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Birth of a Na(rra)tion

 

Comment ne pas penser à Rivette quand, non content de détourner l’expression « devoir de mémoire » dans les cours de récréation et les salles de classe, on se permet en plus, histoire d’édifier tout le monde, y compris ceux qui ne se sentent plus concernés par l’institution scolaire, on diffuse sur les petits écrans un joli petit film illustrant la fameuse lettre que Guy Moquet écrivit à sa famille avant d’être fusillé ?

L’objet de la commémoration pose déjà question : tout a été dit sur cette lettre, en particulier le fait qu’elle, en revanche, ne dit pas tout. Elle ne dit pas le communisme (surtout quand la note de service encadrant la lecture de la lettre aux élèves porte pour titre « 22 Octobre : Commémoration du souvenir de Guy Moquet et de ses 26 compagnons fusillés », « compagnons » que Guy Moquet appelait, lui, « camarades », mais sans doute ce détail de l’histoire a t-il semblé jurer un peu dans la petite histoire que le gouvernement souhaitait raconter ce jour là, sans doute les conseillers en communication ont ils trouvé ce vocabulaire trop « clivant », ce qui permet toujours, quand il s’agit de générer de l’esprit national, de réécrire l’histoire). Elle ne dit pas l’Histoire, elle ne dit que l’histoire, avec tout ce qu’elle comprend de fatalité apparente, ou d’aveuglement (c’est selon les superstitions de chacun), elle ne dit que le sentiment du moment, ce sur quoi on aimerait bien, maintenant, fonder ce qu’on appelera désormais le sentiment (et non plus pensée) politique. Précisons cependant qu’il ne s’agit pas de dévaloriser cette lettre, qui a, bien sûr, toute sa valeur en tant que lettre adressée à sa famille par un fils qui va mourir dans le courage. Mais l’épisode montre à quel point un témoignage historique peut être dénaturé dès lors qu’il sert des intérêts politiques dont on sent qu’ils sont tout autant politiciens que véritablement politiques (puisque, on l’aura peut être compris, vouloir réunir ainsi, artificiellement, tout le monde sous le même drapeau, vouloir se placer ainsi spectaculairement au dessus des clivages des partis en utilisant un symbole censé être trans-idéologique (alors qu’il était lui même très fortement engagé dans un courant idéologique qui n’a rien, mais vraiment rien, à voir avec l’allégresse capitalistique), voilà par excellence un acte politicien qui ne peut que se grimer en geste politique (et sans doute n’en a t-on pas fini de décliner ce thème là).

Mais la forme de la commémoration, elle, signe en quelque sorte les intentions, même si la méconnaissance des images et des enjeux qu’elles recouvrent fait que le message doit passer, pour ainsi dire, comme une lettre à la poste, dans la plupart des cas. Que nous sert-on ce soir à la télé ? Il est probable que le spectateur lambda a du croire un instant voir la bande annonce des Choristes 2, l’image du désormais moins petit Jean Baptiste Maunier ayant sans doute ici pour but de fédérer tous ceux qui ont vu dans les Choristes 1 une sorte d’esprit national distilé dans une marmite familloïde, moraloïde, franchouilloïde, finalement. On voit d’ici les réunions des équipes communicantes sur le casting : Raphael ? hmmmm…. bonne idée, mais qui se souvient de lui ? Julien Doré ? (les têtes ne savent pas trop dans quelle direction dodeliner : horizontale ? verticale ? Surtout se souvenir : ne pas SE faire plaisir, mais partir du sentiment ambiant pour le travailler au corps). Le consensus a du rapidement se faire autour de Jean Baptiste Maunier, qui allait en quelques minutes drainer chez les télespectateurs une masse suffisante de good vibes, s’arc boutant sur les litres d’hormones lénifiantes déversées lors de la rencontre avec le film de Jugnot. Autant dire que là, les communicants peuvent se satisfaire que le grand public n’ait sans doute jamais vu un film de Bresson, et encore moins lu un quelconque texte de lui, parce qu’il saurait, alors, que l’usage des comédiens pour ce qu’ils sont, ou pour les rôles qu’ils ont déjà endossés, est précisément un artifice qui ne peut que pervertir la forme cinématographique. La rupture de ce principe n’est sans doute pas très grave quand on tourne Taxi 5, mais quand il s’agit de mettre en images l’exécution de Guy Moquet, la question peut se poser, tout de même.
Mais la mise en image elle même, au delà du choix du casting, pose à son tour question. Evidemment, s’il s’agissait de se demander si la mise en scène, les cadrages, la lumière, sont efficaces, alors nous n’avons aucun motif de débat : le très court metrage fonctionne. Mais une fois de plus, le principe même de l’efficacité vient contredire toutes les belles intentions qui avaient été prétexte à toute cette mise en scène. Et c’est pour cette raison qu’il faudrait, maintenant, se souvenir de Rivette. Une petite leçon d’histoire du cinéma s’impose ici (enfin, je crois qu’une petite leçon d’histoire du cinéma s’impose, de manière générale…). En Juin 1961, dans le numéro 120 des Cahiers du cinéma, paraissait un article de Rivette intitulé « De l’abjection« . L’auteur s’y attaquait à un film tourné par le réalisateur italien Pontecorvo, portant le titre de « Kapo« . La critique sera tellement « parlante », que le film lui même est devenu une sorte de paradigme à l’envers : l’image de ce que la décence réclamerait de ne pas faire, quand il s’agit de mettre en image des épisodes particulièrement graves de l’histoire. Car là se situe tout le problème posé par le film de Pontecorvo : au moment crucial où l’héroïne se jette sur les barbelés du camp ce concentration dans lequel elle est emprisonnée, le réalisateur cède à la tentation d’esthétiser la scène en effectuant un travelling dont le terme est l’héroîne, cadrée les bras en croix, electrocutée sur les barbelés auxquels elle reste attachée. Rivette aura des mots violents pour décrire ce genre de mise en scène : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris« . Impossible, en voyant le clip tourné pour illustrer la séance de lecture nationale, de ne pas penser à ces quelques lignes. Impossible, évidemment, de ne pas penser par ricochet, à Serge Daney, qui reprenait les mots de Rivette et construisait finalement son propre regard sur ce premier commandement : l’interdit de la pornographie, celle qu’il désigne dans son « travelling de Kapo » : « C’est l’autre pornographie – celle, « artistique », de Kapo, comme plus tard celle du « portier de nuit » et autres produits « rétro » des années soixante-dix – qui toujours me révolterait. A l’esthétisation consensuelle de l’après-coup, je préfèrerais le retour obstiné des non-images de Nuit et Brouillard, voire le déferlement pulsionnel d’un quelconque Louve chez les S.S. que je ne verrais pas. Ces films là avaient au moins l’honnêteté de prendre acte d’une même impossibilité de raconter, d’un même cran d’arrêt dans le déroulé de l’Histoire, quand le récit se fige ou s’emballe à vide. »

Jugé à l’aune de cette culture là (culture dont on pourrait imaginer que l’école en soit, déjà, le transmetteur), le clip sur Guy Moquet, ainsi que la campagne qui l’accompagne, apparaissent dénués de ce que Bernard Stiegler appelerait la « vergogne ». Dans un article de Juin 2005 du monde diplomatique, (Contre la concurence, l’émulation), Stiegler rappelait en quoi la vergogne (l’aidos des grecs) relevait de la pudeur, mais aussi de l’honneur, et il précisait que le manque de vergogne, « c’est ce qui, au nom de l’efficacité, rabat toujours au niveau inférieur. C’est ce qui nivelle par le bas, aussi bien les programmes de télévision – comme l’énonça sans vergogne M. Patrick Le Lay, président directeur général de la chaine privée TF1 – que les législations sociales. ». C’est à cette même vergogne que Rivette appelait en 1961 : « Il est des choses qui doivent être abordées dans la crainte et le tremblement; la mort en est une, sans doute; et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse, ne pas se sentir un imposteur ? » Ainsi, derrière une telle entreprise de communication, une telle mise en scène (et on retiendra, techniquement, le moment « parlant » du clip, où on voit la main de Guy Moquet, filmée en contre plongée le long du poteau d’éxécution, filmée en focale courte (c’est la mode, ça rajoute du relief, c’est censé produire un effet de réalité, ça permet de s’y croire, alors que, précisément, la caméra nous introduit de nouveau là où on ne saurait être, trop près (et trop près, c’est ce qui caractérise justement l’absence de respect (et parfois, peut être l’essentiel se dit il dans les parenthèses))), lâchant au ralenti la lettre chiffonée qui nous parvient aujourd’hui (ce qui indique d’ailleurs que c’est moins de l’Histoire de la France qu’il s’agit ici que de l’histoire de la lettre, dont le président Sarkozy fait évidemment partie)), une telle mise en scène, donc, avoue d’elle même son irrespect pour ce qu’elle met impudiquement en avant, car on le disait plus haut : ce qui caractérise cette lettre, c’est la pudeur, l’honneur discret, le souci d’accomplir son devoir sans nuire aux autres, en particulier aux plus proches. Le dispositif technique mis en oeuvre autour de cette lettre est la trahison permanente non seulement de ce qu’elle est, mais aussi des valeurs qu’elle tentait de respecter, à sa mesure.

Voyons le bon côté des choses : nous avons là notre programme politique, pour les années qui viennent. Irrespect, impudeur, mensonge. Mais ce qui semble constituer l’arme première d’une telle entreprise, c’est finalement l’inculture. On le verifiera dans un futur proche, quand il s’agira de remettre en question les programmes scolaires. On peut parier pour un retour aux fondamentaux : savoir lire les histoires, savoir les répéter, savoir compter ses sous. En somme être capable d’écouter une lettre sentimentale, de regarder un clip, croire qu’on a saisi ce que c’est que la France et se croire légitimement français. A l’avenir, moins on en pensera, moins on aura de recul, et plus on sera apte à accueillir les nouvelles histoires comme images fiables et édifiantes de l’Histoire. Et plus on pourra croire que si c’est ainsi que le passé fut écrit, c’est que l’avenir peut lui même être conçu et préparé selon les mêmes méthodes. Et c’est ainsi que la fiction, dans ce qu’elle peut avoir de plus divertissant et de moins élevé, pourra devenir la version la plus officielle (ça m’évite d’écrire ici le mot « juste ») de la réalité.

Lectures associées :

Serge Daney : Persévérance (c’est ici qu’on trouvera ce texte sur le travelling de Kapo, que j’utiliserai volontiers comme support le 22 Octobre 2008 si jamais j’ai des élèves en charge ce jour là); POL 1994
Christian Salmon : Storytteling; La découverte 2007 (nous y reviendrons)
http://www.monde-diplomatique.fr/2005/06/STIEGLER/12486
Pierre-Louis Basse : Guy Moquet au Fouquet’s; édition des équateurs, 2007

2 Replies to “Birth of a Na(rra)tion”

  1. La meilleure réponse qu’on peut fait à cette nouvelle Sarkonazerie, ce sont peut-être les vers d’Aragon :

    « Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
    Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
    Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
    Vous vous étiez servis simplement de vos armes
    La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans »

    Pour les otages de Chateaubriant comme pour les fusillés de l’Affiche rouge, le devoir de mémoire s’impose, mais comme l’écrit très bien le jkrsb, l’esthétisation est hors de propos. Pour autant, puisqu’il fait référence à Bresson (et j’ai la faiblesse de croire que je ne suis peut-être pas pour rien dans sa connaissance du maître), je me souviens quand même de ces images magnifiques d' »Un condamné à mort s’est échappé » où certes l’acteur sert le cinématographe, mais où aussi le réalisateur n’hésite pas à esthétiser l’attente et l’angoisse.

    Et en ces tristes temps d’identité nationale, on me permettra aussi de citer ces autres vers d’Aragon :

    « Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
    Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
    L’affiche qui semblait une tache de sang
    Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
    Y cherchait un effet de peur sur les passants

    Nul ne semblait vous voir Français de préférence
    Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
    Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
    Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE »

    S’il en est bien un qui ne risque pas de mourir pour la France, c’est bien Sarkonaze : il préférera et de loin faire crever la gueuse !

  2. Dernière Lettre de Missak Manouchian

    Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

    Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.
    Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

    Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense.

    Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous… J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.

    Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

    Manouchian Michel.

    P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M. M.

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