On l’aura sans doute compris : dans la distribution des rôles de la grosse production qu’est la prochaine présidentielle, Laurent Wauquiez a obtenu le personnage de la diseuse de bonne aventure, qui dit plus tôt ce que les autres pensent tôt ou tard.
Ainsi, après les HLM réservés à ceux qui ont un emploi (faisons comme si le chômage n’était pas structurel, et condamnons moralement ceux qui se laissent aller à ne pas travailler), on a pu l’entendre la semaine dernière lancer un nouveau ballon sonde à propos des jours de carence en particulier, et des arrêts maladies en général, rouspétant contre ces irresponsables de malades (qu’on appellera sans doute »malades d’irresponsables », prochainement) :
Une fois entendu son « argumentaire », on a juste envie de poser une question : sur la même base, que peut bien penser M. Wauquiez des congés payés ?
Nul doute qu’en haut lieu, on ne met pas un triple A au simple principe selon lequel les vacances seraient financées par les employeurs. Après tout, il y aurait là de solides économies à faire, et de confortables marges de manoeuvre en termes de rentabilité. On peut dès maintenant parier que d’ici peu, un candidat proposera de briser le tabou, en demandant « au nom de quoi » il faudrait le considérer comme sacré.
Comme, pour répondre aux questions qui commencent par « Au nom de quoi… » il faut disposer de valeurs claires, ou d’un sens aiguisé des affaires matérielles, on devine à l’avance que la gauche aura du mal à rétorquer quoi que ce soit de consistant. Autant dire qu’à part les yeux pour pleurer, il n’y aura pas grand chose pour arrêter le train de l’histoire, puisqu’on nous convaincra que celui ci ne peut plus être arrêté, et qu’on aurait l’air con, à être les seuls à ne pas le prendre en marche.
De manière générale, à draguer simultanément le FN et les marchés, on peut deviner que dans les mois qui viennent, l’UMP va nous sortir des projets palpitants; il faut dire qu’on ne saurait avoir de meilleurs conseillers de campagne.
Après avoir donné à la matière, aux alentours de Fukushima, des caractéristiques nouvelles, le Mox, spécialité locale d’Areva, semble avoir entrepris d’irradier la campagne de Hollande. Comme quoi, quand on est une saloperie, on ne l’est pas qu’à moitié. Il est probable que dans deux ou trois siècles, quand dans les écoles où on forme les futurs politiques, on étudiera les campagnes présidentielles du XXIè siècle, on citera en exemple la manière dont Areva, en annonçant publiquement ses tractations avec le PS, donna un solide coup de pouce au candidat UMP, dont on imagine bien sûr qu’il n’aura ensuite pas dû se sentir, du tout, redevable.
Au moment même où les verts sacrifiaient leur absence d’espoir présidentiel et leur candidate qui n’était en fait même pas vraiment des leurs (signe que les verts ne sont pas tombés de la dernière pluie acide), au moment où ,même, ils acceptaient de n’être plus que verdâtres (paradoxalement, la situation actuelle voit la candidate à la présidentielle être écologiquement plus radicale que les membres les plus importants du parti), EDF sortait sur toutes les chaines un spot publicitaire visant à assurer la promotion de la pomme de discorde : le fameux Reacteur Pressurisé Européen, que les intimes, ainsi que tout ceux qui ne le connaissent pas, appellent « EPR ».
Ce spot, on peut le voir ici : www.video.tf1.fr Je l’intégrerai ici dès que… j’y arriverai !
Du spot en question, il n’y aurait pas grand-chose à dire : images attendues de la construction en cours filmée en longs panoramiques aériens, annonces tellement rassurantes qu’elles en deviennent flippantes (« EDF vous invite au cœur du nucléaire », on a quand même envie de dire « non merci », mais il en va des réacteurs nucléaires comme des outre-mondes décrits par les religions : on a d’autant plus foi en eux qu’on ne peut pas aller vérifier sur place si la réalité confirme, ou pas, ce qu’on en dit), si les cols blancs étaient torse nu, on se croirait dans une pub Manpower des années 80 ; mais comme il faut rassurer, tout le monde porte les lunettes de sécurité sans doute capables d’arrêter les radiations, on se la joue modeste afin qu’on ne sente pas une seconde que la construction est déjà réputée foireuse, que le principe même de ce réacteur est douteux, que les plafonds du budget sont d’ores et déjà explosés, que le frère jumeau de notre EPR, en Finlande, a pris un énorme retard, qu’on met les équipes de construction sous pression, ce qui augure on s’en doute, d’une construction tout à fait sereine, bref, on met en scène cette bonne conscience qu’on n’affiche jamais autant que lorsqu’on en manque un peu trop, et on clâme fort qu’en somme on maîtrise ce dont on n’a même pas idée, pariant que bien entendu, ce qui est arrivé sur tous les autres continents n’aura jamais lieu en Europe.
Déroulement prévisible donc, mais le meilleur est pour la fin : ce spot publicitaire s’achève sur une invitation à aller voir son complément sur TF1news.com, le versant internet du service d’information de la première chaine. Un site d’information qui fait de la publicité pour un réacteur nucléaire ? Une chaine qui voit, donc, la rédaction de sa branche « information » liée à un discours publicitaire ? C’est que sur TF1 rien n’est tout à fait impossible en matière de collusion entre les fins et les moyens. Bien entendu, il faut se dire que le fait que la chaine appartienne au groupe Bouygues, qui est le maître d’œuvre du chantier, n’y est pas vraiment pour rien. Il faut se dire dès lors que tout propos tenu sur cette chaine à propos de ce chantier relève de la publicité, et non de l’information, et que dans la mesure où cette construction est un enjeu majeur de l’élection présidentielle (l’est il vraiment ? On n’en sait rien, mais les medias et les équipes de campagne en décident ainsi, on est bien obligé d’opiner vaguement), tout propos tenu sur cette chaine à propos de politique, et de quoi que ce soit finalement, relève de la même logique.
Est-ce une découverte ? Pas vraiment. Et ça ne concerne pas que TF1 : l’Europe a été, la semaine dernière, balayée par un nuage de particules radioactives. Ni le pays qui semble les avoir émises (elles semblent avoir un passeport hongrois), ni les ministères concernés, ni les rédactions des journaux télévisés ne semblent avoir jugé bon d’en informer la population, qui pourrait s’émouvoir et adopter une opinion générale non conforme avec les projets industriels des entreprises privées qui ont quelque chose à gagner à ce que cette opinion leur soit favorable. Surpris, on l’est d’autant moins qu’il y a quelques jours, le journal la Tribune voyait EDF annuler soudainement son contrat publicitaire, pour la simple raison que dans un article, on supposait qu’EDF pourrait renoncer aux réacteurs de type EPR. On comprend donc comment ces entreprises fonctionnent, et jusqu’à quel point, pour elles, propagande et communication sont indiscernables.
Mais jusque là, il était extrêmement rare que le lien direct du département « info » de la chaine soit apposé sur une publicité. C’est même sans doute la première fois qu’une telle chose arrive. Ca confirme la tendance qu’ont les « affaires » à prendre en mains la politique, et à forcer la main au peuple, à le dépasser, et à continuer de financer la richesse personnelle des plus riches avec ce qui reste des deniers publics. Parce que finalement, ça revient à ça : si jamais on devait ne pas construire cette centrale, la conséquence la plus rude tomberait sur le groupe Bouygues, qui n’est pas une abstraction mais un ensemble d’intérêts privés, de personnes très concrètes qui ont des avantages à tirer de ces décisions (et qui devront bien, un jour, connaître une certaine forme de précarité, eux aussi, d’une manière ou d’une autre (mais on y reviendra prochainement)). Si on peut prendre en considération les emplois créés localement autour de ce chantier, on ne peut quand même pas considérer le projet dans son ensemble comme un don que Bouygues, Areva et EDF font à la communauté nationale. L’argument de l’emploi ne tient d’ailleurs qu’à moitié : partout où ce genre de centrales s’installe, l’emploi généré est très particulier : on fait venir des employés qualifiés venus d’ailleurs, ce qui induit un développement économique local, du fait de l’augmentation de population, qui ne dure que ce que dure une centrale nucléaire. Mais on ne peut pas dire qu’on emploie massivement ceux qui, déjà là, cherchent de l’emploi. En revanche, en échange, on propose des stages d’été aux jeunes du coin. L’embauche large de la population locale est donc un phénomène collatéral, un peu illusoire. On notera plutôt une profusion d’équipements (terrains de sport, médiathèques, etc.), et quelques hébergements provisoires pour les prestataires qui, à travers l’Europe, prennent tous les risques au cœur des installations nucléaires, afin de les maintenir sans entrer dans les statistiques sanitaires du personnel EDF, puisqu’ils n’en font pas partie (sur ce point, par exemple, le petit commentaire audio qui accompagne le spot publicitaire fait doucement sourire). Enfin, on ne voudrait pas profiter de l’actualité, mais écrire ces quelques lignes au moment où Areva annonce la suppression d’un bon millier d’emplois en France permet de sourire, un peu.
Mais à tout prendre, s’il y a une enquête qu’on aimerait voir mise en œuvre, ce n’est pas celle qui porte sur la manière dont on manipule, sur ces sujets, l’opinion française. A ce sujet, la messe est dite. En revanche, on serait curieux de savoir comment la Finlande, pays jusqu’à maintenant tout à fait prudent sur la question nucléaire, n’exploitant que deux réacteurs, et suffisamment conscient des conséquences à long terme de ce choix pour avoir mis en œuvre, depuis les années 80, la construction d’un site d’enfouissement destiné à accueillir, à partir de 2100, ses déchets radioactifs, et de les protéger pendant 100 000 ans (oui…), projet qui, à l’heure actuelle, ne connait aucun équivalent en France, ce beau pays qui fait tourner, sans aucun regard vers l’avenir, une cinquantaine de réacteurs (j’avais écrit, pour l’outre-monde, un article à propos du documentaire, Into Eternity, sorti cette année qui avait pour objet ce site d’enfouissement). On aimerait savoir par quel mystère la Finlande si prudente a signé la construction d’un EPR dont, comme tout le monde, elle ne sait rien. Qui sont les vendeurs ambulants qui lui ont fait la proposition, et qui l’ont convaincue, quel prix on leur a fait, combien sont payés les commerciaux qui ont conclu le contrat, et comment ils le sont. Voila une enquête intéressante.
On ne doute pas que l’Etat lance de lui-même de telles investigations, puisqu’il en va de l’intérêt de tous…
Les illustrations sont extraites du film Holocaust 2000. Ceux qui l’ont vu savent pourquoi !
Soyons sérieux un instant, et considérons les affaires européennes dans ce qu’elles ont de plus crucial.
Samedi soir, pour la énième fois, la France s’est vautrée sur le paillasson de la gloire européenne, en finissant quinzième d’un concours où il semblait possible de finir en bonne place sans avoir l’air bien fut’ fut’. Et pourtant, nous partîmes sous le vent arrière des bookmakers, qui jouaient pour l’occasion le rôle d’augures, totalement à côté de la plaque pour une fois.
Il faut dire qu’il s’est passé quelque chose d’étrange dans la prophétie des organisateurs de paris : la France était donnée, et de loin, gagnante. C’est l’avantage d’internet : on peut découvrir les chansons avant de les voir exécutées (et Dieu sait si ce terme est adapté à la prestation française corse de Samedi dernier) sur la scène où l’élite musicale européenne se confronte dans un déluge d’effets vidéo, de chorégraphie (si vous voulez avoir l’air à la mode en boite, sachez que LA tendance de l’année, c’est les danseurs alignés les uns derrière les autres qui font genre « c’est pas mes bras qui dépassent, c’est ceux du type qui est devant nous », je pense avoir dénombré au moins cinq candidats dont les agités du global ont exécuté cette figure shivaïque en cours de chorégraphie), de violons (of course) et de tenues improbables (mention spéciale à la robe de la dernière candidate, qui était un défi à la couture (et au bon goût)), et mention particulière aux bonnets des moldaves, dont on doute qu’ils passent les portiques des aéroports (dans un monde parfait, les moldaves auraient gagné, mais craignant sans doute que les vedettes nationales soient contraintes de cheminer dans une charrette tirée par un âne jusqu’au chapiteau de cirque qui fait office de palais des congrès national, les votants, ont massivement voté pour l’Azerbaïdjan, juste pour découvrir où ça peut bien se situer sur une carte, et aussi (motif inavouable) pour foutre en l’air la balance commerciale de ce pays en le contraignant à organiser à grands frais la prochaine fête de la musique européenne) leur chef d’oeuvre censé rendre compte de la recherche musicale contemporaine dans chacun des pays autorisés à participer à la fête transnationale (à défaut d’être transgenre, Dana International n’ayant pas été sélectionnée pour la finale, ce qui explique peut être la victoire de l’Azerbaïdjan (j’ai une théorie là dessus, que je réserve pour plus loin dans l’article).
Si on regardait, sur Youtube le clip de la chanson française, il y avait moyen d’être appâté par le piège : petit cabriolet italien (une Alfa Spider en état de marche, ça frise le manque de respect pour le manque total de fiabilité des Alfa qui fait leur légende, on frôle l’insulte à la mémoire italienne, mais bref), cheveux dans le vent, lunettes de soleil, chant euh.. correct, modestie linguistique (on ne met même pas le français en avant, sans pour autant chanter en anglais, on fait une place à une langue régionale (enfin, « régionale »… pour ma part, je me suis résolu à ne retourner en Corse que lorsqu’il faudra un passeport pour s’y rendre), grand hôtel pas trop grand (on lui ouvre le coffre, mais il ouvre lui même sa portière (sans doute le personnel a t il des consignes avec les Alfa, afin de ne pas se retrouver bêtement avec la poignée de la porte dans la main, soudainement désolidarisée de la carrosserie fine italienne), on est dans ce que le grand public européen doit plus ou moins fantasmer sur la vie bourgeoise européenne. On touche un peu au sublime quand le chanteur s’isole, dans sa chambre d’hôtel, tout d’abord, auprès de sa cheminée (il y a ambiguïté sur la saison durant laquelle se passent les scènes du clip). On dirait un peu Springfellow Hawk quand il retourne dans son chalet de montagne, loin de la civilisation et des sous hommes, tel un Zarathoustra pilote d’hélicoptère (et pourquoi pas, hein ?) pour jouer du violoncelle sur la terrasse, face aux sommets enneigés. Ben là, Amaury Vassili, c’est un peu pareil, mais dans un chambre d’hôtel. Ce qui ne l’empêche pas d’aller néanmoins hurler sa chanson face aux éléments, en haut des falaises (on croirait presque avoir brusquement zappé sur une des publicités pour la moutarde Maille, même coupe de cheveux, même regard vers l’horizon, même léger manque de modestie (je toise l’univers, et il a intérêt à baisser le regard devant moi), même cambrure de toréador devant le soleil couchant. Bref, tout ça sent son romantique de pacotille à plein nez, on sent les âmes de Richard Clayderman et d’André Rieu planer au dessus du petit chevelu qui s’égosille dans la pampa. On flaire l’arnaque, mais comme on fait partie du pays qui l’organise, on se répète la fameuse formule de Cocteau : « Puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les organisateurs ». On rajoutera la maxime noir désiresque (paix à leur âme) : « N’ayons l’air de rien », le crétin européen pourrait bien voter pour ce genre de chose, et il est entendu que pour gagner, il faut avoir bu toute sa honte, et la pisser ensuite sur le public. C’était apparemment la stratégie choisie Samedi soir.
Mais patatras. Entre temps, tout s’est passé comme si on avait décidé de rendre le piège inefficace en mettant à jour tous ses mécanisme sous le regard du public. Finie la modestie : c’était Napoléon en personne qui venait chanter son hymne guerrier à la face de l’Europe. Peut être le conseiller des grands, Guéant, avait il soufflé en douce à la délégation européenne, « allez y les gars, il y a en Europe une solide nostalgie de l’Empire ». Mais il semble y avoir eu maldonne : si nostalgie il y a, elle ne consiste peut être pas exactement en un désir de se faire piétiner par un corse trop petit pour ne pas être nerveux sur un cheval, trop imbu de sa personne pour ne pas faire tout ce bordel pour de strictes raisons pulsionnelles.
Ajoutons quelques coups fourrés de la concurrence, en particulier, on semble avoir drogué le coiffeur d’Amaury, qui lui a collé sur la tête une permanente telle qu’on en n’avait plus vu depuis la dernière intervention à la télé de Jean-Michel Jarre (je dis ça parce que 1, c’est la même coupe de cheveux, et 2, je l’ai vu récemment dans Turbo, qui faisait mine de reconnaître à l’oreille les sons des moteurs Jaguar, Ferrari et Lamborghini, tout ça pour faire la promotion de sa tournée, et on se disait en voyant ça que, finalement, se retrouver menotté, et projeté comme sur un pilori sur tous les écrans plats du monde, ce n’était pas si humiliant que ça). Autant dire qu’en entendant Catherine Lara commenter la soirée, on réalisait soudain que le candidat français, fils caché de la violoniste déglingos (l’héritage capillaire ne ment jamais) avait été pistonné par le lobby des garçons coiffeurs. Second terroriste qui s’est acharné sur notre champion : l’ingénieur du son qui semble être allé se chercher un sandwich et une bière pendant la prestation, oubliant de brancher les oreillettes du ténor, le laissant se démerder tout seul pour trouver, au pif, le ton sur lequel pousser sa chansonnette. Autant dire que, puisqu’on était déguisé en Napoléon, la prestation a ressemblé à une partie de bataille navale : tâtonnant, c’est-à-dire tentant des tons, au hasard, en espérant tomber sur celui de la bande orchestre qui, cruelle, demeurait figée sur sa propre ligne d’harmonie, insensible aux tentatives du chanteur pour se rapprocher d’elle. Pendant ce qu’on a eu du mal à identifier comme un couplet, puis un refrain, ce fut « B7. A l’eau. D6. A l’eau. A4 alors ? A l’eau aussi… » Variant de ce que l’oreille percevait comme des quarts de ton, ces écarts qui n’existent pas dans la musique occidentale classique, on entendait très nettement que ça chantait tout simplement complètement faux. Et ça, même avec une coupe de cheveux qui sera peut être, après tout, à la mode dans cinquante ans, et même avec une veste qui semble taillée exprès pour partir déclarer la guerre à l’ensemble du territoire européen (et attention, l’Europe, le jour de l’Eurovision, ça s’étend jusqu’à Israel en intégrant la Turquie sans demander de reconnaissance de quelque génocide que ce soit, comme ça, gratos, du moment qu’ils chantent et dansent dans des costumes en papier crépon), ça n’est tout simplement pas possible, surtout quand on a décidé de faire de sa gorge une sorte de caisse de résonnance équivalente aux grottes de Lascaux dont on aurait intégralement recouvert les murs de carrelage, histoire de les doter d’une reverb’ digne d’une salle de bains.
Bref, attaquer toute l’Europe d’un coup, déguisé en Napoléon d’opérette, au son d’un hymne guerrier chanté en Corse, certes, mais carrément faux, voila qui n’est peut être pas exactement la meilleure manière de convaincre les télespectateurs de ces pays dans lesquels on pense, en écoutant de la musique que nous désignerions comme « disco », être « à la page », de voter pour la France. Ajouter au dispositif musical (pour peu que ce mot soit approprié ici) un décor constitué par un ciel qui, peu à peu, devient aussi rougeoyant que s’il dominait un territoire mis à feu et à sang par une bataille qui se refléterait dans ses nuages rougis, et on parvient sans doute à convaincre tout le territoire participant au concours que les français ont sombré dans la folie, et qu’ils s’apprêtent à envahir tout l’espace disponible, comme ça, juste parce qu’un corse leur en veut de ne pas avoir correctement réglé ses retours pour l’aider à accorder ses violons avec sa voix.
Pourtant, l’histoire des chansons ayant gagné le concours de l’Eurovision. Parmi les titres les plus célèbres qu’a produit ce télé crochet, on trouve le fameux succès de Abba, Waterloo. Sans faire une explication de texte intégrale de cette chanson, on peut s’arrêter deux secondes sur cette prophétie :
The history book on the shelf
Is always repeating itself
Si le livre de l’histoire est censé s’écrire en mode ‘repeat”, alors nous aurions du nous souvenir qu’à emprunter le thème napoléonien sur un terrain frappé par la mémoire de Waterloo, on propulserait notre héros national chevelu directement vers la défaite, ce que le livre de l’histoire, effectivement, vérifia.
Ah, dernière chose, pourquoi l’absence de Dana International pouvait elle favoriser la victoire de l’Azerbaïdjan ? Parce que le casting de ce pays était simplement idéal, puisqu’il s’agissait d’un de ces couples dont on devine aisément que la partie masculine n’est pas particulièrement attirée par la moitié féminine (pas la peine d’avoir un gaydar particulièrement aiguisé pour discerner chez le chanteur (dont la voix, d’ailleurs, n’est pas totalement inintéressante) ce qu’on appelle discrètement un garçon sensible, pas du tout dans la follitude de certains autres candidats (il y avait des jumeaux, par exemple, d’on ne sait quelle nationalité, sorte de zébulons montés sur ressort, habillés comme l’as de pique, faisant vaguement parler au duo eighties Bros (qui à force de chanter « When will I, will I be famous ? » a réussi à être totalement oublié de tous), qui avaient vraiment l’air de folles perdues, presque touchants dans leur égarement tous azimuts, le candidat d’Azerbaïdjan avait, lui, l’air simplement cette manière qu’ont certains chanteurs pop d’être en même temps totalement superficiels dans leur attitude, mais d’une superficialité dont on devine qu’elle est une surface qui cache quelque chose, qui ne se dit pas ; même sa voix était l’antithèse de celle du Napoléon français, qui tentait, lui, de tout passer en force quand la fragilité de celui qui, finalement, sera vainqueur, s’appuyait davantage sur les nuances (j’en parle comme si c’était une performance vocale, ce que ce n’était pas, tout l’intérêt, même ; c’est que précisément, ça ne se donnait pas comme tel))). Si on imagine un tout petit peu la sociologie des téléspectateurs de l’Eurovision, on devine que ce casting est assez pertinent, permettant de recueillir les précieux votes nécessaires pour remporter cette si importante victoire. Nul doute que la présence de la flamboyante chanteuse israélienne aurait permis de diviser ces troupes là, et de glisser notre Napoléon d’opérette dans la faille. Au lieu de cela, il faut admettre qu’on l’a simplement propulsé, tout droit, dans le mur du son, où il s’est joyeusement fracassé. Ce Sognu fut saignant, ce fut aussi une morne plainte.
Un dernier détail, pour la route : les bookmakers se sont bien plantés en nous annonçant grands vainqueurs de cette édition, et la France semble y avoir cru un instant. On ferait peut être bien de méditer cette leçon que la Grande Histoire veut bien nous donner ici : parfois, les sondages d’avant match se trompent. Parfois, même, ils peuvent inciter à persister dans l’erreur. On pouvait, avant même le soir de l’Eurovision, examiner un peu la proposition « Amaury Vassili » et se demander si raisonnablement, elle pouvait remporter les suffrages européens, et si on pouvait envisager ça comme une bonne chose. Je propose un exercice sain : il est peut être encore temps de se poser les mêmes questions à propos d’un certain François Hollande.
A force de voir l’islam faire l’objet d’attaques incessantes, jusque dans les moindres recoins de notre vie commune (oserait on ainsi comptabiliser le nombre de juifs parmi les joueurs de l’équipe de France de football ?), on pourrait presque soupçonner qu’un complot est mené, en douce, par une autre religion, moins à l’aise en matière de communication, et qui souffrirait plutôt d’un excédent de lieux de cultes, ce qui pourrait la rendre jalouse de voir les musulmans s’entasser dans la rue pour prier quand elle même place ses rares prêtres face à ce qui a de plus en plus de mal à porter sans prêter à rire le nom d’ »assemblée » (une solution à la pénurie des lieux de cultes pour les musulmans pourrait d’ailleurs tout à fait consister à leur ouvrir les portes des églises, qui sont conçues pour faciliter la prière, et qui souffrent d’uns sous emploi chronique. D’ailleurs, c’est peut être là un des problèmes majeurs du christianisme, il a peu à peu déserté les bancs et prie-dieu de ses propres églises pour occuper des sièges politiques, et si on devait s’inquiéter de l’influence néfaste d’une religion sur les affaires politiques de notre pays, sur l’impossibilité pour les femmes de voir pleinement leurs droits reconnus, sur l’interdiction faite aux homosexuels d’accéder à une pleine égalité avec leurs frères hétérosexuels, c’est jusqu’à présent beaucoup plus du côté du catholicisme qu’il faut en chercher les causes que du côté de l’islam, celui ci n’étant pas politiquement représenté (le Coran ne fut jamais brandi par un député à l’Assemblée nationale, quand la Bible le fût)).
Il n’est pas exclu que parmi les raisons de l’acceptation plus aisée de la main mise des cathos sur notre vie morale, au delà de leur légendaire gentillesse (et il ne faudrait pas entendre le terme de manière excessivement positive, ici), on puisse mentionner le fait que les textes fondamentaux du christianisme ont pu faire l’objet, grâce à leur absence de sacralité, de multiples récupérations, détournements, illustrations, allant de la commande officielle de l’Eglise à l’initiative personnelle d’artistes, constituant autant de relectures, parfois de la part d’hommes ou de femmes dont on n’aurait pas imaginé qu’ils puissent avoir ce genre de projets en tête. Dernièrement, lorsque Crumb s’attaqua à la Genèse, offrant une lecture linéaire d’autant plus forte qu’elle était débarrassée des outrances attendues, c’était un peu comme si enfin ce texte était arraché à ceux qui se le sont, depuis des siècles, appropriés, pour être réinstallé dans l’espace public, universel (et quel plaisir de voir, enfin ! le serpent dans sa version pré-punition divine, chose qu’on ne voit, à ma connaissance, nulle part ailleurs, ce qui signale tout simplement que la plupart des illustrations bibliques ont simplement fait l’impasse sur la lecture un tant soit peu attentive du texte, se fiant aux images qu’on en a déjà.
Parmi les outsiders de l’illustration catholique, Alfonse Mucha n’est pas le moins surprenant : connu pour son travail d’affichiste, sans doute déprécié aux yeux de la culture officielle pour cette seule raison, on le cantonne volontiers dans la sub-catégorie des illustrateurs (on devine que certains n’abordent cette frange des arts plastiques qu’équipés d’un masque à gaz), il a ses adeptes, mais on ne peut pas dire qu’on lui consacre une place considérable dans l’histoire des arts. Pourtant, si on veut bien prêter attention à son travail, on y discerne des ambitions qui vont au-delà du simple travail de graphiste auquel on aime le réduire. D’une part, tout amateur de mangas discerne rapidement à quel point Mucha constitue, un siècle à l’avance, un défricheur de ce graphisme qui aujourd’hui s’est répandu tant dans la bande dessinée que dans l’animation. Les poses, le physique des femmes qui sont ses modèles, les tenues, l’invasion graphique des motifs végétaux fondus au corps de ses top models, ce sont autant de schèmes qui ont creusé un sillon aujourd’hui quotidiennement labouré par la mode, la B.D., la publicité, le cinéma, le clip.
Quand on parcourt l’espace modeste que constitue le musée Mucha de Prague, parmi les affiches des pièces jouées par Sarah Bernard et les fresques à la gloire d’une féminité qui va ensuite déferler sur l’Europe, puis le reste du monde, on peut s’arrêter un instant sur quelques planches d’un projet étrange, qui s’imposa manifestement à Mucha avec une force suffisante pour qu’il le considère, malgré la difficulté à l’intégrer au reste de son oeuvre, comme une oeuvre majeure : son Pater. L’idée du projet est simple : mettre en images, c’est à dire en espace, le Notre Père, prière fondamentale mais suffisamment naïve pour avoir été, somme toute, dédaignée par l’art, qui se contentera le plus souvent de la mettre en musique de manière, disons, aimable (Rimski Korsakov trouvera là sans doute son « tube » le plus joué, mais il faut admettre que cela relève d’une recherche musicale plutôt légère). Quand Mucha s’en empare, il en fait quelque chose qui est en même temps ‘pop’ (franchement, on placerait volontiers chez ces représentants de l’Art Nouveau, les véritables racines du pop’art, et ce d’autant plus qu’à la différence d’un Warhol, ils ne consacraient pas la majeure partie de leur temps à faire les malins (franchement, Warhol me semble finalement n’être intéressant que comme cinéaste. Le reste sent tellement le truc calibré pour être une réponse assomante d’intelligence et de conceptualisation sur ce qu’est, ou n’est pas, une oeuvre d’art, que ça en devient à peu près aussi passionnant qu’une dissertation d’étudiante en prépa lettres qui aurait en elle le secret regret de ne pas avoir osé faire les Beaux-Arts)), avce les déferlantes habituelles d’enluminures gracieuses, mais il développe aussi un style graphique qui devrait « parler quelque part » à ceux qui réservent au Grand Pouvoir du Chninkel, de Rosinski, une place tout particulière sur l’étagère « Bande dessinée » de leur bibliothèque personnelle. Le Notre-Père devient épique sans faire l’objet d’une déconstruction conceptuelle, et conservant les traits de l’illustration classique, ici simplement renforcée, comme dopée, par les forces vitales, l’énergie créatrice qui traverse le style de Mucha.
Je suis sorti du musée Mucha en regrettant de n’avoir vu de l’oeuvre que quelques planches, curieux d’en voir davantage. L’ouvrage existe, on le trouve sur le marché de l’occasion, à presque 200€ le volume, tarif qui excède, si ce n’est mon intérêt, du moins mon pouvoir d’achat. Heureusement, internet est mon ami, et quelques autres passionnés ont entrepris de collecter les planches de ce Pater, mais aussi les esquisses préparatoires. Comme elles semblent peu diffusées, je les livres ci-dessous. Ca ne restitue sans doute pas l’oeuvre originelle, qui mériterait d’être rééditée, mais ça permet de s’en faire une idée, et d’entrevoir la manière dont Alfonse Mucha travaillait. Il me semble aussi qu’on voit transpirer ici la manière dont ce qu’on appelle aujourd’hui en musique la « pop » trouve toujours ses racines dans cette manière presque naïve de s’attaquer à des projets taillés un poil trop grand, mixant l’esprit de sérieux et la gravité du propos à une forme facile d’accès, accessible et suffisamment épique pour provoquer une espèce de mouvement dont on pourrait dire qu’il est, déjà, une élévation. On est tenté de voir les racines profondes de ce courant dans les vitraux des églises et cathédrales, et on ne s’étonnera pas, dès lors, d’apprendre que dans la cathédrale St-Guy de Prague, se trouve un vitrail particulièrement saisissant, dont l’auteur n’est autre qu’Alfonse Mucha lui même.
Voici dont ce Pater, de Mucha. Rassurez vous, on ne vas pas se donner la main pour le prononcer tous en choeur :
Enième gros sketch d’Aphatie, hier soir, sur le thème « protégeons les journalistes, puisqu’ils sont irréprochables.
La raison de sa colère (oui, on pouvait parler de colère : si son débit s’était encore un peu accéléré il est probable que le standards de Canal+ aurait été submergé d’appels de téléspectateurs pentecotistes convaincus d’avoir vu le chroniqueur basque soudainement habité par le don des langues, celui qui fait parler directement l’Esprit Saint par sa propre bouche (ne souriez pas : sachez plutôt qu’il y a de par le monde des milliers de fidèles du Renouveau charismatique qui croient fermement en cette possibilité), c’était qu’on ait imaginé, ces derniers jours, que les médias français auraient pu manquer à leur devoir d’information à propos de la Tunisie ces dernières années. On a senti que son sang n’avait fait qu’un tour quand le même ami imaginaire que celui qui s’adresse régulièrement à Sarkozy (celui qu’il évoque souvent dans ses discours, qui lui sert d’interlocuteur public inexistant, lui permettant de faire questions et réponses appropriées) lui a glissé à l’oreille qu’on accusait les journalistes français d’avoir été jusque là complaisants avec Ben Ali.
Morbleu. On attaque la confrérie ! Ni une ni deux, Jean-Mich’ pose l’intégrale des éditions des grands journaux de ces 20 dernières années sur le bureau, et découpe patiemment de ses grands ciseaux les articles qui mettent en évidence sa thèse : en fait, la presse dit la vérité depuis des années, mais tout le monde fait comme si de rien n’était, refusant de croire l’oracle, et se comporte ainsi à l’opposé même de ce que les reporters conseillent. Suit alors une avalanche d’exemples tirés d’articles montrant que c’est le lectorat qui est vraiment trop trop con, ne tirant pas tous les enseignements des enquêtes journalistiques qui avaient pourtant tout vu venir de loin. Mais voila, manifestement, aux de Jean-Michel Aphatie, nous n’écoutons pas suffisamment Jean-Michel Aphatie.
La faute pèse évidemment sur les politiques qui, eux, auraient fait preuve de complaisance avec le régime tunisien. Et bien entendu, le soir où Aphatie se jette ainsi à la gorge des politiques, il a sur le plateau le seul qui fasse exception : Hollande. Du moins celui-ci prétendit il avoir toujours dénoncé la manière dont Ben Ali spoliait son propre peuple de ses droits essentiels, et Aphatie ne lui fit sur ce terrain aucune objection. En réalité, n’importe quel homme politique, y compris Alliot-Marie, aurait pu être sur le plateau à ce moment là, et plaider la même virginité, il aurait reçu la même onction du même donneur de leçons.
C’est que les emportements d’Aphatie ont toujours lieu à contre-temps, et visent systématiquement à asseoir dans l’esprit de l’auditoire l’idée que son journalisme et le monde politique sont indépendants l’un de l’autre. Vitupérer ainsi contre la classe politique dans son ensemble, c’est se donner à bon compte des allures de journaliste indépendant.
Le problème, c’est qu’on aimerait voir cette fameuse indépendance en action, lorsque des hommes politiques en responsabilité sont sur le plateau du grand journal. Or, précisément, à chaque visite de ce genre, on est confondu par la complaisance avec laquelle on sait, dans cette émission, recevoir. Ainsi, on se permettra d’être beaucoup plus incisif avec un Mélenchon, à qui on s’adressera sur un ton condescendant et sermonneur, prenant l’invité avec des pincettes, mettant les citoyens en garde (pensez donc, un gauchiste, ma brav’dam »), le soupçonnant de populisme (être proche du peuple est un crime, sur la chaine branchouille premium). Ainsi, a contrario, on accueillera Balkany sans vraiment lui poser de questions, en blaguant avec lui sur ses prétendues aventures avec Bardot, devisant joyeusement d’un air bonhomme comme si de rien n’était.
Et on sait bien pourquoi : pour aller plus loin dans la question, il faudrait avoir des éléments à avancer, un dossier tenu à jour, des éclairages sur la manière dont la politique est pratiquée dans le 92; mais voila, on reçoit Balkany comme un élément de spectacle qui permet de rassembler une bonne grosse quantité de téléspectateurs devant leur écran avant de passer en seconde partie d’émission en mode télé-achat pour gaver les ouailles venues à la messe quotidienne. Les Balkany sont du pain béni pour Canal +, qui se comporte vis à vis de ce genre de « clients » comme un souteneur soigne ses gagneuses. Idem ce soir, en ce moment même, où on joue à parler politique avec Rachida Dati, comme si c’était là son véritable rayon. Et Aphatie, dans sa grande sagesse, et après les leçons qu’il a données hier, se plie gentiment à l’exercice, devisant avec l’intrigante comme si elle avait une quelconque légitimité (alors qu’elle même rappelle qu’elle n’a aucune responsabilité gouvernementale (mais que fait elle là ?)) à répondre à des questions qui engagent le peuple français vis à vis des tunisiens.
Finalement, Aphatie aimerait sans doute avoir plein de questions pertinentes à poser au clan Sarkozy, mais il faudrait pour cela qu’il soit, par exemple, italien. Evidemment, il lui faudrait alors recevoir de temps en temps Berlusconi, et accepter de rire publiquement à ses blagues vaseuses, sans se sentir autorisé à remettre en question une autorité mal acquise, ni à mettre en difficulté son hôte. Il travaille sur la télévision française, alors il se permet tout ce qu’il ne permettrait pas s’il était italien, et il s’interdit tout ce qu’il ne s’interdirait pas dans une autre vie. Pas grave, il a les vies des autres à condamner, c’est plus confortable.
Alors, évidemment, les emportements scandalisés d’Aphatie faisaient déjà sourire hier soir, parce qu’on sait bien quels talents de contortioniste l’animent quand il faut révérencer et génuflexer devant tout ce qui est proche du pouvoir. Il n’attaque que ceux dont il se dit qu’ils ne constitueront jamais un danger pour ses propres avantages, les enfonçant quand même un peu, au cas où. Ils les rangera soigneusement dans ce qu’il considère comme un tableau de chasse, comme les chasseurs du dimanche lâchent des gallinettes cendrées sur la pelouse pour se faire un carton à la 22 long rifle, en posant fièrement les bras croisés devant la CX, avec la mine de ceux qui ont accompli leur devoir.
Montreur d’ours au milieu du barnum pseudo-politique, Aphatie joue le jeu selon les règles que sa caste a instituées pour gagner à tous les coups. Les invités sont dans le coup, ils sont là en terrain conquis; ils se plient au jeu car ils savent que, s’ils ont la carte, il suffira de jeter un coup d’oeil appuyé en direction de Denisot pour que la publicité vienne opportunément les sauver d’une mauvaise passe.
Justement, au moment où on demandait à Dati si Alliot-Marie doit démissionner ou pas, la publicité vient empêcher la réponse. C’est que sur Canal on est tout prêt à dénoncer tous les tyrans que compte la planète, dès lors qu’ils sont suffisamment éloignés pour ne pas pouvoir nuire. Mais il est en revanche hors de question de mettre en difficulté une ministre qui fait de la maltraitance envers les peuples une spécialité française exportable, et qui voit en tout citoyen revendiquant ses droits politiques un dangereux phénomène qu’il faut calmer par la force. C’est qu’on a bien compris, sur ces chaines commerciales, que la valeur première, c’est l’argent. Et en définitive, c’est bel et bien le terrain sur lequel ces gens là pourraient s’entendre à merveille avec les Trabelsi du monde entier.
A l’instant, une mère de famille qui a braqué sa buraliste pour nourrir ses enfants témoigne sur le plateau de Denisot. Rachida Dati fait vraiment tout pour avoir le dernier mot, mais cette maman braque aussi la parole à Mme Dati, et lui souffle le dernier mot, qui consiste simplement à rappeler des promesses de campagne de Sarkozy, évidemment non tenues. C’est sur ce mot que se clôt cette séquence, non sans que Rachida Dati ait exprimé d’un regard expressif à Denisot que, décidément, son émission est fort mal tenue.
Quand on disait que Valérie Pécresse devait avoir une dent contre Stéphane Hessel, de l’avoir si posément et systématiquement remise en place sur le plateau de Ce soir ou jamais, on ne croyait pas si bien dire : L’épisode d’hier, au cours duquel Hessel devait intervenir lors d’une conférence donnée à l’Ecole Normale Supérieure le montre t-il suffisamment clairement ? Le CRIF a réussi à faire interdire cette conférence, qui portait pourtant sur la liberté d’expression (l’humour de la situation étant tout à fait involontaire, on y verra plutôt une forme d’ironie). Que le CRIF tente de faire taire des voix qui ne vont pas dans son sens, on va dire que malheureusement, ça ne surprend plus grand monde, et à la limite, il joue son rôle de lobby. Mais qu’une ministre du gouvernement se fasse le relais des volontés du CRIF, voila qui est un peu plus étonnant, et doit se lire moins comme un soutien à Israël que comme un moyen parmi d’autres d’atteindre la parole du seul tribun véritablement gênant dans le discours de gauche actuel (les socialistes s’anéantissent les uns les autres, et Mélenchon se traine sa réputation populiste, leur cas est, pour l’UMP, réglé) qui pose vraiment problème.
On le disait, tout sera bon pour détruire dans l’opinion publique l’honneur de cet homme là. Et il n’est sans doute pas au bout de ses surprises. On pourra se rassurer en se disant qu’il en a sans doute connu d’autres. On s’inquiètera tout de même en constatant que si le pouvoir peut lâcher les chiens sur ces hommes là et en se demandant qui il pourrait épargner, qui pourrait trouver grâce à ses yeux, en dehors de lui même.
On s’indignerait volontiers si Ferry n’avait pas décidé que c’est inopportun. On comprendra qu’il serait effectivement de bon ton de garder nos mains pures en se gardant de jeter quelque coup d’oeil que ce soit en direction des voix qu’on fait taire. Dans notre politique, c’est manifestement devenu ce qu’on appelle une « méthode ».
Pour illustrer le précédent article, alors même que j’étais en train de le corriger, les premiers tweets annonçant que Slim Amamou fera partie du gouvernement provisoire, comme secrétaire d’Etat à la jeunesse et aux sports défilent sur mon écran. Je vois les messages de congratulation défiler.
Il n’est pas exclu que cette totale synchronisation avec l’évènement, confortablement installé à mon bureau, soit une illusion parmi plein d’autres. Ne pouvant en décider, je décide de la vivre tout de même, et d’accompagner l’info, simplement en la relayant.
En Mars 2003, les plus inattentifs d’entre nous aux nouvelles formes d’expression sur le net découvraient ce qu’est aujourd’hui le blog en lisant les compte rendus, témoignages et analyses de Salam Pax, sur son blog, depuis devenu exemple et fondation, http://dear_raed.blogspot.com/. Le 21 précisément, il écrivait ce qui demeure sans doute comme l’un des posts ayant suscité le plus pesant des suspens dans l’histoire des blogs : « 2 more hours untill the B52′s get to Iraq », laissant ensuite, quatre jours durant, des lecteurs du monde entier dans une étrange situation, inquiets pour un inconnu comme ils auraient pu l’être pour un proche.
Janvier 2011, internet a entre temps fourni à ceux qui veulent, ou se sentent devoir publier sans passer par quelque autorité que ce soit, de nouveaux outils, encore plus directs, encore plus rapides, pour envoyer dans la noosphère des messages ayant le net avantage sur les bouteilles jetées à la mer, d’avoir la quasi garantie d’avoir un jour ou l’autre des récepteurs. Et si Twitter demeure sans doute encore un des meilleurs moyens de satisfaire ce que l’ego d’une majorité exige en matière de rayonnement, ceux qui avaient des messages urgents à envoyer au monde, non pas à propos de leur petite personne, mais à propos du monde lui même, ont su détourner l’outil pour en faire un des moyens de transmission les plus efficaces que l’humanité ait connu.
Ceux qui ont connu l’antiquité des moyens de communications humains ont peut être eu la chance de passer des jours, et des nuits, devant des postes de réception d’ondes courtes, à traquer des voix émises depuis l’autre bout de la planète, selon la temporalité carrément uchronique des heures GMT. Quelqu’un parlait, depuis un ailleurs indéterminé, vers un autre ailleurs tout aussi aléatoire; intentionnalité floue, discours universel transmis à qui veut bien l’entendre. Emergeant des parasites et larsens, tordues par les efforts de syntonisation, des présences humaines me parlaient sans s’adresser à moi, selon des codes qu’il faudrait apprendre à déchiffrer.
Twitter est l’équivalent de cela. Avec un squelch bien réglé, et en focalisant l’antenne sur les bonnes fréquences, on peut laisser tourner Tweetdeck comme un scanner à informations pour saisir les bouteilles lancées à la mer quasiment au moment même où la main qui les envoie les lance vers l’horizon. Instants de vie attrapés au vol, qui peuvent aller des atermoiements d’une fashionista devant les étals soldés à la géolocalisation d’un opposant tunisien « rassurant » ses followers : non, il n’est pas encore mort, il est juste au commissariat du coin.
Ainsi, ces derniers jours, un des feuilletons les plus suivis sur twitter fut la brusque disparition de Slim Amamou, équivalent tunisien et actuel du Salam Pax de Bagdad, dont les messages cessèrent brusquement d’être émis pour laisser place à un silence inquiétant. Blogueur influant, et activiste ayant su très tôt utiliser les astuces permises par la communication numérique, il avait déjà révélé la manière dont le gouvernement tunisien avait réussi à pirater les comptes mail, twitter ou facebook de milliers d’internautes, afin d’empêcher la mise en place d’actions et de décrédibiliser les informations diffusées sur les réseaux sociaux, lorsque ceux ci n’étaient pas purement et simplement censurés par le proxy gouvernemental.
Suivre le compte twitters de Slim Amamou n’est pas de tout repos, mais c’est une prise directe sur les évènements, du point de vue de quelqu’un qui maîtrise les moyens de se tenir au courant, et les techniques permettant de retransmettre l’information. Les derniers jours de son journal de bord sont épiques, entre arrestation, nouvelle coupe de cheveux, contournements de la censure, décensure quasiment site par site, information et désinformation, dénonciation des messages passés sous piratage de son compte, moments de panique provisoire provoqués par l’ouverture d’une session oubliée sur un autre ordinateur, on capte quelque chose comme un James Bond tourné à la manière de Cloverfield, mais dont l’aspect « documentaire sur le vif » n’est pour une fois pas réductible à un simple effet de mode.
Pour ceux qui veulent sauter dans ce train en marche, les messages de Slim Amamou peuvent être suivis sur son compte : http://twitter.com/slim404. Pour ceux qui ont quand même un peu de mal avec la syntaxe Twitter (mais ce ne sont que quelques codes à apprendre, exactement comme on le faisait du temps du radioamateurisme, quand on participait au JOTI, l’équivalent ondulatoire des Jamborees géorestreints), et pour ceux qui apprécient que la pensée puisse se développer au-delà des fameux 140 caractères, on peut suivre les développements plus longs, mais plus épisodiques de Slim Amamou sur http://nomemoryspace.wordpress.com/.
Enfin, pour suivre l’information dans les jours qui viennent, et au delà, tout en diversifiant un peu ses sources, on peut se rendre sur ce blog collectif : http://nawaat.org. Répertoriant les informations issues de sources extrêmement variées, servant d’interface entre l’infowar et le véritable journalisme, on y trouve une synthèse permettant d’aller nettement plus loin que ce que les médias français proposent.
Mais on l’aura compris grâce à l’épisode de l’intervention d’Alliot Marie à l’assemblée nationale, l’attitude de la France du gouvernement français est tout simplement complice des agissements de son ex-homologue tunisien : maintenir un pouvoir en place grâce à une force dont on aura compris qu’on loue internationalement sa compétence, seconder par la police un gouvernement dont on ne sait pas trop quelle culture permet à un ministre de la culture d’affirmer qu’il n’est pas une dictature, simplement parce que ce pouvoir offre quelques avantages (et on sait combien de nos hommes politiques possèdent, dans ces terres, des résidences secondaires, dont on imagine assez bien quelles concessions elles ont réclamé, c’est sans doute parce que BHL a installé au Maroc sa propre retraite qu’il peut se permettre, lui, de préférer révolutionner contre Ben Ali, et laisser Mohammed VI en paix) qu’il s’agit de protéger. Exporter le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, voila enfin un secteur qui pourrait constituer une spécialité maison qu’on aimerait effectivement vendre un peu partout dans le monde. Après tout, ne serait ce qu’en matière de censure du net, les hadopi, loppsi, et loppsi2 déjà dans les tuyaux visent bien à faire taire certaines voix, en les identifiant. Après tout, des amis du pouvoir ont déjà montré comment utiliser le net tout en monopolisant les canaux d’information de manière à, précisément, désinformer. Le département du 92 est plein d’affaires liées aux multiples tentatives du pouvoir en place pour mener ses petites affaires en plaçant opportunément les proches des dirigeants (le propre fils du président, rien de moins), aux postes permettant de diriger « efficacement » une communauté urbaine parmi les plus riches d’Europe. Après tout, Christophe Grébert, le rédacteur du fascinant blog Monputeaux.com ne serait pas tellement plus inquiété dans la Tunisie ancienne version qu’il ne l’est aujourd’hui dans les Hauts de Seine. Que Michèle Alliot-Marie donne l’impression de savoir mieux se tenir qu’une Joelle Ceccaldi-Raynaud ou qu’une Isabelle Balkany ne change pas grand chose à sa dangerosité : elle fait partie de ce clan politique qui voit dans le peuple un ennemi, une masse qu’il faut maintenir sous la botte des soldats pour pouvoir gouverner en paix. On serait assez tenté de la parachuter quelque part au dessus de Sidi Bouzid, histoire de voir comment ce peuple qu’elle souhaitait rappeler à l’ordre l’accueillerait. Et on n’espère même pas qu’elle sache mesurer à quel point elle a de la chance de gouverner une nation qui ne lynche pas ses dirigeants, à moitié par soumission, et à moitié par instruction. Qu’elle n’aille quand même pas jusqu’à imaginer que ce même peuple ne devine pas que le message hostile adressé aux citoyens de Tunisie a en réalité les français pour destinataires, qui doivent bien comprendre qu’il est hors de question de s’opposer au pouvoir en place, et qui savent désormais qu’aucune limite n’est donnée au recours à la force pour lui imposer une volonté politique dont il est maintenant clair qu’elle n’est plus la sienne.
Visite surprise du démon de Miss Brown dans les commentaires généreusement déposés, ces dernières semaines, par Michel. Profitant d’une certaine vacance du pouvoir (politiquement, on en rêve un peu, de la vacance du pouvoir), il a semé de ci de là des pistes à suivre, dont une, présentée comme mineure, qui me remet à l’oreille une dès boucles les plus puissantes, un des mèmes les plus efficaces que la musique pop française ait produite, bien que son succès semble relever davantage de l’estime que des records de vente. Dans sa chanson Modern Style, qu’on trouve sur l’album Affaire classée avec fracas et pertes, j’en ai trop vu des mûres et des pas vertes, Jean Bart (qui est assez coutumier de ce genre d’inversion dans les expressions toutes faites) utilisait comme boucle musicale une réplique d’un film de Truffaut (Les deux anglaises et le continent), affirmant que « la vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas, mademoiselle Brown« . Transformée en ritournelle un brin entêtante, la boucle devenait une sorte de maxime leitmotivante, un chorus sous les mots susurés par Jean Bart, d’une voix qu’on n’ose plus utiliser dans les productions actuelles, au plus proche de l’oreille. Je me souviens qu’à l’époque j’écoutais le plus souvent la musique sur un walkman qui permettait, à l’écoute de ce Modern Style, d’avoir l’impression que Jean Bart prononçait ces étranges paroles directement dans le pavillon de l’oreille. A l’époque, je crois me souvenir qu’aucun homme ne m’avait encore envoyé de si près de tels mots.
La chanson n’a pas de clip attitré. Jean Bart n’a peut être pas eu la couverture médiatique qu’il méritait. J’ai néanmoins trouvé une mise en images intéressante, parce que liée à un autre morceau qui émet dans ma mémoire à peu près le même genre d’échos que ce Modern Style.
Quatre ans plus tôt, une voix du même genre avait eu la chance de voir les mots qu’elle prononçait mis en image par un Michel Gondry en grande forme. A vrai dire, si les clips typographiés prennent souvent comme référence le Sign O the times de Prince, pour moi, la véritable réussite vidéographique de ce style réside davantage dans cette Tour de Pise (je classe tout à fait à part the Child, d’Alex Gopher, mis en scène par le collectif H5, parce que tout simplement, c’est totalement hors concours), que les chanceux bénéficiant des quelques années de diffusion de TV6 ont pu découvrir sur leur écran, chantée par un Jean-François Coen dont la voix persistera ensuite longtemps dans les mémoires, car si le clip est une grosse réussite, la chanson vole aussi très bien de ses propres ailes. Avec le recul, je saisis aussi pourquoi ce clip m’a à l’époque connecté avec certains propos de Godard sur le cinéma, et je me souviens que ce fut là le point de départ d’une histoire suivie, et pas encore achevée, avec les productions de Gondry, parce que je m’étais dit à l’époque que quelqu’un qui avait su à ce point saisir les éléments graphiques qui portent un certain nombre de nos sentiments, les néons la nuit, les enseignes désuètes, les messages adressés à tout le monde mais qui semblent nous dire quelque chose à titre personnel, les errances dans les clignotements signalétiques, devrait par la suite régulièrement nous cueillir au détour de nos rapports secrets aux images.
Inutile de dire qu’entre Jean Bart et Jean-François Coen on tient là deux de ceux qui auront permis, en parvenant à faire de la chanson pop française ce style particulier qui ne se réduit pas à l’adaptation de racines anglo-saxonnes (et même si ces temps ci, on a des groupes hexagonaux qui excellent dans ce domaine), à faire apparaître, deux décennies plus tard les petites boites à musique enchanteresse des Arnaud Fleurent Didier, Florent Marchet ou des Bertrand Belin et Betsch.
Un dernier mot sur la mise en image de Jean Bart. Je ne suis pas certain qu’elle corresponde exactement aux sentiments qui accompagnent pour moi l’écoute de cette chanson, je me suis fait depuis longtemps mes clips mentaux de pas mal de titres qui n’ont pas connu ce genre de promotion, mais j’ai vu dans son style typographique une sorte d’acquiescement céleste aux connexions que mon cerveau tissait entre ces deux morceaux. La vie est peut être faite de morceaux qui ne se joignent pas, mais la mémoire semble consister à joindre les éléments distants pour en faire une histoire, qu’on oublierait si des mémoires plus fiables ne revenaient pas de temps en temps retisser les filaments de souvenirs retrouvés épars, tels que la vie les sème.
Merci donc pour la nostalgie, matière dont ces chansons sont majoritairement constitués.
Entendons nous bien, ce qui suit n’a strictement aucune importance. Mais j’aurais envie d’émettre cette prévention en tête de chaque chapitre, donc, à strictement parler, ça n’en a ni plus ni moins que le reste. Ca aura juste la vertu d’exprimer publiquement une idée qui me traverse souvent l’esprit.
Le lecteur assidu l’aura compris, j’ai à certains égards des intérêts et des goûts qui me feraient volontiers rencontrer avec sympathie davantage les beaufs du coin pour qui un samedi après midi réussi doit comporter une bonne paire d’heures passées à l’Elephant bleu le plus proche que les universitaires les plus pointus dans le domaine dans lequel je suis censé être plongé nuit et jour. Cette attirance pour des choses absolument pas officiellement importantes provoque je le sais quelques inquiétudes chez certains lecteurs, et quelque sympathies chez d’autres.
Mais bon, ça fait un moment que je me dis que la pire manière d’écrire, c’est de se demander ce que d’hypothétiques lecteurs voudraient lire. Kafka avait un bon mot pour ça, quand il écrivait que si c’est cela que cherche le lecteur, il n’a qu’à écrire ses livres lui même. Et sans doute franchirais je un cap décisif si j’allais jusqu’à ne même pas écrire ce qui me plait à moi. Mais bref.
Parmi les goûts qui pourraient, si je n’y prenais garde, faire de moi un beauf tel qu’on en croise chez Cabu ou StripTease, il y a LE dénominateur commun de tous les connards mâles de cette planète : la bagnole. J’essaie d’entretenir cette passion de la manière la moins conne possible, en regardant Auto-Moto ou Turbo d’un oeil pas dupe et en voyant dans la bande de Jeremy Clarkson (ceux qui sont amateurs de l’émission Top Gear savent qui est ce saint homme) une espèce de descendante des écoles de sagesses antiques qui savaient développer une attitude la plus juste possible vis à vis du monde qui était le leur.
Mais bon, on a beau faire, s’intéresser aux bagnoles, c’est être voué, même quand on cultive ce goût, et qu’on essaie de l’élever, c’est être en permanence confronté à ce paradoxe : ce ne sont tout de même que des bagnoles.
En fait, le problème n’est pas tellement lié à la valeur absolue de l’automobile. Tout a été dit sur la question : c’est un outil, un objet technique, et pourtant ça n’est pas que ça puisque c’est aussi la matérialisation d’une aspiration humaine parmi les plus puissantes qu’un homme puisse connaître : la volonté de partir. Le problème, dès lors, c’est que l’automobile concentre en une tonne et des poussières de métal, de caoutchouc et de divers matériaux plus ou moins naturels, une grande partie des besoins, mais aussi des désirs humains, à tel point que la concevoir, la fabriquer, la mettre en vente, l’acheter, l’utiliser, ce sont toujours des processus qui mettent en jeu bien plus que la simple distribution d’une marchandise lambda. Et parce que physiquement, c’est un objet massif, complexe, qui doit gérer de complexes tensions entre le dedans et le dehors, elle est un concentré de tous les problèmes rencontrés par le design, qui est avant tout l’art de faire correspondre des formes et des fonctions, en somme un problème philosophique : mettre sur pieds des concepts cohérents.
Et là, je retombe sur mes pattes.
Or, il se trouve que parmi les cadeaux offerts par Oprah Winfrey à son assistance en délire, se trouve, de nouveau, une voiture. Mais n’importe laquelle. Si il y a de cela plusieurs années, elle avait offert (enfin, « elle », c’est céder au mythe telle qu’on nous le narre, « elle » n’offre évidemment rien, puisqu’elle est payée (pas mal, on le devine) pour faire mine d’offrir, ce qui constitue, au choix, soit une négation absolue du don, soit une mise en évidence de l’impossibilité absolue de toute forme de don) une Pontiac G6, une honnête bagnole pas vraiment passionnante, mais qui avait le seul mérite d’être un moyen de déplacement gratuit pour ceux à qui on en remettait les clés, cette fois ci, Mme Winfrey a jeté son dévolu sur une voiture qui a l’intéressante caractéristique suivante : elle n’existe pas. Ou plutôt elle n’existe pas encore. Ou plus précisément, elle n’est pas encore commercialisée, et n’a donc pas encore été révélée au public. Si on devait creuser l’ouvre de Simondon et écrire un « Du mode d’existence des objets techniques un peu particuliers que sont les automobiles », on devrait dire qu’à strictement parler, les voitures n’existent qu’une fois qu’on les a montrées au public, alors qu’en fait, leur complexité fait qu’elles sont produites bien en deçà de la date de leur commercialisation.
Ce modèle que personne n’a vu, c’est la New Beetle. Plus exactement, la New New Beetle, puisque l’actuelle est déjà une réactualisation de l’antique Coccinelle, qui offrit aux allemands, y compris les plus modestes, la possibilité de rouler dans un véhicule motorisé. L’ancêtre des voitures low-cost en somme. On est donc, chez Volkswagen, sur le point de remplacer la remplaçante, ce qui nous met dans une situation paradoxale : personne n’a vu la nouvelle incarnation de ce modèle, mais tout le monde sait déjà ce qu’il est, puisque ses gènes sont tellement marqués qu’elle ne peut pas nous surprendre.
Mais c’est là qu’interviennent les élans de violence dont je suis parfois la proie. Enfin, certains de ces élans. En effet, dès la révélation du concept de l’actuelle, en 1994, un doute frappait tous les observateurs dotés d’un cerveau alimenté : cet objet était il bien ce qu’il était censé être ? Or à deux points de vue, la réponse était « non ». Un, si la coccinelle était vraiment une voiture du peuple, cette New Beetle était au contraire un engin bourgeois, dédié à une clientèle branchouille apte à dépenser plus pour avoir une fonctionnalité moindre, juste pour se payer le luxe de rouler dans un succédané de mythe. L’enfer climatisé, dirait Miller, en somme. Aussi chère qu’une Golf (dont l’appellation, à elle seule, est une insulte à ce que signifie le nome Volkswagen), mais offrant moins de fonctionnalité, elle se caractérisait par le fait que ses formes évoquaient les rondeurs de sa populaire et lointaine ancêtre. Rien de plus. Un mensonge sur roues, en somme.
Pire. Techniquement, le compte n’y était pas : le moteur n’était plus refroidi par air (Porsche a connu cette rude évolution aussi, et Citroën la connaitra quand il faudra céder à la tentation de faire une nouvelle 2cv), il perdait ainsi simultanément son « toucher » particulier ainsi que sa simplicité nécessaire pour imposer la présence d’un circuit d’eau, avec tout le dispositif complexe qui gère ses flux, et ne peut pas indéfiniment empêcher les fuites. Mais plus grave encore, le moulin n’était plus à sa place, tout à l’arrière de l’engin, en porte à faux arrière.
Là, une réflexion s’impose : soit on considère que le concept, dans une automobile, c’est l’usage qu’on en fait. Et dans ca cas, peu importe où est le moteur, du moment qu’il y en a un, et que l’usage est permis par le dispositif technique. Le moteur arrière s’impose à l’époque de la Coccinelle, parce qu’on en dispose, et que s’agissant d’une propulsion, on gagne à placer le groupe propulseur près des roues motrices, il s’impose moins à la fin du 20è siècle alors que la traction avant s’est généralisée et qu’elle permet une baisse des coûts de production. A ce compte là, en dehors de son prix (un détail), la New Beetle n’est pas une trahison. En revanche, si le concept d’une automobile correspond à un ensemble plus large comprenant non seulement l’usage, mais aussi l’architecture de l’objet, sa conception et même ses moyens de productions, alors la New Beetle est à l’automobile ce que Judas est aux disciples : la trahison faite bagnole. Or, ce modèle n’est pas une simple nouvelle voiture populaire (ce que sera, plus tard, la Logan, qui peut, elle, s’autoriser à n’obéir à aucune autre exigence que son usage et son prix), c’est la réédition d’un modèle particulier de voiture populaire, dont les spécificités additionnées les unes aux autres ont forgé, peu à peu, une identité spécifique qui fait qu’une Coccinelle, c’est une Coccinelle avant d’être une voiture. Et si ce sont ses caractéristiques plus que son concept qui la définissent (parce que comme concept, elle pourrait tout aussi bien prendre la forme d’une 2CV ou d’une Fiat 500, ou d’une Lada, ou une Trabant, ou une Logan aujourd’hui. Et pourtant, elle n’est réductible à aucun de ces autres modèles, bien que partageant avec elles une essence commune de voiture populaire. C’est donc que la Coccinelle n’est pas d’abord son idée, mais ce qu’elle fut concrètement, matériellement, les expériences qu’elle permit, les sensations qu’elle prodiguait, les limites qui étaient les siennes, les odeurs, les matières, les vibrations qu’elle procurait à ses passagers. Autant de caractéristiques dont la New Beetle ne peut se prévaloir puisque justement, on n’en a fait une pure apparence physique cachant des déterminations diamétralement opposées à celle qu’elle remplace.
Bref, la New Beetle montre que les objets ont une âme.
Elle montre aussi qu’ils peuvent la perdre.
Ainsi, depuis les années 90, je ne peux pas croiser de Néo Beetle sans être pris d’une furieuse envie de défoncer le capot moteur à la hache, d’arracher dans son compartiment antépodent le moulin avec un palan pour le glisser discrètement dans le coffre préalablement découpé à la tronçonneuse, laissant pour signature un mot sur le pare-brise : « Voila, les choses sont maintenant à leur place ».
Bien sûr, la même envie me prend devant chaque New Fiat 500.
Ainsi, les invités d’Oprah Winfrey ressentirent une joie fictive en recevant une voiture inexistante qui ne sera jamais qu’un faux semblant. Le faux n’est décidément jamais qu’un moment du vrai.