Archives pour la catégorie HYBRID

Merleau-Ponty sur le dancefloor

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", 25 FPS, HYBRID, MIND STORM, SCREENS, Scopitones Laisser un commentaire »16 juin 2010

Entre deux nuages de cendres nous parviennent d’Islande des échos, des voix, qui témoignent que si règne là comme ailleurs l’inquiétude économique, une chose est certaine cependant : une âme demeure, qui ne semble pas être à vendre, et elle s’exprime à travers des chants qui parviennent à être singuliers sans être folkloriques. C’est d’ailleurs sans doute là un signe distinctif des cultures encore vivantes : elles n’ont pas besoin d’enfermer leurs particularisme dans le chloroforme; elles laissent faire et les germes poussent d’eux mêmes.

FM Belfast, c’est un peu ça. Originaire de Reykjavik, ce groupe produit une musique électronique, mais incarnée, vivante, respirant fort, sans doute pour mieux combattre les effets du froid, énergique et légèrement nostalgique; pop, en somme.

Musicalement, comme on dit, ça se laisse écouter. Mais le groupe devient plus intéressant quand il s’associe au duo de Daniels (Daniel Scheinert et Dan Kwan), pour produire un clip tout en jeux de mouvements sur le titre Underwear. Que ce titre n’éveille pas dans le lecteur lubrique qui sommeille en tout lecteur des pulsions qui penseraient s’assouvir dans ces quelques minutes de vidéo : d’assouvissement de ce genre il n’y a point dans ce clip, même si la fin en justifie le titre. Il s’agit plutôt d’un travail sur les mouvements relatifs des corps et des regards portés sur eux, le point de vue étant sans cesse posé quelque part, on ne saurait trop dire où, entre le point de vue objectif sur des êtres qui dansent et l’accompagnement de ces corps en mouvement selon leurs propres trajectoires. Ce travail prend toute sa consistance lorsqu’une période d’accalmie permet à l’une des danseuses de regarder son propre mouvement dans le miroir, mais décalé, insaisissable mais pas tout à fait circonscrit au seul instant présent.

On pense à Merleau-Ponty, parce que ces danseurs semblent faire, au sens où lui en parle, l’expérience de la chair. On y pense aussi parce qu’adoptant, par l’intermédiaire des réalisateurs, ce point de vue flottant, on ne voit pas ces danseurs comme des objets, mais plutôt comme des projections de nos mouvements internes, à moins qu’ils ne projettent sur nous leur propre énergie motrice. Si la chair est ce qui de moi déborde du corps sensible pour éclabousser, repeindre le monde, mais si c’est aussi ce qui en moi est touché par le monde, alors il n’y a pas de regard porté sur ces danseurs, mais une participation incarnée à leur propre mouvement. On pense aussi à Rousseau et à sa manière de concevoir l’art débarrassé de toute représentation pour devenir une présence pure. On pense à David Delachapelle filmant le krump dans Rise. On pense enfin à l’art brut, dans la manière qu’ont ces artistes de ne même pas glisser entre eux et le monde l’épaisseur de l’art, dont ils n’ont que faire, parvenant ainsi sans même le chercher à devenir pures projections, et écrans sur lesquels projeter.

Mekamorphism

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, AUDIO, HYBRID, MECA, PROTEIFORM, SCREENS, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »5 mars 2010

Ceux qui s’intéressent un peu à ce que les ordinateurs et les tables de mixage sont capables de produire, en terme d’ambiance, de texture, d’architectures sonores, car c’est ainsi que la musique se compose maintenant, ceux qui, donc, aiment laisser trainer leurs oreilles auprès de sons structurés de telle sorte qu’elles se mettent à vibrer selon des vibrations qui leur sont encore inconnues, créant des schémas neuronaux insoupçonnés dans les méandres les plus profonds de leur cortex, ont déjà croisé, et sans doute même à plusieurs reprises, Amon Tobin.

Sur des racines qui puisaient tout d’abord dans ses origines brésiliennes sa musique a peu à peu acquis ce qui constitue aujourd’hui sa substance, et qui semble se présenter, curieusement, comme une réminiscence d’une musique pour nous encore seulement possible, comme si elle n’était pas encore réalisée, et qu’elle était un écho de notre futur, une musique à-venir.

Pas d’étonnement dès lors à voir Amon Tobin multiplier les collaborations, aussi bien musicales que visuelles, et on trouvera assez logique qu’on lui demande de composer la bande originale de Splinter Cell 3 - Chaos Theory, les sons qu’il met en oeuvre recouvrant comme d’une couche de texture supplémentaire mappant l’univers de Sam Fisher.

Mais la collaboration qui nous intéresse ici, c’est celle qui fait se tendre la musique très organique d’Amon Tobin a celle, plus coulée, plus traditionnelle sans doute, mais tout autant cinématographique de Bonobo, alias Simon Green. Franchement, l’association ne me serait pas venue à l’esprit, mais maintenant qu’elle crée ses tensions entre les deux pôles de mon casque Sony, ça forme comme une évidence, comme l’endroit et l’envers d’un corps, comme le visage et les organes, comme un corps sans organes (qui n’est pas un corps dont on aurait retiré les organes, mais plutôt un corps qui n’est plus divisé selon une cartographie organisationnelle, mais qui est vécu comme des vagues d’intensités, comme des variations de pressions, des ondes parcourant l’organisme tout entier, pris comme un tout. Tobin et Bonobo, c’est l’esprit qui se retrouve avec une paire de hanches, des jambes, une colonne vertébrale, des bras, une nuque, et qui se met à danser.

Je ne sais pas si ça se sent à ce point là, mais comme par hasard, quand un graphiste hongrois, nommé Zoltán Lányi a voulu jeter son dévolu sur un titre afin de le mettre en images, c’est ce titre qu’il a choisi, et le résultat visuel est une sorte de mix entre la Genèse cybernétique telle que Chris Cunningham la met en scène pour Bjork dans All is full of Love (pour la délicatesse des mouvements mécaniques, pour la précision d’horlogerie des corps, pour la puissance amoureuse des machines), les agencements de corps de Matthew Barney (je n’ai pas pris le temps de me refaire tous les Cremasters avant d’écrire ce post, mais faites le, vous, et vous tomberez sur ces moments fascinants où on passe des heures à contempler des agencements; et là aussi, ça convoquerait bien volontiers Deleuze. Et Bergson aussi, mais je ne m’étend pas là dessus (oui je me défile un peu là, mais je reviendrai bientôt sur Bergson), et les fulgurances de Flex, du même Cunningham. En même temps, si on voulait être plus prosaïque dans les références, on pourrait dire qu’on se trouve là comme dans le jardin d’Eden des Autobots, avant la chute sur Cybertron. Et si on nous disait qu’il s’agit là de la création de la vie par quelque entité supérieure, analogue aux réplicateurs de Stargate, mais dans une version pacifiée et motivée par le seul élan de la contemplation.

C’est organique et mécanique tout à la fois, c’est la vision inversée de l’idée terminale de Bergson : l’univers pensé comme une machine à faire des dieux. Et c’est normal, puisque dans ce  I’ll have the waldorf salad d’Amon Tobin et Bonobo, mis en scène par Zoltán Lányi, tout n’est que commencement :

 

Midlife Crisis

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, D'AUTRES MONDES, HYBRID, LES AFFAIRES CLASSEES DE L'INSPECTEUR HARRY, MIND STORM, SCREENS, SERIAL PORT Laisser un commentaire »8 novembre 2009

C’est la crise en séries.

Bien, je me suis sorti de la première phrase en faisant en sorte qu’on ne puisse pas trop trop m’accuser d’oser parler de la crise dans le petit monde des producteurs de séries alors que bon, nous nous entendrons, bien sûr, sur le fait que ce n’est pas exactement dans ce milieu que la crise se fait le plus cruellement sentir. Evidemment.
hboimagine1Crise de la production, parce que le spectateur des séries est de moins en moins souvent téléspectateur, et de plus en plus souvent internaute, ce qui contrarie beaucoup les annonceurs publicitaires qui financent ces productions.

Crise dans le récit, puisque particulièrement aux Etats Unis, on a compris qu’on pouvait, d’une part, en bons héritiers des malins géniaux tels que Douglas Sirk, pervertir les conventions en semblant les reproduire, et d’autre part porter à l’écran la crise elle-même en mettant faisant des prolos des héros, en redonnant les lettres de gloire perdues aux combattants de l’ombre, à ceux qui ne sont pas en train de tirer les marrons du feu de la crise, ceux qui, tout simplement en vivent la première vague, et qui n’ont pas fini de déguster (on reste sidéré de voir Hung prendre racine dans les usines désaffectées de Detroit, dans les USA transformés en friche industrielle globale, dans laquelle errent quelques working poors désabusés quand, en France, on en est encore à filmer des flics ripoux dans des commissariats super soigneusement designés pour avoir l’air négligés ou à raconter les aventures sentimentales de jeunes cadres oisives qui semblent avoir les moyens de ne rien glander au boulot, voire même de se faire virer sans que ça remette en question leur loyer, leurs crises d’achats compulsifs, leurs sorties dans les soirées branchées parisiennes et tout ce qui accompagne cette mise en scène des vies mises en scène, et ce n’est même pas une mise en abyme, non, c’est juste de la mise à plat) la manière dont on se charge de les consommer en retour.

Crise dans le récit, enfin. Et pour le coup, belle mise en évidence que la création ne vient pas tant de l’imagination fertile des créateurs que des conditions matérielles, sociales, et en l’occurrence économiques de leur réalisation. Ainsi, plutôt que poursuivre les internautes qui téléchargent les épisodes des séries que HBO produit, la chaine payante qui est à la racine des séries actuelles préfère explorer de nouvelles pistes, prenant pleinement en compte la nouvelle donne, et adaptant la narration au mode particulier de diffusion sur le net.

Ainsi nait un premier concept, que HBO nomme « le Cube ». Sans doute cela va t il s’affiner, et se trouver un nom plus satisfaisant, mais le principe apparait là, devant nous, d’une narration non linéaire, d’un récit construit en réseau, poussant enfin ce principe bien plus loin que n’ose le faire jusque là le jeu vidéo. Je ne présente pas plus le principe ici, puisque je l’ai déjà fait .

Mais le mieux semble de tout simplement en faire l’expérience : http://www.hboimagine.com/

No gazoline on the horizon

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, HYBRID, MIND STORM, PLATINES, POP MUSIC, SOUNDSCAPES Laisser un commentaire »3 avril 2009

01924910-photo-pochette-no-line-on-the-horizonRetour des refoulés, la mémoire déjà un pied dans l’outre-tombe, la sensibilité régressive, ce sont les mastodontes de la musique d’antan qui font aujourd’hui l’actualité. Ca nous va bien au teint, à nous autres qui nous faisons un revival eighties. Des noms oubliés, en directe provenance du vingtième siècle, tentent sur notre époque sans doute déjà rétrogradée aux yeux de l’Histoire leur travail de design sonore, comme pour lui fournir une bande son à la hauteur du non sens qu’elle tricote tranquillement, comme si de rien n’était. U2, Pet Shop Boys, Depeche Mode, trinité musicale des roaring eighties. A l’époque, le meilleur des trois mondes, le Père Rock’n Roll, le fils Dark Electro, le Saint Esprit EuroPop; je sais, je sais. Les principaux concernés aimeraient se voir attribuer d’autres rôles. Bono se verrait sans doute bien en Christ martyr, mais ce n’est là qu’une pose : tout chez U2 relève de la litturgie et du dogme; et c’est bien Master & Servant que Jesus, perché sur sa croix, offrant sang et eau aux hommes dans ce qui restera comme le plus pervers et le plus universel des plans SM que la planète connut, aurait choisi comme soundtrack. Enfin, si le Saint Esprit est cette tension entre ciel et terre, cette puissance d’élévation qui tient à bout de bras ces deux extrêmes irréconciliables, alors c’est chez ces fiévreux héritiers de l’énergy disco qu’il choisira son expression sonore, et Neil Tennant sera cet archange qui viendra raconter aux oreilles des hommes ce qui les enracine au quotidien, sur des tonnerres de violons et trompettes apocalyptiques, et on sait que l’apocalypse ne pourra être qu’un pandemonium martelé aux infrabasses, celles qui nous saisissent tels que nous sommes, nous autres êtres humains : le coeur lourd, les pieds légers. Le Saint Esprit n’est ni chez le Père Bono, ni chez le fils Dave, oscillant entre chute et rédemption, il a besoin des ondes antigravitationnelles de la transe, de la high energy, des vibes, parce que c’est lui le propergol de l’ascension, et c’est dans ce mouvement que Chris Lowe est expert.

Les cavaliers de l’apocalypse ont donc décidé de faire sonner quasi simultanément leurs trompettes. Sans doute ne se sont ils même pas concertés : le temps les appelait, tout simplement, la catastrophe approchante réclamait ses muezzins annonciateurs de temps qui nous semblent de moins en moins nouveaux. Qu’on se le dise, nous sommes pour de bon en territoire connu : ground zero s’est répandu à la vitesse de propagation d’un son : KRACH.

Justement, quelle musique pour un temps où tout n’est plus aplani, mais chaos ? Les pochettes ne trompent pas. Lignes brisées contre platitude horizontale. Ce sont ceux qui font le plus les malins sur le terrain politique qui ont le plus mal compris leur temps. Bono se croit encore dans les années 80, alors que la volonté de puissance semblait pouvoir se propulser dans n’importe quelle direction, puisqu’elle ne trouvait face à elle aucun obstacle décisif. Achtung baby, c’était la musique des grands depeche-mode-sounds-of-the-universe-300x3001espaces, du rodéo planétaire, la bande son des virées au long cours, en berline yankee, sur des routes sans fin, balayées par des vents de sable, aux bas côtés indécis, mais ne s’effaçant jamais tout à fait sous les pneus optimistes : goodyear t’assure que tu ne manqueras ni de motels, ni de carburant, et que tu es partout chez toi. Le coffre vide, le réservoir plein, le monde roulait coude à la portière, cheveux mi-longs dans le vent chaud, sunglasses sur le nez face au soleil asymptotiquement couchant. Dans le ciel insouciant, pas un nuage avant l’horizon. Sans doute paumés par le trompe l’oeil des années 2000, ignorant que l’histoire ne ressert pas deux fois les mêmes plats, U2 nous la rejoue grands espaces, autodrive enclenché et traversée du monde sans poste frontière, sans se rendre compte qu’on roule désormais avec l’aiguille de la jauge à carburant dans la zone rouge, que les pneus laissent entrevoir leur structure interne, et qu’on aurait mieux fait de glisser quelques vêtements de rechange dans le coffre; les nuits sont fraiches dans le désert du monde. Bientôt, le coude toujours à la portière, dans l’impression persistante de l’absence de ligne à l’horizon, on ne s’apercevra même plus qu’on poursuit la course sur le seul élan, en roue libre, juste parce que nos freins, eux aussi, sont désormais incapables de nous arrêter. Le problème avec les absences d’horizon, c’est qu’elles sont parfois dues au brouillard.

Ligne brisées en couronne d’épines chez Depeche Mode et angle droit chez les Pet Shop Boys. Monde fracturé chez les uns comme chez les autres. Si les premiers donnent à entendre le son de l’univers, on sait dès les premières secondes qu’il s’agit de cornes de brume. Le monde est un super tanker échoué n’importe où, les cuves à sec, et nous traversons le pont de ce qu’on a longtemps pris pour un paquebot de luxe, de long en large, sans pouvoir descendre à terre : trop gros, trop haut, on a beau jeter l’ancre, les chaines ne sont pas assez longues pour accrocher un quelconque point solide qui permettrait de s’arrimer. Le cargo s’est planté là, salle des cartes hors d’usage, sous un ciel sans repère mais au moins, on sait que, comme on dit, on en est là où ça devait arriver un jour ou l’autre, à la fin de ce périple pendant lequel on répétait en choeur « Jusqu’ici, tout va bien ». Nous y voila. Sur le pont libre de tout divertissement, les passagers s’agitent de moins en moins, seule une bagnole ricaine, quatre passagers coude à la portière passent encore pied au plancher, dans le rugissement de leur mécanique assoiffée comme on l’est quand on pense que le monde continuera à payer indéfiniment en liquide. La tension devient de plus en plus fragile, les guitares se font de plus en plus rauques. Mais c’est à mesure que les temps se font sombres que la paix s’installe, par épuisement certes, mais aussi par acceptation des limites comme le cadre normal dans lequel la vie devra décidément être menée, et contenue. Le paysage sonore plus confiné, la reverb’ estompée, l’univers est à la mesure de l’âme; et celle ci se fait petite. Retour à la modestie, concentration sur soi. Gahan et Gore n’en sont pas à leurs premiers pas dans cette dimension réduite de l’univers, mais l’exploration est désormais, aussi une installation au long cours, une nouvelle colonie.

Plus de perspective ? Ce serait oublier que l’âme, même rétrécie, aspire à se dépasser, et que c’est peut être là que se trouve la tâche secrète de la musique. Qu’il s’agisse des plongées introspectives de Depêche Mode ou des SpaceLaunches des Pet Shop Boys, les sons prennent racine dans les limites même du monde, les sons industriels, jpg_pet_shop_boys_yesles beats fondamentaux du coeur, mais il ne s’agit là que de points d’appui qui permettent aux neurones, au corps entier d’étendre ses réseaux dans toutes les directions, de se dépasser. Sur le pont du navire échoué, en beau milieu de ce qui va se transformer en dancefloor, deux gars discrets, deux dandys post-decadents installent un rack de puissance et quelques enceintes. En avant, un synthé et un micro sur son pied. Minimalisme, intelligent technology (c’est à dire une technique qui sait ce qu’elle est, ce qu’elle vaut, et qui ne se prend pas pour sa propre fin). Les enceintes balancent quelques bips, elles ont le jus nécessaire pour faire vibrer le sol artificiel sur lequel godasses de chantier et chaussures de sport vont pouvoir frapper, synchronisées. Insouciance mise en avant, légèreté qui parvient, le plus souvent sur la corde raide, à ne pas devenir une simple superficialité. Ca aussi, Bono ne l’a pas compris :  dans un monde sans horizon, on demeure perpétuellement à la surface. Neil Tennant donne le coup de grâce : « pas besoin d’une grosse bagnole pour aller loin ». Insouciants de l’essence, on a pigé que le monde n’est que ce qu’il est, que les grandes messes sont réservées à Dieu lui même, qui commence à se sentir seul dans ses temples. Concentrés sur le seul mouvement qui vaille, l’inquiétude, on devient son propre carburant, travaillant sa propre forme, consommant sa propre énergie, brûlant de son propre feu, hybrides autonomes, selfmobiles.

Chevauchant dans un monde qui n’a finalement pas perdu ses points cardinaux, qui y est même pour de bon circonscrit, nous savons où nous en sommes, ça devait bien arriver. Ok, cowboy, ton univers est restreint; il est l’heure de l’accepter. Yep, le soleil se couche, suivons le: Go west.

Arlette Chabot Vs Stargalactik – Victoire par K.O. lubrique

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, HYBRID, MIND STORM, PROPAGANDA, SCREENS 1 commentaire »8 mars 2009

jpg_sans-titre-1-41bc11De temps en temps, je regarde les stats de visites sur le blog, même si cela n’a pas grand sens : les regarder ne les fait pas grossir, on ne va pas se mettre à écrire des articles exprès pour correspondre aux statistiques (d’abord, parce que c’est au contenu d’influer sur les stats, qui ne sont qu’une mesure, et non l’inverse, et ensuite… eh bien vous allez voir en dehors de cette parenthèse pourquoi on pourrait difficilement orienter les articles sur les statistiques…) et c’est sur le très long terme qu’il faudrait le mesurer.

Or, un phénomène pour le moins étrange a lieu. Sans le vouloir (et on pourrait même dire, « à son corps défendant », vous allez voir pourquoi), Arlette Chabot bat, et de loin, tous les autres sujets abordés dans ce blog. Un petit retour en arrière s’impose, pour comprendre : par deux fois déjà, il a été question de Madame la Directrice de l’info sur le service public; ou plutôt, telle qu’on l’a présentée, il s’agissait moins de son statut officiel que des petits tours de passe passe, maintes fois réitérés, au cours desquels la rédaction de France 2 cuisine à sa sauce les échelles des graphiques d’évolution de divers phénomènes politiques, tels que les courbes du chômage, par exemple.

Ces articles ont un grand succès. On pourrait croire que, dès lors, de plus en plus de français regardent leur JT en attendant avec impatience ces petits moments de pure propagande discrète, qu’on se tient, la fourchette chargée de knacki Herta/purée Mousline en l’air, en suspension, bouche ouverte, inattentif au reste de la famille autour de la table, à guetter le mensonge graphique, le petit arrangement avec les scores, le bricolage des chiffres, bref, on pourrait croire que soudainement ce soient des paires d’yeux dotés de sens critique et de vigilance qui se posent sans illusion sur l’écran plasma qu’on aura opportunément placé pour qu’il soit visible depuis la table à manger, puisque les heures des JT sont aussi celles des repas, ce qui permet de servir la soupe de part et d’autre de la pièce de manière synchro.

Eh bien non. Pas du tout.

Car si Arlette bat tout le monde au moment de savoir pourquoi on vient visiter mon blog, elle doit aussi (mais ça, les stats le mesurent un peu moins bien) provoquer pas mal de déception parmi mes visiteurs. Et ça, on l’en remercie moins, parce que ne faire venir le badaud que pour le frustrer de ce qu’il est venu chercher, ça me fait perdre de la clientèle (en même temps, comme on se refuse à glisser de la pub par ci par là, je vois mal quoi demander à Arlette, pour me dédommager. En tous cas, je ne vois rien qu’elle puisse m’offrir, mais bref). En effet, les mots clés qui dirigent les foules vers les articles où elle est mentionnée sont les suivants : « Mamie en petite tenue ».  Pas besoin de statistiques pour mesurer leur déception, à ceux là qui surfent sur le net en quête d’images de seniorettes en sous vestimentées. On doute fort qu’Arlette et ses courbes trafiquées soient tout à fait leur tasse de thé.

Pourtant, à regarder le tableau des recherches menant de Google à Arlette Chabot, on se prend à rêver : Mamie dépasse, et de loin, Stargalactik, autre source non négligeable de visites (origine de quelques insultes envoyées par mail, aussi, de manière étrangement anonyme). Mais les chiffres ne mentent pas : Arlette est trois fois plus séduisante que Stargalactik. L’analyste politique des pauvres d’esprit séduisant davantage que la Paris Hilton des nouveaux riches…

Selon l’angle de vue, on verra là un progrès social, ou un symptôme de paupérisation supplémentaire. Dans tous les cas, on regardera les processus d’indexation auprès de Google d’un oeil légèrement sceptique.

Unknown territories

Par Youri Kane Catégorie : 25 FPS, HYBRID, INTELLIGENT PORNO 2 commentaires »3 septembre 2008

Un été (un été ? Quel été ? Il semblerait qu’il faille fissa changer la définition de ce mot, tant sa description laroussienne (du dictionnaire Larousse, et non de la chanteuse Larusso) semble éloignée du laps de temps vaguement situé entre Juin et Septembre : météorologiquement, autant dire que la dose de soleil semble réduite à sa portion congrue, et pour ce qui concerne les congés payés, il semblerait que quelques détails économiques les remettent en question (ce qui constitue, après tout, une assez bonne opportunité de les remettre en question dans le droit du travail aussi (hypothèse non crédible ? On parie ?))) et un déménagement plus loin, voici les affaires qui reprennent, et le blog qui va être arrosé de nouveau. L’absence fait autant de bien que l’alimentation régulière de cette colonne, et permet de prendre un peu de recul, et ce d’autant plus que l’ »été » nous aura montré que nos questionnements politiques ne sont finalement pas si actuels que ça, puisque la configuration globale du monde semble bel et bien, finalement, toujours fondée sur l’idée qu’il y a un mur entre des blocs dont les intérêts semblent devoir irrémédiablement diverger. Contrant toutes les promesses menaces de la mondialisation, nos affaires communes semblent être toujours barrées de deux grands traits, le premier séparant classiquement l’Est et l’Ouest, comme on s’y est habitués, le second le Sud et le Nord, comme on s’y habitue tout autant. Une grande croix est donc tracée sur Terre, et on ne sait trop si cela doit être interprêté comme une élection venue de l’au delà, ou comme une décision collective et humainement autonome de nous rayer nous mêmes de la carte.

Voila qui rend le polichinelle du tiroir datien bien anecdotique, voila qui rend les « comme si de rien n’était » parfaitement superficiels, (bien que stratégiques, mais ça montre bien à quel niveau se déploie la stratégie politique française, alors que nous en serions presque à remercier les pères créateurs de la bombe atomique pour leurs bonnes oeuvres, parce que, mine de rien, si on n’était pas armés jusqu’aux dents de bombes dont on peine à imaginer leurs effets, sans doute la troisième guerre mondiale aurait elle été déclarée cet « été » (et vu comment nous avons du mal à supporter la mort de dix soldats (bien sûr, quand un des arguments du départ en Afghanistan fut sans doute le fait que cette mission permettrait de payer la Laguna coupé qui va bien, le retour les pieds devant doit « un peu » faire regretter de ne pas avoir coché la case « assurance » de l’emprunt qu’on comptait rembourser grâce à cette période de service à l’étranger, parce que là comme ailleurs, nous en sommes là, n’est ce pas ?), il semblerait que nous soyons devenus singulièrement inaptes à la guerre))). Plaise aux muses que cela permette à ce blog de trouver une inspiration un peu plus élevée qu’elle ne le fut la saison dernière. Mieux vaudrait explorer de nouveaux territoires, puisque, quoi qu’il arrive, il semblerait bien que nos paysages doivent changer radicalement, tôt ou tard.

Et pour commencer l’année d’un bon pied, quel meilleur territoire explorer que celui du corps des autres ? J’avais un peu exploré de nouveau les fragments du discours amoureux de Barthes, et je suis tombé tout récemment sur ce clip de Fatboy Slim, accompagné de Dizzee Rascal, tous deux encadrant de manière énergique la voix de David Byrne (ah, voila qui est parfait, les occasions de fusion et d’effusion se font rares ces temps ci, et on a l’impression de bénéficier du « best of both worlds », sentiment pas si fréquent que ça. Ajoutons que le clip est juste parfait. Sans doute à cause de mes lectures, les signes accompagnant les corps m’ont tout de suite reconnecté à Barthes. Je ne suis pas sûr de ne pas plaquer sur le mini film des intentions qui n’y sont pas du tout. Peu importe. Le morceau est déjà une hybridation joyeuse, rien n’empêche de pousser le mélange encore plus loin.

Et puisque le clip met en scène le corps des autres, accompagné des signes qui servent à le cacher au moment même où on le montre, j’envoie le lecteur vers quelques lignes barthiennes, soit « le corps de l’autre » dans les fragments d’un discours amoureux :

« Parfois une idée me prend : je me mets à scruter longuement le corps aimé (tel le narrateur devant le sommeil d’Albertine). Scruter veut dire fouiller : je fouille le corps de l’autre, comme si je voulais voir ce qu’il y a dedans, comme si la cause mécanique de mon désir était dans le corps adverse (je suis semblable à ces gosses qui démontent un réveil pour savoir ce qu’est le temps). Cette opération se conduit d’une façon froide et étonnée; je suis calme, attentif, comme si j’étais devant un insecte étrange, dont brusquement je n’ai plus peur. Certaines parties du corps sont particulièrement propres à cette observation : les cils, les ongles, la naissance des cheveux, des objets très partiels. Il est évident que je suis alors en train de fétichiser un mort. La preuve en est que, si le corps que je scrute sort de son inertie, s’il se met à faire quelque chose, mon désir change; si par exemple, je vois l’autre penser, mon désir cesse d’être pervers, il redevient imaginaire, je retourne à une Image, à un Tout: de nouveau, j’aime. »

Je relis ces lignes, et je me dis soudainement que cela pourrait tout aussi bien parler de fist fucking, traçant le territoire de ces stratégies d’exploration de l’autre, et leurs frontières, aussi. Du coup, il me semble que l’ordonnance sera davantage complète en jetant un coup d’oeil au passage que Barthes consacre au strip tease dans ses mythologies.

Dévoilements incomplets, entretien du désir (non pas fixé sur soi, mais du désir, dans ce qu’il a toujours d’ »au-delà »), voila un bon programme pour la rentrée d’un blog. Les affaires reprennent.  

 

Petit traité de nanarchisme – Portrait du producteur en artiste.

Par Youri Kane Catégorie : AUDIO, HYBRID, POP MUSIC 11 commentaires »2 décembre 2007

 

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Nana Mouskouri in New-York L’être humain a ceci d’intéressant qu’il peut parfois se faire peur tout seul. Y a même pas besoin qu’on le mette aux commandes d’un Enola Gay, ou qu’on lui colle la panoplie totale de la parfaite groupie de Matrix, arsenal compris, pour qu’il fasse peur. Non, non, la plupart du temps, il se fait peur tout seul, quand il surprend son propre reflet dans une glace et qu’il se voit tel qu’il est, et non tel qu’il se conçoit. Et le plus terrible dans cette histoire, c’est que ce reflet est en fait le plus souvent bien plus beau que l’image qu’on a d’habitude de soi, beau à en avoir peur, parce qu’il montre ce qu’on pourrait être, et qu’on préfère demeurer ce qu’on est.

Parmi ces surfaces réfléchissantes, révélant au coin de la vie la puissance dont on est porteur, Quincy Jones se trouva un jour sur la trajectoire trop millimétrée d’une jeune chanteuse grecque, adoptée par la France, partie à l’Ouest pour enregistrer un disque américain, car c’était là que se trouvait le public à conquérir. On ne sait pas ce que Quincy Jones fit à la petite Nana, on ne sait pas quelle sorcellerie fut mise en oeuvre, quels envoûtements furent jetés, quels exorcismes à l’envers furent pratiqués. On ne sait pas non plus par quelle séduction il attrapa la jeune débutante, mais le disque qu’il lui fit enregistrer restera pour toujours, dans sa solitude définitive, l’image de ce que cette jeune fille aurait pu être, si elle n’avait pas elle-même immédiatement détourné les yeux de son propre portrait virtuel.

Ainsi, « The girl from Greece » est il la preuve que les mondes parallèles existent, mais qu’ils sont comme des bulles qui gonflent rapidement, font apparaître ce qu’un univers pourrait promettre, mais explosent sans même qu’on s’en aperçoive, tant ils demeurent minuscules, embryonnaires, laissant s’éparpiller dans l’atmosphère les forces telluriques dont ils étaient chargés. La collaboration avec Quincy Jones n’eut donc pas de suite, Nana préférant oeuvrer, à l’avance, pour cette entreprise générale d’AndréRieusiation du monde, nous reconfigurant le monde à grands coups de mélodies sucrées, de disques de noël, de photos mélancoliques, de soirées tv passées sur des tapis de fausse fourrure, devant des cheminées immaculées, à se complaire dans les expériences anodines, dans l’art indolore, dans la cholestérolisation généralisée des sens.

Les américains qui écoutent encore aujourd’hui ce disque doivent se dire qu’on est un peu bizarres, en Europe, et que le surnom qu’ils nous ont decerné, nous désignant comme le vieux continent, nous va décidément comme un gant. A peine revenue sur le plancher des vaches, la fille grecque qui chante s’est pris le coup de vieux que la clientèle retraitée (retraitée dans sa tête, si ce n’est dans les faits), celle qui décide de tout par chez nous, désirait qu’elle affiche. Finie la sensualité, finies les tonalités graves dont on se surprend même que sa gorge présumée trop peu profonde en fut un jour capable, finies les ondulations souples de la voix surfant sur des standards semblant taillés à sa mesure. Retour à la standardisation des chansons accompagnées par les petits chanteurs à la croix de bois, mélodies à la papa, tenues mémé, chansons neuneu; bref, tout ce qui plait dans cet univers impasse. Nos cousins d’amérique doivent bien se demander ce qui nous prend, de castrer ainsi nos plus belles plantes, comme si on avait mal compris le principe essentiel de la castration : produire des monstres superbes.

The girl from Greece singsOn comprend mieux, à la lumière de ce qui semble demeurer dans la discographie de la belle hellène un dérapage peu revendiqué, cadrant mal avec l’image soigneusement entretenue par la suite, pourquoi rien on ne parvient jamais à faire émerger par chez nous des voix exceptionnelles. Seules des filles à forte personnalités, des Catherine Ringer, des Brigite Fontaine, peuvent tailler leur propre route, mais seules. Aux Etats Unis, des Nolwen Leroy seraient accueillies par un producteur qui les étalonnerait, les placeraient dans une bonne terre, apte à les nourrir bien comme il faut, il leur parlerait avec des mots qui ouvrent des perspectives, ils créeraient ensemble un monde qui deviendrait une sphère à part entière, à la taille d’un univers. Voila précisément ce que nous ne savons pas faire : satisfaits de notre petit « chez nous », nous sommes inaptes à générer ces univers parallèles que nos enfants d’outre-atlantique savent encore, en pionniers, investir, et à bien des titres, il semblerait bien que ces univers soient tout simplement ceux du désir.

Désir, voila bien ce dont on aura tout fait pour en décharger la petite Nana. Son pied à peine posé sur le nouveau continent, cette terre d’accueil provisoire agira comme un révélateur donnant à la chanteuse une aura insoupçonnable par chez nous. Soif d’ailleurs, appétit pour l’autre qu’on est pour soi même, autant d’énergies qui se libère quand les transatlantiques suivent la course du soleil, et qu’on tait dans le trajet retour. On l’aura compris : le désir est un secret qui a besoin d’un metteur en forme pour se laisser apercevoir. Ces chanteuses à voix qu’on entraîne si bien par chez nous à s’époumoner en pure  perte ont besoin d’un sculpteur qui les aide à poser leur voix sur des ondes porteuses plus profondes, plus solides, moins communs, moins a priori convenables; c’était là le métier de Quincy Jones, l’homme qui parlait à l’oreille de Nana, pour que quand elle lance avec la négligence nécessaire « Chéri, je t’aime tant » dans « That’s my desire », cette voix sache parler aux nôtres.

Certaines conceptions de l’artiste le désignent comme un démiurge mettant en forme le chaos pour le rendre conforme à un ordres supérieur et impérieux. La Nana, telle que l’Europe la réalisa, confrontée à celle que l’amérique eut juste le temps de lancer vers les étoiles montre qu’on peut placer cet ordre impérieux dans bien des lieux. On ne peut que se dire, avec le recul, et non sans une certaine impression de vie gâchée, que certains de ces lieux devraient être enfin reconnus comme constituant des petites morts, des impasses.

 L’album originel, titré « The girl from Greece », datant de 1962 est un objet rare. Il comporte quinze titres auxquels l’édition CD ajouta dix bonus venant apporter un peu de lumière à ceux qui se diront que, décidément, quinze titres (auxquels je retrancherais volontiers la reprise anglaise de « Et maintenant, que vais je faire », qui tombe dans les travers que connaîtra la suite de sa carrière. Sortant de l’ombre, le même album ressortira en 2000  sous le titre « Nana Mouskouri in New-York », mais sans les bonus. Peu importe on se satisfera de la photo illustrant le livret, montrant la chanteuse telle qu’on ne la représentera sans doute plus jamais, du moins officiellement : accompagnée, intérieurement habitée, et fière.

Symbihôtes

Par Youri Kane Catégorie : "J'avance masqué", HYBRID, MIND STORM Laisser un commentaire »8 octobre 2007
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  »Au temps jadis, notre nature n’était pas la même qu’aujourd’hui, mais elle était d’un genre différent. »

OdysseyMais ce temps est révolu et comme souvenir, on n’a guère que quelques mythes tentant de nous faire toucher du doigt ce dont nous serions censés être nostalgiques. Le seul indice est le manque, le sentiment que quelque chose en nous demeure pour de bon insatisfait, et que ce manque vient de loin, si loin qu’on ne saurait désigner exactement ce qui pourrait venir le rassasier. Ca peut s’appeler nostalgie. Certains se lancent et appellent ça « manque d’amour ». Comme si l’amour n’était pas lui-même un manque définitif, une soif qui s’entretient elle-même à la mesure même où elle s’étanche. Tonneau des Danaïdes, corne d’abondance inversée, l’amour est un de ces moteurs qui nous animent et qui ne fait que caler quand il croit son manque satisfait.

Ainsi sommes-nous en mouvement, courant comme des canards décapités à la recherche d’une part manquante dont nous n’avons aucun portrait, ne sachant même pas quelle créature originelle on serait censé reconstituer. Un dieu cinglé s’est rendu au rayon puzzle, a ouvert toutes les boites, en a semé un peu partout les pièces, les a bien mélangées et a brûlé les modèles des images à reconstituer, dont personne n’a désormais le souvenir. Les pièces doivent bien appartenir à un paysage plutôt qu’à un autre, elles doivent bien s’emboiter avec une autre pièces. Sans doute, mais laquelle ?

Bienvenue dans un monde où 6.5 milliards de pièces sont toutes à la recherche de celle avec laquelle elle peut former un assemblage sensé, monde dont la démographie galopante rend chaque jour un peu plus incertaine la rencontre reconstituant l’unité perdue.

Alors on court en tous sens, on se fait voir, on hésite, on fait des tentatives, on pleure pas mal, on s’envoie en l’air aussi, on boit pour oublier, on se heurte, on se frotte, on se cogne dessus, on se caresse parfois, on tente de s’associer avec soi-même ou avec le premier venu quand le manque se fait ressentir de manière un peu trop forte.

OdysseyAu dessus de cette foule grouillant, de ces électrons libres orbitant à grande vitesse les uns autour des autres, formant des systèmes planétaires instables, des masses de matière en état critique, prête à exploser en plein vol nuptial, au dessus du marasme de l’expression des grandes passions transformées en petites manies, au dessus des flaques hormonales et des larmes de la solitude se dressent, droit sur leurs trajectoires rectilignes, ceux qui sont mûs par leur propre mouvement, ceux qui ne sont plus en orbite autour de satellites eux mêmes en quête d’une étoile pour les illuminer. Tels des silver-sufers arrachés à leur sol natal par les lois d’un univers contre lequel ils ne peuvent se dresser, ils tracent leur route, dessinent leur propre ligne de tir, mûs par une force intérieure qui se détache d’un désir de fusion qu’ils savent de toute façon définitivement insatisfait.

Se sont ils résolus à la solitude ? Ils s’y sont fait, en tous cas. Et plutôt que la subir, ils la mangent, ils en font leur carburant. Personne ne leur tourne autour : leur vitesse de déplacement les décale nécessairement de tous ceux qui ne sont qu’orbitaires. Les lois de la relativité les rendent invisibles à ceux qui demeurent en rotation, répétant pour l’éternité les mêmes cycles, on sait jamais, ça finira peut être par marcher. A leurs côtés, de larges espaces dont les esprits étroits diront qu’ils sont vides. Les autres diront qu’ils sont libres, ouverts à d’autres trajectoires, qui leur seraient non plus concentriques, mais parallèles, ou asymptotes. Quelques particules élémentaires tentent parfois une approche. La force d’attraction rend leur crash inévitable, elles disparaissent corps et bien sur ces surfaces à grande vitesse, n’y laissant tout au plus que quelques cratères cicatrices, qui sont autant de témoignages de l’impossibilité d’échapper à la gravitation de ces corps, de la nécessité mécanique de l’autocombustion quand l’échauffement dû à l’entrée dans leur atmonsphère devient trop important, de l’impuissance à échapper à leur force d’attraction quand, dans un dernier reflexe de survie, on tente de prendre une impossible tangente pour retrouver des cieux plus paisibles.

Mais les trajectoires parallèles sont bien là, possibles, ouvertes. Aussi, celui qui trace sa propre route dans cet univers, celui qui vise son propre point de fuite peut soudainement s’apercevoir qu’à son côté surfe un autre projectile, un autre bolide lancé non pas à sa poursuite, mais sur sa propre trajectoire, consommant son propre propergol et ayant en soute de quoi continuer sur sa lancée jusqu’à son propre épuisement. Ne faisant même pas une pause, n’esquissant même pas une manoeuvre de contournement pour jauger l’autre, ils se reconnaîtront sans recourir aux check-lists habituelles, et traceront de concert des paraboles tendant à leur propre fin, à l’infini.

Ceux d’en bas, mouches auxquelles on a arraché les ailes, ne se considérant que comme moitiés amputées, ne voient dans le passage de ces symbiotes que des comètes trop aveuglantes pour qu’on en perçoive la nature gémellaire, qui en fait des petites trinités dont chaque élément de base est le booster d’un météore synthétique, qui n’existe en tant que tel que tant que les impulsions demeurent autonomes, et pourtant jumelées dans un attelage commun, sans cocher.

En illustration, le tres court métrage utilisé comme spot publicitaire par la marque Levis, intitulé ‘Odyssey’. Ceux qui veulent saisir comment notre temps, théoriquement post-moderne, redessine le mythe antique des androgynes auront là une image plausible, en somme un nouveau mythe : un homme dans un bâtiment trace sa trajectoire en traversant les murs. Aucune autre détermination n’infléchit son déplacement et si les murs sont des obstacles, il sait comment les franchir. On sent l’effort mais on voit qu’il le maîtrise, c’est pour lui son travail, autant dire son rapport spécifique au monde (et voila une définition peut être pas si mauvaise que ça du mot « travail », d’ailleurs : c’est un rapport spécifique au monde, qui implique un effort maîtrisé). Soudainement, alors qu’il est en vitesse de croisière apparaît à son côté une partenaire dont il ne perçoit tout d’abord pas la présence, pas plus qu’elle ne semble se préoccuper de sa présence parallèle. Ils traversent ensemble les murs, pour la simple raison que c’est là leur manière d’être au monde. Une simple phase de reprise de respiration leur permettra de simplement se jeter un coup d’oeil, sans même avoir besoin d’en dire plus : ils se sont reconnus, ils sont porteurs du même carburant, ils sont asymptotes, ils sont lancés sur des courbes tendant l’une vers l’autre à l’infini. Plus tard, ça sera inutile de leur demander quand ils se sont rencontrés, ils pourront tout aussi bien répondre « jamais » ou « toujours », les choses, à leur niveau, ne se décriront pas en ces termes là. D’une manière ils ont toujours été sur des vecteurs si proches, et pourtant, s’ils courent ainsi en parallèle, aucun des deux ne cède sa ligne de fuite pour s’installer sur celle de l’autre. Ils acquièrent simplement, par leur énergie conjuguée leur vitesse de libération respective, celle qui les arrache à la gravité humaine pour les faire plonger, en particules indéterminées, tels des photons ayant l’aptitude de se matérialiser statistiquement en plusieurs points différents de l’univers simultanément, vers un univers libre, commun.

Et maintenant, il semble tout à fait indiqué d’aller jeter un coup d’oeil à ce que Platon nous dit de cette tension que nous éprouvons parfois envers les autres, dans ce dialogue qu’il a entièrement consacré à l’amour et qui porte pour titre Le Banquet, titre que nos voisins anglais, moins branchés victuailles, ont traduit par la simple déclinaison actuelle du titre grec originel : Symposium. En d’autres termes, ceux qui liront ce dialogue seront confrontés à des convives qui, tout en parlant d’amour, finalement, le font. Et le discours final, celui d’une prophétesse et philosophe appelée Diotime, apprenant à Socrate ce qu’est l’amour, fait diablement penser à ces deux êtres, posés dans un même monde sur des trajectoires jumelles, constituant à eux deux une supernova apte à éclairer ce que chacun d’eux, en tant qu’astre autonome, n’aurait pu arracher aux ténèbres.

Et pourquoi ce mix de Ray Charles et Radiohead, dont l’entremetteur est un Dj dont le pseudonyme est OverDub ? Simplement parce que de la même manière que deux êtres, lancés tels des humains canons sur leur propre trajectoire, peuvent s’accélérer mutuellement et devenir à eux deux un engin hybride, un couplage à potentiel élevé, des morceaux, eux mêmes propulsés sur leur propre lancée, autonomes, peuvent se croiser et former un tout encore plus puissant. En quelque sorte, on pourrait dire que l’amour, c’est cette rencontre qui est à l’exacte intersection du virtuel et de l’impossible.

« L’ombre du zèbre n’a pas de rayures » (visite guidée d’une boite échangiste)

Par Youri Kane Catégorie : HYBRID, PLATINES, POP MUSIC, PROTEIFORM 2 commentaires »22 septembre 2007

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Au moment où je réfléchissais à la conception de ce blog, alors que je me disais que tout ça tournerait autour de la question des hybrides, des mélanges, des fécondations impossibles, des croisements cauchemardesques et inespérés, un de mes providers en musiques variées et délectueuses , le bien nommé Damiens d’Amiens, a balancé sur son blog un petit assortiment de ce dont on ne sait trop si on doit les appeler mashups, bastard mixes ou hybrid music (elle est de moi cette dernière appellation, et je ne suis pas sûr que ce soit la plus élégante !). Ces deux titres eus-èmêmes constitués de sous titres m’ont permis de finaliser l’idée de mon propre blog, en le concentrant le plus possible sur les croisements fertiles de trajectoires a priori autonomes. Je me disais qu’un jour ou l’autre j’allais proposer ma propre salve de mélanges sonores. Le jour est venu, mais entre temps, en bon parisien amateur de musique qui branche de temps en temps son tuner sur l’incontournable OuiFM, je suis tombé sur ce que j’ai du mal à ne pas considérer comme une sorte de maître en la matière. La station a en effet depuis eu l’idée d’inviter de manière quasi permanente DJ Zebra pour qu’il vienne y proposer ce qu’on appellera logiquement des Zebramixes, amplement constitués de musiques hybridées. Ce drôle de zèbre n’a manifestement pas les oreilles dans sa poche, et il parvient à associer ce qui a priori n’est pas associable (radiohead et diams, juste pour donner une idée), et à chaque fois, ça fonctionne. C’est ludique, totalement déstabilisante, ça joue avec nos reflexes conditionnés par l’habitude que nous avons d’entendre les lignes mélodiques associées à des accompagnements ici absents, et remplacés par de nouveaux paysages. Et souvent, la magie opère pour de bon (quand le Ding Ding Dong des Rita Mitsouko se trouve associé aux ambiances sombres de l’Unfinished Sympathy de Massive Attack par exemple).

DJ ZebraJouissance supplémentaire, le zèbre est un animal autochtone, qui connait sa musique française sur le bout de ses dix doigts tricolores et néanmoins baladeurs. On retrouve nos héros nationaux (des Noirs Désirs, des Joey Starr, des Billy the Kick, des Serge Gainsbourg rassemblés pour cette énorm partouze sonore, DJ Zebra fait les présentations, sert d’entremetteur, rapproche Katerine de Boney M, fait coucher dans le même lit Olivia Ruiz avec Smokey Robinson et Gladys Knight, fait procréer les White Stripes et ACDC au grand complet) tout emmêlés les uns aux autres, copulant joyeusement avec leurs cousins du monde entier. On trouve même au fond de la boite échangiste un couple d’aveugles, qui font sans doute mieux de ne pas voir les accrobaties qui ont lieu tout autour d’eux. Ils n’en perçoivent sans doute que les petits gémissements de Diams venant de faire connaissance rapprochée avec Bono et sa bande. Ca jouit de partout , à tous les étages de la boite cranienne de l’auditeur.

Quatre extraits ici. C’est déjà des pépites, mais ce n’est vraiment qu’un échantillon. On n’a aucune idée de la quantité des accouplements déjà effectués, la source semble inépuisable. Le zouave a l’air d’avoir un cerveau riche en connexions neurologiques. Nul ne sait ce que cet esprit déviant va bien pouvoir créer comme mixture magique.

Si j’ajoute que DJ Zebra fut aussi en son temps membre des Billy the Kick, vous devez sentir un peu le vent de folie douce qui peut planer sur ses productions, et l’esprit gentillement festif qui peut l’animer. Normalement, là, si j’ai bien fait mon boulot, vous ne devez même pas avoir lu la fin de l’article, vous devez avoir cherché sur Google comment vous pouvez écouter cette émission depuis vos contrées lointaines. Alors oui, oui, ce trésor est en libre service, cette corne d’abondance est podcastable ici. Jean d’Ormesson, qui lit ce que j’écris par dessus mon épaule, me mentionne qu’on ne dit pas « podcaster », mais « baladodiffuser »… Hmmmm… Finalement, il a raison Jeannot : c’est bien de balade dans notre propre mémoire sonore qu’il s’agit. René Char avait écrit cette phrase géniale : L’ombre du zèbre n’a pas de rayures. Maintenant, on sait que cet animal hybride n’est rien de plus qu’un mélange d’échos. Bonne nouvelle pour nos oreilles.

Is there a time for keeping your distance ?

Par Youri Kane Catégorie : HYBRID, MIND STORM, PLATINES, PROTEIFORM Laisser un commentaire »9 septembre 2007

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Juste parce voila, c’est sans doute le moment, ou alors il faudrait attendre longtemps.

Juste aussi parce que les hommages me semblent plutôt mal choisis, un peu mesquins, ou convenus.

Pavaroti a rejoint les anges castrats qui doivent lui faire des chouettes choristes. Bien sûr, les compils des grands airs d’Opéra chantés par le ténor vont se vendre comme des petits pains. Bien sûr, le petit Gregory va avoir là une redoutable concurence sur le marché des voix de l’au-delà, surtout si on trouve, quelque part dans la discographie du colosse, un morceau qui serait intitulé « I’m still alive ». Bref, on ne parle que des morceaux de bravoure certifiés conformes, et de son album « pop’, qui pour l’heure, me laisse assez froid.

Par contre, le bonhomme nous a proposé, dans son parcours, au moins un missile qui vaut par lui seul le coup de rester dans les annales.

Je dis « un missile », parce que…

miss_sarajevo_cd.jpg… vous avez déjà entendu un avion de chasse fonçant en rase motte au beau milieu d’une comptine jusque là presque sereine, ou désabusée ? Parce que ce titre, c’est exactement ça : on suit Bono, que les cieux ont doté d’une voix qui a le pouvoir de prendre les hommes par la main, et de les emmener en balade, pas loin, juste le temps de raconter une histoire, un récit dont on sent qu’il a quelque chose à voir avec une ancienne jeune fille, devenue vieillarde amnésique : l’Europe. Il n’y a guère que lui, et peut être Springsteen pour réussir ce genre de tour de force, détourner à ce point la pop pour offrir à une simple chanson une densité telle qu’on a l’impression d’être face à un véritable monument. Enfin non, il est bien le seul . Springsteen est dans la planète blues, cete planète où on a justement pour métier de faire des monuments avec des petits riens de la vie, des petites riens qui gagnent soudainement la densité du plomb. Mais avec Bono, on est là, tranquille, à écouter cette histoire qui est plus ou moins la nôtre, avec une conscience confuse que ce récit colle exactement à notre propre sourde oreille devant les drames de notre propre continent, face à nos propres désastres, que ces pensées vagues, se promenant d’une question à une autre de manière apparemment insouciante ne font que nous occuper l’esprit, pour lui éviter de se voir submergé par ce qui, théoriquement, devrait nous occuper, jusqu’à l’obsession.

On est là tranquilles, allongés dans l’herbe à écouter les sirènes de l’oubli et sans qu’aucun signal d’alarme ne nous prévienne, il y a un missile tomahawk qui troue la petite musique des pensées secrètes, les orgues de Moscou qui déchirent le rideau mélodique et les petites préoccupations du quotidien, un drone en post combustion qui détruit la comptine rassurante et vient disperser le brouillard qui cachait jusque là la désolation ambiante. Et il y a peu de monde, en dehors de ce artilleur vocal, qui soit apte à produire un tel effet de déflagration, à pouvoir remettre les idées en place chez tout le monde en un seul tir, à réveiller la vieille Europe refusant de se regarder elle même dans le miroir. Lucciano passe le mur du son en plein dans nos petites rêveries, on se prend le bang en pleine figure, nos illusions se fissurent, le réconfort de nos inquiétudes faciles se casse la gueule sous l’effet du souffle qui nous enlève tout l’oxygène ambiant. La tempête passe et seules subsistent les ruines dans son sillage, et néanmoins, malgré les dégats, qu’on connaissait déjà, malgré la destruction de ce qui avait réclamé des siècles de construction, la comptine reprend, les illusions se réinstallent, et avec elles l’oubli. La voix magique de Bono nous prévient, la nuit va être froide, les réacteurs du V2 Pavaroti ne réchauffent plus notre brouillard.

A ré-écouter ce titre avec quelques années de distance, je me dis qu’effectivement, on nous avait promis une nuit. Et je me dis qu’effectivement, on a un peu froid.

 

 Le titre, pour ceux qui le chercheraient dans un cadre plus vaste, extrait d’un album un peu parallèle qu’a produit le groupe U2, en compagnie du producteur (et musicien majeur !) Brian Eno, sous un nom d’emprunt : The Passengers. Sorti en 1995, l’album s’annonçait comme un premier volume qui reste jusque là le seul de la série. Original soundtracks / vol.1 reste donc une expérimentation ponctuelle ayant permis au groupe d’explorer des territoires musicaux et poetiques encore non investis. Et le disque demeure comme une sorte de limite de collaboration avec Brian Eno, au delà de laquelle le groupe n’ira pas. Et ce sont déjà, particulièrement dans ce morceau précis, des magnifiques paysages. Les nôtres. Dévastés.

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