas autant que ceux qui gagnent le plus, qui permettra un jour de les désigner, de la manière la plus claire, comme les bénéficiaires d’une vaste exploitation consistant à reléguer la plupart dans une zone de moindre pouvoir d’achat et de moindre service public, créant un statut moral du citoyen de seconde zone, en somme, du banni, bref, d’esclave, à convaincre que la domination est le résultat d’un choix moral, et que ceux qui souffrent de leur exploitation méritent leur sort.

On devrait finalement obliger tout le monde à écouter religieusement chaque soir les prêches aphatiques afin que tout le monde se mette bien en tête que, ce qui lui arrive, il l’a bien mérité et qu’en gros, c’est bien fait pour lui. On ne doute à aucun moment que, telles qu’elles sont organisées, les choses soient, du point de vue de ces gens là, bien faites, pour eux.

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Heure d’été

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »2 avril 2012

Paraît il que tout le monde se plaint du passage à l’heure d’été, pleurant l’heure de sommeil perdue. POurtant, comme tout le monde est pressé, sauter ainsi une heure est le seul moment de l’année où on peut brusquement accélérer le temps. Pour ma part, chaque semestre, j’ai l’impression de vivre pour de bon ces scènes durant lesquelles, dans Dark City, des êtres supérieurs arrêtent le temps, bloquent les horloges et reconfigurent le monde.

Bref, ce qui importe dans ce changement d’heure, c’est qu’il fait nuit plus tard. Le mois de mars est toujours un temps de frustrations matinales, quand il faut partir au boulot alors que le soleil est déjà levé. Finies les rues obscures, éteintes les fenêtres à travers lesquelles on peut scruter, matin après matin, les habitudes des voisins au petit matin, disparues les lueures de l’éclairage urbain dans la brume. Scratcher une heure sur la platine du temps, c’est recaler l’aube dans la pleine nuit, et retrouver, pour un temps la silhouette du voisin à travers la vitre presque opaque de sa douche, au 3 de ma propre rue, à 6h50 pile poil, le réveil de l’étudiant qui, au 71 de la rue d’â côté, dort volets ouverts et ne songe pas à mettre un caleçon quand il descend de sa mezzanine (ou, au contraire, songe avant même de se lever à ne surtout rien mettre pour rejoindre le sol, se sachant encore assez jeune pour planer au dessus des piétons qui ne peuvent pas trop le louper, s’ils ont compris qu’il se lève à 6h55 très exactement, les caractères luminescents  du 14, ou du 3801 qui me cueillera à 7h11 pile poil pour l’un, 7h13 pétantes pour l’autre, si jamais j’ai un peu trop ralenti le pas aux abords du 71. Le temps de rejoindre la gare et la ligne J, l’aube aura lancé ses premiers photons sur la région, aplatissant le paysage et les êtres, révélant les uns aux autres, empêchant désormais de se regarder.

Bon, en gros, voyeurisme quotidien mis à part, Just before dawn, de Sonnymoon, c’est à peu près ça. La voix d’Anna Wise en plus. 8 minutes et des poussières, c’est en gros le temps qu’il faut pour qu’effectivement, le jour se lève. Juste le laps nécessaire pour passer des bras de Morphée à ceux de Morfler. Et il y a un album à attendre sagement, regard tourné vers l’Est, pour fin mai. Trop tard, puisque l’aube tombera désormais beaucoup trop tôt.

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Shame player, shoot again

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, CHOSES VUES, GPS, MIND STORM, SCREENS 3 commentaires »5 mars 2012

« I’m a skyscraper »
David Lee Roth

Sur la High-line qui traverse à la verticale la moitié ouest de la l’île de Manhattan, équivalent new-yorkais de la coulée verte parisienne, détournement d’anciennes voies ferrées autrefois affectées au transport de marchandise en espace se voulant « écolo » (alors qu’ils ne sont finalement que l’espace devenu désaffecté lorsqu’on préféra livrer la circulation au monopole du véhicule individuel), le soir, à l’extrémité sud la coulée, on peut voir des observateurs silencieux, le regard fuyant tourné vers le monolithe qui leur barre l’horizon, au dessus duquel, légèrement, ils visent. Enjambant la High-line, posé sur ses pilotis de béton, le Standard Hotel offre aux regards fascinés son parallélépipède rectangle légèrement plié sur lui-même, dans une version réussie de ce que la Très Grande Bibliothèque, chez, nous a raté, perpendiculaire à toutes les perspectives locales, comme deux écrans géants qui révèlent autant qu’ils cachent l’espace intérieur tout en l’encadrant, sans le fermer. Ses façades sont l’accomplissement de ce que le Crystal Palace, le palais construit à Hyde Park pour y accueillir la Great Exhibition de 1851, avait pu faire naître comme fantasme : abriter et montrer tout à la fois. Accueillir pour exhiber. Protéger et mettre à disposition. Abolir l’opposition jusque là architecturalement établie de l’intérieur et de l’extérieur. Le palais de verre était, pour le XIXè siècle, l’image de la raison à l’œuvre, de la lumière traversant de part en part les édifices, n’autorisant plus aucune zone d’ombre, instaurant la transparence, à tel point qu’on en fit un principe de conception de prisons, tant pour surveiller que pour transfigurer les détenus.

Ainsi, à la nuit tombante, au creux du rectangle formé par la treizième rue, la onzième avenue et Washington street, les pixels d’un écran géant s’allument les uns après les autres, révélant peu à peu des corps volontairement engagés dans un dispositif panoptique que Bentham n’avait certainement pas imaginé, puisque le Standard Hotel a bâti une bonne part de sa renommée sur la possibilité qu’il offre à ses clients de vivre leur quart d’heure de célébrité directement devant leur public, via la baie vitrée de leur chambre, ouverte sur l’espace où se tenaient, autrefois, les abattoirs de New-York, qui ont donné au quartier son nom, Meatpacking District, auquel les clients semblent vouloir donner un sens plus métaphorique.

On connaît au moins un des clients, manifestement habitués, de cet hôtel qui se situe pile poil aux marges de l’île et de l’hôtellerie. Il s’appelle Brandon, il emprunte son physique à Michael Fassbender dans le film de Steve McQueen, Shame, et on l’accompagne dans une des chambres de cet hôtel alors même que le scenario de sa pulsion connaît un raté et que la belle mécanique organique ne se cabre même pas, et refuse l’obstacle. Pas de bol, pour une fois qu’on est invité à voir, de l’intérieur d’une de ces prestigieuses chambres, ce qu’on n’est pas censé voir (la vue, et la partenaire, imprenables), au moment où tout le monde est si proche (les protagonistes, et puis aussi, nous), les pulsions semblent partir à vau l’eau dans le fleuve des sentiments, bêtement diluées, jetées avec l’eau du bien, comme si les corps caverneux s’accommodaient mal de la totale transparence et de la surexposition (et nous, qui ne claquons pas exactement tous les jours 400$ pour un cinq à sept avec vue sur l’Hudson, on est un peu là, les bras ballants eux aussi, à se dire que c’est quand même con, ce fric dépensé en pure perte, au point qu’on est presque soulagé quand une prostituée mécanicienne vient relancer la machine, nous offrant enfin le fameux contre-champs à la vue dont doivent se contenter les mateurs, en bas, sur la high-line.

Brandon est un gratte ciel : la tête tellement propulsée en orbite qu’il ne sait plus très bien où se trouvent les autres parties de lui-même, qui semblent avoir réclamé, et obtenu, leur autonomie. Son corps, affuté par les séances de jogging et la baise, a fait sécession. La tête ne l’utilise plus que pour se vider. Un corps qui serait chiottes de luxe. Sous lui, la ville, qu’il voit comme on regarde le plan du quartier sur grindr, pour voir si le loup n’y est pas. Il en est à ce point où il serait capable de se voir lui-même parmi les proies potentielles, puisqu’il se consomme autant qu’il consume ses partenaires. En un sens, il est ce que le matérialisme peut faire de mieux.

Dans Delirious New-York, Rem Koolhaas consacre un chapitre au Downtown Athletic Club. Ici aussi, il s’agit de lobotomie puisque c’est par ce concept que Koolhaas désigne le principe de la scission entre la façade des immeubles new-yorkais et leur fonction intérieure. Le Downtown Athletic Club en est la parfaite illustration : derrière une façade qui pourrait aussi bien dissimuler des bureaux ou des appartements se trouve en fait un complexe sportif stupéfiant, abritant une piscine au douzième étage et, inattendu, un véritable parcours de golf au septième (on ne parle pas de mini-golf, hein, il s’agit bel et bien de golf !). Le gratin de Downtown s’y retrouve pour célébrer son culte au dieu Corps, puisque tout le monde ici est censé être fidèle à la religion du self improvement et du dépassement personnel, ce qui implique, tel un Narcisse amateur de ball-trap, de toujours s’avoir soi même dans la ligne de mire.

Si Brandon avait lu Koolhaas, et on le soupçonne d’en être lecteur, il aurait sans doute trouvé dans ce chapitre une devise qu’il aurait pu faire sienne. L’architecte y cite en effet Benjamin de Casseres, personnage un peu étrange parmi les auteurs américains, auteur d’un Miroirs de New-York dans lequel il écrit les lignes suivantes :

« Nous, à New-York, nous célébrons la messe noire du matérialisme. Nous sommes concrets. Nous avons un corps. Nous avons un sexe. Nous sommes mâles jusqu’au bout. Nous divinisons la matière, l’énergie, le mouvement, le changement ».

Nous y voila. Ne plus être son corps mais en être propriétaire, ou mieux, être finalement actionnaire de son propre corps et le rendre, le plus possible, rentable. Tout comme des stars nous parlent, dans les pubs Head&Shoulders de leur capital capillaire, tout comme Patrick Bateman ne prend que ce qui se fait de mieux, dans tous les domaines, parce qu’il le vaut bien (il le vaut tellement qu’on doute fort, justement, de pouvoir trouver un quelconque produit Loréal sur sa tablette de salle de bains…), Brandon sacrifie le corps qu’il a pour les corps qu’il peut obtenir. Il a compris que l’adage selon lequel un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras » ne vaut que pour ceux qui n’envisagent pas la vie comme un placement qui doit rapporter. Il évolue sur l’espace social comme on le ferait sur une place boursière, la backroom du club gay d’en face constituant sa valeur refuge, le jour où le marché part en couille.

Finalement, si le Standard Hotel abolit la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, s’il expose ce qui est censé être tenu secret, c’est parce que ses concepteurs ont pleinement saisi quelle nouvelle économie liait cette race d’individus supérieurs à leurs propres corps. On peut dire de cet hôtel ce que Koolhaas écrit du Downtown Athletic Club :

« Avec ses douze premiers étages uniquement réservés aux hommes, le Downtown Athletic Club paraît être un vestiaire de la taille d’un gratte-ciel, manifestation définitive de cette métaphysique à la fois spirituelle et charnelle, qui protège le mâle américain contre la corrosion de l’état adulte. En fait, le club a atteint le point où la notion d’une condition « optimale » transcende le domaine physique pour devenir cérébrale. Ce n’est pas un vestiaire, mais un incubateur pour adultes, un instrument qui permet à ses membres, trop impatients pour attendre les résultats de l’évolution, de parvenir à de nouveaux stades de maturité en se transformant en être nouveaux, cette fois-ci selon leurs conceptions individuelles.
Bastions de l’antinaturel, les gratte-ciel comme le club annoncent la ségrégation imminente de l’humanité en deux tribus : celle des Métropolitanites – littéralement self-made – qui ont su utiliser pleinement le potentiel de tout l’appareil de la modernité pour atteindre un niveau de perfection exceptionnel, et la seconde, composée simplement des restes de la race humaine traditionnelle.
Le seul prix que les « diplomés es vestiaires » ont à payer pour leur narcissisme collectif est celui de la stérilité. Leurs mutations autoprovoquées ne sont pas reproductibles chez les générations futures.
L’ensorcellement de la métropole s’arrête aux gènes ; ils restent la dernière place forte de la nature.
Quand, dans sa publicité, la direction souligne « qu’avec leurs délicieuses brises marines et leur vue imprenable, les vingt étages réservés aux appartements des membres font du Downtown Club un foyer idéal pour les hommes libres de toute attache familiale et en mesure de profiter du dernier cri en matière de vie luxueuse », elle suggère ouvertement que, pour le véritable métropolitain, le célibat est le seul statut désirable.
Le Downtown Athletic Club est une machine pour célibataires métropolitains que leur condition physique optimale a mis définitivement hors d’atteinte des mariées fertiles.
Dans leur autorégénération frénétique, les hommes fuient collectivement « vers les hauteurs » pour échapper au spectre de la femme-lavabo »

New-York Délire; Rem Koolhaas. p. 157-158

Et si la police n’intervient pas, c’est qu’on a là, sous les yeux, matérialisée, mise en espace, une des formes les plus abouties du Marché et que les voyeurs, en bas, participent juste à un juteux délit d’initiés.

NB : La dernière illustration est extraite du livre de Rem Koolhaas. Elle est intitulée Dégustation d’huîtres en gants de boxe, nu, au ne étage.

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Bad girls sur roues, libres.

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, MIND STORM, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 6 commentaires »8 février 2012

Sinon, tant qu’à avoir cédé à l’invitation d’évoquer la crise d’adolescence de Madonna, j’aurais mieux fait d’en profiter pour mettre en avant la brave fille qui lui sert d’adjointe au clip comme à la scène du déjà mentionné ‘Give me all your lovin’ : l’ombrageuse M.I.A., qu’on reconnaitra au beau milieu du barnum de l’halftime hyperbolique du superbowl au fait que, parait il, elle ferait un doigt d’honneur à Dieu sait quoi.

On peut porter un nom très casse pied à taper sur un clavier, être animée d’une certaine honnêteté (M.I.A. a admis s’être rendue compte, en l’écoutant, que son dernier album était mal fichu, et que, personnellement, elle ne l’aurait pas acheté) sans être totalement dépourvue d’opportunisme (tiens ! Si je profitais de la publicité offerte pas la dame patronnesse des collégiennes quinquagénaires pour sortir mon propre single ?). Du coup, nous sommes gratifiés d’un clip qui, mine de rien, satisfait en nous les amateurs de glissades sur quatre roues.

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Allez allez, ne faites pas la fine bouche. Ok, on sait que la bagnole est un mythe d’un autre temps, ok, on sait qu’un clip avec des bagnoles, c’est généralement l’occasion d’une mise en scène minable laissant croire à des simples d’esprit que le chanteur possède réellement une écurie de course ou un musée de l’automobile consacré uniquement aux modèles sortis pile poil l’année où a été tournée le clip. Bien entendu, ce qu’on aime par-dessus tout, c’est quand le jeu tourne faux cul. On se doute que le milieu qui fait des clips remplis de Lamborghini ou de Rolls n’est pas spontanément adepte de la conscience et de la prise de recul. Néanmoins on aurait volontiers un petit élan d’amour vache pour les productions qui casent en douce un modèle haut de gamme sans vraiment le mettre en avant, genre « On n’est pas du genre à frimer, mais comme on roule quotidiennement en Bugatti, on va quand même pas tourner le clip en Fuego, un peu de réalisme ne fait pas de mal »(allez, mention spéciale à l’insupportable Kenza Farah qui, dans « Appelez-moi Kenza », grand moment de solitude, faisait mine de commanditer un braquage de banque, toute mignonne dans son survêtement à col en fourire, toute bien peignée à grands coups de produits qui lissent le cheveu pour qu’il devienne tout bien raide comme il faut, pas un sourire évidemment puisqu’elle en veut à la terre entière de pas être encore mondialement connue, filmée floue par une caméra sans doute ivre, de temps en temps au sommet de son gratte ciel, au dessus d’une ville, la nuit, juste comme on s’y attend dans tout clip de ce genre ; on passe son temps à attendre le défilé des derniers modèles à la mode et on n’est servis qu’au dernier moment, l’héroïne se tapant un « give me five » avec un de ses complices dans ce qu’on devine être un Hummer H1 cabriolet, avec sièges en cuir blanc, s’il vous plait, et toutes les options qui vont bien, alors même qu’on ne comprend pas très très bien le scénario : a priori, la bande s’est faite prendre par le GIGN, est ce dès lors le Hummer du GIGN (qui roule en Hummer, c’est bien connu, c’est tellement plus discret pour intervenir discrétos), ou bien est ce le véhicule des braqueurs de banque (idéal pour s’enfuir sur la pointe des pneus, ni vu ni connu j’t’embrouille avec une bagnole passe partout), ou bien Kenza Farah roule t-elle en Hummer comme d’autres roulent en Mini Cooper ? On ne le saura pas, mais on aura eu droit au clin d’œil automobile obligé dans les clips de minettes qui s’la pètent un peu grave (ne nie pas Kenza, on a écouté tes paroles, on sait c’que tu penses des gens qui trouvent que tu t’la pètes, mais bon, le constat est là, tu t’la pètes, épicétout, la preuve de ce que j’avance est là : http://www.dailymotion.com/video/x34nvj_kenza-farah-appelez-moi-kenza_news).

Rien de tout ça chez M.I.A. : quand y a d’la bagnole dans ses clips, on ne demande pas poliment aux concessionnaires de prêter leurs dernières productions. On pioche dans des gammes déjà bien tannées par les ans, des modèles couillus, mais pas frimeurs, pour faire de jolies glissades juste pour le plaisir de danser sur le goudron et de sentir un peu de gomme brûlée. On est à la frontière de Mad Max et de Top Gear. Disons que si Jeremy Clarkson était une femme, il pourrait être cette amazone qui chevauche des BM cabrées sur leurs deux roues latérales. On aura beau se dire que merde, on ne va quand même pas tomber dans une complaisance coupable envers des travellings aux petits oignons le long de trajectoires parfaites, on aura beau se prémunir contre ce genre d’esthétique facile, on devra néanmoins reconnaître que ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu des bagnoles filmées avec autant d’à propos. Casting parfait (enfin, justice est rendue à l’Alfa 156 !), figures juste assez libres pour que la cohabitation des voitures avec les pur sangs semble naturelle, rapport sain à l’automobile, qui n’est pas réduite au rang de simple déplaçoit, mais ne se hisse pas non plus, artificiellement, à la hauteur de la marchandise faite Dieu, cadre parfait (alentours quelconques de quelque métropole sur le territoire de n’importe quel membre de l’OPEP, avec tenues locales de rigueur (et c’est très bien qu’on intègre ces tenues à des mises en scène automobiles, après tout, par chez nous, on a eu la peau des cornettes à grands coups de scènes rocambolesques mettant en scène des religieuses hystériques au volant de 2CV en perdition)).

Le clip s’intitule Bad Girls. On pense, parce qu’on est un peu rêveurs, que M.I.A. doit être une lointaine cousine de cette jolie vilaine fille qui, dans Vanishing Point, faisait de la moto toute nue dans le désert. Depuis notre vigie sédentaire, on n’en finit plus d’être fasciné par les nomades.

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