Archives pour la catégorie SCREENS

Jésus, que ma joie demeure

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, CHOSES VUES, Joie d'offrir, MIND STORM, plaisir de recevoir, PROPAGANDA, SCREENS 2 commentaires »22 novembre 2010

Il y a quelques jours, Denisot, se croyant encore aux commandes de son vaisseau à l’inertie pachydermique, depuis bien longtemps en pilote automatique, alors qu’il était en train de présenter le coffret DVD de son collègue Ardisson a été pris d’une soudaine clairvoyance, dont il sembla lui même tout étonné : alors qu’il faisait l’article de ce dont il était chargé de faire la publicité, il fut pris d’un brusque élan d’authenticité, et affirma soudain comme si c’était une révélation, qu’il se transformait en Pierre Bellemare surpris en flagrant délit de présentation de télé-achat. A se demander si Denisot réalise encore bien ce qu’il fait quand il présente chaque soir de nouveaux produits en interdisant à lui et à son équipe le moindre regard critique sur ce qui se présente, ce qui lui fait parfois dire des trucs étranges, comme quand il annonce que le live (« live » est un grand mot quand la musique est une bande musicale sur laquelle la chanteuse dont le nom suit gémit péniblement son texte, heureusement soutenue par un bataillon d’effets numériques qui viennent donner un semblant d’ampleur à ce qui reste un beuglement) de Rihanna est le meilleur qu’ait connu le Grand Journal. Wow, c’est Prince qui a du être content de se voir battu par la nouvelle couleur de cheveux de Rihanna. Mais on se souvient que le live de Prince avait eu le mauvais goût d’entrer en complète collision avec l’une des pages de pub qui traversent de manière un peu tonitruante l’émission en clair de Canal, mettant en évidence que sur cette chaine qui se veut différente des autres, si on aime la musique, on préfère quand même les revenus de la pub. Et Denisot, qu’on le mette ainsi en scène sous forme de roi nu, on dirait qu’il aime pas ça.

Mais même les rois ont un maître, et Denisot a sa maitresse : Oprah Winfrey.

Jingle bells, jingle bells, jingles all the way

Concomitants sont les tintements des clochettes de noël et le tintinnabulement de la monnaie en circulation sur le vaste marché de noël, à tel point qu’on ne saurait plus distinguer ce qui appartient à la naïveté joviale des échanges familiaux, et ce qui s’est réduit à la mise en scène de la recherche du profit tous azimuts, parvenant même à ce réjouissant exploit : transformer une fête païenne, libre manifestation du désir qu’ont les hommes d’échanger dévoyée en célébration religieuse réservée à une poignée de croyants, eux contre les autres ne croyant pas assez pour mériter une messe. Peu à peu oublié de la fête, l’enfant qui en était le centre et qui devait conseiller quelques années plus tard de demeurer dans une saine pauvreté, se vautre sans doute malgré lui aujourd’hui au milieu des chocolats, des jouets et gadgets multimédias, écoutant les flux des transactions bancaires, les tergiversations des clients pestant contre les exigences de ceux qui leur ont remis leur liste de desideratas, bien trop coûteuse évidemment, et interdisant à l’avance que l’échange des choses puisse être, à quelque moment que ce soit, un don de soi et un accueil d’autrui.

A tel point qu’à strictement parler, on ne puisse plus parler de « marché de noël », mais plutôt de Noël, le marché, Noël, prototype et fantasme de ce que le marché voudrait être, en permanence.

Alors, que deux mois à l’avance on mette en rayon pour des clients qui ont, dès lors peur, deux mois avant l’échéance que les mêmes rayons soient déjà vides, cela ne témoigne que de la volonté de faire de la vie entière un noël permanent, une débauche sans fin de marchandises et de bouffe, une foire interminable.
Si on en voulait une illustration, et on en veut une illustration, même si on sait bien qu’on abuse peut être un peu complaisamment de ces illustrations, on pourrait la trouver dans le show spécial que donne Oprah Winfrey, chaque année dans la période des achats de noël, au cours duquel elle offre au public présent ce jour là les objets qu’elle a considérés comme particulièrement alléchants pendant les douze mois qui ont précédé pour lesquels elle a signé un contrat de promotion. Personne ne sait à l’avance quelle sera la date de cette émission spéciale, chacun tente un peu au p’tit bonheur la chance de tomber sur le bon jour, et pour ceux qui ont eu le nez creux, c’est à peu près comme si la main de Dieu en personne, sur le plafond de la chapelle Sixtine, tendait à Adam une American Express avec un crédit illimité, sans remboursement. Vas-y, empiffre toi, c’est cadeau de la vie.

Chaque année, donc, aux deux tiers de Novembre, une bande d’excités vient s’entasser dans un studio avec le secret espoir que ce soit le jour J, LE jour où on rase gratis. Et pour se donner du cœur à l’ouvrage, il semblerait que personne ne lésine sur la surexcitation, chacun conservant à l’intérieur de soi toute l’excitation qu’il subit à cause de l’attente, faisant mine d’écouter l’interview du jour comme si de rien n’était, comme si cela avait une quelconque raison de l’intéresser, se transformant peu à peu en véritable cocote minute, débordant par tous les orifices (et il faut y intégrer chaque pore, ce qui en fait quelques uns) du manque de ce dont il n’a pas idée, peu importe d’ailleurs, puisqu’il s’agit de marchandise, ce dont il manque depuis qu’on l’a programmé pour manquer, et ça fait un bail que ça dure, à voir les gesticulation nerveuses qui animent tout le public.

Si Dieu n’existait pas, la foi serait créée par les spectateurs d’ Oprah Winfrey aux alentours du 20 Novembre, chaque année réitérant une nouvelle fois le miracle de la nativité. Parce que chacun dans la salle sait que les années précédentes ont déjà permis à d’autres de repartir comblés, parce que chacun a en mémoire le noël avant l’heure de 2001, qui permit aux 300 spectateurs de repartir avec une Pontiac G6 flambant neuve, qui attendait sur le parking, enrubannée comme il se doit, que le nouveau propriétaire, heureux comme un divin enfant visité par les rois mages, vienne dégueuler sa joie d’être un peu plus propriétaire de biens matériels qu’il ne l’était en venant au volant de ce qui deviendrait son ancienne voiture, parce que chacun est conscient que subitement les objets de la pub vont atterrir là, directement dans ses mains, chacun vient au studio comme on viendrait à la messe à quelques jours de la venue de Dieu parmi les hommes, sans savoir exactement quel jour cela pourrait bien être.

Si Noël est finalement devenu le rêve accompli du marché, les Favorite gifts d’Oprah Winfrey sont eux-mêmes le rêve d’une télévision qui serait devenue de part en part commerciale, totalement. Des produits comme s’il en pleuvait, des bouches grandes ouvertes, bien plus grand que dans Deep Throat, franchement, pour les y glisser, des hurlements de jouissance, des trépignements de surexcitation, des embrassades, des pleurs, des crises qui auraient valu, il y a un siècle, d’être accueilli par Charcot à la Salpêtrière, des merci jetés à la face de Dieu, comme s’il pouvait y être pour quelque chose, tout est là pour bâtir un monde où on n’attend que ça, de se voir rempli par la marchandise ; d’être comblé ; d’atteindre une telle pléniture rectale qu’on n’a qu’une hâte : aller chier tout ça pour pouvoir être gavé de nouveau.

Alors, comme à la télé rien ne se perd, voici le moment de libération, parce qu’on est ainsi faits qu’on peut quasiment jouir autant que ceux qui reçoivent en les regardant recevoir. Et ça aussi, ça en dit plutôt long sur nous :

Et comme la télé américaine est toujours bigger than life, et que son slogan est ‘There’s more to come », sachez que cette émission très généreuse en cadeaux de tous ordres fit la surprise au public de l’émission suivante de remettre le couvert pour eux, qui croyaient avoir râté de si peu le paradis des gâtés. Alors, après ce court amuse gueule, voici la version longue des mêmes specimens soumis à la même expérience, devant les mêmes caméras, profitez bien de la robe cachée, des effets de pose devant les cadeaux, de l’apparition finale du bateau gonflable sur lequel aura lieu la croisière (qu’on imagine très reposante, étant donné qu’elle devrait réunir les agités du bocal qu’on voit là; autant dire qu’il faut s’attendre à des meurtres dès les eaux internatioales auront été atteintes) :

Et pour ceux qui ne savent pas encore quoi offrir à noël, voici les listes de cadeau qu’Oprag Winfrey offre avec la main sur le coeur :

http://www.oprah.com/packages/oprahs-ultimate-favorite-things.html

Dernier détail : ne réservez pas de billet d’avion pour les USA en Novembre 2011, jusqu’à preuve du contraire, cette saison de l’Oprah Show est la dernière. Vous vous déplaceriez pour rien, puisque rien ne tomberait plus du ciel. On prédit dès lors une brusque perte de la foi pour des millions de téléspectateurs.

NB : L’illustration du haut vient des Favorite Gifts d’été. Ben oui, y a pas de petit profit, Oprah Winfrey, grande prêtresse du télé-achat, grande bénéficiaire de la publicité qu’elle fait pour ces produits tout en faisant mine de les offrir elle même, ne peut plus attendre noël, alors voyant venir l’été et le désoeuvrement qui guette ses ouailles, elle les gave de produits pour qu’ils trompent leur ennui avant de retourner bosser. C’est si charitable.

Partager cet article :

Devine le divin

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", 25 FPS, D'AUTRES MONDES, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, PAGES, SERIAL PORT 1 commentaire »16 novembre 2010

Petit standbye sur les terres de l’excès, parce qu’un peu de boulot sur les terres plus raisonnables de l’outremonde.

Du coup, je renvoie les quelques fidèles à une espèce de messe païennes orchestrée par un Lucrèce qui, en bon vieil épicurien, a bien envie de bouffer du superstitieux, tout en sauvant le récit. C’est que les mythes ont besoin qu’on n’y croie qu’à moitié, sous peine d’oublier que c’est bel et bien à cette vie qu’ils invitent, et non à un hypothéthique au-delà. D’ailleurs, pour en être convaincu, il suffirait de les lire : tous ceux qui se donnent pour espoir d’atteindre les territoires sacrés des dieux seront cruellement punis. Autant dire que les mythes renvoient l’homme à son propre monde, et l’enjoignent d’y demeurer à sa place, tout en insufflant en lui l’énergie du dépassement. Dès lors, le salut ne sera plus dans la sortie du monde, mais plutôt dans une espèce d’involution intérieure, un mouvement permanent vers un objectif jamais atteint, qui pourrait tout à fait se nommer « désir ».

Accessoirement, ça parle aussi un peu de Breaking Bad, qui fait quand même partie de ce qui se fait de mieux pour les écrans plats aujourd’hui.

L’association Lucrèce/Walter White, c’est en cliquant ici même.

Sinon, pour ici même, je vous prépare des catalogues de noel, si jamais certains sont en manque d’idées pour les fêtes.

Si si, vous verrez.

Partager cet article :

Catalogue de l’homme moderne

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", "J'avance masqué", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, SCREENS 4 commentaires »8 novembre 2010

Evidemment, comme vous remplissez vos journées de choses intéressantes, comme vous ne vous laissez pas aller, vous passez à côté de plein de choses qui réussissent à être totalement futiles tout en étant vaguement signifiantes.

C’est que ces moments là, c’est un peu l’équivalent des documents permettant des enquêtes sur Eric Woerth et la famille Bettencourt : à peine les a t-on saisis qu’ils disparaissent déjà, et ils nécessitent des heures, des jours, parfois des semaines de traque permanente dont on revient bredouille avant d’espérer deviner dans l’obscurité un vague morceau d’élément qui puisse présenter un tout petit intérêt.

Ainsi, regarder le Grand Journal de Canal+, c’est un peu se mettre en situation de traque, aux aguets dans la cabane camouflage qu’on a dressée dans le salon, toute faite de complaisance et de propos mielleux, de connivence et de fausses attaques. On patiente pendant des jours devant les échanges polis d’une caste journalistique qui se voudrait intouchable (Comment peut-on se permettre de dire que Pujadas est un laquais et un salaud quand il sous entend que les grévistes la jouent perso ? Aphatie ne le supporte pas, ou plutôt, il ne le supporte que lorsque c’est lui qui mène l’attaque, puisqu’il a déjà signé des chroniques dans lesquelles, à l’occasion de l’interview du président par le même Pujadas, ils sous entendait que celui ci n’avait rien à voir avec le journalisme, ce qui dit autrement, consiste bel et bien à affirmer qu’il n’est face à Sarkozy que parce qu’il lui est soumis; Aphatie veut juste se tenir en arbitre des vanités médiatiques, le Grand Journal est son Vatican, ses émissions radio sont ses cathédrales, son blog est sa papamobile; il faut le voir, le vendredi soir, face à ceux qui seraient ses confrères s’il ne portait sur eux un regard si paternaliste, se contentant de se taire tandis qu’il laisse les besogneux mener des analyses politiques dont il se dit manifestement qu’il les a déjà toutes menées, et qu’il est tellement au dessus de tout ça…), jusqu’à ce qu’au détour d’un Petit Journal (quand Bartès mettra t-il les voiles vers des contrées où il n’aura pas à servir de caution et de bonne conscience là où ça fait quand même un moment qu’il n’y a plus de morale du tout ?) ou d’une boite à questions, la vérité émerge.

Il y a quelques jours, la vérité sortit de la bouche de deux enfants. Drucker et Foucault (Jean-Pierre, évidemment et ce d’autant plus que ce qui suit, suit). Les deux étaient venus faire de la promotion, c’est à dire tenir le discours classique quand il s’agit de vendre le genre de choses qu’ils vendent : « Achetez mon dialogue avec mon frère décédé (Drucker), achetez mon livre sur les Peugeot (Foucault), sinon ils se vendront pas » (merci Beigbeder pour avoir saisi cette formulation si évidente) ». L’émission se passait bien, les chroniques habituelles tenaient leur rôle, faisant oublier imperturbablement qu’à propos des produits mis ce soir là en tête de gondole, il n’y avait strictement rien à dire. Ce qu’on ne savait pas, qu’on n’apprendrait que le lendemain, c’est que les deux compères, deux des tenanciers d’antenne les plus constants à tous points de vue depuis 40 ans, allaient s’enfermer ensuite dans la fameuse boite à questions pour y enregistrer ce qui ne serait diffusé, comme toujours, que le lendemain.

Un télespectateur, dont je n’ai pas noté le nom, eut l’idée de poser aux deux momies du paf l’injonction suivante :

« Vous qui avez jusque là une carrière irréprochable, faîtes quelque chose qui remette cela en question »

Ni une ni deux, les voila faisant mine d’avoir vécu ensemble, d’avoir caché à la terre entière qu’en fait ils étaient en couple.

Follement drôle.

Derrière l’absence de rire, une même spontanéité chez les deux animateurs : ce qui viendrait saloper leur carrières « irréprochable », ce serait d’être homo; dit autrement : être homo, c’est quelque chose dont on peut faire le reproche.

C’était comme ça, juste pour rire entre le fromage et le dessert, deux types qui se pensent actuels, et qui le sont sans doute puisqu’on les installe dans cette actualité permanente qui constitue notre présent lequel n’est plus un pont reliant quoique ce soit qui soit passé, ni quoi que ce soit qui vienne, puisque tout doit devenir peu à peu indifférent, qui se présentent comme tels, qui font la pluie et le beau temps sur le media qui a encore le plus d’influence sur les consciences, et qui nous casaient comme ça en douce leur petite homophobie ordinaire en access prime time sur l’une des antennes les plus regardées à ce moment là.

A voir les Sabatier, Drucker, Foucault tenir toujours la boutique des divertissements publics, on se dit que la vie est un peu mal foutue, et que Mourousi est peut être parti un peu tôt.

Partager cet article :

Champs-Elysées, Dark City

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS 3 commentaires »7 novembre 2010

On dirait qu’on n’aurait pas vécu ces trente dernières années.

On ferait comme si rien ne se serait passé, comme si on n’aurait été bosser pour rien, qu’on n’aurait rien produit de nouveau, rien construit collectivement, comme si les choses auraient été subitement givrées dans le sucre glace des drogues de ces années là, histoire (enfin « histoire », si on peut dire, puisque finalement on semble s’ingénier à empêcher toute forme de repérage historique, préférant instaurer un temps sans durée et sans fin, un retour permanent du même, mêmes têtes, mêmes rêves déjà répertoriés comme hors d’atteinte pour les uns, comme inaptes à rendre heureux pour les autres qui eurent la chance, très relative, de les réaliser, mêmes décors, même éléments de langage, mêmes mots d’ordre, mêmes objectifs hors d’atteinte, même manière de s’oublier, soi et ses insuffisances, mêmes personnages construits comme des héros de pacotille posés là pour donner des espoirs que les personnes réelles qui les incarnent ne cesseront de se réserver à eux-mêmes, parce que c’est les espoirs, quand ils se réduisent à des perspectives économiques, se divsent, ne se multiplient pas ; bref, d’ « histoire » il n’y a pas quand il s’agit d’effacer des mémoires le chemin parcouru jadis ensemble, de raser jusqu’aux fondations les architectures publiques, de saper jusque dans les idéaux qui les ont fait naître les institutions partagées, d’ « histoire » il n’y a plus quand c’est O’Brien qui préside à la gestion des contenus mémoriels), histoire donc de rayer des mémoires tout ce qui fait qu’on a pu jusqu’ici vivre ensemble malgré tout ce qui sépare, histoire (mêmes réserves) de rendre impossible cette vie commune parce que les peuples unis sont ingouvernables (ils se dirigent d’eux-mêmes), histoire enfin de faire du monde un fait accompli auquel il faudra bien se faire puisque paraîtrait il, il n’y aurait aucune alternative.

Donc, nous serions trente ans plus tôt pile poil, et comment mettre mieux en place le décor qu’en recourant à ces panneaux d’affichage permanents que sont les télévisions (de plus en plus grandes, elles ne sont plus des lucarnes branchées sur le monde, mais des éléments du décor intérieur à part entière, des éléments centraux de l’architecture, malléables à volonté pour ceux qui ont pour ambition de dessiner les espaces qui constitueront nos vies) ? Ceux qui ont éprouvé une impression de « déjà vu » quand ils ont vu apparaître sur leurs écrans Sabatier et Sardou lancés avec délice et autosatisfaction dans un remake plan par plan du Jeu de la vérité tel qu’on ne le regrettait pourtant pas particulièrement, vont sans doute se demander s’ils ne souffrent pas d’hypermnésie quand ils vont se poser devant le programme du Samedi soir prochain sur la télévision publique : Drucker (qui partage avec notre président ce goût populaire (mais quand les gens de la haute adoptent des goûts populaires, on sait qu’on parle alors de populisme, mais bref) pour le cyclisme (enfin, « populaire » n’est pas exactement le mot quand on voit le prix de ces vélos qu’il semble falloir acquérir pour fournir ce genre d’effort (ou produire ce genre d’image) propose de nouveau, tel quel, comme au « bon vieux temps » (quoiqu’identifier le « bon vieux temps » aux années 80, pourquoi pas, mais peut être pas en situant la scène principale sur les petits écrans du prime-time du samedi soir), son émission emblématique « Champs Elysées ». Comme si la téléportation était soudainement possible, comme si le voyage dans le temps était à la portée de tous.

La téléportation, c’est l’abolition des distances. Se téléporter dans le passé, c’est abolir la durée qui nous en sépare. Or ce qui nous sépare du passé, c’est la mémoire (désolé pour ceux qui sont convaincus que la mémoire est ce qui nous lie au passé, puisque justement, c’est l’inverse). Ainsi, en se transformant tous les samedis soirs en agence de voyage pour nostalgiques d’un bon vieux temps qui n’était déjà en fait qu’un épisode « bien de son temps » et un appel à demeurer « contemporains » d’un temps qui devait s’arrêter, et avec lequel on devait bien vivre, l’Etat organise ni plus ni moins que l’amnésie, c’est-à-dire l’oubli du temps, la perte du temps qui sépare du passé, ce qui permet d’y retourner et de le regarder, comme si on y était.
Alors, on serait dans le passé, et on n’y verrait que du feu. Corps liftés, visages botoxés, mémoires cryogénisées par des maîtres qui doivent ressembler, dans leurs interventions, à ceux qu’on entrevoit dans Dark City au moment où le temps s’arrête pour modeler les mémoires, en les effaçant.

Dorénavant, il semblerait que le présent doive être conçu comme un désormais permanent, une image mise en pause que sa laideur interdira de contempler, mais qu’il faudra concevoir comme un mouvement, malgré tout.

On peut aussi ne pas la regarder.

Malgré tout, en post scriptum marrant, on imaginera en ce dimanche perpétuellement animé pour la maison de retraite nationale par le même Drucker, qu’un spectateur inhabituel, commentateur patient et régulier de cette colonne qui, elle aussi, comme tous les blogs, se déroule comme un présent permanent, se trouve devant un écran (il n’en possède certes pas, mais semble vivre le plus souvent dans des hôtels qui en sont pourvus), puisqu’aujourd’hui le Michel cycliste et ami des stars invite Mélenchon, sans doute pour lui faire jouer les biscuits dans son salon de thé perpétuel.

Qui mangera l’autre ? Pour une fois, la question peut se poser.

Partager cet article :

Cruise Control (sex over the phone)

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", CHOSES VUES, INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 1 commentaire »28 octobre 2010

Attention, si vous êtes simultanément propriétaire d’un iphone, hétérosexuel et sexuellement un peu frustré, ce qui suit pourrait vous faire balancer votre bel et onéreux (beau, parce qu’onéreux, en partie, d’ailleurs) objet par la fenêtre. Avant tout geste irréparable, tentez de vous souvenir que ce n’est, à la base, qu’un téléphone, et que le détruire vous couperait encore un peu plus du monde, et on sait que les contacts tiennent parfois à peu de choses…

Pour peu qu’on passe parfois par des phases de franche prédation, on peut certains jours regretter que les humains ne soient pas dotés d’un flair un peu plus puissant en matière de phéromones sexuelles. Quand, coincés dans un métro bondé, certains se mettent à penser que dans la rame dans laquelle ils viennent de s’entasser, il doit bien y avoir une poignée de personnes qui seraient tout à fait partantes pour faire connaissance de plus près, sans savoir lesquelles, et sans pouvoir faire un sondage, covoiturier par covoiturier, pour distinguer lesquels seraient consentants, ils se disentt qu’il y a des occasions qui se perdent, et que la teneur de cette vie en sensualité pourrait soudainement s’accroître pour peu que quelque chose puisse venir leur indiquer quelles sont ces perles rares qui gravitent 24h/24 autour d’eux, incognito, tandis qu’elles ignorent elles aussi qu’il y a aux alentours des candidats à la rencontre fortuite. Parce que ce qui est valable dans le métro l’est aussi dans la rue, dans un concert, dans une réunion de parents d’élèves, à la messe, à la mosquée, dans une manif’, dans la salle d’attente du médecin, partout. Nous croisons chaque jour des dizaines de personnes qui voudraient bien, mais faute de pouvoir les discerner du tout venant, nous naviguons un peu autistes, incapables de capter les signaux de détresse lancés par la libido de nos semblables.

Pour ceux qui souffrent de cette ultra moderne solitude, l’iphone peut devenir une sorte de sixième sens suffisamment aiguisé pour offrir à leur vie cette chaleur humaine qui leur manquait jusque là. Le principe est simple, et on se demande comment personne n’y avait pensé jusque là (à vrai dire, d’autres y avaient déjà pensé, mais apple se décide un peu tardivement à ouvrir la frontière de ses apps’ à des propositions qui pourraient ne concerner que les adultes consentants. Et mine de rien, voila qui va sans doute provoquer des vagues d’effrois parmi les utilisateurs d’iphones qui jusque là semblent naviguer dans un monde d’applications que Oui-Oui lui même pourrait utiliser sans avoir de problèmes de conscience. Mais la concurrence, elle, ne s’embarrasse pas de questions éthiques, et de toute évidence, les applications de ce genre seront demain monnaie courante (on imagine d’ailleurs mal qu’elles soient à l’avenir toutes gratuites, puisque s’il y a bien quelque chose pour quoi les êtres humains sont capables de payer, c’est cette ressource gratuite mais répondant elle aussi à sa manière aux lois de l’offre et de la demande qu’est le sexe). Alors Apple préfère devancer que poursuivre et autorise donc cette nouvelle application :

Grindr

Si on résume, c’est un radar pour cibles consentantes.

Le principe est simple : inscription, description (de manière évidemment avantageuse), indiquer en gros ce qui est cherché comme type de partenaire et d’activités, et ensuite, comme l’iphone est en permanence géolocalisé et que ceux des autres utilisateurs le sont aussi, apparaissent sur la carte, sur l’écran, là, dans la main, tous ceux qui sont susceptibles d’être partants pour passer un moment avec vous. En gros, Grindr, ça permet de transformer un iphone en tour de contrôle repérant des kilomètres à la ronde la moindre pulsion compatible avec les siennes propres. Ensuite, il n’y a plus qu’à jouer les contrôleurs aériens de son propre désir. Et autant dire que les catastrophes aériennes sont fréquentes dans ce genre d »espaces aériens.

Ca y est, tu es en train de comprendre ce que peut être la réalité augmentée : ton quartier n’est soudainement plus un quartier, il vient de devenir un vivier de partenaires potentiels. Enfin ! Tu ne vas plus croiser des copains de jeux déguisés en piéton lambda, puisque tu sauras à l’avance que lui, là-bas, qui se promène dans ce parc, que lui par ici qui se tient accroché à cette barre dans le troisième wagon du métro, et lui, cible localisée sur l’écran de l’iphone en mode carte, qui se déplace à 300km/h entre Paris et Lyon, et se trouve donc dans le même TGV que toi, tous ces inconnus ne sont pas n’importe qui, ce sont des personnes qui veulent bien, qui ont maintenant, là, tout de suite, la même envie que toi, et surtout, qui t’ont vu, toi aussi, sur leur propre écran, proie consentante qui s’est posée là, avec son gros panneau indicateur au dessus de la tête, « avis aux amateurs ». Il sait, tu sais, les présentations sont faites, et le bon vieux fantasme (un inconnu s’approche et dis juste « Bonjours, je crois qu’on s’est compris ? ») peut enfin se réaliser, au prix d’un tout petit trucage pour lequel tout le monde est consentant.

Magique, n’est ce pas ?

Ou pas.

Parce que bien entendu, une fois localisé par la terre entière comme « consentant », mais aussi une fois repéré par les autres comme faisant partie des « voyants », ceux qui sont autorisés à voir dans la rue ceux qui font partie du cercle fermé des initiés, si, en mode grossissement maximal sur la carte tu vois les symboles qui s’approchent du tien changer brusquement de trottoir, alors tu sauras que là comme ailleurs, être consentant et repérable dans l’espace ne suffit pas pour rendre tout le monde désireux de partager ce consentement.

Pire encore : si ce service peut effectivement permettre à des personnes qui souffrent de solitude (et bien entendu, le fait qu’il s’adresse pour le moment uniquement à la « communauté » gay (qui, si elle était vraiment une communauté, n’aurait pas besoin de ce genre de gadget), plaide dans le sens de ce genre d’utilité sociale), il peut aussi en faire de jolie cibles, et à voir comment les gens sont déjà bien naïfs avec Facebook, on ne peut que craindre ceux qui vont se poser au beau milieu d’un stade, un soir de match, et vont lancer l’appli pour voir s’il n’y a pas quelque part dans les tribunes, un partenaire potentiel. En terme d’affichage, ce sera exactement comme si ils dépliaient au dessus d’eux une immense pancarte, visible depuis la lune, indiquant au monde entier « Je suis gay, et mes chargeurs sont pleins, venez les vider SVP ! »,

On le sait depuis Foucault, les processus de contrôle se présentent de moins en moins comme des dispositifs contraignants, inquisiteurs et violents. Nous ne leur obéirions pas et il faudrait dépenser une énergie folle à les déployer. En revanche, ces mêmes dispositifs deviennent redoutables dès l’instant où ils se contentent de faire du stop devant le véhicule de rêve que constituent nos désirs. Inutile de dire que Grindr fait évidemment partie de cette gamme de techniques qui font bien mieux parler qu’une séance de torture, et qu’on n’imaginerait pas, en Iran par exemple, pouvoir convaincre les gays de se faire badger et géolocaliser 24h/24 (ou uniquement quand ils ont envie de tirer un coup, ce qui est tout compte fait encore plus fort !).

Ainsi, les techniques permettent de rejouer sans cesse la grande scène de la reconnaissance pour les populations stigmatisées : d’un côté, la technique n’existe que parce que ces personnes là ne peuvent pas être ce qu’elles sont au grand jour, et qu’on les oblige à se camoufler, de l’autre, on leur donne les objets techniques qui peuvent leur permettre de se reconnaître entre eux (et il faut reconnaître qu’être gay est un stigmate particulier, puisqu’il est invisible, y compris pour les principaux concernés), mais qui permettent aussi d’apposer sur eux cette marque qui permettra peut être plus tard de les stigmatiser davantage encore.

Reste maintenant à offrir ce moyen de repérage aux hétéros aussi. Ca donnera ça : d’abord, les classiques, en particulier la nécessité d’offrir le service aux femmes et de le vendre aux hommes, car dans tous les produits de ce genre, la marchandise, ce sont les femmes. Mais le plus intéressant sera de jeter en pâture les quelques femmes un peu aventureuses ou simplement libérées non seulement aux hommes suffisamment prédateurs pour dépenser du fric pour voir apparaître sur leur écran de portable une poignée de sigles désignant des femmes « qui veulent bien », mais aussi à celles des femmes qui ne s’inscriront que pour mieux confondre ces trainées qui ne se refusent ni aux hommes, ni à leurs propres désirs. On comprend mieux dès lors pourquoi ces dispositifs sont tout d’abord réservés à la population gay : ils ne mettent alors en évidence que la possibilité de révéler une population encore souvent cachée, et de lui donner une visibilité qui peut être recherchée pour de multiples raisons, parfois tout à fait opposées. Le passage au monde straight de ces techniques révèle quelque chose de tout à fait différent, puisqu’il dévoile les inégalités qui demeurent au sein même de la classe dominante, dans l’économie du désir. On le devine aisément, femmes et hommes n’utiliseront pas Grindr à égalité avec les hommes, à tel point qu’on devine aisément que le service devra mettre en place un système leur garantissant un minimum de protection, à tel point même que les hésitations à proposer ce service aux hétérosexuels tient sûrement à une prudence juridique qui veille à ne pas se mettre en situation d’être accusé d’avoir mis des femmes en danger.

On imagine bien que nombreux sont ceux qui, hommes ou femmes attirés les uns par les autres, aimeraient pouvoir repérer tel ou telle partenaire pour partager quelques attouchements, ou plus si affinités. On peut simplement craindre que les cartes du désir ne soient pas exactement conformes au territoire lui-même, ne serait ce que parce qu’avec grindr, on fait partie de la carte tout comme on est position de la scruter. Mais repérer du ciel sa proie n’est un jeu du désir que si on se sait soi même aussi repéré par les balises et les satellites mis au service de ceux qui peuvent nous viser dans la rue comme un gibier potentiel. Grindr rejoue en ce sens l’expérience qu’avait permise à ses débuts internet : devenir l’objet d’un autre, se laisser viser comme objet et construire ainsi sa propre subjectivité, en faisant la part en soi de ce qui est sujet, et de ce qui ne l’est pas, pour ensuite synthétiser le tout et pouvoir dire « c’est moi », à cette nuance près que le mouvement est exactement inverse : internet nous délocalise totalement, diluant notre présence dans ce qu’on pour une fois nommer avec pertinence le « cyberspace ». Grindr au contraire relocalise le désir qui d’habitude est dilué et anonyme dans l’espace qui fait les hommes distants. Il n’est pas certain que cette inversion du processus soit un mal en soi; on peut en revanche penser qu’avoir conscience de cette inversion soit nécessaire pour jouer de ce service sans en être soi même le jouet.

Alors, pour ceux qui aimeraient se fondre sous la forme d’un POI parmi d’autres dans le décor des googlemaps, voici l’adresse dématérialisée qui permettra de les repérer dans le monde tout à fait physique : www.grindr.com

Partager cet article :

Saturday Night Fever

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, CHOSES VUES, MIND STORM, SCREENS 4 commentaires »24 octobre 2010

Voila,

J’avais déjà pas mal de griefs contre les raisons qui nous mettent depuis quelques temps dans les rues, et même contre le simple fait d’aller dans les rues par ce temps devenant de plus en plus humide, et frais. Voici un grief de plus : j’ai chopé la crève.

Du coup, après un énième déplacement au lycée, ce Samedi matin, pour vérifier que 5 jeunes encagoulés peuvent poser deux grilles Vauban devant l’entrée principale pour ne bloquer… personne (puisqu’en réalité, aucun élève n’est venu se faire bloquer 4 heures avant les vacances (en même temps, depuis lundi, le mégaphone de l’un des insurgés clamait « C’est bon, vous êtes en vacances !! »)), le retour à la maison pour un début de vacances officielles un peu anticipé a permis de diagnostiquer ce qui trainait vaguement dans les bronches depuis quelques jours : la fièvre n’était pas seulement sociale, et me voila confiné à la maison, un peu gavé de médocs.

Il faudrait lire les notices des médicaments avant de les ingurgiter. Mais bon, la convention médicale veut qu’on ne remette pas en question l’ordonnance.

Pourtant, après une après midi de sieste et le bouillon du soir, coincé pour coincé que je suis à la maison, je m’endors devant le JT de France 2 (qui semble fait pour ce genre d’usage, il doit faire partie de l’ordonnance du médecin), et sans doute sous l’effet du mélange entre les substances à la cortisone et les sirops aux hypnoïdes, je me réveille en plein dans les années 80 : à l’écran, Patrick Sabatier soumet Michel Sardou aux questions des téléspectateurs et de 300 femmes triées et entassées dans un studio acquis à la vedette qui fait la gueule. Ca y est, ça court-circuite dans mes neurones, et tout de que j’ai lu chez Oliver Sacks se réalise dans ma propre tête : me voila atteint d’hypermnésie, je prends mes souvenirs pour la réalité et pour des raisons qui m’échappent (mais de manière générale, la raison m’échappe), mon cerveau semble avoir décidé de régler le time-shifting sur 30 ans en arrière (bordel, 30 ans…) et de me faire revivre une soirée lambda de ces premières années de mitterrandie, une de ces soirées où les parents nous collaient devant le petit écran en prétextant qu’on pouvait, quand même, passer de temps en temps une soirée en famille.

On en a passé, adolescent, des soirs comme ça, assis pas très confortablement à trois dans un canapé trois places dans lequel on se sentirait bien si on était seul, et ce d’autant plus que, comme ce sont des membres de notre propre famille qui nous y côtoient, on s’y trouve assis replié sur son strict tiers de canapé, les mains sur les genoux, coudes serrés près du corps pour ne surtout pas sentir la présence physique de son voisin, parce qu’adolescent, tout le corps nous dit de nous tirer de là, et que ça se manifeste entre autres par une hypersensibilité au contact physique avec les autres membres de sa propre famille, comme si les polarités des uns et des autres s’étaient brutalement inversées, faisant se repousser mutuellement ceux qui n’avaient connu jusque là que la réconfortante et, croyait-on, universelle, force d’attraction. Les parents, dans leur fauteuil respectif, de part et d’autre du guéridon, étaient maîtres de la télécommande, mais tout la maisonnée s’en foutait un peu, vu qu’il y avait en tout et pour tout six chaines, qu’on n’était pas abonnés à canal et que si Sabatier proposait ce soir là son jeu de la vérité, pour peu que l’invité fasse partie des « gens convenables » (en gros, à peu près tout le monde sauf Gainsbourg et Coluche, parmi les invités permanents de ces années là à la télévision), on avait toutes ses chances de regarder tous en choeur, en pantalon en velours côtelé, en mules et en sweet-shirt bariolé, ce que Télé7jours et l’office catholique recommandaient en matière de transmission par voie hertzienne.

Donc, hier soir, j’ai cru un instant que les médicaments avaient provoqué en moi une cephalopathie fulgurante, ou bien que je me rendais enfin compte que de toutes façons mon esprit était décidément malade et que le Toplexil m’aidait à voir les choses avec, enfin, lucidité. Les questions graveleuses de femmes en chaleur déferlaient sur un Michel Sardou qui semblait être, comme il y a 30 ans, un des actionnaires du vedettariat à la française, face à un Sabatier tout sourire, comme si il n’avait encore connu aucune condamnation pour escroquerie, comme si il n’avait jamais fait l’objet d’une peine de prison, avec sursis, certes, pour fraude fiscale. Mais c’est comme ça avec les hypermnésies, tout se passe comme si le laps de temps qui nous sépare des époques que vise au hasard notre esprit étaient abolies; les neurones font table rase de la part la plus récente du passé pour revenir dans un temps révolu et appuyer sur « play » pour le remettre en lecture, comme si de rien n’était.

Le seul truc que semblait mal gérer ma maladie mentale, c’était l’environnement immédiat : si sur l’écran, les images dataient bien d’il y a 30 ans, l’écran lui même était bel et bien ce Samsung dont la diagonale et l’épaisseur auraient relevé de la science fiction en 1982, qui trône en 2010 dans notre salon, je suis bel et bien allongé dans le canapé, les pieds sur la table, exactement comme je n’aurais pas eu le droit de le faire dans le logis familial. Pas de guéridon, pas de napperon sur le guéridon, pas de lampe comme on en trouve dans le logis parental, avec un pied, un abat jour.

Bref, je ne suis pas chez mes parents, je ne suis pas en 1982, je n’ai pas 12 ans, et les médocs n’ont pas l’air d’interférer sur mes neurone. A un détails près : à la télé, j’ai toujours le Jeu de la Vérité qui fait la promo de Sardou chantant la femme libérée des années 80 au beau milieu de filles quasiment à poil, objets posés de ci de là autour de lui, pures négation de toute forme de libération de la femme. Elles seraient intégralement voilées, la situation ne serait pas plus insensée. Pour un peu, je ne serais pas étonné de voir Cloclo et ses animaux de compagnie chorégraphiés débarquer sur la scène. Ca zappe toujours un peu dans ma tête, y a comme des ratés dans la concordance des temps.

Je reprends mes esprits.

Et j’ai encore plus de raisons de m’inquiéter.

Je reviens en 1982, et je ré-envisage la fratrie posée sur le canapé familial, devant la soirée divertissante concoctée par Sabatier et Grumbach. J’imagine trente secondes qu’on ait tapé sur l’épaule de cet ado, et qu’on lui ait glissé à l’oreille que l’enfer climatisé de cette soirée des eighties, on le lui resservirait tel quel, pile poil, 30 ans plus tard. Je rajoute à la prophétie la chose suivante : « bonhomme, tu les imagines comme une révolution, ces années qui suivront l’an 2000 ? Tu penses que cette date qui sonne comme un compte rond depuis tes années 80 qui réussissent l’exploit d’être simultanément soporifique ET surexcitées (il existe un mot pour ça : abrutissantes) constituera l’axe autour duquel ton monde réalisera sa révolution copernicienne ? Alors on va te calmer tout de suite : tes espoirs sont vains. Dans 30 ans, par un soir d’automne pluvieux, tu découvriras que les quelques envolées idéalistes qui sont les tiennes n’auront servi à rien. La petite main que tu portes sur ton blouson, qui dit « touche pas à mon pote », tu ne vois pas encore à quel point elle est un leurre. Le slogan de SOS racisme pourrait tout aussi bien être celui du front national, et accroche toi bien, dans moins de 20 ans, tu verras celui à qui tu adresses cette main parvenir au second tour des élections présidentielles, et dans 30 ans ce sont ses idées qui seront au pouvoir dans ton pays. Par ce même soir venteux, tu sauras que le contrat social qui t’a fait aller à l’école, suivre des études afin d’avoir un boulot qui permette de financer ta retraite, ce contrat là est rompu à l’avance. Dans 30 ans, le contrat, on le sauvera pour ceux qui en bénéficient encore, mais tu n’en profiteras pas toi même, et tu devras te retenir dans la salle des profs qui te sert de lieu de cotisation, pour ne pas fracasser la machine à café sur le crâne de ceux de tes collègues qui sont à deux ans de cette fameuse retraite et qui te disent la main sur le coeur « Non non, ce n’est pas un conflit de génération » et qui conseillent aux élèves de venir leur prêter main forte. Dans 30 ans, donc, tu te poseras dans ton canapé d’angle, et tu verras le même Sabatier que tu exècre déjà, installé dans ta télé par le président en personne, bienveillant envers les escrocs et les fraudeurs fiscaux te présenter ce Sardou que tu as déjà envie de tuer parce qu’il squatte déjà tous les prime time du samedi soir aux côtés de son complice Drucker, alors que tu sais bien, toi, que la vraie vie débute sur les notes du « Just like Heaven » de Cure, annonçant les Enfants du Rock, antichambre des soirées de mi-week-end que tu connaitras quelques années plus tard, quand tes parents te laisseront enfin ne plus passer ces soirs là sur le canapé collectif.

Ce soir là, si tu avais pas bien compris encore ce qui t’arrive, ou ce qui ne t’arrive pas, on mettra les petits plats dans les grands pour que tu touches du doigt le statu quo de ton pays, et de ta vie, pour peu que ta vie soit liée aux circonstances dans lesquelles elle se déroule. Tu y verras une émission telle qu’on peut la concevoir de nos jours, c’est à dire mensongère jusque dans le faux direct dans lequel elle fut enregistrée : tout ce qui est censé être « live » (la musique en somme) y est pré enregistré (tu l’as bien vue disparaître, le logo « en direct », chaque fois qu’il s’agissait pour la star d’aller pousser sa petite chansonnette devant un public casté et mené par le bout du nez par l’animation dont ils sont les figurants). Tu y verras l’expression de la conception actuelle de la femme (celle que l’homme peut tromper avec le sourire tout en affirmant qu’il prendrait assez mal que sa femme le trompe), tu y entendras même les deux meneurs de la soirée, le Sardou multimillionnaire (il l’annonce lui même fièrement en cours d’émission) et le Sabatier en pleine rédemption s’adonner au commentaire politique, après que le chanteur ait affirmé être l’ami du président, aveu que se gardera d’effectuer le présentateur, bien que tout le monde sache bien ce qu’il en est, et affirmer comme ça, mine de rien, en dehors de toute comptabilisation des temps de parole politique, que les français ont bien de la chance d’avoir un président si courageux, et que s’ils se rebellent, c’est parce que ça fait partie du folklore national, et parce qu’ils n’ont pas bien compris à quel point on leur veut du bien. On savourera, pour peu que l’écoeurement ne soit pas total, le moment où Sabatier prendra sur lui le courage d’ajouter que de toutes façons, l’Assemblée nationale et le Sénat sont élus, et que les décisions qu’ils prennent sont dès lors démocratiques et que de toutes façons c’est comme ça et pi c’est tout ! Pour quelles raisons le présentateur du Samedi soir se lance t-il dans une telle rhétorique au beau milieu de ton salon ? T’as beau être endormi par les antitussifs, t’as bien pigé que ce qui compte, c’est que la main mise de la petite clique sur le pays demeure, et que derrière la mise en scène tout droit tirée de ton enfance, il y a une mécanique de précision qui fait son boulot là, devant toi, à 4,50m de ton canapé. Au beau milieu de ce que tu vois comme ton repos du guerrier, Sabatier et Sardou débarquent après la bataille pour piétiner jovialement tes espoirs et t’annoncer que tu as perdu la guerre. Pas aujourd’hui : tu l’avais déjà perdue 30 ans plus tôt, sur le canapé familial.

Pleinement réveillé, et bien conscient que les médicaments ne sont pour rien dans le programme télé de ton samedi soir, tu auras alors pigé que nous sommes passés en phase de consolidation : les tenants et aboutissants des 50 dernières années sont là, fièrement installés sur ton écran, les mêmes qu’avant, mais 10 fois plus grands, et tu as consenti à l’invasion. Ils campent dans ton salon, te rappelant qu’ils sont toujours là et que tu peux toujours éteindre ta télé, peu leur importe : leur présence s’imposera toujours dans la majeure partie des esprits, y déversant encore les mêmes rêves vains, les mêmes perspectives torses, bouclées sur elles mêmes, en boucle, garantissant que dans 30 ans, une autre fièvre du samedi soir viendra cogner à la porte de l’esprit embrumé d’un futur enrhumé qui pourra saisir à quel point sa propre pathologie passagère n’est rien comparée aux symptômes constants du temps.

Partager cet article :

Peeping Tom

Par Youri Kane Catégorie : INTELLIGENT PORNO, MIND STORM 3 commentaires »20 octobre 2010

Comme tout tenancier de bar doit bien, de temps en temps, se demander ce que ses clients viennent chercher dans son rade, le tenancier de blog ne peut pas s’empêcher de jeter un coup d’oeil sur les raisons qui amènent ses lecteurs à venir le lire.

On en connait évidemment qui viennent juste pour trouver des bonnes raisons de s’énerver (on le remercie); on en connait aussi qui viennent dès qu’ils ne se donnent pas pour défi d’effectuer en un week-end des travaux universitaires qui demanderaient à un homme normalement constitué une année de travail (et on le remercie aussi); on en connait qui viennent quasiment à jour et heure fixe de lastfm pour venir jeter un coup d’oeil (et on le remercie aussi); on a repéré quelques anciens élèves, quelques auteurs d’autres blogs, quelques partenaires de pensée (et on remercie tout ce petit monde qui constitue la petite trentaine de visiteurs quotidien de ce bar suffisamment peu peuplé pour que chaque client puisse y avoir sa bouteille personnelle).

Mais en dehors des habitués, comment les autres atterrissent ils dans les parages ? En faisant des recherches sur Google.

Et là, on découvre avec un certain effroi que la plupart des visiteurs de ce blog sont en réalité des naufragés, et qu’ils ne doivent pas tellement y trouver ce qu’ils cherchaient. Ainsi, si une écrasante majorité ont surfé sur une requête simple, rédigées sous la forme « ubris » (que cherchaient ils ? Aucune idée ! Ils ne laissent pas de commentaire du genre « Ah parfait, je cherchais la définition de l’ubris, et je suis tombé sur un tract de la gauche unitaire, merci beaucoup ! »), en seconde position, on trouve une recherche bien plus précise, qui porte sur la transformation de Buck Angel, acteur transgenre de porno. Est ce que les autres recherches sont plus politiques, ou philosophiques ? Pas vraiment quand on se rend compte qu’un très vieil article qui évoque Arlette Chabot attire d’obscurs individus qui cherchent, une main sur la souris, l’autre dans le caleçon, les mots « Arlette Chabot + »petite tenue »" sur le net (oui oui, le monde est une merveille de diversité).

Bref, on le devine, le tag d’article parfait est celui qui tisse un filet apte à capturer des nageurs qui naviguent en eaux troubles, et si ces eaux manquent un peu de clarté, on le sait depuis que Renaud nous l’a appris, c’est que les poissons y baisent dedans. Bref, le sexe demeure la première raison d’être d’internet, et il est assez réjouissant de se dire que même les plus sérieuses pages sont en fait souvent visitées par des types qui sont en fait à la recherche d’un petit supplément d’âme dans leurs activités de remplissage de corps caverneux.

Dès lors, « letagparfait« , c’était le nom idéal pour un site qui, justement, se donnerait comme mission de s’intéresser sans être simplement complaisant, à cette frange un peu particulière du film qu’est le porno. J’ai bien une vague rubrique « intelligent porno » qui traine dans un coin des catégories, mais elle est pour le moins délaissée (j’ai quelques idées pour la remplir, à vrai dire, mais ce n’est pas ma priorité). Là, le blog d’Agnès Giard, les 400 culs, trouve son fucking buddy occasionnel, puisqu’une équipe de rédacteur s’attaque à cet embranchement un peu honteux du cinéma, celui qu’on met un peu à part dans les repas de mariages, le X. Pas seulement la vidéo, d’ailleurs, mais plutôt tout ce à quoi le sexe peut s’attacher, c’est à dire, en gros, tout.

D’ailleurs, à la réflexion, les présocratiques, s’ils n’avaient pas été un tout petit peu lobotomisés par une manière légèrement contraignante de pratiquer le sexe de manière finalement surtout pédagogique, auraient peut être eu l’idée, au moment de chercher ce qui pouvait constituer l’élément fondamental de la nature, le cinquième élément, qui ne serait ni l’eau, ni la terre, ni le feu, ni l’air, mais qui les constituerait tous, la quintessence de l’univers, d’identifier le sexe. Dans le conte pour enfants de Besson, tout le monde a d’ailleurs bien compris l’image subliminale des sortes de parpaings antiques qui ont des petites bites qui se dressent vers le ciel pour la jouissance cosmique, non ? Bref, si les physiciens de Millet avaient connu la règle 34 de l’internet ( « If it exists, there is porn of it. No Exceptions« , ce qu’Héraclite aurait traduit par « Rien de ce qui est n’est sans être accompagné de sa version sexuelle, sans exception »), alors l’histoire de la philosophie aurait été radicalement différente, et Socrate aurait pu se contenter de se laisser séduire par les jeunes gens alentours sans nécessairement avoir comme méthode de drague de faire mine de vouloir leur tirer les vers intelligibles du nez.

Mais revenons au tagparfait.

Au premier abord, c’est très agaçant, parce que c’est intelligemment fait, et qu’on aimerait bien avoir fait soi même les choses intelligemment faites. Le ton est complice, ça pense sans prendre de postures réfléchies, ça n’oublie pas ce dont ça parle, ça revient le plus souvent sur sa cinquième patte après avoir effectué des paraboles autour de l’obscur objet du désir. Ca ne se prive pas non plus de regarder droit dans les yeux du lecteur, aussi bien dans les meilleurs moments que dans les petites phases d’auto humiliation; comme dans les pornos, justement. C’est, en somme, contemporain, au sens où ça sait très bien ce qu’on peut chercher dans ce genre de production, et dès lors, ça se permet de voir, à travers les expériences évoquées, comment le spectateur, c’est à dire, nous tous, peut être envisagé globalement à partir de ses pratiques intimes. Et c’est finalement bel et bien d’anthropologie qu’il s’agit, puisqu’on y découvre l’homme tel qu’il ne se connaît pas officiellement lui-même, un peu comme si on se mettait à écrire un guide du routard de sa propre libido à l’écart des circuits touristiques déjà mille fois parcourus.

Comme porte d’entrée, je conseillerais assez volontiers les articles écrits par l’auteur Gonzo, c’est toujours bien vu et il y a quasiment une idée rédactionnelle par phrase. Du coup, l’écriture est particulièrement adaptée à son objet, laissant de côté toutes les scènes d’exposition (en gros, c’est l’inverse de ce qui se passe ici, où on ne coupe rien, si vous en avez marre de ce style, je vous conseille d’aller faire une cure d’écriture qui va à l’essentiel sur letagparfait), toutes les transitions, pour aller directement à l’os qu’on a envie de ronger, l’expérience elle-même. Alors, évidemment, puisqu’il s’agit de sexe, on pourrait craindre que ça soit rapidement vulgaire, mais l’écrit sauve tout : même allant à l’essentiel, et même attentif à la manière dont le sexe est vécu, il s’agit de parler du cul, de le mettre en mot, et donc de s’élever au dessus de la chose. Pour autant, ça ne fait pas de chichis, ça ne se perd pas en métaphores, mais ça parle. Et depuis Platon et son Banquet, on sait que c’est dans la parole que réside le véritable érotisme et l’envol, aussi bien de la chair, quel que soit son calibre, que de l’âme (qui n’a pas de taille, ce qui lui évite de devoir être à tout prix TTBM pour atteindre le septième ciel; bonne nouvelle dès lors, tout le monde a sa chance !). Le tagparfait, qui établit patiemment une cartographie des pratiques solitaires, est alors un moment dialectique du transport amoureux.

Et si on devait fournir une preuve du caractère finalement spirituel de l’entreprise lancée par ces explorateurs du runing tag, c’est que la page « à propos » de leur site dit la chose suivante : « Un tag parfait, les quinze minutes de recherche avant ta petite mort. » La petite mort d’un côté, la pensée comme apprentissage de la mort de l’autre. On est toujours dans les passages, dans les coins sombres juste illuminés à la faible lueur du désir.

« Tu ne seras plus seul« , ce sont les derniers mots de cette présentation. On a l’impression de deviner enfin qui est ce « on » qui vient libérer le prisonnier décrit par Platon au fond de sa caverne.

On n’a plus qu’à se laisser prendre par la main, et plus si affinités.

Illustration tirée du travail de Bronwen Hyde, qu’on peut retrouver ici : http://www.bronwenhyde.com

Partager cet article :

Running up that hill

Par Youri Kane Catégorie : 24 FPS, 25 FPS, AUDIO, CINEMATOGRAF, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM, Scopitones, SCREENS 2 commentaires »28 septembre 2010

« Si seulement je pouvais, je passerais un contrat avec Dieu, et j’obtiendrais de lui qu’il échange nos places ».

Dans les exercices de croisement qu’on rencontre de temps en temps sur le net, c’est le deal que semblent avoir passé ensemble morceaux de musique, paroles, extraits de films quand on a le sentiment qu’ils étaient faits pour endosser le sens des uns par la forme des autres comme si, bien que suivant des lignes de création divergentes, ils étaient en fait soutenus par des ondes porteuses communes.

Ainsi, il y a quelques jours, je tombais sur une mise en image d’un titre de CFCF, You hear colours, dont les sonorités évoluent peu à peu vers ce qui pour mes oreilles évoque le Running up that hill de Kate Bush. On sait la puissance esthétique que peuvent avoir les rencontres entre la musique et les scènes extraites de films, lorsque les entremetteurs savent s’y prendre. En l’occurrence, c’était la Solitude du coureur de fond, de Tony Richardson qui servait de support sur lequel venaient se poser les lignes électroniques de CFCF. Je ne sais si les informations ont circulé selon les mêmes schémas à travers les synapses de celui qui est à l’origine de cette association d’idées, et à travers les miennes, mais il se trouve que lorsque j’avais vu ces scènes de course à travers les collines, j’avais en tête le titre de Kate Bush, par pure association du titre et de l’image. Ce n’est pas, d’ailleurs, qu’il y ait une quelconque méthode de lecture de ces partenariats, mais plutôt que les mashups entre musique et films jouent en fait sur tous les tableaux, et donc, aussi, sur les titres. Effacer les collines en courant au travers, trébucher dans les pentes feuillues de l’automne. Tirer tout droit à travers les obstacles, fuir on ne sait quoi vers on ne sait pas davantage quoi, ne voir que ce point de fuite vers quoi on est tendu, ne rien considérer d’autre, parce que la course ne peut pas être partagée; on court. Seul.

Ce sont les mots de la chanson de Kate Bush, ce qui rendrait tentante l’idée d’un Dieu permettant l’échange des places afin de rompre avec la solitude de celui qui court à travers la vie. Ce sont les images de Richardson, l’isolement de celui qui, inquiet, ne se pose jamais en sédentaire.

Ce sont aussi les mots de Jean-Louis Bory à propos du film de Richardson :

« Le beau titre. Comme tous les beaux titres, il satisfait d’abord à son harmonie propre. Satisfaction qui relève du « charme » poétique. Puis viennent les interprétations. Elles sont au moins deux comme pour toute poésie. Au premier degré nous demeurons sur le plan des apparences, de la réalité pure et simple : il s’agit bien d’un coureur de fond qui, tout le long de sa course épuisante, se trouve seul, livré à ses seules ressources physiques et morales. […] Au deuxième degré, sur le plan du symbole : tout au long de sa vie, assimilée à une épreuve sportive, tout homme est ce coureur solitaire, surtout quand il a choisi la révolte. Tout le film de Richardson se bâtit sur l’étroit enlacement de deux suites de scènes en accord avec cette double interprétation ;[…] La réussite de ce film tient beaucoup à l’étonnante présence de Tom Courtenay. D’un physique plutôt ingrat — qui évoque l’oiseau tombé du nid, le petit animal frileux — il joue avec une étonnante variété. […] Excellente bande sonore où la musique, loin de faire double emploi avec l’image, joue en contraste grinçant (les cantiques sur une des images de passage à tabac) ou indique le sentiment suggéré par le mouvement de la caméra (jazz, par exemple, pour souligner la joie ou le burlesque) ; habilité du montage greffant l’une sur l’autre les deux suites d’images d’une façon dépouillée arbitraire. […] Mais la caméra travaille à suggérer par son mouvement les mouvements sur lesquels l’histoire se déroule. […] Elle s’efforce, court, souffle, halète, s’éblouit en accord avec Smith, ou s’immobilise (plan général) pour mieux s’étendre sur les paysages lorsque les quatre jeunes chiens, au bord de la mer, gesticulent à la limite de l’horizon ou que le coureur s’élance dans la vaste fraîcheur de l’aube. »
Jean-Louis Bory – Des yeux pour voir. (Je précise que le texte de Bory est ici cité tel qu’on le trouve sur la page Wikipédia du film, je vous le proposerai en intégralité sous peu).

Voici ce montage, tel que je l’ai trouvé complètement par hasard sur la page Viméo d’un certain Tommy Boy, dont les autres propositions sont tout autant intéressantes :

CFCF – You Hear Colours from tommy boy on Vimeo.

On conseillera, aussi, l’album de CFCF, Continent, qui parvient souvent, comme ce You hear colours, à rappeler quelque chose sans jamais constituer une simple, ni pâle copie; et parmi les choses qui nous rappellent un peu trop les années 80, celle-ci a l’avantage de ne pas provoquer la nausée, ce qui constitue déjà un exploit.

Partager cet article :

Bourreau de travail

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", 25 FPS, MIND STORM, PROPAGANDA, PROTEIFORM, SCREENS, SERIAL PORT Laisser un commentaire »26 septembre 2010

Bonne nouvelle pour ceux qui aiment leur métier :

Ils pourront s’y consacrer un peu plus longtemps que prévu.

On devrait s’en réjouir, puisque le travail rend libre, le travail rend égal, le travail est ce que nos patrons (fussent-ils l’Etat en « personne ») nous offrent, le travail humanise, il est la vertu par excellence, l’accomplissement ultime au delà duquel on ne peut qu’aspirer à disparaître. Accessoirement, et même si ces temps ci on demeure prudent sur les citations de Nietzsche, il est la meilleure des polices.

On plaindra dès lors tous ceux qui toujours plus nombreux ne seront pas invités à s’humaniser dans l’emploi, mais on les remerciera de contribuer à rendre la force de travail toujours moins onéreuse, le postulant au titre d’humanité se sentant plus ou moins obligé d’accepter les « offres » qui lui sont faites. Après tout, si on lui donne du travail, il ne va pas demander en plus à être payé pour cela.

Néanmoins, il est possible que dans les temps qui viennent, certains aient un peu moins le coeur à l’ouvrage, dès lors qu’ils voient le point de fuite de la fin du travail filer, toutes voiles du financement des pensions dehors, vers un horizon moins perceptible, moins accessible, plus hypothétique. Et si au mieux on assure la retraite des électeurs fondamentaux de nos actuels dirigeants (les plus anciens d’entre nous, qui sont aussi les plus nombreux), pour les autres, on peut craindre qu’on ne se retire pas, qu’on demeure sur le marché du travail, comme les fruits gâtés qu’on brade en fin de matinée, et que les plus malins glaneront discrètement profitant de leur abandon pour en sucer quelques graines, quelque pulpe; c’est avec les vieux légumes qu’on fait de bonnes vieilles soupes. On peut toujours aller défiler pour la retraite à 60 ans, on perdra. On peut toujours bloquer tout, ça ne fera qu’amplifier ce que les organisateurs du moment pourront alors avec raison présenter comme une victoire. Mais ceux qui nous y poussent ne prennent pas beaucoup de risques : ils sont en fin de carrière, ils sont bien payés, ils sont moins usés en fin de carrière que nous ne le serons dans nos carrières sans fin. Y compris dans la lutte, les dindons de la force ouvrière sont les plus pauvres, et dans mon entourage, ça ne gène pas des agrégés cumulant des heures sup’ (ce qui leur fait toujours moins d’heures à faire qu’un certifié) inquiets de voir leur retraite prochaine calculée sur un salaire pour le moment gelé, comparer la situation à celle des mineurs face à Thatcher, demander aux jeunes collègues de sacrifier des jours de salaire pour sauver leurs fesses déjà posées sur les fauteuils d’avions en partance pour des destinations exotiques où la notion même de retraite n’exoste pas, là où quand on est trop usé pour aller travailler, on vient finir sa vie chez ses enfants.

Il va donc falloir se trouver de solides fictions pour demeurer apte à se laisser tirer du lit par les deux réveils successifs qu’on a posés, le premier sur le chevet, le second à l’autre bout de la chambre, en sécurité contre les cas de réendormissement réflexe, main qui se pose parfois une microseconde avant que la sonnerie retentisse, mouvement somnambule déclenché par la troisième horloge, la plus sournoise, planquée comme un détonateur tout au fond du cerveau, c’est elle qui lance le compte à rebours, 3 – 2 – 1 – 0,0000000001, main qui bloque la sonnerie du réveil pile poil au moment où elle allait faire gueuler TSF Jazz à travers le lit (oui, il y a un truc mal prévu avec les radio réveil : on ne peut pas choisir une station pour l’endormissement et une autre pour le réveil : qui s’endort sur Richard Beirach devra confier son réveil à Al Jareau ou Eric Truffaz, la station vouée aux notes bleues diffusant rarement le dernier Iron Maiden sur le coup de 4h du mat’). On devine bien que plus les années passeront, et plus ne dormir que quatre heures par nuit devra davantage relever de l’insomnie que de l’impatience à se mettre avant l’aube au bureau pour avancer le travail. Et encore, on se satisfera, sans doute de plus en plus, de travailler pour la collectivité, et ne pas voir l’effort produit mis au service d’intérêts privés qui ne semblent désormais capables d’évaluer l’activité que sur le critère d’une profitabilité maximale. Pour les autres, il faudra simplement se faire à l’idée que, Sisyphes nécessairement consentants, les mêmes qui leur demandent de travailler quelques années de plus sont aussi ceux qui les licencient pour ne pas avoir quelques années de moins. Prenons cette habitude : il faut imaginer le travailleur heureux. Prenons aussi celle-ci : il faut imaginer l’oisif malheureux.

Alors, pour donner une piste à ceux qui souhaitent réenchanter leur travail afin de répondre positivement à cette question que je conseille à tout le monde de scotcher sur la glace de la salle de bains, « Veux tu vraiment vivre cette journée ?« , question à laquelle il est plus honnête de répondre positivement avec autour de soi les rasoirs, les médocs, le sèche-cheveux à balancer dans l’eau du bain, plutôt que dans l’ascenseur qui mène du hall d’accueil à l’open-space, voici une initiative de réenchantement qui me semble idéalement calibrée pour laisser la porte ouverte à un éventuel acte de soulèvement contre la routine :

Ces dernières semaines, dans le cadre du lancement de la saison 5 de la série Dexter, les bouchers du Portugal et de Turquie ont pu participer à une campagne de promotion originale. Si en Turquie, l’amusement demeurait bon enfant, les bouchers se contentant de porter des tabliers badgés du nom du boucher humain de Bay Harbor, donnant l’occasion d’une vision un peu inquiétante tout de même, les armes de Dexter étant grosso modo les mêmes que celles des vendeurs de viandes, au Portugal, en revanche, le concept a été poussé un peu plus loin, les boucheries acceptant de déposer dans leurs vitrines et leur étalages des membres humains (faux, le précise t-on (en même temps, qui irait vérifier ?)?) portant des étiquettes de prix, comme n’importe quel autre morceau mis à la vente.

L’idée suit les campagnes lancées aux Etats-Unis, davantage concentrées sur les lieux où le sang peut couler à flots, les fontaines, et les chasses d’eau publiques.

Rassurons nous donc : il y a au moins deux catégories de personnes qui attendent impatiemment de devoir se lever pour aller bosser : les bouchers qui voient leur métier subitement prendre une nouvelle envergure, et un analyste sanguin de la Miami Metro Police Department, qui ne compte pas ses heures mises au service de la justice, puisqu’il cumule deux emplois, dont le second n’est pas rémunéré. Ce dimanche, sur les écrans américains (et dès demain, on n’en doute pas, si les sous-titreurs travaillent vite), Dexter reprend du service, et on ne doute pas que ce soit dans l’enthousiasme, malgré le caractère un peu sombre (c’est peu dire…) de la clôture de la saison 4. Pour tous les autres, qui ont décidément du mal à trouver une quelconque motivation pour se rendre au boulot, et qui ont peur d’y mourir d’une manière que Camus désignerait comme absurde, croiser le chemin de cet homme heureux au boulot peut constituer une alternative.

NB : si jamais vous décidiez de régler le problème par vous-mêmes, sachez que la promotion de la série propose aussi un cellophane semblable à celui qu’utilise Dexter pour ne pas laisser de traces des disparitions dont il est l’auteur. Faut-il préciser que cet équipement n’est utile qu’à la condition de penser à une manière plus « politique » de traiter la question des retraites, et nécessite de se retrousser les manches pour un job en heures nocturnes qui juridiquement relève nécessairement du bénévolat ?…

Partager cet article :

Sweet Black Angel

Par Youri Kane Catégorie : "CE QUI SE PASSE", AUDIO, CHOSES VUES, Il voit le mal partout, MIND STORM, POP MUSIC, Scopitones, SCREENS 3 commentaires »23 juillet 2010

Ajoutons au précédent article cet extrait vidéo d’une émission diffusée sur Arte, consacrée aux Black Panthers, ce mouvement avec lequel Angela Davis combattit les oppressions dont les minorités pouvaient souffrir dans les années 70 aux Etats Unis.

Evidemment, le propos est bien éloigné de la tiédeur des propos de Yannick Noah, et l’action des panthères noires, tout comme leurs intentions, ne ressemblaient pas exactement à un programme de retraite de jeunes communiants (l’Angela revue et corrigée par Noah pourrait tout à fait animer un groupe de catéchèse, et sa chanson pourrait tout à fait clore l’office dominical, pour peu que le curé local soit branché « renouveau charismatique »). Aseptiser les révolutionnaires est une activité dans laquelle le marché excelle. Il aurait tort de se priver : c’est rentable (les révolutionnaires sont généralement photogéniques, prennent souvent des poses sexy, font preuve d’une vitalité séduisante) et politiquement payant (en les intégrant au circuit des marchandises, on leur fait perdre leur virginité commerciale, et on les lie au monde qu’ils tentaient de renverser, pour en faire un pilier supplémentaire.

Nulle surprise, dès lors, dans l’hommage dont Noah est l’auteur.

Voici dont cet extrait vidéo :

Et en bonus, le site sur lequel j’ai croisé ce documentaire rappelle opportunément que les Rolling Stones eurent le grand avantage de soutenir Angela Davis en 1972, alors qu’elle était confrontée à des accusations de meurtre, face à une justice américaine dont elle avait tout à craindre. La chanson s’appelle Sweet Black Angel, titre parfois diminué en Black Angel.

A un moment, Jagger demande « Would ya take her place ? » et cyniquement Noah le fait. Plus loin, nouvelle question « Ain’t someone gona free her ? » et opportunément, Noah en fait une esclave de la marchandise, exactement ce contre quoi elle se bat.

Mais il n’est pas tout à fait anodin que le peuple qui a mis ce président ci à sa tête ait comme personnalité préférée un traitre.

Partager cet article :

Copyright © 2012 Ubris | Créé avec Wordpress 3.0.4 - Thème par miloIIIIVII | Connexion