Is there a time for keeping your distance ?

In HYBRID, MIND STORM, PLATINES, PROTEIFORM
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Juste parce voila, c’est sans doute le moment, ou alors il faudrait attendre longtemps.

Juste aussi parce que les hommages me semblent plutôt mal choisis, un peu mesquins, ou convenus.

Pavaroti a rejoint les anges castrats qui doivent lui faire des chouettes choristes. Bien sûr, les compils des grands airs d’Opéra chantés par le ténor vont se vendre comme des petits pains. Bien sûr, le petit Gregory va avoir là une redoutable concurence sur le marché des voix de l’au-delà, surtout si on trouve, quelque part dans la discographie du colosse, un morceau qui serait intitulé « I’m still alive ». Bref, on ne parle que des morceaux de bravoure certifiés conformes, et de son album « pop’, qui pour l’heure, me laisse assez froid.

Par contre, le bonhomme nous a proposé, dans son parcours, au moins un missile qui vaut par lui seul le coup de rester dans les annales.

Je dis « un missile », parce que…

miss_sarajevo_cd.jpg… vous avez déjà entendu un avion de chasse fonçant en rase motte au beau milieu d’une comptine jusque là presque sereine, ou désabusée ? Parce que ce titre, c’est exactement ça : on suit Bono, que les cieux ont doté d’une voix qui a le pouvoir de prendre les hommes par la main, et de les emmener en balade, pas loin, juste le temps de raconter une histoire, un récit dont on sent qu’il a quelque chose à voir avec une ancienne jeune fille, devenue vieillarde amnésique : l’Europe. Il n’y a guère que lui, et peut être Springsteen pour réussir ce genre de tour de force, détourner à ce point la pop pour offrir à une simple chanson une densité telle qu’on a l’impression d’être face à un véritable monument. Enfin non, il est bien le seul . Springsteen est dans la planète blues, cete planète où on a justement pour métier de faire des monuments avec des petits riens de la vie, des petites riens qui gagnent soudainement la densité du plomb. Mais avec Bono, on est là, tranquille, à écouter cette histoire qui est plus ou moins la nôtre, avec une conscience confuse que ce récit colle exactement à notre propre sourde oreille devant les drames de notre propre continent, face à nos propres désastres, que ces pensées vagues, se promenant d’une question à une autre de manière apparemment insouciante ne font que nous occuper l’esprit, pour lui éviter de se voir submergé par ce qui, théoriquement, devrait nous occuper, jusqu’à l’obsession.

On est là tranquilles, allongés dans l’herbe à écouter les sirènes de l’oubli et sans qu’aucun signal d’alarme ne nous prévienne, il y a un missile tomahawk qui troue la petite musique des pensées secrètes, les orgues de Moscou qui déchirent le rideau mélodique et les petites préoccupations du quotidien, un drone en post combustion qui détruit la comptine rassurante et vient disperser le brouillard qui cachait jusque là la désolation ambiante. Et il y a peu de monde, en dehors de ce artilleur vocal, qui soit apte à produire un tel effet de déflagration, à pouvoir remettre les idées en place chez tout le monde en un seul tir, à réveiller la vieille Europe refusant de se regarder elle même dans le miroir. Lucciano passe le mur du son en plein dans nos petites rêveries, on se prend le bang en pleine figure, nos illusions se fissurent, le réconfort de nos inquiétudes faciles se casse la gueule sous l’effet du souffle qui nous enlève tout l’oxygène ambiant. La tempête passe et seules subsistent les ruines dans son sillage, et néanmoins, malgré les dégats, qu’on connaissait déjà, malgré la destruction de ce qui avait réclamé des siècles de construction, la comptine reprend, les illusions se réinstallent, et avec elles l’oubli. La voix magique de Bono nous prévient, la nuit va être froide, les réacteurs du V2 Pavaroti ne réchauffent plus notre brouillard.

A ré-écouter ce titre avec quelques années de distance, je me dis qu’effectivement, on nous avait promis une nuit. Et je me dis qu’effectivement, on a un peu froid.

 

Le titre, pour ceux qui le chercheraient dans un cadre plus vaste, extrait d’un album un peu parallèle qu’a produit le groupe U2, en compagnie du producteur (et musicien majeur !) Brian Eno, sous un nom d’emprunt : The Passengers. Sorti en 1995, l’album s’annonçait comme un premier volume qui reste jusque là le seul de la série. Original soundtracks / vol.1 reste donc une expérimentation ponctuelle ayant permis au groupe d’explorer des territoires musicaux et poetiques encore non investis. Et le disque demeure comme une sorte de limite de collaboration avec Brian Eno, au delà de laquelle le groupe n’ira pas. Et ce sont déjà, particulièrement dans ce morceau précis, des magnifiques paysages. Les nôtres. Dévastés.

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